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Mwin lé ankor deboute…

 

Devine, Devinaille?

Amwin in bato, dizon plito in lépave.

Mwin la-vi l’Inde, l’Afrique, Madagascar, la Chine,

San déssote la mèr ;

Zordi de-l’eau i rant partou, mé mi koule pa.

 

Devine, Devinaille ?

Néna baro, néna la shène,

Na pwin persone i rante,

Na pwin persone i sorte.

Mwin lé plus pire in prizon.

 

Devine, Devinaille ?

Zordi ankor, mi porte doulèr « le temps la koloni »,

Mi porte zistoire nout zansète,

Zistoire bann zesklave, zistoire bann zangajé,

Mi pense toute demoune i vive ankor dann malizé.

 

Mi koné azot :

Zot sang i koze sanm mwin,

Zot kozé, zot mizik, zot priyèr…

I rézone dann mon mizèr.

 

Mi vé vive ankor, mi vé avanse pli d’van,

Mi vé nout toute i tienbo ansanm.

Siouplé, ède amwin sorte dann fénoir-là !

Siouplé, ède amwin alé pli devan dan la limière !

In limière i avèg pa demoune,

In limière i èklère.

 

Mwin lé sûr zot i arkoné amwin :

Amwin mèm shapèle Saint-Thomas,

In landroi po toute Rényoné,

In landroi i ferai bon vive !

Dominique JOSÉPHINE

Je suis encore debout…

 

Devine, Devinaille ?

Je suis un bateau ou plutôt une épave.

J’ai vu l’Inde, l’Afrique, Madagascar, la Chine,

Sans jamais aller au-delà des mers ;

Aujourd’hui, de toutes parts, je prends l’eau

Mais je ne coule pas.

 

Devine, Devinaille ?

Il y a un portail, il y a des chaînes,

Personne n’y entre,

Personne n’en sort.

Je suis pire qu’une prison.

 

Devine, Devinaille ?

Je porte, aujourd’hui encore, la douleur du temps des colonies,

Je porte l’histoire de nos ancêtres,

L’histoire des esclaves, l’histoire des engagés,

Je pense à tous ceux qui vivent encore dans la détresse.

 

Je vous connais :

J’entends la voix de votre sang.

Votre parole, votre musique, vos prières…

Trouvent un écho dans ma misère.

 

Je veux vivre encore, je veux aller de l’avant,

Je veux que nous unissions nos forces.

Je vous en prie, aidez-moi à échapper à ces ténèbres !

Je vous en prie, aidez-moi à marcher vers la lumière !

Une lumière qui n’aveugle pas,

Une lumière qui éclaire.

 

Je suis sûr que vous me reconnaissez :

La Chapelle Saint-Thomas, c’est moi !

Un lieu pour tous les Réunionnais,

Un lieu où il ferait bon vivre !

 

Dominique JOSÉPHINE

 

À l’occasion des journées du Patrimoine 2017 notre blog DPR974 attire votre attention sur un monument en détresse qui mériterait largement d’être restauré :

la chapelle Saint-Thomas des Indiens

qui se trouve à l’angle des rues Montreuil et Monseigneur de Beaumont, à Saint-Denis.

 

Samedi 16 et dimanche 17 Septembre on pourra la visiter, apprendre davantage sur son histoire et assister à diverses manifestations culturelles de 9 h 30 à 16 h 30.

Nous vous signalons en attendant des textes intéressant cette chapelle que vous pourrez découvrir sur ce blog en cliquant sur les articles suivants :

 

NAUFRAGE AU CŒUR DE LA VILLE

et

Chapelle Saint-Thomas, un chœur ouvert

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Connaissez-vous le lavoir de Casabona à Saint-Pierre ? Le plus grand lavoir de La Réunion ! 120 bassins qui, placés bout à bout s’alignent sur plus de cent mètres (1) entre l’actuelle rue Luc Lorion et la rue du Lavoir. Soit 60 grands bassins pour le lavage et le frottage du linge sur une pierre taillée en basalte, associés chacun et de manière contiguë à 60 petits bassins pour le rinçage.

Implanté sur une étroite parcelle gagnée sur les champs de cannes, dans les années 1930, ce lavoir était autrefois très fréquenté mais, avec la modernisation, il a été progressivement délaissé. On peut cependant y rencontrer quotidiennement quelques habitants proches et des femmes du quartier attachées à la lessive du jour. Ce bâtiment, inscrit aux Monuments Historiques depuis 2006, est un lieu populaire, gardien de la mémoire du quartier et des Saint-Pierrois.

Le lavoir vu de la rue Luc Lorion et vu de la rue du Lavoir – Photos Marc David

Comment comprendre l’attachement à ce lavoir d’autrefois ?

Il suffit de remonter le temps. Jusqu’à l’année 1932, celle qu’on peut lire sur une inscription gravée sur une plaque ogivale assujettie au soubassement d’un bassin plus central et portant ces mots d’hommage de la « Population reconnaissante au Maire de Saint-Pierre, Augustin Archambeaud, 1932 » (2). Voilà une inscription qui interpelle !

 

Qui donc étiez-vous monsieur Archambeaud pour mériter cette reconnaissance-là ? (Notre article se limitant à cette seule réalisation, sans engager les positionnements divers de monsieur Archambeaud dans son action de député et de maire dans le contexte politique de la première moitié du XXème siècle).

Un maire, docteur de formation, dans un temps difficile où les Saint-Pierrois, comme la plupart des Réunionnais, vivaient péniblement dans une colonie sous-développée et dépourvue de réseaux d’alimentation en eau potable et électricité (3). On s’éclairait alors à la bougie ou au pétrole et, comme l’eau courante n’arrivait pas dans la plupart des cours et maisons dans cette région où les eaux pérennes sont parcimonieuses, on charroyait de lourds récipients pleins du précieux liquide.

Dans les années 1930, Augustin Archambeaud remplissait son 2ème mandat de maire de Saint- Pierre. L’eau providentielle du canal Saint-Etienne (4) ne pouvait échapper à la sagacité de l’édile et de ses adjoints. C’est en effet ce canal, porté dès 1818 par la volonté et les intérêts solidaires d’hommes du Sud, achevé en 1827 et courant de La Rivière Saint-Etienne à Grand-Bois en passant par Casernes, qui avait favorisé le développement de la région de Saint-Pierre en permettant l’irrigation des champs, l’alimentation des usines sucrières tout en assurant les besoins domestiques des populations proches.

Un siècle après, ce canal offrait encore aux responsables de la ville, son opportunité pour la construction d’un lavoir en contrebas, grâce à une dérivation. On l’édifia près des champs de cannes, dans le quartier de Casabona, au plus loin de la Rivière d’Abord, à la lisière de la zone périphérique plus populeuse du Nord-Ouest de la ville et non loin de l’usine des Casernes.

 

La plaque à A. Archambeaud, photo M. David 2.  Vue aérienne du lavoir, © IGN 1950

 

La réalisation de ce lavoir est donc bien l’œuvre de l’homme politique soucieux du mieux vivre des populations mais il nous plaît d’imaginer l’homme et l’hygiéniste inséparables de l’édile qu’il était. On peut penser que Archambeaud, « le suppléant de la santé », avait sans doute rêvé que la grande lessive à l’eau courante et claire acheminée du canal éliminerait nombre de microbes et parasitoses et ferait reculer les maladies et la mortalité infantile effroyables en ces temps où un enfant sur 4 mourait avant 2 ans ! (3). On peut penser aussi qu’il avait vu œuvrer les femmes et hommes de son temps et entendu ou deviné leurs voix, que nous imaginons encore entendre…

 

Que pouvaient avoir dit ou pensé ces voix de femmes, d’hommes et d’enfants de ce temps-là ? Que la corvée d’eau pour alimenter les familles était bien dure. Plus pénible encore quand il fallait charroyer les baquets pour laver le linge ! Pire : dans une ville bâtie dans la pente ! Que les femmes avaient besoin de toutes leurs forces et de toute l’énergie de leurs nerfs, de leurs reins pour savonner, frotter, battre, rincer, tordre le linge… Qu’elles étaient épuisées par la rudesse du battoir et leurs mains épluchées par le gongon de maïs frottant sur la roche à laver. Qu’elles souffraient suffisamment de tous les manques de ce temps-là ! Et qu’elles rêvaient d’avoir au moins de l’eau à disposition !

 

Pour cela, ce lavoir, avec ses 120 bassins tous remplis, aux eaux claires, généreuses et gratuites répondait à leurs besoins, qu’il s’agisse des mères de famille souvent nombreuses ou des blanchisseuses qui gagnaient leur vie en faisant des « pratiques » pour des familles plus aisées. Car La Réunion était à mille lieux du premier salon des arts ménagers de Paris qui vantait les mérites de la machine à laver électrique que personne ici n’avait ! (5)

 

Replongeons dans ces années 1930 qui suivent la création du lavoir. Imaginons ces femmes nombreuses qui arrivent avec leurs bandèges remplis de linge, certaines accompagnées par leurs enfants et grandes filles. Elles portent capeline pour la plupart car le lavoir est à ciel ouvert à l’époque. Il y a celles qui ont leur jour et leur place attitrée, celles qui vous regardent de travers si vous avez osé vous installer là où elles sont d’ordinaire. Celle qui est là de grand matin, telle autre plus tard. Celles qui font sécher leur linge sur place, étendu à même le sol, celles qui le ramènent à la maison. Avec ses confidences et ladi-lafé, amitiés et inimitiés, solidarités et jalousies, le lavoir est un monde en miniature. Monde de femmes d’où les hommes ne sont pas absents ! On parle beaucoup d’eux ! Et, quand ils passent, des regards profonds s’échangent parfois… Bref, on entend battre les langues autant que les battoirs car à Casabona, comme dans tous les lavoirs du monde, on lave et on bat le linge en même temps qu’on brasse les bonheurs et malheurs du monde (6). Ecoutons-les ces femmes d’autrefois, entendues par delà les ans (7) :

 

– Mérsi méssié Archambeaud. Mé ou la-oubli mète fèy tole dessu ! Solèy i poike !

– Mète ot kapline Rosita sinon lève bone-hère ! Sinonsa alé lave ot linz, la-ba, la rivièr ! Ou va voir si solèy i poike pa !

– Domoun i di lo temps lé mové. Moin la peur ! Volkan la-bien pété en 31, siklone 32 la kasse toute !

– « Moi, j’ai tiré ma fille de l’école ». El té i fé pa rien. Issi, èl i apran la vie.

– Moin lé fatigué d’lave bann pikète-la ! Linz kaki lé lour ! Moin la-di mon bonnom : arète salir ! Lèsse amoin trankil !

– Tansion ! Ça, zabo lavoka dann tribunal. Kabe anvoy aou la zol ! Na larzan, mé lo linz lé sale mèm !

– Alon bingn dan leau prope avan d’rante la kaz ! I di Sin-Dni na in pissine. Anou ossi !

– Fanélie, alon shante lo pti shanson i vien d’sortir. Lé tro zoli !

– P’tit fleur aimée, P’tit fleur fanée, Dis à moin toujours, Couc c’est l’AMOUR…(7)

 

Le lavage et le séchage du linge au lavoir, photos Marc David

 

On vit alors se fortifier au cours des décennies l’âme de ce quartier populaire, accueillant et ouvert à tous et marqué par l’empreinte des familles historiques (8) installées dans les maisons proches du lavoir. On entendit battre les langues et les battoirs, alors que l’eau vive du canal Saint-Etienne coulait de bord en bord des 120 bassins du lavoir, vidangée par une bonde manipulée par les lavandières elles-mêmes. Jusqu’aux années 1950, ce lavoir était encore entouré de champs de cannes vers le nord et l’ouest comme on peut le voir sur des clichés connus qui laissent voir les lavandières œuvrant à ciel ouvert et le linge étendu au sol. Avec le temps, vinrent les changements comme l’étendage du linge sur des réseaux de fils tendus et plus encore, dans les années 70, ce que bien des blanchisseuses attendaient, le recouvrement de l’édifice avec un toit de tôle. Après la fermeture – qu’on peut trouver regrettable – du canal Saint-Etienne, on regarda alors davantage à la consommation de l’eau distribuée par la ville. On la plaça un temps sous la surveillance d’une gardienne du quartier (9) qui ouvrait et fermait les robinets, plus nouvellement installés, le matin et soir. Mais le lavoir restait bien fréquenté.

 

A partir des années 80, avec la densification de la population, le typique quartier du lavoir se trouva intégré au grand Saint-Pierre urbain et cerné par la ceinture périphérique dessinée par la 4 voies du Tampon et le boulevard Banks. Depuis, l’étroite bande du lavoir se devine à peine dans ce quartier ouvert sur la modernité avec son lycée, ses installations sportives, ses immeubles d’habitation, sa gare routière et les équipements en commerces, grandes surfaces et services. Avec la modernisation des modes de vie et d’habitat et l’usage plus démocratique de la machine à laver – qui soulage heureusement les femmes de la corvée de lavage du linge ! – le lavoir est bien moins utilisé, ici comme ailleurs. Mais le lieu reste vivant par la présence des habitants attachés à leur quartier, soucieux de sa sauvegarde et impliqués dans des projets associatifs. Il compte toujours ses fidèles et habitués. On peut y trouver celle qui « continue à faire comme avant » ou celle qui « préfère faire sa lessive au lavoir », telle autre profitant de l’eau offerte quand « la vie est chère, l’appartement trop petit » et la famille nombreuse. On peut y rencontrer des piliers de connaissances tel celui qui a « toujours vécu là » et dont la famille« a toujours été là »

 

Citerne avec dessin de Jace, Grand et petit bassins, Affiche – Montage Marc David

Au début de notre XXIème siècle, l’état de délabrement du lavoir étant préoccupant, un plan de réhabilitation est lancé en 2005 (8) par la ville de Saint-Pierre, car « La mairie ne veut pas rester insensible aux souhaits de ses concitoyens pour la pérennité de ce patrimoine historique », « véritable identité du quartier de Casabona ». Cette réhabilitation impliquant des jeunes dans un « Projet d’Initiative Locale », s’attachait prioritairement et selon les « recommandations du Service départemental d’architecture et du patrimoine » à des travaux portant sur la consolidation des plots soutenant l’édifice, la réfection du sol, des bassins et du toit abîmés. Le 12 janvier 2006, le Lavoir dit Casabona « est inscrit aux monuments historiques, en totalité, y compris le terrain d’assiette et la prise d’eau du canal Saint-Étienne ». Voilà qui reconnait l’intérêt du site. Mais, la rénovation et « la mise en valeur de ce lieu » (8) laissent à désirer et depuis, avec l’usure des ans, il reste encore à faire…

De nos jours, le lavoir affiche, hélas, un état regrettable avec des tôles arrachées, des bassins peu avenants qui, vidés de leur eau, ont juste le mérite de mettre en évidence le système de bonde et la circulation de l’eau qui se fait entre grands et petits bassins solidaires. Les montures métalliques et le toit sont rongés par la rouille. Mais on reste impressionné devant ce qui est le plus grand lavoir de La Réunion, et une rareté par ailleurs vu ses dimensions exceptionnelles. Et on y rencontre, heureusement, toujours des gens, accueillants et disponibles, prêts à parler du lavoir ou de la marche du monde…

 

Voilà donc un lieu de vie et un témoin de notre histoire qui mérite mieux. Dans ce quartier animé, populaire, gagné par la modernité, sommes-nous conscients, voyageurs, lycéens, sportifs et passants d’aujourd’hui, de la présence discrète de ce lavoir ? Il est repérable grâce à une ancienne citerne de sucrerie qui, postérieure à l’installation de l’édifice, « fait office de réservoir pour le quartier ». Cette citerne, faite de « feuilles de tôle boulonnées sur des fondations en pierre » et rouillées par le temps est recouverte d’un dessin de Jace figurant un gouzou émergeant semble-t-il d’une mousse abondante. A quand donc la grande lessive qui redonnera de l’allure à ce lavoir tout en préservant l’âme de ce quartier de Saint Pierre, Pays d’Art et d’Histoire ? Il appartient à tous, habitants, responsables et artistes de continuer à œuvrer pour la sauvegarde de ce lieu, pour que l’eau du lavoir de Casabona rassemble encore les femmes et hommes de demain.

Nos remerciements à ceux qui, au bord des bassins, ont partagé avec nous leur temps et leur savoir.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Notre article, qui s’appuie sur des données factuelles tirées de documents et sites officiels, fait une correction quant à la longueur, vérifiée, du lavoir (110 mètres mesurés et non 250). Il imagine par ailleurs librement les années 1930 à partir de données d’époque.
  2. Pierre Edouard Augustin Archambeaud (1868/1937). Après des études de médecine, s’installe à Saint-Pierre. Est nommé « Ordinaire Suppléant de la Santé » en octobre 1898. Conseiller général, député de La Réunion de 1907 à 1914, maire de Saint-Pierre de 1902 à 1912, puis de 1926 à 1937. (voir sites et Le Dimanche magazine du 18 novembre 2001 sur A. Archambeaud)
  3. « En 1931, le taux de mortalité était encore de 33%, fondé en grande partie sur un impressionnant taux de mortalité infantile » Histoire de La Réunion De la colonie à la région, Y. Combeau, P. Eve, S. Fuma, E Maestri. En 1946, La Réunion « n’a aucun réseau de distribution potable et 10% seulement des logements en bénéficient. Elle n’a pas de réseau d’assainissement » E. Maestri et D. Nomdedeu Maestri , Chronologie de La Réunion (De la départementalisation à la loi d’orientation).
  4. On peut retenir Frappier de Montbenoit, Augustin Motais, Hoareau/Desruisseaux, soutenus par le gouverneur Milius.
  5. En 1923, premier salon des appareils ménagers au cours duquel la machine à laver est reine. En 1934, les frères Lemercier lancent une machine à laver bon marché et dotée d’un interrupteur horaire.
  6. La pièce de théâtre Le Lavoir de Dominique Durvin et Hélène Prévost, 1986, raconte un lavoir, à la veille de la 2ème guerre mondiale. Le succès de cette pièce traduite en 40 langues a été international.
  7. Traduction et notes : 1. Merci monsieur Archambeaud. Mais vous avez oublié le toit. Le soleil brûle. 2. Mets ta capeline Rosita, sinon lève-toi de bonne heure. Ou bien va laver ton linge, plus loin, à la rivière. Tu verras si le soleil n’y brûle pas ! 3. On annonce du mauvais temps. J’ai peur. L’éruption du volcan a été forte en 31, le cyclone de 32 a tout cassé. 4. Moi, j’ai retiré ma fille de l’école. Elle n’y faisait rien. Ici, elle apprend la vie. 5. Je suis fatiguée de laver ces linges de bébé ! (pikète : sorte d’alèse en tissu) Les vêtements en kaki sont lourds. J’ai dit à mon mari : cesse de salir ! Laisse moi tranquille ! 6. Attention ! Ceci est le jabot d’une robe d’avocat ! Un homme capable de t’envoyer en prison. Il est riche mais son linge est bien sale. 7. Allons se baigner dans l’eau propre avant de rentrer à la maison. Saint-Denis a sa piscine (depuis1932), nous aussi ! 8. Fanélie, allons chanter la chanson qui vient de sortir. Elle est trop jolie ! 9. P’tit fleur aimée, de G. Fourcade et J. Fossy, date de 1930 (graphie de Un siècle de musique réunionnaise, C. David et B. Ladauge).
  8. Le journal de la commune de Saint-Pierre, La voie du Sud, a consacré plusieurs articles au lavoir de Casabona. Le n° 27 de mars 2005, intitulé « Le lavoir de Saint-Pierre : une réhabilitation attendue », évoque ces « vieilles familles du lavoir : Familles Terro (surnom Premier), Madame Lucienne, Palma, Assoumani, Griboine, Abrillet, Varaine, Agathe, Saint-Alme, Agesidame, Pinel, Subijus, Servant-Tirel, Jetter, Presles, Timbou, Seychelles, Faconnier, Araye (Nandou), Sababady, Ramaye (Milien), Vavelin, Madame Louis Jessus… »
  9. Voir les sites en ligne ainsi que l’article du Quotidien du 4/02/05 .

Je me souviens du temps où j’étais petite…

Après le dîner nous restions, mes frères et moi, assis avec nos parents, à discuter de tout et de rien… Il n’y avait pas à proprement parler de veillée.

Au bout de quelques minutes, maman nous envoyait faire un dernier brin de toilette et nous invitait à regagner la chambre. Je dis bien « la chambre ». Nous partagions en effet la même chambre, où un grand lit nous accueillait mes frères et moi.

Maman précisait qu’on avait le droit de discuter un peu, sans faire trop de bruit. C’était le moment que nous attendions avec impatience. Notre jeu préféré  allait pouvoir commencer. À cette époque, seuls les gens aisés  pouvaient se permettre de peindre ou de tapisser les murs de leurs maisons ! Pour les petites gens comme nous, des magazines généreusement offerts à ma mère, faisaient très bien l’affaire. Aussitôt reçus, aussitôt défaits… Maman s’évertuait à séparer les feuilles des magazines et les collait aux murs de la maison… Cela exigeait tout un art ! Maman réalisait des dégradés talentueux en effectuant des zones de roses, de rouges, de verts.…

Je garde au fond de ma mémoire, une zone ocre : sous les grands arbres dévêtus, un homme marchait, seul, sur un tapis de feuilles jaunies. Aujourd’hui encore un paysage d’automne me ramène à ce tableau de mon enfance ! Mes silences, ma solitude sont ocres à tout jamais.

Notre jeu consistait à repérer les mots écrits, parfois même coupés ou cachés, selon les déchirures ou pliures de la page. Nous prenions le temps de bien nous caler dans notre lit. Étant l’aîné, Guy s’investissait du droit de démarrer la partie. Le cœur serré, Jacky et moi  nous nous demandions sur qui il allait planter son doigt.

« Top, Danièle ousa lé ékri POISSON ?» Il fallait répondre rapidement : « Poisson lé koté out tèt, a gosh ! (1) »… Facile, il y avait un énorme poisson rouge à côté du mot ! Ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé que mes frères me demandaient des petits mots…J’étais si petite !

« Jacky, ousa lé ékrit Carnaval ? »

« Carnaval, lé difisil mo-la oté… »

-« Tro tar pou ou… »

La kaz aux papiers collés (Illustration : Huguette Payet.)

 

Et le jeu continuait ainsi, ponctué d’éclats de rire ou de coups d’oreiller, ce qui faisait accourir maman :

-Kosa larive azot ? Si zot i guingne pa joué kom bonzanfan, mi étinn la lumièr ! » (2)

Mon Dieu, sans lumière, c’était impossible de continuer à jouer !

Nous nous écriions bien vite : « Non, non, nou va rès sage ».

Je crois que nos parents devaient profiter de ces instants pour discuter et se reposer un peu de leurs dures journées de travail.

Je garde le souvenir de ces jours où  à la maison « on renouvelait la tapisserie ». Avec soin, maman préparait sa colle, composée de farine diluée dans un seau d’eau tiède. Son grand travail de tapissière, maman le commençait toujours par notre chambre (certainement pour pouvoir opérer en toute quiétude dans les autres pièces…libérée de nous !)

Assis sagement sur notre lit, nous assistions à ces travaux de décoration, nous extasiant sur les nouvelles images agrémentées de : « miam-miam », de « oh », de « slup »  qui nous faisaient bien rire.

Nous nous empressions aussi de déchiffrer les nouveaux mots, de repérer les plus courts qui pourraient servir de pièges plus tard ; «  Ousa i lé… ousa i lé… » (3)

Nous dormions à l’époque dans un grand livre ouvert, cadeau de Dieu, où les mots nous servaient de guide : Himalaya…Paris…Tour Eiffel…

Mon frère aîné avouait dormir sous un coulis de chocolat : juste à la hauteur de son visage,  maman avait collé une image de gâteau au chocolat ; il passait alors sa main sur la page, se léchait les doigts avec des « hum, hum ! »…

Nous n’avions pas les yeux fixés sur un écran de télé, nous étions même plus excités que devant un film d’action, car tous les soirs nous avions rendez-vous avec l’aventure pour une grande chasse au trésor : les mots. Les mots respiraient à l’air libre, se cachaient, nous faisaient des signes !

Comme nous fûmes malheureux, tous les trois, quand au lendemain d’un cyclone, la pluie avait dégouliné le long des murs, rendant illisibles nos mots aimés.

Tous les mots ont pleuré.

Notre deuil a bien duré huit jours…le temps que maman recolle une nouvelle tapisserie ! Nous faisions alors des signes de croix sur ce qui restait de certains mots…et  mon frère sur son gâteau !

Bénie soit cette période de mon enfance qui a permis aux mots de s’installer dans ma vie !

Oh mes chers amis ! Mots doux-gâteaux, mots-voyages, mots-rires, mots difficiles, mots-mouillés, mots-effacés, où êtes-vous ?

Les yeux fermés je vous retrouve dans la Bibliothèque de mon cœur dont vous seuls possédez la clé !

 

Danièle Moussa

 

Nous remercions l’auteur pour son beau texte qui « a un je ne sais quoi de frémissant qui trahit une sensibilité restée vive et neuve… » P.B.

 

Notes :

1)  1 1)  « Poisson est à côté de ta tête, à gauche ! »

2)      2)  «  Qu’est-ce qui vous prend? Si vous n’arrivez pas à jouer comme de bons enfants, moi j’éteins la lumière ! »

3)       3)  « Où se trouve ? »


Vient de paraître, de Michel Thouillot, membre associé de L’Académie de l’Île de La Réunion.…

MICHEL THOUILLOT,

Agrégé et docteur ès lettres, a publié articles et études critiques sur l’œuvre de Claude Simon (Les Guerres de Claude Simon, Presses Universitaires de Rennes, 1998). Il a retracé le destin du frère d’Honoré de Balzac dans un roman intitulé Henry de Balzac, enfant de l’amour (L’Harmattan, 2011). Un deuxième roman, en Lémurie, ou Guerre et mythe dans l’océan indien (L’Harmattan 2013), est consacré à la prise de Madagascar par la France à la fin du XIXème siècle et au mythe du continent disparu cher au Réunionnais Jules Hermann. Un troisième roman, Marocs (L’Harmattan 2015), nous plonge dans le Maroc des années vingt à l’heure de la guerre du Rif. L’affaire Meursault est son quatrième roman.


Que demande – t’on à des amis du dehors qui revoient La Réunion et Saint-Denis après dix ans d’absence ? Après les salamalecs d’usage, les informations sur la santé et sur ce que deviennent les enfants, la question ne rate pas : « Comment trouvez-vous notre chef-lieu ? Il a beaucoup changé, n’est-ce pas ? Il s’est bien modernisé, pas vrai ? » Et la réponse arrive, sans nuance :

«  Assurément Saint-Denis a beaucoup changé, parfois en mieux, d’autres fois en moins bien, mais ce qui nous a frappés le plus à Saint-Denis, c’est la saleté ! Pas partout, mais il y a près de certains lieux où l’on consomme, des papiers gras ou des sacs plastique qui traînent. L’on voit aussi trop souvent des villas ou des cases créoles qui auraient besoin d’un bon ravalement de façades.… Dans plus d’un quartier en dehors de l’Hyper – centre subsistent des murs noirâtres, tagués de dessins pas tous artistiques, des maisons délabrées qui s’effondrent sur elles-mêmes.

la maison délabrée du 112 rue Jules AUBER

Comment se fait-il qu’il y en ait tant de ces maisons ? Les propriétaires sont-ils des personnes désargentées ? Ou plutôt des spéculateurs qui attendent que la maison soit détruite par les intempéries, les carias ou la maladresse espérée des clochards, afin de pouvoir bénéficier de permis de construire de complaisance qui ne tiennent guère compte des préconisations du PLU ( Plan local d’urbanisme ?) »

Je fus obligé de reconnaître qu’ils n’avaient pas tort ; je m’empressai toutefois de changer de sujet de conversation et les invitai à lever leur verre pour fêter nos retrouvailles … Et pourtant il y aurait eu des choses à dire !…

Il aurait fallu admettre :

  • que pour une case créole restaurée il y en avait bien dix qui disparaissaient au profit des spéculateurs qui s’empressaient de construire des immeubles afin de toucher le Jackpot, en particulier dans le fameux quartier en or du centre – ville de Saint-Denis.
  • Que le plan local d’urbanisme, protégeant les constructions anciennes d’intérêt architectural, n’était pas toujours respecté et qu’il y avait beaucoup d’affinités – voire même de collusion, entre les bétonneurs à tout va et certains services d’urbanisme municipaux.
  • Que les restaurations, par exemple celle de l’Église de la Délivrance et celle de la Cathédrale à Saint-Denis étaient l’arbre qui cachait la forêt : il n’y a pas un seul ensemble qui soit sauvegardé comme dans d’autres ville de France, d’Allemagne ou des USA, pour ne citer que ces pays.
  • Que même la « rue de prestige », la rue de Paris, qui aurait pu être un ensemble cohérent préservé, ne l’est pas et que beaucoup de libertés sont prises avec le respect du patrimoine : il suffit en effet de regarder derrière la nef de la Cathédrale comment on a, avec la bénédiction de certain « Architecte des Bâtiments de France », transformé un bâtiment ancien, en boulangerie, logement avec piscine et conteneur bleu en suspension !!!
  • Que, même si l’on doit densifier pour répondre aux besoins de la démographie, on ne peut le faire partout : Il y a certes des espaces où l’on doit densifier, ou l’on peut construire en hauteur et d’autres où le patrimoine bâti doit être respecté avec ses jardins, sa verdure, ses fleurs…Le respect de notre architecture, de nos cases créoles traditionnelles, fera que notre ville attirera davantage de touristes. Le tourisme n’est – il pas, en effet, un axe important que La Région affirme, haut et fort, vouloir développer ? »

Il aurait fallu aussi parler d’un autre phénomène qui sévit à l’heure actuelle à Saint-Denis, à savoir la débauche de peinture à laquelle on assiste dans certains quartiers, comme celui de l’ancienne gare de chemin de fer, dans le bas de la rue de l’Est, de la rue Victor MacAuliffe et de la rue Jules Auber. Ici on ne craint pas le contraste, on n’a pas peur de choquer, on plonge bien hardiment ses pinceaux ou ses rouleaux dans des bacs de peinture aux couleurs disparates, on en met plein la vue ! Les visiteurs et les habitants de ces quartiers assistent impuissants, à une débauche de couleurs, à une véritable orgie de rouge sanguine, de jaune pétard, de bleu inquiétant, quand cela ne devient pas une cacophonie d’orange, de vert, de rose bonbon mis côte à côte. Ces artistes- peintres seraient-ils tombés sur des fonds de bacs de peinture inemployée à utiliser sans tarder pour ne pas risquer de les voir se dessécher ?

 

une orgie de couleurs

On avait jusqu’ alors l’habitude à Saint-Denis de voir les gens construire n’importe quoi, n’importe comment, avec ou sans permis de construire, en se souciant comme d’une guigne des formes et des styles de l’environnement bâti, mais à présent cela échappe à toute interprétation rationnelle, cela dépasse l’entendement, défie l’imagination et l’on se demande ce que cela peut bien signifier : on a le sentiment que les gens agissent en fonction du principe créole bien connu, synthétisé dans la formule : « Moin lé pa la èk sa ! » (1) Autrement dit, est affirmé au vu et au su de tous, qu’on n’a de compte à rendre à personne, que chacun d’entre nous est libre de faire ce que bon lui semble. Bref c’est une affirmation haute et solennelle de sa liberté !

une cacophonie de couleurs !

On nous avait naguère éduqués autrement : nous devions obéir aux principes d’honnêteté, de solidarité, de respect d’autrui : ces principes appartiennent apparemment à un passé révolu. Je ne sais si c’est un progrès ou un retour à des ères plus anciennes ou plus exactement, si en ce 21ème siècle commençant, nous ne serions pas revenus à la Cour du Roi Pétaud.…Il est vrai qu’en matière de couleur, l’exemple vient d’en haut : un homme de l’art, architecte des Bâtiments de France, n’a-t-il pas, quand il a été nécessaire de ravaler la façade de l’Hôtel de ville de Saint-Denis, décidé de le faire peinturlurer en ocre, couleur qu’il affectionnait particulièrement, au lieu de lui rendre sa couleur blanche, « marmoréenne » que lui avaient donnée ses bâtisseurs… Car tel était son bon plaisir ! …(CF. article du blog intitulé : Car tel est notre bon plaisir… )

DPR 974.

Notes

1) Cette expression créole signifie : «  Je m’en moque éperdument »

2) Un mot sur les trottoirs de Saint-Denis : Saint-Denis est sale et arpenter ses trottoirs est devenu, en dehors de l’hyper – centre (comme c’est joliment dit !) une entreprise périlleuse. Ils fourmillent de pièges, de cabosses et de bas-fonds où l’on court le risque de se casser la figure, voire le col du fémur… Certains d’entre eux sont si étroits que ne peuvent s’y croiser que des mannequins de haute couture souffrant d’anorexie à un degré avancé (ce qui est un peu rare chez nous en cette ère de malbouffe !)

3) La coquette malpropre, selon l’expression que j’ai entendue dans ma jeunesse, était une jeune fille qui se souciait peu de la propreté, mais utilisait massivement pour donner le change, des baumes, des crèmes, des fards, des onguents.


Au sud de Saint-Gilles-les-Bains un petit chemin sur la gauche mène vers la colline. C’est là que se trouve, non loin de quelques maisons modestes, l’héliport désaffecté…Le lieu a retrouvé le calme d’autrefois. Effacé le bruit des rotors, oubliée la circulation intense du littoral…  Derrière les filaos on devine  le bercement perpétuel de l’océan.

Le palmier-relais de Saint-Gilles

La seule chose qui frappe celui qui s’est garé sur la petite place est un arbre, un palmier qui a, ma foi, fort belle allure. On en deviendrait presque lyrique : on  se surprend à murmurer  les premiers vers du poème de Verlaine, admirable en sa simplicité :

« Le ciel est par dessus le toit,

Si bleu, si calme.

Un arbre par dessus le toit,

Berce sa palme.»

L’arbre semble défier le ciel. Il offre aux regards son tronc marqué des anneaux du temps qui passe ; son stipe arbore cependant une teinte brun-clair un peu trop uniforme. Au sommet, une couronne de palmes aux feuilles toutes identiques…trop identiques… se détache sur l’azur… C’en est fini de la rêverie ; on revient à soi et l’on se rend compte que ce palmier est bizarrement entouré à sa base d’un quadrilatère de fer comme l’on en trouve parfois autour des statues des grands hommes auxquels la patrie reconnaissante élève un monument…

A regarder de plus près on constate que ce que l’on prenait pour une création de la nature est en fait une manifestation du « génie » humain, une réalisation culturelle, une « œuvre d’art » : c’est l’homme qui l’a conçue et façonnée d’acier et de… plastique… J’entends d’ici des gloussements qui sont absolument hors de propos !

Ce palmier  n’est pas un  arbre ordinaire, c’est une représentation d’arbre, un arbre fictif sans doute, mais sa plantation n’offre que des avantages : une fois dressé, il ne réclame guère d’entretien : Point n’est besoin de ramasser ses palmes tombées, les oiseaux-bélier ne peuvent effilocher ses feuilles pour construire leurs nids, les carias se casseraient les dents à vouloir le ronger, les cyclones n’ont guère de prise sur son tronc « armé »…

Avec le seul souci de l’ésthétique…

Certains pourraient regretter qu’il ne porte guère de fruits. Sans doute. Par contre il intègre en sa couronne – j’oubliais de vous le dire – les antennes relais d’une marque bien connue de téléphonie. Ceci ayant pour objectif, nous dit la publicité, «  la réduction de la perception visuelle des équipements de téléphonie mobile. L’intégration paysagère permet de préserver les magnifiques panoramas de notre île grâce à des installations en harmonie totale avec le voisinage ». Voilà qui est admirablement dit. N’est-ce pas ?

Nous nous devons donc de rendre hommage à cette compagnie qui contribue de manière si désintéressée au respect de la beauté de notre île.

Il est certes des mauvais coucheurs, des pisse-vinaigre, des critiques professionnels qui poseraient encore des questions insidieuses, tendancieuses, indiscrètes du genre : combien ces antennes rapportent-elles chaque année à la compagnie en question ?… Fi, les vilains !… Le seul souci des créateurs de ces palmiers d’une espèce nouvelle est de contribuer à l’esthétique de nos paysages. Tenez le vous pour dit !

Robert GAUVIN

enraciné dans la lave du volcan (Cliché de F.L. Athénas)

Post-Scriptum :

Voici encore des questions de mécréants que nous ne mentionnons que pour les balayer d’un revers de main méprisant :

1)   Ces palmiers sont-ils à leur place, bien en évidence au bord de la mer, dans un sol de lave sur lequel ne pousse qu’une maigre savane jaunie par le soleil ?

2)   A-t-on la garantie que les ondes ainsi transportées n’ont pas de répercussions néfastes sur la santé des hommes ? Pourquoi, dans le cas de l’antenne installée près de l’héliport de Saint-Gilles, l’a-t-on  implantée près d’habitations de gens modestes ? Serait-ce parce qu’ils n’ont pas les moyens de se défendre ?

 

L’Endormi


Ils auraient voulu

que je me fasse reptile

non pas serpent ou crocodile

mais reptile innocent

lézard ou gecko

caméléon,

changeant de couleur autant que d’arbre

Endormi,

Au dos vert accroché à la branche

Et le ventre au soleil

 

Ils auraient voulu

Que la langue tournée vers l’intérieur

Je parle à mon estomac

Que j’aie la bouche pleine de mots

sucrés,

de choses gentilles

et polies

que j’aie la main faite pour l’encensoir

et l’échine pour les coups de bâton.

L’endormi (Illustration Huguette Payet)

Oh bobre des défaites

caïambre des victoires

accompagnez ma plainte, mon cri, mon chant

ma détresse et notre espoir

et puisque la station debout

a libéré ma main

le feu de la colère aura durci mon poing

Et je leur crierai : «  vermine » !

Et je leur cracherai à la figure

J’écraserai les bourgeons de leur nez.

 

La langue bien placée

Je ne parlerai pas à mon estomac

Et ne serai jamais

Endormi au dos vert

Agrafé à la branche et le ventre

Au soleil.

 

A.VAVET

 

Notes sur le poème L’Endormi

Ce poème a été publié à La Réunion dans les années 70 du siècle dernier où la lutte était particulièrement dure entre assimilationnistes et autonomistes. Il est signé A. Vavet, pseudonyme d’un auteur qui s’est ensuite fait davantage connaître sous son véritable nom.

  • Le Furcifer pardalis ou caméléon panthère, endémique de Madagascar, a été introduit au 18ème siècle à La Réunion, où on le connaît mieux sous le nom d’Endormi, étant donné la lenteur de son déplacement (Cf. Wikipédia).
  • Bobre : instrument de musique formé d’un arc sur lequel est fixé une calebasse qui sert de caisse de résonance (Cf. Dictionnaire illustré de La Réunion).
  • Kayanm ou Cayambe : Instrument de musique plat, formé des tiges de fleurs de canne à sucre ; il est rempli de graines de cascavelle, de préférence. Il est joué en cadence des deux mains (Dictionnaire kréol-Français d’A. Armand).