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Plus de 10 000 Réunionnais ont été engagés pendant la guerre 14-18. Ils ont vécu l’éloignement, la boue des tranchées, côtoyé la maladie et la mort, mais aussi rencontré des hommes et des espaces nouveaux. Pendant ce temps, comment les Réunionnais de l’île vivaient-ils ? Et après guerre quel hommage ont-ils rendu à leurs soldats ? Nous avons eu le plaisir d’interroger sur ce sujet Rachel MNEMOSYNE-FEVRE, docteure en histoire contemporaine, qui a soutenu en 2006 sa thèse (1) intitulée « Les soldats réunionnais dans la Grande Guerre 14-18 » (2).

Entretien avec Rachel MNEMOSYNE-FEVRE (suite)

II-1. Comment les Réunionnais ont-ils vécu au quotidien pendant ces 4 années de guerre ?
R. M-F : Les Réunionnais se mobilisent pour envoyer des contributions financières, réconforter les soldats et soutenir l’effort de guerre à La Réunion. On organise des loteries, des événements pour récupérer de l’argent. On fait notre guerre à nous dans l’île. Le gouvernement s’organise au cas où il y aurait un débarquement allemand. Par exemple protéger le Trésor Public dans les hauts de Salazie si nécessaire, mettre une drague dans le port pour éviter l’entrée des corsaires, interdire la TSF à tous les navires qui arrivent. Et, ce qui est très drôle, interdire l’atterrissage de tout aéronef, sachant que le 1er avion atterrit à La Réunion en 1929 ! Dès 1917, le premier monument aux morts se met en place à la Rivière Saint-Louis.
Dans la vie quotidienne, il va y avoir pas mal de problèmes de ravitaillement puisque il y a des pénuries. Et les prix augmentent. Il y a des soucis plutôt au niveau des denrées alimentaires. Le riz, qui est quand même l’aliment de base, pouvait manquer. Il y a des heurts, justement par rapport à ces « montées » du prix du riz et on va s’en prendre à une certaine population de l’île, notamment les chinois. La guerre signe le retour des cultures initiales qu’il y avait à La Réunion : manioc, maïs, en tout cas tout ce qui est racines. Et le gouverneur va faire stagner les prix. Il y a pénurie de pétrole. Sur l’île, les Réunionnais vont s’organiser pour trouver des palliatifs, par exemple l’essence de cannes, le rhum…

Carte postale : Le rêve qui console

Carte postale : Le rêve qui console

II-2. Quel impact la guerre a-t-elle eu sur l’économie de l’île ?
R. M-F : On pourrait croire que la guerre va impacter négativement l’économie de l’île. En réalité, comme les champs de betteraves, en France, sont plutôt vers l’est, ils ont été ravagés et donc l’économie sucrière a été florissante à La Réunion. Ce n’est pas qu’on produisait plus, mais on vendait plus cher. On exporte énormément, le rhum et le sucre et à des prix élevés puisque ces denrées deviennent rares.
Ce qui fait que les familles de producteurs sucriers vont faire encore plus de richesses pendant la guerre. Pour l’économie c’est pas si mal mais cela creuse encore plus le fossé entre les propriétaires et les autres. Les propriétaires peuvent se payer ce qu’ils veulent-en terme d’alimentation- alors que la population continue à être en état de pénurie.

II-3. Quel impact la guerre a-t-elle eu sur les modes de pensée ?
R. M-F : A leur retour, les soldats retrouvent leur famille, certaines dans des difficultés. Puisqu’ils n’étaient pas là, en général, les femmes ont pris le relais comme en Métropole.
Les hommes reviennent pour certains avec de nouvelles idées. Ils ont pu être au contact d’autres cultures. Il y a eu des confrontations d’idées. Et on voit au lendemain de la guerre, dès 1918, un article de journal qui parle de départementalisation alors qu’on est sous un régime colonial et que la départementalisation n’interviendra qu’en 46. Donc, on est dans un principe d’assimilation revendiqué un peu partout dans les colonies, pas qu’à La Réunion. C’est un vent. On a payé l’impôt du sang. Maintenant on a montré qu’on est Français, on a besoin de cette reconnaissance. Globalement, à la fin de la guerre, les colonies veulent l’assimilation. Et après il y aura le rejet, la demande de décolonisation. Les guerres mondiales ont contribué à la décolonisation finale.

Apparemment, il y a eu pas mal de traumatismes de cette 1ère guerre mondiale. Ce qui pourrait expliquer peut-être – je dis bien peut-être – le Régime de Vichy qui s’installera plus tard en 1940 à La Réunion puisqu’on a peur de rentrer dans une 2ème guerre mondiale. Donc on suit le gouvernement avec toujours cette idée de fidélité à la France. Ce qui est intéressant, c’est la réaction des soldats qui avaient fait la 1ère guerre à l’annonce de la 2ème. Une dame me racontait que son père s’est enfermé plusieurs jours quand il a appris qu’on entrait en guerre contre l’Allemagne en 1939.
II-4. Qu’en est-il de l’armistice et des hommages aux soldats ?
R. M-F : En novembre 18, à l’annonce de l’armistice, il va y avoir de grandes manifestations dans les rues avec des défilés pour fêter la victoire. C’est spontané. Mais les soldats ne sont pas encore revenus, il n’y a pas eu de retour massif. L’année suivante, en 1919, il y a une grosse commémoration du 11 novembre et on va commencer à avoir des soldats. On va rendre hommage, certes aux soldats, mais surtout à la victoire française. Et puis on va bien rappeler à la France métropolitaine qu’on a participé, contribué. Il faut bien voir à chaque fois en filigrane ce besoin de reconnaissance.
Dès 1917, il y a déjà le premier monument aux morts à la Rivière Saint-Louis. Ensuite il va y avoir les monuments de Saint-Denis, Saint-Pierre. C’est plutôt dans les années 20/30 qu’il y a réellement commémoration avec hommage aux soldats par le biais des monuments aux morts qui vont se développer. Il y a une espèce de vague qui existe à La Réunion et en Métropole. Les mairies vont ériger des monuments. Il y aura normalement les noms des soldats des communes. Ils n’y sont pas tous. Pourquoi ? On n’en sait rien. Par la suite, il y a les commémorations systématiques du 11 novembre qui se font partout.

Monument aux Morts de Saint-Louis (détails)

Monument aux Morts de La Rivière Saint-Louis (détails)

III-2. Dans la conscience réunionnaise le traumatisme de la grippe espagnole n’a-t-il pas relégué au second plan le traumatisme de la guerre ?
R. M.F : En 1919, le Madona ramène les soldats avec la grippe espagnole. Grippe qui fait plus de 7 000 victimes que je mettrai sur le compte de la guerre car, si les soldats n’étaient pas revenus avec la grippe, on n’aurait pas eu autant de victimes sur l’île. Là, pour le coup, ce sont des civils qui vont pâtir de la guerre.
Cet épisode reste marqué dans les esprits puisque les Réunionnais restés sur l’île ont vécu la guerre de loin, à 10 000 km, même si, par le biais des soldats, on a perdu un être cher. Mais en même temps, on ne voit pas trop l’horreur du front. Là, on est sur une île cloisonnée, avec une diffusion fulgurante sur Saint-Denis, Saint-Pierre… Les Réunionnais sont frappés de plein fouet. Et directement. Enfants, femmes et quelle que soit la classe sociale. Et c’est vrai qu’aujourd’hui, on entend encore parler de cimetières-la-peste. Ils restent dans les esprits alors qu’on n’entend pas forcément parler de la 1ère guerre !
En fait, la grippe espagnole est une des conséquences directes de la guerre. Elle serait venue des Etats-Unis ou du Mexique. Elle a été quelque chose de phénoménal ! Elle a fait énormément de ravages et de victimes partout dans le monde, sur le Front de l’Est notamment. On les compte par millions.

Monument aux Morts de Saint-Louis (détails)

Monument aux Morts de Saint-Louis (détails)

III-3. Le mot de la fin : pourquoi et comment commémorer et enseigner ?
R. M-F : Le problème, c’est que l’homme va avoir tendance à avoir la mémoire courte. Il faudrait se rappeler que – sans faire de patriotisme acharné – des soldats sont allés défendre une cause et ils y ont quand même laissé leur vie. C’est une question de respect pour ces hommes et ce qu’ils ont dû subir, abandonner. C’est une leçon à ne pas réitérer – belles paroles dirons-nous -. Aujourd’hui ce serait pire vu ce que l’on est capable de faire !
Enseigner ce n’est pas rester sur le fait de guerre. Enseigner les tranchées, certes, mais cela reste très abstrait. A la limite, je préfère que les élèves regardent un film, un extrait d’Un long dimanche de fiançailles (3), c’est très représentatif. Mais pour comprendre vraiment, il faut s’imprégner réellement des choses – ce qu’on n’a pas le temps de faire clairement en classe -. Expliquer aux élèves quelles étaient les raisons. Se poser la question : est ce que ça valait le coup de laisser des millions de victimes pour finalement se rendre compte que la 1ère guerre c’est ni plus ni moins des intérêts économiques qui sont en jeu?
Le problème, c’est qu’actuellement, les guerres, la 1ère (et la 2ème), sont enseignées de façon binaire, et on reste dans l’idée : ça c’est les méchants, ça c’est les gentils. On a fait la guerre pour récupérer l’Alsace/Lorraine. Oui, c’est une des raisons. Sinon, il y a une grande guerre économique. Il y a tout l’enjeu colonial, il y a quand même tout cela derrière qui n’est pas abordé. Il faut aller plus loin. Ce n’est pas facile. Il faut relever le niveau de réflexion de l’élève, qu’il ait une vue plus globale pour avoir une vraie idée de ce qui a pu nous amener là et de ce qu’il faudrait éviter. Une connaissance un peu plus critique de la guerre et de l’histoire en général.

Avec tous nos remerciements à Rachel MNEMOSYNE-FEVRE

Entretien réalisé pour dpr par Marie-Claude DAVID FONTAINE

1. Thèse dirigée par les professeurs Yvan Combeau de l’Université de La Réunion et Jules Maurin de l’Université de Montpellier. Soutenue en 2006, à l’Université de La Réunion.
2. Lire le début de l’entretien dans l’article annexe de dpr : Les soldats réunionnais pendant la guerre 14-18.
3. Un long dimanche de fiançailles, film de Jean-Pierre Jeunet, 2004.
4. Photos de Marc David. Carte postale de la collection Hilaire Fontaine.

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Marlène Tolède est l’auteur d’une thèse sur Gustave Oelsner-Monmerqué, un jeune Franco- Allemand qui a séjourné à La Réunion, pardon, à Bourbon, de 1842 à 1845, au temps où sévissait encore l’esclavage… Outre sa thèse elle a traduit en collaboration avec d’autres germanistes le roman écrit par Gustave Oelsner-Monmerqué qui a pour cadre notre île : « Noirs et Blancs. Esquisses de Bourbon ». Ce jeune homme de 28 ans nous offre dans ses écrits un regard extérieur sur La Réunion d’alors et sur les rapports humains qui y régnaient… Robert Gauvin a eu plaisir d’interviewer Marlène Tolède pour nos lecteurs. dpr974.
Robert Gauvin : Comment avez-vous « découvert » Gustave Oelsner – Monmerqué, ce jeune Franco-Allemand qui a vécu à Bourbon et dont les Réunionnais ignoraient jusqu’au nom et l’œuvre à plus forte raison?
Marlène Tolède : J’étais à la recherche de traces littéraires germanophones à La Réunion, à l’époque île Bourbon. À la Bibliothèque nationale de France (B.n.F), à Paris, j’ai mis la main sur un livre de deux explorateurs allemands von der Decken et Kersten qui ont exploré l’Afrique de l’est et ont, à cette occasion, passé deux mois à Bourbon en 1863. Dans leur bibliographie je suis tombée sur ce nom d’Oelsner-Monmerqué qui m’a intriguée. Cet homme était cité comme l’auteur d’un ouvrage intitulé « Schwarze und Weisse ; Skizzen aus Bourbon » (1) ». Ce fut, pour moi, le début d’une passionnante enquête policière…

De l’île Bourbon à Berlin (2)…(1ère de couverture).

De l’île Bourbon à Berlin (2)…(1ère de couverture).

R.G : Vous avez fini par découvrir qui était réellement cet homme …
M.T : Oui, mais cela n’a pas été chose aisée : je suis partie quasiment de zéro. Son père était quelqu’un de connu. Il avait vécu à l’époque de la Révolution française, était diplomate, chroniqueur et a envoyé beaucoup d’articles sur la Révolution française en Allemagne. Par contre, du fils, je ne connaissais rien, ni sa date de naissance ni celle de son décès, ni s’il était Allemand ou Français. J’ai commencé alors un périple qui m’a conduite aux Archives, à La Réunion, à Paris, à Aix-en-Provence, en Allemagne à Berlin et Coblence et j’ai même trouvé un fonds en Pologne, à Cracovie…
C’est comme cela que j’ai appris qu’il était né à Paris en 1814 d’un père allemand et d’une mère issue de l’aristocratie alsacienne. Elle parlait le français, l’alsacien et pas l’allemand. La langue maternelle de Gustave était donc le français ; il a vécu ses premières années à Paris. Sa vie a été marquée par des deuils qui ont concerné sa famille proche : sa mère meurt alors qu’il n’a que six ans, sa sœur décède également. Puis son père disparaît. Le jeune Gustave a alors quatorze ans. Il ira vivre en Allemagne, à Breslau, sous la tutelle de son oncle paternel.
R.G. : Quelles sont les influences qui ont marqué sa jeunesse ?
M.T. : Certainement les personnalités de son père et de son oncle : son père était protestant, mais il était avant tout libre-penseur. Il était favorable à la Révolution française, dont il désapprouvait cependant les excès. Ce qui l’a obligé à s’enfuir en Suisse. Il était aussi très hostile à Napoléon 1er. Il avait également beaucoup de contacts avec des gens partisans de l’abolition de l’esclavage. À la mort de son père, le jeune Gustave a été recueilli par son oncle de Breslau ; celui-ci avait l’esprit ouvert, était franc-maçon, ce qui n’était pas le cas de son père.
À Breslau, le jeune Gustave a, au début, du mal à maîtriser l’allemand et c’est dans une lettre écrite en latin ( !) qu’il expose ses difficultés dans ce domaine. Il étudie, outre le latin, le grec, plus tard le turc et entre temps passe son doctorat ès lettres à Iéna.
R.G : Comment se fait-il qu’il décide un beau jour de débarquer à Bourbon, cette île du bout du monde, où règne l’esclavage, ce qui ne correspond pas à ses idées ?
M.T. : On ne possède pas de sources à ce sujet, mais Gustave Oelsner-Monmerqué parle de contacts qu’il aurait eus avec des amis bourbonnais. On peut supposer que cela lui a donné envie de se rendre compte par lui-même de ce qu’était un pays esclavagiste. D’autre part son activité à Bourbon démontre abondamment sa volonté d’agir, sa volonté d’être utile…
Avait-il des contacts directs avec Lacaussade, le poète réunionnais qui eut à souffrir de son métissage et de ses idées ? C’est fort possible. On peut noter qu’il arrive quelques mois après Lacaussade à Bourbon et l’on connaît tous les efforts qu’il a déployés pour faire connaître Lacaussade dans son île natale, dans la « Feuille hebdomadaire de l’île Bourbon » et en Allemagne. Dans une de ses conférences tenues par la suite à Berlin, il déclamera, en effet, plusieurs strophes du poète.
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R.G. : Dès qu’il met le pied sur le sol bourbonnais, Gustave Oelsner-Monmerqué déborde d’activité…
M.T : En effet, à peine quinze jours après son arrivée, le 29 septembre 1842 il signe son premier éditorial en tant que rédacteur en chef de la « Feuille hebdomadaire de l’île Bourbon », ce qui rend plausible la thèse suivant laquelle il disposait de certaines relations influentes. Sa collaboration au journal durera jusqu’en janvier 1844.
Le 8 mai 1843 il devient professeur d’histoire au Collège Royal. Puis se rendant compte de la nécessité que les élèves de Bourbon puissent suivre des cours de philosophie afin de passer leur baccalauréat, il milite pour la création d’une chaire de philosophie qui lui sera confiée. Parallèlement à ces activités il deviendra l’un des secrétaires du Conseil colonial et créera l’Institut colonial qui doit « seconder le progrès industriel et moral de la population de couleur ». Faute de soutien local et métropolitain, cet établissement sera un échec.
R.G. : C’est un homme jeune, fougueux, instruit, aux idées ouvertes qui tombe dans un milieu colonial, étriqué et autoritaire. Les choses n’ont pas dû être faciles pour lui. Il a certainement déplu à pas mal de monde. Il a dû être critiqué, d’autant plus qu’il venait de l’extérieur et qu’il était Allemand.
M.T. : Vous avez raison quant à ses difficultés dans un milieu fermé, mais je n’ai vu nulle part que sa germanitude lui ait posé problème. On ne peut d’ailleurs pas parler de sentiment anti-allemand au milieu du XIXème siècle. En outre il était certes de père allemand, mais ce fait n’était pas très connu et on l’appelait couramment Mr de Monmerqué…En fait il était Franco-Allemand et possédait parfaitement les deux langues…
Ce qui a le plus posé problème c’est qu’il ne partageait pas les opinions majoritaires des Bourbonnais. Il était, en particulier dans la « Feuille hebdomadaire de l’île Bourbon » obligé d’avancer avec beaucoup de prudence. Mais ce qu’il écrivait, même modéré, était déjà trop osé pour les Bourbonnais du haut du pavé.
Dans ce monde insulaire, conservateur et fermé il a beaucoup souffert de l’isolement. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il a épousé une Créole, pour « entrer dans une coterie » et se faire ainsi mieux accepter. Mais cette Créole était propriétaire de dix-huit esclaves ce qui le mettait dans une situation fausse, même si le contrat de mariage stipule que ce sont ses esclaves à elle. Trois mois après son mariage (3) il quitte Bourbon et le professorat pour « régler des affaires personnelles en France ». Ce départ est considéré par sa hiérarchie, comme un abandon de poste.
Le poste de proviseur du Collège Royal devenant vacant pendant son séjour à Paris, Oelsner-Monmerqué se porte candidat avec l’intention de réformer l’établissement. Après un certain nombre de péripéties il est nommé à ce poste par le ministre de la Marine et des Colonies, mais renonce finalement à l’occuper étant donné que ses ennemis à Bourbon sont trop puissants et qu’il n’aura pas, dans son action, les coudées franches et l’appui total du ministère.

De l’île Bourbon à Berlin…(4ème de couverture).

De l’île Bourbon à Berlin…(4ème de couverture).

R.G : Dès lors que fait-il en Europe ?
M.T : Il « navigue » entre Berlin où il est employé aux Affaires maritimes, la France et… le Brésil. Il écrit des articles et fait des conférences à la Société de Géographie de Berlin sur Bourbon, les Comores et Madagascar, publie en allemand, fin 1847 son roman « Noirs et Blancs. Esquisses de Bourbon ». En 1848 il donne une conférence sur l’homme bourbonnais, intitulée « Der Kreole »….
Après des missions diplomatiques à Paris, en 1848 et 1849, pour le compte de la Prusse et du Pouvoir central provisoire de Francfort, il devient le correspondant du « Journal des débats » pour l’Allemagne. Il est ensuite nommé vice-consul de France au Brésil en1852 d’où il revient gravement malade et meurt en 1854 à Montpellier à l’âge de 39 ans !
Notes :
1) « Noirs et Blancs. Esquisses de Bourbon ».

2) Ce recueil de textes a été publié à l’Harmattan en 2008. Il contient en particulier sous le titre « L’expérience bourbonnaise » l’importante étude (P.23 à 188) de Marlène Tolède consacrée à Gustave Oelsner-Monmerqué.

3) Ce départ ressemble beaucoup à une fuite. Aucune explication plausible de cette séparation n’est donnée : ce n’est que plus tard qu’il sera fait allusion dans un journal autrichien au tempérament irascible (« jähzornig ») de la dame.
Nous remercions chaleureusement Marlène Tolède de l’interview qu’elle a bien voulu nous accorder concernant cette existence hors du commun. Dans un prochain article nous aurons l’occasion de revenir plus en détail sur le roman « Noirs et Blancs. Esquisses de Bourbon » de Gustave Oelsner-Monmerqué.

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M. Huet, en tant qu’observateur,  nous a parlé récemment du métier de coiffeur pour hommes au début du XXème siècle à La Réunion. Nous avons eu la chance de rencontrer M. Maldat, coiffeur à l’Étang Saint-Paul, qui nous a fait mieux connaître ce métier vu de l’intérieur.

Le théâtre des opérations.

Le théâtre des opérations.

 

 

Robert GauvinM. Maldat, pouvez-vous nous parler un peu de votre enfance ?

M. Maldat : Je suis né à Saint-André en 1934. J’ai malheureusement perdu mes parents à l’âge de 7 ans.  Ceci explique que mes trois sœurs et moi avons été séparés très tôt car nous avons été recueillis par différents membres de notre famille. En 1946 j’arrive à Saint-Paul chez des parents ; je séjourne tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. À l’époque j’habitais le quartier de la Butte, pas très loin du terrain de football et c’est là que j’ai vécu le cyclone 48, qui a sévi pendant trois jours et qui est resté dans la mémoire des Réunionnais.

Ma scolarité n’a pas été tout à fait orthodoxe : j’ai été à «  l’école marron (1)» parce que dans ce temps-là les écoles publiques étaient peu nombreuses, les classes surchargées et l’on n’acceptait pas tous les enfants.

Le jeudi il n’y avait pas classe. Les parents qui nous avaient accueillis  nous employaient à des corvées domestiques : on devait soit ramasser de la paille pour les animaux, soit faire le « gardien bœuf » (2), ou encore  « rôder de l’eau » (3) car il n’y en avait pas à la case. J’avais aussi des cousins plus âgés qui exerçaient différents métiers, l’un était maçon, l’autre charpentier. Un autre encore était électricien. On devait donner un coup de main tantôt à l’un, tantôt à l’autre. Je ne le faisais pas toujours de gaieté de cœur. J’aurais bien préféré « courir dann bois » avec mes camarades. Mais en définitive cela m’a bien rendu service. J’ai touché un peu à tous les métiers, j’ai appris aujourd’hui ci, demain ça. J’ai aussi tâté de la coiffure : un de mes cousins avait en effet une tondeuse manuelle et coiffait les enfants du voisinage. De temps à autre je me faisais aussi un peu la main sur les enfants du quartier.

R. Gauvin : Et c’est comme cela que vous êtes devenu coiffeur ?

M. Maldat :

Non, pas tout de suite : vers l’âge de 17-18 ans j’ai d’abord été embauché par l’usine  sucrière de Savannah en qualité d’apprenti mécanicien jusqu’à environ 20 ans. Un jour une grande grève s’est déclarée qui a duré près d’un mois et s’est terminée par de nombreux licenciements. J’ai alors perdu mon emploi. Après le Conseil de révision j’ai fait un peu de tout .

R.G : Vous avez également suivi une formation en tant qu’apprenti, n’est-ce pas ?

M. M. : Oui, j’ai appris le métier  chez M. Vimbouly dont le salon était près de la Mairie de Saint-Paul, rue Marius et Ary Leblond. L’apprenti n’était pas payé : c’est lui, en quelque sorte, qui payait le coiffeur, par les services qu’il rendait.  Avant de commencer le matin, je faisais le nettoyage de la maison ; j’allais aux courses pour le patron ou j’emmenais ses enfants à l’école. Au début je n’étais certes pas payé mais je n’avais rien contre le fait de faire ces travaux.

En tant qu’apprenti on devait aussi accepter, sans broncher, toutes les remontrances des clients : « L’autre fois tu m’as mal coiffé, par ici, par là-bas ! » Le pire était que les glaces qui renvoyaient leur image aux clients étaient des glaces grossissantes : le plus petit défaut ici, était grossi, embelli, mis en valeur  dans la glace et ne pouvait échapper aux regards critiques…Par contre si le client était satisfait, il arrivait aussi qu’on reçoive un petit « katsou ». C’était la joie…

R.G. : Parlez-nous un peu de votre maître et de ce que vous appreniez dans votre apprentissage…

M.M. : Mon maître, M. Vimbouly était un bon maître, soucieux de ne pas nous humilier devant la clientèle. Si on avait mal fait quelque chose, il attendait toujours d’être seul avec nous pour nous faire des remarques.

On travaillait à cette époque essentiellement aux ciseaux et au peigne ; on plaçait le peigne dans les cheveux et l’on coupait tout ce qui dépassait des dents du peigne. La première qualité que l’on devait avoir, c’était la souplesse dans le maniement des ciseaux. Il fallait pour cela beaucoup s’exercer et surtout prendre garde à ne pas « dépasser »  le peigne. Sinon on risquait la faute capitale, celle de faire une raie dans la coiffure, un « chemin de rat », comme on disait.

Mon temps d’apprentissage a duré à peu près deux ans ; il y avait bien des choses à apprendre concernant la nature du cheveu et les différentes sortes de coupes possibles. Celles-ci, en outre, évoluaient au gré de la mode.

La bible du coiffeur.

La bible du coiffeur.

 

M.M. : On distinguait essentiellement quatre types de cheveux : le cheveu mongolien (cheveu chinois), le cheveu rond, correspondant plutôt au type européen, le « créolé » qui pouvait être un peu ondulé et le cheveu africain dit en triangle (!)

Parmi les coupes on distinguait outre la coupe anglaise, la coupe Carnot, la « Carnot patte-cheval » qui ressemblait à un fer à cheval et bien d’autres encore. Les gens arrivaient souvent avec des images trouvées dans les paquets de cigarettes Mélia, portraits d’acteurs ou de chanteurs à la mode et demandaient au coiffeur de leur couper les cheveux  à la Tino ou à la Guétary.

Le coiffeur taillait également la barbe et la moustache. On réalisait le collier du curé, le collier du juge, la barbe du musulman : celle-ci se caractérisait par le fait qu’un bon musulman devait pouvoir prendre sa barbe dans son poing,  avoir « une poignée  de barbe » sous le menton.

J’ai fait deux ou trois ans chez M. Vimbouly, puis j’ai ouvert un salon à mon compte en 1961, derrière la Mairie de Saint-Paul, près de l’asile. Quand j ‘ai quitté M. Vimbouly  j’ai fait le choix de refuser des clients parce que je ne voulais pas débaucher les clients de mon formateur. Je voulais faire par moi-même ma propre clientèle.

« Ah Catharinetta bella, chi, chi !!!… »

« Ah Catharinetta bella, chi, chi !!!… »

 

M.M. : J’ai donc travaillé comme coiffeur pendant toute ma vie. Je suis à présent à la retraite. Il m’arrive encore de coiffer un de mes petits-enfants ou des amis fidèles qui me rendent visite. C’est une manière de continuer à vivre, de retrouver des amis, de discuter avec eux. Ils apprécient comme moi la bonne musique (M. Maldat possède toute une collection de disques de Tino Rossi et ne se fait pas prier pour pousser la chansonnette : au moment où nous nous quitterons, il entonnera une chanson à boire et à manger avec des paroles créées avec un ami, sur l’air de la Marseillaise !)

R.G. : Une question me turlupine, M. Maldat, n’aviez-vous pas l’impression, quand un client s’installait dans votre fauteuil, qu’il était dans une sorte d’état second, qu’il était tout prêt à se confier ?

M.M. Il faut dire d’abord que certains venaient chez moi pour passer un bon moment, pour écouter de la musique, pour se détendre. Ne dit-on pas qu’en Inde le salon de coiffure est le meilleur endroit qui soit pour méditer ? C’est vrai  aussi que les clients se confiaient, parlaient de leur état de santé, de leurs joies, de leurs soucis. Moi je n’intervenais pas ; j’étais à leur écoute. Ils pouvaient se soulager de ce qu’ils avaient sur le cœur, mais je me suis toujours fait un point d’honneur de garder le secret sur ce qu’ils m’avaient dit.

R.G. : M. Maldat vous avez dû noter qu’il y a aujourd’hui autant de coiffeuses pour hommes que de coiffeurs. Qu’en pensez-vous ?

M. M. (avec le rire dans la voix…) A la place des hommes je ferais attention avant de confier ma tête à une coiffeuse… Vous connaissez certainement l’histoire de Samson et Dalila ; Samson était doué d’une force colossale, mais il a confié à la femme aimée le secret de sa force : celle-ci résidait dans sa chevelure. Et sa femme a profité du sommeil de Samson pour lui faire couper les cheveux et le livrer à ses pires ennemis ! Vous savez, en fait, je n’accorde que peu de foi à cet épisode biblique, qui, de plus, date de l’Ancien Testament… A dire vrai, qu’il y ait autant de coiffeuses que de coiffeurs me semble faire partie d’une évolution normale des choses.

R.G. : Pensez-vous  trouver quelqu’un qui prenne votre succession ?

M. M.: Hélas, non !

R.G: M. Maldat, laissez moi, au nom des lecteurs de dpr974, vous remercier de votre accueil et de votre philosophie qui vous fait garder le sourire malgré les difficultés de la vie.

 

«  À qui le tour maintenant ? »

« À qui le tour maintenant ? »

 

 

Notes :

1)    « École marron » = école privée où l’on apprend un minimum et où la bonne volonté des maîtres ne compensait pas toujours le manque de formation.

2)     Garder les bœufs.

3)    Faire la corvée d’eau.

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⁃              Ce que j’allais dire, reprit le Dodo d’un ton vexé, c’est que la meilleure chose pour nous sécher serait une course au  » Caucus « .

⁃              Qu’est-ce que c’est qu’une course au  » Caucus  » ? demanda Alice ; non pas qu’elle tînt beaucoup à le savoir mais le Dodo s’était tu comme s’il estimait que quelqu’un devait prendre la parole, et personne n’avait l’air de vouloir parler.

⁃              Ma foi, répondit-il, la meilleure façon d’expliquer ce qu’est qu’une course au Caucus, c’est de la faire.

                                                          (Extrait d’Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll, 1865)

 

Alice et le Dodo

Alice et le Dodo

Cet extrait d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, ainsi que l’illustration d’origine, signée John Tenniel, consacrent l’entrée dans la littérature mondiale du dodo.

 

Ils ont vu le Dodo !

 

Pendant des siècles les îles Mascareignes (Maurice, Rodrigues et La Réunion) ont vécu dans la certitude d’avoir hébergé un gros oiseau, du « genre » Dodo. Ainsi à la Réunion nous avons vécu jusqu’à la fin du vingtième siècle dans un monde merveilleux où notre île, à l’instar de Maurice,  notre île-sœur, pouvait s’enorgueillir d’avoir été, trois siècles auparavant, le royaume d’un  oiseau aujourd’hui disparu, un volatile qui ne volait pas, le dronte, également dit dodo.

 Dessin de Salomon Savery illustrant le voyage de Bontekoe.

Dessin de Salomon Savery illustrant le voyage de Bontekoe.

Les témoignages sur l’existence du  » dronte de Bourbon  » ne manquent pas. Dans un livre extrêmement bien documenté, « le Solitaire de la Réunion« (1 ), Pierre Brial, chercheur passionné en a dressé un inventaire précis et détaillé dont voici quelques extraits apparemment convaincants :

– février 1613. Le capitaine Castelton et l’officier Tatton, sur le navire britannique Pearl, abordent une île qu’ils baptisent England’s forest (l’un des tout premiers noms de la Réunion). Dans son journal de bord Tatton décrit : « une grosse espèce de volaille, de la grosseur d’un dindon, très grasse, et aux ailes si courtes qu’elle ne peut voler… »

 

 – août 1619.  Témoignage du capitaine hollandais Bontekoe, sur le New-Hoorn, qui fit un séjour de 3 semaines dans l’île : « Il y avait aussi des Dodos qui ont de petites ailes. Bien loin de pouvoir voler, ils étaient si gras qu’à peine pouvaient-ils marcher… »

 

 

 

 

 – octobre-novembre 1667. L’abbé Carré : «  J’ai vu dans ce lieu une sorte d’oiseau que je n’ai point vu ailleurs. C’est celui que les habitants ont surnommé l’oiseau solitaire, parce qu’effectivement il aime la solitude et ne se plaît que dans les endroits les plus écartés… »

 – avril 1671- septembre 1672. D’un voyageur dénommé Dubois : « Solitaires : ces oiseaux sont nommés ainsi parce qu’ils vont toujours seuls. Ils sont gros comme une grosse oie et ont le plumage blanc, noir à l’extrémité des ailes et de la queue… »

–       1763. D’un officier de la marine anglaise : « Il y a aussi de curieux oiseaux qui ne descendent jamais au bord de la mer, et qui sont si peu habitués ou alarmés à la vue de l’homme, que l’on peut les tuer à coups de bâton … »

 

L’entrée du Dodo dans la légende

 

          Pour Pierre Brial, solitaire ou dodo, l’oiseau dont il est question a vraisemblablement disparu dans la première moitié du 18ème siècle, à l’époque de La Bourdonnais : «  La disparition de ces volatiles est non seulement due à l’homme qui les tuait à coups de bâton mais également aux animaux que l’homme a introduits, notamment les rats et les porcs qui se nourrissaient des œufs  de ces oiseaux qui faisaient leurs nids à même le sol. »

          Le souvenir de l’oiseau est néanmoins resté vivace dans la conscience collective réunionnaise. C’est ainsi qu’en 1960 Emile Hugot, directeur des Sucreries de Bourbon et Jean Perreau-Pradier, préfet de la Réunion, demandent aux responsables du Muséum d’histoire naturelle de Saint-Denis que soit réalisée à des fins pédagogiques une reproduction fidèle du Dronte de Bourbon!

En 1963 les Brasseries de Bourbon lancent la première bière de fabrication locale, baptisée Dodo Pils. Deux dodos blancs se faisant face sur l’étiquette. La bière fut surnommée dans un premier temps « bière canard »  par les consommateurs, et connut un succès foudroyant. La Dodo est ainsi devenue à La Réunion un nom commun, synonyme de bière. L’appropriation du dodo par la population réunionnaise (alors qu’il figurait déjà sur le blason officiel de la République de Maurice) est un fait culturel indéniable. Deux communes de l’île ont incorporé l’image du dodo dans leurs armoiries où elles figurent encore aujourd’hui : les Avirons en 1967 et la Possession en 1971.

Le grand désenchantement

L’existence  du dodo réunionnais sera mise en cause dans le dernier quart du 20ème siècle. En 1974 Bertrand Kervazo, spécialiste de la préhistoire, entreprend les premières fouilles dans la grotte dite « des premiers Français » à Saint-Paul.

En 1980 Roger Bour, herpétologue, et François Moutou, président de la Société de protection des mammifères, explorent la grotte dite « de l’autel », à Saint-Gilles-les-Bains. C’est là que furent identifiés les premiers fragments d’un oiseau inconnu…qui se révèlera être un ibis.

En 1989 Philippe Kaufmant, ingénieur agronome, avec l’aide d’Harry Gruchet, conservateur du Muséum, entreprend des fouilles sur le terrain marécageux du futur Jardin d’Eden.

En 1992, sous l’impulsion de Sonia Ribes, nouveau conservateur du Muséum, les fouilles s’intensifient. Elles donneront lieu en 1994 à la découverte de fragments d’os d’oiseaux qui permettront l’identification de l’ibis de la Réunion, ou Threskiornis solitarius. Mais aucun ossement de dodo n’a été trouvé !

Et lorsqu’en 1996 Mme Mourer-Chauviré, paléontologue de l’Université de Lyon annonça que le dodo de la Réunion n’était selon toute vraisemblance qu’un ibis solitaire, ce fut la consternation générale.

l’ibis de La Réunion/ Muséum d’Histoire naturelle de Saint-Denis (Photo : Jcl).

l’ibis de La Réunion/ Muséum d’Histoire naturelle de Saint-Denis (Photo : Jcl).

Voulant en avoir le cœur net, Robert Gauvin et moi-même sommes allés rendre visite à Pierre Brial, l’auteur de l’ouvrage  » Le Solitaire de la Réunion ». Qui a bien voulu éclairer notre lanterne sur les points suivants :

– le dronte de Maurice et le solitaire de Rodrigues sont parfaitement identifiés. On a retrouvé des ossements dans la Mare aux Joncs, près de Curepipe, pour le dronte et dans des cavernes de Rodrigues pour le solitaire. Par contre Il n’y a jamais eu de dodo à La Réunion. L’oiseau de Bourbon est un ibis.

– la Réunion est, en effet, une île beaucoup plus jeune que Maurice : deux à trois millions d’années, contre huit à dix millions pour l’île Maurice. Jusqu’à 180 000 ans en arrière, à l’époque où le dodo de Maurice et le solitaire de Rodrigues n’étaient déjà plus capables de voler, les éruptions du Piton des Neiges avaient rendu l’île pratiquement invivable. Le temps était dès lors trop court pour qu’un oiseau arrive de Maurice en volant et se transforme en dodo, même en plusieurs centaines  de millénaires.

 

–       Comment se fait-il que l’on ait cru si longtemps en l’existence d’un dodo  réunionnais ?

–        A Maurice les fouilles ont débuté dès la fin du 19ème siècle à la Mare aux Joncs, près de Curepipe. A la Réunion les fouilles n’ont commencé qu’un siècle plus tard, en 1974, ce qui explique que le mythe du dodo de Bourbon ait perduré jusqu’à la fin du 20ème siècle.

 

          Mais la légende est plus tenace que la réalité : les poètes y ont largement contribué, comme Jean-Henri Azéma, auteur du « Dodo vavangueur » et Patrice Treuthard et son « Dodo dodu » à l’intention des enfants. Le dodo qu’il ait existé ou non à La Réunion, fait désormais partie du paysage culturel réunionnais. Assurément :

                                      Le dodo lé la !

 

Jean-Claude Legros

 

Publicité géante des Brasseries de Bourbon dans le cirque de Cilaos.

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⁃              Notes: 1Pierre Brial : « Le Solitaire de la Réunion », 2006 (le livre, indispensable à ceux qui veulent faire le tour complet de la question, peut être commandé sur le site « www.lulu.com », voir le lien suivant  http://www.lulu.com/shop/pierre-brial/le-solitaire-de-la-réunion/paperback/product-20553397.html).

⁃               2)  de Patrice Treuthard : Le dodo dodu (extrait)

⁃              Avez-vous vu le dodo dodu ?

⁃              Le dodo aux ergots pointus

⁃              Qui dort

⁃              Qui dîne

⁃              Et qui se dandine ?

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Quand Raphaël Folio s’installe à Hell-Bourg (cf. l’article publié le 3/07/2013, intitulé « La maison Folio – Histoire d’une restauration), il est séduit par ce village qui a conservé encore une bonne partie de son patrimoine alors que l’habitat traditionnel en bois a largement disparu en peu d’années dans nombre de communes réunionnaises. Mais on peut avoir des craintes avec l’usure des maisons en bois, le climat pluvieux du cirque et les assauts de la modernité. Il crée alors une association pour préserver ce patrimoine qui témoigne des heures fastes de Hell-Bourg dans la deuxième moitié du XIXe siècle et au début du XXe, quand le village était une florissante station thermale et de villégiature.

C’est l’histoire de la sauvegarde et du renouveau de Hell-Bourg au cours des années 80/90 que nous voulons vous retracer à partir d’une rencontre avec Raphaël Folio, ancien Président de l’Association du même nom et du Pays d’Accueil Touristique de Salazie.

 

Rue principale du village

Rue principale du village

 

1. Comment est né le projet de sauvegarde du village ?

R.F : Je me suis installé à Hell-Bourg après ma retraite. J’étais amoureux du patrimoine du village dont une partie était conservée. A l’époque j’avais rencontré des gens très intéressés, comme le Dr Fonlupt, le principal du collège, la directrice de l’APEP, des fonctionnaires des Eaux et Forêts… On a créé, dans les années 80, l’association Sauvegarde et Renouveau de Hell-Bourg pour essayer de  protéger et conserver ce patrimoine.

Avec la DRAC, notamment M. Augeard, Architecte des Bâtiments de France, qui a été le fer de lance dans cette affaire – car il avait les moyens et l’autorité -, on a cherché un moyen pour protéger le village par un classement ou une inscription aux Monuments historiques. On n’a pu faire inscrire l’hôtel des Salazes. Cela ne s’est pas fait pour des raisons politiques. M. Augeard m’a proposé de faire inscrire ma maison, ce qui fut fait en 1989. J’ai accepté car une inscription génère 500 m de protection autour de l’édifice inscrit.

2. Comment  un tel projet a t-il été négocié ? Quelles furent les difficultés ?

R.F : Bien sûr, c’est une idée qui ne plaisait pas à tous, car, quand on inscrit un bâtiment au patrimoine, cela entraîne des inconvénients et donc il faut compenser par des avantages. Le maire de l’époque, M. Welmant, s’est intéressé au projet. A ce moment, il fallait trouver un moyen de faire accepter l’entreprise par la population. Cela n’a pas été facile. On recevait des coups de téléphone ! Quand il a fallu faire passer la proposition d’inscription, on a pensé qu’il fallait trouver une idée car l’inscription c’était le coup de bâton qui empêchait de faire ci et ça : il fallait l’autorisation de l’architecte et M. Augeard était assez strict.

On est allé voir le Président du Conseil Régional, Pierre Lagourgue, qui a été enthousiasmé par notre idée. Il nous a dit qu’il allait nous aider. Il nous a donné des subventions sous conditions. Quand quelqu’un voulait faire, ou modifier, quelque chose, on lui accordait d’abord 40 %, puis jusqu’à 60 % de subventions, à condition qu’il le fasse dans un esprit de créolisation, de patrimoine. Les gens ont alors changé leur fusil d’épaule.

 

Les thermes

Les thermes

 

3. Quelles furent les réalisations concrétisées ou initiées au cours des années 80/90 et leur impact sur le village ? 

R.F : Ce projet a permis de sauver ce qui restait dans le village, de le valoriser et de créer une dynamique.

On a fait des opérations coup de pinceau qui ont permis de sauvegarder et créoliser. Les gens du village ont profité de l’opération peinture. La plupart des maisons de la rue Général de Gaulle ont été retapées en partie avec les financements.

On a fait en 89/90 les premières fouilles aux thermes. On ne savait pas trop à qui les thermes appartenaient. Au cadastre, par erreur, il était écrit que ça appartenait à la commune. Le Conseil Général, qui détenait ces terres, a voulu faire un procès ; finalement j’ai pu m’en sortir car j’avais fait un protocole avec la Mairie. On a fait un chantier archéologique mené par l’association CHAM (1) – agréée par le ministère – avec des jeunes.

On a relancé des fêtes locales remarquables. On a fait les belles fêtes du chouchou sans le côté foire et avec des artisans.

L’Office du Tourisme ayant créé le Pays d’Accueil Touristique de Salazie, on m’a demandé d’en prendre la présidence. On a été à l’initiative de projets qui pour certains ont été achevés ultérieurement avec d’autres personnes et soutiens (sauf la bambouseraie dans un contexte de changement politique).

On a fait de Hell-Bourg l’un des Plus beaux villages de France, label obtenu en 1998 (2), le seul d’outremer. Je suis allé en France, pendant mes vacances, voir l’association présidée par M. Ceyrac à Collonges la Rouge, et j’ai initié ce projet. Ce label distingue un village de 2 500 habitants maximum dont l’histoire et le patrimoine sont conséquents. Il y a eu aussi le projet d’Eco-musée qui a été lancé… et celui de la placette du village.

Quand on a commencé il y avait un petit restaurant, le Relais des Cimes, et l’Hôtel des Salazes.  Regardez  maintenant…

 

La placette et la Maison du Tourisme inaugurée en 2010

La placette et la Maison du Tourisme inaugurée en 2010

 

En effet, depuis, les années 80/90, le temps a passé et les choses ont changé. Raphaël Folio s’est mis en retrait mais porte toujours autant d’intérêt et de passion à son cher patrimoine. L’association Sauvegarde et Renouveau de Hell-Bourg poursuit son action avec le Dr Robert Fonlupt et apporte toujours son soutien financier aux travaux de rénovation et peinture. Tout cela est d’un joli effet et rappelle que les demeures créoles sont loin de s’habiller toutes de blanc et qu’on aime la couleur à La Réunion. Des partenaires institutionnels, associatifs et professionnels ont pris le relais de l’œuvre entreprise dont la Maison du Tourisme actuellement annexe salazienne de l’Office du Tourisme de l’Est (OTE) basé à Saint-André.

 

Aujourd’hui, Hell-Bourg, avec le nouveau label « Village créole » (depuis 2002) qui valorise « un tourisme responsable, respectueux de l’homme et de l’environnement » vit un nouvel essor. Le charmant village compte 4 édifices inscrits à l’ISMH (3), plus d’une dizaine de restaurants, encore plus de lieux d’hébergements, des boutiques d’artisanat… Il propose des circuits de découverte du patrimoine, des animations culturelles, de beaux et bons sentiers de randonnée et à venir peut-être un musée des instruments de musique dans la villa Morange. Mais le bourg a perdu l’APEP, les militaires… L’hôtel des Salazes est délabré, la résidence du Préfet en décrépitude… La vigilance s’impose à tous, responsables, habitants et visiteurs. Un patrimoine en bois est toujours fragile et demande des soins constants.

L’initiative et l’énergie développées par Raphaël Folio méritent d’être soulignées et un hommage lui a été rendu par la Municipalité et l’Office de Tourisme en août 2010, lors de l’inauguration de la Maison du Tourisme de Salazie, avec l’attribution de son nom à la salle d’exposition qui ouvre sur la placette du village de Hell-Bourg. Puisse l’œuvre se poursuivre…

 

Avec nos remerciements à M.Raphaël Folio

 

 Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

(1)    Chantiers, Histoire et Architecture Médievales

(2)    Label obtenu en 1998 et réexpertise en 2012

(3)    Edifices inscrits à l’ISMH : La maison Folio (1989), les guétalis des maisons Barrau et Lucilly (1996), le Monument aux morts, L’âme de la France (inscrit en 1998 et classé en 2004)

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Entretien avec Edith WONG HEE KAM

Edith Wong Hee Kam, professeur de lettres et sinologue réunionnaise (1), a étudié l’implantation de la communauté chinoise à La Réunion, au XIXe et au XXe siècle principalement. Ses travaux posent la question de la préservation de la culture chinoise et de l’intégration à La Réunion, avec l’ouverture à la culture créole et française. Cette quête identitaire peut se lire à travers l’histoire des écoles franco-chinoises à La Réunion. Nous avons eu le plaisir de l’interroger sur ce sujet.

 

 

1. A quelle date et dans quel contexte les écoles franco-chinoises ont-elles été créées ?

E. WHK : La première a été créée en 1927, mais l’âge d’or des écoles franco-chinoises date d’après la guerre sino-japonaise qui éclate en 1937 et qui amène le retour à La Réunion d’un grand nombre d’enfants que l’on avait envoyés en Chine.

Au départ, les Chinois étaient venus temporairement à La Réunion. La majorité d’entre eux vivaient dans l’optique du retour en Chine où ils avaient laissé les leurs. C’est dans ce but que très souvent, vers 6 ans, les enfants, en particulier les garçons, étaient envoyés en Chine pour pouvoir maîtriser la langue, l’écriture, la culture chinoises.

Autre aspect historique, lors de la 2ème Guerre mondiale, La Réunion est dans une situation de blocus et du coup les gens sont amenés, à la fois pour des raisons externes et internes, à créer ces écoles.

2. A la Réunion, qui envoyait les enfants dans les écoles franco-chinoises ?

E.WHK : Dans la mesure où l’éducation dans la tradition chinoise et confucéenne a une immense importance, pratiquement tous les Chinois s’efforçaient d’y envoyer leurs enfants. C’étaient des parents de couples endogamiques ou mixtes. Ils avaient aussi la possibilité d’envoyer leurs enfants à l’école de la République française, ce qui se faisait souvent en début de scolarité pour certains. D’autres n’ont connu que les écoles franco-chinoises.

Ecole franco-chinoise de Saint-Paul (2)

Ecole franco-chinoise de Saint-Paul (2)


3. Où se sont-elles implantées à La Réunion ?

E.WHK : Si on distingue la période historique des années 40 au début 50, il y a eu la création à Saint-André d’une grande école où il y avait des Cantonais qui étaient scolarisés en internat pour ceux qui n’étaient pas de l’Est. L’autre groupe de chinois, les Hakka, a eu plusieurs écoles, dont celle de Saint Pierre créée en 1942 et qui était une grande école du sud. Il devait y avoir une douzaine d’écoles avant les années 1950. Après, il y en a eu d’autres, en particulier celle de Saint Paul, qui était soutenue par l’église et le Kuomintang. Elle était dirigée par le père Antoine Lang, lequel avait dû quitter la Chine au moment de la prise du pouvoir par les communistes en 1949.

4. Qui étaient les enseignants ?

E.WHK : Les enseignants étaient des gens venus de Chine, en général, et avaient eu une scolarité en Chine. A La Réunion, c’étaient souvent les parents qui devaient financer leur travail et, vu qu’ils étaient payés avec des salaires de misère, ils étaient amenés souvent à avoir une autre activité  de commerçants. Certains ont laissé parfois des souvenirs d’une très grande sévérité puisque les châtiments corporels étaient autorisés. D’autres ont été des pédagogues remarquables. Un ingénieur se souvient de son maître comme étant quelqu’un de très intelligent, consciencieux et patient qui lui a donné le goût de la langue et de la culture chinoises et lui a appris qu’il était important d’utiliser la « patience et la douceur plutôt que la force ».

 

5. Quel type d’enseignement était dispensé dans ces écoles ?

E.WHK : À La Réunion, on avait essentiellement le cursus de l’école primaire. Six années où tous les enseignements « classiques » étaient dispensés en chinois. A savoir : écriture, calcul, mathématique, histoire, géographie – de la Chine -, et gymnastique. La journée débutait par un chant au drapeau, un défilé. Tous les ans, en fin d’année, il y avait aussi le théâtre en chinois, des saynètes à caractère politique ou moral jouées par les élèves.

Ces écoles n’avaient elles pas aussi un programme de culture française ?

E.WHK : Théoriquement, d’après la législation, il aurait fallu puisque ce ne sont pas des écoles chinoises mais franco-chinoises. Mais de fait, la partie française était réduite à la portion congrue. Il y avait souvent une maîtresse d’école âgée qui donnait un peu d’enseignement… Mais ce n’était pas la parité entre enseignement du français et du chinois. Pour les enfants, l’enseignement du français ne servait pas à grand chose, leur milieu familial les poussait à s’investir plutôt dans le chinois.

L’ironie de l’histoire, c’est que dans les années 80, c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Les parents disaient alors que ça ne sert à rien d’apprendre le chinois : « C’est pas ça qui va leur donner un métier ».

Ecritures

Ecritures


6. De quand date et qu’est-ce qui explique le déclin des écoles franco-chinoises ?

E.WHK : Vers 1954/60, nombre d’écoles ferment. On fait encore quelques cours du mercredi ou du week-end. Dans les années 60, le déclin est inexorable. Les jeunes qu’elles forment ne trouvent pas de débouchés. Le choix des parents se tourne vers l’école française qui permet d’avoir le brevet, le Bac, de faire des études supérieures, d’accéder au statut de fonctionnaire. Dans les années 90, il n’y a plus aucune école franco-chinoise.

7. Quel bilan de ces écoles ?

E.WHK : Elles ont contribué au maintien de la culture chinoise. Ces écoles ont évité un fossé trop profond générateur de violence et de déséquilibre. Elles ont aidé les élèves à ne pas avoir une déculturation totale et permis une acculturation par paliers à la culture créole et française. Elles ont été des lieux de rencontre pour les Chinois. Par exemple celle de Saint-Pierre était un lieu de vie de la communauté chinoise du sud, où on célébrait mariages et fêtes.

Boulier

Boulier


8. Peut-on aujourd’hui parler de permanence, de recul, d’intérêt renouvelé pour la culture chinoise  et pour la langue ? 

E.WHK : Les parents de la première génération avaient un lien très fort avec la Chine ; pour les gens de la 3ème, 4ème génération, ça paraît loin. C’est un constat dans l’ordre des choses. On note cependant que, vers 40 ans, un mouvement existentiel se produit : on s’interroge sur son identité.

Aujourd’hui, les jeunes sont beaucoup plus occidentalisés, créolisés. Mais on est actuellement dans une bascule nouvelle. Presque tous les parents veulent que leurs enfants suivent des cours de mandarin en disant que la Chine est un pays émergent, qu’elle sera amenée dans l’avenir à occuper un rôle important au plan mondial. Ils envoient les enfants suivre des stages en Chine, y faire des études supérieures. En 2050, la moitié de la planète parlera le chinois.  Comme dit la fable : «La raison du plus fort est toujours la meilleure». Le développement de l’option Chinois dans les écoles traduit la loi de La Fontaine.

10. Vous même, avez vous fréquenté une école franco-chinoise ?

E. WHK : Non. Pas à plein temps à la différence de mes aînés ; mais on suivait des cours le mercredi après-midi, à Saint-Pierre, dans une classe unique à plusieurs niveaux.

D’où vous vient votre profonde connaissance de la Chine et de la communauté chinoise de La Réunion ?

E. WHK : De la famille. Mon père était un homme cultivé. Il ne parvenait pas à expliquer, car sa maîtrise du créole et du français était insuffisante, mais, par osmose, il arrivait à faire passer sa passion pour son pays d’origine. Cette culture vient aussi de ma mère, des fêtes qu’on célébrait, de la nourriture chinoise, de la fréquentation des temples de Saint-Pierre, d’émissions de radio, de lectures…

11. Le mot de la fin ? Votre triple culture (chinoise, créole, française) est-elle vécue comme conflit ou richesse ?

E.WHK : Il n’y a pas de conflit ouvert ou violent. Peut-être des réactions que je ne comprenais pas très bien… Cette triple culture m’a plutôt permis d’entrer en contact avec les gens de toutes origines. L’école a été un moment de bonheur avec mes camarades… On allait cueillir des goyaves, manger des bouts de cannes. On n’était pas dans une société de consommation. On vivait dans une Réunion pauvre mais on avait l’impression d’être heureux ensemble.

 

Avec nos remerciements à Edith WONG HEE KAM pour son accueil chaleureux    

Entretien réalisé pour DPR 974 (3) par Marie-Claude DAVID FONTAINE

(1) Ouvrages d’Edith WONG HEE KAM:

La diaspora chinoise aux Mascareignes : le cas de La Réunion, co-édition Université de La Réunion – L’Harmattan, 1996 .

L’engagisme chinois, combat contre un nouvel esclavagisme, Océan éditions, 1999.

Entre mer de Chine et Océan Indien, 1999, Orphie, réédition 2011.

Pierre le métis, Orphie, 2005.

De Confucius à Qu Yuan, Azalées éditions, 2006.

Guan-Yu – Guan Di, Héros régional, Culte impérial et populaire, Azalées éditions, 2008.

L’arbre aux étoiles, édition privée, 2012.

 

(2) L’école franco-chinoise de Saint-Paul s’est installée dans la grande demeure appartenant à l’origine à la famille Desbassayns, puis ultérieurement à l’évêché de la Réunion. Vendu à un office notarial, le domaine est plus récemment revenu à la Mairie de Saint-Paul. Depuis 1984 la façade et la toiture sont classées ; le portail d’entrée, le jardin et la fontaine sont inscrits sur la liste supplémentaire des Monuments historiques.

(3) Articles du site dpr974, en particulier : La Réunion et la Chine, 30/09/2012.

(4) Photos privées. 

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( Suite de l’interview de J.P. Marchau sur la route du littoral)

Dpr : pouvez-vous nous expliquer pour quelle raison l’actuel Président de la Région a abandonné le projet de tram-train, alors que les Réunionnais y sont très majoritairement favorables ?

J-P M : cette décision du Président de la Région m’a vraiment étonné ; il y avait un relatif consensus droite-gauche  sur le tram-train ; d’autant plus que l’ancienne Région prenait à sa charge la construction des gares à la place des communes. Puis quand Didier Robert est arrivé à la direction de la droite, il a pris prétexte, pour abandonner le projet, du manque de dotation de l’État (que l’on aurait certainement obtenue). Pour moi, Didier Robert avait mission d’attaquer le tram-train car l’État ne voulait plus payer. Les premiers accords de Matignon, du temps de Vergès, étaient très avantageux pour La Réunion  car l’État s’était engagé à payer en cas de dépassement de l’enveloppe budgétaire prévue. Se doutant du risque d’un important surcoût l’État ne voulait plus soutenir ce projet. Didier Robert a fait le sale boulot consistant à saborder le tram-train. En lieu et place de ce projet il relance une nouvelle route du littoral plus chère que le projet initial (1 milliard 600 millions, sans engagement pour l’État en cas de dépassement éventuel) ; il obtient en contrepartie 250 millions d’euros pour un trans-éco-express qui ne concerne que l’amélioration, l’élargissement de petites portions de route en TCSP (Transport Commun en Site Propre) et fait miroiter aux yeux de l’électorat la mise en service de 2000 bus. Où sont d’ailleurs passées ces cohortes de bus ?

Dpr : êtes vous sûr de ce que vous avancez ?

J-P M : il est évident que ni la Région, ni M. Fillon ne l’admettront, mais le résultat est là : abandon d’un projet  d’avenir, écologique, porteur d’emplois, utile à La Réunion pour un projet de route bien moins intéressante voire dangereuse, mais qui devrait en pratique coûter bien moins cher à l’État. Pour moi de deux choses l’une : ou bien M. Didier Robert est le dindon de la farce, ou bien il s’est fait complice d’une manœuvre politicienne. En définitive ce sont les Réunionnais qui feront les frais d’une opération qui ne va absolument pas dans le sens de leurs intérêts bien compris.

Dpr : est-ce la seule raison possible ?

J-P M : il y a effectivement une autre raison, mais qui n’exclut pas la première qui est majeure : si Didier Robert a fait ce choix, c’est qu’il soutient le lobby des importateurs automobiles et celui des transporteurs : imaginez, en effet,  une décroissance des importations de véhicules d’une part et d’autre part le risque des compagnies de bus de voir leur clientèle s’amenuiser…

Une digue au départ, une digue à l’arrivée et entre les deux un immense viaduc comme un défi à l’océan.

Une digue au départ, une digue à l’arrivée et entre les deux un immense viaduc comme un défi à l’océan.

 

 

Dpr : ce projet de nouvelle route du littoral ne trouve pas grâce à vos yeux.  Que lui reprochez-vous du point de vue écologique, du point de vue financier, du point de vue de la sécurité ?

J-P M : du point de vue écologique d’abord : les gens le savent peu, mais il y a à La Réunion une instance qui s’appelle Le Conseil Régional Scientifique du Patrimoine Naturel, composé de 22 scientifiques. Cette instance aurait dû être consultée pour avis sur le projet de nouvelle route du littoral. Cela n’a pas été fait. Pourquoi ? Le Conseil s’est alors autosaisi et a émis son avis. (Rappelons que le projet comporte une première digue de 5 km puis un grand viaduc et se termine par une nouvelle digue avant la Possession.) Le Conseil scientifique a condamné à l’unanimité et sans appel le tracé prévu pour différentes raisons :

1)   La biodiversité de cette falaise est unique au monde et elle serait irrémédiablement détruite par les deux digues qui vont « confiner » la falaise. Comme la route serait plus loin de la falaise il y aurait diminution notable des embruns qui créent un micro-climat particulier.

2)   Où va-t-on trouver la masse colossale de remblais nécessaires pour ces digues ? On ne le sait pas encore et surtout ces digues risquent de modifier les courants marins qui vont provoquer et accélérer l’érosion des plages. Au pire, si on veut faire cette route, il faudrait choisir la variante avec deux viaducs pour diminuer l’emprise des digues.

Il faut aussi mentionner que la digue vers La Possession détruira le Banc de corail des Lataniers. L’autorité environnementale du Ministère de l’Écologie avait déjà en 2009 mis en garde contre la destruction de ce banc de corail.

3)   Sur le plan paysager, un viaduc qui va s’élever entre le rivage de la Grande Chaloupe et la mer, plus un double échangeur et de grands murs de protection anti-bruit auront un impact certain sur un site qui vaut, outre son patrimoine naturel, par son importance culturelle

(éléments de l’histoire de La Réunion ; présence des Lazarets, gare du ti-train lontan, chemin des Anglais… )

Le site naturel et culturel de la Grande Chaloupe défiguré.

Le site naturel et culturel de la Grande Chaloupe défiguré.

 

 

 

Dpr : Ce projet  nuisible à l’environnement peut-il encore être stoppé ?

J-P M : Je le pense. La Région doit en effet encore obtenir l’autorisation d’utiliser le Domaine public maritime et ce n’est pas évident qu’elle l’ait, étant donné les rejets  de matériaux pollués dans la mer lors du chantier. Il faudra donc une dérogation à la directive européenne sur l’eau qui a été introduite en droit français. Cette directive est extrêmement précise et cela constitue le talon d’Achille du projet de la Région…

Dpr : et du point de vue financier ?

J-P M : les choses me paraissent évidentes : cette route coûtera bien plus que le milliard 600 millions prévus ; elle coûtera de 2,5 à 2,7 milliards (toujours les 70% traditionnels !) Il faut avoir en mémoire que l’État est décidé à ne pas apporter un centime d’euro de plus que ce qu’il a prévu pour sa participation (690 millions). Il faut savoir aussi que la Région tout comme  le Département sont très endettés. Pour évaluer le poids de la dette il faut la rapporter au nombre de gens qui paient les impôts. Si on établit ce ratio, on constate que La Réunion est une des régions les plus endettées de France. Si donc La Réunion doit demain affronter des surcoûts importants, il faudra instituer un péage, ce que la Région ne fera pas parce que ce serait très impopulaire. Il y aura donc obligation d’augmenter fortement les impôts.

Dpr : quid de la sécurité ?

J-P M : il n’y a pas de sécurité totale pour une route construite sur la mer ; ainsi à l’île de Ré, quand le vent approche les 90 km/h on réduit la circulation qui est alors interdite aux piétons et aux cyclistes. A 100km/h on envisage l’arrêt de toute circulation… Imaginons les risques liés au réchauffement de la planète : cyclones, tsunamis, raz de marée… Les ingénieurs sont à priori toujours sûrs de leur techniques et de leurs calculs jusqu’au jour où… Regardez ce qui s’est passé pour le magnifique pont de la Rivière Saint-Etienne !

A mon avis la plus grande absurdité, l’erreur stratégique, a été d’implanter la route au pied de la falaise et aujourd’hui encore on persévère dans l’erreur. Il aurait fallu, il faut encore aujourd’hui, soit le passage par le haut de la montagne soit la solution du tunnel.

Quelle sécurité pour une route construite en plein Océan ?

Quelle sécurité pour une route construite en plein Océan ?


 

 Dpr : que représente pour vous le projet de cette nouvelle route du littoral ?

J-P M : ce projet est insensé ; c’est un défi à l’entendement ; une illusion coupable en matière de sécurité, une faute irrémédiable  au plan écologique et un gouffre financier qui obérerait pour longtemps l’économie réunionnaise. Ce serait, si elle se réalisait, une véritable catastrophe pour La Réunion. Laisser faire une pareille route serait irresponsable en une époque, en plus, où en France métropolitaine de nombreux projets routiers sensés sont, faute de moyens, mis sous le boisseau.

Dpr : Merci M. Marchau pour votre éclairage… Espérons que le bon sens l’emportera !

Interview réalisée par Dpr974

 

Note: les illustrations sont des images de synthèse réalisées par les promoteurs du projet.

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