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Archive for 20 avril 2017


Didine était dans sa prime jeunesse l’Ernestine d’Ernest, son père, avant de devenir

Didine Flavonien, depuis son mariage, il y a bien 55 ans de cela !

Son mari, le vieux Flavonien (soixante-quinze ans, bientôt soixante-seize) chantait les cantiques, entonnait les Psaumes, tous les dimanches à l’église ; s’entraînait en outre chez lui, tous les jours que Dieu donne, pour la grand’messe. Et ne voilà-t-il pas que le vieux Flavonien se met un beau jour, un jour maudit, à être pris de folie furieuse :

« L’archange Gabriel m’est apparu !… »

Mais attention ! Le bougre n’affirmait pas cela en communion avec le Bon Dieu, sous la protection de l’archange Gabriel. Il le disait avec l’écume de rage à la bouche. Les yeux injectés de sang. De la main gauche, saisissant Didine par la chevelure, il la force à s’agenouiller sur le sol. De la main droite il tient le sabre à cannes levé, ce sabre qui coupe comme un rasoir !  

 

De la main droite il tient le sabre levé… (Illustr. Huguette Payet.)

 

« L’archange Gabriel m’est apparu ! Il m’a mis en garde : elle se fout de toi ! Elle danse et te pisse sur la tête !…

– Ah ! Vonien !

– Il a ajouté aussi : «  et tu n’as pas qu’une paire de cornes. Tu portes toutes les cornes de tous les cerfs de la Roche-Écrite ! (1) Ton cornage pend jusqu’au bas de ton dos. Il te déchire le kaneson ! (2) On te voit la raie ! »

– Je te jure Vonien !

– Ne jure pas : une pécheresse ne jure pas ! Une Marie-Madeleine ne jure pas ! Avoue plutôt !

– Avouer quoi ? Je n’ai pas…

– Julot ! Julot ! C’est Julot, ton garçon de cour !

– Qu‘est-ce que tu vas chercher là ?

– L’archange Gabriel ! Tu oses déparler de l’archange Gabriel ! Avoue, sinon je te hache, je te tranche, je te découpe ! Je jette ta chouchoute (3) et autres parties impures à la ravine ! Je les donne à manger aux cochons ! »

Et Didine est obligée d’avouer ! Soixante-dix ans sur sa tête ! Fidèle depuis toujours ! Dévouée comme pas deux ! Acceptant sacrifice après sacrifice, … avec de temps à autre un petit plaisir : Vonien et elle n’ont pas passé tout leur temps à prier ensemble, quand même ! « Mon petit cabri massalé, mon cari de bichiques, mon petit rougail saucisses, Ma Didine ! » Ce « petit nom gâté »  lui est resté depuis  que Vonien l’a laissé s’échapper devant témoins. Mais « Ma Didine !  Laisse moi t’embrasser là où c’est doux », c’était valable hier encore, malgré ses soixante-quinze ans. Et aujourd’hui : « Tu vas avouer ! »

Et Didine, la lame du sabre sur la nuque, est bien obligée d’avouer ! Oui à ceci, oui à cela. Il faut avouer tout ce que son homme invente,  tout ce qu’il s’imagine. Tout et davantage encore !

 

Quand Didine a tout avoué, lui, l’homme au grand cœur, magnanime, pardonne :

  • «  Relève-toi femme, Relève-toi ! Tu as fauté, mais comme tu le regrettes, le Bon Dieu et moi, nous n’en tiendrons pas compte dans le carnet de tes péchés » (4).…

Le vieux Vonien et ses visions toujours renouvelées, son archange Gabriel, les prétendues infidélités de Didine, ont fait longtemps subir le martyre à sa femme.

Mais la « fête-chinois » (5) ne se célèbre pas tous les jours que Dieu donne… Un jour Didine se retrouva dans le vieux confessionnal devant le vieux curé aux idées modernes qui depuis deux ans dirigeait la paroisse autrement :

  • « Mon père, je m’accuse d’avoir eu de vilaines pensées… Des pensées de… (Gros sanglots … ). Je n’en peux plus, mon Père.
  • Le désespoir n’est pas un péché, ma fille… Je ne suis pas curieux, mais…
  • Il est devenu fou, mon Père… De temps à autre il lui prend une crise…Il se saisit de son sabre… Et je deviens folle à mon tour. Je deviens folle, folle ! »

 

…Une petite procession se présenta devant le barreau de Vonien…(Illustr. Huguette Payet).

Le lendemain après-midi, aux alentours d’une heure, se présenta une petite procession devant le barreau (6) de Vonien :

« Pé romiasse, écoulasse, écoulorome… » (7)

Oui, en latin – et pourtant cela faisait bel âge et beau temps que l’on ne parlait plus ce langage du temps jadis dans la paroisse ! Le curé, chasuble flamboyante, surplis d’argent, étole d’or, s’avance en premier :

« Pé romiasse, ékoulasse, écoulorome… »

Juste derrière, un peu sur le côté, «  Gadang, gadang. Gadang gadang ! »… L’encensoir voltige dans les mains de Sœur Anita, une jeune sœur qui adore jouer à la ronde avec les enfants… Elle aussi chante, à gorge déployée.

À l’arrière, le seau d’eau – bénite (en fait de l’eau prise au canal)  est porté par Sœur Angèle, une vieille dame qui a élevé quatre enfants et profite qu’ils soient grands et que son mari soit décédé, pour devenir bonne sœur…Sœur Angèle ne chante pas, sa bouche est fermée, à double tour : elle a l’air sérieux de quelqu’un qui porte l’extrême-onction au Pape.

La petite procession franchit le barreau : « Pé romiasse,  écoulasse, écoulorome…Gadang gadang, gadang gadang !… »

Elle s’avance dans l’allée : «  Ete unam, sanctam, catholicam…Gadang gadang !… »

Elle fait le tour de la maison, va vers le pied de Badamier sous lequel Vonien fait la sieste…Qu’il fait bon sous le pied de badamier ! Le feuillage en forme de parasol protège bien du soleil, une brise légère rafraîchit  pour de bon le dormeur. Vonien en profite : le léger souffle de brise fait déjà tomber les feuilles d’or et d’argent semblables aux habits du prêtre. Dans huit jours ce sera fini. 

Vonien dort paisiblement : ce n’est pas un chant en latin – il a toujours été un peu dur d’oreille –  qui le réveillera. Mais c’est « Aspèrzésse mé…Gadang gadang ! » la pluie d’eau –  prétendument bénite –  qui interrompt brutalement son sommeil, qui le fait tomber à bas de son fauteuil pliant. Le bonhomme en reste saisi : il n’arrive même plus à bégayer.

« Parle, si tu es l’archange Gabriel ! »

L’archange ne pipe mot.

« … Tu n’es pas l’archange Gabriel !…Tu es donc le Diable ! Seigneur Dieu, si c’est le Diable, fais-nous un signe !… »

Une petite feuille d’or et d’argent, flamboyante, se détache de l’arbre, plane en tournoyant, descend en douceur…

C’est le signe ! Le signe ! Merci mon Dieu !

Ne racontons pas tout ce qui s’ensuivit… ou alors juste la conclusion ?

On avait fini de chasser le diable qui possédait Vonien ; on lui avait interdit (même sous l’emprise du démon, et sous peine d’excommunication) de prendre en mains un sabre ou un fusil ; on avait déjà tourné le dos pour rebrousser chemin quand la vieille Sœur Angèle s’était écriée :

– « Il revient ! Il est là ! Il n’est pas vraiment parti ! »

Et de poser le seau par terre, de prendre le manche du râteau, appuyé sur le tronc du badamier. Et bababanm, bababanm ! De réduire à néant le diable qui habitait dans l’âme de Vonien, de battre le diable de toute son énergie : bababanm, bababanm !

Et voilà Sœur Anita qui entre dans la ronde avec l’encensoir : un vrai boucanage d’encens ! Le Père s’empare du seau, du goupillon : un vrai déluge d’eau bénite. Soeur Angèle met alors le bâton dans les mains de Didine :

  • « Ma fille, c’est vous surtout qui devez chasser le diable, sinon… »

Et Didine est alors passée à l’action. Elle a cogné le Diable d’importance, l’a battu comme on bat le maïs. Elle a fait le maximum pour faire sortir le Diable de Vonien. Et le Diable de crier, de gueuler, de se débattre, de supplier. En vain. Il a eu droit à sa raclée. Et tant qu’il n’est pas tombé à genoux sur le sol, il a eu sa correction.

Jusqu’à ce jour Le Diable n’est pas revenu. Vonien ne touche plus au sabre. Il aime sa Didine et la respecte ! Parfois, en cachette, ma sœur Angèle en rit encore…

 

Axel Gauvin

(Traduit du créole réunionnais par Dpr974)

Notes :

  1. La Roche-écrite, lieu touristique des Hauts de Saint-Denis où la bonne société dionysienne se livrait naguère à son passe-temps favori : la chasse aux cerfs.
  2. Kaneson : variante créole de « caleçon».
  3. En créole réunionnais : sexe féminin.
  4. En français on tient ses comptes sur un cahier ; à La Réunion plus modestement on avait un « carnet de boutique » chez l’épicier chinois. Pourquoi alors ne pas imaginer un carnet où seraient notés les péchés des chrétiens ?
  5. A La Réunion les Réunionnais d’origine chinoise fêtent entre autres le Nouvel An chinois, la fête de la lune, la fête du Double-dix, celle de Guan-Di etc…mais tout ceci n’a qu’un temps… Il faut rapidement passer au travail, aux choses moins réjouissantes. D’où l’expression créole : « Pas tous les jours la fête-chinois ! »
  6. Le barreau (créole) : le portail.
  7. Version créolisée de la messe en latin.

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