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Archive for 6 avril 2017


 

Qui étaient et que sait-on des toutes premières femmes de Bourbon ? C’est le sujet développé à la médiathèque Alain Lorraine par Angélique Gigan (1), Docteur en langue et littérature françaises, à l’invitation de l’Association Famille Maxime Laope dans le cadre de la célébration de la fête de L’Abolition, le 20 décembre 2016, lors d’un généreux choral faisant entendre, tour à tour, les voix de la conférencière et des femmes de la famille Laope.

C’est cette conférence que nous vous proposons de découvrir grâce à l’amabilité d’Angélique Gigan qui a accepté que son texte soit édité sur notre site. A défaut de tout retranscrire, nous avons choisi de vous présenter deux articles afférant aux parties II et III de son intervention, centrées plus directement sur le sujet, et vous proposons pour commencer une brève synthèse inspirée largement de l’introduction et de la Partie I relative au contexte historique (2).

« Il était une fois une île peuplée d’hommes » qui vivaient sans femmes. Une île habitée de manière transitoire, de 1646 à 1663, pendant deux courtes périodes de 3 à 4 ans. En 1646, 12 colons rebelles y sont déportés par Jacques Pronis, gouverneur de la colonie française de Fort-Dauphin à Madagascar. En 1654, débarque un groupe de 8 Français et 6 malgaches, rassemblés autour d’Antoine Couillard, dit Taureau (« on trouve également le nom Antoine Taureau, dit Couillard »).

C’est en 1663 que démarre la colonisation pérenne de Bourbon et que les premières femmes arrivent dans l’île. Louis Payen, colon français de Fort-Dauphin s’y installe, « accompagné d’un autre Français, et de 10 Malgaches – 7 hommes et 3 femmes -« . De « l’infériorité numérique » des femmes serait née la discorde. « Tout porte à croire que les tout premiers habitants de l’île sont ces 7 hommes et ces 3 femmes malgaches restés sur place après le départ des 2 Français. » C’est en 1665 que débute administrativement la colonisation de Bourbon avec une impulsion française. L’île compte alors « une vingtaine de Français sous le commandement d’Etienne Regnault et 10 Malgaches, et visiblement toujours que 3 femmes ». « Pour assurer sa pérennité », il fallait donc des femmes !  

Qui étaient ces premières femmes à peupler l’île entre 1663 et 1710 ? Elles venaient de Madagascar, d’Inde et de France. Pour être mariées à des colons. Dans un temps où Bourbon n’était ni l’éden, ni la « pastorale » chantés par certains voyageurs.

C’est ce que montre Angélique Gigan dont l’objectif est « de mettre en lumière le destin de ces premières Réunionnaises dans une perspective à la fois historique, sociologique et littéraire », en soulevant au préalable « deux paradoxes. Le premier est que dans le titre il est question de portrait, sauf que nous ne disposons d’aucune iconographie des femmes dont nous allons parler. Il faut donc entendre par « portrait » une description, une vision des premières habitantes de l’île. Le second paradoxe est qu’il s’agit bien de femmes, mais leur voix manque à l’appel. Tout ce que nous savons d’elles est en effet filtré par le regard masculin, souvent sans complaisance, voire brutal. »

 

 

Les premières femmes arrivées à Bourbon

Partie II de la conférence d’Angélique Gigan

 

« Qui étaient ces femmes et dans quelles conditions sont-elles arrivées à Bourbon au cours des 13 années du peuplement définitif (1663-1676) ? S’il est très facile de trouver le nom de la plupart des premiers Français, il est moins aisé de retrouver l’identité des premières femmes.

 

  1. Les femmes françaises

L’historien Isidore Guët (3) mentionne l’arrivée de cinq Françaises en 1667 (Barassin (4) avance le chiffre de 6). Ces jeunes femmes sont des rescapées d’une traversée périlleuse qui comptait au départ 32 femmes (3). Ces Françaises étaient volontaires au départ, recrutées par la Compagnie des Indes (4). Il s’agit de :

– Antoinette RENAUD, native de Lyon, qui s’était d’abord rendue à Madagascar. Elle épouse Jean Bellon dont elle aura un fils et 6 filles. Desforges-Boucher dit qu’elle est un « démon pour le travail, elle reste jour, et nuit, dans une habitation, qu’elle a au proche de l’Etang » et « vit fort dévotement » (5) ;

– Marie BAUDRY (5), native de Calais. Elle épouse René Hoareau ;

– Marguerite COMPIEGNE, originaire de Picardie, âgée de 15 ans. Elle épouse le fameux François Mussard. Et conformément au proverbe selon lequel « Qui se ressemble, s’assemble », Marguerite Compiègne était réputée pour être particulièrement cruelle envers ses esclaves (5) ; [ NB: L’esclavage se développa fin du XVIIème] ;

– Jeanne DE LA CROIX, originaire de Boulogne-sur-Mer, âgée également de 15 ans. Elle épouse en premières noces Claude Mollet (1667), puis en secondes noces Pierre Hibon (1680) (5) ;

– Léonarde PILLE, native de la Manche qui a épousé Henri Dennemont, puis Jean Brun (1679) (5).

Comme cela était le cas dans la plupart des colonies, ces jeunes femmes, souvent orphelines, étaient issues de classes sociales très pauvres. Le départ vers Bourbon pouvait donc sonner comme un nouveau départ pour ces femmes démunies, notamment à travers la perspective d’un mariage, sans dot. En effet, la France contenant un grand nombre de miséreux, il était apparu judicieux sous l’Ancien Régime de transférer ces pauvres en excès dans la métropole vers les colonies, le but étant de contribuer à l’essor de la colonie sans dépeupler la métropole, ce qui était à l’époque la grande hantise des politiques. Pour exemple, en 1678, (ou 1676, selon les sources) le contingent de 14 jeunes femmes qui arrivent à Bourbon vient de l’Hôpital général de la Salpétrière, « Maison fondée, destinée pour recevoir les pauvres, les malades, les passans, les y loger, les nourrir, les traiter par charité » (6), qui avait une fonction carcérale et de répression contre la pauvreté. De quoi puiser pour peupler les colonies ! A noter que Françoise CHASTELAIN DE CRESSY, une des premières Bourbonnaises, y a été élevée avant de gagner les colonies où elle s’est mariée 4 fois.

On ne peut que conjecturer de la vie de ces femmes : pour nombre d’entre elles, elles sont orphelines et sans ressources ; elles ont subi les affres d’une navigation d’environ 6 à 8 mois où les hommes, plus nombreux qu’elles, devaient les presser de leur envie ardente. La promesse d’un mariage, d’une stabilité matérielle et d’une vie de famille devait apparaître comme une perspective réjouissante si c’était ce qu’elles souhaitaient, (mais nous n’en savons rien). Quoi qu’il en soit, ces femmes, mises à rude épreuve, se révèlent être d’une grande solidité pour avoir résisté à toutes ces contraintes.

Mais qu’en est-il des Indiennes et des Malgaches ?

 

Le Mémoire d’Antoine Boucher et L’Ile Bourbon et Antoine Boucher par Jean Barassin, (couverture du livre et extraits p 54, 55)

 

  1. Les femmes venues d’Inde

Selon les différents éléments rassemblés, la présence des femmes venues d’Inde daterait de 1676. Il y avait 14 filles nées de mère indienne (7), toutes venues de Goa, en somme des métisses indo-portugaises. Nous avons choisi de mentionner 4 d’entre elles qui ont fait l’objet d’une description par le gouverneur Desforges-Boucher dont Le Mémoire est écrit dans les années 1710, après un premier séjour dans l’île de 1702 à 1709. Il s’agit de :

  1. Domingue ROSARIOS dite ROSAIRE, épouse Julien Dalleau. Desforges-Boucher en offre un portait très virulent : « plus noire qu’un Diable, et aussy ivrognesse [que son mari] est ivrogne, et si elle n’a pas l’accomplissement de toutes ces belles qualités attachées au libertinage, c’est qu’elle est trop laide et trop vieille, et que personne n’en veut. » ;
  2. Monique PEREIRA épouse Louis Caron. Desforges-Boucher en dresse un portrait d’une sévérité et d’une misogynie redoutable : « glorieuse comme le sont toutes celles de ce pays la, quoyque sans sçavoir faire, et sans aucune éducation, toute vieille meme qu’elle est elle ne laisse pas de faire parler encor d’Elle ; mais les blancs n’en voulant plus, elle est obligée de se donner aux Noirs, encor a ceux qui en veulent bien, elle a deux grandes filles qui suivent exactement ses traces et qui n’ont aucune bonne éducation […] ». Elle a 12 ans lorsqu’elle épouse J. Arnould en 1692 ;
  3. Thérèse HEROS épouse François Rivière. Desforges-Boucher lui consacre une notice relativement élogieuse : « fort bien élevée et qui a de tres bonnes manieres, mais elle ne les met en usage que pour mal faire, car c’est une femme abandonnée, qui a deux enfans depuis son veuvage » ;
  4. Sabine RABELLE, épouse Gaspard Lautrec. Desforges-Boucher lui consacre une notice en insistant sur son handicap physique tout en lui reconnaissant de la volonté : « borgnesse, et même presqu’aveugle, Cette femme est sans éducation, mais fort bonne personne, vivant très Chrêtiennement, et fort laborieuse ; malgré son incommodité, et a l’aide d’un seul Noir et d’une petite fille, elle cultive suffisamment la terre, pour vivre commodément, et vend même du bléd du surplus de son nécessaire […] ».

Nous ne connaissons pas les conditions d’arrivée de ces femmes venues d’Inde et les principales informations, qui sont peu élogieuses, nous viennent du Mémoire de Desforges-Boucher. Tout au plus, nous avons appris qu’elles étaient destinées à être mariées aux colons de Bourbon et, en tant que telles, jouissaient du statut de femmes libres.

 

Carte d’après Flacourt, image MCDF

 

III. Les femmes malagasses

Les premières femmes malgaches de l’île sont incontestablement les 3 arrivées avec Louis Payen en 1663. Nous savons peu de choses d’elles. Il s’en est suivi d’autres par la suite. D’après J. Barassin (4), les premières étaient au nombre de 15 et 3 d’entre elles étaient stériles. L’identité d’un certain nombre d’entre elles est aujourd’hui connue, à commencer par les 3 femmes malgaches arrivées sur l’île avec Louis Payen et qui sont vraisemblablement :

– Anne CAZE (= CAZO, = RACAZO), née à Madagascar vers 1650. Elle a été l’épouse de Paul Cauzan, puis de Gilles Launay (vers 1678). Desforges-Boucher nous apprend qu’elle possédait « 8 : Nègres et 6 : Négresses, 60 : bœufs, 280 : Cabrits, 15 : moutons, et 30 : cochons, et environ 2000 : Ecus d’argent comptant. Cette femme vit d’une maniere […] exemplaire, devote, tout ce qui se peut, et charitable autant qu’il est possible de l’estre, fort laborieuse, et qui conduit ses noirs comme ses propres enfans, avec lesquels elle cultive un espace de terrain tres considérable ».

Il convient de noter qu’une fois mariées à un colon, les Malgaches jouissaient du statut de femme libre et agissaient en tant que tel en possédant des esclaves, à partir du moment où l’esclavage s’installe à Bourbon dès la fin du XVIIème.

– Marguerite CAZE (= CAZO,= RACAZO), mariée à un esclave malgache de la CompagnieEtienne Lambouquiti(5)

– Marie CAZE (= CAZO,= RACAZO), ancienne esclave malgache de la Compagnie, née à Madagascar vers 1655. Elle a d’abord été mariée à Jean Mousse (ou Moussa), lui aussi esclave de la Compagnie dont elle a eu 2 enfants nés à Bourbon : Anne et Cécile. Desforges-Boucher en dresse un portrait élogieux : « elle vit d’une grande sagesse, fort dévote, et assidüe au service divin ; cette femme vit fort a son aise, et a l’aide d’un seul noir qu’elle a, elle cultive plus de terres que bien d’autres ne font avec un plus grand nombre […]. »

 

Alors que Desforges-Boucher a un avis très sévère et fortement péjoratif sur les femmes venues d’Inde, on constate que son regard sur celles originaires de Madagascar est plus clément. Nous pourrions parler un peu plus longuement de ces premières femmes malgaches, parmi lesquelles Louise SIARAM, Marie MAHON, Marie TOUTE ou encore Marthe MAHOU, mais, à défaut de temps, nous retiendrons particulièrement la personne d’Anne Mousse, qui a été la première femme à naître sur l’île :

– Anne MOUSSE, née à Bourbon en 1688, morte en 1733, fille de Marie CAZE, et de Jean Mousse, deux des 10 Malgaches arrivés sur l’île avec Louis Payen. Elle a épousé Noël Tessier (Français), puis Domingue Ferrère (Portugais). Desforges-Boucher dit qu’elle « fait beaucoup parler d’elle, mais avec cela, tres bonne ménagère ; c’est elle qui fait valoir sa maison, elle vit fort a son Aise ». Sa sœur, Cécile MOUSSE, est née en 1675 et a été mariée à Gilles Dugain.

 

Il apparaît donc que, dans le Mémoire de Desforges-Boucher, les femmes originaires de Madagascar jouissent d’une bonne réputation, contrairement à certaines Françaises et à l’ensemble des métisses indo-européennes dont il dresse un portrait péjoratif, teinté de misogynie. Nous allons montrer dans notre dernière partie qu’à la misogynie ambiante s’ajoute dans quelques récits de voyages anciens une note sexiste où l’image de la femme bourbonnaise se trouve au carrefour d’un ensemble de mythes discriminants, allant de la Veuve noire à l’Eve tentatrice ». [cf Article annexe de dpr]

 

Avec nos remerciements à Angélique Gigan pour l’aimable communication de cet article

 

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

  1. Angélique Gigan : Docteur en littérature. A soutenu en 2013 une thèse sur  L’imaginaire colonial dans l’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre. Outre la préparation d’une édition critique des Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, elle a participé à des ouvrages collectifs et intervient dans des colloques autour de l’écrivain et sur les thèmes se rapportant à la colonisation sous l’Ancien Régime (récits de voyage, esclavage, représentation de l’Autre et de l’ailleurs).
  2. Les Parties II et III sont fidèles au texte transmis par Angélique Gigan, à l’exception de quelques coupures. Pour la clarté du propos, les informations détaillées sur les premières bourbonnaises et les extraits de textes d’auteurs sont marqués par une calligraphie différente.
  3. Isidore Guët, Les Origines de l’île Bourbon et de la colonisation française à Madagascar : d’après des documents inédits tirés des Archives coloniales du Ministère de la Marine et des Colonies, etc., nouvelle édtion refondue et précédée d’une introduction de l’auteur, Bayle, 1888, p.53-54, références tirées des p.93.
  4. Voir J. Barassin, dans son édition du Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’isle Bourbon par Desforges-Boucher [1710], p.21.
  5. Desforges-Boucher, Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’isle Bourbon par Desforges-Boucher [1710]. Ed par J. Barassin, ARS Terres Créoles, 1976. Réédition 2016, Cercle Généalogique de Bourbon et Académie de La Réunion.
  6. Dictionnaire de l’Académie française [1762, 4e éd.].

7. Tout ce qui concerne les femmes venues d’Inde, voir D. Vaxelaire, 21 jours d’histoire, Orphie, 2015, 240 p. et Frédéric Mocadel Dames créoles. Anthologie des femmes illustres de La Réunion de 1663 à nos jours, tome 1, La Réunion : Azalées éditions, 2005, 272 p. Le chiffre de 14 métisses indo-européennes est confirmé par J. Barassin, op. cit., p. 27. D’après nos recherches, il s’agit de Françoise DOS ROSARIOS, Domingue ROSARIOS dite ROSAIRE, Dominique ROSAIRE, Catherine Mise PEREIRA, etc.

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