Feeds:
Articles
Commentaires

(LETTRE D’UN PAPY PERPLEXE À SA PETITE-FILLE)

 

Chère  Anaïs,

Ma chère petite fille,

Je fais appel à toi, car j’apprécie ta sagacité malgré ton jeune âge ; je connais aussi l’amour que tu portes à la nature, à la protection de notre terre, de sa flore et de sa faune. Et je veux te soumettre une question délicate, devant laquelle, malgré l’expérience acquise, je ne sais à quel saint me vouer. Voici ce dont il s’agit :

Le conquérant (Photo : Michel Fontaine)

 

Tu les connais bien, chère Anaïs, les merles Maurice qu’on appelle aussi oiseaux Condé ou si tu préfères « les petits chapeaux noirs » : ces oiseaux élégants avec leur toupet de plumes crânement porté, leur petite culotte rouge, leur œil malin. Ils sont beaux et chantent joliment…Mais ce sont des ennemis des cultures : fruits, légumes, piments poiquants (2) fleurs d’orchidées et j’en passe, ils mangent de tout ! Cette année ils ont déjà liquidé les raisins de la tonnelle de Mme Hoarau, avalé goulûment les petits boutons fleuris de mon jasmin de nuit, se mêlent en misouk (3) aux tourterelles auxquelles je distribue des graines et maintenant ils osent encore attendre que les grenades de la voisine virent de l’orangé au rouge avant de se fendre en deux pour laisser entrevoir leurs graines d’un rose nacré.

Et alors c’est le carnage, le pillage, que dis-je la dévastation !

Même les caramboles y passent (Illustration : H. Payet)

Non contents de se goinfrer de la sorte, ils sont agressifs et menacent l’existence du merle Bourbon (4) en s’emparant de son territoire. Alors, même si je suis pacifique de nature, je considère le merle Maurice comme un ennemi. Je sens sourdre en moi des pulsions criminelles et je voudrais bien que La Réunion soit débarrassée de cet envahisseur…

J’étais, l’autre jour, assis rêveusement à mon bureau quand je vois un drôle de manège : dans l’ixora (5) tout proche j’entr’aperçois un furtif battement d’ailes : je crois entendre comme un frôlement entre les feuilles de l’arbuste ; je redouble d’attention tout en m’efforçant de ne pas me montrer et je vois un couple de merles Maurice qui continuent  leur carrousel quasiment à portée de ma main.

Non ! Ce n’est pas possible, c’est de la provocation ! Cela ne va pas se passer comme cela ! Venir me défier ainsi à mon nez et à ma barbe ! Je décide d’agir, de les chasser, de détruire le nid qu’ils ont sans doute commencé à édifier : je me lève, ouvre  doucement la fenêtre, écarte les ramures qui séparent sans doute ma main justicière de quelques brins de paille encore mal fixés… Et que vois-je ? Seigneur Dieu ! Trois petits corps nus, nus, nus et surtout trois petits becs largement, totalement, immensément ouverts, attendant la nourriture apportée par les parents…

Les bébés merles dans l’attente (Dessin d’Huguette Payet).

Je n’ai certes pas pu, (pas voulu ?) jouer le rôle de papa merle-Maurice : je suis si maladroit ! Mais c’en était fini de ma haine, de ma volonté merlicide, de mes intentions trucidaires. J’ai refermé la fenêtre, détourné la tête et depuis lors j’observe la plus grande discrétion, pas de bruit qui pourrait effrayer, pas de curiosité intempestive, pas de présence silencieuse qui pourrait être mal interprétée.

Chère Anaïs, viens à mon secours, donne-moi un conseil, aide-moi à résoudre ce problème qui est pour moi l’équivalent de la quadrature du cercle… Comment faire à l’avenir pour défendre la nature réunionnaise sans être un criminel de guerre ornithologique ?

Je t’embrasse bien fort et attends une réponse rapide de ta part, car cela urge !

Papy Robert.

 

NOTES

  • (1) La quadrature du cercle : un problème insoluble.
  • (2) Poiquants : piquants, qui, tels le piment « brûlent » la bouche.
  • (3) En misouk : expression créole réunionnaise signifiant : en cachette, en catimini, en douce.
  • (4) « Bourbon », l’un des anciens noms de L’île de la Réunion.
  • (5) L’ixora : petit arbuste tropical, joliment fleuri, de la famille des Rubiacées.

Nos deux orateurs centrent aujourd’hui leurs interventions  sur la question  de l’esthétique dans l’œuvre de Jean Bossu.

 

Mr Ledoyen : Revenons, si tu le veux bien, sur «l’esthétique » des constructions de Bossu, si l’on ose employer ce mot. Tu ne vas quand même pas te pâmer là-devant ?…

 

Mr Lejeune : il y a un dicton fort connu qui nous dit que des goûts et des couleurs on peut discuter à perte de vue…Mais je voudrais d’abord, à ce propos, te rappeler que les goûts changent : l’on a dit le plus grand mal de la Tour Eiffel et de l’immeuble Lecorbusier à Marseille que l’on nommait «  la maison du fada » (1) ! Et aujourd’hui ces réalisations sont des repères incontournables en matière architecturale…Parlons plutôt de Jean Bossu …C’est d’abord quelqu’un dont le style a évolué des années 50 à sa mort dans les années 80. Il n’est pas resté figé dans un style, dans une forme. On sent au début une certaine rigidité, et plus on avance, plus on sent une opulence, un certain baroque qui n’existait pas dans l’architecture à La Réunion. (2)

Mr Ledoyen : Là, je t’attends au tournant : Tu ne vas quand-même pas me dire que tu tombes en extase devant la Poste Centrale de Saint-Denis ! Cet édifice de Jean Bossu est un défi à l’architecture créole traditionnelle.

 

Mr Lejeune : La Poste, il faut la resituer dans la perspective de la rue Maréchal Leclerc : Saint-Denis n’avait pas de centre. Pas de place, pas de monument qui indique la centralité. Que fait Bossu ? Il donne un centre à Saint-Denis.

L’auvent du central téléphonique, rue de la Compagnie.

Il crée un repère au milieu d’une ville au plan en damier où les places (celles de la rue de Paris) sont des places « de circulation » et non « des places à vivre ». En fait, de la fin des années 50 jusqu’au début des années 70, Bossu va structurer tous les carrefours de la rue Maréchal Leclerc : d’abord la séparation des rues Félix Guyon et Mal Leclerc avec un bâtiment d’angle remarquable, puis une partie du carrefour de Ravate, enfin le croisement avec la rue Jean Chatel (le bâtiment où se trouve Pardon, le magasin Badat, la bijouterie). Tout cela c’est à Bossu qu’on le doit… Aujourd’hui on ne voit plus rien à cause des enseignes envahissantes et laides qui masquent tout

Mr Ledoyen : Pour moi, la Poste est une « verrue » qui défigure complètement le centre-ville de Saint-Denis.

Poste Centrale de Saint-Denis.

.Mr Lejeune : Décidément il n’y a que la case traditionnelle créole qui trouve grâce à tes yeux ! Je n’ai rien contre ; je suis même pour, mais le patrimoine créole ne s’arrête pas en 1850, békali !… Il y a eu depuis une évolution et des réalisations qui font partie intrinsèque de notre patrimoine moderne. C’est le cas de la Poste …Ce sont malheureusement les constructions modernes-bas de gamme qui nuisent à l’idée que l’on devrait se faire de l’architecture de Bossu : le souci de Bossu n’était pas de calculer le profit maximum, contrairement à certains promoteurs  d’aujourd’hui et de naguère. A la différence d’autres architectes,  c’est aussi un véritable artiste : Comment expliquer que la Poste, avec ses multiples étages n’écrase pas le reste de la ville ? En fait Bossu a joué intelligemment en décalant sa tour ; il y a d’abord la partie basse du bâtiment, la « galette » qui reste à la hauteur des constructions qui l’entourent, le magasin Salojee Badat, la « Ville de Paris » entre autres. Bossu a observé ce qu’il y avait aux alentours et a d’abord placé son bâtiment avec un certain recul et cette tour il l’a élevée au fond de la « galette » pour qu’elle n’étouffe pas tout le reste : c’est un signe moderne au Centre-ville de Saint-Denis que l’on voit de loin et qui en même temps n’écrase ni les immeubles environnants, ni les passants. (3)

Mr Ledoyen : Décidément tu es atteint de dithyrambisme aigu quand il s’agit d’architecture moderne !!!

Mr Lejeune : Et pourquoi pas ? Soyons modernes ! Nous sommes au 21ème siècle, que Diable ! Il serait temps de se rendre compte que durant le demi-siècle qui vient de s’écouler on a construit beaucoup plus à La Réunion que dans les 250 années précédentes. Tout n’est pas d’égale valeur, tant s’en faut, mais ce que nous a légué Bossu est une richesse pour notre chef-lieu. Cet élément de notre patrimoine de la seconde moitié du 20ème siècle est un symbole, un repère pour deux générations. Va-t-on continuer à le traiter avec mépris ? A le dénigrer sans le connaître réellement ? Si on ne le  connaît pas, si on ne le respecte pas, si on ne le protège pas, on va tout droit à la perte d’une part  inestimable de notre patrimoine dû à un architecte dont la valeur internationale est reconnue. (4)        Hall d’entrée de l’Immeuble des Remparts. (Ci-dessous).

 Mr Ledoyen : Tu n’as sans doute pas complètement tort, mais tu ne m’empêcheras pas de préférer l’architecture créole traditionnelle.

Mr Lejeune : C’est tout à fait ton droit. Du reste je ne vois pas pourquoi on opposerait systématiquement ces deux formes architecturales. Saint-Denis a une architecture moderne qu’il faut mettre en valeur à côté de son architecture traditionnelle de cases créoles, de jardins qu’il faut impérativement restaurer ; il est des quartiers à respecter comme on le fait pour le Carré français de la Nouvelle-Orléans. Ces deux formes architecturales doivent trouver leur juste place dans le projet global de Saint-Denis, ville d’art et d’histoire. (5)

 

 

Texte et images : R. Gauvin.

 Notes.

1) Le fada : se dit dans le sud de la France de quelqu’un d’un peu fou, de cinglé.

2) Une thèse récente d’histoire de l’art a recensé toute l’œuvre de Jean Bossu dont plus de la moitié se trouve à La Réunion.

3) Nous n’avons rien contre la convivialité et le petit commerce, mais l’on doit à la vérité de reconnaître que les petits bars-restaurants placés devant la poste dont elles encombrent l’entrée, empêchent également d’apprécier l’architecture de l’ensemble.

4) D’autres exemples de l’esthétique de Bossu peuvent se découvrir dans le hall de l’Immeuble des Remparts avec ses « vitraux » ou dans la villa de la route du Brûlé qui est une véritable réussite.

5) A lire : Jean Bossu, architectures 1950-1979, La Réunion ; collection « Itinéraires du patrimoine ». (Disponible au Caue à un prix modeste).


Nous savons qu’au moins trois constructions de l’architecte Jean Bossu, à savoir la gendarmerie de Saint-Benoît, l’immeuble qui fait l’angle de la rue Félix Guyon et de la rue Maréchal Leclerc à Saint-Denis ainsi que la Direction de l’agriculture et de la forêt ont été inscrites, il y a quelque temps de cela, à l’inventaire des monuments historiques…Lors de leur incription un débat s’est engagé au sein de l’Association de Défense du Patrimoine ArchitecturalRéunionnais (ADPAR). Voici les positions qui se sont alors affrontées, représentées par deux membres de l’association : Mrs Ledoyen (Contre) et Lejeune (Pour).

Mr Ledoyen : Pour moi, ce qui fait l’intérêt de l’architecture à La Réunion, c’est la case créole avec son jardin, sa varangue, ses lambrequins, ses impostes et j’ai la conviction que Jean Bossu a, le premier, commencé à détruire l’harmonie du Saint-Denis d’autrefois…

Grand Case traditionnelle créole (Saint-Louis, La Réunion).

Mr Lejeune :Je ne le pense absolument pas, et je dirais en ce qui concerne ta position, qu’on ne peut rester cramponné sur le passé, sur une architecture qui a connu son heure de gloire au milieu du 19èmesiècle. J’ai le sentiment que nous sommes entrain, toi et moi, de recommencer la querelle des Anciens et des Modernes … Pourquoi pas, après tout ? Ces débats il faut les accepter. C’est comme cela que les choses avancent, sur la contradiction, sur le fait que l’on transgresse une certaine tradition pour laisser apparaître des formes nouvelles, aussi bien en littérature, en peinture qu’en architecture…Peut être manquons nous aussi de recul ; peut-être ne voyons-nous pas encore la qualité architecturale de ce qui a été construit depuis 70 ans environ et qui démontre la nouveauté, la créativité de certains architectes à La Réunion.

Mr Ledoyen : Je ne suis pas, par principe contre la nouveauté, mais je demande un peu de respect pour le passé, pour notre histoire ; on ne peut faire table rase de nos cases créoles et de leurs jardins. On ne peut, sous prétexte de densification dans le centre de Saint-Denis, faire de pseudo- cases créoles qui n’arrivent pas à masquer, à l’arrière, des  immeubles où l’on entasse appartements sur appartements. Il ne suffit pas non plus de coller des lambrequins sur un bloc de béton pour en faire une case créole ;  ces constructions qui prolifèrent ces dernières années, répondent au seul dessein des promoteurs de réaliser le maximum de profit sur la moindre parcelle de terrain et n’ont rien à voir avec le style et le véritable art de vivre créoles.

Immeubles  néo-créoles de saint-Denis

Mr Lejeune : je suis tout autant que toi révulsé de voir cette explosion de trompe-l’œil, ces imitations de style créole qui en fait  ne font preuve d’aucune créativité, d’aucune recherche esthétique, qui ne tiennent aucun compte des données climatiques… Cependant je te ferai remarquer que l’on ne peut condamner irrémédiablement l’emploi  du béton ; si l’on est passé du bois au béton, c’est que cela correspondait à une demande des Réunionnais eux-mêmes, à un besoin,  voire à une nécessité : autrefois l’on n’avait pas vraiment les moyens de lutter contre les carias (1) et les Réunionnais des générations précédentes vivaient dans la hantise de voir leurs maisons détruites par les « coups de vent » (2)… il fallait en outre donner un habitat durable à une masse de gens qui n’en avaient pas (On a vite fait d’oublier que dans les années 50, la moitié de l’habitat réunionnais au moins, était constitué de cases en paille ou d’abris de fortune, genre bidonvilles)…De là vient le succès du béton.

Mr Ledoyen : je ne suis pas systématiquement contre l’utilisation du béton, mais j’estime que le retour au bois est une bonne chose pour de multiples raisons et qu’il existe maintenant des techniques nouvelles et des traitements qui permettent de lui assurer une longévité certaine. Ce contre quoi je  m’élève, ce sont ces constructions en béton sans originalité, sans respect de l’environnement, sans âme : comme un architecte célèbre l’a dit avant moi et mieux que moi : une maison n’est pas faite uniquement pour protéger le corps de l’homme, elle doit lui assurer le bien-être et répondre à une recherche esthétique.

Mr Lejeune :je partage ton point de vue ; je crois seulement qu’à La Réunion on a essayé de parer au plus pressé et que trop souvent dans les années 50 et au-delà, bon nombre d’architectes se sont contentés d’utiliser des matériaux et d’appliquer ici des techniques, des modèles qui avaient cours en Europe ou dans le monde, sans prendre en compte les conditions climatiques et les traditions locales.  Mais il y avait d’autres architectes sur la place qui sortaient du lot, dont Jean Bossu. Bossu, tu le sais, sans doute, a commencé par faire l’école des Arts Décoratifs avant d’entrer dans l’atelier de Lecorbusier; il était considéré  d’ailleurs par Lecorbusier comme l’un de ses meilleurs élèves. Il fait partie des architectes reconnus, non seulement au niveau national mais aussi international : il a travaillé en Europe, en Algérie, mais en fait, la plus grosse partie de sa production se trouve ici, à La Réunion. Nous avons donc la très grande chance d’avoir chez nous nombre de réalisations d’un des grands novateurs en architecture du 20èmesiècle.

Mr Ledoyen : Je vois que j’ai affaire à un partisan inconditionnel de Bossu. Mais tu pourras difficilement me convaincre des qualités de l’architecture de Bossu du point de vue esthétique et encore moins en ce qui concerne l’adaptation au climat…

L’immeuble des Remparts

Mr Lejeune : en ce qui concerne le climat justement, prenons l’exemple de « l’immeuble des Remparts » que des créoles facétieux avaient appelé en manière de dérision « le classeur zorèy » (3). Sais-tu que les appartements ont de vraies varangues, qu’il y a là-dedans  de petits appartements sur le devant mais aussi de grands appartements traversants, extrêmement agréables à habiter, que l’air y circule librement, que les plafonds sont très hauts et qu’à l’origine les portes avaient un système de jalousies, que des claustras permettent à la lumière d’entrer tout en évitant la trop grande exposition à la chaleur ? La lutte contre la chaleur était d’ailleurs le principal argument de vente du constructeur ; la brochure disait en effet : « Vous avez dans ces appartements le climat de la Montagne en plein centre de Saint-Denis ! » (4)

Un autre exemple encore : quand Bossu a construit l’Ecole d’Agriculture de Saint-Joseph ou le bâtiment des Douanes à Saint-Denis, il a également imaginé un système de toiture double qui permettait à l’air de circuler et de rafraîchir ces constructions. Depuis, à l’immeuble de la douane à Saint-Denis, sous prétexte que les pigeons venaient y loger et s’en servaient pour tous leurs besoins (nidification etc) ; on a tout fermé, ce qui est une hérésie : il y avait certainement d’autres manières de faire pour éviter le recours probable à la climatisation qui a un coût considérable. Où donc est passé le respect de l’environnement ?

Mr Ledoyen : j’avoue humblement que j’ignorais tout cela…mais tu conviendras avec moi que du point de vue esthétique cela jure avec le style créole et je n’arrive pas… je ne suis pas le seul…à trouver du charme aux constructions de Bossu.…

Texte et photos de R. Gauvin…(à suivre)

Notes :

  • Carias : nom réunionnais des termites.
  • Ainsi appelait-on autrefois les cyclones.
  • « Classeur zorèy » : classeur fait pour le « rangement (sic) » des Zorèy, métropolitains nouvellement arrivés dans l’île.
  • « La Montagne », Quartier de Saint-Denis, situé sur les hauteurs et jouissant d’un climat plus agréable en été.

http://www.ina.fr/art-et-culture/arts-du-spectacle/video/I08024986/saint-denis-de-la-reunion-d-hier.fr.html

En une cinquantaine d’années, Saint-Denis capitale de près de 42000 habitants (1954) aux allures provinciales est devenue une grande ville de plus de 145000 habitants (2009).

Si notre patrimoine est riche d’images sur Saint-Denis, plus rares sont les films d’époque consacrés à la capitale. C’est donc avec intérêt que nous avons découvert ce petit film d’une dizaine de minutes sur le Saint-Denis des années cinquante, réalisé par Colette Landry et proposé sur le site des archives de L’INA. On le regarde avec la tendresse portée sur un temps à la fois proche et lointain, mais aussi avec le regard plus critique du Réunionnais d’aujourd’hui.

Quels regards sur Saint-Denis des années cinquante ?

La vue panoramique à partir de La Montagne souligne le plan en damier et l’effet de concentration de la ville. Les pentes du Brûlé et du Moufia, aujourd’hui très urbanisées, sont dégagées. Des quartiers paraissent peu peuplés tels les alentours de L’église de La Délivrance. Les immeubles, de dimensions plutôt modestes, annoncent les modifications à venir.

A travers « une promenade dans la ville », le film présente le centre urbain avec ses maisons et quelques bâtiments et monuments historiques ainsi que ses rues commerçantes et populaires.

Villa Kichenin (Collection privée).

Les belles demeures de grandes familles de la bourgeoisie créole signalent un certain art de vivre  derrière leur « baro » abritant des cours arborées et fleuries. On voit quelques cases plus modestes ainsi que l’ordonnancement des maisons de commerce ouvrant sur les trottoirs avec leurs balcons de fer ouvragé débordant. Beaucoup de bois encore et des toits en tôle fréquemment à quatre pentes.

On peut s’interroger sur la précarité de ce patrimoine architectural : nombre des maisons du passé ont vieilli ou ont disparu. Pire, elles disparaissent encore avec la densification de l’habitat qui conjugue besoins sociaux et intérêts financiers. Quelques maisons ont été sauvegardées comme monuments historiques, mais le travail de restauration peut parfois sembler plus ou moins réussi et ne compense pas des pertes regrettables.

Intéressantes sont les rues qui permettent la rencontre des hommes dans leur diversité et donnent à voir les moyens de transport de l’époque, tels les carrioles bourriques, les cars courant d’air, l’autorail et les peu nombreuses voitures d’antan. Notons aussi ces caniveaux d’écoulement des eaux usées courant dans la ville. C’était un temps de transport en commun précaire, où on marchait beaucoup, avec ou sans chaussures, sans oublier le chapeau.

Car « courant d’air » Collection Y. Patel

Intéressantes aussi sont les séquences de vie consacrées aux classes plus populaires ou aisées et qui montrent des facettes diverses de la société réunionnaise.

Le P’tit Marché grouille de vie, laisse entendre un peu de créole et offre ses produits réunionnais dont le bel espadon transporté à tête d’homme.

Les lavandières ou « femmes de l’eau » de Saint-Denis nous renvoient à un temps où la rivière était plus belle. On voit ces femmes courageuses porter leur énorme ballot de linge sur la tête, car les familles d’alors sont nombreuses, et aussi car elles sont blanchisseuses pour des familles plus aisées. Pas de nostalgie pour une pratique éreintante qui a disparu progressivement, mais respect pour ces femmes, distinguées par le film et les poètes Gilbert Aubry et Alain Lorraine.

Les bazardières, vendeuses de fleurs, pourraient dire comme Alain Peters, si le film leur donnait la parole, « Guète mon zoli bouquet ». Là encore, des femmes-courage qui cultivent souvent elles-mêmes ces fleurs dans les hauts et les composent en bouquet. Une vraie façon de travailler la fleur en « bouquet de tête » qui a disparu. Les images sont précieuses : un moment esthétique et un goût de P’tit’ fleur fanée pour reprendre la chanson de Fourcade qui ouvre le film.

La fête de l’école publique dans laquelle les provinces de France sont à l’honneur nous paraît singulière car beaucoup d’écoles publiques sont dans ce temps-là très faiblement dotées en moyens financiers. Cependant la séquence est absolument emblématique d’une époque où l’école tendait à l’assimilation à la France, par la langue et le contenu des programmes.

Le séga dansé devant une belle demeure, a lieu lors d’une fête donnée par le Conservateur du musée Léon Dierx. Sous la légèreté de la scène, nous pouvons lire chez cette bourgeoisie francisée une affirmation d’une certaine identité créole par la danse et la langue. Notons que ces années 50 seront très fécondes dans le renouvellement du saga qui investit largement l’espace public – alors qu’il faudra attendre plus d’une trentaine d’années pour le maloya – .

« Depuis ça le temps l’a passé »

De Saint-Denis à Sin dni…

Finalement, ce très court film nous offre des images intéressantes, même si elles manquent de qualité technique et si elles expriment un regard subjectif, voire exotique parfois. Il s’agit bien « d’une promenade dans la ville » et d’une « rencontre de la diversité de sa population » comme l’annonce la page de présentation de ce film qui a une forme de légèreté laissant le spectateur à ses réflexions. Le document ne cherche ni l’exhaustivité ni la solidité du reportage historique ou didactique.

Le propos révèle donc des insuffisances. L’histoire douloureuse de l’île marquée par l’esclavage est occultée. L’usage du créole est  limité, de même la diversité des cultes et croyances ainsi que l’imbrication des cultures. Il est fait silence sur le sous-développement et le sous équipement d’une ville dans une île qui vient de passer du statut de colonie pauvre à celui de département français.

Comme toute archive, ce film est une trace et un témoignage que nous devons interroger pour créer du lien et du sens entre passé et présent.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

Note : Car « courant d’air », étant donné qu’il était complètement ouvert des deux côtés. Quand il pleuvait on se contentait de descendre une bâche imperméable, à droite et à gauche du véhicule.


Mon père m’a raconté les péripéties d’une course cycliste à laquelle il a participé en 1929. Cette course, il l’a vécue « avec ses tripes ». Quiconque l’a connu, pourrait penser qu’il l’a quelque peu enjolivée car il avait le don de raconter des histoires et de les rendre palpitantes et plus vraies que vraies, mais un compte-rendu de cette course se trouve également, dans un petit journal réunionnais de l’époque « Le Sporting »  sous la signature d’un journaliste au nom prédestiné : « Hémon Lesport » (1). Si les deux versions divergent sur certains détails, cela tient uniquement au point de vue différent des deux narrateurs : l’un étant en plein dans la mêlée, l’autre ayant le recul nécessaire à l’observateur.

 

Laissons la parole à F. Gauvin :

 

A 15 ans, j’ai eu un vélo bien à moi, une Française-Diamant : un beau nom pour une belle machine! Maman l’avait acheté d’occasion à Gaston Arnould, un camarade qui avait dix ans de plus que moi, travaillait à Saint-Denis, le chef-lieu de notre île et n’en avait plus besoin. Elle s’est saignée aux quatre veines pour moi. Pour elle, ce vélo était un investissement sur l’avenir… Il fallait absolument que je réussisse dans mes études : nous habitions en effet au Bois de Nèfles Saint-Denis, à 10 kilomètres de l’École Manuelle que je fréquentais et l’usage de la bicyclette diminuait considérablement la durée de mes trajets du matin et du soir!

Ma Française-Diamant était un bijou de bicyclette au guidon baissé et qui pesait bien ses 12,5 kg. Elle avait deux vitesses, d’un côté une vitesse à roue libre, mais pour l’autre vitesse il y avait un pignon fixe et il fallait tout le temps tourner les pédales : ma bicyclette faisait 5,75 mètres de développement pour le pignon libre et 5,25 mètres pour le pignon fixe. D’autres jeunes, aux parents plus aisés, paradaient déjà avec leurs bicyclettes neuves et leur développement de 7,50 mètres.

Félix Gauvin et sa légendaire Française-Diamant.

 

Mais ne nous plaignons pas : je possédais un outil indispensable à ma réussite professionnelle !… Je n’oserais pas cependant affirmer que d’autres idées ne me trottaient pas déjà dans la tête : quand j’avais du temps libre, j’enfourchais ma Française-Diamant, me lançais dans l’exploration de la côte Est de notre île, sillonnais la région de Sainte-Suzanne : Le Bocage, Le Niagara et Bagatelle n’avaient plus de secret pour moi. Je m’exerçais également à améliorer mes performances dans l’ascension éprouvante de la pente Bel-air…Je suivais aussi de près les prouesses des vedettes locales du cyclisme, celles d’ALEXANDRINO, de DIJOUX qui habitait face à l’Ecole Manuelle, d’HORTENSE dont le père était « garde-police » ou encore celles d’AFFIZOU, un jeune Comorien qui manœuvrait le grappin de la Sucrerie de La Mare.

Un jour, à l’occasion du 14 juillet 1929, La Municipalité de Saint-Denis organisa une course… cyclo-pédestre… s’il vous plaît, dans les rues du chef-lieu. J’avais à l’époque 17 ans et suis allé m’inscrire à la Mairie.

 Le jour de la compétition, nous étions 19 coureurs, âgés pour la plupart de 17, 18, ou 19 ans.

Devant le Monument de la Victoire nous étions  placés sur deux rangées pour le départ. J’étais dans la deuxième rangée. Je n’avais pas vraiment peur, mais j’avais un peu d’appréhension tout de même car j’avais un frein qui serrait avec modération  et de plus il ne fallait pas chercher en moi un virtuose de la descente

 

Le circuit de la course du 14 Juillet 1929

 

« Colonne de la victoire et rue plongeant vers l’Océan Indien »

 

 Il fallait d’abord  dévaler la pente de la rue de la Victoire menant tout droit vers l’Océan Indien, tourner au dernier moment à droite sur le Barachois, passer derrière la statue de Roland Garros dont le regard se perdait toujours au delà des mers, remonter devant la Radio, s’engager dans la rue de l’Embarcadère (actuelle rue de Nice), foncer en direction du  cimetière de l’Est et du pont du Butor…Arrivé là on devait prendre la rue Dauphine, (actuellement rue Général de Gaulle), bifurquer dans la rue Bouvet pour atteindre le boulevard Doret, le Château Morange et monter l’allée des « grains de bouchon » jouxtant un bras de  la rivière du Butor. On reprenait ensuite la rue de la Source en direction du jardin de l’Etat, puis, par les Rampes Ozoux, on atteignait  la rivière Saint-Denis.  On descendait alors tant bien que mal au fond de la rivière qu’on traversait à pied en portant son vélo, car il n’y avait pas de route à cet endroit…

Ensuite c’était la Redoute et l’église de la Délivrance…Passé le pont, la rue de la Boulangerie, le dépôt de rhum, on atteignait enfin la rue de la Victoire et la mairie où se terminait le circuit.

 

Rendons la parole à F.  Gauvin :

 

Au départ de la course j’étais derrière et en arrivant au niveau du Barachois, j’étais toujours derrière, mais dans la rue de Nice,  « moin l’a bour le fer », j’ai mis le paquet, et au niveau du cimetière des Volontaires j’étais le premier. AFFIZOU était avec moi : je le craignais et il me craignait, car l‘on s’était déjà « mesurés ». À part lui, il n’y avait pas d’adversaire à ma taille, mais il avait un avantage sur moi : il possédait une Alcyon, une bien meilleure bicyclette que la mienne !…

À l’époque, le long du cimetière, on déposait des déblais les plus variés et soudain j’ai entendu « Fiaac ! ». Un clou venait de jouer un vilain tour à mon adversaire… Cela m’a donné des ailes !

 

L’erreur de parcours vue par F. Gauvin :

La course se poursuivit donc, mais il y eut un problème au niveau de la rue Bouvet. Il y avait bien des policiers près de la dite rue, mais ils ne savaient pas par où il fallait passer. J’étais alors le premier ; nous sommes montés par la rue Dauphine (actuelle rue Général de Gaulle) et là les policiers nous ont arrêtés devant le Muséum d’Histoire Naturelle et on nous a donné un nouveau départ à tous, aux deux groupes qui n’avaient pas suivi le même itinéraire. Et comme j’étais en tête du peloton, on me plaça d’office derrière tous les autres. C’était du « makrotaj » (2) Tout cela parce que j’étais coureur indépendant : je n’avais pas le tricot bleu ou rouge d’une équipe ; j’avais un tricot blanc et une culotte blanche et personne pour me défendre !

 

Comment le journaliste du « Sporting » rend-il compte de l’erreur de parcours ?

 

C’est ici que se place un incident qui eut certainement une grave répercussion sur le résultat général de la course : au coin de la rue Jacob se trouvait un indicateur officiel, insuffisamment au courant de l’itinéraire de l’épreuve, en dépit de ses assertions précédentes. Il eut le malheur d’indiquer aux premiers coureurs qui apparurent à ses yeux une fausse direction. Se trouvaient à ce moment en tête : GARBAY, ARNAUD, GAUVIN, VAUTHIER, DALAPA, NOBIS, De BALBINE, HORTENSE, PÉPIN, DUCAP, DIJOUX, etc…

De la manœuvre déplorable du contrôleur … naquit une regrettable confusion. Le peloton de tête continua sa route (la mauvaise) ; le peloton moyen stoppa, indécis, au milieu du plus grand désordre, cependant que le groupe de queue  (trois individus) s’engageait résolument dans la rue Jacob, conseillés par des suiveurs bénévoles.

Pour remettre les choses au point, une seule solution s’imposait : rallier les fuyards et les remettre dans la bonne voie.

 

 

La course reprit. Voici ce qu’en dit F. Gauvin :

 

Nous sommes montés vers le pont Doret ; Gaston ARNOULD, mon supporter y était posté avec sa moto ; il m’a stimulé : « Félix, courage ! Dépêche-toi ! » J’ai alors fait le forcing. GARBAY était juste devant moi. Sa casquette est tombée. Il s’est arrêté pour la récupérer et je l’ai dépassé.

  Là j’ai remarqué que tout le monde passait à la queue leu leu dans l’allée de « grains de bouchons » (3). J’ai trouvé cela bizarre. Je suis passé par le milieu et j’ai doublé un certain nombre de concurrents… En arrivant au niveau de la rue de la Source, il restait trois coureurs devant moi et là est intervenu le dénommé S. de K. (4) un turfiste bien connu et un grand sportif des milieux huppés  de Saint-Denis. Il avait une auto Talbot à grands rayons de bicyclette. Il protégeait, je pense, un coureur de la Patriote. Quand j’allais passer à droite, il m’empêchait de passer à droite ; quand je voulais passer de l’autre côté, il serrait de l’autre côté. Cela s’est produit au moins deux ou trois fois. J’étais hors de moi !

Devant moi il y avait DIJOUX, ALEXANDRINO et GARBAY, mais en faisant son virage de la rue de la Source pour tourner devant le jardin de l’État dans la rue qui va vers la Sécu, la pédale du vélo de GARBAY s’est cassée. J’ai dit : « Et d’un ! Il n’en reste  plus que deux à présent ! »

 

En arrivant au premier tournant des Rampes Ozoux pour descendre au fond de la rivière, le dénommé DIJOUX a fait un virage large, j’en ai fait un serré et je suis tombé. J’étais par terre, HORTENSE est arrivé et il est tombé sur moi. Il a alors porté sa bicyclette dans les escaliers et il est arrivé avant moi dans le fond de la rivière Saint-Denis !…

Pour traverser la rivière, je lui ai demandé de me laisser passer, car j’étais plus rapide que lui,  mais il a refusé : j’ai été obligé de rester derrière lui dans le petit sentier.

Je le voyais se débattre devant moi alors que j’étais gaillard comme un diable. J’ai insisté à nouveau.  Il n’a toujours pas voulu me céder le passage. Quand nous sommes arrivés sur le petit plateau devant la vierge et que je lui ai demandé une nouvelle fois de me donner le chemin et qu’il ne m’a pas laissé passer, j’ai attrapé sa bicyclette, j’ai tiré dessus et j’ai tout poussé sur le côté et je suis passé devant. Une fois arrivé à la Redoute, j’ai foncé dans la descente. J’ai laissé derrière moi l’église de la Délivrance et franchi le pont.

Arrivé à la rue de la Boulangerie, puis à la rue de Paris, les bougres (5) avaient deux bonnes longueurs devant moi. J’ai doublé ALEXANDRINO devant la Cathédrale, mais à partir de là le « tunnel » formé par les spectateurs s’était resserré et il m’était impossible de doubler l’autre coureur. DIJOUX est donc arrivé premier et moi second. J’ai eu une jolie prime de 450 francs et le vainqueur 750 F. Seuls 12  des  19 coureurs terminèrent la course.

L’arrivée de la course se jugeait devant l’Hôtel de ville !

Ce que dit le journal « le Sporting » :

L’arrivée, devant l’Hôtel de Ville se fit dans l’ordre suivant :

1er : DIJOUX Fortuné, 300 francs

2: GAUVIN Félix,    200 francs (6)

3: ALEXANDRINO Serge : 150 francs

4e : DALAPA Joseph,  100 francs

5e : PEPIN André,        50 francs ……

 

 

  1. Gauvin : c’est la seule course que j’ai faite étant donné qu’après cela je suis tombé malade. Je suis monté au Bois de Nèfles avec Gaston ARNOULD, lui à moto et moi à vélo. Il s’est arrêté devant la boutique Grand-moune (7) là où il y a le Christ aujourd’hui, pour prendre un paquet de cigarettes. Je l’ai doublé ; nous montions tous les deux chez Mme ARNOULD. Je suis resté l’après-midi à dormir là dans l’allée de la grande maison sous les araucarias; je me suis réveillé fatigué et je suis rentré chez moi. Après cela j’ai eu mal aux reins et à chaque fois que je faisais un effort, j’avais mal au dos. Si je roulais sur le plat, pas de problème, mais à chaque petite montée mon dos me faisait souffrir. Je n’ai plus jamais participé à des courses. La photo avec mon vélo a été prise 3 ou 4 jours après la fameuse course de Saint-Denis. J’avais alors 17 ans.

R. Gauvin

 

Notes :

1) « Hémon Lesport » : Lesport est certes un nom de famille réunionnais, mais derrière ce qui est ici un pseudonyme, se cachait un Mr Agénor, bien connu de toute La Réunion et qui ne manquait pas d’humour.

2) « Makrotaj » terme créole qui signifie ici « tromperie » « favoritisme » « affaire louche, malhonnête».

3) « Grains de bouchons », fruits durs non comestibles sur lequel on aurait pu facilement déraper et tomber. Le comportement des autres coureurs n’a donc rien d’étonnant !

4) Après le tour de cochon qu’il a joué à mon père, vous ne voudriez tout de même pas que je fasse passer son nom à la postérité !

5) En créole le terme de « bougre » est relativement neutre ; il signifie ici : «  les gens qui étaient là » « Les autres coureurs ».

6) J’aurais tendance à me fier plutôt à mon père qu’à Hémon Lesport en ce qui concerne les primes accordées aux coureurs arrivés en tête, car cette récompense représentait un « pactole » pour un jeune de 17 ans d’origine très modeste.

7 « Grand-moune » est le surnom du commerçant chinois qui officiait alors au centre du village. Il équivaut au « vieux », au « Grand-père », à « l’ancien ».

PLÉONASME


Ticoq (1) a de la fièvre ; sa maman l’emmène chez le médecin. Lorsqu’ils arrivent au dispensaire il y a déjà des gens qui patientent dans la salle d’attente : certains lisent leur journal, des femmes allaitent leurs enfants, d’autres encore  discutent de choses et d’autres avec  leurs connaissances. Quant aux enfants, certains, craignant les infirmières aux blouses blanches, poussent des cris de terreur.

Ticoq, lui, fixe du regard la porte par laquelle les patients passent au fur et à mesure. Sur la porte, un  écriteau : « Cabinet du docteur X »… et cela l’inquiète : « Cabinet !…cabinet ! » se dit-il intérieurement : «  mais je n’ai pas besoin d’aller au cabinet ! » Soudain c’est son tour d’entrer dans ce cabinet ! Pas de fuite possible, sa mère lui tient la main. Elle le présente au docteur ! Ticoq se résigne et entre.

Une fois à l’intérieur, il se rend compte que cela n’a rien à voir avec un  cabinet ! Bien au contraire ! Ce qu’on appelle cabinet est un grand et beau salon avec beaucoup d’objets brillants et un petit lit blanc au milieu de la pièce !…Quant au docteur, un grand zoreil (2),  blanc et maigre comme un hareng, au lieu de lui demander d’enlever son short pour aller au cabinet, il lui fait enlever sa chemisette pour l’ausculter ! Et puis, ce médecin est plutôt facile à vivre. Il parle comme il faut à Ticoq. Il lui demande : « Alors, jeune homme, qu’est-ce qui ne va pas ? »

Ticoq est tout fier qu’on l’appelle « jeune homme ». Il se lance à son tour en un français mal dégrossi :

« – Maman a dit que j’ai la fièvre, docteur ! Épi je tousse aussi tazantan ! (3)

– Bon ! On va voir ça ! » dit le docteur.

À ce moment-là, le grand docteur prend une sorte de tuyau en caoutchouc, place deux embouts dans ses oreilles et  dirige la troisième extrémité  sur la poitrine de Ticoq en lui disant :

« Respire !…respire fort ! »

Ticoq  respire deux ou trois fois, l’appareil placé sur la poitrine, sur le dos, sur les côtés.

Soudain le médecin lui touche le coude  et lui demande :

«  Qu’est-ce que tu as là ?

– Un bobo, docteur !

– Oui, je vois bien que c’est un bobo, mais comment est-ce arrivé ?

– Voilà, dit Ticoq. Jean-Luc et moi on jouait aux indiens. Un moment donné, j’ai reculé en arrière pour esquive l’épée de Jean-Luc. J’ai tombé, la pluche mon bras !… » (3)

Mais pourquoi donc le docteur éclate-t-il de rire ?…

Il demande alors à Ticoq :

«  Qu’as-tu fait avant de tomber ?

– Eh bien, reprend Ticoq, j’ai…reculé en arrière !

– Mais c’est un pléonasme, mon enfant !

– C’est quoi ça? demande Ticoq.

– Un pléonasme ! C’est quand tu dis, par exemple : reculer en arrière, avancer en avant, monter en haut, descendre en bas, chaussure de pied, chapeau de tête, etc…Mais laissons cela, ce n’est pas grave !…Bon, je vais te prescrire les médicaments  nécessaires pour ce bobo. Car c’est  lui qui te donne de la fièvre…»

Quand Ticoq sort de l’auscultation, Madame Bigambé accourt et lui demande ce que le docteur a dit :

« Il a dit que j’avais un pléonasme au coude, maman ! Mais il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Ce n’est pas grave !

– Qu’est-ce que tu as alors ? demande à nouveau Madame Bigambé.

– Un PLÉ-O-NAS, répète Ticoq ! C’est cela qui me donne de la fièvre et mal à la tête ! »

A ce moment-là le front de Madame Bigambé se plisse comme la peau du cou d’un dindon et elle déclare : Il y a bien longtemps que je suis sur cette terre, mais c’est bien la première fois que j’entends parler de cette maladie !…  C’est qu’il y a tant de maladies de nos jours !!… Enfin, j’espère qu’il t’a donné les médicaments qui conviennent !

– Bon ! Donne-moi l’ordonnance pour que j’aille à la pharmacie !…Nous allons guérir ce pléonasme ! »

 Extrait de Zistoir Tikok de Christian Fontaine.

 Traduit en français par R. Gauvin et C. Fontaine.

        NOTES :

  1. « Ticoq » est un surnom qu’on attribuait souvent aux petits garçons et qui leur restait parfois toute la vie…
  2. Le « Zoreil » ou « Zorèy » est le Français de France.
  3. Le français de Ticoq fleure souvent bon son créole !

Il était une fois un homme d’une force peu commune qui s’appelait Dimilié. Il avait un bâton d’un poids peu ordinaire. Un grand bâton, de la taille d’un cocotier mais bien plus solide. C’était une sorte de poutre en bois de fer (2)  qui ne le quittait jamais.

Dimilié avait acheté une concession sur les hauteurs de son pays et avait besoin d’hommes costauds, n’ayant pas peur du travail pour l’aider dans son entreprise. Il décida de faire battre tambour dans toute la ville pour recruter ses ouvriers : «  Si vous avez du cœur à l’ouvrage, venez rencontrer Dimilié ! Vous serez logés, nourris et bien payés ! »… Il suffisait pour prouver sa force et son courage de soulever de terre le bâton de Dimilié et de faire quelques pas…Les candidats au travail ne manquèrent pas. Mais personne n’arrivait à porter ce « bâton » sur quelques mètres, tant il était lourd.

Finalement un homme du nom de Tranche-montagne parvint à soulever le bâton et à le porter sur trois ou quatre pas.  Personne ne l’avait fait avant lui et Dimilié décida par conséquent de le recruter. Mais il en fallait d’autres et l’on fit battre et rebattre le tambour dans toute la région. On chercha partout et on finit par tomber sur un autre candidat du nom de Fondeur-de-plomb qui arrivait  tout juste à soulever le bâton. « Bien, se dit Dimilié,   prenons encore celui-là ; à trois on arrivera à s’en sortir! »

Dimilié

Le premier travail était de bâtir la case (3). Sinon, où mangerait-on le soir ? Où trouverait-on le calme ? Où dormirait-on après une dure journée de travail?… Un peu en contrebas de la case, on construisit la cuisine en bois sous paille à quelque distance de la case (un incendie est si vite arrivé !). Près de la cuisine on installa une cloche pour battre le rappel (à cette époque, il y avait toujours une cloche sur les propriétés) et un peu plus loin on installa un cabinet d’aisance.

Et une nuit passa ainsi… Le lendemain Dimilié déclara : « Aujourd’hui, Fondeur- de-plomb, tu mettras le manger au feu et quand il sera midi tu sonneras la cloche et nous descendrons pour le repas. »

Dimilié et Tranche-montagne montent  alors à l’habitation (4)tandis que Fondeur-de-plomb s’apprête à faire la cuisine. Sur le terrain, là-haut, les deux compagnons travaillent à corps perdu. On ne joue pas avec le travail…On travaille pour de bon ! On défriche 1000 gaulettes (5)de forêt, on gratte, on creuse des fosses, on plante… On défriche encore, on gratte de nouveau, on creuse d’autres fosses, on plante de plus belle et on attaque mille nouvelles gaulettes.

Mais il commence à se faire tard. Midi est passé depuis longtemps ; il y a un bon moment déjà que le soleil ne fait plus obstacle à l’ombre. Le ventre des deux compagnons commence à crier famine. Et la cloche qui ne sonne toujours pas ! Leurs entrailles se mettent à tirailler. Et toujours aucun son de cloche. Les deux hommes mangeraient des galets, les gros comme les petits. Mais la cloche reste toujours muette.

Finalement les deux hommes décident de descendre et de regagner la case. Ils entrent dans la cuisine : les marmites sont vides ! Ils entendent des appels au secours. On crie, on pleure, on geint. C’est Fondeur-de-plomb ! Il est par terre dans le cabinet, solidement attaché.

– «  Qu’est-ce qui t’est arrivé, mon camarade ? » demande Dimilié.

– « Des gens sont arrivés en nombre. Ils m’ont attaqué. Je ne me suis pas laissé faire, croyez-moi ! Je me suis défendu comme un beau diable. J’ai rendu coup pour coup. Mais ils étaient trop nombreux…Ils étaient quatre à me tenir par les bras, mais mes jambes étaient encore libres : Je leur ai servi  une volée de coups de pieds : coups de pied « bourrantes » (6)dans le ventre, coups de talons malgaches… Ils se sont mis à quatre pour me maintenir les jambes. »…

Le lendemain ce fut le tour de Tranche-montagne de rester à la case pour faire cuire le repas et Dimilié et Fondeur-de-plomb montèrent à l’habitation. Ils défrichent alors mille gaulettes de forêt : ils défrichent, grattent la terre, creusent des fosses, plantent … Ils défrichent encore, grattent de plus belle, creusent de nouvelles fosses, replantent et attaquent mille gaulettes de plus. Quand arrive l’heure de midi leur ventre se met à gargouiller, mais la cloche ne sonne toujours pas.

Dimilié dit alors à Fondeur-de-plomb : «  Ce doit être à nouveau la bande qui t’a attaqué hier ! Qu’en penses-tu ? »

Fondeur-de-plomb se contente d’émettre un grognement qui signifie : « Peut-être bien ! »

Les deux hommes arrivent alors à la case. La situation est la même que celle de la veille : dans la cuisine les marmites sont vides ; on retrouve Tranche-montagne dans le cabinet, qui appelle au secours. Attaché, enchaîné, il crie, il pleure, il se plaint : « Ils étaient toute une bande. Ils étaient au moins cinquante ! »

Le troisième jour Dimilié dit à ses compagnons : «  Écoutez-moi, vous autres, vous allez au travail ; c’est mon tour de rester. Je verrai bien comment ces bandits se comportent à mon égard. »

L’heure de midi arrive ; le manger est cuit ; rien que du mauvais (7)manger ! Du riz Basmati, un cari de bichiques, un rougail de mangues… Dimilié se prépare à sonner la cloche, quand débarque un vieillard, le crâne dénudé, portant grande barbe blanche, qui lui dit : « J’ai faim ! »

— Quand le manger est cuit, tout un chacun est bienvenu ! Je sonne la cloche et dès que mes compagnons arrivent, on passe à table. Préparez votre bouche en attendant ! »

–Je me fiche pas mal de vos compagnons : j’ai faim, je mange  et tout de suite encore ! »

Il tend la main vers la marmite, mais Dimilié l’arrête net :

–Non, grand-père ! Tu vas attendre les autres. On mangera tous ensemble ! »

Ne voilà-t-il pas que le vieillard saute sur Dimilié ! Et c’est qu’il est costaud le bougre! Il est fort comme un Turc ! Mais qui était-ce en réalité ? Pas vraiment un grand-père en tout cas. On aurait dit qu’il avait bouffé du cabri marron. Ne serait-ce pas celui qui… Vous voyez à qui je pense… Celui qui a, au derrière, une  queue enroulée comme un cordage et cache des cornes sous son chapeau !… Pour un vieillard, il était  bien vaillant.

Mais, face à Dimilié, il ne faisait pas le poids ! Dimilié l’empoigne, lui passe une clé malgache dans le cou. Puis  se saisit de son bâton, le plante en terre et y attache le vieux. Par  la barbe ! Il fait ainsi trois fois le tour du bâton. Que voilà colis bien amarré !

Fondeur-de-plomb et Tranche-montagne entendent la cloche qui sonne annonçant le repas :

  • Les bandits ne sont donc pas venus aujourd’hui ? »
  • Probablement ! »
  • Lorsqu’ils arrivent à la case tout semble normal. Dimilié est assis, tranquille comme Baptiste. De petits nuages blancs passent dans le ciel. Les becs-roses chantent dans les menées (8) de manioc. L’odeur du cari flatte les narines. Les deux compagnons prennent alors une assiette pour se servir.
  • « Vous savez, dit Dimilié, la bande de malandrins qui vous a attaqués… est  aussi venue pour m’agresser.… » Tranche-montagne et Fondeur-de-plomb sont bien gênés et n’ont pas le courage de le regarder en face.
  •  Venez voir. Elle est là, votre bande de malandrins ! »
  • Les deux compagnons ne savent plus où se mettre. Dimilié prend ses pauvres camarades en pitié ; il ne se moque pas davantage d’eux. Il leur dit : « Prenez un bâton et donnez-moi une bonne volée à ce malappris. Allez-y, mais faites attention ! frappez sur les reins, frappez sur les jambes ! frappez sur la moustache ! mais ne frappez pas sur la barbe ! Si la barbe cède…
  • Tranche-montagne et Fondeur-de-plomb ne se font pas prier. Chacun prend son bâton et ça y va : bababanm, bababanm ! Ils frappent et frappent encore ; sur le dos ! sur les jambes ! ils donnent une sérieuse volée de coups de bâton à celui qui mange le repas des autres, à ce voleur de manger cuit, à ce type qui vous attache dans le cabinet. Mais à un moment, dans le feu de l’action, le bâton tombe en plein sur la barbe ! Le vieux en oublie de demander son reste et s’enfuit à toutes jambes.
  • Bon ! C’est notre tour à présent de passer à table !
  • Quand on souleva le couvercle de la marmite, une bonne odeur se répandit dans l’air ! Elle flattait l’appétit pour de bon. Le mien en particulier. J’ai osé demander une part. La seule réponse qu’ils m’aient donnée fut un grand coup de pied au derrière qui m’a propulsé jusqu’à vous pour que je vous raconte cette histoire.
  • Conte en créole réunionnais recueilli par A. Gauvin et traduit en français par H. Payet et R. Gauvin.
  • Notes :
  • 1) Pourquoi ce nom de Dimilié ? C’est qu’il en valait plus d’un.
  • 2) Le bois de fer est un bois d’un beau brun, très dur, dans lequel il est très difficile d’enfoncer un clou.
  • 3) La « case » créole peut être une maison de paille ou de bois sous tôle ou même une villa de maître. Elle correspond en fait au « home » britannique.
  • 4) « L’habitation » en créole réunionnais signifie : l’exploitation agricole.
  • 5) La gaulette est une mesure de longueur valant 5 mètres.
  • 6) Coup de pied « bourrante » terme créole de moring (lutte) désignant un double coup de talon porté au ventre.
  • 7) « Mauvais manger » : trait d’humour traditionnel créole  qui, par antiphrase, qualifie un excellent repas.
  • 8) Les menées de manioc : les rangées de plants de manioc.