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Archive for 18 décembre 2016


(Extrait du roman de François Dijoux, intitulé « L’Âme en dose ».)

Dans l’église, les garçons attendaient, en rang serré, pour passer au confessionnal. Sébastien trouva le temps long et eut envie de s’en aller. Mais Lili, sa grand-mère l’avait accompagné et le surveillait du coin de l’œil, installée à un prie-Dieu. Enfin son tour arriva.

Il s’agenouilla dans l’étroite cabine et voulut parler immédiatement. Mais le guichet était fermé. Le prêtre était occupé avec un autre pénitent. Le garçon se mit à réfléchir à ce qu’il allait dire. À la vérité, il n’en savait rien. Il s’adapterait aux circonstances.

L’entrée du tunnel…(illustration MAB.)

L’entrée du tunnel…(illustration MAB.)

Soudain il sursauta et eut l’impression de se trouver dans l’obscurité du train sous le tunnel. Dans un claquement sec, un rectangle blafard venait de s’ouvrir et, à travers le grillage, il apercevait un visage rouge et boursouflé, orné de grosses lunettes d’écaille. Déjà une oreille se collait à la grille et il entendit assez nettement le religieux murmurer :

« In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti… »

Il attendit la suite. Le confesseur aussi…Les secondes s’écoulaient avec le poids de l’éternité. Enfin le prêtre chuchota :

« Pardonnez-moi, mon Père, parce que j’ai péché. »

Sébastien ne broncha pas. Il entendit prononcer pour la seconde fois la même phrase. Conscient de la nécessité de dire quelque chose, il bredouilla :

« Oui, oui…

– Mon fils, répétez après moi : « Pardonnez-moi, mon Père, parce que j’ai péché ».

Le garçon répéta la phrase magique sans ajouter un mot de plus. Il avait la tête en feu et aurait été bien incapable de confesser un péché quelconque. Mais l’homme en noir revenait à la charge :

« Je vais vous aider, mon enfant. Avez-vous péché par rapport au premier commandement ?

  • Non, répondit prudemment Sébastien.
  • Et par rapport au second ?
  • Comment ? Dans ce pays où l’on n’arrête pas de jurer, vous n’avez jamais dit de gros mot, mon enfant ?
  • Ça m’arrive…
  • Souvent ?
  • Je ne sais plus…
  • Plusieurs fois par jour ?
  • Oui…
  • Bien »
  • Et il passa patiemment les autres commandements en revue jusqu’au cinquième :
  • « Vous n’avez rien à vous reprocher par rapport à ce commandement, mon enfant ?
  • Oui, répondit Sébastien sans hésiter.
  • Comment, mon fils, vous avez tué ?
  • Non, non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire…Je me suis trompé… » Le garçon crut que le confessionnal allait s’écrouler sur sa tête. Il était haletant et rouge de confusion. Mais l’interrogatoire continuait impitoyablement.
    Le sixième commandement posa au jeune pénitent un problème insurmontable.
  • « Avez-vous fait de vilaines choses ? questionna sévèrement le confesseur. Réfléchissez bien avant de répondre. Avez-vous péché par pensée ou par action ? Seul ou avec d’autres ? » Le malheureux ne savait que répondre, surtout à la question « Seul ou avec d’autres ? » Il hésita un long moment, se répéta mentalement plusieurs fois l’invraisemblable question, comme pour mieux la comprendre, et finit par avouer bravement : « Avec d’autres.
  • Du même sexe ou du sexe opposé ?
  • Les deux. » murmura dans un souffle Sébastien, pour en finir. Il eut aussitôt l’impression qu’on le dévisageait bizarrement. Dans la foulée il avoua avoir volé, avoir fait de faux témoignages, avoir désiré la femme de son prochain, avoir péché par convoitise.
 ???… !!! (illustration MAB.)

???… !!! (illustration MAB.)

La barque lourdement chargée, il attendait une pénitence                      exemplaire. Aussi fut-il surpris de la légèreté de la peine : un Pater et deux Ave. Il entendit enfin la phrase sacramentelle :

  • « Absolvo te, in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Amen. » Le guichet se referma d’un coup sec et l’enfant noir partit sans demander son reste, le visage cramoisi. Il alla se réfugier, tout tremblant, derrière un pilier de l’église, pour dissimuler son trouble. Mais Lili vint immédiatement le quérir :
  • « Eh bien ! tu en a mis du temps, lui reprocha-t-elle. Tu devais avoir la conscience bien lourde.
  • Mais non…» bredouilla le garçon. Et ils repartirent, tous les deux, vers les Capucines, dans la fraîcheur complice du soir.

 

François DIJOUX

est né en 1939 à Saint-Denis de La Réunion. Il est l’auteur de plusieurs romans, dont « L’Âme en dose » paru en 1995 aux Éditions Autres temps, de Marseille. L’auteur y dépeint avec humour et tendresse le « Monde des Hauts » de La Réunion des années 50, à la fois pittoresque et marqué par la dureté et la souffrance. Ce roman a reçu en 1996 un prix ADELF (Association des Écrivains de langue Française) qui lui a été remis par S.E.M Boutros BOUTROS- GHALI, ancien Secrétaire Général de l’O.N.U. Nous n’avons pu résister au plaisir de publier les pages ci-dessus, avec l’aimable autorisation de l’auteur. Un extrait de cet ouvrage figure au Manuel de littérature réunionnaise des Collèges de l’île de La Réunion, mais il serait souhaitable que ce roman soit étudié plus à fond dans nos établissements scolaires.

« L’Âme en dose » (1995) fait partie avec « Les Frangipaniers » (2004) et « Le Marlé » (2008) de la trilogie romanesque réunionnaise de François Dijoux intitulée « Dans le souffle de l’alizé ». Nous suggérons à nos lecteurs de rechercher sur internet davantage d’information sur cet auteur réunionnais sous la rubrique : « François Dijoux, écrivain » et leur recommandons les interviews réalisées par Gora Patel dans « Dix minutes pour le dire » à propos des romans « Les Frangipaniers » et « Le Marlé ». DPR974.

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