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Archive for 10 décembre 2016


 

Bâtiment central du Lycée Leconte de Lisle, seul lycée des garçons dans les années 50. (Photo : J-Cl. Legros).

Bâtiment central du Lycée Leconte de Lisle, seul lycée des garçons dans les années 50. (Photo : J-Cl. Legros).

Parmi les professeurs que nous avons connus dans les années 1950, il y avait Marcel M., dit « Mantec », dit Catilina (1), bref une terreur ! Robert Gauvin vous a, pour sa part, relaté les angoisses, les frayeurs, les cauchemars que ce professeur suscitait chez certains de ses élèves (2). Je n’éprouvais pas, quant à moi, les mêmes sentiments à son égard. Je prenais même un malin plaisir à le provoquer. Chef de classe, j’avais pour mission de trimballer de classe en classe le « cahier de correspondance », à partir duquel les professeurs procédaient à l’appel, et dans lequel ils notaient les absents et inscrivaient les notes obtenues par les élèves dans les diverses colonnes prévues à cet effet.
Mais revenons à Marcel M. : j’avais donc pour mission de déposer délicatement et en respect le cahier de correspondance sur le lutrin du maître. Il faut dire que le cahier de correspondance, à force d’être trimballé de classe en classe, de trimestre en trimestre, était devenu informe et d’aspect douteux. Normalement j’aurais dû le recouvrir, mais ce n’était pas dans ma nature. Je le déposais donc sur le bureau, plié en deux comme un journal qu’on a honte de montrer au voisin.

Aujourd’hui encore, le colonel Maingard, fondateur du lycée, monte la garde. (Photo : J-Cl.L)

Aujourd’hui encore, le colonel Maingard, fondateur du lycée, monte la garde. (Photo : J-Cl.L)

Marcel M., avec une moue plaisamment méprisante, prenait alors un coin du cahier entre deux doigts, histoire de ne pas se salir les mains, et posait la question :
⁃ Qu’est-ce que c’est que ce torchon ?
Je me confondais en excuses, dépliais le fameux cahier et le présentais, ouvert dans toute sa largeur, à la page du jour. Marcel M. était alors satisfait et me remerciait d’un sourire carnassier.

Marcel M., grand prêtre de la langue française, était du type puriste intégriste radical. Il avait dans sa gibecière en cuir de Cordoue un certain nombre d’aphorismes qu’il professait doctement pour le plus grand bien du vulgum pecus (3) que nous étions, du genre :
⁃ On ne joue pas aux « échèques », on joue aux « éché » !
⁃ On ne dit pas « vouvoyer », on dit « voussoyer » !
⁃ On écrit la « jungle », mais on dit la « jongle » !

C’était aussi, à ses heures perdues, un poète. Il nous avait ainsi gratifiés du plus beau poème de la langue française  » La balade des pondus  » (4) (avec un seul « l » précisait-il à l’intention des nuls) dont il était l’immortel auteur et qu’il avait eu la bonté de copier pour nous au tableau (au risque de faire se retourner François de Montcorbier (5) dans sa tombe) :
Cot, cot, cot, cot, cot
Voici les poussins
Qui montent la côte
En un clair essaim (sic).

Certes dans les contrées méridionales les deux vocables « cot / côte » s’équivalent, mais au nord de la Loire la rime manquait un peu de richesse.

Il avait un sens de l’humour corrosif. A mon ami Philippe qui, pour faire l’intéressant, avait amené en classe une montre-gousset, il avait intimé l’ordre péremptoire :
⁃ Rangez-moi cette tocante de Labourdonnais dans votre cartable avant que je ne la confisque !
Puriste de la langue française, Marcel M. ne dédaignait pas pour autant de taquiner la langue verte. A mon ami Claude qui avait du mal à suivre l’analyse logique d’une phrase particulièrement complexe, il avait balancé tout de go :
⁃ Il n’y pige que couic, il n’entrave (6) que dalle !

Paix à son âme. Il aura eu le mérite de nous avoir fait découvrir dans les années cinquante les auteurs contemporains tels que Marcel Pagnol ou Henry de Montherlant.

La « Case » du Proviseur, devenu aujourd’hui, le siège du C.A.U.E. (Photo : J.Cl.L).

La « Case » du Proviseur, devenue aujourd’hui, le siège du C.A.U.E. (Photo : J.Cl.L).

Jean-Claude Legros.
NOTES :
1) « Mantec » est un surnom qui se perd dans la nuit des temps des lycéens réunionnais ; quant à Catilina, il vient tout droit des discours de Cicéron qui dénonçait les agissements d’un adversaire politique, Catilina: « Quousque tandem abutere Catilina patientia nostra ? Quem ad finem sese effrenata jactabit audacia ? » Ce qui signifie en « patois » romain : « Jusqu’à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Jusqu’où ton audace effrontée se déchaînera-t-elle ? »
2) Après la thèse, l’antithèse : pour redécouvrir l’opinion de Robert Gauvin sur ce personnage, on est prié de se reporter à l’article intitulé : « Un professeur de latin aux îles dans les années cinquante ».
3) Vulgum pecus : le commun des mortels, les ignorants (Cf. Le nouveau petit Robert.)
4) Ne pas confondre évidemment : balade, promenade et ballade, petit poème de forme régulière. Qu’on se souvienne de la « Ballade des pendus » de François Villon.
5) François de Montcorbier, né en 1431 et disparu en 1463, n’est autre que François Villon « poète français le plus célèbre du Moyen-Âge » (Cf. Vikipédia).
6) « Entraver » vient du verbe « enterver » qui signifie « comprendre ».

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