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Archive for juillet 2014


Dans « La grande histoire des scieurs de long », Mme Annie ARNOULT fait remonter ce métier[1] à l’époque gallo-romaine. « Jadis, dit Bernard NOURIGAT[2], c’était un métier répandu dans les campagnes françaises. »

Le scieur de long est une personne dont le métier consiste à débiter avec une scie des troncs d’arbre dans leur longueur. Comme le montre la carte postale ci-dessous, c’est un travail d’équipe qui se passe sur un échafaudage ou un support installé en forêt. En France, on désigne celui qui est en haut par le terme d’écureuil ou de chevrier et celui d’en bas par le terme de renard.

A la Réunion ce métier a disparu dans les années 60 et certaines personnes n’en ont pas entendu parler comme cet ami métropolitain, retraité de l’ONF qui interrogé à ce sujet m’a donné pour réponse : « Alors là tu me poses une colle… Je n’ai jamais entendu parler de scieurs de long à La Réunion… Il a du sûrement y en avoir… désolé… Je verrai en en parlant autour de moi. Merci de me donner les infos que tu pourras récolter. »

Pour ma part, je ne prétends pas être exhaustif, mais j’aimerais livrer au lecteur ce que j’ai pu trouver à ce sujet.

J’ai entendu parler de ce métier en 1980 par un oncle par alliance, Médéric PAYET né vers 1920 au Tampon, agriculteur de profession. « Plus jeune j’ai été scieur de long à la Plaine des Cafres », m’a-t-il dit un jour.  « C’était dans les années 40 et on défrichait les Hauts pour faire pousser le géranium ou pour d’autres raisons telles que fabriquer du charbon de bois par exemple. »

Je me demande tout d’abord s’il y a encore des témoins de cette époque (XXe s.) et si l’on cite le terme de scieur de long dans nos documents d’archives. Je cherche aussi s’il y a des récits sur ce sujet depuis l’arrivée des premiers colons français en 1665. Et enfin comment ces hommes se débrouillaient pour vivre et avec quels outils ils travaillaient.

Cilaos - Scieurs de long au Matarum

Cilaos – Scieurs de long au Matarum

Mon premier témoin est une amie de ma famille. Elle s’appelle Catherine RIVIERE, une Cilaosienne de près de 80 ans qui raconte : « Mon oncle Pierre Mathurin RIVIERE, né en 1909, vivant à Bras-Sec, se rendait à Mare à Joseph couper du bois avec sa grande scie. Il y trouvait du « tan rouge », du « bois de nèfles », du « bois de bombarde » ou encore du pin maritime. »

La carte postale de LUDA atteste du travail du scieur de long au Matarum à Cilaos dans les années 1900. Elle nous plonge dans une autre époque faite de sueur et de sciure, bien différente de celle d’aujourd’hui qui rime avec mécanisation et/ou chômage.

Un autre témoin, Alain-Marcel VAUTHIER, se souvient du travail de ces hommes à Saint-Denis : « En 1950, j’avais sept ou huit ans, mon père était en train de refaire la grande maison du 8 rue Sainte-Anne, ancienne maison K/OURIO, qu’il venait de racheter. La parcelle étant très grande et boisée, il fut obligé pour construire un garage pour sa voiture de faire abattre un magnifique manguier centenaire dont le tronc faisait un mètre de diamètre. Comme à l’époque rien ne se perdait, il avait fait équarrir un parallélépipède d’environ 3 m de long sur 85 cm d’épaisseur. Ensuite il fit débiter cette bille par des scieurs de long pour obtenir des planches d’environ 50 cm de largeur sur 4 à 5 cm d’épaisseur.

Le petit garçon que j’étais était fasciné par le travail de ces ouvriers. Ils avaient fait un échafaudage de 2 m de hauteur et à l’aide de poulies et d’huile de coude, ils avaient hissé la bille de bois dessus. Ensuite un homme était monté sur la bille de bois et l’autre était resté au sol ; et d’un mouvement ample et coordonné, ils actionnaient cette gigantesque lame de scie de 3 m de long pour obtenir des planches. Ces planches ont duré de 1950 à 1988 quand mon beau-frère les a fait détruire pour faire de la place. Elles n’étaient plus en très bon état à cause des termites. »

Maison St-Philippe

Maison de l’ONF de Saint-Philippe

Un troisième témoignage me vient de mon vieil ami Armand VIENNE, âgé de 60 ans : « J’étais encore enfant et je vivais à Vincendo, (un quartier de St-Joseph). Mon père devait faire changer une grosse poutre dans la toiture de notre maison en bois. Il fit couper par des scieurs de long un grand et beau lilas qui poussait dans la cour. Ils en dégagèrent une poutre qui sortait de l’ordinaire parce qu’elle était blanche et se distinguait du reste de la charpente. Je revois un vieux cousin en train de manier la scie à ce moment-là. »

Dans la forêt ou dans la cour, de quels instruments se servait-on?

Le harpon

Tronçonnage avec le harpon (Coll. Privée)

Les ouvriers disposaient de scies[3] : l’une d’elles était la scie de long utilisée par les « ouvriers de forêt », employés de l’Office national des Forêts, appelés aussi « ouvriers de bois », équarisseurs, fendeurs de planche, hâleurs de scie. Elle servait à fabriquer des planches. Cette scie était quelque peu différente de la scie utilisée par les scieurs de long en métropole au XIXe siècle : la leur était renforcée par un cadre, ce qui n’était pas le cas à la Réunion. L’autre, le harpon, moins long, servait à tronçonner.

Le métier est cité dans l’état civil au XIXe siècle

Le métier de scieur de long apparaît quelquefois dans nos registres de l’état civil. En voici un exemple tiré du registre de décès de 1878 : « … Par devant nous Louis DECOTTE, président de l’Agence municipale et officier de l’Etat Civil du district de la Plaine des Palmistes, île de la Réunion, ont comparu les sieurs Auguste BEGUE âgé de vingt et un ans et Désiré ROBERT, âgé de vingt six ans, tous deux scieurs de long, domiciliés de ce district… » (Ils déclarent le décès de Monzerol CLAIRIVET ,73 ans, survenu au lieu-dit Piton des Roches.)

Ce métier est ici exercé par des jeunes gens pauvres qui ne savent ni lire ni écrire.

Un métier manuel exigeant de bonnes compétences

Comme leurs ancêtres du début du peuplement, ce sont de petits artisans : ils ont du courage à revendre et le métier exige une bonne forme physique et de la compétence. Référons-nous à un devis des conditions imposées à l’entrepreneur chargé de la fourniture des bois de charpente, planches et madriers destinés aux travaux du Génie Militaire à St-Denis en septembre 1852. A l’article « Qualités des bois de charpente et chevrons », on peut lire : « Les bois devront être de premier choix, sains, de droit fil, non tranchés ni échauffés, sans aubier, gerçures, roulures ou nœuds vicieux ; ils seront parfaitement équarris à vive arête, sans flaches sur toute leur longueur et sciés carrément à chaque extrémité ; ne seront pas comptés dans la longueur les trous de clou, coches et sifflets ; les pièces courbes seront rebutées. Les madriers et planches seront comme les bois de charpente exempts de toutes défectuosités et de la meilleure qualité ; ils auront les épaisseurs prescrites et seront parfaitement droits et bien sciés de manière à présenter une épaisseur uniforme. » Autant de précisions sur la qualité du bois demandent au scieur de long une expertise dans ce métier.

Les bois du pays sont de qualité pour la construction selon les premiers observateurs.

L’une des premières relations sur l’île Bourbon est celle d’Etienne de FLACOURT à partir des récits de mutins qu’on y avait laissés en 1646: « Les bois y sont très beaux, dans lesquels il y a lieu de se promener, n’étant pas embarrassé d’épines, de buissons et de rampes… Il y a de l’ébène et beaucoup d’autres bois de diverses couleurs, dont les uns sont propres à bâtir maisons et navires… »

 En mai 1671, l’escadre de Jacob Blanquet de La Haye fait escale à l’île Bourbon et DUBOIS (quelle coïncidence !) l’un des passagers qui va y passer un an écrit : « Toute cette île est remplie de bois très agréables, dans lesquels il y a beau passage ; on n’y rencontre que bien peu d’épines, halliers et buissons. L’odeur y est bonne, y ayant des arbres en fleurs toute l’année.

Petit natte

Petit natte

La plus grande partie de ces bois sont ceux-ci : le bois noir, façon d’ébène, bois d’ébène, bois rouge et bois rempli de veines. Ces bois sont très beaux à travailler. De plus, il y a aussi toutes sortes de bons bois, tant pour la charpente que pour scier et faire des planches et autres choses. On y trouve encore des benjoins d’où on retire du benjoin de bonne odeur. Ces arbres de benjoin sont grands, gros et droits, et bons à employer. »Un bon quart des colons du début sont bûcherons, menuisiers, charpentiers ou tourneurs. Le recensement de 1709 dénombre environ 80 chefs de famille. On y relève seize charpentiers, six charpentiers-menuisiers, un tourneur…  Nul doute qu’ils distinguent la valeur et la destination d’un « petit natte[4] », bois dur et lourd à grain très fin, de couleur rose orangé, très résistant aux attaques des champignons et des insectes, d’un « bois de fer » ou d’un « bois d’olives ». Le bois de fer par exemple, dur et imputrescible, constitue souvent l’ossature de la maison et lui permettra de tenir debout le plus longtemps possible, car ses ennemis guettent et ils s’appellent cyclones et termites. Les hommes d’alors vont donner aux arbres leurs noms vernaculaires comme par exemple le « bois puant », un bois de construction de premier ordre, dit Eugène JACOB DE CORDEMOY, laissant suinter une huile fétide. Il est presque incorruptible. On voit des pièces qui après plus d’un siècle de service conservent l’aspect du bois frais et sont encore imprégnées d’huile. »

Les illustrations anciennes et les cartes postales du début XXe siècle ne montrent que des maisons en bois, à part certains bâtiments administratifs faits de pierre taillée avec cependant un toit de lattis et de bardeaux. Car il a fallu non seulement s’abriter, mais stocker les produits d’exportation comme le café et le sucre.

« Tant qu’il s’est agi de construire des paillotes, écrit l’historien Prosper EVE[5], les maîtres se sont suffi de la technologie des esclaves, mais dès qu’ils ont désiré construire des bâtiments administratifs et des demeures solides qui résistent aux coups de vent de l’été austral, ils ont eu recours à des ouvriers qualifiés européens, voire indiens. Les esclaves malgaches et africains se sont formés en les assistant. »

Du temps de la Compagnie des Indes.

Les premiers ouvriers engagés et entretenus par la Compagnie des Indes pour exercer leur talent à Bourbon ont du mal à vivre. Ils se plaignent d’être obligés de se détourner de leur travail pour avoir leurs vivres. La Cie consciente du problème décide de leur attribuer des esclaves, à charge pour eux « de leur apprendre leur métier si ce n’est à la perfection du moins assez pour servir ensuite de compagnon ». Le 31 août 1735 elle offre 3 esclaves aux scieurs de long. En novembre 1734, la Cie en vient à fixer les tarifs de tous les produits artisanaux[6]. Par exemple pour une hache du poids de 4 à 5 livres, compris la fourniture de fer et d’acier, le particulier doit débourser 5 livres 17 sols, pour une scie de long de 6 pieds de longueur 18 livres. La journée du charpentier et du menuisier est évaluée à 3 livres 10 sols s’il fournit lui-même les outils et s’il pourvoit lui-même à sa nourriture, à 2 livres 5 sols si la nourriture et les outils lui sont fournis…

Les minutes des notaires racontent…

Vitrail Afrique du Sud

Vitrail Afrique du Sud

A partir de 1764, les ouvriers doivent avoir un brevet de maîtrise[7]. Pour se former les jeunes sont placés chez un maître artisan. A Bourbon comme en France, un contrat d’apprentissage est conclu devant notaire et détermine les devoirs du maître et ceux de l’apprenti. Le 1er avril 1767, Marc FONTAINE décide de placer son fils naturel Joseph âgé de 18 à 20 ans pour 3 ans chez le maître menuisier DAMOUR. L’examen de 2 minutes de notaires dressées après le décès d’habitants de l’île et conservées aux Archives de la Réunion permet de supposer le travail du scieur de long quand on lit que 1) « Marie PAYET, décédée en 1732, habitait à St-Paul une case de bois équarri, avec en annexe, deux magasins, une cuisine et un colombier… Le mobilier très sommaire (2 lits, 2 coffres, 1 table) était en bois du pays. 2) Paul GRUCHET, décédé en 1744, habitait lui aussi une case de bois équarri sur les sables de St-Paul. Son mobilier en bois du pays est plus fourni : 3 lits, 13 chaises, 1 sofa, une demi-douzaine de coffres, 1 armoire… »

Comment vivait-on ?

Les hommes prenaient leurs repas sur place car ils emportaient ce qu’il fallait dans leurs bertels avec les marmites. Autrefois, me dit Prosper EVE, quand ils étaient en forêt, ils se nourrissaient de ce qu’ils trouvaient sur place (« songes, conflor, cressons, palmistes, tangues, chevaquines, camarons[8] ») car ils pouvaient parfois passer plusieurs semaines avant de rentrer chez eux.

Ils devaient avoir bon appétit car ils passaient la journée à couper. Avec ce genre d’exercices, ils avaient un physique d’athlète et pas d’embonpoint. Au travail, ces hommes n’avaient pas de chaussures. D’ailleurs à cette époque, les petites gens n’en portaient pas… Le chapeau plus ou moins large était pourtant inévitable pour ne pas être aveuglé par la sciure.

Le soir, s’ils ne rentraient pas chez eux, ils partageaient un hébergement rudimentaire. La ravine n’était jamais bien loin pour prendre un bain et laver son linge.

C’est vers 1960 que je vois de mes yeux de jeune campagnard saint-suzannois arriver une grande machine à moteur capable de scier les troncs de bois. Elle devait signer la fin des scieurs de long dans notre île.

Scieurs de long malgaches

Scieurs de long malgaches

Si la scie de long est devenue un objet de musée que l’on peut voir au musée de St-Philippe « Au bon roi Louis », elle est encore bien utilisée dans les pays alentour comme à Madagascar ou aux Comores où la construction de cases en bois est bien présente. Jean Paul CALTEAUX[9] a vécu quelques années à Ambanja, dans la province de Diégo-Suarez (années 2000) et la photo qu’il a prise lors de son séjour nous montre des scieurs de long à l’œuvre.

Ailleurs encore et non loin de chez nous, en Afrique du Sud, les scieurs de long ont reçu un hommage bien mérité à travers les vitraux d’une église de la région du CAP que j’ai visitée en 2010.

Hommage à la case créole

Je ne résiste pas au plaisir de citer Daniel LAURET[10] rendant hommage à la case créole qu’a construite son père : « Cette maison, c’est celle que tu as construite au Plate avant de la démonter pour la remonter à La Chaloupe et je sais que tu me croiras si je te dis que cette maison vivait. Elle se levait tôt, avec le jour. Elle bruissait dès l’aube des craquements subtils que font naître les pas sur le plancher, et dès que le soleil avait dépassé le bois d’acacias qui lui masquait les sommets, sa tôle se mettait à crépiter. Elle embaumait les feuilles de bringellier avec lesquelles on astiquait son parquet. Elle respirait le parfum de géranium qui couvrait les parcelles environnantes… »

Aujourd’hui que le bois n’a plus la cote, préservera-t-on celles qui restent à St-Denis ou ailleurs dans l’île et avec elles la mémoire des scieurs de long ?

Christian Fontaine

[1] Annie ARNOULT, « La grande histoire des scieurs de long », coll. « Au bon laboureur », 232 p., 2001 (2e ed.)

[2] P. et B. NOURIGAT sont auteurs de volumes sur les mariages des affranchis de la Réunion.

[3] Explication in « Le Dictionnaire Illustré de la Réunion ».

[4] Petit natte  (Labourdonnaisia callophylloïdes), autrefois utilisé en menuiserie intérieure, charpente et parquet, aujourd’hui en ébénisterie.

[5] P. EVE, « De l’ancien ou du neuf », page 96, CRESOI, Océan Editions.

[6] ADR, C°2519 portant règlement pour les ouvriers.

[7] P. EVE, de l’ancien ou du neuf.

[8] Songe (colocasia esculenta), conflor (canna edulis), cresson (rorippa nasturtium aquaticum), palmiste (acantho phoenix rubra), camarons (palaemon), tangue ou hérisson.

[9] J-P. CALTEAUX, professeur à la retraite, vit à l’Etang-Salé.

[10] D. LAURET, retraité de l’Enseignement, auteur de plusieurs livres dont le dernier s’intitule : « Des nouvelles de la Chaloupe », chez Orphie, 2014.

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