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Archive for 30 décembre 2016


Le Cri du margouillat, lancé par l’Association Band’ Décidée fête ses 30 ans (1). Et depuis, l’esprit « Margouillat » plane. Son cri s’entend dans diverses productions : étonnant, caustique, insolite, tendre ou agressif… Si, au fil des années, le magazine de bande dessinée s’est transformé, s’il « a changé de gueule, (…) ce n’est pas pour la fermer » (2).

Voilà une revue qui a contribué à fortifier une BD réunionnaise inscrite désormais dans le vaste monde de la BD. Pour nous parler des aventures du « Margouillat », nous avons rencontré Boby Antoir (3), Président de l’Association Band’ Décidée, Rédacteur en chef du Cri du Margouillat, puis directeur de publication des éditions Centre du Monde. Et nous avons eu le plaisir d’écouter un « Rédac’ chef » beaucoup plus bavard heureusement que « Chose », son personnage de BD (4).

 

Entretien avec Boby Antoir

 

  1. Comment est née la BD Le Cri du Margouillat ?

Boby Antoir : C’est tout simple : d’une rencontre exceptionnelle entre des gens qui aimaient la BD et dessinaient déjà. La majorité des premiers dessinateurs du Cri du Margouillat – dont des lycéens et étudiants – se sont rencontrés en 1986 lors d’une exposition « Rock et BD » montée au CRAC par un jeune VAT, Olivier Pradinaud. Et là, l’idée a surgi de faire une revue de BD. On a alors lancé l’Association Band’ Décidée et édité la première revue en juillet 1986. Pour le nom de la revue, on en avait trouvé de marrants. Mais le nom « Margouillat » est apparu comme celui d’un animal emblématique, au cri étonnant. Comme il existait un journal nommé « Le cri du peuple », Le Cri du Margouillat nous ramenait au journalisme.

 

Autour de "Chose", Figures de l'aventure du "Margouillat" par Michel Faure, 2016 (1)

Autour de « Chose », Figures de l’aventure du « Margouillat » par Michel Faure, 2016 (1)

 

  1. Quels sont ceux qui ont accompagné les premières années du Cri du Margouillat?

Boby Antoir : Michel Faure (5), le seul qui était professionnel et avait déjà édité chez Glénat, a été pour nous une sorte de parrain bienveillant. Il nous a soutenus tout de suite. Il nous donnait des conseils. Et il nous confiait des planches qu’on éditait. Il était d’une attention et d’une gentillesse extrêmes pour les dessinateurs. Il a toujours été là. Parmi les auteurs des deux premières années, on peut citer (outre Boby) Appollo, Serge Huo-Chao-Si, Li-An, Goho, Mad, Anpa, Séné, Tehem, Mozesli, etc…

A l’époque, on a été aidés par la municipalité de Saint-Denis qui nous a offert un stand au Salon du livre et de l’image de Saint-Denis. On y a rencontré pas mal d’auteurs de BD qui étaient invités et non des moindres. Et surtout, c’est le public qui nous a rencontrés. On a eu alors son soutien.

 

  1. Et si on faisait maintenant l’histoire des « Margouillats » ? Et des différentes déclinaisons du Cri du Margouillat et productions de l’Association Band’ Décidée ?

Boby Antoir : On a édité d’abord, de 1986 à 2000, Le Cri du Margouillat : un vrai magazine de BD, plutôt humoristique, avec peu de texte. Il y a eu 28 numéros. Et on passe directement au n° 30 pour fêter les 30 ans de la revue ! A partir de 1995, il y a eu adjonction au Cri du Margouillat d’un supplément satirique, Le Marg, avec des dessins en noir et blanc qui illustraient des textes plutôt polémiques et politiques.

En 2000 est né Le Margouillat, un journal mensuel, mixte des précédents et plus polémique. André Pangrani en a été le rédacteur en chef. Ce journal, qui a duré 2 ans, a fini par un gratuit intitulé Elections pestilentielles pour soutenir Chirac face à Le Pen.

Par ailleurs, on a eu besoin d’éditer des albums de nos dessinateurs. Avec la parution des Tiburce de Tehem, en 1996, on a lancé notre maison d’édition qui s’appelle Centre du Monde en reprenant les initiales CDM de notre 1ère revue. On a aussi impulsé l’idée d’un festival BD à La Réunion.

Et quels étaient vos contacts et soutiens pendant ces années ?

Pour l’édito de la revue n° 30 du Cri du Margouillat, j’ai repris les éditos des 28 numéros précédents pour en faire une synthèse et je me dis : quelle tristesse ! J’ai ressassé au fil des années toujours la même ritournelle : on ne nous aide pas suffisamment ! D’où le rythme non régulier, « aléatoire » de nos revues. On sortait quand on avait de l’argent. On vendait plus de la moitié de nos tirages qui étaient de 1 500 à 2 000 exemplaires par numéro. Les rares qui nous aidaient, de très modeste façon, étaient la ville de Saint-Denis, le Conseil Général, le Conseil Régional, la DRAC – à l’époque pour quelques déplacements –, et l’ODT à sa manière…

Je me rappelle les festivals à Angoulême, avec émotion. Même si notre stand était proche des fanzines et donc éloigné des grands éditeurs, de très grands dessinateurs, comme par exemple Moebius, se déplaçaient pour venir dans notre petit coin nous saluer, nous dire « Chapeau ! ».

Finalement, on a déménagé d’un lieu à l’autre. On a cultivé l’art de la débrouille. On n’a pas eu beaucoup de subventions mais, grâce aux éditions du Centre du Monde, on a édité des albums qui ont eu beaucoup de succès comme les Tiburce dont le premier tome a fait l’objet de 6 rééditions de 5 000 exemplaires.

 

Couvertures du Cri du Margouillat n° 26 par Huo-Chao-Si et n° 23 par Tehem

Couvertures du Cri du Margouillat n° 26 par Huo-Chao-Si et n° 23 par Tehem

 

  1. Et depuis les années 2000, où en êtes-vous ?

Boby Antoir : De 2000 à 2010, il y a eu comme une sorte d’essoufflement, un trou (sauf pour la maison d’édition). Vers 2000, il y a des auteurs du Cri du Margouillat qui sont partis (études, service militaire, vie personnelle…). Il y en a qui se sont professionnalisés. On n’avait plus tellement de production. C’était un temps difficile pour l’association.

Le renouveau date des années 2010. Depuis 2 ou 3 ans, il y a une nouvelle dynamique. Ce sont des jeunes qui pour beaucoup sont étudiants des Beaux-Arts et ont envie de dessiner. Il y a beaucoup de filles pour une fois, dont Anjale, Maca Rosee, Emma Cezerac, Anna Vitry, Emelyne Chan, etc… On se rencontre au local. Ils sont toujours très présents. Cette nouvelle génération est épaulée par nous, les vieux. On a sorti le magazine LaboMarg en 2015.

 

  1. Y a t-il un esprit Band’ Décidée ? Un cri, un trait singulier selon les créateurs ?

Boby Antoir : Chacun fait ce qu’il veut. Au Cri du Margouillat, on aime bien que le dessin ne soit pas une simple reproduction réaliste du réel, mais qu’il en soit un aménagement artistique et personnel.

Serge Huo-Chao-Si saisit le réel réunionnais avec une palette large – pouvant être assez érotique – avec des personnages de gueules cassées. Tehem, créateur des gags de Tiburce, fait ailleurs une restitution de décor assez parfaite, mais ses personnages sont des animaux. Le trait de Flo est plus suggestif. Avec un « style girly », elle met en scène des problèmes de femmes avec leurs enfants, leurs mecs, leurs copines. A l’inverse, David propose lui des images de pin-up et fait carrément des dessins érotiques. Dans la BD, il y a aussi cette image-là de la femme. Li-An fait des adaptations de romans ou des portraits de personnages célèbres. Stéphane Bertaud et Ronan Lancelot aiment bien tout ce qui ce qui est style Pokémon, superman, super héros. Hopokop, c’est un peu spécial. Le temps béni des colonies, c’est un peu hard et c’est à lire au second degré ; on peut même essayer le troisième degré ! Hippolyte, il fait tout. Il travaille sur l’Afrique, sur La Réunion aussi. D’autres créateurs usent d’un trait minimaliste, comme Séné dans Zistoir plafon.

Et aussi comme Boby, le créateur de « Chose »?

« Chose », c’est un personnage calme, muet, qui a un bel embonpoint et à qui il arrive sans cesse des histoires absurdes qui sont des mésaventures. C’est un gag récurrent.

 Planche tirée de Sandryon de Appollo et Huo-Chao-Si

Planche tirée de Sandryon de Appollo et Huo-Chao-Si

 

  1. En quoi peut-on parler de BD réunionnaise et dire que le Cri du Margouillat a contribué à fortifier la BD réunionnaise ? Et révélé des talents réunionnais ?

Boby Antoir : Après Potémont, Roussin, Blancher, etc… (6), on voulait mettre en scène La Réunion. La majorité de nos BD sont situées à La Réunion. Avec des personnages ayant des attitudes et des réflexions qui sont bien réunionnaises. Et qui parlent bien souvent en créole. Un créole qu’on a voulu laisser libre du point de vue de la graphie. C’était la règle du jeu. On a repris des personnages légendaires, historiques ou emblématiques de l’île comme le dodo, les esclaves marrons, Saint-Expédit, le Kaniar Way of life, etc…

Vous avez aussi créolisé certains mythes et histoires ?

En effet, on a repris, en particulier Serge Huo-Chao-Si, Appollo, Anpa, des histoires qui ne sont pas de notre patrimoine traditionnel réunionnais comme le Père Noël (Albert Noël), Cendrillon (Sandryon), le naufrage du Titanic (Titanik Pride), les extra-terrestres (Mars Deor), etc…

C’est un peu la réussite du Cri du Margouillat d’avoir fait une BD, même lue en Métropole et qui met en scène tout un monde réunionnais. Et d’avoir révélé des talents réunionnais.

Justement, qu’en est-il de la professionnalisation de certains auteurs du Cri du Margouillat ?

Sont passés par le Cri du Margouillat une pépinière de talents. Des créateurs qui ont fait une œuvre reconnue, éditée ici ou ailleurs. On peut citer Tehem qui a réalisé les séries Tiburce, Malika Secouss (éd. Glénat) et un des derniers Spirou. Parmi ceux qui se sont professionnalisés, il y a aussi Li An qui a réalisé Le cycle de Tschaï (écrit par Jack Vance) chez Delcourt. Appollo et Huo-Chao-Si sont eux édités un peu partout. Ils ont eu le Grand Prix de la critique pour La Grippe coloniale (éd. Vent d’Ouest). Appollo a eu un prix du meilleur scénariste pour son œuvre. Une de ses BD, Ile Bourbon 1730 (coréalisée avec Trondheim), a été traduite en sept langues. Ronan Lancelot a été rédacteur en chef de Fluide glacial et maintenant de Vocable

Couvertures du Cri du Margouillat n° 9 par Li-An et du n° 25 par Flo.

Couvertures du Cri du Margouillat n° 9 par Li-An et du n° 25 par Flo.

 

  1. Qu’est-ce qui fait du Cri du Margouillat une BD ouverte au monde ?

Boby Antoir : Elle traite de sujets généraux, universels, sauf qu’ils peuvent se passer ici parfois. Par exemple les rapports hommes/femmes, la sexualité, la connerie. On rigole beaucoup de la connerie des gens. Il y a aussi des auteurs qui font des histoires de science-fiction, d’aventures détournées de pirates, de mythologies, etc…

Quels sont vos rapports avec les pays de l’Océan Indien ?

On n’est pas enfermés dans l’île. On a vraiment rencontré et amené à nous des auteurs de Madagascar, une mine de dessinateurs doués. Ils étaient très heureux de pouvoir être édités. On a eu des liens très étroits avec eux, en particulier Anselme, Aimérasafy, Rado, tous morts depuis. On a fait également des numéros avec quelques Mauriciens dont Laval N’G qui est un professionnel aussi. Avec Vincent Lietard – de Mayotte – qui a fait un personnage nommé Bao et qui est l’équivalent de Tiburce. On a eu des contacts avec L’Afrique du Sud par des dessinateurs de la revue Bitterkomix. Certains, comme Joe Dog et Conrad Botes, qui travaillent entre autres sur les rapports raciaux en Afrique du Sud, sont venus plusieurs fois à La Réunion. On a édité leurs planches.

Et quels sont vos rapports avec le monde et l’univers plus large de la BD ?

Il y a les rencontres lors de festivals ici et ailleurs. Par exemple, aujourd’hui pour les 30 ans du Margouillat (1). Il y a les auteurs pays qui ont une professionnalisation en Métropole mais continuent à dessiner pour nous, par exemple Tehem, Li An, Michel Faure, tous parmi les premiers auteurs du « Margouillat ». Il y a aussi, à l’inverse, des auteurs qui ne sont pas du « Margouillat », ni de La Réunion, mais qui dessinent pour nous, par exemple Lewis Trondheim ou le Québécois Guy Delisle, etc…

 

  1. Le mot de la fin ?

Boby Antoir : Au bout de 30 ans, j’aimerais bien qu’il y ait un relais. Mais je suis très content. J’ai vécu des rencontres formidables. Une aventure extraordinaire et très enrichissante.

 

Nos remerciements à Boby Antoir qui nous a accueillis avec sa bienveillance plus que légendaire.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

 

  1. Pour les 30 ans du Margouillat est sorti le n° 30 du Cri du Margouillat. Une exposition a eu lieu à la Cité des Arts (du 3 au 15 janvier 2017). L’association a organisé des « master-class » réunissant professionnels et jeunes autour de la pratique de la BD, ainsi que des rencontres et concerts dessinés lors de l’anniversaire des 30 ans (du 3 au 5 décembre 2016).

Nos remerciements également à tous pour les images exceptionnelles de l’exposition et les planches qui sont reprises dans cet article :

– photo1 : Michel Faure et les figures du Margouillat, Faure de café, n° 30. Outre « Chose »(n° 2 à gauche) de Boby Antoir, on peut identifier « Momo »(n° 5) de Moniri, un dessinateur toujours présent au Cri du Margouillat depuis 1991.

– photos 2 et 4 : couvertures des n° 26 par Huo-Chao-Si, n° 23 par Tehem, n° 9 par Li-An, n° 25 par Flo,

– photo 3 : planche tirée de Sandryon de Appollo et Serge Huo-Chao-Si, n° 24, 1997.

  1. Le Cri du Margouillat, Nou lé là ! édito du n° 26, 3ème trimestre 1998.
  2. Jean-Claude Antoir, dit Boby Antoir, a été professeur de Génie mécanique au Lycée Lislet-Geoffroy à Saint-Denis.
  3. Les parenthèses sont de la rédactrice de l’article.
  4. Michel Faure avait entre autres déjà publié à l’époque : Les aventures de L’étalon noir, Les Pirates de l’Océan Indien, La Buse et une partie des Fils de L’aigle (ces deux derniers avec Daniel Vaxelaire). Outre la collaboration à divers numéros du Cri du Margouillat, il a réalisé les planches Faure de café pour le n° 30 et l’exposition.
  5. Potémont et Roussin ont fait une série de planches satiriques dans La lanterne magique, au moment de l’abolition de l’esclavage, en 1848. Marc Blanchet qui faisait de la BD dans le JIR, dans les années 1970, avait monté un journal nommé 125 CF. Le Cri du Margouillat a édité pas mal de planches de Gaspard, réalisées par Blanchet.

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