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Archive for 18 juin 2014


« Noirs et Blancs. Esquisses de Bourbon »

de Gustave Oelsner-Monmerqué.

 

Né de père allemand et de mère française Gustave Oelsner-Monmerqué débarqua un beau jour de 1842 à l’île Bourbon où il vécut jusqu’en 1845. Il est l’auteur de « Noirs et Blancs. Esquisses de Bourbon », roman  qui parut en allemand à Brème en 1848…Quels détours de l’Histoire, quels heureux hasards n’a-t-il pas fallu pour que son livre nous parvienne, traduit en français, plus d’un siècle et demi plus tard (1) ? Pour qu’il soit lu par nous, les premiers intéressés. L’action se déroule, en effet, dans l’île Bourbon d’avant l’abolition de l’esclavage, à une époque clé de notre histoire.

 

Première de couverture de l’édition de 1848 à Brème.

Première de couverture de l’édition de 1848 à Brème.

 

 

 

Un premier contact : à vrai dire le premier contact avec le livre est assez surprenant : description des îles de Zanzibar et de Bourbon, récit de la traite des esclaves, initiation au processus de la fabrication du sucre, aventures romanesques, prises de position sociales ou philosophiques, description de modes de vie et de mœurs, tout contribue à en faire un « roman » hors du commun (2).

Dans son avant-propos au roman Mme Fois-Kaschel écrit que ce livre «  se prête à de multiples lectures. En premier lieu il réjouira tous ceux qui s’intéressent à une période charnière de l’histoire coloniale de Bourbon, de même qu’il constituera un témoignage précieux pour les chercheurs en Sciences humaines, qu’ils soient historiens… ethnologues, sociologues, linguistes ou philosophes. »

 

 

Ce qui nous intéresse le plus dans ce livre…

Au-delà de l’aspect novateur de l’œuvre sur le plan littéraire, la chose qui nous a le plus intéressé, que dis-je passionné, c’est la découverte ethnologique de l’île Bourbon : composantes de sa population et mœurs de celle-ci. L’auteur nous parle par exemple de l’habitat des esclaves et de leur mobilier : « Ce sont de misérables cabanes, un assemblage de vieilles planches inutilisables et de troncs d’arbres pourris…On les appelle des cases. Dans chacune d’elles il y a un grand cadre en bois sur lequel est tendu un filet de cordes tressées. C’est le lit de l’esclave, sans matelas ni oreiller…Si la case est habitée par une négresse, elle a droit en plus du lit à un grand coffre où elle range ses vêtements ». Malgré l’aspect misérable de ces cases «  l’exubérance des plantes grimpantes qui les recouvre leur donne un charme romantique. Chaque case a son petit jardin où poussent en abondance les bananiers… » C’est un tableau qu’on aurait pu sans peine retrouver dans les années 1950 et n’y a –t-il pas, même à l’heure actuelle, de ces cases et de ces jardins qui nous viennent en droite ligne du milieu du 19ème siècle ?

Un peu plus loin l’auteur nous parle de la passion des Bourbonnais de couleur pour leur danse, le séga : « Quand le séga a commencé, tout s’arrête sur terre pour le Noir. Il n’est plus qu’un perpetuum mobile »… Sans s’arrêter de danser le Noir réclame à manger et à boire. Du rhum surtout, qui lui donne davantage de force pour danser : «  l’ivresse du rhum disparaît dans l’ivresse de la danse. »

Ailleurs l’auteur consacre une bonne partie d’un chapitre à la langue populaire, le créole, s’efforce d’en expliquer l’origine, rapporte une anecdote qui souligne l’incompréhension entre les esclaves et les prêtres chargés de les christianiser qui, eux, ne parlent que le français : « À l’avenir…on créera probablement des diocèses coloniaux dont la première tâche sera d’ouvrir des séminaires locaux dans lesquels de jeunes créoles et de jeunes mulâtres, parlant la langue des esclaves, seront admis et formés aux fonctions sacerdotales ». C’est pour l’auteur la condition sine qua non pour que leur enseignement soit efficace. En cela Oelsner-Monmerqué est vraiment un précurseur.

 

 

 

Point de vue d’Oelsner-Monmerqué sur l’esclavage : dans ses premiers écrits à Bourbon et en particulier dans la « Feuille hebdomadaire de l’île Bourbon », Oelsner-Monmerqué usait de prudence envers un public qu’il savait hostile à tout changement ; il se gardait bien de proposer l’abolition immédiate, car la grande crainte des Bourbonnais était de voir les esclaves, alors libérés, abandonner le travail sur les propriétés, entraînant par là même la ruine du pays. Il fondait tous ses espoirs sur une évolution préparée par l’instruction et la formation religieuse des Noirs…

Par contre, au moment où il écrit « Noirs et Blancs. Esquisses de Bourbon », ses positions sont beaucoup plus nettes et rejoignent celles du théologien protestant Guillaume de Félice qui dans sa brochure « Emancipation immédiate et complète des esclaves. Appel aux abolitionnistes » affirme que « l’accomplissement d’un devoir ne s’ajourne pas ».

 

 

Perles de traite en verre. XVIIIe siècle–début XIXe siècle. La Réunion, Musée historique de Villèle.

Perles de traite en verre. XVIIIe siècle–début XIXe siècle.
La Réunion, Musée historique de Villèle.

 

Sa position vis à vis des composantes de la population réunionnaise : même s’il prend des précautions dans la préface et affirme ne pas vouloir condamner en bloc tous les Bourbonnais, rares sont ceux qui, dans son roman, trouvent grâce à ses yeux. La critique est sévère vis à vis de l’esprit étriqué des Créoles (les Blancs): « Il est aussi injuste de la part des Créoles d’accuser les Noirs des plantations de paresse, ce qui leur vaut quotidiennement des coups, que de leur reprocher une stupidité absolue, qui, même si leurs capacités intellectuelles ne sont pas brillantes, est en grande partie due au fait qu’ils sont considérés comme du bétail et maintenus intentionnellement dans la plus grande ignorance. » Pour les mulâtres il n’a guère de considération et leur reproche leur cupidité et leur volonté de se hisser à tout prix dans la société. À l’égard des noirs comme Vénus et Jupiter son jugement est plus nuancé. Il leur reconnaît des qualités de dévouement, le sens du travail, mais leur éducation chrétienne n’est qu’un vernis insuffisant qui n’empêche pas Jupiter, par exemple, de retomber dans la barbarie. L’acte d’anthropophagie dont il se rend coupable, à l’égard de son propre enfant, semblera malgré tout assez invraisemblable à un lecteur d’aujourd’hui.

 

Tout n’est donc pas à prendre au pied de la lettre chez Oelsner-Monmerqué. Il est certain cependant qu’il était un observateur privilégié : il avait une connaissance approfondie de l’île et de ses habitants et en même temps possédait, grâce à son éducation et à son origine, le recul nécessaire pour un regard « distancié ».

 

Deux conclusions s’imposent à notre esprit, concernant ce livre et son auteur : il nous faut d’abord rendre hommage, à ce jeune Franco-Allemand qui était un véritable citoyen du monde, c’est-à-dire « un homme dont l’identité se caractérise par le fait qu’elle est plus liée par son appartenance à l’humanité qu’à sa classe sociale ou à sa nationalité. C’est un humaniste en matière politique, qui est mû par des valeurs telles que la liberté, la tolérance et le refus de la violence. …(Le citoyen du monde est animé) par un effort constant pour améliorer la condition humaine. (weltweiser.de/ weltbuerger-stipendien-)

D’autre part ce livre fait naître en nous un regret : celui de ne pas l’avoir lu, en tant que lycéen, quand nous essayions avec les moyens dérisoires de l’époque de comprendre notre île et de mieux connaître notre histoire. Grâce à lui nous nous serions épargné bien des efforts et bien des erreurs… Même si ce livre date de plus de 150 ans il nous parle encore, à nous Réunionnais d’aujourd’hui. Il peut nourrir notre réflexion, nous permettre, grâce à la description de ce que fut hier, de mieux appréhender notre présent et d’imaginer les voies de l’avenir, suivant la belle formule que nous a léguée la sagesse africaine : « si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens ».

Robert GAUVIN

 

1)    C’est aux recherches de Marlène Tolède que nous devons la découverte d’Oelsner-Monmerqué. Elle lui a consacré en particulier une thèse, soutenue en 2012, sur « Le double éclairage français et allemand de Gustave Oelsner-Monmerqué sur la société coloniale à Bourbon ».

2)   On lira avec intérêt la postface du roman où Marlène Tolède expose ce qu’il faut entendre ici par « Esquisses ». Il s’agit d’un nouveau genre de texte et d’écriture, marqué par l’abandon des genres littéraires rigides (P.219, 220 de « Noirs et Blancs. Esquisses de Bourbon ».)

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