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Archive for janvier 2017


 

« Église de Cilaos »

« Église de Cilaos »

Ceci constitue la suite et fin de notre article sur le Petit Séminaire de La Réunion. Christian Fontaine, ancien élève du Petit Séminaire, s’est prêté de bonne grâce à l’interview réalisée par DPR 974. Nous l’en remercions bien vivement.

Question : Tu arrives à la fin de ta scolarité au Petit Séminaire. As-tu toujours l’intention de devenir prêtre ?

Réponse : Non, absolument pas ; je crois que j’ai lentement mûri la décision de ne plus continuer dans cette voie. J’écris alors à mes parents pour leur dire mon intention de changer d’orientation et leur demander leur avis. Ils me répondent qu’ils me comprennent tout à fait.

Si les curés, de leur côté, connaissent ma décision, (je suppose qu’ils ont dû lire ma lettre, car les lettres des séminaristes étaient systématiquement lues) ils ne réagissent pas ouvertement : ni demande d’explication, ni réprimande. Ceci s’explique, peut-être, par l’arrivée d’un nouveau directeur de l’institution, le père Bail (2) qui est plus jeune que le père Berthou qu’il a remplacé. Il a une autre vision de l’institution, est plus ouvert sur l’extérieur : je n’en veux pour preuve que les spectacles, les représentations théâtrales que les petits séminaristes vont donner dans les paroisses…Donc, pas d’éclats ni de reproches…

Reste le problème de trouver un Lycée où m’inscrire, à St-Denis ou au Tampon (à l’époque les deux seuls lycées de l’île). Je ne suis pas seul. Nous sommes plusieurs à quitter le Petit Séminaire. Je pense que nous nous sommes concertés et que nous étions tous d’accord pour choisir le Lycée du Tampon. Mon père va donc voir M. Hibon de Frohen, le proviseur. Celui-ci est apparemment heureux de notre arrivée et fera tout pour créer la section de grec qui lui manquait. Nous pouvons donc poursuivre nos études avec les mêmes matières qu’au Séminaire.

Q : Pour quelle raison as-tu renoncé à continuer vers la prêtrise ?

R : Pour plusieurs raisons. La raison déterminante est que je me rends parfaitement compte que je n’ai plus la vocation, si tant est que je l’aie jamais eue. Je ne me vois pas devenir prêtre, et les jeunes filles ne me laissaient pas indifférent. D’autre part j’en ai assez de la vie au Séminaire, des corvées, des punitions corporelles, de certains contrôles et de certaines hypocrisies.

Depuis 5 ans j’ai aussi souffert de l’éloignement d’avec ma famille. Les vacances où je pouvais retrouver ma famille posaient également problème, n’étant pas calquées sur celles de l’Enseignement public : on reprenait tôt en janvier, alors que les autres ne recommençaient qu’en mars ; en juin, nos vacances étaient plus longues que celles du Public. J’étais toujours un peu en porte-à-faux par rapport à mes frères et mes sœurs… (Les jeunes prêtres arrivant de France étaient aussi sensibles à cet éloignement de leur famille. Cf. la lettre d’un jeune prêtre

« zoreil » adressée à l’évêque de Saint-Denis en décembre 1928 : « … Monseigneur, on a beau quitter son pays pour l’amour du Bon Dieu, il n’en reste pas moins vrai que la douleur des séparations vous mord quelquefois au cœur lorsque vous arrivez en un pays où vous ne connaissez personne et où vous n’êtes pas connu… »

 

« la route de Cilaos »

« la route de Cilaos »

 

Q : Tu parles d’éloignement, d’isolement, mais ton père avait une auto, il aurait pu venir te voir, et puis il avait le téléphone, le courrier…

  1. Cilaos était – est toujours un peu – le bout du monde pour les Réunionnais. Mon père avait certes une vieille Peugeot 203, mais qui n’aurait jamais pu faire le trajet dans ces montagnes aux interminables lacets (Ceux de la Plaine des Palmistes, ceux de la Plaine des Cafres, puis, pour couronner le tout, ceux de Cilaos). Je n’étais pas le seul dans cette situation. (Il y avait bien pire : François Grondin, par exemple, originaire de Salazie, passait, à pied, par le Cap Anglais, empruntait un sentier de cabris sauvages, accompagné d’un parent qui l’aidait à transporter sur des kilomètres et des kilomètres ses bagages pour venir à Cilaos.)

Pour ce qui est du téléphone, à l’époque, on n’était pas encore à l’ère du portable où l’on peut téléphoner cinquante fois par jour pour la moindre raison ou sans raison aucune, pour le plaisir de bavarder. À l’époque le téléphone était rare (Combien de téléphones y avait-il à Cilaos à l’époque ? un ? deux ? Celui de la Mairie ? Celui de la postière ?) et ne servait que pour les grandes occasions, pour annoncer un décès par exemple…

Q : Mais tu avais quand même la possibilité d’écrire à tes parents ?

R : Bien entendu. Cela se faisait régulièrement (on nous incitait d’ailleurs à le faire), mais on ne pouvait se permettre d’exprimer notre sentiment profond sur tel ou tel professeur et sur ses méthodes « novatrices » en matière pédagogique. Je me souviens de la raclée magistrale qu’un élève de 5e a reçue pour avoir écrit noir sur blanc ce que tout le monde pensait tout bas d’un professeur. Il a été tout de suite après renvoyé avec armes et bagages dans ses foyers. Que faire alors ? Alors les Séminaristes s’autocensuraient comme les soldats de 14 qui affirmaient qu’au front tout allait pour le mieux…Certains anciens du Séminaire m’ont raconté qu’ils faisaient passer subrepticement le courrier vers l’extérieur par des élèves externes, natifs de Cilaos et en retour ces derniers étaient récompensés par du chocolat par exemple. En fait, on ne devait pas outrepasser certaines règles dites ou non dites. Dura lex, sed lex !

Q : Tu es donc allé au Lycée du Tampon, mais au Tampon, tu n’es pas beaucoup plus près de ta famille…

R : C’est vrai, mais je suis quand même en famille. Je vis chez une tante, Lucida Fontaine, veuve et institutrice, qui m’a accueilli comme son fils et m’a hébergé pendant 2 ans. Chaque week-end je pouvais rentrer à la maison si je le voulais.

Q : Ton isolement au Séminaire était-il total ? N’avais tu pas des copains à qui te confier ?

R : Certes, si la vie a été un peu plus agréable, c’était principalement à cause des camarades : ensemble nous nous défoulions grâce au sport (souvenons nous de l’adage latin : « Mens sana in corpore sano »), aux jeux au Trou Pilon, aux randonnées à la Roche merveilleuse, au Piton des Neiges, au Bras Sec… C’est comme cela que des amitiés se sont affirmées : vers mes 15 ans, j’apprends à mieux connaître un jeune séminariste, originaire de Cilaos, Dominique P. qui me prend en amitié et me fait connaître sa famille. Il vient aussi chez moi pendant les vacances. C’est chez lui que je bois pour la première fois le vin de Cilaos que son père fabriquait, à partir du fameux raisin « Isabelle » qui, paraît-il, rendait fou. Dominique P. se destinait à la prêtrise. Il a fait un an au séminaire de Dax, mais est bientôt rentré à la Réunion, ayant compris qu’il n’avait pas la vocation.

Q : N’y avait-il pas, parmi les prêtres, les enseignants, quelques uns plus compréhensifs que d’autres ?

R : Bien entendu : Le P. Mayer, par exemple, m’a marqué qui tenait à manger la nourriture des Séminaristes et non celle réservée à «  l’encadrement ». Je me souviens aussi d’un laïc, d’origine suisse, Paul Jubin, professeur de mathématiques et excellent pédagogue. Je n’ai pas non plus oublié le père Ritter qui m’a donné le goût du français. Et deux anecdotes me reviennent ici en mémoire qui témoignent que nous avions parfois de bons moments.

« Le bureau des professeurs du Séminaire »

« Le bureau des professeurs du Séminaire ». Coll. E. Boulogne.

 

Q : Lesquels?

R : Nous finissions parfois   par oublier notre isolement, car les prêtres s’efforçaient de nous cultiver par différents moyens. Nous allions de temps en temps au cinéma dans la salle qui était en dessous du Séminaire. C’était l’enthousiasme quand on nous annonçait, par un dimanche après midi pluvieux, qu’on allait nous y conduire. On nous invite un jour à voir « Quand passent les cigognes… », un superbe film de Mikhaïl Kalatozov (1957). Quand Tatiana embrassait Alekseï, le Père Ritter fermait les yeux et demandait à un élève de lui dire quand cela se terminerait. Ses voisins se faisaient alors un malin plaisir de ne rien lui dire et le brave Père Ritter gardait les yeux fermés bien plus longtemps que nécessaire ! Est-il besoin de préciser que les films étaient à l’époque bien innocents par rapport à ceux d’aujourd’hui ?

Une autre fois nous sommes allés voir la prestation d’un acteur qui déclamait des poésies parfois toutes nouvelles pour nous. On restait bouche bée en l’écoutant déclamer entre autres poèmes « Le hareng saur » de Charles Cros.

Une autre anecdote m’a concerné directement : je me souviens d’une fête paroissiale sur la place de l’église, où nous pouvions aller après la messe. Mon seul problème était que je n’avais pas un sou vaillant. Le père Berthou, voyant mon air déconfit, s’enquiert de ma situation : « As-tu un peu d’argent ? » Je lui répondis négativement. Il sortit alors une petite somme de sa poche et me la remit. Je n’en revenais pas. J’étais heureux. Je pouvais faire comme les autres : m’acheter une boisson, jouer aux petits chevaux. Je mise alors une petite somme et je gagne. La somme était multipliée par deux ou trois. Je mise à nouveau et je gagne encore. Tous les joueurs sont épatés et je continue de jouer…Est-ce utile de préciser que la chance tourne et que je me retrouve  Gros-jean comme devant ? Cela m’a servi de leçon et je ne suis jamais devenu « accro » aux jeux de hasard.

Q: Qu’est à présent devenu le Séminaire ?

R : Il a fermé en 1972, six ans après mon départ. Peut-être parce que sa « rentabilité » en nombre de prêtres était insuffisante. Dans les années 1990 certains locaux ont été utilisés par un restaurateur, puis par des associations locales. À l’heure actuelle l’ensemble est dégradé et les derniers incendies n’ont rien arrangé. Il n’y a que peu d’espoir d’une restauration. Une association des anciens a été autrefois créée, je crois, par le Père Maxime Grondin, un enfant de Cilaos (1911-1997). Ces dernières années, je retrouve régulièrement les anciens avec l’association présidée par Jean-Bernard DEVEAU. Notre but serait, outre la rencontre annuelle, de ne pas perdre tout ce patrimoine et nous avons en projet d’écrire nos mémoires pour nos enfants, ce qui ne serait déjà pas si mal.

Notes :

 

  • Le P. Michel Bail est né en 1929 (France) et décède en 2009 en France.
  • Le Père Berthou, né en 1904 (France) arrive à Cilaos en 1927. Décédé vers 1980 en France.
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Le Petit Séminaire de Cilaos (1918 –1972) est issu de l’école presbytérale fondée en 1913. Il a été construit sous la direction du Père Teigny. Pendant plus de cinquante ans, il a formé de futurs prêtres et aussi de futurs cadres pour la Réunion. Christian Fontaine y a effectué ses études en tant que collégien de 1961 à 1966. Il nous fait part ici d’une expérience enrichissante. C’est un témoignage personnel intéressant qui ne prétend pas à l’exhaustivité.

1960. Je viens d’avoir 10 ans. Je sais que je dois quitter Sainte-Suzanne dans l’est de l’île pour continuer mes études au Petit Séminaire de Cilaos (1), afin de devenir prêtre. Certes je sers la messe tous les matins comme enfant de chœur. Je suis aussi parmi les meilleurs élèves du Cours Moyen, ce qui est gage de réussite. Et puis toute bonne famille chrétienne ne doit-elle pas penser à donner un prêtre à l’église? Mais est-ce là mon souhait profond ou celui du curé de ma paroisse ?
Toujours est-il que le Père LENALIO en parle à mes parents et que mon trousseau se prépare. La pension que mes parents doivent payer au Séminaire se monte à 10 000 francs CFA/mois (2). Mon père, « employé de culture » dans une grosse société agricole du Nord-Est (la Société A. BELLIER) gagne  environ 80.000 F CFA par mois et bénéficie surtout  de divers avantages : maison de fonction, garçon de cour…Ce qui fait qu’on vit assez bien Ma mère ne « travaille » pas, mais gère par contre une maisonnée de sept personnes.
Je ne garde pas beaucoup de souvenirs de mon état d’esprit à cette époque. Je ne dois pas beaucoup m’opposer à tout départ de ma famille, puisque pouvoir continuer dans une bonne école est un gage de réussite pour l’avenir.

Le Cilaos d’aujourd’hui.

Le Cilaos d’aujourd’hui.

Le grand départ
En septembre 1961 je laisse mes deux sœurs, mes frères ainsi que mes parents pour ne les retrouver qu’en décembre. Là-haut, dans les montagnes du cirque de Cilaos je découvre un monde nouveau, des tas de jeunes que je ne connais pas, mais les liens se tissent vite. On me montre le dortoir, mon lit (j’ai apporté mon matelas et d’autres affaires personnelles) et mon armoire.
Les nouveaux ont tout à apprendre : le réveil à 6 h, le lit que l’on fait le matin, la toilette à l’eau froide, la salle d’études où l’on fait ses devoirs, la messe quotidienne, le petit déjeuner, la corvée de nettoyage des divers lieux de vie, préaux, salles de classe, chambres des prêtres, vaisselle.
La vie s’organise au fil des jours. Sympathies ou antipathies vont naître. Les anciens sont là pour aider les plus jeunes. C’est ainsi que je fais la connaissance d’un autre homonyme, de six ou sept ans mon aîné, venant de St-Joseph, qui sera plus tard le Père Christian FONTAINE, aujourd’hui disparu et que chante Daniel WARO : « Mon dalon la désot la vi !» Ce Christian FONTAINE-là était un sacré boute-en-train.

A) La vie au Séminaire.

Les corvées
Tous les matins chacun a une corvée à assurer, car la propreté des lieux doit être parfaite. Cette semaine je m’occupe du préau intérieur : brosse coco (3) sous le pied, j’essaie de faire reluire le sol rouge. C’est sous ce préau que, patins à roulettes sous les pieds, je défie les camarades à la course, les jours sans école (jeudi et dimanche). Telle autre semaine, c’est la « plonge ». En cuisine, des piles d’assiettes à plonger dans des bassines d’eau chaude, voire brûlante : je ne tiens pas à m’ébouillanter et chaque assiette est tenue du bout des doigts dans la grosse bassine. Un autre copain essuie l’assiette. Cela devient un jeu de ranger tout ça dans les placards sans les casser. Car autrement gare aux reproches du responsable. Je me souviens un jour d’avoir perdu une cuillère lors d’une sortie au lieu-dit « Le Pavillon » et j’ai été harcelé pendant plusieurs jours par le Père HAUCK pour cette cuillère perdue. C’est vrai qu’il était l’économe et un sou à cette époque, c’était un sou.

Christian Fontaine à l’époque où il entrait au Séminaire.

Christian Fontaine à l’époque où il entrait au Séminaire.

Que mange-t-on quotidiennement ?
Il me reste peu de souvenirs concernant les repas : je me souviens que nous avions parfois des pistaches (des cacahuètes) au dessert…Quand le camion du Séminaire, un Renault « 2 tonnes », sentait le « sounouk », on savait qu’on allait avoir droit à un peu de poisson sec. Peut-être aussi à une poule au pot le dimanche comme du temps d’Henri IV, la soupe les soirs d’hiver. Les enfants ont aussi le droit d’apporter à chaque rentrée des provisions personnelles qu’ils feront durer un certain temps, rangées dans des placards spéciaux : tablettes de chocolat, lait en tube, ou paquets de bonbons. Il est certain aussi que les prêtres avaient droit à une autre cuisine que celle de leurs élèves. Le soir, après le dîner, ils prenaient une tisane à base de « faham » (4)…Je crois me souvenir que le préfet de discipline, le Père MAYER, surveillant notre réfectoire, prenait le même repas que nous. Il y tenait…

Chaque repas débute (et finit également) par une petite prière. Une lecture s’ensuit, dans le silence, pendant que les séminaristes commencent à se restaurer. Il m’arrive de lire d’une voix « recto tono » la vie du Saint du jour devant les camarades. Le silence est ensuite rompu et l’ambiance devient plus animée.

Le bruit courait qu’avant d’être prêtre, le père MAYER avait été marin, mais qu’il avait choisi le sacerdoce à l’âge adulte. J’ai gardé une bonne image de lui. Il assurait la surveillance des élèves au Trou Pilon (5), lisait son bréviaire en déambulant le long du petit chemin qui dominait notre aire de jeu. Mais il pouvait aussi sévir…

Travail scolaire et méthodes pédagogiques

Qu’apprend-on dans cette école ? On commence le latin en 6e, le grec en 5e.
La première leçon de grec me noue la gorge et j’ai peur qu’on me demande de lire ces signes qui me paraissent cabalistiques. Comment cette terreur se résorbe-t-elle ? Quand je saisis que alpha (ά) se lit « a » et gamma (γ) donne le son « gue » et les deux ensemble font « ga » (γά). Ce n’est donc pas du chinois, ouf ! Mais le Père WILLER n’a jamais deviné mon désarroi.

Latin : que dire de l’apprentissage du latin sinon qu’à l’âge adulte il ne m’en reste plus grand-chose ? Mais lorsque mes enfants ont fait du latin au collège, j’étais heureux de les aider à trouver le sens des textes qu’ils avaient à traduire. Je ferai du latin et du grec jusqu’en terminale bien que je quitte le Petit Séminaire après la 3e pour aller au Lycée Roland GARROS au Tampon.

Les mathématiques : Le seul enseignant qui me marque favorablement dans cette matière est Paul JUBIN, qui nous arrive de Suisse avec femme et enfant. Le calcul mental a sa place avec ce professeur et l’élève est stimulé de manière positive et non par la menace de la baguette. Cela me changeait d’un autre prof de math de 5e, créole celui-là, Mr L, je crois, qui m’a dégoûté de cette matière. Avec lui pour la moindre erreur c’étaient des coups de règle sur les doigts ou les fesses. Un jour je suis interrogé et mes connaissances sont notoirement insuffisantes. J’ai donc prévu le coup en renforçant mon cuir « fessu » par un portefeuille glissé dans la poche à « ki » (6). Je supporte sans broncher le premier coup de règle, mais le bruit mat révèle ma ruse…La suite se joue, hélas, sans portefeuille. Ce maître était détesté de tout le monde. Il se bagarra un jour avec un élève plus âgé et trouva plus fort que lui. Il était de ces jeunes sans formation pédagogique, qui remplaçaient au pied levé un prêtre en congé en France. Il se prenait très au sérieux, ce qui ne pouvait qu’entraîner des conflits qu’il ne savait gérer.

L’orthographe : l’une des épreuves les plus difficiles à supporter, était la dictée. En Cinquième c’était du ressort du père F. Il passait entre les tables derrière nous et s’efforçait de repérer nos fautes d’orthographe. Point n’est besoin de dire que nous étions crispés, stressés et nous le voyions s’éloigner avec soulagement. À cette époque la faute d’orthographe n’était pas une simple erreur, une lacune qu’il fallait s’efforcer de combler, c’était une Faute, une faute morale, quasiment un péché qui méritait correction : au vu de la moindre faute, la sanction tombait immédiatement. Nous avions droit au châtiment : un douloureux « coup de pince » dans le dos.
La rédaction française : j’aimais en 3e faire de belles rédactions et j’étais parfois assez bien placé en évaluation : j’attendais toujours fiévreusement la note et le commentaire du professeur, le Père RITTER. Il rendait les copies au dernier cours du soir (le séminaire était déjà dans le noir !) et derrière son éternelle barbe blanche il montrait un visage souriant, des yeux pleins de malice, mais il ne fallait pas le fâcher…
J’aimais également lire et j’empruntais des livres à la petite bibliothèque au fond de l’étude. C’est ainsi que je découvris un jour le Tibet, Lhassa et tout un monde mystérieux. Aujourd’hui encore j’adore les reportages sur ce pays de haute montagne, hélas écrasé par les Chinois !

 la page du cahier de grec de Christian Fontaine.

la page du cahier de grec de Christian Fontaine.

La sexualité
En grandissant, notre intérêt s’éveillait pour les jeunes filles de l’école des Sœurs qui n’étaient pas forcément plus sages que nous. Nous n’avions qu’un désir, à la fin de l’adolescence, c’était de les approcher de plus près. Mais les Bons Pères veillaient au grain. Ce n’est pas à eux d’ailleurs que je serais allé confesser mes « mauvaises pensées », je les gardais pour moi. La sexualité était un sujet tabou. Les filles, on ne pouvait qu’en rêver. Nous étions comme des prisonniers qui supportent la vie grâce à des fantasmes. Si un copain avait une jolie sœur dans le collège féminin, il entendait des vertes et des pas mûres.
Les jours de congé, il arrivait que collégiens et collégiennes se croisent en route ou que ces dernières restent assises en haut de l’escalier situé devant le Grand Hôtel de Cilaos pour nous regarder jouer au foot. Nous jouions alors pour elles. Nous écoutions leurs cris, que les bonnes sœurs faisaient vite taire ! Etrange époque ! Si nous devions nous contenter de nos fantasmes, nous pouvions nous rendre compte que tel ou tel curé sortait avec telle ou telle femme du village. Et parfois sans gêne aucune. Il est certain que la sexualité leur posait à eux aussi des problèmes : un « ancien » m’a raconté qu’un curé avait essayé de l’embrasser. Forcément ça l’a marqué et arrivé à l’âge adulte il a pris de la distance avec les curés et l’Eglise.
Le Séminaire était aussi fréquenté par la gent féminine, constituée de bonnes sœurs qui avaient en charge l’infirmerie, la buanderie (Sœur Maxence), la cuisine (Sœur Gertrude) ou un emploi plus qualifié tel que l’enseignement (Mère Geneviève). Un jour un grand de 4e ou de 3e eut la malencontreuse idée d’exprimer son désir sexuel à la sœur qui s’occupait de son dortoir. Inutile de vous dire qu’il fut illico presto expulsé de l’établissement après avoir reçu une raclée en bonne et due forme. Nombre d’entre nous n’avaient en matière de sexe que le self-service comme exutoire… (À suivre)

Christian Fontaine. Élève du Séminaire de La Réunion (1961- 1966).

Notes :
1) Cilaos est un bourg difficile d’accès, enclavé dans un cirque de montagnes au centre de l’île.
2) Le franc CFA (comptoir français d’Afrique) valait deux anciens francs français. Il a été supprimé en 1975 et remplacé d’abord par le Nouveau franc, puis par l’Euro en 1999.
3) La brosse – coco était faite à partir du fruit du cocotier coupé en deux, placé sous le pied et que l’on frottait sur le sol ciré ou encaustiqué pour le faire briller.
4) Le « Faham », orchidée odoriférante dont on faisait des infusions ou qu’on utilisait pour faire des rhums arrangés. Elle est menacée d’extinction.
5) Le trou Pilon est un espace en creux au pied de l’église de Cilaos. Il sert d’aire de jeux aux enfants du bourg. Quand il pleut beaucoup, en saison cyclonique, il se transforme quelque temps en piscine naturelle.
6) Une poche à-ki ou poche à-cul est une poche qui se trouve à l’arrière d’un short ou d’un pantalon.

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