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Archive for 11 juin 2014


 

 

Je poussai mon portail pour rentrer chez moi, l’esprit serein, quand soudain, venu on ne sait d’où, un éclair noir, un météore, une bombe ailée me tomba dessus, me tourna trois fois autour de la tête, dans un vrombissement insupportable.

Sans demander mon reste, je pris mes jambes à mon cou pour me réfugier dans la case. C’est à peine si j’eus le temps de fermer la porte vitrée derrière moi et de m’affaler sur le sofa…

Il me fallut un certain temps et trois bons rhums arrangés pour retrouver ma respiration normale, pour que cesse ma tremblade (1) et que mon cœur reprenne enfin son rythme habituel.

Et la cause de tout cela ? Une bestiole monstrueuse que tous les Réunionnais connaissent bien. Réputée pour sa laideur et son agressivité, ses méfaits n’épargnent ni hommes ni bêtes. N’y a-t-il pas un chant créole qui dit en effet : « Ô-té, moush sharbon, toué la-pik la tête mon dindon » !? (2) Mais oui, c’est bien d’elle qu’il s’agit ! Il s’agit de la mouche charbon !

Oté mouche charbon ! (illustration Huguette Payet).

Oté mouche charbon ! (illustration Huguette Payet).

Son nom est à l’image de ce qu’elle est : elle affiche pavillon noir. Elle est noire comme le charbon, noire comme le diable, noire comme la mort. Elle est toute noire… si ce n’est sur les ailes un petit reflet bleuté. Son corps est recouvert d’une carapace …une armure en quelque sorte. Munie d’un aiguillon elle est bien équipée pour la bataille : foncer, attaquer, piquer, telle est sa devise. Ses piqûres sont plus douloureuses que celles de la guêpe ou de l’abeille. On dit même que, quand cela vous arrive, vous finissez par regretter d’être venu au monde. Et ce n’est pas tout !

Elle n’a jamais fini de rendre la vie dure aux pauvres Réunionnais ! Dans la chaleur de l’après-midi quand vos yeux se ferment tout seuls, vous entendez soudain dans un demi-sommeil quelque chose qui ressemble à un ronflement. N’allez surtout pas croire qu’il vient de vous ! C’est le bourdonnement de la mouche charbon qui inspecte le bois sous l’auvent !

Elle commence par inspecter les lieux. Ses ailes tournent tellement vite, qu’elle vole sans se déplacer. Elle ne va ni devant ni derrière, ni en haut ni en bas. Elle fait du sur-place dans le vide. Et puis soudain passe à l’action, enclenche la première et s’attaque au bois. Son « vou, vou, vou » va en s’amplifiant, s’introduit dans votre oreille, résonne dans votre tête et ressort de l’autre côté. Telle un vilebrequin à moteur, la bestiole n’arrête pas de percer le bois de l’auvent. Elle fore le bois pour y pondre ses œufs. Bientôt votre case pourrait ressembler à un de ces fromages importés remplis de trous ! C’est à se demander si la maison tiendra bon lors du prochain cyclone.

les grenadines de mon jardin. (Photo robert Gauvin).

les grenadines de mon jardin. (Photo robert Gauvin).

« Vou,vou, vou ! » Vous faites comme si vous n’avez pas bien entendu…Vous feignez de dormir. Vous laissez vos paupières closes pour ne pas perdre le fil de votre sommeil…mais rien n’y fait : le « Vou, vou, vou !» vous lancine de plus belle. C’est alors que vous envisagez des stratégies pour exterminer cet animal maudit et protéger vos enfants. Vous le chasserez, vous l’assommerez, vous le tuerez, C’est plus qu’urgent…

En premier lieu vous allez à la boutique acheter une bombe contre les insectes – pas les petits insectes, c’est évident ! – mais les gros, les « insectes de France » ! Vous utilisez un van (3) en guise de bouclier. Dissimulé derrière le van, vous attendez le passage de la mouche. Vous la visez dans les règles de l’art, vous l’ajustez… presque sans trembler : « Prends ça, vermine! »… Loupé !… « Mais c’est qu’elle est rapide, la garce! »

Une autre fois vous profitez qu’elle batifole au-dessus de la tonnelle de grenadines, pour grimper en tapinois jusqu’à l’auvent et colmater son trou avec du mastic. Si après cela la bébête ne comprend pas qu’elle ferait mieux d’aller ailleurs !…Pourtant, le lendemain matin, aux aurores, son vouvouzela reprend de plus belle.

Grenadille (Album de Roussin). Collection particulière d’Alain Marcel Vauthier.

Grenadille (Album de Roussin). Collection particulière d’Alain Marcel Vauthier.

Hier je me suis levé très tôt, pour guetter l’éclosion des premières fleurs de mon cerisier de Chine… Je n’en suis pas encore revenu : par terre, à mes pieds, qui croyez-vous que j’aie vue ? Mon ennemie gisant dans l’herbe…À l’aide d’une petite branche je vérifiai si elle bougeait encore. Mais non, c’en était fini pour elle, raide morte, rayée de la carte ! La joie et la fierté envahirent ma poitrine!

Pas pour longtemps… Peu après, en effet, j’entendis ma voisine se plaindre d’être obligée de féconder elle-même ses fleurs de grenadine. La mouche, la mouche charbon, qui faisait ce travail naturellement, était, à ses dires, en voie de disparition.

-« Pardon ? Vous pouvez répéter ? …Vous en êtes sûre ? Ce n’est pas une plaisanterie? Sapristi !!!… Je n’étais pas au courant !… Ah, si j’avais su…!»

Le remords m’envahit alors ; le chagrin au cœur, je rentrai chez moi. Dans le jardin, sur l’herbe drue, je retrouvai un régiment de petites fourmis tirant jusqu’à leur nid un insecte d’un noir brillant dont les ailes offraient un joli reflet bleu-mauve. C’était le cadavre d’une mouche, mais pas de n’importe quelle mouche, d’une mouche qui savait féconder les fleurs de grenadine, une mouche charbon ! Mon cœur se serra. Je ramassai le petit corps, et me mis à lui souffler dessus pour… éloigner les fourmis goulipia (4). Dans un coin de mon jardin sous un joli basalte piqué je l’ai enterré.

Depuis ce jour, tous les matins, je continue de faire la tournée du jardin, je reste en réflexion quelques instants devant la roche piquée et jette un coup d’œil du côté de la treille pour vérifier, si par hasard, je ne verrais pas un insecte noir brillant, aux ailes bleu-mauve butinant mes fleurs de grenadine ; puis je tends l’oreille du côté de mon auvent dans l’espoir d’entendre la petite musique de naguère, un merveilleux petit « Vou, vou, vou ! »… En vain…

 

Cortège funèbre. (Illustration Huguette Payet).

Cortège funèbre. (Illustration Huguette Payet).

 

Robert GAUVIN

 

Notes :

1) mot créole équivalant à tremblement.

2) « Dis donc, mouche charbon, tu as piqué la tête de mon dindon ! »

3) Van : panier plat qui sert à vanner. En créole on prononce vanne.

4) Goulipia, mot créole qui signifie gourmand(e), vorace.

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