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Archive for 13 avril 2017


Qui étaient et que sait-on des premières femmes de Bourbon ? C’est le sujet développé à la médiathèque Alain Lorraine par Angélique Gigan (1), Docteur en langue et littérature françaises, à l’invitation de l’Association Famille Maxime Laope dans le cadre de la célébration de la fête de L’Abolition, ce 20 décembre 2016, lors d’un généreux choral faisant entendre, tour à tour, les voix de la conférencière et des femmes de la famille Laope.

C’est cette conférence que nous vous proposons de découvrir grâce à l’amabilité d’Angélique Gigan qui a accepté que son texte soit édité sur notre site. A défaut de tout retranscrire, nous avons choisi de vous présenter deux articles afférant aux parties II et III de son intervention, reprises fidèlement et centrées plus directement sur le sujet. Après le premier article sur l’identité des premières Bourbonnaises venues de Madagascar, d’Inde et de France (2), voici ce 2ème article.

 

 

Les représentations des premières bourbonnaises dans les textes anciens

Partie III de la conférence d’Angélique Gigan

 

« Il apparaît que dans le Mémoire de Desforges-Boucher, les femmes originaires de Madagascar jouissent d’une bonne réputation, contrairement à certaines Françaises et à l’ensemble des métisses indo-européennes dont il dresse un portrait péjoratif, teinté de misogynie. Nous allons montrer qu’à la misogynie ambiante s’ajoute, dans quelques récits de voyages anciens et écrits d’administrateurs coloniaux, une note sexiste où l’image de la femme bourbonnaise se trouve au carrefour d’un ensemble de mythes discriminants, allant de la Veuve noire à l’Eve tentatrice.

 

Tous ceux qui se sont essayés aux recherches historiques concernant notre île savent que les sources sont difficilement accessibles. Il existe, bien entendu, un état des lieux de la société bourbonnaise sous l’Ancien Régime, notamment grâce aux travaux de Jean Barassin, mais très peu de choses concernent à proprement parler les femmes et leurs conditions de vie. Ce que nous pouvons déduire de la présence de ces toutes premières Réunionnaises, c’est que la distinction blanche/non-blanche ne se fait pas encore véritablement sentir. Les colons français doivent se marier et, dans un contexte où la présence féminine fait défaut, la couleur de peau importait, pour le moment, peu.

 

Couverture du livre Sous le signe de la Tortue, Voyages anciens à L’Ile Bourbon, Albert Lougnon, Azalées éditions

 

  1. L’habit ne fait pas le moine ? Regards de deux voyageurs, Borghesi et Durot, sur les Bourbonnaises (1704 et 1705).

Ce sont dans les récits de voyage anciens que nous pouvons appréhender, même partiellement, le mode de vie de ces premières femmes entre le début du peuplement et le tout début du 18ème siècle. Deux récits de voyage nous livrent des informations de la sorte : il s’agit de celui de Giovanni Borghesi, médecin italien qui a effectué un séjour dans l’île en 1704 et dont le récit est publié à Rome en 1705, et celui de Durot, dont nous ne savons rien, et qui a séjourné dans l’île en 1705 (3).

 

Giovanni Borghesi, une description neutre

Borghesi, écrit que les premiers habitants étaient habillés « ni à l’usage indien ni à celui de l’Europe ». Il met donc en relief une mode vestimentaire propre à Bourbon, qui souligne implicitement une créolisation de l’habillement, empruntant à la fois à l’Inde et à l’Europe. Il dit des Bourbonnaises :

Les femmes en effet portent une chemise suivant la coutume européenne et la robe qui les recouvre, de la ceinture jusqu’aux pieds, ressemble à celle de chez nous [= Italie], excepté que, généralement, elle est de soie ou de toile peinte. Toutefois quelques-unes, en plus de la chemise, portent sur le dos un petit habit, comparable à celui qu’ont coutume de revêtir nos hommes et que nous appelons camisole. De plus, toutes les femmes s’enveloppent la tête d’une petite étoffe semblable à nos mouchoirs ; elle est pliée de telle sorte que deux angles pendent sur le derrière du cou, entre les deux épaules, tandis que les deux autres se nouent sur la nuque (3).

Borghesi indique également que, comme les hommes, les femmes marchent « jambes et pieds nus » : « [I]ls ne portent ni bas, ni chaussures, ne sachant pas les confectionner, inhabiles à cet art comme en tous autres. Ajoutons à cela que les femmes, si simplement vêtues, se marient sans aucune dot. » Le jugement porté sur l’inaptitude des Bourbonnais est sévère, mais il est vrai que la colonie ne dispose pas encore d’école et que les colons, débrouillards malgré une grande pauvreté, se livrent surtout à une agriculture de subsistance (4). Un peu plus loin, Borghesi met en lumière une image de femmes au tempérament courageux, qui n’hésitent pas « au moment même où elles préparaient le dîner » à tuer des pigeons, dont l’île était envahie, « par douzaine avec un bâton, jusque dans la cuisine. »

 

Le double regard de Durot : entre désir et mépris

La description dressée par Durot porte également sur l’habillement, mais est d’une tout autre teneur, offrant davantage de détails à travers un regard visiblement subjugué par la beauté des femmes :

Les femmes à commencer par leur tête, ne se servent point de coiffure, mais portent aussi un mouchoir fin et garni de dentelles, qu’elles nouent par derrière pour tenir leurs cheveux qu’elles ont assez beaux et dont elles prennent assez de soin. Elles ont des boucles d’oreilles ainsi que des colliers d’or ou d’émail rouge. De simples chemises fines leur découvrent la gorge qu’elles ont assez belle et bien placée. Ces chemises, fendues par le haut à la française, ne sont attachés que par deux ou trois boucles d’or rondes. Elles ne portent point de manteau ni de corset, mais une jupe des belles étoffes qu’elles peuvent trouver à acheter des vaisseaux. Elles les font amples et un peu traînantes par derrière, ce qui leur donne un air charmant. Elles ne portent point de bas ni de souliers, pour les mêmes raisons que les hommes, ce qui leur ride les jambes, leur ôtant le seul agrément qui leur manque car elles nous ont paru presque toutes fort jolies, mais, je crois, plus par la longue absence de voir des femmes blanches comme celles d’Europe que par leur beauté naturelle (3).

Le portrait idyllique se trouve contrebalancé par la remarque finale, qui impliquerait que les femmes de Bourbon seraient moins belles que les Européennes et que seul le manque pousserait les hommes à leur trouver autant de charme.

 

Saint-Paul vu par Durot, Voyages anciens à L’ïle Bourbon, A Lougnon

 

  1. Les Bourbonnaises, des femmes dangereuses et frivoles ?

Ce désabusement de l’auteur précède une image peu valorisante des Bourbonnaises vues comme des veuves noires en puissance :

Le commerce de l’amour n’est point banni de leur cœur, mais il est à craindre pour leur mari qu’elles font assassiner par-dessous main, et quelquefois par leurs amants, ce qui était arrivé peu de temps avant notre passage. Un habitant dont la femme était jolie et d’un cœur assez tendre, après une absence de quelques jours fut trouvé poignardé dans un bois sans qu’on pût trouver d’indice pour pouvoir poursuivre sa veuve qui affectait une douleur extrême quoiqu’elle fût dans le chemin de se remarier. Bien que les autres maris vivent dans une grande méfiance de leur femme, les enfermant même lorsqu’ils vont quelque part, elles ne manquent guère à leur faire porter un croissant sur la tête, la chaleur du pays ne les pouvant retenir dans une passion réglée (3).

Il est possible que cette histoire soit vraie. Elle est assez similaire à celle décrite par Desforges-Boucher à propos de Monique Vincendo, veuve à 28 ans de François Garnier, qui aurait disparu de la circulation sans que les autorités aient pu résoudre l’affaire, malgré de nombreuses recherches. Mais les propos de Durot attirent notre attention. N’oublions pas que le regard porté sur les femmes est exclusivement masculin, ce qui implique un ensemble de préjugés d’ordre à la fois sexuel et social.

Commençons par le préjugé d’ordre sexuel : Durot, en faisant d’un cas particulier une généralité, entend activer à propos des Bourbonnaises le stéréotype de la veuve noire. Les femmes apparaissent ici menaçantes et dangereuses pour la gent masculine, s’éloignant ainsi de l’idéal féminin européen où les femmes sont vues comme des modèles de douceur et de charité sur lesquels les hommes assoient leur supériorité. Le texte souligne la méfiance des maris envers leurs épouses, en même temps qu’il pointe implicitement leur tempérament jaloux. Concernant le remariage de la veuve noire citée par l’auteur, il s’explique en grande partie par le fait que le nombre de femmes étant largement inférieur à celui des hommes, très peu d’entre elles restaient célibataires longtemps. Ainsi, à la fin du 18e siècle, l’île ne comptait encore que 297 femmes sur un total de 734 habitants.

Enfin, concernant le préjugé d’ordre social, il relève de ce qu’on appelle la théorie du climat, très en vogue sous l’Ancien Régime et dont Montesquieu est un des principaux représentants (5). En somme, la théorie du climat, qui est un des arguments pour justifier l’esclavage, dit que le climat influe sur toute la personne : ainsi, c’est parce que l’homme de couleur vient d’un climat chaud qu’il est à même d’être esclave, car son corps serait préparé à travailler durement au soleil. La chaleur du soleil engendre en effet un ensemble de clichés, notamment autour de l’oisiveté ou de la lascivité des habitants des pays colonisés, et permet de mettre en relief une opposition stéréotypée entre ces pays et la France, telle que l’opposition entre raison/émotion ou encore vertu/légèreté des mœurs. En ce sens, une femme d’Europe est supérieure à une femme des colonies. Cela est vrai pour Durot qui affirme que la légèreté des mœurs des Bourbonnaises est due, pardonnez-leur !, au climat. CQFD.

 

Détail de la Quatrième de couverture de Sous le signe de la Tortue, Voyages anciens à L’Ile Bourbon, A. Lougnon, Azalées Editions

Autre cliché avancé par Durot et qui va persister longtemps : celui selon lequel les Bourbonnaises raffoleraient des Français de passage : « Elles aiment fort les Français, ne pouvant guère tenir contre leurs pressantes poursuites, et trouvent de concert beaucoup de détours pour éloigner leur mari, pouvant affirmer ce que j’avance par les observations que j’en ai faites sur les lieux » (3).

En plus d’être des veuves noires, les Bourbonnaises seraient d’une avidité sexuelle sans limite, ce qui met implicitement en relief un caractère rusé qui n’est pas sans rappeler le mythe de l’Eve trompeuse, d’autant plus manifeste ici que Bourbon a longtemps été vue par les voyageurs comme un paradis terrestre. L’emprunt à la mythologie chrétienne apparaît d’autant plus manifeste que chez un auteur comme Desforges-Boucher, plusieurs femmes sont explicitement comparées à un démon (6). Le caractère néfaste des Bourbonnaises justifierait selon Durot la pseudo-incapacité des hommes à leur résister, tels des marins happés par le chant des sirènes. Spectateur de scènes galantes, il voit dans le commerce de l’amour un moyen pour les marins de décompresser et de marchander l’amour des femmes en payant avec des habits venus de France.

Ce constat de la légèreté des mœurs des Bourbonnaises est également très présent dans le Mémoire de Desforges-Boucher (6) où il est clairement question de prostitution et autres scandales. Le cas le plus sulfureux évoqué dans son Mémoire est sans conteste celui de Marie Anne FONTAINE : « Creole plus noire qu’un Diable, et qui en a toutes les inclinations ». Elle aurait tenu un « bordel public » (pour reprendre les mots de l’auteur lui-même) ouvert aussi bien aux Blancs qu’aux Noirs.

Mais dans une île, où, de l’aveu du gouverneur lui-même, la plupart des hommes sont des ivrognes, où les habitants ne vivent pratiquement que d’une agriculture de subsistance, que restait-il aux femmes, en-dehors de leur fonction reproductrice ? Leur infériorité numérique faisait nécessairement d’elles des appâts, de sorte qu’aussitôt qu’elles devenaient veuves, elles étaient remariées. Le choix des Bourbonnaises à disposer de leur vie semble dès lors se limiter à deux possibilités : ou mener une vie stable faite de dévotion, une vie de femme et mère dévouée et laborieuse, malgré l’inaptitude des époux, souvent ivrognes ; ou choisir de disposer de leur corps tout en subissant l’opprobre. Il faut bien garder en tête que l’île au début de son peuplement se trouve dans une extrême pauvreté. La prostitution était donc un moyen pour les femmes de subvenir à leurs besoins matériels, et d’obtenir, entre autres, de quoi se vêtir.

Il serait toutefois malvenu et inapproprié de prendre au premier degré les propos de ces différents auteurs, car dans une île où tous les habitants devaient tous se connaître, où la religion catholique jouait un rôle puissant, le moindre écart des femmes était nécessairement sévèrement jugé. Si l’on s’en fie à ces textes, les premières femmes de Bourbon sont l’objet d’une double discrimination : sexuelle, en tant que femme, et raciale, en tant que métisses, noires et blanches habitant les tropiques.

 

Conclusion

Ces premières habitantes de Bourbon, ces femmes françaises, métisses indo-portugaises et malgaches, qui ont donné naissance à de nombreux enfants dans des conditions misérables tout en ayant subi l’ardeur d’hommes plus nombreux qu’elles, étaient d’un courage sans faille, qu’importe leur origine ou la couleur de leur peau. Sans elles, sans leur volonté, sans leurs souffrances, le peuplement de l’île était voué à l’échec. Ces toutes premières femmes ont appris, bon gré mal gré, à s’émanciper autant que faire se peut, face à des maris bien souvent défaillants. La vraie liberté étant celle où l’on s’autodétermine, indépendamment des jugements moraux. C’est aussi cela l’esprit du 20 désanm : le combat pour l’accès à la liberté, celle où chaque Etre humain est finalement maître de lui-même ».

 

Avec nos remerciements à Angélique Gigan pour l’aimable communication de cet article.

 

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

 

  1. Angélique Gigan : Docteur en langue et littérature françaises. A soutenu en 2013 une thèse sur L’imaginaire colonial dans l’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre. Outre la préparation d’une édition critique des Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, elle a participé à des ouvrages collectifs et intervient dans des colloques autour de l’écrivain et sur les thèmes se rapportant à la colonisation sous l’Ancien Régime (récits de voyage, esclavage, représentation de l’Autre et de l’ailleurs).
  2. Le premier article paru sur dpr intitulé Portraits de Femmes à Bourbon de 1663 à 1710 était sous-titré Les premières femmes arrivées à Bourbon. Les deux articles du site sont fidèles au texte transmis par Angélique Gigan, à l’exception de quelques coupures.
  3. Les textes cités de Borghesi et Durot sont intégrés à l’édition de l’ouvrage Sous le signe de la Tortue, Voyages Anciens à L’île Bourbon de Albert Lougnon (ch VI), ed Azalées1992, 1ère ed 1939.  
  4. Prosper Eve, « De l’Esprit inventif à Bourbon du 16e au 19e siècle », in Revue historique de l’océan Indien : Science, techniques et technologies dans l’océan Indien (XVIIe-XXIe siècle), La Réunion : AHIOI, 2006, n° 2, p. 61-62.
  5. Montesquieu, De l’Esprit des lois, éd. Victor Goldschmidt, tome I, op. cit., p. 382 (3e partie, livre XIV, chap. 10).

6. Desforges-Boucher, Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’isle Bourbon par Desforges-Boucher [1710]. Ed par J. Barassin, ARS Terres Créoles, 1976. Réédition 2016, Cercle Généalogique de Bourbon et Académie de La Réunion. P.116 (cas d’Anne Bellon) ; p136 (cas Marie Anne Fontaine).

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