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Les journées du patrimoine, le temps d’un weekend, lui donnent l’occasion d’ouvrir ses portes à des visiteurs, des artistes. Le reste de l’année, elle a triste mine dernière des barreaux enchaînés. À la voir ainsi, on pourrait penser aux ossements dont parlait le prophète Ézéchiel[1] : comme eux elle est desséchée, sans souffle. Cependant, à chœur ouvert, appuyée sur ses vestiges, elle crie, elle crie vers le ciel. Désespérément. Elle fait signe aux passants de la rue Mgr de Beaumont. Peut-être se sont-ils habitués à sa sombre présence ; c’est à peine s’ils lui adressent un regard. Entendent-ils le cri de son silence ? Serait-elle vouée à mourir dans l’indifférence, l’ignorance ?

 

Au centre de Saint-Denis, telle un vaisseau en danger, la chapelle Saint-Thomas des Indiens.

Au centre de Saint-Denis, telle un vaisseau en danger, la chapelle Saint-Thomas des Indiens.

 

Et la lueur d’espoir !

 

En 1998, une lueur d’espoir s’était manifestée lorsque la chapelle Saint-Thomas des Indiens fut inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques[2]. La lueur s’est hélas vite dissipée. Bientôt vingt ans, et l’on ne voit toujours rien venir ! Dans sa misère, l’édifice délabré « bouge » encore. Il résiste au temps et aux intempéries. Seule, sans protection, la chapelle s’efforce de tenir. Et pourtant elle nous est précieuse : ne garde-t-elle pas en mémoire une partie de l’histoire des hommes, des femmes, de ces engagés dont le reflet transparaît dans la diversité du métissage réunionnais que l’on peut voir dans les couleurs de peau, les paroli[3], les plats, les musiques, les danses, l’habitat…

Saint-Thomas aurait certainement bien des choses à nous raconter avec sa touche personnelle, son originalité. Combien de temps pourra-t-elle encore tenir, si rien n’est fait pour la restaurer, pour l’inscrire dans un projet d’avenir ? Avec elle, des éléments importants de l’histoire de la Réunion risquent à tout moment de s’effacer du paysage. La mémoire de nos ancêtres engagés ne mérite-t-elle pas d’être entretenue avec tous nos soins ? Il y a là un passé à visiter, un présent à habiter, un avenir à consolider.

 

Au cœur de la créolisation ?

 

Dès son édification, la chapelle Saint-Thomas s’est embarquée dans l’histoire de la Réunion et des Réunionnais. Elle a accueilli non seulement des Indiens, mais aussi des Malgaches, des Africains, des Chinois. Père Stéphane Nicaise rapporte, en effet, que dans sa mission, la chapelle avait une approche globale des engagés[4]. Saint-Thomas aurait ainsi participé au processus d’une mutuelle « intégration ».

Il est vrai qu’en 1863, au moment où la chapelle Saint-Thomas voit le jour, les enjeux étaient principalement économiques. Ce qui importait c’était le nombre « de bras » sur les plantations[5]. Mais dans cet espace religieux, se tissaient des relations prometteuses. À sa manière, Saint-Thomas a apporté sa pierre au processus de rencontre de gens venus de différents horizons. Elle se serait inscrite dans le souffle d’une culture en construction, la culture créole.

Il ne s’agit pas ici d’enjoliver l’histoire. Dans notre histoire coloniale, la période de l’engagisme tout comme celle de l’esclavage, est imprégnée de son lot de souffrances incontestables. Des hommes ont été traités de manière inhumaine par d’autres hommes[6].  Au lendemain de la sombre histoire de l’esclavage, la chapelle Saint-Thomas a sans doute semé des graines pour un vivre-ensemble : une société créole. Les pères jésuites avaient d’ailleurs observé sa progression, en ce qui concerne la langue, dans diverses paroisses. Voilà ce que dit le père Pierre Antoine Marqués à ce propos dans un rapport datant du 27 juillet 1888 :

 

« L’immigration indienne a cessé. Les Indiens de notre île arrivés depuis de longues années de leur pays natal ont appris le créole. Presque tous possèdent suffisamment cette langue pour comprendre et être compris. Au lieu donc de venir comme autrefois exclusivement à St Thomas pour remplir leurs devoirs religieux, ils vont ordinairement à l’église la moins éloignée de leur demeure. Cependant la chapelle St Thomas n’est pas déserte. Tous les dimanches à la messe de 4 heures elle est pleine de monde mais non pas pleine d’Indiens. Ceux-ci y sont moins nombreux que les Créoles »[7].

 

 

Façade de Saint-Thomas des Indiens, donnant sur la rue Monseigneur de Beaumont.

Façade de Saint-Thomas des Indiens, donnant sur la rue Monseigneur de Beaumont.

 

Il y a un travail de recherche historique approfondie à continuer pour apporter les nécessaires lumières sur cette histoire qui nous est commune. Nous ne pourrons pas ignorer les zones sombres. N’espérons pas non plus trouver toute la lumière mais nous pouvons créer les conditions pour assumer ensemble notre histoire avec ses souffrances, ses silences et ses beautés.

En son chœur, la chapelle Saint-Thomas a réuni des hommes, des femmes de cultures différentes. Sur l’Île Bourbon de la fin du 19è siècle, alors que tout aurait présagé du contraire, elle a vu le possible d’un vivre-ensemble. Ne pourrait-elle pas rouvrir ses murs pour continuer et améliorer cette construction ?

 

Une unité riche de sa diversité…

 

Dans un climat national et international où les peurs de la différence peuvent être attisées, où tout un chacun peut à tout moment être la proie de propos xénophobes, de replis communautaristes, la chapelle Saint-Thomas pourrait contribuer à recueillir l’expérience du vivre-ensemble réunionnais. Il n’y serait pas question de se donner comme modèle mais de porter la conviction que l’unité s’enrichit de l’apport de la diversité. Forte de son expérience, Saint-Thomas saura trouver les mots pour proposer des alternatives aux replis et aux crispations identitaires. Elle serait fière de pouvoir apporter sa pierre à ce travail d’approfondissement et de prise de conscience de notre richesse. Elle attend pour cela qu’on lui en offre les moyens, afin qu’elle puisse mobiliser des forces nouvelles pour une Réunion dynamique, solidaire et ouverte.

En ses murs, une histoire nouvelle peut s’écrire, un esprit nouveau peut souffler : un chantier s’ouvre à nous. Il comporte divers domaines : linguistique, anthropologique, sociologique, philosophique, psychanalytique, religieux, théologique, littéraire, artistique… Il y a encore de la place pour de nombreux ouvriers. Un lieu comme celui de Saint-Thomas ne serait pas de trop. Ne pourrait-il pas renaître de ses ruines et offrir cet espace de recherches, de rencontres dont notre diversité culturelle a besoin ? L’enjeu est notre unité dans sa diversité.

 

 

Dominique JOSEPHINE

 

[1] Cf. Le Livre Ézéchiel 37, 1-14.r

[2] Cf. le blog dpr974, Naufrage au cœur de la ville, 3 février 2011.

(https://dpr974.wordpress.com/2011/02/23/naufrage-au-coeur-de-la-ville/).

[3] « Paroli », dans la langue créole ce mot désigne « la façon de parler, l’accent, le langage ».

[4] Cf. Stéphane NICAISE, Les missions jésuites dans l’Océan Indien, Madagascar, La Réunion, Maurice, Lessius, 2015, pp. 34-39.

[5] Cf. Raoul LUCAS, Bourbon à l’école, 1815-1946, Océan Éditions, 20062, p.195.

[6] Cf. par exemple, le livre de Jean-Régis RAMSAMY, Abady EGATA-PATCHÉ accuse : L’engagisme a été un crime contre l’humanité, Épica, 2016.

[7] Stéphane NICAISE, op. cit., p. 38.


Ecoutons Charlesia Alexis chanter Pei Natal car le propos reste d’actualité quand les témoins de la tragique histoire des Chagos disparaissent progressivement. Ainsi en est-il de Charlesia, née en 1934 à Diego Garcia, installée contre son gré à Maurice en 1967 et décédée à Crawley, en Grande-Bretagne en 2012.

C’est cette chanteuse et cette chanson emblématique de la souffrance et du combat des Chagossiens que nous suivrons à travers une mise en perspective et une lecture sélective du roman Le silence des Chagos de Shenaz Patel (1), paru en 2005.

Charlesia Alexis : une grande figure de femme par sa détermination à chanter les Chagos et à dénoncer, avec ses compatriotes, la spoliation insoutenable dont ont été victimes les Chagossiens expulsés de leurs îles de 1967 à 1973. Par traîtrise. En effet, Les Chagos, laissées pour compte de l’histoire de la guerre froide et de l’Indépendance de Maurice (en 1968), restèrent sous tutelle britannique et furent cédées en bail aux USA qui établirent à Diego Garcia la plus grosse base militaire américaine pour la défense du monde depuis l’Océan Indien. Voilà donc 50 ans que les Chagossiens ont été expulsés des îles Diego Garcia, Salomon et Peros Banhos et déportés à Maurice pour la plupart ou aux Seychelles (2).

 

Couverture du livre Le Silence des Chagos de Shenaz Patel, ed. de L'Olivier, Le Seuil, 2005

Couverture du livre Le Silence des Chagos de Shenaz Patel, ed. de L’Olivier, Le Seuil, 2005

 

C’est la voix des Chagossiens que nous donne à entendre Chenaz Patel, journaliste et romancière mauricienne dans Le Silence des Chagos. Et en particulier celle de Charlesia qui, dit-elle, « en apprenant que j’écrivais des romans, m’avait fait promettre qu’un jour, je raconterais aussi son histoire à elle » (3). Par sa dédicace, l’auteure rend hommage « A Charlesia, Raymonde et Désiré, qui m’ont confié leur histoire [et à] tous les Chagossiens, déracinés et déportés de leur île, au profit du « monde libre » ». Cependant, si pour déchirer le silence entretenu par les gouvernements sur le malheur des Chagossiens, elle s’appuie sur leur témoignage, la journaliste fait œuvre de romancière par le traitement des personnages essentiels et relais de parole, par le dispositif romanesque et par l’écriture. Son récit, dont l’unité se construit autour de Charlésia, se place dès les premiers pages sous le signe de Pei Natal et peut se lire comme une forme d’ample modulation de cette composition nourrie de la tradition mais « composée et chantée par les Chagossiens en exil à Maurice« .

Voici le premier couplet de cette chanson, tel qu’il apparaît dans le roman. Tel qu’on peut l’entendre sur le CD Charlesia, La voix des Chagos (4) enregistré en 2004 par le Pôle des Musiques Actuelles de La Réunion ou au final du film Stealing a Nation de John Pilger.

Létan mo ti viv dan Diégo / Quand je vivais à Diégo

Mo ti kouma payanké dan lézer / J’étais comme un paille-en-queue dans les cieux

Dépi mo apé viv dan Moris / Depuis que je vis à Maurice

Mo amenn lavi kotomidor / Je mène une vie de bâton de chaise

Voilà qui oppose vivement les espaces/temps et les modes de vie développés dans le roman.

A Maurice, les Chagossiens vivent péniblement dans les quartiers misérables de Port Louis. Qu’il s’agisse des premiers exilés de 1967 telle Charlesia, des derniers débarqués du Nordvaer en 1973 après une rapide évacuation manu militari, ou de leurs descendants dans les années 90 sur lesquelles s’achève le livre. Ils mènent une vie de gens de peu en manque d’argent, de subalternes, « d’ilois » mal intégrés à la Nation mauricienne. Eprouvés dans leur dignité et leur identité, ils souffrent et vivent dans le souvenir des Chagos.

 

Jaquette du CD Charlesia, la voix des Chagos, P.R.M.A de La Réunion, 2004(4)

Jaquette du CD Charlesia, la voix des Chagos, P.R.M.A de La Réunion, 2004(4)

 

« Quand j’étais à Diego, j’étais comme un paille en queue dans le ciel » chante Charlesia. En effet, les Chagossiens se sentaient bien dans leurs îles. Ils y menaient une vie proche d’une nature généreuse en poissons, rythmée par le travail aux cocoteraies, par le passage des bateaux de ravitaillement pour les produits de première nécessité comme le riz, et par les ségas du samedi. Une vie simple, paisible, avec ses joies et menus plaisirs.

Si cette représentation de la vie chagossienne peut sembler avoir quelque chose d’un âge d’or, si les rapports de dépendance économique et de sujétion à un Administrateur de cette population en grande partie descendante d’esclaves malgaches et mozambicains puis engagés venus d’Inde travaillant pour le compte de la Chagos-Agaléga Corporation sont seulement esquissés dans le texte, c’est aussi que la tragédie du déracinement brutal a laissé des blessures profondes. D’où cette nostalgie dont la romancière se fait porte-parole, ce ton de « la souvenance » plus douloureuse que le souvenir, voire l’idéalisation possible d’une réalité « enjolivée » peut-être, se demande Désiré, représentant de la première génération de Chagossiens nés dans l’exil. Celle évoquée avec tendresse et inquiétude à la fin de Pei natal :

Sagrin mo éna dan léker / Mon coeur est plein de chagrin

Get mo piti ki pé lévé / Voyez mon enfant qui grandit

Get piti ki apé lévé / Voyez les enfants qui grandissent

Pa kone péi natal so mama / Sans connaître le pays natal de leur mère

 

Il y a 50 ans les Chagossiens étaient expulsés de leur pays natal.

Il y a 50 ans les Chagossiens étaient expulsés de leur pays natal.

 

De cette vie simple et fraternelle, le roman souligne le goût pour les ségas du samedi soir qui faisaient exploser les tambours et entendre la voix de Charlesia. En accordant une place appréciable aux pratiques musicales traditionnelles des Chagos, Shenaz Patel révèle un monde, un mode d’être au monde et des parentés avec les sociétés créoles de l’Océan Indien, par le peuplement, l’usage du créole, le rythme trépignant du séga (4) et des tambours auxquels un hommage est rendu à travers Bat ou tambour, Nezim (…) Wiyem alé.

Le roman contribue donc à témoigner d’un patrimoine menacé par la disparition d’un mode de vie. Cependant, avec l’évocation du makalapo au son prémonitoire et la reprise du séga La zirodo, chanté par Charlesia avant son départ, Shenaz Patel renforce la dimension littéraire de son œuvre. Comme le jeune homme de la chanson, abandonné à son sort par le Capitaine La Giraudeau, Charlesia, venue à Maurice pour faire soigner son mari malade, ne pourra regagner Diego car il n’y a plus de bateau-retour. La détresse et le poids de malheur qui l’accablent sont alors placés avec pudeur dans les mots repris de la chanson.

Pour les Chagossiens, la prise de conscience de la tragédie se fera de manière progressive alors que le dispositif romanesque est lui plus lourd de signes donnés en surplomb par la romancière. D’où l’écriture de ce texte qui s’ouvre et se ferme par une mise en perspective de l’Indépendance mauricienne et du drame des Chagos. Et la douloureuse prosopopée du Nordvaer, ce bateau qui se charge des souffrances de ceux qu’il a transportés. Finalement, c’est par la voix de Charlesia que Shenaz Patel résume l’histoire des Chagos piégées par les gouvernements. C’est elle qui dit à Désiré : « Anglais et Américains avaient arrangé leur affaire. Et Maurice n’a rien fait pour nous défendre. Trop contente d’avoir son indépendance. » C’est elle qui révèle le mensonge des Anglais qui ont voulu faire croire aux Américains que les Chagossiens étaient des « saisonniers » alors qu’ils habitaient les îles depuis le XVIIIème. Ils n’étaient donc pas ces « Tarzans et Vendredis » mentionnés dans une note officielle -datant de 1966- citée ironiquement par la romancière. Et depuis, Diego est devenue une puissante base militaire américaine – ou « Baz naval » selon la chanson – d’où partent les B52 avec leurs bombes meurtrières. Tout est dit dans ces mots que le roman emprunte au poète Charles Ducasse « Diego amour / Diego amer / Diego à mort… ».

Flottille de bombardiers B52 sur la base U.S de Diégo Garcia.

Flottille de bombardiers B52 sur la base U.S de Diégo Garcia.

Quant aux luttes des Chagossiens, elles sont esquissées seulement à la fin de l’œuvre. « On s’est beaucoup battus » (…) pour essayer d’être rétablis dans nos droits » dit Charlesia à Désiré en rappelant le combat des militantes, les manifestations, la prison et les matraques de la police, cette dernière évoquée également dans Pei natal. Si, dans les années 80, une « maigre compensation » – désignée « larzan lil Diego » dans la chanson – (5) est « versée par la Grande-Bretagne à Maurice« , selon Charlesia, elle piège encore les Chagossiens, qui par ignorance signèrent des documents indiquant qu’ils renonçaient au retour dans les îles. D’où les mots de Charlesia à Désiré et aux nouvelles générations : « il faut continuer à lutter« , mots accordés à l’appel lancinant de Pei natal.

 

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Nou avoy nou mesaz dan lé mond / A envoyer notre message à travers le monde

Voilà 50 ans de souffrances et de luttes qui, fédérées en 1983 par Olivier Bancoult du Mouvement Réfugiés Chagos (MRC), avaient été soutenues dès le début par des femmes Chagossiennes déterminées telles Rita Elysée Bancoult, Lisette Talate et Charlesia Alexis. Depuis les années 90, la lutte a pris une tournure plus juridique, a été relayée par d’autres mouvements, a rencontré d’autres obstacles et développements qu’on peut suivre à travers de nombreux sites, productions musicales, films et documentaires consacrés aux Chagos.

Elle a fédéré des solidarités dans le monde et à La Réunion (6) où les militants ont été accueillis, de même que les Tambours Chagos et Charlesia elle-même, qui a chanté lors d’un kabar en 2004. Cette cause chagossienne a pris aussi une forme plus médiatique, populaire et sensible à travers les réseaux, la littérature et la musique (7). Quant au retour au pays natal, s’il reste encore un rêve et un but, il faut souligner la haute portée affective et symbolique du « voyage historique » d’une centaine de Chagossiens autorisés à revoir leurs îles quelques jours en 2006. On peut en trouver des traces poignantes par exemple dans le film Unforgotten Islands, Chagos ou la mémoire des îles, réalisé par Michel Daëron en 2010, et une interprétation très pudique dans la courte BD Péis natal de Michel Faure et Christophe Cassiau-Haurie qui reprend la chanson Pei natal (8).

Le bail de 50 ans, qui liait Américains et Britanniques et qui s’achevait le 30 décembre 2016, ayant été reconduit pour 20 ans, qu’en sera t-il de la cause des Chagossiens ? Il faut encore écouter Charlesia Alexis chanter Pei Natal.

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Done moi la min krié / Aide-moi à crier

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Nou avoy nou mesaz dan lé mond / A envoyer notre message à travers le monde

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Shenaz Patel : journaliste et romancière. Outre des nouvelles et pièces de théâtre, a publié les romans : Le Portrait Chamarel, 2002 ; Sensitive, 2003 ; Le silence des Chagos, 2005 ; Paradis Blues, 2014. A participé au film de D. Constantin Diego L’interdite et au CD Charlesia La voix des Chagos, PRMA, 2004. A réalisé avec Laval NG une BD sur l’histoire de Paul et Virginie.
  2. Ils furent 1500 à 2000 à être déportés. Ils forment aujourd’hui une communauté d’environ 8000 personnes. Avec le passeport britannique, à partir de 2002 certains Chagossiens se sont installée en Grande-Bretagne .
  3. Article de Valérie Magdelaine Andrianjafitrimo www.revue-silene.com/f/index.php?sp=comm&comm_id=33
  4. Ce CD(label Takamba) paru en 2004, a été enregistré par une équipe du PRMA de La Réunion, sous la Présidence de D. Carrère, la direction de A. Courbis, avec l’ethnomusicienne Fanie Précourt, et la participation de Philippe de Magnée (pour le son) et de Shenaz Patel. Dans le livret d’accompagnement du CD, Fanie Précourt propose une analyse de la tradition musicale chagossienne. Pour le mot « séga » (à ne pas confondre avec le séga réunionnais), il est écrit : « A la différence du « séga typique » mauricien et du « maloya » réunionnais, le séga chagossien était dansé en gardant les deux pieds bien à plat sur le sol ». http://www.runmuzik.fr/#patrimoine/

Reproduction de la jaquette du CD avec l’aimable autorisation de Mme E. Sindraye directrice du PRMA.

  1. Pour éclairer la chanson, il faut se rappeller les conditions très misérables de vie des Chagossiens, qui avaient tout perdu. La compensation étant versée à Maurice, ils durent encore lutter et furent encore piégés.
  2. La cause a été relayée en particulier à La Réunion par le Comité Solidarité Chagos Réunion (CSCR).
  3. Parmi une production nombreuse, on peut citer des références accessibles sur la toile :

 Diego l’interdite, film de David Contantin (avec la participation de Shenaz Patel), 2002

https://vimeo.com/34618354

– Stealing a Nation, film de John Pilger, 2004

http://johnpilger.com/videos/stealing-a-nation

– Unforgotten Islands, Chagos ou la mémoire des îles, film de Michaël Daëron (version longue et extrait)

http://video-streaming.orange.fr/tv/unforgotten-islands-chagos-ou-la-memoire-des-iles-de-michel-daeron-2011

https://www.youtube.com/watch?v=BUKslafQ9xU

Pour la musique, voici quelques références accessibles parmi d’autres : Les Tambours Chagossiens avec Lisette Talate, Mimose et Cyril Furcy, Ton Vié, Cassiya, Bam Cuttayen, Menwar, Ras Natty Baby, Tiloun, etc.

  1. Péis natal de Michel Faure et Christophe Cassiau-Haurie, Musiques créoles, Centre du Monde éditions. Dans cette BD, la chanson est interprétée par Olivia, personnage symbolique.

 

« Église de Cilaos »

« Église de Cilaos »

Ceci constitue la suite et fin de notre article sur le Petit Séminaire de La Réunion. Christian Fontaine, ancien élève du Petit Séminaire, s’est prêté de bonne grâce à l’interview réalisée par DPR 974. Nous l’en remercions bien vivement.

Question : Tu arrives à la fin de ta scolarité au Petit Séminaire. As-tu toujours l’intention de devenir prêtre ?

Réponse : Non, absolument pas ; je crois que j’ai lentement mûri la décision de ne plus continuer dans cette voie. J’écris alors à mes parents pour leur dire mon intention de changer d’orientation et leur demander leur avis. Ils me répondent qu’ils me comprennent tout à fait.

Si les curés, de leur côté, connaissent ma décision, (je suppose qu’ils ont dû lire ma lettre, car les lettres des séminaristes étaient systématiquement lues) ils ne réagissent pas ouvertement : ni demande d’explication, ni réprimande. Ceci s’explique, peut-être, par l’arrivée d’un nouveau directeur de l’institution, le père Bail (2) qui est plus jeune que le père Berthou qu’il a remplacé. Il a une autre vision de l’institution, est plus ouvert sur l’extérieur : je n’en veux pour preuve que les spectacles, les représentations théâtrales que les petits séminaristes vont donner dans les paroisses…Donc, pas d’éclats ni de reproches…

Reste le problème de trouver un Lycée où m’inscrire, à St-Denis ou au Tampon (à l’époque les deux seuls lycées de l’île). Je ne suis pas seul. Nous sommes plusieurs à quitter le Petit Séminaire. Je pense que nous nous sommes concertés et que nous étions tous d’accord pour choisir le Lycée du Tampon. Mon père va donc voir M. Hibon de Frohen, le proviseur. Celui-ci est apparemment heureux de notre arrivée et fera tout pour créer la section de grec qui lui manquait. Nous pouvons donc poursuivre nos études avec les mêmes matières qu’au Séminaire.

Q : Pour quelle raison as-tu renoncé à continuer vers la prêtrise ?

R : Pour plusieurs raisons. La raison déterminante est que je me rends parfaitement compte que je n’ai plus la vocation, si tant est que je l’aie jamais eue. Je ne me vois pas devenir prêtre, et les jeunes filles ne me laissaient pas indifférent. D’autre part j’en ai assez de la vie au Séminaire, des corvées, des punitions corporelles, de certains contrôles et de certaines hypocrisies.

Depuis 5 ans j’ai aussi souffert de l’éloignement d’avec ma famille. Les vacances où je pouvais retrouver ma famille posaient également problème, n’étant pas calquées sur celles de l’Enseignement public : on reprenait tôt en janvier, alors que les autres ne recommençaient qu’en mars ; en juin, nos vacances étaient plus longues que celles du Public. J’étais toujours un peu en porte-à-faux par rapport à mes frères et mes sœurs… (Les jeunes prêtres arrivant de France étaient aussi sensibles à cet éloignement de leur famille. Cf. la lettre d’un jeune prêtre

« zoreil » adressée à l’évêque de Saint-Denis en décembre 1928 : « … Monseigneur, on a beau quitter son pays pour l’amour du Bon Dieu, il n’en reste pas moins vrai que la douleur des séparations vous mord quelquefois au cœur lorsque vous arrivez en un pays où vous ne connaissez personne et où vous n’êtes pas connu… »

 

« la route de Cilaos »

« la route de Cilaos »

 

Q : Tu parles d’éloignement, d’isolement, mais ton père avait une auto, il aurait pu venir te voir, et puis il avait le téléphone, le courrier…

  1. Cilaos était – est toujours un peu – le bout du monde pour les Réunionnais. Mon père avait certes une vieille Peugeot 203, mais qui n’aurait jamais pu faire le trajet dans ces montagnes aux interminables lacets (Ceux de la Plaine des Palmistes, ceux de la Plaine des Cafres, puis, pour couronner le tout, ceux de Cilaos). Je n’étais pas le seul dans cette situation. (Il y avait bien pire : François Grondin, par exemple, originaire de Salazie, passait, à pied, par le Cap Anglais, empruntait un sentier de cabris sauvages, accompagné d’un parent qui l’aidait à transporter sur des kilomètres et des kilomètres ses bagages pour venir à Cilaos.)

Pour ce qui est du téléphone, à l’époque, on n’était pas encore à l’ère du portable où l’on peut téléphoner cinquante fois par jour pour la moindre raison ou sans raison aucune, pour le plaisir de bavarder. À l’époque le téléphone était rare (Combien de téléphones y avait-il à Cilaos à l’époque ? un ? deux ? Celui de la Mairie ? Celui de la postière ?) et ne servait que pour les grandes occasions, pour annoncer un décès par exemple…

Q : Mais tu avais quand même la possibilité d’écrire à tes parents ?

R : Bien entendu. Cela se faisait régulièrement (on nous incitait d’ailleurs à le faire), mais on ne pouvait se permettre d’exprimer notre sentiment profond sur tel ou tel professeur et sur ses méthodes « novatrices » en matière pédagogique. Je me souviens de la raclée magistrale qu’un élève de 5e a reçue pour avoir écrit noir sur blanc ce que tout le monde pensait tout bas d’un professeur. Il a été tout de suite après renvoyé avec armes et bagages dans ses foyers. Que faire alors ? Alors les Séminaristes s’autocensuraient comme les soldats de 14 qui affirmaient qu’au front tout allait pour le mieux…Certains anciens du Séminaire m’ont raconté qu’ils faisaient passer subrepticement le courrier vers l’extérieur par des élèves externes, natifs de Cilaos et en retour ces derniers étaient récompensés par du chocolat par exemple. En fait, on ne devait pas outrepasser certaines règles dites ou non dites. Dura lex, sed lex !

Q : Tu es donc allé au Lycée du Tampon, mais au Tampon, tu n’es pas beaucoup plus près de ta famille…

R : C’est vrai, mais je suis quand même en famille. Je vis chez une tante, Lucida Fontaine, veuve et institutrice, qui m’a accueilli comme son fils et m’a hébergé pendant 2 ans. Chaque week-end je pouvais rentrer à la maison si je le voulais.

Q : Ton isolement au Séminaire était-il total ? N’avais tu pas des copains à qui te confier ?

R : Certes, si la vie a été un peu plus agréable, c’était principalement à cause des camarades : ensemble nous nous défoulions grâce au sport (souvenons nous de l’adage latin : « Mens sana in corpore sano »), aux jeux au Trou Pilon, aux randonnées à la Roche merveilleuse, au Piton des Neiges, au Bras Sec… C’est comme cela que des amitiés se sont affirmées : vers mes 15 ans, j’apprends à mieux connaître un jeune séminariste, originaire de Cilaos, Dominique P. qui me prend en amitié et me fait connaître sa famille. Il vient aussi chez moi pendant les vacances. C’est chez lui que je bois pour la première fois le vin de Cilaos que son père fabriquait, à partir du fameux raisin « Isabelle » qui, paraît-il, rendait fou. Dominique P. se destinait à la prêtrise. Il a fait un an au séminaire de Dax, mais est bientôt rentré à la Réunion, ayant compris qu’il n’avait pas la vocation.

Q : N’y avait-il pas, parmi les prêtres, les enseignants, quelques uns plus compréhensifs que d’autres ?

R : Bien entendu : Le P. Mayer, par exemple, m’a marqué qui tenait à manger la nourriture des Séminaristes et non celle réservée à «  l’encadrement ». Je me souviens aussi d’un laïc, d’origine suisse, Paul Jubin, professeur de mathématiques et excellent pédagogue. Je n’ai pas non plus oublié le père Ritter qui m’a donné le goût du français. Et deux anecdotes me reviennent ici en mémoire qui témoignent que nous avions parfois de bons moments.

« Le bureau des professeurs du Séminaire »

« Le bureau des professeurs du Séminaire ». Coll. E. Boulogne.

 

Q : Lesquels?

R : Nous finissions parfois   par oublier notre isolement, car les prêtres s’efforçaient de nous cultiver par différents moyens. Nous allions de temps en temps au cinéma dans la salle qui était en dessous du Séminaire. C’était l’enthousiasme quand on nous annonçait, par un dimanche après midi pluvieux, qu’on allait nous y conduire. On nous invite un jour à voir « Quand passent les cigognes… », un superbe film de Mikhaïl Kalatozov (1957). Quand Tatiana embrassait Alekseï, le Père Ritter fermait les yeux et demandait à un élève de lui dire quand cela se terminerait. Ses voisins se faisaient alors un malin plaisir de ne rien lui dire et le brave Père Ritter gardait les yeux fermés bien plus longtemps que nécessaire ! Est-il besoin de préciser que les films étaient à l’époque bien innocents par rapport à ceux d’aujourd’hui ?

Une autre fois nous sommes allés voir la prestation d’un acteur qui déclamait des poésies parfois toutes nouvelles pour nous. On restait bouche bée en l’écoutant déclamer entre autres poèmes « Le hareng saur » de Charles Cros.

Une autre anecdote m’a concerné directement : je me souviens d’une fête paroissiale sur la place de l’église, où nous pouvions aller après la messe. Mon seul problème était que je n’avais pas un sou vaillant. Le père Berthou, voyant mon air déconfit, s’enquiert de ma situation : « As-tu un peu d’argent ? » Je lui répondis négativement. Il sortit alors une petite somme de sa poche et me la remit. Je n’en revenais pas. J’étais heureux. Je pouvais faire comme les autres : m’acheter une boisson, jouer aux petits chevaux. Je mise alors une petite somme et je gagne. La somme était multipliée par deux ou trois. Je mise à nouveau et je gagne encore. Tous les joueurs sont épatés et je continue de jouer…Est-ce utile de préciser que la chance tourne et que je me retrouve  Gros-jean comme devant ? Cela m’a servi de leçon et je ne suis jamais devenu « accro » aux jeux de hasard.

Q: Qu’est à présent devenu le Séminaire ?

R : Il a fermé en 1972, six ans après mon départ. Peut-être parce que sa « rentabilité » en nombre de prêtres était insuffisante. Dans les années 1990 certains locaux ont été utilisés par un restaurateur, puis par des associations locales. À l’heure actuelle l’ensemble est dégradé et les derniers incendies n’ont rien arrangé. Il n’y a que peu d’espoir d’une restauration. Une association des anciens a été autrefois créée, je crois, par le Père Maxime Grondin, un enfant de Cilaos (1911-1997). Ces dernières années, je retrouve régulièrement les anciens avec l’association présidée par Jean-Bernard DEVEAU. Notre but serait, outre la rencontre annuelle, de ne pas perdre tout ce patrimoine et nous avons en projet d’écrire nos mémoires pour nos enfants, ce qui ne serait déjà pas si mal.

Notes :

 

  • Le P. Michel Bail est né en 1929 (France) et décède en 2009 en France.
  • Le Père Berthou, né en 1904 (France) arrive à Cilaos en 1927. Décédé vers 1980 en France.

Le Petit Séminaire de Cilaos (1918 –1972) est issu de l’école presbytérale fondée en 1913. Il a été construit sous la direction du Père Teigny. Pendant plus de cinquante ans, il a formé de futurs prêtres et aussi de futurs cadres pour la Réunion. Christian Fontaine y a effectué ses études en tant que collégien de 1961 à 1966. Il nous fait part ici d’une expérience enrichissante. C’est un témoignage personnel intéressant qui ne prétend pas à l’exhaustivité.

1960. Je viens d’avoir 10 ans. Je sais que je dois quitter Sainte-Suzanne dans l’est de l’île pour continuer mes études au Petit Séminaire de Cilaos (1), afin de devenir prêtre. Certes je sers la messe tous les matins comme enfant de chœur. Je suis aussi parmi les meilleurs élèves du Cours Moyen, ce qui est gage de réussite. Et puis toute bonne famille chrétienne ne doit-elle pas penser à donner un prêtre à l’église? Mais est-ce là mon souhait profond ou celui du curé de ma paroisse ?
Toujours est-il que le Père LENALIO en parle à mes parents et que mon trousseau se prépare. La pension que mes parents doivent payer au Séminaire se monte à 10 000 francs CFA/mois (2). Mon père, « employé de culture » dans une grosse société agricole du Nord-Est (la Société A. BELLIER) gagne  environ 80.000 F CFA par mois et bénéficie surtout  de divers avantages : maison de fonction, garçon de cour…Ce qui fait qu’on vit assez bien Ma mère ne « travaille » pas, mais gère par contre une maisonnée de sept personnes.
Je ne garde pas beaucoup de souvenirs de mon état d’esprit à cette époque. Je ne dois pas beaucoup m’opposer à tout départ de ma famille, puisque pouvoir continuer dans une bonne école est un gage de réussite pour l’avenir.

Le Cilaos d’aujourd’hui.

Le Cilaos d’aujourd’hui.

Le grand départ
En septembre 1961 je laisse mes deux sœurs, mes frères ainsi que mes parents pour ne les retrouver qu’en décembre. Là-haut, dans les montagnes du cirque de Cilaos je découvre un monde nouveau, des tas de jeunes que je ne connais pas, mais les liens se tissent vite. On me montre le dortoir, mon lit (j’ai apporté mon matelas et d’autres affaires personnelles) et mon armoire.
Les nouveaux ont tout à apprendre : le réveil à 6 h, le lit que l’on fait le matin, la toilette à l’eau froide, la salle d’études où l’on fait ses devoirs, la messe quotidienne, le petit déjeuner, la corvée de nettoyage des divers lieux de vie, préaux, salles de classe, chambres des prêtres, vaisselle.
La vie s’organise au fil des jours. Sympathies ou antipathies vont naître. Les anciens sont là pour aider les plus jeunes. C’est ainsi que je fais la connaissance d’un autre homonyme, de six ou sept ans mon aîné, venant de St-Joseph, qui sera plus tard le Père Christian FONTAINE, aujourd’hui disparu et que chante Daniel WARO : « Mon dalon la désot la vi !» Ce Christian FONTAINE-là était un sacré boute-en-train.

A) La vie au Séminaire.

Les corvées
Tous les matins chacun a une corvée à assurer, car la propreté des lieux doit être parfaite. Cette semaine je m’occupe du préau intérieur : brosse coco (3) sous le pied, j’essaie de faire reluire le sol rouge. C’est sous ce préau que, patins à roulettes sous les pieds, je défie les camarades à la course, les jours sans école (jeudi et dimanche). Telle autre semaine, c’est la « plonge ». En cuisine, des piles d’assiettes à plonger dans des bassines d’eau chaude, voire brûlante : je ne tiens pas à m’ébouillanter et chaque assiette est tenue du bout des doigts dans la grosse bassine. Un autre copain essuie l’assiette. Cela devient un jeu de ranger tout ça dans les placards sans les casser. Car autrement gare aux reproches du responsable. Je me souviens un jour d’avoir perdu une cuillère lors d’une sortie au lieu-dit « Le Pavillon » et j’ai été harcelé pendant plusieurs jours par le Père HAUCK pour cette cuillère perdue. C’est vrai qu’il était l’économe et un sou à cette époque, c’était un sou.

Christian Fontaine à l’époque où il entrait au Séminaire.

Christian Fontaine à l’époque où il entrait au Séminaire.

Que mange-t-on quotidiennement ?
Il me reste peu de souvenirs concernant les repas : je me souviens que nous avions parfois des pistaches (des cacahuètes) au dessert…Quand le camion du Séminaire, un Renault « 2 tonnes », sentait le « sounouk », on savait qu’on allait avoir droit à un peu de poisson sec. Peut-être aussi à une poule au pot le dimanche comme du temps d’Henri IV, la soupe les soirs d’hiver. Les enfants ont aussi le droit d’apporter à chaque rentrée des provisions personnelles qu’ils feront durer un certain temps, rangées dans des placards spéciaux : tablettes de chocolat, lait en tube, ou paquets de bonbons. Il est certain aussi que les prêtres avaient droit à une autre cuisine que celle de leurs élèves. Le soir, après le dîner, ils prenaient une tisane à base de « faham » (4)…Je crois me souvenir que le préfet de discipline, le Père MAYER, surveillant notre réfectoire, prenait le même repas que nous. Il y tenait…

Chaque repas débute (et finit également) par une petite prière. Une lecture s’ensuit, dans le silence, pendant que les séminaristes commencent à se restaurer. Il m’arrive de lire d’une voix « recto tono » la vie du Saint du jour devant les camarades. Le silence est ensuite rompu et l’ambiance devient plus animée.

Le bruit courait qu’avant d’être prêtre, le père MAYER avait été marin, mais qu’il avait choisi le sacerdoce à l’âge adulte. J’ai gardé une bonne image de lui. Il assurait la surveillance des élèves au Trou Pilon (5), lisait son bréviaire en déambulant le long du petit chemin qui dominait notre aire de jeu. Mais il pouvait aussi sévir…

Travail scolaire et méthodes pédagogiques

Qu’apprend-on dans cette école ? On commence le latin en 6e, le grec en 5e.
La première leçon de grec me noue la gorge et j’ai peur qu’on me demande de lire ces signes qui me paraissent cabalistiques. Comment cette terreur se résorbe-t-elle ? Quand je saisis que alpha (ά) se lit « a » et gamma (γ) donne le son « gue » et les deux ensemble font « ga » (γά). Ce n’est donc pas du chinois, ouf ! Mais le Père WILLER n’a jamais deviné mon désarroi.

Latin : que dire de l’apprentissage du latin sinon qu’à l’âge adulte il ne m’en reste plus grand-chose ? Mais lorsque mes enfants ont fait du latin au collège, j’étais heureux de les aider à trouver le sens des textes qu’ils avaient à traduire. Je ferai du latin et du grec jusqu’en terminale bien que je quitte le Petit Séminaire après la 3e pour aller au Lycée Roland GARROS au Tampon.

Les mathématiques : Le seul enseignant qui me marque favorablement dans cette matière est Paul JUBIN, qui nous arrive de Suisse avec femme et enfant. Le calcul mental a sa place avec ce professeur et l’élève est stimulé de manière positive et non par la menace de la baguette. Cela me changeait d’un autre prof de math de 5e, créole celui-là, Mr L, je crois, qui m’a dégoûté de cette matière. Avec lui pour la moindre erreur c’étaient des coups de règle sur les doigts ou les fesses. Un jour je suis interrogé et mes connaissances sont notoirement insuffisantes. J’ai donc prévu le coup en renforçant mon cuir « fessu » par un portefeuille glissé dans la poche à « ki » (6). Je supporte sans broncher le premier coup de règle, mais le bruit mat révèle ma ruse…La suite se joue, hélas, sans portefeuille. Ce maître était détesté de tout le monde. Il se bagarra un jour avec un élève plus âgé et trouva plus fort que lui. Il était de ces jeunes sans formation pédagogique, qui remplaçaient au pied levé un prêtre en congé en France. Il se prenait très au sérieux, ce qui ne pouvait qu’entraîner des conflits qu’il ne savait gérer.

L’orthographe : l’une des épreuves les plus difficiles à supporter, était la dictée. En Cinquième c’était du ressort du père F. Il passait entre les tables derrière nous et s’efforçait de repérer nos fautes d’orthographe. Point n’est besoin de dire que nous étions crispés, stressés et nous le voyions s’éloigner avec soulagement. À cette époque la faute d’orthographe n’était pas une simple erreur, une lacune qu’il fallait s’efforcer de combler, c’était une Faute, une faute morale, quasiment un péché qui méritait correction : au vu de la moindre faute, la sanction tombait immédiatement. Nous avions droit au châtiment : un douloureux « coup de pince » dans le dos.
La rédaction française : j’aimais en 3e faire de belles rédactions et j’étais parfois assez bien placé en évaluation : j’attendais toujours fiévreusement la note et le commentaire du professeur, le Père RITTER. Il rendait les copies au dernier cours du soir (le séminaire était déjà dans le noir !) et derrière son éternelle barbe blanche il montrait un visage souriant, des yeux pleins de malice, mais il ne fallait pas le fâcher…
J’aimais également lire et j’empruntais des livres à la petite bibliothèque au fond de l’étude. C’est ainsi que je découvris un jour le Tibet, Lhassa et tout un monde mystérieux. Aujourd’hui encore j’adore les reportages sur ce pays de haute montagne, hélas écrasé par les Chinois !

 la page du cahier de grec de Christian Fontaine.

la page du cahier de grec de Christian Fontaine.

La sexualité
En grandissant, notre intérêt s’éveillait pour les jeunes filles de l’école des Sœurs qui n’étaient pas forcément plus sages que nous. Nous n’avions qu’un désir, à la fin de l’adolescence, c’était de les approcher de plus près. Mais les Bons Pères veillaient au grain. Ce n’est pas à eux d’ailleurs que je serais allé confesser mes « mauvaises pensées », je les gardais pour moi. La sexualité était un sujet tabou. Les filles, on ne pouvait qu’en rêver. Nous étions comme des prisonniers qui supportent la vie grâce à des fantasmes. Si un copain avait une jolie sœur dans le collège féminin, il entendait des vertes et des pas mûres.
Les jours de congé, il arrivait que collégiens et collégiennes se croisent en route ou que ces dernières restent assises en haut de l’escalier situé devant le Grand Hôtel de Cilaos pour nous regarder jouer au foot. Nous jouions alors pour elles. Nous écoutions leurs cris, que les bonnes sœurs faisaient vite taire ! Etrange époque ! Si nous devions nous contenter de nos fantasmes, nous pouvions nous rendre compte que tel ou tel curé sortait avec telle ou telle femme du village. Et parfois sans gêne aucune. Il est certain que la sexualité leur posait à eux aussi des problèmes : un « ancien » m’a raconté qu’un curé avait essayé de l’embrasser. Forcément ça l’a marqué et arrivé à l’âge adulte il a pris de la distance avec les curés et l’Eglise.
Le Séminaire était aussi fréquenté par la gent féminine, constituée de bonnes sœurs qui avaient en charge l’infirmerie, la buanderie (Sœur Maxence), la cuisine (Sœur Gertrude) ou un emploi plus qualifié tel que l’enseignement (Mère Geneviève). Un jour un grand de 4e ou de 3e eut la malencontreuse idée d’exprimer son désir sexuel à la sœur qui s’occupait de son dortoir. Inutile de vous dire qu’il fut illico presto expulsé de l’établissement après avoir reçu une raclée en bonne et due forme. Nombre d’entre nous n’avaient en matière de sexe que le self-service comme exutoire… (À suivre)

Christian Fontaine. Élève du Séminaire de La Réunion (1961- 1966).

Notes :
1) Cilaos est un bourg difficile d’accès, enclavé dans un cirque de montagnes au centre de l’île.
2) Le franc CFA (comptoir français d’Afrique) valait deux anciens francs français. Il a été supprimé en 1975 et remplacé d’abord par le Nouveau franc, puis par l’Euro en 1999.
3) La brosse – coco était faite à partir du fruit du cocotier coupé en deux, placé sous le pied et que l’on frottait sur le sol ciré ou encaustiqué pour le faire briller.
4) Le « Faham », orchidée odoriférante dont on faisait des infusions ou qu’on utilisait pour faire des rhums arrangés. Elle est menacée d’extinction.
5) Le trou Pilon est un espace en creux au pied de l’église de Cilaos. Il sert d’aire de jeux aux enfants du bourg. Quand il pleut beaucoup, en saison cyclonique, il se transforme quelque temps en piscine naturelle.
6) Une poche à-ki ou poche à-cul est une poche qui se trouve à l’arrière d’un short ou d’un pantalon.


Le Cri du margouillat, lancé par l’Association Band’ Décidée fête ses 30 ans (1). Et depuis, l’esprit « Margouillat » plane. Son cri s’entend dans diverses productions : étonnant, caustique, insolite, tendre ou agressif… Si, au fil des années, le magazine de bande dessinée s’est transformé, s’il « a changé de gueule, (…) ce n’est pas pour la fermer » (2).

Voilà une revue qui a contribué à fortifier une BD réunionnaise inscrite désormais dans le vaste monde de la BD. Pour nous parler des aventures du « Margouillat », nous avons rencontré Boby Antoir (3), Président de l’Association Band’ Décidée, Rédacteur en chef du Cri du Margouillat, puis directeur de publication des éditions Centre du Monde. Et nous avons eu le plaisir d’écouter un « Rédac’ chef » beaucoup plus bavard heureusement que « Chose », son personnage de BD (4).

 

Entretien avec Boby Antoir

 

  1. Comment est née la BD Le Cri du Margouillat ?

Boby Antoir : C’est tout simple : d’une rencontre exceptionnelle entre des gens qui aimaient la BD et dessinaient déjà. La majorité des premiers dessinateurs du Cri du Margouillat – dont des lycéens et étudiants – se sont rencontrés en 1986 lors d’une exposition « Rock et BD » montée au CRAC par un jeune VAT, Olivier Pradinaud. Et là, l’idée a surgi de faire une revue de BD. On a alors lancé l’Association Band’ Décidée et édité la première revue en juillet 1986. Pour le nom de la revue, on en avait trouvé de marrants. Mais le nom « Margouillat » est apparu comme celui d’un animal emblématique, au cri étonnant. Comme il existait un journal nommé « Le cri du peuple », Le Cri du Margouillat nous ramenait au journalisme.

 

Autour de "Chose", Figures de l'aventure du "Margouillat" par Michel Faure, 2016 (1)

Autour de « Chose », Figures de l’aventure du « Margouillat » par Michel Faure, 2016 (1)

 

  1. Quels sont ceux qui ont accompagné les premières années du Cri du Margouillat?

Boby Antoir : Michel Faure (5), le seul qui était professionnel et avait déjà édité chez Glénat, a été pour nous une sorte de parrain bienveillant. Il nous a soutenus tout de suite. Il nous donnait des conseils. Et il nous confiait des planches qu’on éditait. Il était d’une attention et d’une gentillesse extrêmes pour les dessinateurs. Il a toujours été là. Parmi les auteurs des deux premières années, on peut citer (outre Boby) Appollo, Serge Huo-Chao-Si, Li-An, Goho, Mad, Anpa, Séné, Tehem, Mozesli, etc…

A l’époque, on a été aidés par la municipalité de Saint-Denis qui nous a offert un stand au Salon du livre et de l’image de Saint-Denis. On y a rencontré pas mal d’auteurs de BD qui étaient invités et non des moindres. Et surtout, c’est le public qui nous a rencontrés. On a eu alors son soutien.

 

  1. Et si on faisait maintenant l’histoire des « Margouillats » ? Et des différentes déclinaisons du Cri du Margouillat et productions de l’Association Band’ Décidée ?

Boby Antoir : On a édité d’abord, de 1986 à 2000, Le Cri du Margouillat : un vrai magazine de BD, plutôt humoristique, avec peu de texte. Il y a eu 28 numéros. Et on passe directement au n° 30 pour fêter les 30 ans de la revue ! A partir de 1995, il y a eu adjonction au Cri du Margouillat d’un supplément satirique, Le Marg, avec des dessins en noir et blanc qui illustraient des textes plutôt polémiques et politiques.

En 2000 est né Le Margouillat, un journal mensuel, mixte des précédents et plus polémique. André Pangrani en a été le rédacteur en chef. Ce journal, qui a duré 2 ans, a fini par un gratuit intitulé Elections pestilentielles pour soutenir Chirac face à Le Pen.

Par ailleurs, on a eu besoin d’éditer des albums de nos dessinateurs. Avec la parution des Tiburce de Tehem, en 1996, on a lancé notre maison d’édition qui s’appelle Centre du Monde en reprenant les initiales CDM de notre 1ère revue. On a aussi impulsé l’idée d’un festival BD à La Réunion.

Et quels étaient vos contacts et soutiens pendant ces années ?

Pour l’édito de la revue n° 30 du Cri du Margouillat, j’ai repris les éditos des 28 numéros précédents pour en faire une synthèse et je me dis : quelle tristesse ! J’ai ressassé au fil des années toujours la même ritournelle : on ne nous aide pas suffisamment ! D’où le rythme non régulier, « aléatoire » de nos revues. On sortait quand on avait de l’argent. On vendait plus de la moitié de nos tirages qui étaient de 1 500 à 2 000 exemplaires par numéro. Les rares qui nous aidaient, de très modeste façon, étaient la ville de Saint-Denis, le Conseil Général, le Conseil Régional, la DRAC – à l’époque pour quelques déplacements –, et l’ODT à sa manière…

Je me rappelle les festivals à Angoulême, avec émotion. Même si notre stand était proche des fanzines et donc éloigné des grands éditeurs, de très grands dessinateurs, comme par exemple Moebius, se déplaçaient pour venir dans notre petit coin nous saluer, nous dire « Chapeau ! ».

Finalement, on a déménagé d’un lieu à l’autre. On a cultivé l’art de la débrouille. On n’a pas eu beaucoup de subventions mais, grâce aux éditions du Centre du Monde, on a édité des albums qui ont eu beaucoup de succès comme les Tiburce dont le premier tome a fait l’objet de 6 rééditions de 5 000 exemplaires.

 

Couvertures du Cri du Margouillat n° 26 par Huo-Chao-Si et n° 23 par Tehem

Couvertures du Cri du Margouillat n° 26 par Huo-Chao-Si et n° 23 par Tehem

 

  1. Et depuis les années 2000, où en êtes-vous ?

Boby Antoir : De 2000 à 2010, il y a eu comme une sorte d’essoufflement, un trou (sauf pour la maison d’édition). Vers 2000, il y a des auteurs du Cri du Margouillat qui sont partis (études, service militaire, vie personnelle…). Il y en a qui se sont professionnalisés. On n’avait plus tellement de production. C’était un temps difficile pour l’association.

Le renouveau date des années 2010. Depuis 2 ou 3 ans, il y a une nouvelle dynamique. Ce sont des jeunes qui pour beaucoup sont étudiants des Beaux-Arts et ont envie de dessiner. Il y a beaucoup de filles pour une fois, dont Anjale, Maca Rosee, Emma Cezerac, Anna Vitry, Emelyne Chan, etc… On se rencontre au local. Ils sont toujours très présents. Cette nouvelle génération est épaulée par nous, les vieux. On a sorti le magazine LaboMarg en 2015.

 

  1. Y a t-il un esprit Band’ Décidée ? Un cri, un trait singulier selon les créateurs ?

Boby Antoir : Chacun fait ce qu’il veut. Au Cri du Margouillat, on aime bien que le dessin ne soit pas une simple reproduction réaliste du réel, mais qu’il en soit un aménagement artistique et personnel.

Serge Huo-Chao-Si saisit le réel réunionnais avec une palette large – pouvant être assez érotique – avec des personnages de gueules cassées. Tehem, créateur des gags de Tiburce, fait ailleurs une restitution de décor assez parfaite, mais ses personnages sont des animaux. Le trait de Flo est plus suggestif. Avec un « style girly », elle met en scène des problèmes de femmes avec leurs enfants, leurs mecs, leurs copines. A l’inverse, David propose lui des images de pin-up et fait carrément des dessins érotiques. Dans la BD, il y a aussi cette image-là de la femme. Li-An fait des adaptations de romans ou des portraits de personnages célèbres. Stéphane Bertaud et Ronan Lancelot aiment bien tout ce qui ce qui est style Pokémon, superman, super héros. Hopokop, c’est un peu spécial. Le temps béni des colonies, c’est un peu hard et c’est à lire au second degré ; on peut même essayer le troisième degré ! Hippolyte, il fait tout. Il travaille sur l’Afrique, sur La Réunion aussi. D’autres créateurs usent d’un trait minimaliste, comme Séné dans Zistoir plafon.

Et aussi comme Boby, le créateur de « Chose »?

« Chose », c’est un personnage calme, muet, qui a un bel embonpoint et à qui il arrive sans cesse des histoires absurdes qui sont des mésaventures. C’est un gag récurrent.

 Planche tirée de Sandryon de Appollo et Huo-Chao-Si

Planche tirée de Sandryon de Appollo et Huo-Chao-Si

 

  1. En quoi peut-on parler de BD réunionnaise et dire que le Cri du Margouillat a contribué à fortifier la BD réunionnaise ? Et révélé des talents réunionnais ?

Boby Antoir : Après Potémont, Roussin, Blancher, etc… (6), on voulait mettre en scène La Réunion. La majorité de nos BD sont situées à La Réunion. Avec des personnages ayant des attitudes et des réflexions qui sont bien réunionnaises. Et qui parlent bien souvent en créole. Un créole qu’on a voulu laisser libre du point de vue de la graphie. C’était la règle du jeu. On a repris des personnages légendaires, historiques ou emblématiques de l’île comme le dodo, les esclaves marrons, Saint-Expédit, le Kaniar Way of life, etc…

Vous avez aussi créolisé certains mythes et histoires ?

En effet, on a repris, en particulier Serge Huo-Chao-Si, Appollo, Anpa, des histoires qui ne sont pas de notre patrimoine traditionnel réunionnais comme le Père Noël (Albert Noël), Cendrillon (Sandryon), le naufrage du Titanic (Titanik Pride), les extra-terrestres (Mars Deor), etc…

C’est un peu la réussite du Cri du Margouillat d’avoir fait une BD, même lue en Métropole et qui met en scène tout un monde réunionnais. Et d’avoir révélé des talents réunionnais.

Justement, qu’en est-il de la professionnalisation de certains auteurs du Cri du Margouillat ?

Sont passés par le Cri du Margouillat une pépinière de talents. Des créateurs qui ont fait une œuvre reconnue, éditée ici ou ailleurs. On peut citer Tehem qui a réalisé les séries Tiburce, Malika Secouss (éd. Glénat) et un des derniers Spirou. Parmi ceux qui se sont professionnalisés, il y a aussi Li An qui a réalisé Le cycle de Tschaï (écrit par Jack Vance) chez Delcourt. Appollo et Huo-Chao-Si sont eux édités un peu partout. Ils ont eu le Grand Prix de la critique pour La Grippe coloniale (éd. Vent d’Ouest). Appollo a eu un prix du meilleur scénariste pour son œuvre. Une de ses BD, Ile Bourbon 1730 (coréalisée avec Trondheim), a été traduite en sept langues. Ronan Lancelot a été rédacteur en chef de Fluide glacial et maintenant de Vocable

Couvertures du Cri du Margouillat n° 9 par Li-An et du n° 25 par Flo.

Couvertures du Cri du Margouillat n° 9 par Li-An et du n° 25 par Flo.

 

  1. Qu’est-ce qui fait du Cri du Margouillat une BD ouverte au monde ?

Boby Antoir : Elle traite de sujets généraux, universels, sauf qu’ils peuvent se passer ici parfois. Par exemple les rapports hommes/femmes, la sexualité, la connerie. On rigole beaucoup de la connerie des gens. Il y a aussi des auteurs qui font des histoires de science-fiction, d’aventures détournées de pirates, de mythologies, etc…

Quels sont vos rapports avec les pays de l’Océan Indien ?

On n’est pas enfermés dans l’île. On a vraiment rencontré et amené à nous des auteurs de Madagascar, une mine de dessinateurs doués. Ils étaient très heureux de pouvoir être édités. On a eu des liens très étroits avec eux, en particulier Anselme, Aimérasafy, Rado, tous morts depuis. On a fait également des numéros avec quelques Mauriciens dont Laval N’G qui est un professionnel aussi. Avec Vincent Lietard – de Mayotte – qui a fait un personnage nommé Bao et qui est l’équivalent de Tiburce. On a eu des contacts avec L’Afrique du Sud par des dessinateurs de la revue Bitterkomix. Certains, comme Joe Dog et Conrad Botes, qui travaillent entre autres sur les rapports raciaux en Afrique du Sud, sont venus plusieurs fois à La Réunion. On a édité leurs planches.

Et quels sont vos rapports avec le monde et l’univers plus large de la BD ?

Il y a les rencontres lors de festivals ici et ailleurs. Par exemple, aujourd’hui pour les 30 ans du Margouillat (1). Il y a les auteurs pays qui ont une professionnalisation en Métropole mais continuent à dessiner pour nous, par exemple Tehem, Li An, Michel Faure, tous parmi les premiers auteurs du « Margouillat ». Il y a aussi, à l’inverse, des auteurs qui ne sont pas du « Margouillat », ni de La Réunion, mais qui dessinent pour nous, par exemple Lewis Trondheim ou le Québécois Guy Delisle, etc…

 

  1. Le mot de la fin ?

Boby Antoir : Au bout de 30 ans, j’aimerais bien qu’il y ait un relais. Mais je suis très content. J’ai vécu des rencontres formidables. Une aventure extraordinaire et très enrichissante.

 

Nos remerciements à Boby Antoir qui nous a accueillis avec sa bienveillance plus que légendaire.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

 

  1. Pour les 30 ans du Margouillat est sorti le n° 30 du Cri du Margouillat. Une exposition a eu lieu à la Cité des Arts (du 3 au 15 janvier 2017). L’association a organisé des « master-class » réunissant professionnels et jeunes autour de la pratique de la BD, ainsi que des rencontres et concerts dessinés lors de l’anniversaire des 30 ans (du 3 au 5 décembre 2016).

Nos remerciements également à tous pour les images exceptionnelles de l’exposition et les planches qui sont reprises dans cet article :

– photo1 : Michel Faure et les figures du Margouillat, Faure de café, n° 30. Outre « Chose »(n° 2 à gauche) de Boby Antoir, on peut identifier « Momo »(n° 5) de Moniri, un dessinateur toujours présent au Cri du Margouillat depuis 1991.

– photos 2 et 4 : couvertures des n° 26 par Huo-Chao-Si, n° 23 par Tehem, n° 9 par Li-An, n° 25 par Flo,

– photo 3 : planche tirée de Sandryon de Appollo et Serge Huo-Chao-Si, n° 24, 1997.

  1. Le Cri du Margouillat, Nou lé là ! édito du n° 26, 3ème trimestre 1998.
  2. Jean-Claude Antoir, dit Boby Antoir, a été professeur de Génie mécanique au Lycée Lislet-Geoffroy à Saint-Denis.
  3. Les parenthèses sont de la rédactrice de l’article.
  4. Michel Faure avait entre autres déjà publié à l’époque : Les aventures de L’étalon noir, Les Pirates de l’Océan Indien, La Buse et une partie des Fils de L’aigle (ces deux derniers avec Daniel Vaxelaire). Outre la collaboration à divers numéros du Cri du Margouillat, il a réalisé les planches Faure de café pour le n° 30 et l’exposition.
  5. Potémont et Roussin ont fait une série de planches satiriques dans La lanterne magique, au moment de l’abolition de l’esclavage, en 1848. Marc Blanchet qui faisait de la BD dans le JIR, dans les années 1970, avait monté un journal nommé 125 CF. Le Cri du Margouillat a édité pas mal de planches de Gaspard, réalisées par Blanchet.

(Extrait du roman de François Dijoux, intitulé « L’Âme en dose ».)

Dans l’église, les garçons attendaient, en rang serré, pour passer au confessionnal. Sébastien trouva le temps long et eut envie de s’en aller. Mais Lili, sa grand-mère l’avait accompagné et le surveillait du coin de l’œil, installée à un prie-Dieu. Enfin son tour arriva.

Il s’agenouilla dans l’étroite cabine et voulut parler immédiatement. Mais le guichet était fermé. Le prêtre était occupé avec un autre pénitent. Le garçon se mit à réfléchir à ce qu’il allait dire. À la vérité, il n’en savait rien. Il s’adapterait aux circonstances.

L’entrée du tunnel…(illustration MAB.)

L’entrée du tunnel…(illustration MAB.)

Soudain il sursauta et eut l’impression de se trouver dans l’obscurité du train sous le tunnel. Dans un claquement sec, un rectangle blafard venait de s’ouvrir et, à travers le grillage, il apercevait un visage rouge et boursouflé, orné de grosses lunettes d’écaille. Déjà une oreille se collait à la grille et il entendit assez nettement le religieux murmurer :

« In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti… »

Il attendit la suite. Le confesseur aussi…Les secondes s’écoulaient avec le poids de l’éternité. Enfin le prêtre chuchota :

« Pardonnez-moi, mon Père, parce que j’ai péché. »

Sébastien ne broncha pas. Il entendit prononcer pour la seconde fois la même phrase. Conscient de la nécessité de dire quelque chose, il bredouilla :

« Oui, oui…

– Mon fils, répétez après moi : « Pardonnez-moi, mon Père, parce que j’ai péché ».

Le garçon répéta la phrase magique sans ajouter un mot de plus. Il avait la tête en feu et aurait été bien incapable de confesser un péché quelconque. Mais l’homme en noir revenait à la charge :

« Je vais vous aider, mon enfant. Avez-vous péché par rapport au premier commandement ?

  • Non, répondit prudemment Sébastien.
  • Et par rapport au second ?
  • Comment ? Dans ce pays où l’on n’arrête pas de jurer, vous n’avez jamais dit de gros mot, mon enfant ?
  • Ça m’arrive…
  • Souvent ?
  • Je ne sais plus…
  • Plusieurs fois par jour ?
  • Oui…
  • Bien »
  • Et il passa patiemment les autres commandements en revue jusqu’au cinquième :
  • « Vous n’avez rien à vous reprocher par rapport à ce commandement, mon enfant ?
  • Oui, répondit Sébastien sans hésiter.
  • Comment, mon fils, vous avez tué ?
  • Non, non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire…Je me suis trompé… » Le garçon crut que le confessionnal allait s’écrouler sur sa tête. Il était haletant et rouge de confusion. Mais l’interrogatoire continuait impitoyablement.
    Le sixième commandement posa au jeune pénitent un problème insurmontable.
  • « Avez-vous fait de vilaines choses ? questionna sévèrement le confesseur. Réfléchissez bien avant de répondre. Avez-vous péché par pensée ou par action ? Seul ou avec d’autres ? » Le malheureux ne savait que répondre, surtout à la question « Seul ou avec d’autres ? » Il hésita un long moment, se répéta mentalement plusieurs fois l’invraisemblable question, comme pour mieux la comprendre, et finit par avouer bravement : « Avec d’autres.
  • Du même sexe ou du sexe opposé ?
  • Les deux. » murmura dans un souffle Sébastien, pour en finir. Il eut aussitôt l’impression qu’on le dévisageait bizarrement. Dans la foulée il avoua avoir volé, avoir fait de faux témoignages, avoir désiré la femme de son prochain, avoir péché par convoitise.
 ???… !!! (illustration MAB.)

???… !!! (illustration MAB.)

La barque lourdement chargée, il attendait une pénitence                      exemplaire. Aussi fut-il surpris de la légèreté de la peine : un Pater et deux Ave. Il entendit enfin la phrase sacramentelle :

  • « Absolvo te, in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Amen. » Le guichet se referma d’un coup sec et l’enfant noir partit sans demander son reste, le visage cramoisi. Il alla se réfugier, tout tremblant, derrière un pilier de l’église, pour dissimuler son trouble. Mais Lili vint immédiatement le quérir :
  • « Eh bien ! tu en a mis du temps, lui reprocha-t-elle. Tu devais avoir la conscience bien lourde.
  • Mais non…» bredouilla le garçon. Et ils repartirent, tous les deux, vers les Capucines, dans la fraîcheur complice du soir.

 

François DIJOUX

est né en 1939 à Saint-Denis de La Réunion. Il est l’auteur de plusieurs romans, dont « L’Âme en dose » paru en 1995 aux Éditions Autres temps, de Marseille. L’auteur y dépeint avec humour et tendresse le « Monde des Hauts » de La Réunion des années 50, à la fois pittoresque et marqué par la dureté et la souffrance. Ce roman a reçu en 1996 un prix ADELF (Association des Écrivains de langue Française) qui lui a été remis par S.E.M Boutros BOUTROS- GHALI, ancien Secrétaire Général de l’O.N.U. Nous n’avons pu résister au plaisir de publier les pages ci-dessus, avec l’aimable autorisation de l’auteur. Un extrait de cet ouvrage figure au Manuel de littérature réunionnaise des Collèges de l’île de La Réunion, mais il serait souhaitable que ce roman soit étudié plus à fond dans nos établissements scolaires.

« L’Âme en dose » (1995) fait partie avec « Les Frangipaniers » (2004) et « Le Marlé » (2008) de la trilogie romanesque réunionnaise de François Dijoux intitulée « Dans le souffle de l’alizé ». Nous suggérons à nos lecteurs de rechercher sur internet davantage d’information sur cet auteur réunionnais sous la rubrique : « François Dijoux, écrivain » et leur recommandons les interviews réalisées par Gora Patel dans « Dix minutes pour le dire » à propos des romans « Les Frangipaniers » et « Le Marlé ». DPR974.


 

Bâtiment central du Lycée Leconte de Lisle, seul lycée des garçons dans les années 50. (Photo : J-Cl. Legros).

Bâtiment central du Lycée Leconte de Lisle, seul lycée des garçons dans les années 50. (Photo : J-Cl. Legros).

Parmi les professeurs que nous avons connus dans les années 1950, il y avait Marcel M., dit « Mantec », dit Catilina (1), bref une terreur ! Robert Gauvin vous a, pour sa part, relaté les angoisses, les frayeurs, les cauchemars que ce professeur suscitait chez certains de ses élèves (2). Je n’éprouvais pas, quant à moi, les mêmes sentiments à son égard. Je prenais même un malin plaisir à le provoquer. Chef de classe, j’avais pour mission de trimballer de classe en classe le « cahier de correspondance », à partir duquel les professeurs procédaient à l’appel, et dans lequel ils notaient les absents et inscrivaient les notes obtenues par les élèves dans les diverses colonnes prévues à cet effet.
Mais revenons à Marcel M. : j’avais donc pour mission de déposer délicatement et en respect le cahier de correspondance sur le lutrin du maître. Il faut dire que le cahier de correspondance, à force d’être trimballé de classe en classe, de trimestre en trimestre, était devenu informe et d’aspect douteux. Normalement j’aurais dû le recouvrir, mais ce n’était pas dans ma nature. Je le déposais donc sur le bureau, plié en deux comme un journal qu’on a honte de montrer au voisin.

Aujourd’hui encore, le colonel Maingard, fondateur du lycée, monte la garde. (Photo : J-Cl.L)

Aujourd’hui encore, le colonel Maingard, fondateur du lycée, monte la garde. (Photo : J-Cl.L)

Marcel M., avec une moue plaisamment méprisante, prenait alors un coin du cahier entre deux doigts, histoire de ne pas se salir les mains, et posait la question :
⁃ Qu’est-ce que c’est que ce torchon ?
Je me confondais en excuses, dépliais le fameux cahier et le présentais, ouvert dans toute sa largeur, à la page du jour. Marcel M. était alors satisfait et me remerciait d’un sourire carnassier.

Marcel M., grand prêtre de la langue française, était du type puriste intégriste radical. Il avait dans sa gibecière en cuir de Cordoue un certain nombre d’aphorismes qu’il professait doctement pour le plus grand bien du vulgum pecus (3) que nous étions, du genre :
⁃ On ne joue pas aux « échèques », on joue aux « éché » !
⁃ On ne dit pas « vouvoyer », on dit « voussoyer » !
⁃ On écrit la « jungle », mais on dit la « jongle » !

C’était aussi, à ses heures perdues, un poète. Il nous avait ainsi gratifiés du plus beau poème de la langue française  » La balade des pondus  » (4) (avec un seul « l » précisait-il à l’intention des nuls) dont il était l’immortel auteur et qu’il avait eu la bonté de copier pour nous au tableau (au risque de faire se retourner François de Montcorbier (5) dans sa tombe) :
Cot, cot, cot, cot, cot
Voici les poussins
Qui montent la côte
En un clair essaim (sic).

Certes dans les contrées méridionales les deux vocables « cot / côte » s’équivalent, mais au nord de la Loire la rime manquait un peu de richesse.

Il avait un sens de l’humour corrosif. A mon ami Philippe qui, pour faire l’intéressant, avait amené en classe une montre-gousset, il avait intimé l’ordre péremptoire :
⁃ Rangez-moi cette tocante de Labourdonnais dans votre cartable avant que je ne la confisque !
Puriste de la langue française, Marcel M. ne dédaignait pas pour autant de taquiner la langue verte. A mon ami Claude qui avait du mal à suivre l’analyse logique d’une phrase particulièrement complexe, il avait balancé tout de go :
⁃ Il n’y pige que couic, il n’entrave (6) que dalle !

Paix à son âme. Il aura eu le mérite de nous avoir fait découvrir dans les années cinquante les auteurs contemporains tels que Marcel Pagnol ou Henry de Montherlant.

La « Case » du Proviseur, devenu aujourd’hui, le siège du C.A.U.E. (Photo : J.Cl.L).

La « Case » du Proviseur, devenue aujourd’hui, le siège du C.A.U.E. (Photo : J.Cl.L).

Jean-Claude Legros.
NOTES :
1) « Mantec » est un surnom qui se perd dans la nuit des temps des lycéens réunionnais ; quant à Catilina, il vient tout droit des discours de Cicéron qui dénonçait les agissements d’un adversaire politique, Catilina: « Quousque tandem abutere Catilina patientia nostra ? Quem ad finem sese effrenata jactabit audacia ? » Ce qui signifie en « patois » romain : « Jusqu’à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Jusqu’où ton audace effrontée se déchaînera-t-elle ? »
2) Après la thèse, l’antithèse : pour redécouvrir l’opinion de Robert Gauvin sur ce personnage, on est prié de se reporter à l’article intitulé : « Un professeur de latin aux îles dans les années cinquante ».
3) Vulgum pecus : le commun des mortels, les ignorants (Cf. Le nouveau petit Robert.)
4) Ne pas confondre évidemment : balade, promenade et ballade, petit poème de forme régulière. Qu’on se souvienne de la « Ballade des pendus » de François Villon.
5) François de Montcorbier, né en 1431 et disparu en 1463, n’est autre que François Villon « poète français le plus célèbre du Moyen-Âge » (Cf. Vikipédia).
6) « Entraver » vient du verbe « enterver » qui signifie « comprendre ».