Feeds:
Articles
Commentaires

L’Endormi


Ils auraient voulu

que je me fasse reptile

non pas serpent ou crocodile

mais reptile innocent

lézard ou gecko

caméléon,

changeant de couleur autant que d’arbre

Endormi,

Au dos vert accroché à la branche

Et le ventre au soleil

 

Ils auraient voulu

Que la langue tournée vers l’intérieur

Je parle à mon estomac

Que j’aie la bouche pleine de mots

sucrés,

de choses gentilles

et polies

que j’aie la main faite pour l’encensoir

et l’échine pour les coups de bâton.

L’endormi (Illustration Huguette Payet)

Oh bobre des défaites

caïambre des victoires

accompagnez ma plainte, mon cri, mon chant

ma détresse et notre espoir

et puisque la station debout

a libéré ma main

le feu de la colère aura durci mon poing

Et je leur crierai : «  vermine » !

Et je leur cracherai à la figure

J’écraserai les bourgeons de leur nez.

 

La langue bien placée

Je ne parlerai pas à mon estomac

Et ne serai jamais

Endormi au dos vert

Agrafé à la branche et le ventre

Au soleil.

 

A.VAVET

 

Notes sur le poème L’Endormi

Ce poème a été publié à La Réunion dans les années 70 du siècle dernier où la lutte était particulièrement dure entre assimilationnistes et autonomistes. Il est signé A. Vavet, pseudonyme d’un auteur qui s’est ensuite fait davantage connaître sous son véritable nom.

  • Le Furcifer pardalis ou caméléon panthère, endémique de Madagascar, a été introduit au 18ème siècle à La Réunion, où on le connaît mieux sous le nom d’Endormi, étant donné la lenteur de son déplacement (Cf. Wikipédia).
  • Bobre : instrument de musique formé d’un arc sur lequel est fixé une calebasse qui sert de caisse de résonance (Cf. Dictionnaire illustré de La Réunion).
  • Kayanm ou Cayambe : Instrument de musique plat, formé des tiges de fleurs de canne à sucre ; il est rempli de graines de cascavelle, de préférence. Il est joué en cadence des deux mains (Dictionnaire kréol-Français d’A. Armand).
Publicités

 

J’ai retrouvé, il y a peu, un vieil exemplaire du journal scolaire Les Chocas, publié en 1959 par ma classe de CM1 du Tampon.

 

Il y eut en effet, dans les années 1958/60, en ces temps rudes où nombre de Tamponnais manquaient encore d’eau courante ou d’électricité, une petite imprimerie qui fonctionnait dans une classe de l’école primaire des filles du Tampon – garçons et filles étant alors séparés –. Elle a produit pendant deux ans une revue nommée Les Chocas car, selon la légende, à sa naissance, les chocas lançaient leurs premiers mâts vers le ciel. Cette modeste revue est le témoignage vivant d’une école réunionnaise qui, même dans des temps lointains et avec bien peu de moyens, cherchait des voies pour donner le goût du savoir et intéresser les élèves à leur monde.

Couverture de la revue Les chocas, coll. L. Fontaine

 

J’ai eu la chance de faire partie de l’équipe des Chocas. La même équipe, la même classe d’ailleurs, passée du CE2 au CM1 puis au CM2 avec la même maîtresse, Laure Fontaine. Une figure de notre école. Pour ses compétences, l’exigence et le cœur mis à enseigner et nous mener au meilleur de nous-mêmes. Une maîtresse intraitable sur les savoirs fondamentaux et les acquisitions imposées par les programmes mais également ouverte à des chemins d’apprentissage différents. Et une maîtresse animée par la passion à mener ses projets.

 

Alors que faisions-nous en classe ? Ce que l’on est censé faire selon les programmes. Des lectures, dictées, rédactions, séances de mathématiques et autres disciplines, histoire, sciences, chant, dessin, gymnastique, etc. Mais, nombre de nos activités prenaient des libertés avec l’ordre « académique » des quelques rares manuels scolaires dont on disposait, et tournaient autour de thèmes transversaux, pouvant être initiés par notre « milieu » – pour reprendre un terme des programmes officiels (1) –. Et, signe particulier de notre classe à l’époque, notre maîtresse, librement inspirée des méthodes Freinet (2), nous avait lancées dans la réalisation d’un journal scolaire nous permettant d’imprimer certains des textes que nous écrivions, qu’ils soient « libres » ou en rapport avec nos sujets d’étude.

Ces textes étaient lus et proposés à la classe. Ils permettaient une prise de parole spontanée. Ecrits au tableau, ils devenaient le support d’activités visant à améliorer notre maîtrise du français. On ne pouvait penser à l’édition qu’après un sérieux travail sur la langue. Et les critiques des jeunes marmays que nous étions ne manquaient pas. Aucune imperfection ne devait passer la rampe de l’impression ! Notre journal était notre fanal ! Je peux dire aujourd’hui que cette approche-là de l’orthographe, de la grammaire et du lexique, fut d’un apport plus original que les approches traditionnelles que nous connaissions également.

 

L’imprimerie, coll. L. Fontaine

 

L’imprimerie elle-même était une petite presse maniée à la main. Une presse lilliputienne, aux mécanismes élémentaires. Après un premier temps de mise en route guidée par notre maîtresse, nous avions appris à travailler par ateliers et groupes d’élèves assumant leurs tâches dans la solidarité et la complémentarité. Sans être toujours les mêmes à effectuer ces tâches techniques qui nous prenaient quelques heures par mois. Notre imprimerie, au fond de la classe, était une ruche active, surtout en fin d’après-midi.

Le texte corrigé, les typographes passaient à l’action. Un rôle que j’ai souvent tenu, avec plusieurs autres de mes camarades dont Jeanine, Nicole, Annie-Claude… Il fallait recomposer ce texte à partir de petits caractères en plomb puisés dans une caissette ordonnée (« la casse d’imprimerie ») et alignés à l’envers dans des sortes de réglettes (ou « composteurs ») rangées sur la surface plane de la presse. Voilà des manipulations qui demandaient attention, dextérité et concentration. Une vraie gymnastique intellectuelle car pour pouvoir lire correctement le texte imprimé, il fallait l’écrire à l’envers ! Et faire attention aux fautes ! Lesquelles étaient corrigées à l’aide de pinces et de miroirs qui réfléchissaient une image renversée du texte composé. Avec l’habitude, certaines d’entre nous lisions presque aussi bien à l’envers qu’ à l’endroit !

Alors, après l’ultime vérification de notre maîtresse, le rouleau encreur entrait en action. Ah ! L’odeur de cette encre noire et sa belle texture de pâte semi-fluide ! Mais il ne fallait pas en abuser pour ne pas noyer les caractères ni faire des textes baveux et gras. On plaçait ensuite la feuille à imprimer avec soin et détermination, avant de refermer la presse d’un geste vigoureux et franc. On réalisait quelques tirages avant d’encrer de nouveau quand le texte pâlissait. Chaque feuille imprimée était portée immédiatement à sécher par une petite main vigilante qui veillait à ne pas faire d’entassements produisant des salissures. Une fois les feuilles séchées, elles étaient imprimées ultérieurement au verso. Autre manipulation délicate qui imposait de recommencer toutes les procédures en plaçant la feuille dans le bon sens sans faire de bavures ! Ni gaspiller le papier ! Nos moyens étaient si modestes ! Mais nous avions le cœur et les mains et la tête à l’ouvrage !

Et ce n’était pas fini : il y avait les illustrations. Si on avait bien du plaisir à imaginer nos dessins, leur impression, plus technique, passait par une certaine simplification des traits. Le motif était décalqué ou tracé à main levée sur une épaisse feuille de lino (sorte de caoutchouc) en pensant aux effets que produirait le dessin imprimé à l’envers (pour un plan par exemple). Puis, le lino était creusé à l’aide de gouges spéciales, soit à petite cannelure pour faire les contours des dessins, soit large pour évider les grands espaces qu’on laisserait en blanc. Ce que Solange et Marie-Rose faisaient si habilement! Avec le rouleau, on encrait alors le lino en veillant toujours aux excès et on imprimait d’un geste ferme de pression. Puis on laissait sécher avant d’agrafer toutes les feuilles.

Venait alors le moment de la distribution. Le tirage mensuel de notre journal d’une quinzaine de pages de format A5 tournait autour de 50 numéros. Qu’on ne vendait pas. Ils s’adressaient à nos familles et à quelques personnes intéressées par notre entreprise. Que nous étions fières !

 

Extrait de l’article de P. M : La distillation, coll.L. Fontaine

 

Que pouvait-on lire dans notre journal Les Chocas ?

Des articles divers. Il y avait ceux tirés de « textes libres », rédigés le plus souvent chez soi, selon la fantaisie, la vie et l’inspiration de chacune. Ainsi – pour citer la revue Choca 2 – peut-être est-ce le cas des textes « Une bonne journée » passée à la cueillette des goyaviers ou « Un jeu amusant » tel « petite case » ou « Le bateau » évoquant la visite du « Ferdinand de Lesseps » par l’une ou l’autre d’entre nous ? Mais cela pouvait être tout autre chose, car nous ne manquions pas d’idées…

D’autres textes initiaient ou étaient le fruit d’un véritable travail pédagogique fait autour d’un thème riche d’enseignements : par exemple « La distillation du géranium » ou « La récolte des pommes de terre », toutes deux cultures emblématiques de l’économie des hauts du Tampon à l’époque. Ainsi me confiait récemment ma maîtresse – bien vieillie certes mais dont la mémoire défie le temps – : « Autour du climat ou des cyclones, nous pouvions travailler sur les parentés et oppositions entre les pays, saisons, populations, cultures, modes de vie et d’habitat… Calculer les températures, les prix selon les monnaies… Imaginer nos soldats Réunionnais dans les tranchées lors de la première guerre mondiale. Réciter, écrire, chanter ou dessiner l’été ou l’hiver… »

 

Parfois, une sortie scolaire pouvait réveiller nos langues ou nos plumes. Je me souviens même de la découverte extraordinaire d’un chantier de concassage de pierres volcaniques transformées en gravier ou sable. C’était épatant ! Et bien marrant de prendre le gros camion de la commune qui faisait office de transport scolaire. Enfin, les oreilles curieuses des petites journalistes qu’on était devenues s’intéressaient aussi aux évènements tamponnais, par exemple un incendie terrible qui avait détruit une ferme au Grand Tampon ou l’inauguration de la nouvelle poste de la ville dont les travaux montaient à 18 millions de francs… Nous notions aussi les films qui passaient au Tampon. A défaut de les voir nous pouvions imaginer « Sœur Angelica ; Histoire de trois amours ; Voyage en Birmanie ; Esclaves pour Rio ou L’homme du Kentucky « …

 

Finalement notre petit journal scolaire Les Chocas, sous son apparente simplicité, dit bien des choses de ce temps-là, que j’ai plaisir à retrouver, avec le souvenir de toutes mes chères camarades de classe. Les textes qui en restent sont telle l’écume de la vague venue des profondeurs. Ce sont d’humbles témoins de tous ces apprentissages et activités pédagogiques qui stimulaient notre réflexion et élargissaient nos connaissances. Témoins aussi d’une pratique de l’imprimerie qui nous responsabilisait tout en nous apprenant le partage, la gestion des tâches et le respect du travail manuel et intellectuel. Voilà pourquoi la saison des chocas fleuris est pour moi une belle saison…

 

Si notre classe est restée très soudée trois ans durant, si nous sommes presque toutes passées en 6ème en 1960, à la fin de notre CM2 (alors que « le tiers des élèves du Cours Moyen » n’y accédait pas (3)), je pense qu’on peut y lire le signe d’une satisfaction partagée, d’un enseignement ayant porté ses fruits et dont témoignent quelques parcours professionnels de mes camarades et rencontres au fil si divers de nos vies depuis. Et cela, même si notre maîtresse – me dit-elle récemment aussi – suscitait les commentaires de collègues défenseuses de la tradition, bousculée dans ces années 55, dans le sud de l’île en particulier.

 

Le CIRP (montage du logo et extrait du n°12 de décembre 1958), coll. L. Fontaine

 

Voilà qui inscrit ma classe dans l’histoire de l’école à La Réunion avec les questionnements se rapportant précisément à cette époque. Les méthodes nouvelles et « le mouvement coopératif porté par L’inspecteur Roger Ueberschlag »,(4) arrivé dans l’île en 1955 et en service à Saint-Pierre jusqu’à 1960 avaient réussi à fédérer un certain nombre d’enseignants du Sud (dont ma maîtresse). Ils se retrouvaient autour de leurs projets et pratiques moins dogmatiques et plus ouvertes sur le monde de l’élève. C’était un temps d’effervescence pédagogique. Le temps des premières classes Freinet – au Tévelave par exemple -(5) et des premières imprimeries de classe lancées par des enseignants inspirés plus ou moins librement du pédagogue. C’était aussi l’époque de la création d’un Bulletin de liaison du CIRP (Centre d’Information et de Recherches Pédagogiques), impulsé par l’Inspecteur Ueberschlag, puis dirigé par Hilaire Fontaine, instituteur au Tampon et regroupant des enseignants travaillant en équipe. Certes, il y eut, au cours du XXème siècle, à La Réunion, d’autres initiatives intéressantes dont, dans les années 1910, les préconisations officielles, les Bulletins de L’Enseignement primaire (6) et l’ouvrage de Paul Hermann (7) incitant à ouvrir l’école sur notre île ; mais il convient de saluer, au milieu du même siècle, la nouvelle dynamique créée autour du CIRP qui comptait plus de 500 membres. Dans cette époque datant d’avant la télévision, les médiathèques et Internet, on trouvait dans ce bulletin de liaison – de facture artisanale et tirant à 800 exemplaires dont 300 pour la France et l’étranger – des articles sur l’institution scolaire, l’histoire, la faune et la flore, la littérature de La Réunion, etc.(8)

 

On ne peut que regretter la disparition rapide de cette revue, tout comme le départ précipité de certains – dont l’inspecteur Ueberschlag – ou les 50 tonnes de livres pour La Réunion, qui ne parvinrent jamais dans un temps où nous en avions tant besoin ! Nous étions alors à l’aube de la Vème République, aux alentours de 1960 (9). La Réunion était divisée par les tensions politiques liées au statut de l’île et dans ce contexte, nouveauté pédagogique, régionalisme et sens critique pouvaient paraître suspects… Le souci primordial était la construction d’établissements permettant de scolariser les jeunes Réunionnais : après les écoles élémentaires, les collèges se multipliaient.

 

Cependant, les voies esquissées au milieu, comme au début du siècle se révèleront plus fécondes ultérieurement. Ainsi l’interrogation sur les méthodes pédagogiques et la question fondamentale de l’ouverture, à La Réunion, des programmes nationaux aux faits historiques, culturels et linguistiques, en particulier depuis les années 1980.

Fécondes furent aussi pour moi ces sources du passé. J’y ai trouvé le fondement de mon rapport au savoir et au monde. Et par la grâce de deux revues, je peux aujourd’hui, rendre hommage à deux enseignants valeureux qui m’ont accompagnée ainsi que des générations d’élèves : Ma mère. Mon père.

A tous deux, ma reconnaissance.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Les programmes officiels du 17/10/1945 recommandent d’ »établir la liaison entre l’école et le cadre ou milieu dans lequel vit l’élève » et d’utiliser au maximum les ressources des lieux « pour initier l’enfant à l’histoire locale ». Notes sur l’enseignement de l’histoire de La Réunion ; programmes et manuels scolaires de 1844 à 1995 par Pierre Portet, Revue des Mascareignes n°1. (en ligne)
  2. Pour notre classe, on ne peut parler d’adhésion exclusive. Célestin Freinet a prôné à partir des années 1920/30 une école refusant l’encyclopédisme, ouverte sur le milieu de vie, liant apprentissages et activités concrètes, autonomisant et responsabilisant l’élève dans une perspective citoyenne. Il a impulsé l’idée de coopérative scolaire, d’imprimerie à l’école, de correspondance scolaire… Quoique faiblement implantée dans nos écoles, la Pédagogie Freinet est portée par l’I.C.E.M. depuis les années 1970 et œuvre toujours (cf. sites).
  3. En 60/61, sur 3263 présentés, 1946 admis soit 59,6%. Prosper Eve, Education, culture à La Réunion, dans les années 1960.
  4. Raoul Lucas et Mario Serviable, Ils ou elles ont fait l’Ecole de La Réunion, 2012, exposition citant les instituteurs Hilaire et Laure Fontaine. L’Ecole à La Réunion, de ses origines à l’après départementalisation, est un des sujets d’étude de l’Universitaire Raoul Lucas.
  5. Le 1er défenseur est Marcel Le Guen, arrivé dans l’île en 1951, enseignant 12 ans dans le Sud. A l’initiative du journal scolaire imprimé La moque. Les Autorités lui interdirent de retourner dans l’île après un congé administratif en 1963. Une école du Tévelave porte son nom depuis 2006.
  6. Dans les années 1910, ces Bulletins de L’Enseignement Primaire à La Réunion relayaient les textes officiels sur l’histoire locale. On y découvre l’investissement de A. Berget, Chef de l’Instruction publique, incitant au respect de ces prescriptions. Ainsi que les épreuves du C.A.P. invitant à faire la liaison entre « histoire générale » et « histoire particulière de votre colonie ». Notes sur l’enseignement de l’histoire de La Réunion ; programmes et manuels scolaires de 1844 à 1995 par Pierre Portet, Revue des Mascareignes n°1 (en ligne)
  7. Paul Hermann, instituteur à Saint-Denis, publie en 1909 Histoire et géographie de l’île de La Réunion, cours moyen.
  8. CIRP, affilié à l’Institut coopératif de l’Ecole Moderne, Bulletins de Liaison n° 8, 12, 15, 19, 20, 22, 23, 25, 27, années 1958 à 1961.
  9. La Réunion est divisée entre départementalistes et autonomistes depuis la création du Parti communiste réunionnais en 1959. Dans les années 60, le préfet de La Réunion est Jean Perreau-Pradier. Michel Debré est 1er Ministre. Une ordonnance exile en 1960 plus d’une dizaine d’enseignants pour leurs opinions. L’opération médiatique autour des livres, montée en 1958 par l’Inspecteur Ueberschlag avec la Radio Europe 1, semble avoir indisposé les autorités.

Moukatage (pièce satirique) en un acte.

 

Ce texte a été publié dans la revue « Bardzour » (la barre du jour = l’aube en créole) en réponse aux anti-créoles qui se sont déchaînés lors de la parution du livre d’Axel GAUVIN « Du créole opprimé au créole libéré » (1977). Les trois personnages cités ont réellement existé et se sont manifestés à plusieurs reprises dans le courrier des lecteurs du journal « le Quotidien de la Réunion » d’août 1977. Nos lecteurs, tous nourris d’humanités classiques, noteront ici où là un pied manquant ou deux de trop à nos alexandrins. Mais comment versifier juste à partir des théories vaseuses de M. de Bourgin développées dans ses lettres au « Quotidien » ?

 

La scène se passe dans un salon cossu de « bonne bourgeoisie bourbonnaise ». Suzanne et frère Emmanuel, deux amis qui communient dans l’amour de la langue française, attendent un invité de marque. On entend des pas dans la rue, puis des cris :

 

M. de Bourgin (depuis la rue) :

Na point personne ? Hem, hem, na point personne ? N’y a-t-il ici âme qui vive ?…Tiens, du bruit, je crois que l’on arrive.

 

Suzanne (à Frère Emmanuel) :

De la langue française le messager divin approche. Ouvre donc l’huis à M. de Bourgin…

M. De Bourgin, gentilhomme, balaie la pièce d’un revers de son large chapeau à plumes.

 

 

le couvre-chef historique de M. de Bourgin.

 M. de Bourgin : Amis doux à mon cœur,

 

Emmanuel : Cher Monsieur,

 

Suzanne : Votre grandeur,

 

En ces temps si troublés où notre esprit s’irrite,

C’est un baume certain, d’avoir votre visite.

Il ne se passe point de jour dans ce pays,

Où nous n’ayons tous deux les oreilles meurtries

D’un infâme patois, d’un dialecte hideux,

Du créole enfin, de ce parler de gueux.

On l’entend à la cour, on l’entend à la ville ;

Au Prisu, chez Bobate, la populace vile

Nous fait subir ainsi un martyre quotidien,

Et voilà que tantôt un journal du matin

Dont je tairai le nom, d’un certain sire Gauvin

A publié les dires, favorables au créole…

 

M. de Bourgin : Pour sûr voilà un crime qui mérite la geôle !

 

La bonne (en aparté) : Kosa larive azot ? Davoir la boir pétrol (1) !

 

Emmanuel :

Amis, vous parlez d’or. Comme vous, j’en ai ras l’bol

De voir ce dialecte insolent s’étaler.

Il nous faut le combattre, dans la rue, à la Télé.

Brandissons l’étendard, prenons nos baïonnettes !

Il nous faut fusiller, étriper, extirper,

Que tout Bourbonnais meure ou bien parle français.

 

Suzanne (folle de joie) :

Mes chers, qu’un sang g’impur abreuve nos sillons !

 

La bonne :

Somanké moush sharbon la-pik se bann’ kouyon (2) !

 

M. de Bourgin :

Dans ce rude combat, pour nous point d’alliés, nous sommes seuls ou presque, la langue non-pareille, le français, chaque jour, par nombre de Zorèy (français de l’Hexagone) est massacrée…

 

Suzanne : Pour sûr. Dans ce choc incertain nous ne pouvons compter que sur nos forces mêmes, sur Vaugelas, Corneille et Valéry D’Estaing (3).

 

La bonne : … hem, hem !

 

M. de Bourgin :

La lutte a commencé, tandis que chez vous je fonce

Me vient à l’esprit l’idée d’une réponse.

Je serais fort heureux que vous l’approuvassiez.

 

Suzanne :

Vous entendre parler, quels délices, quel bonheur !

 

M. de Bourgin :

Dans ma missive au sieur Gauvin, à ce drôle ki se mêle de vouloir ékrire le kréole… mettant partout des K (4), kel son horrible à voir, je dis à ce kokin faisant mon désespoir, d’aller dans un kolkotz avèk ses kamarades, kultiver loin de nous karottes et salades.

 

Suzanne : Admirablement dit, voilà qui est divin !

 

La bonne (en aparté) : mi konpran toute astèr ; bann-la la-boir do-vin (5) !

 

Suzanne (à la bonne) :

 

Allez au Barachois, pour nous quérir céans,

Quelques bons samoussas, quelques bonbons piments.

 

Les samoussas ou l’épreuve de vérité.

 

Suzanne se retournant vers M. de Bourgin :

Il n’est pas bien honnête et pour beaucoup de causes,

Que les gens de la lie soient là pendant qu’on cause.

Poursuivez !

 

M. de Bourgin :

La langue, mes amis, est mode d’expression

D’une communauté politique. L’Île Bourbon,

Terre française, doit parler le français seulement.

Partout où l’on parle français conséquemment,

Doit flotter dans le vent le beau drapeau de France !

 

Emmanuel :

Ma tête tourbillonne, je frôle la démence ;

Ainsi donc en partie la Suisse, la Belgique

Comme le Canada font partie de la France ?

 

Suzanne : Cher frère !

 

la Suisse écartelée !

 

 

Emmanuel :

Et la Suisse, à mes yeux, un pays hier encore

Ne serait aujourd’hui, qu’à deux doigts de la mort.

On y parle français, allemand, italien…

Ce pays n’existe plus, si je le comprends bien.

 

Suzanne :

Vous n’y comprenez rien ; ayez foi en la science !

En M. de Bourgin j’ai toute confiance.

 

S’adressant à M. de Bourgin

Achevez, je vous prie, ce raisonnement heureux !

Tout me parait dès lors simple, juste, lumineux.

 

M. de Bourgin :

Si les créolisants bons à mettre à Saint-Paul (6)

Veulent à toutes forces, écrire le créole,

Qu’ils respectent au moins son véritable orthographe,

L’orthographe français (7), la-dessous je paraphe.

 

Emmanuel : (Par devers soi)

À moi Grevisse, à moi Larousse ! Cela me vexe,

D’orthographe je ne puis vérifier le sexe.

Jusqu’alors ce beau mot me semblait féminin,

On m’apprend le contraire. Merci Monsieur Bourgin !

 

La bonne arrive avec les rafraîchissements, des samoussas (8), des bonbons piment. M. de Bourgin s’en sert et mange goulûment, s’étouffe.

M. de Bourgin : Brrh, RRRââh !

Foutor misère d’un sort ! Ce piment m’a poiké (9) !

Ce bonbon m’est passé dans le petit gosier !

Si je trape ce zarab, sitôt je le languette…

 

Suzanne (effarée) :

Qu’entends-je, qu’ouïs-je et de la bouche de qui ?

Moi qui le supposais à notre cause acquis !

Qu’il m’est dur de l’entendre parler si vulgairement…

Hors d’ici imposteur, maraud, faquin, manant,

Monstre issu de l’enfer, créolophone atroce !!!

Hors d’ici à l’instant, ou sinon je vous rosse !!!…

 

Grands Dieux… ! Je défaille…

 

Suzanne tombe en pâmoison dans les bras de frère Emmanuel. Celui-ci l’allonge sur le sofa qui, par bonheur, se trouvait à proximité.

 

Le sofa salvateur !

 

 

Exit l’imposteur, cependant que de la cuisine parvient un inextinguible rire typiquement créole.

 

Versificateur occasionnel : Robert Gauvin.

Pour copie conforme : Batis Poklin.

Auteur des illustrations : Huguette Payet.

 

 

(1) Qu’est-ce qui leur arrive, ils ont dû boire de l’alcool ?

(2) Sans doute la mouche charbon a-t-elle piqué ces imbéciles !

(3) Nos anciens se souviennent assurément du Président de la République Valéry Giscard d’Estaing, de son français si élégant et de son accent de « patate chaude ».

(4) M. de Bourgin prétend que le « k » est un son horrible à voir ???!!! et qu’il ne convient qu’à des langues d’Europe centrale, allemand ou russe.

(5) Tout s’éclaire pour moi ; ils ont exagéré sur le vin !.

(6) Dans la ville de Saint-Paul se trouve le premier hôpital psychiatrique de l’Île de La Réunion.

(7) M. de Bourgin emploie « l’orthographe » au masculin… Pauvre langue française, par qui donc es-tu défendue ! (Cf. Quotidien août 77).

(8) Samoussas : petites pâtisseries salées, fortement épicées, d’origine indienne.

(9) Poiké : brûlé / Si je trape ce zarab, sitôt je le languette : si je mets la main sur ce commerçant indien, il va passer un mauvais quart d’heure… Sous l’influence du piment, M. de Bourgin révèle sa nature profonde de kréol ; le voilà démasqué !


A toi, Lecteur, ce kolam pour accueillir tes pas….

Kolam vu à Rameswaram – Photo Marc David

J’ai découvert réellement les kolams il y a peu, lors d’un voyage qui a été pour moi une rencontre fondamentale avec l’Inde. Et depuis, je reste sous leur charme. Et depuis, se poursuit mon voyage vers l’Inde, par la pensée, les livres, les images et la Toile…

 

Qu’est-ce que ces kolams ?

Il s’agit de dessins faits à même le sol et que l’on peut voir au seuil des portes (1) d’un certain nombre de maisons de l’Inde du Sud, mais aussi parfois devant des magasins ou des représentations de divinités, en particulier dans le Tamil Nadu que j’ai visité (1).

Ces kolams relèvent d’une tradition ancienne qui convoque à la fois le culturel, le religieux, l’art ; dans leur dimension sociale, familiale et intime. Ce sont les femmes qui perpétuent cette tradition (2). En accomplissant ce rituel, elles placent leur maison sous le signe de la déesse Laskhmi – qui porte chance et prospérité –, et placent ceux qui franchiront le seuil de leur demeure sous le signe de la bienveillance. Ainsi, ils « nous entraînent au cœur de la tradition indienne et de ses valeurs spirituelles » selon Chantal Jumel (3) qui fait des kolams des « Prières pour les yeux ».

Dans le Tamil Nadu, ces kolams sont le plus souvent géométriques et abstraits, mais aussi parfois figuratifs. De couleur blanche en général, ils peuvent être plus ou moins simples, ou colorés et travaillés selon les circonstances : jours fastes pour la famille et jours de fête tel Diwali. Recommencés quotidiennement, ces dessins relèvent d’un art et d’une philosophie de l’éphémère, car un kolam a vocation à s’effacer sous les pas de ceux qui passent (2)…

 

Kolam vu à Rameswaram – Photo Marc David

 

Qu’est-ce qui dans les kolams a pu me charmer ?

La part de beauté qu’ils apportaient par leur présence dans des environnements plus ou moins agréables. La grande diversité des réalisations qui tiraient unité et force de la conjugaison de leur simplicité et de la complexité de leurs graphismes. Et plus que tout, ce qu’ils pouvaient me dire d’une Inde que je tentais de déchiffrer à travers ces signes visuels qui me parlaient bien plus que les mots, car, hors le « Namasté » rituel et le sourire, comment échanger avec les femmes indiennes au seuil de leur maison, quand elles ne parlaient que le tamoul ou l’hindi et moi quelques mots d’anglais ?… Ces kolams suspendaient ma marche au seuil d’une maison. Même si je ne pouvais y pénétrer ni découvrir quelque kolam intérieur, ils me faisaient voyager vers une Inde plus intime.

 

Comment ces kolams avaient-ils été réalisés ?

D’abord, pour voir la main créatrice, il vaut mieux se lever tôt dans la paix des premières heures du jour (2). A défaut de montrer en direct l’art et la manière de réaliser un kolam – ce que l’on peut voir sur nombre de sites – nous empruntons ces témoignages à la littérature.

Ainsi le roman Noces Indiennes de Sharon Maas évoque-t-il la jeune Savitri qui après les premiers rituels du matin « sortait de la maison et dessinait sur le sol un kolam élaboré ». Ce qu’elle fera encore, bien des années plus tard, une fois mère de famille, désignée sous le nom de Ma (4) :

« Aussi, quand elle avait fini de balayer, consacrait-elle une demi-heure à dessiner un kolam devant l’entrée, un kolam chaque jour différent. Elle commençait par répandre de la farine de riz, de manière à établir un réseau de points qu’elle reliait par des traits ou des lignes courbes, jusqu’à ce qu’apparaisse un étonnant motif symbolique, compliqué, fragile, parfaitement symétrique, une œuvre d’art fugitive qui, dès midi, serait effacée par les pas indifférents des personnes qui entraient et sortaient de la maison. »

Voilà qui suppose une certaine dextérité de la main créatrice. Ce qui permet de distinguer la main irrégulière des néophytes de celle des aînées plus expérimentées. Il suffit de regarder ou de s’essayer à quelques réalisations pour s’en convaincre !

C’est merveille de voir filer la farine poussée par les doigts se transformer en lignes s’entrelaçant continûment autour ou à partir de points tracés au sol (4). De suivre ces doigts, agiles traceurs en l’absence de toute pointe ou crayon, et le geste souple, sûr et gracieux du poignet. Et c’est merveille de voir le dessin prendre forme selon la volonté, l’inspiration et le talent de la créatrice ainsi que sa capacité à joindre tradition et inventivité. De voir la concentration, la maîtrise de soi accordées à la sérénité de ce moment de piété domestique. Voilà qui fait du kolam un rituel, une technique et un art.

 

Mais d’où viennent ces dessins et motifs que les femmes tracent sur le sol ?

De la tradition familiale d’abord. L’art, très ancien, du kolam est une affaire de femmes dans le Tamil Nadu. Ce sont elles qui assurent la transmission du répertoire familial, sauvegardé – par certaines – dans des carnets, enrichis éventuellement par la consultation de magazines. Quant aux motifs figuratifs, traités de manière stylisée, ils empruntent au symbolisme religieux pour ce qui est par exemple de la fleur de lotus, signe de Lakshmi, épouse de Vishnou. Dès l’enfance, les mères guident leurs filles de leurs conseils techniques et autres car la transmission de cette pratique se rattache à un ensemble de valeurs.

Un kolam, c’est, au seuil de la maison, la rencontre de l’intime, du familial et du social et c’est le lien avec la tradition. A des degrés divers, éminemment variables, sans nul doute, selon les familles, leur attachement à la tradition et la personnalité de chaque femme ! Plus encore dans l’Inde contemporaine du XXIème siècle prise entre modernité et tradition.

 

Réalisation d’un Kolam au Tamil Nadu – Photos Colette Fontaine

C’est donc avec intérêt que j’ai découvert deux approches littéraires du motif du kolam dans deux romans, écrits par deux romancières contemporaines qui, en reculant de quelques décennies, évoquent toutes deux l’Inde autour du milieu du XXème siècle.

Dans Noces Indiennes de Sharon Maas (4), on retrouve le kolam rituel auspicieux, celui dessiné par Radha, Savitri, puis Ma, celui qui protège la maison, qui purifie en inspirant « de bonnes pensées ». Dans Compartiment pour dames (5), qui donne la parole à une quadragénaire indienne célibataire, Akhila, et cinq autres femmes échangeant sur leur vie de femme indienne, on découvre le propos plus vigoureux de la romancière Anita Nair qui fait du kolam un emblème de la tradition. Pour Amma, la mère d’Akhila, experte dans ces dessins, l’art des kolams est inséparable du rôle d’épouse car « de parfaits kolams de maîtresse de maison parée de toutes les vertus ménagères justifient que les belles-mères appellent leur belle-fille « la lumière qui guide la famille » ». Ainsi, inspirée de la pensée de Thiruvalluvar (5) donne-t-elle à Akhila, qui a alors 19 ans, ces ultimes « conseils concernant les devoirs d’une femme au foyer » mais bien plus encore une leçon d’être au monde :

« Un kolam tracé à la va-vite reflète une maîtresse de maison négligente, indifférente et malhabile. Quant à un kolam dessiné de manière recherchée, il indique un certain égocentrisme, de la vanité et une incapacité à faire passer les besoins des autres avant les siens. Les kolams sophistiqués et compliqués doivent être réservés aux occasions particulières. Ton kolam de tous les jours doit montrer que, si tu es économe, tu n’es pas avare. Il doit témoigner de ton amour de la beauté et du soin que tu apportes aux détails. D’une retenue. D’une certaine élégance et, surtout, d’une bonne compréhension de ta place dans la vie. Ton kolam doit refléter ce que tu es : une bonne maîtresse de maison ».

Au-delà de ces éclairages personnels des auteures sur les kolams, les romancières Anita Nair et Sharon Maas parviennent à suggérer, à travers le traitement de ce motif, des interrogations nouvelles sur la femme indienne et sur une société indienne entre tradition et mutations. Marquée par la voix des grands penseurs de l’Inde et la colonisation anglaise. Au seuil d’une Indépendance nouvellement acquise, face aux défis de l’avenir et de la modernité.

Ainsi le roman Compartiment pour Dames donne-t-il d’Akhila l’image d’une excellente élève, férue de littérature anglaise mais rétive aux enseignements traditionnels, et qui « détestait tous les kolams. Ceux de l’extérieur comme ceux de l’intérieur ». Plus encore ces « kolams sophistiqués » des « agraharam », « ces ghettos brahmanes » « où tout comportement hors norme est conjuré par la censure et un isolement absolu ». Et plus encore, avec la plume critique qui la caractérise, la romancière Anita Nair imagine, de manière transgressive, que le plus beau kolam d’Akhila est réalisé le jour même de la mort de son père. Ce qui fait d’elle, à 19 ans, une jeune femme devant assurer la charge de sa famille… Voilà ce dont parlent ces dames du compartiment de train roulant dans la nuit… Par un pur effet d’imagination, on pourrait adjoindre aux voyageuses sondant leur existence, le personnage de Saroj, la jeune fille du roman Noces Indiennes, osant passer sur le kolam familial et s’introduire dans la puja (salle de prières), accompagnée d’une amie, avec « l’impression de se livrer à quelque chose d’interdit » qui pourtant guide sa quête de libération (4).

 

Au-delà de toutes ces interrogations, les kolams peuvent également ouvrir d’autres voies de réflexion, qui engagent science, art, mystique et philosophie, celles développées par des chercheurs en mathématiques et anthropologie (6). « Cette confrontation de l’art et de la nature par l’intelligence des formes ouvre un espace de rencontre entre l’esthétique et la science. » disent-ils. « La réalisation [de certains de ces dessins] met en œuvre une progression, parfois exponentielle, de motifs élémentaires et l’effet esthétique de ces figures procède aussi du sentiment qu’elles procurent d’une perception de l’unité dans la complexité ». Le point apparaît « symbole de l’infini quand il représente l’immersion dans le tout », « la ligne, symbole aussi de l’infini quand elle contourne ou relie les points, figurant le cycle de la vie et des renaissances… »

Les kolams seraient-il alors l’intuition et l’expression d’un Principe supérieur ? L’illusion d’une autre réalité ? L’expression d’une philosophie de l’éphémère et des renaissances ? Questions qui restent ouvertes, dans l’Inde d’autrefois et d’aujourd’hui…  

 

Kolams vus à Madurai et Pondichéry – Montage Photos Marc David

 

Les kolams peuvent-ils être menacés par la modernité ?

L’Inde est en soi une terre de contrastes. De différences. De spiritualité et de rituels. De culture et d’art. Certes, les kolams ont tendance à s’effacer dans les grosses villes multimillionnaires, où les immeubles se multiplient, où les rues et trottoirs accueillent une foule nombreuse de scooters, rickshaws, voitures et piétons. Mais, nous avons pu en observer à Chennai, à Madurai, dans le cœur même de la ville, en particulier devant les magasins. Ils sont encore bien présents dans des villes moyennes telles Thanjavur ou plus encore dans des plus petites telles Rameswaram à la pointe du sous-continent, à quelques encablures du Sri Lanka. A Pondichéry, ils s’observent aussi bien devant des maisons des différents quartiers de la ville que sur le pas de porte de cités nouvelles ou d’humbles maisons abritant les pêcheurs de la côte.

Et quand le poids des traditions semble s’alléger, les kolams trouvent une présence et une force nouvelle à travers les magazines, la Toile, les concours organisés dans les écoles ou par des associations qui proposent des manifestations aujourd’hui reconnues. Ainsi les festivals de Madurai qui offrent au regard du public l’élaboration des œuvres et affirment la personnalité de créatrices qui en tirent une vraie reconnaissance artistique. Certes, des puristes pourraient prendre ombrage de ce renouveau qui éloigne du rituel domestique mais redonne vitalité et visibilité à une pratique traditionnelle pouvant être éprouvée par la modernité. Aujourd’hui, les Indiennes sont des écolières assidues et nombre de femmes tentent de conjuguer vie familiale, publique et professionnelle…

 

Finalement, les kolams ont été pour moi une porte ouverte sur l’Inde. Et mon voyage, une ouverture plus concrète sur les liens forts unissant l’Inde et La Réunion, même si on ne voit pas de kolams au seuil des maisons dans notre île (7). Peut-on y voir un rapport avec la faiblesse numérique des femmes parmi les engagés indiens et les dures conditions de vie de tous ces travailleurs originaires de régions et de comptoirs divers (8) ? A ces hommes et femmes venus à La Réunion, plus massivement après l’abolition de l’esclavage, nous devons la richesse de notre héritage indien. Un héritage religieux et socio-culturel qui porte ses marques spécifiques dans une société réunionnaise multiculturelle et créole.

Pour moi, les kolams ont été un seuil…

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Nous nous sommes attachés dans cet article principalement aux kolams extérieurs placés au seuil des maisons. Il en existe aussi à l’intérieur des maisons et temples. On trouve des kolams au Tamil Nadu, au Karnataka, dans l’Andhra Pradesh et des réalisations plus ou moins proches dans d’autres régions de l’Inde sous les appellations de rangoli ou de mandala entre autres.
  2. Les kolams se dessinent en général au lever du jour mais peuvent aussi être réalisés le soir. La poudre de riz, employée traditionnellement est remplacée fréquemment aujourd’hui par des pigments ou de la craie, plus économiques. Les kolams ne se limitent pas à une seule communauté de croyance religieuse.
  3. Chantal Jumel, « chercheuse indépendante, écrivain et spécialiste des arts visuels et rituels de l’Inde » et spécialiste des kolams (cf. sites ).
  4. Noces Indiennes, Sharon Maas (Of Marriageable Age, 1999), traduction Martine Leroy Battistelli, 2002, Flammarion. Dans ce roman, Savitri, originaire du Tamil Nadu, s’installera bien plus tard (sous le nom de Ma) en Guyane Britannique (Guyana) suite à un remariage. Dans cette œuvre (étalée entre les années 1920 et 1970/80), Saroj (jeune adolescente de 13 ans vers 1965) ose passer sur le kolam avec une amie africaine et l’introduire dans la salle de la puja où Ma garde secrètement la robe de future mariée d’Indrani (sœur ainée de Saroj).
  5. Compartiment pour dames, Anita Nair, 2001 (Ladies coupé) ; 1ère traduction 2002, Albin Michel, 2016. La famille d’Akhila vit près de Madras (Chennai). D’origine brahmane, elle n’habite cependant pas ces « agraharam », évoqués dans le roman. « Thiruvalluvar, poète d’expression tamoule ayant vécu au 1er siècle av J-C et auteur du Thirukkural, ouvrage traitant de morale, de sagesse, des devoirs des individus, considéré au Tamil Nadu comme le 5ème Veda » (selon le glossaire).
  6. Site : Eléments d’Ethnographie indienne, Bernard Champion, « Rues de Pondichéry », 1ère partie KOLAM. Texte de présentation pour un panneau d’exposition de photographies « Rues de Pondichéry »; avec la mention : [Quelques-unes des notions ici abrégées ont été présentées dans le séminaire de mathématiques de l’ERMIT (Equipe Réunionnaise de Mathématiques et d’Informatique Théorique), le 4/12/2007.]
  7. Nous n’avons pas observé (personnellement) de kolams sur le seuil des maisons à La Réunion, mais renvoyons à la thèse de Florence Callandre (soutenue en 1995), dirigée par Christian Barat, sur Koylou, Représentation divine et architecture sacrée de l’hindouisme réunionnais qui mentionne les kolams observés dans les temples réunionnais.

Du créole opprimé au…

 Il n’est pas rare d’entendre l’éloge du « vivre ensemble » réunionnais. À l’instar d’autres sociétés insulaires fortement métissées, la nôtre est admirée, encensée pour l’harmonie qui y règne : il est vrai qu’en considérant la jeunesse du peuplement de la Réunion, l’histoire de notre île et ses drames, la situation d’aujourd’hui peut émerveiller. Il faut cependant rester vigilant pour ne pas se laisser endormir par la fumée des encensoirs. Pourquoi, par exemple, ne pas nous interroger, nous-mêmes, en tant que Réunionnais, sur le vivre-ensemble dans notre île. Pour ce faire, je vous propose de regarder de plus près la relation des langues créole et française, en me référant aux travaux d’Axel Gauvin, réalisés il y a quarante ans de cela. Je choisis cet angle, d’autant plus volontiers, que les chercheurs s’accordent à reconnaitre les avantages du bilinguisme dans le domaine cognitif[i] !

 

« Du créole opprimé au créole libéré[ii] »

 

En 1977, A. Gauvin publie son essai : « Du créole opprimé au créole libéré ». Son objectif est de défendre et de promouvoir la langue créole réunionnaise. La publication du livre fait sensation, ou plus exactement cause un beau scandale. Pour de nombreux « bien-pensants », le créole n’est pas digne d’être appelé une langue, c’est, à la rigueur, un dialecte, un « patois sympathique » (comme on le cataloguera plus tard avec condescendance). La polémique mettant aux prises défenseurs et détracteurs de la langue créole s’étale alors largement dans la presse écrite et audiovisuelle du pays.

 

Le point de départ

 

Qu’est-ce qui a motivé A. Gauvin  dans ses recherches? Nous savons qu’il a passé sa jeunesse dans un milieu créolophone. Sa famille, son quartier s’exprimaient essentiellement en créole. À l’école, cette langue n’était pas enseignée mais elle n’était pas non plus exclue. Du point de vue culturel, l’univers d’A. Gauvin a évolué aux rythmes de la culture créole réunionnaise.

Or, à partir des années 60, les choses changent : Le créole doit impérativement rester à la porte de l’école. Les enseignants sont tenus – menaces à la clé – d’obéir aux oukases anti-créoles des vice-recteurs successifs. Ainsi, entend-on en 1975 le vice-recteur de Saint-Denis, se référant à un règlement scolaire de 1887, marteler que « Le français [doit être] seul en usage à l’école ».

Les enfants ont à cette époque davantage accès à l’école de la République mais ils doivent obligatoirement renoncer au monde qui était le leur[iii] et se glisser, via les programmes scolaires, dans un autre en tout point semblable à celui des enfants de la France hexagonale. Les enfants créolophones sont alors atteints dans leur identité, dans leur manière d’être au monde : leur langue, leur culture ne sont pas reconnues ; elles sont dénigrées, stigmatisées, bannies.

 

 

Face à un drame, une méthode

 

Ce qui bouleverse le plus A. Gauvin dans cette affaire, c’est la situation dramatique de l’alphabétisation dans l’île. En 1967, en effet, 90 000 Réunionnais, sur une population de 416 525, sont analphabètes (un jeune sur 5, un adulte sur 2).

Face à ce constat, A. Gauvin cherche à remédier au problème en allant au fond des choses. Il se livre alors, au sein de « l’association Chemin Portail » au Tampon, à des séances d’alphabétisation en créole. Il le fait volontairement car ses élèves ne parlent pas le français. Comment, en effet, apprendre à quelqu’un à lire dans une langue qu’il ne comprend pas ou qu’il comprend mal ? Les résultats sont prometteurs : l’acquisition de la lecture se fait rapidement et personne ne manifeste une quelconque répulsion lors de l’apprentissage. Ces séances de travail confirment que le malaise dans l’alphabétisation provient, non d’une incapacité des monolingues créoles à apprendre le français, mais de la méthode pédagogique proposée à l’école. Méthode qui ne tient aucun compte de la langue maternelle des élèves. Cette expérience pédagogique deviendra pour A. Gauvin le moteur de la défense de la langue réunionnaise.

 

Le créole est une langue

 

Axel Gauvin fonde son plaidoyer sur les caractéristiques qui constituent le socle de la langue créole réunionnaise. L’essayiste s’évertue donc à montrer l’originalité du créole. Il s’attache à la grammaire, à la syntaxe, au vocabulaire : il ne s’agit pas d’un français déformé, mais d’une langue à part entière.

En ce qui concerne le vocabulaire, A. Gauvin reconnaît qu’une majorité de mots créoles provient du français. Il souligne cependant qu’un bon nombre d’entre eux n’a pas la même signification en français contemporain. Le lexique du créole réunionnais est, par ailleurs, riche des apports malgaches, portugais, indiens, indo-pakistanais. Il faut à cela ajouter les nombreux mots créoles créés par les Réunionnais.

  1. Gauvin arrive au constat que, doté d’un champ sémantique particulier, d’une structure grammaticale originale, « le créole est une langue ayant sa personnalité propre[iv]» à côté du français. Il est convaincu qu’il faut ouvrir une voie nouvelle si l’on veut lutter efficacement contre l’analphabétisme.

 

Vers le bilinguisme

 

Militant créoliste ardent, Axel Gauvin ne cherche cependant absolument pas à aller contre le français. Il est habité par la conviction que ces deux langues sont indispensables aux Réunionnais : il perçoit clairement que le bilinguisme est une richesse. Sa lutte consiste donc à désamorcer « l’affrontement » entre deux mondes qui s’ignorent. La situation de la société réunionnaise de l’époque, avec le monopole du français dans l’enseignement, les médias, la justice, les administrations, ont réduit le créole à une existence de langue « marronne » : il faut en finir avec cette situation, car il est d’une part nécessaire que le Réunionnais apprenne à se connaître, à s’accepter tel qu’il est, à s’estimer, à être fier de sa langue maternelle. Pour cela il est urgent de valoriser la langue créole, de lui donner une visibilité, une lisibilité acceptée par tous et accessible à tous. Et d’autre part le Réunionnais se doit d’acquérir la maîtrise du français, langue internationale… En distinguant linguistiquement le créole du français, il ne s’agit donc pas de fomenter de mutuelles exclusions au sein de la société, mais de trouver des ressources pour un mieux vivre pour tous.

« Du créole opprimé au créole libéré » est donc l’œuvre d’un visionnaire qui a su entendre, écouter la souffrance d’une humanité mise à mal dans cette partie du monde. Au-delà du problème linguistique, il est clair que la promotion de la langue créole, que défend A. Gauvin dans son essai, met en cause la politique culturelle et scolaire qui exclut une grande partie de la population réunionnaise et fait fi de la démocratie[v]. Cette dernière ne suppose-t-elle pas, en effet, que l’information circule et qu’elle soit comprise par tous ?

 

Où en sommes-nous aujourd’hui du vivre ensemble linguistique ?

 

Quarante ans après l’essai d’A. Gauvin, il est légitime de se demander où nous en sommes de l’usage du créole, de sa place dans les médias, les administrations, la justice, l’enseignement… Les avancées sont considérables. Des dictionnaires français-créole, créole-français, des bandes dessinées ont vu le jour. Le créole est présent dans diverses créations artistiques, il est entré au théâtre, au cinéma. La langue réunionnaise est de plus en plus fréquemment employée à la radio, non seulement dans les chants et l’humour, mais aussi dans les débats, dans les émissions interactives, dans les publicités.

Il est malheureusement un domaine, pourtant essentiel, où les lacunes sont énormes, celui de l’éducation : on déplore encore un nombre très important de personnes illettrées. Une publication de l’INSEE en recense 116 000 en 2011. De trop nombreux enfants arrivent au collège sans maîtriser la lecture et l’écriture du français. Ils usent du créole et du français de manière approximative. L’enseignement en créole, et du créole, reste timide, alors même que 80 % des enfants scolarisés arrivent d’un milieu créolophone.

En 1977, A. Gauvin a pris le temps d’argumenter en faveur de la langue créole. Avec d’autres linguistes, il a cherché à lui donner la place qu’elle mérite au sein de la société réunionnaise. Aux côtés des artistes et d’autres écrivains, il a été à l’avant-garde et n’a cessé de montrer, par ses poèmes et ses romans, les qualités intrinsèques de la culture réunionnaise et de la langue créole.

Nos deux langues méritent une égale considération et demandent qu’on leur accorde des conditions d’acquisition et de développement appropriées.

Nous ne sommes plus en 1970, les enfants ne sont plus monolingues créoles, mais ils ne sont pas pour autant tous bilingues. Un accompagnement bien structuré de l’enseignement du créole à côté de celui du français n’offrirait-il pas aux enfants, aux jeunes, aux adultes un bilinguisme apaisé et décomplexé ? La République française a la capacité d’intégrer et de promouvoir en son sein la diversité culturelle et linguistique. Mais quid de la volonté politique ?

Dominique Joséphine

Quartier 3 lettres

 

[i] Cf. Ranka Bijetjac-Babic, L’enfant bilingue, Odile Jacob, 2017.

[ii] Axel Gauvin, Du créole opprimé au créole libéré : défense de la langue réunionnaise, Paris, l’Harmattan, 1977.

[iii] Dans les années 1970, la grande majorité de la population réunionnaise était créolophone. Les statistiques manquent à ce sujet. On peut estimer à moins de 20 % les gens capables de parler français.

[iv] Cf. Du créole opprimé au créole libéré, op. cit p. 37.

[v] Cf. id., p 88.


1ère partie

L’enfance de Jean-René Grondin

Je suis pour l’état civil René Jean GRONDIN mais tout le  monde m’appelle Jean René.  Je suis fils de Marie Joseph Maurice GRONDIN et de Marie Bernadette DUMONT. J’ai vu le jour  en 1941, aux Colimaçons, au lieu-dit la Petite Ravine, dans une famille qui comptait déjà 7 enfants. Les temps étaient alors difficiles en particulier pour les familles pauvres des Hauts de la Réunion. C’était la guerre et la Réunion était encore Colonie.

Je me souviens de ma prime jeunesse, des champs de cannes ondulant jusqu’à l’Océan Indien, des chemins de terre parcourus par des charrettes tirées par des bœufs et par quelques rares voitures d’une poignée de favorisés du sort. Quoique pauvres nous n’étions  pas les plus mal lotis. Nous vivions près de nos  grands-parents. Nous étions des gens de la terre, mais sans terre. Nous cultivions surtout le géranium à la Chaloupe-St-Leu et à Trois-Bassins sur la terre des autres : celle-ci appartenait aux CHATEAUVIEUX, aux HIBON ou aux BEGUE.

char

Un jour mon père a dû avoir un différend  avec le gérant de la propriété BEGUE, qui l’a tout simplement prié de vider les lieux. Ce qui fut fait sans tambour ni trompette. Cela se passait en 1946.

Les hauts de St-André

Je ne sais pas exactement comment cela s’est passé, mais nous avons quitté les Hauts de l’Ouest pour les Hauts de l’Est et avons trouvé un point de chute à Menciol sur le territoire de la commune de St-André. Le terrain appartenait au Crédit Foncier puis plus tard il fut acheté par la Société BELLIER. Les cannes de cette zone étaient broyées à l’usine de Ravine Creuse.

Lire la suite »

DIDINE ET VONIEN


Didine était dans sa prime jeunesse l’Ernestine d’Ernest, son père, avant de devenir

Didine Flavonien, depuis son mariage, il y a bien 55 ans de cela !

Son mari, le vieux Flavonien (soixante-quinze ans, bientôt soixante-seize) chantait les cantiques, entonnait les Psaumes, tous les dimanches à l’église ; s’entraînait en outre chez lui, tous les jours que Dieu donne, pour la grand’messe. Et ne voilà-t-il pas que le vieux Flavonien se met un beau jour, un jour maudit, à être pris de folie furieuse :

« L’archange Gabriel m’est apparu !… »

Mais attention ! Le bougre n’affirmait pas cela en communion avec le Bon Dieu, sous la protection de l’archange Gabriel. Il le disait avec l’écume de rage à la bouche. Les yeux injectés de sang. De la main gauche, saisissant Didine par la chevelure, il la force à s’agenouiller sur le sol. De la main droite il tient le sabre à cannes levé, ce sabre qui coupe comme un rasoir !  

 

De la main droite il tient le sabre levé… (Illustr. Huguette Payet.)

 

« L’archange Gabriel m’est apparu ! Il m’a mis en garde : elle se fout de toi ! Elle danse et te pisse sur la tête !…

– Ah ! Vonien !

– Il a ajouté aussi : «  et tu n’as pas qu’une paire de cornes. Tu portes toutes les cornes de tous les cerfs de la Roche-Écrite ! (1) Ton cornage pend jusqu’au bas de ton dos. Il te déchire le kaneson ! (2) On te voit la raie ! »

– Je te jure Vonien !

– Ne jure pas : une pécheresse ne jure pas ! Une Marie-Madeleine ne jure pas ! Avoue plutôt !

– Avouer quoi ? Je n’ai pas…

– Julot ! Julot ! C’est Julot, ton garçon de cour !

– Qu‘est-ce que tu vas chercher là ?

– L’archange Gabriel ! Tu oses déparler de l’archange Gabriel ! Avoue, sinon je te hache, je te tranche, je te découpe ! Je jette ta chouchoute (3) et autres parties impures à la ravine ! Je les donne à manger aux cochons ! »

Et Didine est obligée d’avouer ! Soixante-dix ans sur sa tête ! Fidèle depuis toujours ! Dévouée comme pas deux ! Acceptant sacrifice après sacrifice, … avec de temps à autre un petit plaisir : Vonien et elle n’ont pas passé tout leur temps à prier ensemble, quand même ! « Mon petit cabri massalé, mon cari de bichiques, mon petit rougail saucisses, Ma Didine ! » Ce « petit nom gâté »  lui est resté depuis  que Vonien l’a laissé s’échapper devant témoins. Mais « Ma Didine !  Laisse moi t’embrasser là où c’est doux », c’était valable hier encore, malgré ses soixante-quinze ans. Et aujourd’hui : « Tu vas avouer ! »

Et Didine, la lame du sabre sur la nuque, est bien obligée d’avouer ! Oui à ceci, oui à cela. Il faut avouer tout ce que son homme invente,  tout ce qu’il s’imagine. Tout et davantage encore !

 

Quand Didine a tout avoué, lui, l’homme au grand cœur, magnanime, pardonne :

  • «  Relève-toi femme, Relève-toi ! Tu as fauté, mais comme tu le regrettes, le Bon Dieu et moi, nous n’en tiendrons pas compte dans le carnet de tes péchés » (4).…

Le vieux Vonien et ses visions toujours renouvelées, son archange Gabriel, les prétendues infidélités de Didine, ont fait longtemps subir le martyre à sa femme.

Mais la « fête-chinois » (5) ne se célèbre pas tous les jours que Dieu donne… Un jour Didine se retrouva dans le vieux confessionnal devant le vieux curé aux idées modernes qui depuis deux ans dirigeait la paroisse autrement :

  • « Mon père, je m’accuse d’avoir eu de vilaines pensées… Des pensées de… (Gros sanglots … ). Je n’en peux plus, mon Père.
  • Le désespoir n’est pas un péché, ma fille… Je ne suis pas curieux, mais…
  • Il est devenu fou, mon Père… De temps à autre il lui prend une crise…Il se saisit de son sabre… Et je deviens folle à mon tour. Je deviens folle, folle ! »

 

…Une petite procession se présenta devant le barreau de Vonien…(Illustr. Huguette Payet).

Le lendemain après-midi, aux alentours d’une heure, se présenta une petite procession devant le barreau (6) de Vonien :

« Pé romiasse, écoulasse, écoulorome… » (7)

Oui, en latin – et pourtant cela faisait bel âge et beau temps que l’on ne parlait plus ce langage du temps jadis dans la paroisse ! Le curé, chasuble flamboyante, surplis d’argent, étole d’or, s’avance en premier :

« Pé romiasse, ékoulasse, écoulorome… »

Juste derrière, un peu sur le côté, «  Gadang, gadang. Gadang gadang ! »… L’encensoir voltige dans les mains de Sœur Anita, une jeune sœur qui adore jouer à la ronde avec les enfants… Elle aussi chante, à gorge déployée.

À l’arrière, le seau d’eau – bénite (en fait de l’eau prise au canal)  est porté par Sœur Angèle, une vieille dame qui a élevé quatre enfants et profite qu’ils soient grands et que son mari soit décédé, pour devenir bonne sœur…Sœur Angèle ne chante pas, sa bouche est fermée, à double tour : elle a l’air sérieux de quelqu’un qui porte l’extrême-onction au Pape.

La petite procession franchit le barreau : « Pé romiasse,  écoulasse, écoulorome…Gadang gadang, gadang gadang !… »

Elle s’avance dans l’allée : «  Ete unam, sanctam, catholicam…Gadang gadang !… »

Elle fait le tour de la maison, va vers le pied de Badamier sous lequel Vonien fait la sieste…Qu’il fait bon sous le pied de badamier ! Le feuillage en forme de parasol protège bien du soleil, une brise légère rafraîchit  pour de bon le dormeur. Vonien en profite : le léger souffle de brise fait déjà tomber les feuilles d’or et d’argent semblables aux habits du prêtre. Dans huit jours ce sera fini. 

Vonien dort paisiblement : ce n’est pas un chant en latin – il a toujours été un peu dur d’oreille –  qui le réveillera. Mais c’est « Aspèrzésse mé…Gadang gadang ! » la pluie d’eau –  prétendument bénite –  qui interrompt brutalement son sommeil, qui le fait tomber à bas de son fauteuil pliant. Le bonhomme en reste saisi : il n’arrive même plus à bégayer.

« Parle, si tu es l’archange Gabriel ! »

L’archange ne pipe mot.

« … Tu n’es pas l’archange Gabriel !…Tu es donc le Diable ! Seigneur Dieu, si c’est le Diable, fais-nous un signe !… »

Une petite feuille d’or et d’argent, flamboyante, se détache de l’arbre, plane en tournoyant, descend en douceur…

C’est le signe ! Le signe ! Merci mon Dieu !

Ne racontons pas tout ce qui s’ensuivit… ou alors juste la conclusion ?

On avait fini de chasser le diable qui possédait Vonien ; on lui avait interdit (même sous l’emprise du démon, et sous peine d’excommunication) de prendre en mains un sabre ou un fusil ; on avait déjà tourné le dos pour rebrousser chemin quand la vieille Sœur Angèle s’était écriée :

– « Il revient ! Il est là ! Il n’est pas vraiment parti ! »

Et de poser le seau par terre, de prendre le manche du râteau, appuyé sur le tronc du badamier. Et bababanm, bababanm ! De réduire à néant le diable qui habitait dans l’âme de Vonien, de battre le diable de toute son énergie : bababanm, bababanm !

Et voilà Sœur Anita qui entre dans la ronde avec l’encensoir : un vrai boucanage d’encens ! Le Père s’empare du seau, du goupillon : un vrai déluge d’eau bénite. Soeur Angèle met alors le bâton dans les mains de Didine :

  • « Ma fille, c’est vous surtout qui devez chasser le diable, sinon… »

Et Didine est alors passée à l’action. Elle a cogné le Diable d’importance, l’a battu comme on bat le maïs. Elle a fait le maximum pour faire sortir le Diable de Vonien. Et le Diable de crier, de gueuler, de se débattre, de supplier. En vain. Il a eu droit à sa raclée. Et tant qu’il n’est pas tombé à genoux sur le sol, il a eu sa correction.

Jusqu’à ce jour Le Diable n’est pas revenu. Vonien ne touche plus au sabre. Il aime sa Didine et la respecte ! Parfois, en cachette, ma sœur Angèle en rit encore…

 

Axel Gauvin

(Traduit du créole réunionnais par Dpr974)

Notes :

  1. La Roche-écrite, lieu touristique des Hauts de Saint-Denis où la bonne société dionysienne se livrait naguère à son passe-temps favori : la chasse aux cerfs.
  2. Kaneson : variante créole de « caleçon».
  3. En créole réunionnais : sexe féminin.
  4. En français on tient ses comptes sur un cahier ; à La Réunion plus modestement on avait un « carnet de boutique » chez l’épicier chinois. Pourquoi alors ne pas imaginer un carnet où seraient notés les péchés des chrétiens ?
  5. A La Réunion les Réunionnais d’origine chinoise fêtent entre autres le Nouvel An chinois, la fête de la lune, la fête du Double-dix, celle de Guan-Di etc…mais tout ceci n’a qu’un temps… Il faut rapidement passer au travail, aux choses moins réjouissantes. D’où l’expression créole : « Pas tous les jours la fête-chinois ! »
  6. Le barreau (créole) : le portail.
  7. Version créolisée de la messe en latin.