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Archive for mars 2017


La Bâtarde du Rhin… ou une histoire de femmes du Rhin à La Réunion.

Voici une fiction audacieuse qui fait plonger dans l’histoire terrible de Kozima et rapproche deux guerres mondiales et deux sœurs nées d’un même père réunionnais d’ascendance blanche et noire, en reliant l’Allemagne et La Réunion, par-delà les ignominies de l’histoire de ces deux pays.

  1. LE ROMAN DE LA BATARDE DU RHIN ET DE LA HONTE NOIRE

La Bâtarde du Rhin, c’est Kozima, la « Rheinlandbastard ». Avec Kozima, fille de Leni Müller, jeune pianiste allemande, et de Louis Gallieri, jeune soldat métis réunionnais stationné en Rhénanie avec les troupes coloniales d’occupation après la guerre de 14/18, nous lisons l’histoire du racisme en Allemagne du début au milieu du XXème. Nous découvrons les ravages d’une idéologie diffusée d’abord contre les troupes coloniales. C’est pourtant dans ce contexte que Monique Séverin (1) réunit l’Allemande Leni et Louis le Réunionnais par la grâce de l’amour et la magie d’un piano. Quand Louis est démobilisé, il ignore qu’il a engendré Kozima (2), laissée, comme sa mère, à la vindicte générale.

Mais, dans les années 30/40, avec la montée du nazisme et la prise du pouvoir par Hitler, vient l’apothéose avec la mise en place de programmes d’exclusion voire d’éradication des non-aryens et individus différents. « Il fallait purger la nation » de « l’héritage de la honte noire ». D’où la stérilisation de la jeune Kozima, la bâtarde. Et la pratique de l’eugénisme, avec la contribution de médecins et de SS qui vont ensemencer des jeunes femmes sélectionnées au nom du « projet Lebensborn » « conçu par Heinrich Himmler pour vivifier la race allemande » (3). Lequel projet révèle sa face sinistre et son absurdité quand la romancière imagine que Kozima, la bâtarde, est choisie par le Dr Helmut Letz pour porter un enfant engendré par lui-même !

Au bout de ces horreurs et autres malheurs, survivante du camp de Buchenwald, après la mort de tous les siens, dont son mari André Scherrer, c’est vers La Réunion, vers son père biologique, Louis, que se tourne Kozima. Tout le roman se situe d’ailleurs à La Réunion, juste après la 2ème guerre mondiale.

Couverture du livre, Ed. Vents d’ailleurs

   2. UN ROMAN DE LA QUETE ET UN ROMAN D’INITIATION

On peut alors lire ce livre comme un roman d’initiation. Que découvre Kozima ? A la fois sa famille, la société réunionnaise et elle-même. Car son périple est aussi descente en soi pour la jeune femme dont le passé hante douloureusement le présent.

Sa quête familiale débute difficilement car sa grand-mère, Eugénie Gallieri, l’exclut immédiatement du cercle familial. A défaut d’être acceptée, Kozima apprend la mort de son père et l’existence d’une sœur aînée, Génia dite Zénia, protégée par Eugénie, la gardienne des secrets et de l’ordre familial.

Pour retrouver les fils du roman familial, Kozima va alors arpenter l’île des bas vers les hauts, vers les Cirques (4), ces matrices primordiales de l’histoire de l’île, du marronnage et des personnages. Avec elle, on s’aventure dans une sorte de « jeu de piste ontologique » où les vérités affleurent progressivement. Alors se recomposent les généalogies, apparaissent ces autres bâtardes du roman, dont Eugénie. Ce qui inscrit Kozima, la Bâtarde du Rhin, dans une filiation réunionnaise qui croise Noirs et Blancs et remonte à l’époque de l’esclavage. Mais aussi Zénia sa sœur, dont Kozima saisit l’histoire cachée, et qui se révèle bâtarde également par Ameline, sa mère, née de Rose, petite « Yab » (4) violée à onze ans par son « petit-père », « Désiré – Kafblan ».

Ainsi le roman familial se révèle le roman des monstrueux et honteux secrets. Des turpitudes et des fuites. Mais aussi le roman de la révélation et de la transmission car la quête de Kozima fissure « l’ordre d’Eugénie » et aboutit aux « délivrances » finales et à la reconnaissance de la parenté des deux sœurs. Progressivement donc, « les voiles opaques » se sont levés, même ceux qui couvraient le passé douloureux de Kozima et de la société réunionnaise.

Si Kozima arrive dans l’île au lendemain de la départementalisation, elle découvre surtout un pays marqué par l’histoire coloniale, « une île bâtarde » depuis le tout premier peuplement. Quant au racisme, il puise dans la nuit de l’esclavage qui a infériorisé l’homme Noir et lui a dénié son humanité. Et depuis, la société réunionnaise est placée sous le poids de cette histoire dont les ondes « pernicieuses » s’exercent encore 50 ans, voire un siècle, après l’abolition – le roman s’étalant sur la 1ere moitié du XXème. On peut lire les relents de cette pensée dans les pages se référant à Eugénie, Ameline, Rose ou Zénia. Même si l’oeuvre distingue des figures d’exception, telle celle d’Alfred Gallieri magnifiée par son amour pour Eugénie.

 

Graff sur un mur de la Rue Léopold Rambaud à Sainte-Clotilde

 

 3. LE ROMAN DES HOMMMES ET DES FEMMES A L’EPREUVE

Finalement, à La Réunion comme en Rhénanie, les hommes et les femmes sont à l’épreuve de l’histoire et de leurs turpitudes. Lesquelles sont rapprochées de manière audacieuse par Monique Séverin à travers une mise en perspective – du nazisme et de l’histoire coloniale née de l’esclavage – pouvant susciter l’effroi. Au bord du Rhin comme de l’Océan Indien, la guerre, le racisme, la démesure ont engendré le malheur des hommes (au sens générique). Des deux côtés, le Noir stigmatisé dans son identité, sa moralité et sa sexualité. Des deux côtés, la violence, les ignominies, le « Mal ».

Qu’est-ce qui rapproche ces turpitudes ? Elles relèvent de la seule responsabilité des hommes qui, par nature, « oscillent en permanence entre le Bien et le Mal ». Elles les placent face à des voies étroites et douloureuses entre collaboration, résignation, compromis – voire compromission – ou résistance. Sous leurs formes diverses, ces turpitudes, qu’on « ne peut hiérarchiser », amènent souffrances, malheur et mort… Il faut le talent de Monique Séverin pour parvenir à dépasser le paradoxe qu’il y a à dire l’indicible et l’insoutenable dans une entreprise romanesque qui mêle passé, présent et espaces en jouant des effets de contrepoints. Pour écrire cette partition effroyable, cette « Apocalypse où les voiles avaient été levés sur la nature humaine « , en laissant une chance à la vie.

Pour ce faire, la fiction entrelace la grande et la petite histoire, le collectif et l’intime. Et quand l’histoire est monstrueuse, les individus sont soumis à rude épreuve. C’est ce qui donne à l’œuvre sa forme sensible et romanesque. Ce qui en fait aussi un roman qui charrie les émotions.

La famille est ébranlée. Même si le roman déploie les belles figures de Walter Becker et de Frau Müller, il est écrit que en faisant passer « le Volkskörper avant la famille », « le nazisme est allé au-delà du fanatisme, il a atteint le sacré ». En Allemagne, comme à La Réunion, combien de visages familiaux sinistres, ou inquiétants quand ils conjuguent les faces du Bien et du Mal. Parmi ceux-là, Eugénie, protectrice inconditionnelle de Zénia mais effroyable pour d’autres par sa démesure.

Les liens amoureux sont affectés aussi. Car il y a des époques qui génèrent des contes amoureux inouïs. Certains peuvent paraître exceptionnels et beaux, fussent-ils douloureux. D’autres sont remplis de fureur car de l’amour à la haine, il n’y a parfois qu’un pas. Enfin, il y a des « contes ténébreux » tel celui qui unit Kozima au docteur Helmut Letz et que Monique Séverin parvient à formuler par le biais de la fable de la Bête et du Prince. Il faudra à Kozima une éprouvante descente en soi pour dépasser les contradictions de la haine, de l’amour et de la honte et pouvoir assumer son passé et l’existence de son/leur fils, Siegfried. En ce sens, le voyage dans l’île est fondateur de soi pour Kozima.

 

Maternité à l’entrée du Cirque de Salazie. Sculpture de Gilbert Clain

A l’évidence, le tribut de tous aux turpitudes de l’histoire est lourd. Mais bien lourd apparaît le tribut des femmes dans le roman. Car La Bâtarde du Rhin est « une histoire de femmes ». Contre l’adage de Simone de Beauvoir, Monique Séverin montre qu’on naît femme, avec un ventre, un utérus. Et cette capacité à donner la vie, expose particulièrement les femmes surtout dans des contextes historiques troubles. Elle écrit un roman des grossesses et de la « délivrance » sur le plan factuel, dramatique et symbolique. On y trouve toujours un « enfant dans le gouni », le plus souvent bâtard, porté dans la solitude et l’angoisse de l’avenir, par des mères ignorant les émois d’une maternité resplendissante ! De quoi se demander si les femmes disposent vraiment de leur ventre ? Et comment parler de leur responsabilité, en l’absence fréquente des pères biologiques ?

Finalement, qu’elles soient mères, aïeules, bâtardes ou non, le roman propose une magnifique constellation de femmes. Lesquelles ne sont pas idéalisées mais pleines de leurs faiblesses, forces et contradictions. Avec leur lot de « connivences immémorielles » et de rivalités qui éclatent dans le chapitre « Le rapt », où Eugénie récupère Zénia alors sous la protection d’Anastasia. On peut y lire un bel hommage au « clan des Femmes Debout », pour qui vivre c’est Tomber/Lever, loin de l’image baudelairienne de la créole voluptueuse.

Ce sont ces femmes qui, in fine, ouvrent les voies de la délivrance. Car, comme elles transmettent la vie, elles transmettent l’histoire, celle de l’intime qui s’appuie à l’histoire officielle. Ce sont finalement Zénia et Kozima qui, par leur adhésion aux forces progressistes (5), tentent de libérer les femmes et d’inventer, avec l’aide des hommes, « un monde nouveau », « pluriel » et plus fraternel. On est bien dans un grand roman de femmes – féministe sur certains points – et qui joint sensibilité et créativité pour faire bouger bien des lignes, en particulier sur la question des femmes et de la « batarsité » (6).

 4. COMMENT LA QUESTION DU BATARD EST-ELLE RETRAVAILLEE ?

Par l’art de faire bouger les lignes, ce qui, ici, est à la fois principe de vie et d’écriture. Ainsi, cette œuvre touffue brasse les époques, les espaces, les points de vue et modes d’énonciation. Elle développe une poétique de la relation (7) en faisant des ponts entre les histoires, cultures, littératures, langues. Sur ce point, en mêlant des emprunts au créole et à l’allemand à une langue française riche et érudite. De même, cette œuvre brasse nombre de concepts : Bien/Mal, Ordre/Chaos, Vie/Anti-vie, Vérité/Mensonge, Pureté/Batarsité… Sans sombrer pour autant dans les schémas binaires ou l’idéalisation, trop réducteurs pour dire la complexité du réel qui n’est ni noir, ni blanc.

 

Monique Séverin lors d’une séance de dédicace du roman

Pour ce qui est du bâtard, le roman propose une figure complexe. En croisant les acceptions de ce terme aux connotations péjoratives, qu’il désigne l’enfant né hors mariage ou celui qui n’est pas de race pure, mais croisé, « hybride ». Certes, l’auteure donne à voir la douloureuse figure du bâtard quand elle exhibe sa monstruosité sous le regard nazi ou colonial, mais elle disqualifie ces regards du même coup en faisant apparaître la monstruosité des prétendues hiérarchies raciales. Elle rend le concept de pureté inopérant pour La Réunion car « l’île était bâtarde depuis toujours » par son histoire et son peuplement. Elle souligne de plus l’inanité et l’absurdité des classifications anthropométriques et traits supposés distinguer les bâtards. Lesquels traits dépendent de la fantaisie des combinaisons génétiques et sont subjectifs. Selon l’observateur, la peau peut paraître plus foncée ou claire, les lèvres plus ou moins épaisses, les cheveux plus ou moins frisés. Louis a du Blanc pour sa mère, est Noir pour les Allemands et pour Leni « Il était fin, cultivé, avait une peau cuivrée »… Ainsi en croisant les voix, en jouant des variations, Monique Séverin fait bouger les lignes par l’art de bouger les portraits. Par là, elle montre avec subtilité et brio la faiblesse des assignations identitaires, l’irréductibilité des êtres humains et la complexité du réel. Ce qui est délectable.

Finalement, l’auteure montre que le bâtard est un homme, ni plus, ni moins. Avec ses qualités et défauts. Elle laisse aussi entendre des mutations amorcées par les couples mixtes et évoque dans sa dimension réunionnaise, un « processus » de transformation et d’harmonie en cours, qui n’a cependant pas atteint encore la perfection espérée.

Quoi qu’il en soit, Monique Séverin fait de la batarsité, une positivité. Elle met ainsi en évidence les potentialités du bâtard ou du métis. Non parce qu’il est meilleur que quiconque, mais parce que sa présence ouvre la voie des possibles. Parce que sa « batarsité », son identité riche et complexe et non réductible, peuvent être sources fécondes. Avec le bâtard, c’est la vie imprévisible, hors des lignes qui surgit. C’est le pied de nez aux bienséances, aux ordres implacables et totalitaires car il est celui dont la présence peut « ébranler un ordre établi, repositionner les éléments, créer du lien, mettre en relation, transformer ». Ainsi Kozima qui tisse, après son père, des voies inouïes entre La Réunion et les berges du Rhin. Ainsi, Zénia et Kozima, les deux sœurs bâtardes, qui entreprennent de transformer le monde et l’ordre colonial…

 

Avec La Bâtarde du Rhin, Monique Séverin nous offre un grand et puissant roman. Si l’œuvre lève, dans la douleur, les voiles du passé, elle fait de la transmission de l’histoire une nécessité pour donner sens à la vie des hommes. Elle esquisse ainsi les voies de la délivrance des malédictions et pesanteurs du passé. Avec les personnages de Kozima et de Zénia, devenues sœurs de sang et de cœur, le roman donne à voir une identité tentant de s’affirmer finalement librement, au-delà des assignations réductrices de couleur, de sexe ou de lieu. Telle une symphonie suspendue, ce roman terrible, qui parie sur l’élan de vie, bruisse des possibles à venir. Sans angélisme ni désespérance. Et c’est de La Réunion qu’on entend les premières harmoniques de la symphonie humaine espérée.

 

La Bâtarde du Rhin… Voici un fanal qui nous éclaire sur les hommes et les femmes qu’ils soient aux bords du Rhin, de l’Océan Indien ou ailleurs.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Monique Séverin a publié des nouvelles et les récits : Némésis et autres humeurs noires, Editions Caribéennes, 1989 ; Femme sept peaux, L’Harmattan, 2003 ;  un recueil poétique : Opus incertum, Surya Editions, 2014 ; et le roman La Bâtarde du Rhin en 2016 aux éditions Vents d’ailleurs. Elle est co-auteure de la première édition du Dictionnaire Kréol Français de Alain Armand, Océan Editions, 1987.
  2. Ce prénom hybride emprunte à Cosima von Bülow Wagner, fille de Liszt (ce qui renvoie à l’art musical bien présent dans l’œuvre et à d’autres adultères), à l’écriture KZW du créole réunionnais, ainsi qu’au Kosmos grec et à la notion d’harmonie.
  3. Ce projet, exposé dès le ch.1 est développé au ch.10, dont le titre « La fontaine de vie » joue de la traduction du mot « Lebensborn ».
  4. Il s’agit des Cirques de Cilaos, Mafate, Salazie. L’auteure évoque leur peuplement et la rencontre des « Yabs » (Blancs des hauts) et descendants d’esclaves, laissés pour compte des richesses de la colonie. Désiré Kafblan est le 2ème mari de la mère de Rose.
  5. Kozima et Zénia œuvrent ensemble à l’antenne locale de l’UFF (Union des femmes françaises). Quant à Zénia, avant même l’arrivée de Kozima, elle a affirmé sa liberté et son refus des déterminismes par ses choix de vie et engagements auprès du Parti du Dr Vergès.
  6. Batarsité (mot repris à Danyel Waro par l’auteure) qui utilise par ailleurs les termes hybrides/hybridité, métis/métissage et interroge l’identité complexe des Réunionnais dans ses autres œuvres – dont Femme sept peaux où apparaît également un personnage nommé Zénia.
  7. Expression empruntée à Edouard Glissant.

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Parmi « Les Introuvables de l’Océan Indien »

 

En 1887 La Réunion reçevait la visite d’un être un peu mystérieux, un dénommé Pooka, collaborateur du Journal de Maurice. Derrière ce nom d’emprunt se cachait en fait Alphonse Gaud, un tout jeune franco-mauricien (Il n’avait alors que 24 ans) qui entamait un séjour de six mois dans notre île. Ses articles envoyés à son journal, à Port-louis, seront rassemblés par la suite en un recueil intitulé : «  Choses de Bourbon. » et signé de son pseudonyme. Ce nom, Pooka, il ne l’a pas choisi par hasard. Il renvoie au « Puck, sorte de Farfadet, de lutin malin, espiègle et un tantinet rebelle qui joue des tours aux voyageurs, se transforme sans cesse et effraie les jeunes filles » (C.f Wikipédia)) …

Que Pooka soit espiègle et doué d’humour, il suffit de lire ses écrits pour s’en convaincre : dans une préface aux « Choses de Bourbon », préface qui n’en est pas une, (Pooka dixit), il parle en ces termes de son portrait réalisé par son ami Boucherat, reproduit en première de couverture : « J’informe mes nombreux lecteurs et mes plus nombreuses lectrices que la ressemblance est frappante, sauf sur un point de détail : l’original est plus beau que le portrait, tout embelli que soit le portrait ».

Portrait de Pooka (1ère de couverture)

Pooka, loin d’effrayer les jeunes filles comme le ferait un Puck, cherche la proximité de la gent féminine et étudie de près ce qui fait le charme des jeunes Bourbonnaises. La description scientifique ou plutôt lyrique commence ainsi : «  Svelte et fine, avec une grâce balancée dans la marche, une grâce faite de nonchalance et de précoce lassitude et qui se berce elle-même comme une onde mouvante en un rythme cadencé, sans cesse renaissant… » Le lecteur intéressé par la merveille en question se reportera avantageusement aux pages 159-160 du livre. Pooka prend cependant bien soin de ne pas déplaire à ses compatriotes mauriciennes et se garde de trancher en faveur des unes ou des autres pour ne pas s’aliéner leur bienveillance.

Ce serait cependant un peu court de ne voir en lui qu’un amuseur, qu’un plaisantin, qu’un être superficiel : il est également journaliste, conseiller privé du gouverneur John Pope Hennessy et veut connaître l’île Bourbon et ses habitants, leurs mœurs, leur vie politique et littéraire, leur situation économique. Pour lui les deux grandes Mascareignes sont réellement des îles sœurs (2) et il s’efforcera, au fil de ses écrits, de comparer les deux îles, fera valoir en quoi l’une est supérieure à l’autre et vice-versa et ce que l’une peut en conséquence emprunter à l’autre.

L’auteur s’intéresse également à la vie éducative et littéraire de La Réunion. Il aime les auteurs réunionnais Lacaussade et Leconte de Lisle, fait une place à la chanson créole, cite in extenso la « Çanson pa Félis» ou « Nounoutte à cause», tente une analyse comparée du « patois » de La Réunion et de celui de l’île Maurice qui ferait aujourd’hui sourire les linguistes d’ici ou d’ailleurs…

Il se préoccupe sérieusement des questions éducatives jusqu’à assister à de multiples distributions des prix (dont une nous aurait bien suffi) et il rend compte des discours officiels et du comportement des lauréats et de leurs familles…À plusieurs reprises il rend hommage aux congrégations qui se dévouent à la chose éducative et plaide leur cause à une époque où, à La Réunion, les lois laïques commencent à entrer dans la réalité.  « Les Frères ont plusieurs établissements à La Réunion. Ils sont généralement très florissants. Échapperont-ils cependant à la haine des briseurs de crucifix et des crocheteurs de couvents ? That is the question…Le gouvernement de la métropole qui n’admet peut-être pas même l’existence de la déesse Raison, avait adopté cette loi attentatoire aux vœux de trente millions de catholiques, et le Conseil Général de Saint-Denis a cru devoir marcher sur les traces des républicains de France. Aujourd’hui les Frères ne sont plus que tolérés…Un jour ou l’autre les instituteurs religieux recevront leur congé. » (P.54)Il tombe sous le sens que Pooka verrait d’un bon œil leur venue à Maurice. Il souhaite de toute façon que l’éducation se développe dans son île, propose d’y créer un Collège supplémentaire et plaide en faveur de l’éducation des jeunes filles, qui a, selon lui, un temps de retard à Maurice par rapport à La Réunion.

Dans son désir de mieux comprendre le fonctionnement, économique et politique de la Réunion, il assiste à une séance du Conseil Général où le Gouverneur Richaud fait des propositions concernant une méthode plus rationnelle de création ou de suppression de postes, afin de tenir le moins de compte possible des amitiés ou des liens de parenté de chacun. Ce qu’il approuve. De même il applaudit des deux mains quand le gouverneur plaide pour la diversification des cultures et la modernisation des techniques (emploi plus fréquent de la charrue) ; il verrait avec intérêt le développement de cette politique dans son île natale. Mais il ne se contente pas de discours, il va sur le terrain afin de visiter Sucreries, distilleries et même une féculerie. Si les Sucreries mauriciennes sont plus modernes que les réunionnaises, à l’exception de deux d’entre elles qui peuvent soutenir la comparaison, il fait l’éloge de la féculerie du Colosse et de ses produits. Emporté par l’enthousiasme, il déclare au propriétaire de l’usine « J’aurais préféré voir votre féculerie s’élever dans mon pays, plutôt que dans le vôtre. Mais en attendant qu’il s’en élève une, il faut bien que je dise la vérité : vos produits sont admirables et je ne manquerai pas de le déclarer tout haut à Maurice. » Là-dessus Le propriétaire de l’usine lui donne un sac de tapioca et lui indique la manière idéale de le préparer : « J’ai suivi le conseil. À Bourbon et à Maurice, j’ai goûté du tapioca du Colosse : il est délicieux et je le recommande à mes compatriotes.…Et pour terminer, puisque nous n’avons pas ici de féculerie, montrons-nous bons frères, et donnons la préférence aux produits de l’île-Sœur. M.Rouzaud (le propriétaire) sera content, et moi aussi, car la prochaine fois que j’irai à Bourbon, il me donnera un autre sac de tapioca pour me remercier d’avoir dit de sa marchandise tout le bien qu’elle mérite. » 

La vision politique de Pooka

De temps en temps, Pooka, le lutin, laisse percer plus que le bout de l’oreille et se lance dans des prises de position qu’en Réunionnais du 21ème siècle nous avons, pour le moins, du mal à suivre : on ne peut passer sous silence son jugement définitif sur le suffrage universel, « arme terrible » dans les mains des gens du peuple ; il ne cache pas non plus son aversion pour les lois laïques. Son opinion à l’égard des Indiens du Goudjérat et des Chinois n’est pas exempte de xénophobie, sentiment partagé naguère par nombre de Réunionnais aisés qui se sentaient en concurrence avec eux…

Il nous faut enfin faire une place spéciale au dernier chapitre du recueil où il parle, à mots à peine couverts (3), de l’aspiration des Mauriciens et de la sienne propre : « Nous avez-vous entendus, Bourbonnais, pousser ce cri du plus profond du cœur : Maurice aux Mauriciens ! Ce cri résume toutes nos souffrances. »Il semble assez évident, à la lecture du contexte, qu’il rêve d’un avenir où les Mauriciens de son origine et de sa culture dirigeraient le pays… l’avenir qui s’est rapidement mué en passé, en a décidé autrement.

Par contre le cri de certains Réunionnais qui réclament parfois : La Réunion aux Bourbonnais ! lui paraît être une erreur impardonnable et il avance les arguments suivants : « Vous avez une mère qui vous protège et vous aime et vous ouvre tout grand ses bras. Sous le soleil de votre pays, la place vous est large ; vous trouvez des postes lucratifs et honorables ; ailleurs, sur toute l’étendue du territoire français, vous êtes accueillis comme des frères. »…Il y aurait dans ce qui précède matière à réflexion sur l’évolution de nos îles-Sœurs au cours du 20ème siècle et leur situation d’aujourd’hui !

En manière de conclusion

On quitte, comme à regret, ce recueil de chroniques qui nous éclairent sur nos îles à la fin du 19ème siècle. D’une part parce qu’elles sont alertes, vivantes, souvent spirituelles et fort bien écrites. Qu’on se remémore en particulier certaines séquences concernant le débarquement agité au pont du Barachois, la rencontre en fanfare de la jeunesse dorée au Jardin Colonial, la découverte enthousiaste du Bernica (4), l’ascension du Piton des Neiges où après avoir souffert le martyre, l’auteur domine un panorama à couper le souffle.

 

Qu’en est-il advenu aujourd’hui?

 

Et puis qu’il est bon, de temps à autre, de redécouvrir son pays, son île, avec le regard neuf du visiteur, surtout quand celui-ci est enthousiaste…Car même quand Pooka jette un regard critique sur La Réunion, c’est un regard amical : il nous dit nos vérités, mais il y va de notre intérêt bien compris : si l’on ne rénove pas la station thermale d’Hell-bourg en 1888, on risque fort la désaffection des touristes dont de nombreux Mauriciens.

Pooka compare souvent nos deux îles et met en avant le fait que Maurice dispose de davantage de possibilités économiques que La Réunion, mais il regrette que la course en avant vers le profit n’ait pas été sans conséquence sur la mentalité mauricienne. « L’intérêt matériel a tout dominé » déplore–t -il… Il trace de La Réunion un portrait idyllique, fait de cordialité, de fraternité, d’hospitalité. Il nous semble dans cette affaire bien dur à l’égard des Mauriciens et l’on peut, par contre, se demander s’il ne nourrit pas quelques illusions sur les Réunionnais…

Alphonse Gaud dit Pooka (1864-1896) est mort bien jeune. C’était un journaliste, un écrivain plein de promesses. En refermant son livre on a quelque part le sentiment d’avoir perdu un ami.

 

Robert Gauvin.

 

Notes :

  • Nous sommes particulièrement redevables au dynamisme du Président de l’Académie de La Réunion A-M. Vauthier et aux Éditions Orphie de la réédition de cet ouvrage rarissime, précieux pour la connaissance de la société réunionnaise à la fin du 19ème siècle.
  • L’on est bien loin du style dithyrambique de Marius et Ary Leblond qui dans « Les Îles Sœurs ou Le Paradis retrouvé »  n’arrêtent pas d’employer superlatifs, hyperboles et comparaisons avec la Grèce antique.
  • Pooka n’est pas tout à fait libre d’exprimer sa pensée, étant donné qu’il est Conseiller privé du Gouverneur anglais de Maurice, Sir John Pope Hennessy. Ah, le fameux devoir de réserve !
  • Pooka affirme que ce site est « une merveille de la nature ». D’autres artistes ont également magnifié le Bernica ; qu’on pense aux écrivains George Sand (dans Indiana) et Leconte de Lisle (dans ses « Poèmes Barbares »), ou encore au peintre Ménardeau dont un tableau orne la Salle des mariages de l’hôtel de ville de Saint-Denis. Où donc est passé le Bernica ? Qu’est-il advenu de lui ?

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Prenez le temps d’observer la manière dont les gens déambulent dans les rues de Saint-Denis !… Ils avancent de quelques pas, s’arrêtent un moment, contemplent les vitrines, échangent des plaisanteries, se mettent à rire. Ce sont des gens comme vous et moi. Mais supposons un instant que quelqu’un d’entre nous, s’asseye dans une auto, mette le contact, s’empare du volant et, immédiatement, il change du tout au tout. Il devient un être complètement différent ; il appartient désormais à la catégorie des « automobilistes ».

Pour certains d’entre eux, particulièrement les hommes, plus l’auto est imposante et mieux c’est. Plus le moteur est puissant et plus le conducteur se sent fort. Plus la marque du véhicule est réputée, plus l’homme qui la conduit prend de la valeur. Vous qui avancez cahin-caha, qui allez à pieds ou vous échinez sur un vélo, vous n’avez qu’à céder la place. Prenez garde! C’est un Monsieur qui passe… Sous le capot 300 chevaux de course piaffent d’impatience. Ils ne tiennent littéralement plus en place, s’apprêtent à foncer. L’homme appuie sur l’accélérateur, libère brusquement ses chevaux-vapeur. C’est à peine si les roues du véhicule touchent encore le sol. Le conducteur, lui aussi, plane.

Mais que se passe-t-il donc ? Là, devant lui un demeuré traîne sa carcasse… Il n’atteint même pas les 120 kilomètres à l’heure. Le conducteur colle alors à l’arrière–train de celui qui le précède. L’autre, sous pression, terrorisé, s’empresse de se ranger : « Il était temps que tu comprennes ! Et voici une petite queue de poisson pour t’apprendre à vivre ! » Et là-dessus il prend le large !

Mais que se passe-t-il encore ? Un embouteillage à présent ! Il ne manquait plus que cela. On ne me la fait pas à moi ! Il s’engage alors par le bas-côté sur un lit de gravillons. Arrivé au bout, il reste coincé. Il va se mettre alors à presser, à pousser, à forcer le passage. Il volera le tour s’il le faut, mais quoiqu’il puisse en coûter, il passera devant. Ah, vraiment grâces soient rendues à l’auto qui a révélé quel HOMME il était !

Son auto, il l’adore ; il la fait reluire. Il la bichonne, il la soigne bien mieux qu’un enfant : c’est pour lui son deuxième Bon Dieu. Mais pour ce nouveau Dieu il faut toujours de nouveaux sacrifices ; il faut de l’argent, en veux-tu, en voilà ; il faut aussi du sang : il ne se passe pas de jour sans qu’il y ait des victimes d’accidents… Ne serait il pas temps de revoir notre comportement ? Ne devrions-nous pas nous servir de nos deux jambes ou de prendre les transports en commun ? Et s’il nous faut, malgré tout, utiliser l’auto, au lieu d’agir comme ces « automobilistes », ne vaudrait-il pas mieux conduire nos voitures comme des êtres humains, dignes de ce nom ?

Adapté du créole réunionnais par DPR974.

Illustration Huguette PAYET

Illustration Huguette PAYET

IN NOUVO BONDIË

Pran la pène agard in kou demoun apo marsh dan la vil Sin-Dni !… I avanss in bout, i arèt in kou, i louk in tour dann vitrine, i kass la blag, i rir. Sa demoun konm nou-mèm. Mé di sëlman in moun konm nou-mèm i rant dann loto, i mèt kontak, i souk son volan dë min, toutsuit pou toutsuit lü shanj, lü vien in ot kalité demoun, sak i apèl « automobiliste ».

 

Pou désertin, bann bononm sürtou, plüss loto lé bel, plüss le méyër. Plüss motèr-là lé for, plüss le boug i san son kor. Plüss la mark loto lé rekonü é plüss sé lü k’ na la valër. Sak i avanss piang-an-piang, i tap a pat osinon i ral le kor desü békane, sort azot devan ! Tansion pangar, in Mëssië i pass… Sou son kapo 300 sheval-lékourss l’apo perd passians, i tienbo pü an plass, i rod pou rashé. Lü pèz sü laksélératër, lü larg la bann sheval-vapër. Toujüss si la rou i toush ankor atér. Alü osi anlér !

Mé kosasa ? Là, devan lü, in san-konprann l’apo trènn son kor : i ariv mêm pa 120 a l’ër ! Lü sé d’kol dann déryér le boug. L’ot, mank in pë, i gingn sézisman ; i fé le vif pou bord son karkass : « Toué la konpri, don ? Atann atoué, jüss in mti kë poisson pou aprann atoué la vi ! » Aprésa, filé ki di !

Mé kosa l’ariv ankor-là ? In lanboutéyaz astër ! Sa lé bon pou lézot, pa pou lü ; lü anbèk dann graviyon par la droite. Ariv o bout, na poin la plass pou passé ; va poussé, va forssé, va vol le tour, sof koman-koman, va niabou koup devan !

Ah poudbon, granmersi loto, lü st’in Onm !

Son loto-là, lü ador sa ; lü fé briy sa, lü aranj sa vèy pa koman, lü soign sa mië k’in zanfan : sa son déziènm Bondië. Soman pou Bondië nouvo-là, sakrifiss i anfini pü ; i fo larjan an pounndiak ; i fo le san osi : touléjour demoun i mor dann laksidan… Sré pa tan dapré zot, anserv in pë nout dë janm, osinon prann transpor an komun ? É si i fo nü pran loto, olèrk viv konm se bann « z’automobilis-là », sré pa méyër amène loto konm demoun ?

 

Extrait de « La Rényon dann kër » de Robert Gauvin.

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