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(2èmeépisode) : La guérison du mourant.

 

 

Nous avons fait récemment la connaissance de Laramée, cet ancien soldat démobilisé et celle de son compagnon de route dont nous ne connaissons pas vraiment l’identité. Les deux compères avaient décidé de faire la route de concert. Comme le compagnon de Laramée était quelque peu sorcier, sinon plus – nous n’en savons rien – il avait commencé par un miracle : Il avait fait la récolte d’un champ de mapinm pour venir en aide à des gens car la pluie arrivait qui risquait de réduire leur récolte à néant.

 

Mapinm en production

Il y avait une fois un monsieur Le Foie qui mangea son foie avec un grain de sel.

Nos deux compères avaient donc repris leur route. Ils marchaient et marchaient encore, qu’il pleuve, que le soleil brille ou qu’il vente. On aurait dit que rien ne pouvait les arrêter. Laramée trouvait cela un peu étrange, mais vous savez, quand on a fait l’armée, il n’y a plus grand chose qui puisse vraiment vous étonner. Il pensait seulement que son compagnon devait savoir où il allait. Et pour l’heure il voyait bien que celui-ci continuait à avancer.
À force de marcher ils finirent par arriver près d’une maison : certes ce n’était pas le palais d’un roi, mais c’était assurément la maison d’une famille qui avait quelques moyens. De cette maison parvenaient des pleurs et des lamentations. C’était à vous fendre le cœur ! Les deux compères se demandaient ce qui avait pu se passer pour que ces gens soient si malheureux. C’est alors qu’ils aperçurent un homme qui donnait l’impression d’être raisonnable, un homme solide, avec qui on pouvait discuter, alors qu’il n’était pas question de parler aux autres qui semblaient être dans le brouillard et, disons le tout net, qu’ils avaient apparemment perdu la raison.

Le compagnon de Laramée s’adressa à cet homme : «  Monsieur je vois bien que vous êtes tous accablés de chagrin. Que s’est-il donc passé ? » L’homme répondit alors : «  Notre papa va bientôt mourir. Une affreuse maladie est sur le point de l’emporter dans l’au-delà. Il râle déjà ! » Le compagnon de Laramée dit alors : «  Je veux bien essayer de guérir votre père étant donné que je possède un don ! »…

Qui ne sait qu’en pareille situation l’on est prêt à faire confiance au premier venu ? L’homme lui donna donc son accord…

Kriké, monsieur, kraké madame, le coton (1) de maïs coule et la pierre flotte !

L’homme conduisit nos amis dans une chambre où un vieillard attendait sa dernière heure. Le compagnon de Laramée demanda alors qu’on lui apporte un tonneau, une hache, du sel et de l’eau et prévint l’assistance qu’il ne fallait pas l’interrompre dans son intervention, qui risquerait alors de ne pas réussir. Il ordonna ensuite à Laramée de couper le malade en morceaux, de placer ceux-ci dans le tonneau, d’y ajouter du sel, une bonne quantité d’eau et de reclouer le couvercle.

La famille commençait à être tracassée… Quoi de plus normal ? Laramée, lui, cherchait du regard une sortie propice à la fuite au cas où l’opération raterait. Son compagnon signifia à l’assistance de se taire, fit quelques gestes cabalistiques et ordonna à Laramée de déclouer le couvercle du tonneau.

Et voilà qu’un homme, jeune, costaud, en bonne santé et j’en passe, sortit du tonneau, reprit la place de chef, car il était effectivement le chef de famille.

Tous les assistants se réjouirent et demandèrent aux deux étrangers ce qu’on leur devait. Le compère de Laramée leur répondit alors : « Nous ne voulons pas être payés ; nous voulons seulement deux sous. Un sou pour moi et un sou pour Laramée ». Le sang de celui-ci ne fit qu’un tour. Il pensait, en effet, que c’était l’occasion ou jamais d’avoir une bonne somme et cet autre imbécile qui ne demandait que deux sous !…

Une fois pour une bonne fois, Monsieur Le Foie mangea son foie avec un grain de sel. Si cette histoire n’est pas vraie, ce n’est pas de ma faute à moi !

À suivre…

 

Traduction DPR974.
Illustrations Huguette Payet.

 

Note :

1) En français : la rafle ; en créole : le « coton » de maïs, partie centrale de l’épi de maïs sur laquelle sont fixés les grains.

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Cet article paru en 2013 avait valeur prémonitoire: La catastrophe annoncée il y a 5 ans s’est confirmée en cette saison cyclonique 2017-2018. Il faut absolument que les Réunionnais prennent conscience des dangers qui menacent leur île et exigent une autre politique qui protège réellement leur environnement. Nous y reviendrons . (DPR974) 

Effondrement de l’esplanade (Décembre 2012).

L’effondrement de l’esplanade surplombant la plage des Roches Noires n’est qu’un nouvel épisode du phénomène d’érosion qui affecte 50 % des côtes réunionnaises et qui semble désormais irréversible du fait d’une artificialisation croissante du littoral réunionnais. L’enrochement auquel la mairie de Saint-Paul a procédé pour parer au plus pressé, est symptomatique de l’étroitesse des marges de manœuvres des élus. On va peut-être freiner l’érosion mais en accentuant l’artificialisation du rivage on le fragilise encore plus et on se condamne à devoir recommencer inlassablement la même opération

 

Depuis cinquante ans, la pression exercée par les activités humaines s’est considérablement accrue à La Réunion, plus particulièrement sur le littoral où est concentrée la population. Ce sont d’abord  de grands travaux d’artificialisation qui sont à l’origine des menaces, comme par exemple l’endiguement des ravines, la construction de ports, de digues, de l’aéroport de Gillot et de la route du littoral. Cette dernière doit d’ailleurs être régulièrement consolidée par l’ajout de tétrapodes pour éviter qu’elle ne s’enfonce dans la mer. Toutes ces grandes infrastructures modifient les transferts sédimentaires côtiers et ont comme conséquence indirecte l’érosion de portions du littoral éloignées du lieu de leur construction.

Enrochement gros-doigts (1) ; on pare au plus pressé.

Enrochement gros-doigts (1) ; on pare au plus pressé.

Ainsi au Port, la Pointe des Galets a subi une érosion  de 230 m en 50 ans en raison de la perte des sédiments qui provenaient de la Rivière des Galets et qui sont désormais bloqués par la jetée sud du Port Ouest. Le même phénomène affecte le front de mer de Saint Benoît depuis la construction de la digue du Butor.

Les menaces, ce sont aussi des activités  comme l’extraction d’alluvions dans les rivières ce qui a comme conséquence de limiter l’apport en sédiments ou encore la dégradation des récifs coralliens qui perturbe leurs fonctions régulatrices.

Enfin, le non respect de la loi Littoral s’est traduit par la multiplication des constructions en dur empiétant sur la zone  de stocks sableux qui permettait une régénération naturelle des plages par le mouvement des vagues. Désormais, l’action de la houle a un impact surtout destructeur. La disparition de la plage de Saint-Pierre en face de l’ex gendarmerie en est l’exemple le plus frappant.

Disparition de la plage de Saint-Pierre en face de l’ex-gendarmerie.

Disparition de la plage de Saint-Pierre en face de l’ex-gendarmerie.

Dans le contexte du changement climatique et de l’élévation du niveau des océans, l’avenir des plages réunionnaises est  donc très incertain. A quoi il faut ajouter la menace que fait peser le projet de la nouvelle route du littoral dont une large partie reposera sur deux digues monumentales.

Celles-ci, d’une longueur totale de près de 7 km, auront  100 m de large à la base et une hauteur de 18 m au-dessus de l’océan au lieu de 4 m actuellement ! Elles vont nécessiter près de 22 millions  de tonnes de matériaux, 18 millions de tonnes de remblai et d’enrochements et 4 millions de matériaux alluvionnaires donc l’extraction aura aussi un coût environnemental. Ces digues auront, en dépit des dénégations officielles, des impacts importants sur le littoral dans la mesure où elles vont modifier les transits sédimentaires.

 

A Maurice, en Thaïlande, de vastes programmes de lutte contre l’érosion des plages sont mis en place, mais comme à La Réunion, il s’agit en général de travaux accentuant l’artificialisation des côtes et qui risquent de s’avérer coûteux, insuffisants, voire contre-productifs. Reste la stratégie du repli des activités humaines, ce qui supposerait une transformation radicale des activités économiques et d’un mode de vie qu’on aurait pu croire immuable.

 

Une des deux digues littorales en projet.

Une des deux digues littorales en projet.

Jean-Pierre Marchau

 

(1) un travail gros-doigts : un travail mal fait, peu fiable.

 

Nous remercions M. Jean-Pierre Marchau qui nous a donné l’autorisation de publier ce texte qui figure sur le blog :JOURNAL D’UN ECOLOGISTE/ que nos lecteurs prendront intérêt à consulter. (DPR974)


  Quand nous étions enfants, mon père nous racontait quantité d’histoires, qu’il tenait sans doute de ses parents. il y avait, entre autres, celle du soldat Laramée, une histoire venue de France, à moins que ce ne fût de Belgique.

(…) Cette semaine, je suis allé sur Internet où j’ai trouvé … l’histoire du vieux soldat Laramée. Elle ressemble fort à celle que mon père nous racontait. Je vais vous la narrer illico afin de bien jouer mon rôle de passeur d’histoires parce que nous autres, conteurs, il faut que nous fassions passer les histoires de bouche en bouche (1), de tête en tête, de mémoire en mémoire, de génération en génération : C’est le meilleur moyen de ne pas les oublier !

 

« Un jour, Monsieur Le Foie, mangea son foie avec un grain de sel ! » (1)

Il y avait une fois un homme qui s’appelait « Laramée ». On disait qu’il était soldat et qu’après avoir beaucoup roulé sa bosse, il avait pris sa retraite. Comme il avait souscrit un engagement dans l’armée d’un roi, qui, dit-on, avait perdu la guerre, celui-ci lui avait rendu sa liberté, lui avait fait don d’une petite somme d’argent et de quelques biscuits de guerre, pour qu’il retourne à la vie civile sans mourir de faim.

Mais à force de passer de bar en bar Laramée avait vu son peu d’argent fondre comme beurre au soleil. Et quant aux biscuits de guerre, il les avait distribués à droite et à gauche. On prétend également qu’il avait offert à boire à des gens aussi démunis que lui. Et depuis lors il traînait sa misère sur les chemins, sans savoir où aller, car à force de faire la guerre dans tous les azimuts, il ne savait plus, à vrai dire, à quel endroit il habitait.

De toute façon, il était très loin de sa maison, et, à une telle époque, il était très difficile de retrouver son chemin pour rentrer chez soi car, comme l’on a coutume de dire : «  chez lui, ce n’était pas la porte à côté ! »

« Kriké, Monsieur, Kraké, Madame ! La clé dans ma poche, la crotte dans votre sac ! » 

Sur son chemin, il rencontra un homme. Était-ce un mendiant …? Un vagabond…? Un promeneur sans but précis ?… Bien difficile à dire. Ils se mirent à parler et l’inconnu proposa à Laramée de continuer la route ensemble. « A deux on est plus fort que si l’on est seul! N’est-ce pas? »

Laramée lui dit alors :

-« La seule chose que je sache faire, c’est la guerre. Et comme je ne suis plus soldat, je ne sais pas ce que je ferai dans le civil! Je peux t’accompagner, si tu veux, mais je ne te servirai pas à grand chose!»

Son compère lui dit de ne pas se faire de souci : il avait seulement besoin d’un compagnon de route qui éventuellement lui serve de manœuvre, si cela était nécessaire : il possédait en effet, plusieurs secrets et pour mettre ces secrets en oeuvre, le mieux était d’être à deux. Intérieurement Laramée remercia chaleureusement son compagnon de route pour sa bonté car, à la place de l’autre, il  ne se serait pas encombré de quelqu’un comme lui, Laramée,  qui dans l’état où il était, ne savait  quasiment rien faire. 

« Kriké, Monsieur ! Kraké, Madame ! La clé dans ma poche, la crotte dans  votre sac ! »

Et voilà les deux compères qui se remettent à marcher, à marcher…À un certain moment ils longent un grand champ de « mapinm »(2).Il y avait beaucoup de monde dans ce champ  et les deux compères s’étonnèrent de voir la grande quantité d’épis que portaient les mapinms. Laramée dit alors bonjour à toute la compagnie et son camarade en fit autant, mais les travailleurs ne firent pas grand cas des deux arrivants.Ils leur posèrent juste une question: « Est-ce pour se moquer de nous que vous nous faites des politesses ? Vous voyez bien que la pluie va tomber et que nos épis de mapinm risquent de moisir. Et  c’était pourtant la seule bonne récolte que nous aurions eue cette année. »

 Le compagnon de Laramée leur dit alors qu’il avait un secret pour récolter rapidement tous  les épis de mapinm : il alluma aussitôt son briquet et mit le feu au champ. Les travailleurs furent sur le point de tuer les deux malheureux. Mais le compagnon de Laramée ne se démonta pas. Il dit aux ouvriers d’aller voir dans leur magasin si les épis  n’étaient  pas bien rangés. Et c’était  le cas ! Les ouvriers remercièrent les deux compères, mais c’est Laramée qui s’attribua  tout le mérite. 

Les ouvriers proposèrent alors aux deux compagnons de partager leur repas. Laramée se remplit la panse tandis que l’autre toucha à peine à la nourriture. Les ouvriers offrirent de l’argent au compagnon de Laramée mais ce dernier n’accepta que deux petites pièces. Une pour lui et une autre pour Laramée. Ce qui mit Laramée fort  en colère. Son compagnon lui dit alors :

– « Tu n’en as jamais assez! Tu n’as  strictement rien fait. C’est moi, qui ai tout fait. Et moi, deux sous me suffisent !».

Kriké, Monsieur, Kraké Madame! La rafle de maïs coule! La pierre flotte! 

Il y avait une fois un Monsieur Le Foie qui vendit son foie avec un grain de sel!

À suivre…

Conte créole recueilli par Georges Gauvin et traduit en français par Dpr974.

Variétés de Sorgho.

(Pensez à cliquer sur les images pour qu’elles apparaissent en grand)

Notes:

1) Formule rituelle du conteur qui sert à s’assurer de l’attention de l’auditoire.

2) Nom réunionnais du sorgho.

 

                              


Un de mes derniers coups de cœur ? Une exposition sur les sirandanes à la médiathèque de Sainte-Marie. Exposition illustrée rassemblant une vingtaine de devinettes des îles créoles de l’océan Indien : Maurice, Rodrigues, La Réunion et les Seychelles, avec le concours de partenaires québécois et la participation d’artistes, d’institutions et organismes culturels des quatre îles créolophones et francophones de l’océan Indien. (1)

On connaît tous les sirandanes qui sont désignées le plus souvent à La Réunion sous le nom de jeux de mots/zëdmo ou devine-devinay ou Kosa in shoz, formulations ouvrant le rituel d’une interrogation dont on attend la solution. Ainsi de qui/de quoi parle t-on en disant « Mi menas mé mi koz pa ? / Je menace mais je ne parle pas ? » Du doigt voyons ! Ces sirandanes qui cultivent la métaphore, l’analogie et les effets de parallélisme sont de merveilleux jeux de mots qui témoignent d’un imaginaire et d’une culture créole inventive et attentive au réel. C’est pourquoi ces devinettes ont une grande force évocatrice car, loin du discours scientifique, elles puisent dans le quotidien en abolissant les frontières entre le monde végétal, animal et humain. Prenons l’exemple suivant, emprunté au fonds mauricien : « Piti bat mama ? / Quel est l’enfant qui bat sa mère ? ». Pour répondre à cette question, on peut interroger le rapport de grandeur, de famille, de maternité – mais encore faut-il avoir l’expérience de la grossesse pour se souvenir des coups de pieds du bébé dans le ventre maternel !  Avec l’emploi du verbe battre, on peut s’orienter vers l’idée de coup porté ou de rythme musical… On peut donner sa langue au chat quand on ne trouve pas qu’il s’agit du battant de la cloche tout simplement !

Et c’est en effet ce que l’on fait souvent. Par paresse intellectuelle ou parce que notre société matérialiste ne nous laisse pas de temps pour rêver sur les mots et aussi parce que certains codes culturels ne font pas ou ne font plus partie de notre vie quotidienne. Inversement, on peut répondre très vite et comme par mécanisme quand certaines sirandanes nous sont très ou trop familières…

Image de W. Zitte pour les le-vres

Image de William Zitte pour les lèvres

Alors, on peut trouver de l’intérêt à l’exposition Sirandanes/devinettes créoles de l’océan Indien car elle leur redonne vie par un effet de rapprochement avec des illustrations qui laissent la part belle à l’imaginaire de chacun.

La réalisation formelle des affiches est efficace. Une sirandane en créole – qui varie selon les îles – et dans sa traduction française ; un dessin ou peinture d’artiste (de chacune des quatre îles) et la réponse, en français et en créole, cachée sous un lambrequin qui préserve l’activité intellectuelle et l’inventivité de chacun. Par sa sobriété, cette exposition laisse donc le visiteur éprouver réellement la magie des sirandanes. Il peut avancer des hypothèses… Sa quête ici n’est pas désespérée car le dessin d’artiste l’accompagne, mais ce dernier, polysémique, lui révéle quelques indices sans le priver du privilège de la recherche et de la découverte. Ainsi les bateaux ne sont-ils qu’un des éléments pouvant faire sens dans le bord de mer heureux et coloré cerné par le Mauricien Malcolm de Chazal pour répondre à la question : « Mon lespri par deryer ? / Ma tête est derrière moi ? ». Il en est de même avec le parasol du Seychellois Michaël Adams pour « Lakaz enn fours ? / Quelle maison a un seul pilier ? »…

Alors le visiteur peut retrouver un bref instant cette naïveté première nous permettant de voir le monde sans le fard des désignations figées. La charge poétique et émotionnelle en est renforcée. On peut penser au large ciel étoilé et éclairé de pleine lune d’Anne-Marie Valencia  qui est associé à la belle devinette réunionnaise bien rythmée et rimée « Dra gign pa pliyé, rezin gign pa konté, pom gign pa manzé ? / Drap qu’on ne peut plier, grains de raisin qu’on ne peut compter, pomme qu’on ne peut manger ? ». Et comment ne pas rêver devant « Ki fer la mer ble ? / Qu’est-ce qui rend la mer bleue ? » illustrée par le Mauricien Henry Koombes. Certaines images, de facture plus abstraite, prolongent l’énigme de la sirandane comme le tableau du Seychellois Léon Radegonde à partir du jeu de mots sur Lire et écrire : « Lanmen i semen, lizye i rekolte ? / La main sème, les yeux récoltent ». On passe d’une affiche à l’autre au gré d’un hasard qui fait se rencontrer de manière surréaliste des réalités diverses – cigarette, étoiles, lèvres… – et des réalisations très variées qui témoignent de la richesse d’expression des artistes de nos îles.

Image de H. Koombes pour la fontainerobine-

Image de Henry Koombes pour la fontaine/ robiné

Cette exposition est également intéressante car elle inscrit les sirandanes dans un espace plus large en montrant les parentés de culture et de langue des îles créoles de l’océan Indien. Et cela avec légéreté et efficacité. Sans didactisme aucun, en plaçant simplement le visiteur devant les tableaux et questions. Pas de doute : on saisit bien que ces sirandanes constituent notre héritage et patrimoine commun. Les réponses cachées de manière unifiée sous les lambrequins de la case créole sont un clin d’œil à cet univers créole commun. De même les liens avec un espace francophone révélé à travers la traduction en français.  Si ces devinettes sont présentées dans des créoles différents par la morpho-syntaxe et l’écriture, elles sont, somme toute, accessibles à la plupart des lecteurs. D’ailleurs, elles existent souvent dans des formulations équivalentes ou très proches d’une île à l’autre. Ainsi du « Piti bat son momo » ou de « Lakaz enn fours » ou des grains de café qui répondent à la question « Mon rouz dan mon boner, mon nwar dan mon maler ? ». Le Réunionnais a vite fait de saisir que ce qui se dit « moin/je » ici se dit « mon/mo » là – bas. Il aura relevé le Sanpek (2) plus présent à Rodrigues, qu’ici dans l’île. Cette dimension indianocéanique apparaît pleinement dans le sommaire de l’exposition qui fait intervenir responsables et acteurs divers du monde créolophone. D’ailleurs ces affiches qui nous sont proposées ont été aussi vues par nos cousins de l’océan Indien. Et, dans ce contexte, on peut comprendre le choix des sirandanes – mot retenu par rapport à Kosa in shoz ?, des graphies, et des artistes de chacune des îles créoles de l’océan Indien.

Image de M. de Chazal pour le bateau

Image de Malcom de Chazal : mon lespri par deryer ?

Réjouissons-nous de constater que les sirandanes/Kosa in shoz retrouvent une place dans notre monde actuel et qu’elles sont même capables de dire la modernité avec des trouvailles nouvelles. Moins dans l’espace traditionnel que, désormais, dans les classes, les lieux de parole grâce aux conteurs, les forums – virtuels ou non – et les livres. Signalons le remarquable travail de l’association Tikouti (3) qui, à travers des éditions multiples, illustrées diversement redonne vie et présence à ces  devine-devinay. Une astucieuse présentation en volets pliants préserve la jubilation qu’il y a à chercher la réponse à l’interrogation. Une première illustration s’attache au sens premier des mots de la question, ce qui souligne le caractère fantaisiste, insolite et poétique de ces jeux de mots. Sous le cache, se découvre la solution avec une 2ème illustration d’une facture complémentaire. Un vrai travail d’artiste et de pédagogues avec un travail sur la langue créole réunionnaise dans ses graphies différentes. Des traductions en français et aussi une ouverture au monde avec les traductions en anglais, allemand et espagnol.

dessin de F. Fe-liks pour Brinzel-kari-aubergine-carry d--

Dessin de Florans Feliks pour Brinzel(Kari)/ Aubergine(carryd’), éditions tikouti

Finalement, nous pouvons dire avec JMG Le Clézio que « L’univers des sirandanes est un lieu sans frontières » et qu’il dépasse l’espace de nos îles créoles de l’océan Indien (4).

Marie-Claude DAVID FONTAINE

1. Ce travail datant de quelques années a fait l’objet d’expositions diverses dans les îles. On pourrait  l’actualiser. On pourrait mieux marquer les emprunts à Rodrigues. A la Réunion, les 18 affiches sont disponibles auprès du CCEE qui en fait le prêt à titre gracieux. Nous donnons les sirandanes dans la graphie et la formulation des affiches et de la fiche de présentation aimablement communiquée par le Directeur du C.C.E.E. que nous remercions.

2. Formulation du rituel de l’interrogation.

3. Tikouti : association et site pour la promotion de la langue et de la culture réunionnaises.

4. JMG.Le Clézio et J. Le Clézio, Sirandanes, 1990

La bibliographie est abondante sur le sujet.

On peut consulter : Potomitan : site de promotion des cultures des langues créoles, en particulier le lien : www.potomitan.info/didactique/sirandanes/s14.php. On y trouvera l’article : Quand Tikouti fait revivre les sirandanes.


 

Nénène. Un mot au parfum de femme, d’enfance, de passé, de douceur et de douleurs aussi. Un mot en usage à La Réunion pour désigner « ces femmes qui s’occupent d’enfants et de maisons qui ne sont pas les leurs ». Ecrire sur les nénènes, c’est écrire sur l’enfance, la maternité, la vie dans l’intimité et le huis clos des maisons. C’est dévoiler une société réunionnaise inégalitaire mais aussi se demander si elles sont subalternes ces nénènes qui ont fait grandir nombre de petits Réunionnais ? (1)

Voilà ce que nous offrent cinq auteures réunionnaises (2) dans des nouvelles qui retravaillent une figure esquissée déjà par d’autres de nos écrivains (3). Une belle entreprise qui croise la diversité des nénènes et des auteures du recueil Nénènes porteuses d’enfance qui sont Isabelle Hoarau-Joly, Céline Huet, Monique Mérabet, Huguette Payet, Monique Séverin. Si la plupart d’entre elles écrivent en français et en créole, pour ce recueil, édité par Petra, elles ont fait le choix de la langue française, ici discrètement travaillée par le créole.

Couverture du recueil

Quelles sont ces nouvelles ?

Elles sont dix. Quant aux nénènes, imaginées ou inspirées du réel (2), leur destin est scellé en quelques pages denses dans ces nouvelles dont la chute – que nous taisons pour préserver le charme du genre – est un plaisir renouvelé. Disons seulement que chaque titre ouvre des horizons d’attente qui peuvent orienter ou intriguer le lecteur qui pourra être surpris au-delà des intitulés tels que La Malédiction, La face cachée, La cinquième photo, Le revers de la médaille ou Bad nénène, etc. Surpris, il le sera aussi par la variété des tons du récit, ici « classique », ailleurs plus lyrique ou prenant les accents de la confidence, de l’ironie, du loufoque, ou la gravité du drame. Tout aussi étonnants sont les visages multiples des nénènes du recueil : dévouées, aimantes, imaginatives, sentimentales, idéalistes, ou perverses, originales, rebelles ou éprises de justice, elles ont leur part d’ombre et de lumière.

 

Mais qui sont-elles ces nénènes du recueil ?

Elles s’inscrivent dans La Réunion des années 1950 à nos jours nonobstant quelques prolongements remontant à la génération de leur mère. Dolène, c’est la grande sœur/nénène qui autrefois, dans certaines familles nombreuses et modestes, secondait la mère ; Augustine, la tante vieille fille dévouée à ses neveux mieux lotis pour gagner sa vie. Mais, en général, les nénènes, d’extraction modeste, sont étrangères aux familles plus aisées qu’elles investissent –parfois à demeure – : gens de « bonne famille », propriétaires terriens ou fonctionnaires, etc. Les dix nouvelles déclinent leurs rôles multiples entre prise en charge des enfants et tâches ménagères variant selon les besoins des employeurs. Ainsi se profilent dans les textes, les mutations familiales, sociales et même linguistiques autour de l’usage des mots nénène et bonne. Mais, ce qui signe chaque fois la singularité de la nénène réunionnaise, c’est son rôle particulier auprès des enfants.

 

Elles sont « porteuses d’enfance » dit le titre de ce recueil.

Les cinq auteures soulignent l’empreinte majeure qu’elles peuvent laisser dans la mémoire et le cœur des enfants qu’elles ont bercés, nourris, lavés, gardés… Elles seraient d’une certaine manière une « seconde maman » telles Francine, Agathe ou Augustine. C’est ce lien quasi-maternel -voire cette potentielle rivalité – qui a été problématisé, quoique différemment, par Monique Séverin dans Elle, la mère et par Céline Huet dans « La face cachée ».

Si l’attachement réciproque des enfants à leur nénène ne surprend pas, leurs relations peuvent être différentes selon leurs personnalités, leurs employeurs et selon la fantaisie des auteures. L’inconscience, la crainte, voire une candeur perverse, peuvent percer comme dans La goutte d’eau ou L’empreinte de la peur. Mais au-delà de tous ces sentiments, si l’empreinte des nénènes est vive sur les enfants, c’est aussi car elles ouvrent différemment leur regard.

Tendresse, aquarelle et plume, Marie-Claude David Fontaine

« Porteuses d’enfances », les nénènes sont aussi porteuses de mondes.

Elles permettent à l’enfant d’approcher la diversité d’une société réunionnaise pluriethnique, pluriculturelle et socialement hétérogène. En cela, elles tissent des liens. Avec les nénènes, c’est la langue créole – mise à distance par certaines familles de maîtres tels les Chatelier – et aussi les jeux et l’imaginaire réunionnais que les enfants s’approprient. Ici, on fait « Kadadak » ou « zinzin la malis ». Là on rit avec « toute domoune » aux dires de Lina ou parce que « l’est gaillard ». Ailleurs ce sont les fantômes de Grand-mère Kalle, des âmes errantes et « bébètes zaven » qui, agités par les récits des nénènes, suscitent la fascination ou la peur des enfants, à défaut de compréhension. Car pour « donner du sens » à « la richesse de notre diversité créole », pour reprendre les mots d’Isabelle Hoarau-Joly dans L’empreinte de la peur, il faut du temps.

 

En fait, avec les nénènes on fait une plongée dans la société réunionnaise.

On peut y lire une histoire des mentalités dont l’origine remonte à la période de l’esclavage. Ainsi La cinquième photo, Bad nénène ou La Malédiction laissent filtrer des relents d’une pensée coloniale raciste ou pleine de morgue. On peut y lire aussi une histoire des inégalités et de leur reproduction. Sur ce point, trois nouvelles proposent des lignées de nénènes, comme s’il allait de soi que la place et la vocation étaient héréditaires. Ainsi Rosalie, Erika et Marcelle succèdent-elles chacune à leur mère !

Plus largement, les nénènes du recueil apparaissent comme des laissées pour compte d’une société inégalitaire, qu’elles s’apparentent à une lignée plus ou moins métissée de descendants d’esclaves telles Agathe, Rosalie, Erika Cicéron ou Andréa Sontano ou qu’elles viennent par exemple des Cirques telle Dolène, fille de « petits-blancs des Hauts ». Toutes vivent dans le besoin, au point de monnayer leurs bras. Certaines devant alors laisser à d’autres la garde de leurs propres enfants. Ce dont souffrent ces mères qui se sentent coupables comme Marcelle, ainsi que ces enfants à qui on a volé l’amour de leur mère comme Erika.

 

Quant à leur statut social, leur histoire est celle des subalternes placées sous le regard des maîtres(ses)/patron(ne)s, qui ont le pouvoir d’engager et congédier. Ecrire sur les nénènes, c’est donc écrire sur eux aussi. Et sur ces autres femmes réunionnaises qu’elles ont contribué à libérer de leurs tâches familiales et domestiques en leur permettant de s’investir sur le plan professionnel dans des fonctions plus gratifiantes sur tous les plans comme telle gérante de propriété ou professeur ou médecin du recueil. Certes, sont esquissées des relations de confiance et d’ouverture à l’autre, par exemple chez Huguette Payet qui fait de Claudine et Dolène deux femmes complices et complémentaires. Sont également mises en scène des relations pouvant même être de séduction – plus ou moins sincère – entre patrons et employées dans trois nouvelles. Mais sont soulignées plutôt, avec humour, des attitudes égoïstes, autoritaires, condescendantes, voire racistes, et surtout l’incapacité à penser l’autre dans sa différence. D’où l’incompréhension et les faux-semblants entre maîtres et nénènes parfois. Et pour ces dernières la voie étroite entre le silence des « muselés » (3) et la parole risquée, l’acceptation de son sort ou le refus, qu’on s’appelle Rosalie, Augustine ou Agathe.

Elles ne manquent donc ni de grandeur, ni de courage ni de dignité toutes ces femmes qu’on pense subalternes. Comment pourraient-elles l’être exclusivement, elles qui sont porteuses d’enfance et porteuses de mondes ? Voilà qui a pu interpeller chaque auteur. Mais en faisant le choix d’une œuvre collective, elles ont multiplié les possibles et les sens. On leur en sait gré.

Sur le chemin, aquarelle Marie-Claude David Fontaine

Dans quelle mesure l’œuvre collective élargit-t-elle le sens ?

Parce que les manières d’écrire et la large palette de personnages et de situations témoignent d’un monde multiple. Et que les dix nouvelles, conçues indépendamment, offrent des regards croisés permettant d’approcher la complexité du sujet. Bref, tout cela fait une œuvre littéraire dont le sens est ouvert.

Sur les ombres portées du passé voici par exemple de jolis contrepoints. Dans la continuité des « amours ancillaires courant lors de la période de l’esclavage », Isabelle Hoarau-Joly brode l’image de Rosalie, cette « pauvre fille » engrossée par le jeune maître. Quand, à l’inverse, Monique Séverin sur un mode parodique semble faire un pied de nez aux normes coloniales et régler des comptes avec l’histoire réunionnaise en faisant d’Erika la nouvelle Madame du texte. Quant à la réplique de Lina : « Madame Deybassyns la fine mor », (4) elle peut nous éclairer sur le départ d’Agathe qui choisit, comme d’autres jadis, la liberté et la précarité aux humiliations de la servitude et nous invite à penser autrement les rapports de subordination.

Ainsi pointent quelques mutations des mentalités et de la société réunionnaise dans les passages évoquant une Réunion plus contemporaine. Ces derniers orientent par exemple la question du racisme vers une quête des origines, une réflexion sur l’histoire et les rapports sociaux à la manière d’Erika et d’Andréa. La notion de travail y est également abordée autrement, non sous l’antienne de la fatalité mais comme possibilité d’accèder à une autonomie financière permettant même la réalisation des désirs intimes à l’exemple d’Andréa qui veut se payer un voyage pour revoir ses filles en France. Dans le même sens, les jeunes Dolène, Marcelle ou Erika mettent à distance la vie de leurs mères qui ont vécu sous le poids de leur condition de femme au foyer ou de nénènes. Elles semblent d’ailleurs plus bavardes que leurs aînées. Toutes trois cherchent une libération. Erika des infamies du passé, Dolène d’un Cirque et d’un rôle de petite mère étouffants et Marcelle d’un métier difficile lui préférant finalement le poste « d’agent d’entretien dans un supermarché », avec contrat, heures et salaire fixes. Ce qui laisse à penser.

Quant à la question du rapport du Réunionnais à son monde et à sa culture, elle affleure aussi ici et là. Se rejoue dans les nouvelles, dans leur écriture comme dans les situations mises en scène, l’opposition ou la co-existence du français et du créole. Se cristallisent dans trois textes les métamorphoses enfantées par l’histoire et l’imaginaire réunionnais autour du personnage de grand mère Kalle. Parmi ses avatars, la plume poétique de Monique Mérabet mentionne la figure de la « nénène à l’incomparable dévouement », ce qui en fait un archétype de la nénène et ouvre des champs d’interprétation peu perceptibles aux jeunes « oreilles, [qui] conditionnées de peur » autrefois, ne sont plus aujourd’hui dans les mêmes dispositions. Ainsi la « loufoque » nénène Marcelle échoue-t-elle à restaurer l’autorité de Kalla – et la sienne – face à des enfants qui n’ont « même pas peur » et aucune considération pour l’histoire et ses mythes et pas plus pour leur nénène ! Quid alors de la culture et de l’histoire réunionnaise ? Elles sont le terreau fondamental et demandent le temps de l’apprentissage, de la réflexion et de la maturité ainsi que le montrent aussi les nouvelles.

 

Finalement, ces textes ont révélé les incompréhensions, rancoeurs et non-dits, mais aussi les liens forts unissant les cœurs et le monde des nénènes et des maîtres. Si le mot « nénène » semble concurrencé aujourd’hui par d’autres, tels nounou, tatie, assistante maternelle, employée, c’est qu’il est difficile d’envisager ce métier comme autrefois dans un monde où les crèches et jardins d’enfants se sont multipliés et où les femmes réunionnaises, dont celles qui exercent une profession, désirent cultiver la relation qui les unit à leurs enfants.

 

Il y a beaucoup d’émotion à découvrir les nénènes de ce recueil. Chacun n’y trouvera sans doute pas la figure de telles nénènes qu’il a connues mais ces fragments du réel feront naître de belles résonances et découvrir de vrais personnages de littérature. Voici levé un beau voile sur ces femmes.

 

Laissez- vous aussi porter par ces « Nénènes porteuses d’enfance ».

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

 

  1. Cette introduction reprend des éléments de la 4ème de couverture du recueil, rédigée par M.C. David Fontaine.
  2. Voir l’article de dpr974 du 04/03/2018

https://dpr974.wordpress.com/2018/03/04/les-auteures-de-nenenes-porteuses-denfance-ont-la-parole/

  1. Parmi d’autres, on peut citer Le Journal de Marguerite, Eudora ou l’île enchantée de Marguerite-Hélène Mahé, Marie-Biguesse Amacaty de Guy Agenor, le poème Manoël Manoël dans Indiennes de Jean Albany (ici un nénain’ masculin dit Manuel dans Zamal), Les Muselés d’Anne Cheynet, Plus léger que l’air de Joelle Ecormier etc.
  2. « Madame Desbassyns est morte »: traduction proposée par Monique Mérabet dans La cinquième photo. Le propos fait allusion à une grande propriétaire vivant à l’époque de l’esclavage, figure historique devenue personnage mythique et littéraire.

A la sortie sud de Saint-Paul, l’ancienne route nationale, improprement rebaptisée « Route des premiers Français » (ce serait plutôt la « Route des premiers Réunionnais ») longe sur sa droite le « Cimetière marin » (« ce toit tranquille où marchent des colombes ») et sur sa gauche, depuis la « Maison du coco » jusqu’au parking jouxtant la zone de pique-nique de la « Caverne des douze exilés »(1) ; (elle aussi improprement rebaptisée « Grotte des premiers Français »)  une étendue de plus de 7000m², coincée entre la route et la falaise. 

C’est à cet endroit que la Société d’Equipement du Département de la Réunion  (SEDRE) doit mettre en œuvre la réalisation de logements et de commerces, juste en face du cimetière, en contrebas de la falaise. En vertu de la loi sur l’archéologie préventive, la Direction des Affaires Culturelles de l’Océan Indien ((DACOI) a prescrit un diagnostic archéologique. C’est ainsi qu’une équipe de l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP) a mené en décembre 2016, à l’aide d’une pelle hydraulique, une opération de creusement de 22 sondages sur près de deux hectares. Ont été ainsi mis à jour des travaux de maçonnerie, des fosses, des fragments d’objets métalliques, des ossements d’animaux, des bris de verre et de céramique.

Dès lors le service régional d’archéologie a lancé une campagne de fouilles préventives. Les travaux ont débuté le 22 janvier 2018 et ont pris fin le 9 mars prochain, afin de ne pas retarder la mise en œuvre du projet immobilier de la SEDRE. Sous un soleil de plomb, cinq archéologues de L’INRAP ont procédé aux fouilles, sur une étendue de près de 7000 m².

Dans son dépliant « Un habitat du XVIIIe siècle », l’ INRAP dit avoir identifié deux secteurs, distants de quelques dizaines de mètres :

Dans le premier secteur, une maçonnerie légère, peu large (20 cm) constituée de blocs et galets de roches locales noyés dans un mortier de chaux, s’accompagne de creusements, interprétables pour partie comme des fosses de calage de poteaux.

Le second secteur aux structures identiques révèle quelques vestiges particuliers ; plusieurs fosses sont sans contestation des trous de poteaux dont l’un a conservé au fond un anneau métallique, sans doute destiné à cercler et ainsi consolider le poteau de bois.

L’autre fosse contenait un vaste récipient : un saloir enfoui (remploi). Il pourrait s’agir d’une réserve à eau, située à proximité de bâtiments sur charpente de bois.

 

Squelette de cabri (Photo JCL)

Types de fosses servant à caler des poteaux, à recevoir des récipients ou à faire office de silos (Photos JCL)

 

 

Près de 200 objets ont ainsi été collectés : éléments de bouteilles, clous, fragments de céramiques (poteries importées d’Europe et de Chine, services à thé, assiettes en porcelaine). Le diagnostic fait ressortir qu’il s’agissait de gens relativement aisés de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

L’équipe de l’INRAP a également mis en lumière un ensemble de fossés évoquant des cultures, ainsi que des fosses circulaires qui pouvaient être des silos. L’intérêt du site est que ce type d’habitat (bâtimentsq sur poteaux, seconde moitié du XVIIIe siècle) n’est pas courant. Seule une carte de 1806 mentionne un bâtiment dans ce secteur.

Plan du diagnostic et plan de 1806 INRAP0001

L’analyse des vestiges devrait permettre de répondre à un certain nombre de questions : 

    • s’agissait-il d’un habitat permanent (ou d’une succession d’occupants) ?
    • la vocation agricole est-elle confirmée ?
    • pour quelles raisons le site a-t-il été abandonné ?

Photos prises le  samedi 24 février 2018, dans le cadre des visites guidées (JCL)

Jean-Claude LEGROS

(1) L’appellation de « caverne des douze exilés », usuelle jusque dans les années soixante, fait référence aux douze mutins français de Fort-Dauphin déportés sur l’île Bourbon en 1646 (ils n’y resteront que trois ans). L’expression »grotte des premiers Français » a été créée au début des années soixante .

 


1 – Ousa i lé bann ti papié,

Dann tan lontan nu anservé ?

Papié frizé, su shokola,

Nu ramassé.

Ék do d’ kuyèr nu dékrazé,

Pou fé tablo i éklaté.

Papié journal nu dékoupé,

Pou fé korné (1)…

 

2 – Korné safran ousak i lé ?

Korné pistash la diminué.

Paj katalog pou perl papié,

Fine oublié !

Dann train, dann kar nu amaré,

Dann koin moushoir nout ti tiké ;

Rant zot tété fanm i séré,

Papier moné.

 

3 – Boutik shinoi navé karné, (2)

Bien kadriyé pou détayé :

Sardine Robèr, poisson salé,

Boite lé-Nestlé…

Dann kabiné poinn ti papié,

Apark détroi fèy brinjelié : (3)

Sat lété pov té pran galé

Pou esuiyé.

Zoizo papié dann plafon

4 – Zoizo shifon bien anbouré,

La zèl, la ké, papié plissé,

An lér plafon té pandiyé,

Té fé d’léfé…

La fète tout bann zanfan gaté

Té vé plumo papié léjé,

Su fèy journal, zot i léshé

Fondan kolé. (4)

 

5 – Té pa bezoin dutou papié

Pou déklar out joli gaté

Ansanm lu ou té vé marié,

Shoka (5) té pré :

Ék in zépine ou té gravé,

Son nom anndan in kér fléshé.

Dsu l’bor santié lu répondé

Par in bézé.

Kér fléshé su fèy shoka

6 – Roman « Nou dë », afèr jeté ? (6)

Le ti-kaz lé pa lanbrissé :

Desu kloizon nou va kolé,

Tansion la fré…

 

7- Depi sa le tan la koulé,

Nu koné rienk gaspiyé.

Kan mi panse mon kèr lé séré :

Nu jète papié :

Kilo papié publisité,

Zanbalaj toute sorte kalité,

Afors koup piedboi (7) la foré,

Nou va toufé !

Nou va toufé !

Nou va toufé…(8)

 

Pour copie conforme : Huguette Payet.

 

NOTES

Les jeunes, les moins jeunes et les toujours jeunes connaissent et chantent la chanson de Gainsbourg intitulée « Les petits papiers », dont Régine fut l’une des interprètes…Et voici que notre amie Huguette Payet se lance dans une variation sur ce thème dans lequel elle évoque les « petits papiers » de chez nous et leur fonction dans La Réunion de jadis (1ère moitié du siècle dernier). C’est l’occasion pour nos lecteurs, qui n’ont pas connu cette époque, de découvrir les us et coutumes de La Réunion d’autrefois, en passe d’être oubliés. Ils verront comment l’on est passé, en quelques décennies, d’un monde modeste, fait de privations – pas pour tous – à une société d’abondance et de gaspillage pour certains.

Voici quelques notes qui aideront le lecteur, non parfaitement créolophone, à goûter le sel du texte d’Huguette Payet :

1 – À cette époque, point de plastique. On se servait surtout de cornets de papier pour transporter de petites quantités de condiments : safran, poivre, piment mais aussi fruits et pistaches (cacahuètes).

2 – Autre coutume d’alors : les clients aisés des boutiques (épiceries) avaient leur carnet d’achat. Un double restait la propriété de l’épicier (d’origine chinoise en général).Les commerçants chinois jouaient alors pour le crédit le rôle de banquiers.

3– En ce temps-là ( avant 1950) l’hygiène était souvent approximative. Les toilettes étaient de petits édifices au fond des cours ou alors il y avait la nature. Pas de papier toilette-trois épaisseurs. En cas de manque de papier journal ou autre on avait recours à des galets ou à des feuilles de bringellier… Il est vrai qu’en France, à la même époque, toutes les habitations n’avaient pas forcément de toilettes et de salles de bain à la disposition de chaque famille. (Les toilettes étaient souvent sur le palier). Et qu’au 18ème siècle en Europe les villes ne « sentaient pas forcément la rose Édouard » (CF : « Le Parfum » de Patrick Süskind.)

4 – Les fondants : petits bonbons aux couleurs vives, faits essentiellement de sucre que l’on achetait à la sortie de la messe ou lors des fêtes.

5 – « le Choca » : agave d’origine mexicaine sur les feuilles duquel on pouvait écrire avec une épine.

6 – Le « Nous Deux » était un magazine en couleurs avec des romans – photos sentimentaux, qui après lecture, servait, collé sur les cloisons, à calfeutrer les cases modestes et à les décorer.

7 – L’arbre se dit en créole « le piédboi ». Le manguier est un pié d’mang, l’avocatier un « pié d’Zavoka »…

8 – Au cours des siècles on a déforesté pour planter des cultures de rapport : café, canne à sucre, géranium, etc. À l’heure actuelle, étant donné l’augmentation de la population on construit beaucoup, en toute légalité ou en se permettant quelques libertés avec les textes de lois. Et nos villes-Jardins, comme Saint-Denis, Saint-Pierre ou le Tampon… sont mises à rude épreuve pour le plus grand bien des spéculateurs. Et les maires vous jureront, la main sur le cœur, qu’ils respectent le patrimoine architectural et végétal de notre île !

Dpr974.

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