Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for novembre 2016


 

Quand je pense à la ville de Prétoria en Afrique du Sud que je n’ai vue qu’une fois dans ma vie et que je ne reverrai peut-être jamais, resurgissent aussitôt à mon esprit les milliers de jacarandas ombrageant les rues de la cité du mauve de leur floraison.

Pourquoi, me direz-vous, aller chercher si loin la beauté ? N’avons-nous pas ici, à La Réunion même, de beaux arbres, de belles réalisations paysagères : que l’on pense aux flamboyants  qui accueillent en été les visiteurs du Tampon, aux routes fleuries de francicéas vers Montvert et la Petite-île, aux alignements de badamiers  et de palmiers à Saint-Denis après le rond-point Vauban et à tout l’aménagement paysager qu’on ne se lasse pas d’admirer entre Sainte-Marie et Saint-Benoît : un effort méritoire a été fait par les aménageurs pour intégrer la route dans le paysage, pour la végétaliser, offrant de quoi séduire et l’œil et l’esprit et le coeur .

Le palmier rouge à lèvres (Cyrtostachys lakka).

Le palmier rouge à lèvres (Cyrtostachys lakka).

 

Cela vaut pour l’extérieur des villes, mais il en va différemment pour le cœur des cités. De beaux arbres, il y en a encore -mais la plupart du temps isolés – dont la floraison, la forme ou l’originalité peuvent plaire. Je mentionnerai par exemple à Saint-Denis le cyrtostachys lakka, communément appelé palmier rouge à lèvres, dont un exemplaire se trouve derrière l’Immaculée Conception dans la rue Roland Garros ou encore le majestueux baobab de la cour de l’Equipement, les lataniers à « écailles » à la direction de la Culture du Conseil Général, rue de Paris, ou le cytise couvert de ses milliers de papillons jaunes dans la rue Monseigneur de Beaumont. Mais autant on admire ces arbres isolés, autant on se dit que rien n’est plus beau qu’un ensemble d’arbres ou de buissons. Cependant l’évolution à laquelle nous assistons ne va pas forcément dans le bon sens.

Le cytise de la rue Monseigneur de Beaumont.

Le cytise de la rue Monseigneur de Beaumont.

Où est passée la ville-jardin ?

Saint-Denis, par exemple, était autrefois une ville-jardin, avec ses arbres, ses parterres fleuris, ses fontaines jaillissantes ; elle l’est de moins en moins. Il y a 15 ou 20 ans de cela on pouvait, au cœur de l’été, marcher à l’ombre des arbres. C’est de plus en plus difficile, car on bétonne en largeur, on bétonne en hauteur, on bétonne en profondeur.

Bien entendu les décideurs en matière de PLU (Plan Local d’Urbanisme) ont, dans leur immense sagesse, décrété, qu’il fallait dans certains quartiers « maintenir l’implantation des maisons au centre des parcelles pour conserver la densité des espaces verts » (2). On ne sait que trop bien comment, avec la complicité des services de l’Abf et  de la mairie, ces principes sont battus en brèche : on affirme quelque chose et en misouk (3) on tolère le contraire… Le plus souvent on abat les arbres, ces empêcheurs de spéculer en rond. On éradique  le manguier du 141 de la rue Juliette Dodu. Dans la rue Monseigneur de Beaumont on met à bas un arbre à pain, un manguier, un letchi en état de produire. Devant la BNP on sacrifie un magnifique palmier royal de plus de dix mètres de haut et on le remplace par un multipliant qui se prépare une destinée de Bonsaï. Au boulevard Lacaussade on tronçonne sans trembler un flamboyant qui égayait la ville en  décembre. Pour ce faire toutes les raisons sont bonnes. Il arrive certes que des arbres soient cariatés (attaqués par les termites), mais en général les carias ont bon dos. La plupart du temps ce sont des promoteurs qui veulent rentabiliser le moindre mètre carré de terre et pour eux tout prétexte est bienvenu.

Palmier royal remplacé par des multipliants (devant la BNP à Saint-Denis).

Palmier royal remplacé par des multipliants (devant la BNP à Saint-Denis).

Massacre à la tronçonneuse

A côté de ceux qui veulent faire place nette pour engranger le maximum de profits, se trouvent, hélas, des gens qui ne sont pas forcément mal intentionnés, mais dont l’action n’est pas particulièrement heureuse : je veux parler des élagueurs.  Je ne nie pas qu’il y ait parfois nécessité d’élaguer, en particulier avant la période cyclonique pour éviter que des branches ne portent atteinte aux fils électriques ou aux lignes téléphoniques, mais on élague trop souvent  en dépit du bon sens et de l’esthétique (4): il y a quelque temps de cela, une entreprise au nom prédestiné, Jardinator (5), s’attaquait à l’élagage des filaos du Collège Juliette Dodu : le combat fut sans pitié. Je ne prétends pas que le filao soit une essence précieuse ; qu’il soit nécessaire de le discipliner, je l’admets volontiers, mais était-ce vraiment utile de procéder à ce massacre à la tronçonneuse du côté de la rue Sainte-Marie ?

Si le filao ne convient pas, que l’on trouve une autre essence d’arbre plus adaptée, et  que l’on replante d’urgence une haie  le long des rues Sainte-Marie et Juliette Dodu car il y a nécessité d’abriter les murs du collège d’un soleil trop ardent et d’atténuer les bruits de la circulation. Sans parler de l’aspect esthétique !

le letchi supplicié de la rue Juliette Dodu.

le letchi supplicié de la rue Juliette Dodu.

Pour conclure je voudrais soumettre à votre réflexion  une citation de Théodore Monod, naturaliste et savant français de renom, à propos de la place de l’arbre dans la ville : « L’arbre en ville, est porteur de messages. Tout d’abord en tant que symbole de la vie dans un paysage artificiel de béton, d’asphalte, de verre et de métal. Ensuite par sa beauté née du contraste entre le vivant et l’inanimé. Mais il évoque également le silence dans un univers de bruit. Enfin il devrait inspirer le respect de la vie. Le mot respect n’étant pas pris dans le sens affaibli qu’il a aujourd’hui, mais dans celui de révérence tel qu’Albert Schweitzer l’avait employé en espérant qu’il deviendrait, si l’homme s’humanisait, la base d’une morale nouvelle et d’un essor de l’humanité. »

 

Robert Gauvin.

Notes

(1) C’est le titre  d’une belle chanson de Maxime Leforestier qui aborde cette question sous un angle sensiblement différent.

(2) Cf. PLU de Saint-Denis : Secteurs UPC, UPD.

(3) En misouk : (créole réunionnais) signifie en cachette, en douce.

(4) Normalement n’est pas élagueur qui veut. Il y a toute une formation à suivre… Qu’en est-il à La Réunion, terre de grande liberté ?

(5)  Terminator, Mediator, Jardinator… On ne se méfie jamais assez de ces termes en – tor qui apparemment cachent quelque chose de destructeur et d’irréversible.

AMIS LECTEURS : A VOS PLUMES !!!

L’arbre fait partie de votre vie et de votre patrimoine ; il en est qui ont marqué durablement votre  enfance, votre jeunesse, votre vie. Faites nous part de votre expérience ! Nos colonnes vous sont ouvertes !

Read Full Post »


ROMANSS DEMI-KOZÉ, DEMI-SHANTÉ

POU DÉSOVAJ ANOU IN PÉ.

 

Shanté : Toultan mi pass ajnou devan le foto

Le gran shèf bann shèf blan

I asir dan son biro

Laba an Frans

(Ah la Frans, la Frans, LA FRANS !…)

Mi prièr ali konm i fo :

 

Kozé : Oté shèf blan, akoz ti pran pa konpassion ? Akoz dan la servèl i ranpli ton kalbass bien verni, i arèt pa in mti lidé po ton zanfan i rèss loin ? Ankor si nout zié té pli gran ke nout vant ! Aléoir, kosa ni vé ?

 

Shanté : Ni vé médikaman

Po éklersi

Nout po

Episa in afèr po fé ni solèy moins sho

Pou-k li arèt noirsi

Zanfan

Mon manman

Anvoy osi (sak ou’a gingné sar bon)

Kidèf-bioliss

Po déviss

Mon vié shové boulon

 

Kozé : Anvoy ankor demoun kapab désovaj anou in pé : in amontrèr pa manj èk la min, pa manj dann fèy fig, pa boir de vin tamasa. In amontrèr manj kari o pin.

 

Shanté : Ni vé pi boir la rak o vèy

Ni bat pi kart koté le kor

Depi jordi na fé parèy

Demoun déor

La pèrd somèy

Devan la mor.

 

Résité : Et vous serez aussi très bien aimab

De nous en envoyer

Des gensses convenab

Qui causent le français

Pour que Axel Gauvin, il en est moins Chauvage.

Axel Gauvin.

 

De la langue créole opprimée…

De la langue créole opprimée…

 

 

SUPPLIQUE (1) MI-PARLÉE, MI-CHANTÉE

POUR NOUS SORTIR UN PEU DE NOTRE ÉTAT SAUVAGE. (traduction française de DPR974)

 

Passage chanté :

 

Souventes fois, je tombe à genoux devant la photo

Du grand chef des chefs blancs

Qui trône, assis à son bureau

Là-bas en France

(Ah la France, la France, LA FRANCE !…)

Je le prie bien comme il faut :

 

Passage parlé : Ô grand chef blanc, pourquoi ne prends-tu pas pitié de nous ? Pourquoi dans ce cerveau qui emplit ta calebasse bien vernie (1) n’y a-t-il pas la moindre idée en faveur de tes enfants qui habitent si loin ? Nous n’avons pourtant pas les yeux plus grands que le ventre. Que voulons-nous, somme toute ?

 

Passage chanté :

Nous voulons une lotion

Pour éclaircir

Notre peau

Ainsi qu’une crème pour apaiser l’ardeur du soleil

Et qu’il cesse de noircir

Les enfants

De notre maman

Envoie aussi (ce que tu trouveras fera l’affaire)

Kidèf-biolis

Pour démêler

Mes vilains cheveux crépus !

 

Passage parlé : Envoie-nous aussi des gens capables de nous désensauvager un peu : un maître qui nous apprenne à ne pas manger avec les doigts, à ne pas manger dans les feuilles de bananiers, à ne pas boire du vin ‘tamasa’ (2). Un maître qui nous apprenne à manger le cari avec le pain.

 

Passage chanté :

Nous ne voulons plus boire d’arak durant les veilles

Fini les claquements de cartes près du corps du défunt

A partir d’aujourd’hui, nous serons pareils

Aux gens du dehors

Qui perdent le sommeil

Devant la mort.

 

Passage récité :

Et vous serez aussi très bien aimab

De nous en envoyer

Des gensses convenab

 

Qui causent le français

Pour que Axel Gauvin,

Il en est moins chauvage.

.

Notes :

 

  • : Pour ceux qui connaissent l’histoire des Présidents de la République, ce serait là le portrait ressemblant de Valéry Giscard – d’Estaing.
  • : Le mot « tamasa » viendrait de l’indien et signifierait « festivité, amusement ». Il nous semble qu’à cette occasion le « vin tamasa » a toute sa place.

 

… au créole libéré

… au créole libéré

 

 

SUPPLIQUE (1) MI-PARLÉE, MI-CHANTÉE

POUR NOUS SORTIR UN PEU DE NOTRE ÉTAT SAUVAGE. (commentaire)

 

Avec cette « romance » Axel Gauvin  abolit les frontières entre poème, chant, prière, dialogue. Il l’a écrite dans les années 1960-1980 qui furent l’époque, à La Réunion, d’un combat à couteaux tirés entre assimilationnistes et tenants de l’identité créole réunionnaise. Ce fut un temps qui ne connaissait guère de nuances. Les accusations et anathèmes volaient bas, une chape de plomb s’était abattue sur l’histoire de La Réunion et le créole, la langue, était interdite d’antenne à la radio et à la télévision, monopole d’état.

Axel Gauvin, poète et romancier bien connu, était alors l’un des plus grands défenseurs de l’identité réunionnaise et en particulier de la langue créole (2). C’est à ce titre qu’il écrivit cette « Romanss demi-kozé, demi-shanté, po désovaj anou in pé ». Cependant, loin d’attaquer l’adversaire de front, il donne au héraut de l’assimilation la parole et lui laisse – est-ce grandeur d’âme ou ruse (?) – toute latitude pour développer ses idées et ses aspirations… Celui-ci ne s’en prive d’ailleurs pas : c’est qu’il est le personnage principal, celui qui dit « je ». C’est vrai aussi qu’il est, ou qu’il croit être, le porte-parole de toute une collectivité et sans hésiter il passe du  » je » au « nous ». Il s’adresse directement au  » grand chef des chefs blancs » qui réside en France. Il s’enhardit même (Akoz ti pran pa konpassion ?) jusqu’à lui reprocher de ne pas se soucier de ses enfants qui habitent au loin.

S’il va jusqu’à cette extrémité, ce n’est pas par ingratitude, c’est qu’il est profondément malheureux, parce qu’apparemment le Tout-puissant ne l’entend pas et qu’il a le sentiment d’être abandonné, plongé dans un état de totale déréliction. Et cela, ni lui, ni le peuple qu’il représente, ne le mérite : ils unissent en effet dans leur amour, dans leur vénération  le  » grand chef des chefs blancs  » et le pays sur lequel celui-ci règne, La France. Ce nom de France, mentionné à plusieurs reprises, avec ses caractères grandissant à vue d’œil, doit se prononcer avec emphase. Les points de suspension et d’exclamation, contribuent à souligner le culte voué à La France : les mots manquent ; ils sont impuissants à exprimer les sentiments éprouvés à l’égard de la terre promise, de la source de toute culture, de la mère-patrie fantasmée.

Le « grand chef des chefs blancs » est un être hors du commun, de qui tout dépend. C’est l’incarnation de la France, c’est une véritable puissance devant laquelle on s’agenouille, que l’on implore. La « romanss  » devient supplique car la situation est urgente. Le héraut, intercesseur auprès du Grand chef blanc, va jusqu’à lui proposer une feuille de route, le programme qu’il convient de mettre en œuvre à La Réunion, à savoir l’assimilation totale. Il implore le Gran shèf d’effacer toutes les traces de créolité chez le Réunionnais. Autrement dit, le Réunionnais a besoin d’être « exorcisé » de son mal. Tout en lui, en effet, est négatif (son aspect physique, son art culinaire, son rapport à la mort). Le Créole réunionnais fait partie de la catégorie du « non », pour reprendre l’expression de Nadine Gordimer (3).

Pour le héraut, porte-parole de l’assimilation, le Réunionnais ne sera « quelqu’un » qu’en devenant totalement autre. Il s’agit d’un processus d’aliénation, de néantisation. L’auteur du poème, Axel Gauvin, montre ainsi à quelle aberration l’idéologie assimilationniste dominante des années 60 à 80 a pu mener.

Le passage récité à la fin du poème demande une attention particulière. On a le sentiment que le héraut de l’assimilation parle de sa dernière requête comme de quelque chose d’accessoire, qui lui était presque sorti de l’esprit. Si c’était une lettre on aurait dit un postscriptum. En fait, il s’agit de la chose essentielle, du souhait le plus important. Comme l’ont affirmé nombre de penseurs: « L’âme d’un peuple vit dans sa langue »,ou encore « La langue d’un peuple, c’est son âme ». L’attaque est effectivement portée contre la langue. L’offensive est fondamentale. C’est la langue créole qu’il faut éradiquer, c’est l’âme du Réunionnais qu’il faut anéantir.

S’adressant à présent en français au « grand chef des chefs blancs », (jusque-là, le héraut a parlé créole), il lui demande d’envoyer des « amontreurs » compétents qui puissent apprendre le français en particulier à Axel Gauvin. Ce faisant il se trahit, se couvre de ridicule. C’est qu’il ne sait pas parler français. La langue qu’il emploie n’est ni du français ni du créole ; c’est un français « macotte « , un français « masikrok » (4), rempli d’incorrections. Si au cours de la lecture de cette « supplique mi-parlée, mi-chantée » nous avions parfois le sourire aux lèvres, si parfois nous avions tendance à manifester notre incrédulité, nous ne pouvons réfréner maintenant un éclat de rire. Le héraut de l’assimilation à outrance se rend parfaitement grotesque car Axel Gauvin est un écrivain reconnu, aussi bien en créole qu’en français (5). L’attaque dirigée contre lui par le porte-parole des assimilationnistes aura fait long feu, aura complètement raté : décidément la défense et la promotion de la langue française sont bien mal assurées par de tels champions ! Un détail amusant : son zèle francophone est si grand que dans sa bouche le mot « sauvage » est victime d’une hypercorrection et devient « chauvage » qu’il pense plus correct en français !

Cette « Supplique mi-parlée, mi-chantée » est-elle encore d’actualité en ce début de XXIème siècle ? Certes, des progrès ont été faits depuis les années 1960. Les luttes pour la connaissance de l’histoire de la Réunion (esclavage, marronnage et engagisme), pour la célébration du 20 décembre et de la révolte de Saint-Leu ont connu des avancées. Le Maloya (chant et danse révélateurs de nos racines africaines et malgaches) a été promu au titre du patrimoine culturel de l’Unesco. Les festivités du Dipavali indien et du Double-Dix chinois ont à présent droit de cité. L’affirmation et l’acceptation de notre métissage ont trouvé une reconnaissance officielle. Dans tous ces domaines reste cependant beaucoup de travail à accomplir… La langue créole a vu, elle aussi, son utilisation développée sur les antennes des radios et télévisions et dans le domaine de la publicité, mais son emploi dans l’enseignement n’est pas encore ce qu’il devrait être pour la reconnaissance de la personnalité réunionnaise et pour une éducation des enfants qui tienne compte de leur langue maternelle, facteur indispensable à leur développement psychologique et cognitif.

 

DPR974

1) « Supplique » n’est pas synonyme de « romanss » créole, mais  nous a semblé la traduction la plus proche du sens du texte. Nous attendons de meilleures propositions de nos lecteurs.

2) Cf. L’essai du même auteur intitulé « DU CRÉOLE OPPRIMÉ AU CRÉOLE LIBÉRÉ », paru en 1977 aux Éditions de l’Harmattan.

3) Cf. Gordimer Nadine, Vivre à présent. Éditions Grasset et Fasquelle, 2013.

4) « Macotte », « masikrok » signifient grossier, mal fait, bancal. Un « français masikrok  » est un français très approximatif.

5) Axel Gauvin est en particulier connu pour son roman en français, intitulé « L’aimé » (Éditions du Seuil) qui fut nominé au Goncourt en 1990.

 

Read Full Post »

La reine et le caporal


 Histoire de Betty, reine de l’Ile Sainte-Marie,

et de Jean Onésime Filet, dit « la Bigorne »,

caporal de France

 

Toute histoire commence par une légende (1)

La légende est celle d’un pêcheur dénommé Borahigny, originaire de la ville de Mananara, sur la côte nord-est de Madagascar, dont la barque avait chaviré alors qu’il était à la poursuite d’une baleine. Borahigny avait été sauvé de la noyade par un dauphin qui l’avait chargé sur son dos et l’avait déposé sur une plage inconnue (2) Le dauphin avait faim, il demanda à Borahigny de lui ramener des bénitiers. Borahigny avait soif, le dauphin lui dit de creuser le sable : une source a ainsi jailli. Borahigny était sur une île, il rencontra trois grand-mères avec leurs enfants et leurs petits-enfants. Borahigny eut une nombreuse descendance. Les pirates de l’Océan Indien donnèrent à l’île le nom de « Nossi Bourahigny (en malgache « l’île de Bourahigny ») devenue entre-temps Nosy Boraha, les habitants se définissant comme « Zafi-boraha » (en malgache « les descendants de Boraha »).

Le cimetière des pirates de l’île Sainte-Marie

Le cimetière des pirates de l’île Sainte-Marie

L’île Boraha est plus connue sous le nom d’île Sainte-Marie qu’elle doit aux navigateurs portugais qui y débarquèrent vers 1506, le jour de l’Assomption. En 1595 l’Amiral hollandais Cornélis de Houtman fit une escale de six mois dans l’île Borah, également appelée île d’Abraham. Ils y rencontrèrent les « Zafibrahim » (descendants d’Abraham) dont les coutumes (shabat, interdiction du porc, etc.) accréditent la thèse selon laquelle ils auraient été d’ascendance hébraïque.

 

Un millier de forbans

 L’île Sainte-Marie se situe au large de la côte nord-est de Madagascar à 7 km de la Pointe Larrée. Longue de plus de 60 km pour une largeur maximale de 5 km, elle est huit fois plus petite que la Réunion et culmine à 114 mètres. Mais son histoire n’en est pas moins très riche.

 

Au début du 18ème siècle, la côte nord-est de Madagascar (notamment la Baie de Titingue) ainsi que l’île Sainte-Marie constituaient la base arrière des pirates de l’Océan Indien. Parmi les plus célèbres figuraient les Français Plentain, Olivier Levasseur (dit La Buse), l’Américain Thomas Tew, le Gallois David Williams ou l’Anglais Thomas White. Ces forbans vivaient en bonne intelligence avec la population locale. Ils s’établirent principalement à Sainte-Marie et se mirent en ménage avec les femmes de l’île. Bon nombre d’entre eux y ont fini leur vie et sont enterrés dans « le cimetière des pirates » (3) près d’Ambodifotatra. Vers 1700, l’île Sainte-Marie comptait une vingtaine de vaisseaux pirates et un millier de forbans. La tombe du pirate Le Chartier porte, outre la tête de mort et les deux tibias croisés, l’épitaphe suivante : « Joseph Pierre Le Chartier, né à Ducey, département de la Manche, le 10 avril 1788. Arrivé sur la flûte « La Normande » le 1er novembre 1821. Mort à Sainte-Marie le 14 mars 1834. Par son ami Hulin. Passants, priez pour lui ».

 

La tombe du pirate Le Chartier

La tombe du pirate Le Chartier 

Le royaume Betsimisaraka

Ainsi naquirent de nombreux descendants que l’on appela « les malates » (mulâtres). L’un d’entre eux, du nom de Ratsimilaho, ou Ratsimiloatra, probablement le fils du pirate Américain Thomas Tew et d’une princesse Betsimisaraka, créa un véritable royaume en pays Betsimisaraka (« les nombreux qui ne se séparent pas »), depuis Foulpointe (Mahavelona) jusqu’à la Baie d’Antongil. Ratsimilaho régna à Toamasina (Tamatave) sous le nom de Ramaromanompo. Lorsqu’il mourut en 1750 (ou 1751), son fils Zanahary (4) s’appropria le royaume Betsimisaraka de la Grande Terre tandis que sa fille Betty (5) se repliait sur l’île Sainte-Marie, dont elle devint la reine.

 

La reine et le caporal

 Au début du 18ème siècle (nous n’avons pas de référence sur la date précise), naquit en pays gascon, à Casteljaloux, dans le Lot-et-Garonne, Jean-Onésime Filet (surnommé par la suite « La Bigorne » (6). Jean Onésime Filet, que la tradition gasconne a crédité d’une sulfureuse réputation de hâbleur et de coureur de jupons, tenait une auberge sur le quai de l’Avance à Casteljaloux. En 1740 (ou 1741), pour une cause indéterminée (échapper aux conséquences de sa réputation ?) Filet décida de s’engager sur un navire de la Compagnie des Indes Orientales. Ses faits d’arme dans la Mer des Indes lui valurent d’être nommé rapidement caporal. En 1746 blessé au cours d’une bataille contre les Anglais, il est rapatrié à l’île Bourbon pour y être soigné. Mais l’incorrigible La Bigorne aurait encore trouvé le moyen de séduire la femme d’un officier, ce qui l’aurait contraint à quitter l’île en catastrophe, sur une embarcation de fortune qui l’aurait amené sur les rivages de l’Ile Sainte-Marie. C’est ainsi que Jean Onésime Filet, aventurier gascon dit La Bigorne, fit la connaissance de la reine Betty (fille du roi Ratsimilaho et petite-fille du pirate américain Thomas Tew) qu’il ne tardera pas à épouser. Selon Le Gentil de la Galaisière, la reine Betty était      » sans contredit l’une des plus belles femmes qu’on pût voir (7).

 

 

L’Ile Sainte-Marie « abandonnée » à la France

Par son mariage avec la reine Betty, La Bigorne devint Prince consort de l’Ile Sainte-Marie et c’est semble-t-il sous son influence que la reine signa en 1750, un traité de rattachement de son île à la France. Le 30 juillet 1750 le traité fut signé, en présence des chefs de tribus, à bord du navire Mars. Il stipulait notamment  » l’abandon entier et sans aucune restriction au roi Louis XV et à sa Compagnie des Indes orientales de l’Ile Sainte-Marie, de son port et de l’îlot qui le ferme, sans qu’ils soient tenus de payer à elle, Béti, ni à aucun de ses successeurs, aucuns droits et rétributions pour cause de la dite acquisition ».

 

A ce stade de l’histoire un doute subsiste néanmoins sur la présence effective de La Bigorne à la signature du traité. Dans la lettre que Pierre Poivre, intendant de l’isle de France (Maurice) adressa au roi Louis XV en 1772 (8), il est fait état d’un acte de succession dans lequel le dénommé Filet est dit natif de Béthune, en Artois (tout à l’opposé de Casteljaloux). Il apparaît par ailleurs sous le nom de « Louis Filet dit La Bigorne » (flèche rouge sur le document) sur le rôle d’équipage du navire « Le Saint-Priest », année 1750, département du Port-Louis (en Bretagne). Il serait ainsi arrivé à l’Isle de France en 1751.

 

En l’occurrence ne pourrions-nous supposer être en présence de deux personnages différents, tous deux portant le patronyme de Filet mais l’un se prénommant Jean-Onésime et l’autre Jean-Louis ou Louis ? L’un né à Casteljaloux, dans l’actuel Tarn-et-Garonne, embarqué en 1740 pour les Indes Orientales et l’autre né à Béthune dans l’Artois, embarqué dix ans plus tard pour l’Ile de France ? Quelle est la part qui revient à la réalité historique, quelle est celle de la légende ?

 

 L’armement du Saint-Priest.

L’armement du Saint-Priest.

 

Le massacre

Ce qui est sûr c’est que les années qui suivirent la cession de l’île Sainte-Marie à la France ont été marquées par des événements sanglants. L’administrateur Gosse nommé par la France suscita par ses agissements (9) le mécontentement de la population, au point que Rahena, également nommée « Mamadion », veuve du roi défunt Ratsimilaho, alliée aux princes Siba et Tsifanda (10) provoqua en 1753 (ou 1754) un soulèvement général qui se soldera par l’assassinat de l’administrateur et le massacre des Français. Les représailles de la France ne se feront pas attendre. La reine Betty, qui n’avait pas pris part au mouvement, ainsi que sa mère Mamadion, furent « exilées » à l’île Maurice. Betty y finira ses jours en 1805 (11

 

Deux mille esclaves

C’est alors que survint un épisode sombre dans la trajectoire du gascon. Selon la lettre que Pierre Poivre, Intendant de l’isle de France (Maurice), adressa en 1772 au roi Louis XV, le sieur Filet, dit La Bigorne, soumit en 1767 au Commandant Général Dumas le projet de capturer deux mille esclaves malgaches pour les vendre à l’Isle de France. N’ayant pas confiance dans la personne de ce « dangereux aventurier », Pierre Poivre demanda à Dumas d’empêcher La Bigorne de quitter l’Isle de France (où il se trouvait) et de lui interdire l’accès à Madagascar. Mais à l’insu de l’Intendant, Dumas fit embarquer le sieur Filet à destination de Madagascar. La Bigorne passa l’année 1768 à préparer son « coup » et le mit à exécution en 1769, ce qui lui permit de régler en 1770 les dettes énormes qu’il avait accumulées.

 

La fin de l’aventure

De 1770 à 1771 La Bigorne s’en fut guerroyer contre des tribus de l’intérieur des terres (12).Dans le même temps il fit venir à Foulpointe la reine Betty, qui résidait à l’Ile de France où elle possédait des terres, des esclaves et des troupeaux. A Foulpointe régnait alors Iavi, fils de Zanahary, (13) le frère de Betty. Le prétexte du voyage était pour Betty de rendre visite à sa famille et de récupérer le reliquat de la succession de son père, le roi Ratsimilaho. Mais d’après Pierre Poivre son arrivée provoqua la panique dans la population et Iavi, le neveu de Betty, se retrancha derrière sa palissade (le « rova »). La Bigorne aurait en effet projeté, avec l’aide de ses « guerriers », d’investir les villages de Foulpointe pour y faire un maximum de prisonniers qu’il aurait ensuite revendus en Ile de France.

 

Heureusement le destin en décida autrement : l’aventurier Jean-Onésime Filet, dit La Bigorne, caporal de France, mourut (tué ?) dans des conditions mal connues, en 1771 selon Pierre Poivre (14).

 

L’hommage des Mauriciens (15)

 Le 15 octobre 2010, pour le 205ème anniversaire de sa mort, fut célébrée en l’église de Vacoas (Ile Maurice) une messe en l’honneur de la reine Betty par le prêtre malgache Tiziano. Richard Via, chargé d’affaires de Madagascar, lui a rendu hommage en rappelant qu’elle fut baptisée en 1775 par le père Delfolie dans la Cathédrale de Saint-Louis à Port-Louis. La reine possédait des terrains à Plaines Wilhems, à Saint-Pierre et Corps-de-Garde, à la Fenêtre, à la Ferme et aux abords de la ville de Curepipe. Elle vécut à Port-louis, dans le quartier du Rempart ainsi qu’à Vacoas et mourut à Holyrood le 14 octobre 1805.

 

Les tribulations de l’Ile Sainte-Marie

 En 1804, Sylvain Roux fut nommé agent à Madagascar par le général Decaen, gouverneur de l’Ile de France. En 1811 les Anglais s’emparèrent de l’Ile de France, de l’Ile Bourbon ainsi que de Tamatave, de l’Ile Sainte-Marie et de la plupart des comptoirs de la côte est. En 1814, par le Traité de Paris, Madagascar et Bourbon furent restitués à la France. En 1818 le baron de Maikan reprit possession de Sainte-Marie. En 1876 l’île fut rattachée à Bourbon, puis à Diégo-Suarez en 1888 et enfin à Madagascar en 1896. Lors de l’indépendance de Madagascar en 1960 les Saint-Mariens bénéficièrent de la double nationalité, française et malgache, ceci jusqu’en 199

 

Jean-Claude Legros

 

1) Source : madagascar.mmcc.free.fr.

2) Cette histoire n’est pas sans rappeler celle de Jonas dans la Bible.

3) Ou du pirate Anglais Thomas White (selon une autre source).

4) Le nom du Créateur en malgache.

5) Ou Béti, du malgache « Betia » : bienaimé,e (source : blog « filet.org »Jean-Louis Filet). De son vrai nom Marie Elisabeth Sobobic Betia (source : Robert Andriantsoa, « malagasy58@gmail.com »).

6 Surnom attribué, selon certains, à ses prouesses sexuelles, « bigorne » signifiant « enclume ». Pour Jean-Louis Filet la bigorne, l’enclume à deux pointes, est en rapport avec le métier de serrurier qu’il aurait exercé. Enfin selon la ville de Casteljaloux, le surnom serait dû au fait que Jean Onésime Filet aurait signé son engagement pour la Compagnie des Indes Orientales sur une enclume.

7) Source : Robert Andriantsoa.

8) Source : « Dossier Louis Fillet, dit La Bigorne », Archives Nationales de l’Outre-Mer.

9) Il se livra notamment au pillage de la tombe du roi Ratsimilaho, père de la reine Bety.

10) Source : Robert Andriantsoa.

11) Source : l’Express (Maurice).

12) Les  » Ancover », selon la lettre de Pierre Poivre.

13) Zanahary, fils du roi Ratsimilaho, petit-fils du pirate américain Thomas Tew, et frère de la reine Betty, fut assassiné par ses sujets.

14) « Vers 1774 » selon le site Généalogie en Aquitaine.

15) source : l’Express (Maurice). Selon l’Express, l’Ambassade de Madagascar à Maurice projetait d’organiser, conjointement avec le Ministère des Arts et de la Culture, un colloque sur « le vécu de la reine Betty à Maurice ». la collaboration des historiens mauriciens, malgaches et réunionnais devait être recherchée.

Read Full Post »