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J’ai retrouvé, il y a peu, un vieil exemplaire du journal scolaire Les Chocas, publié en 1959 par ma classe de CM1 du Tampon.

 

Il y eut en effet, dans les années 1958/60, en ces temps rudes où nombre de Tamponnais manquaient encore d’eau courante ou d’électricité, une petite imprimerie qui fonctionnait dans une classe de l’école primaire des filles du Tampon – garçons et filles étant alors séparés –. Elle a produit pendant deux ans une revue nommée Les Chocas car, selon la légende, à sa naissance, les chocas lançaient leurs premiers mâts vers le ciel. Cette modeste revue est le témoignage vivant d’une école réunionnaise qui, même dans des temps lointains et avec bien peu de moyens, cherchait des voies pour donner le goût du savoir et intéresser les élèves à leur monde.

Couverture de la revue Les chocas, coll. L. Fontaine

 

J’ai eu la chance de faire partie de l’équipe des Chocas. La même équipe, la même classe d’ailleurs, passée du CE2 au CM1 puis au CM2 avec la même maîtresse, Laure Fontaine. Une figure de notre école. Pour ses compétences, l’exigence et le cœur mis à enseigner et nous mener au meilleur de nous-mêmes. Une maîtresse intraitable sur les savoirs fondamentaux et les acquisitions imposées par les programmes mais également ouverte à des chemins d’apprentissage différents. Et une maîtresse animée par la passion à mener ses projets.

 

Alors que faisions-nous en classe ? Ce que l’on est censé faire selon les programmes. Des lectures, dictées, rédactions, séances de mathématiques et autres disciplines, histoire, sciences, chant, dessin, gymnastique, etc. Mais, nombre de nos activités prenaient des libertés avec l’ordre « académique » des quelques rares manuels scolaires dont on disposait, et tournaient autour de thèmes transversaux, pouvant être initiés par notre « milieu » – pour reprendre un terme des programmes officiels (1) –. Et, signe particulier de notre classe à l’époque, notre maîtresse, librement inspirée des méthodes Freinet (2), nous avait lancées dans la réalisation d’un journal scolaire nous permettant d’imprimer certains des textes que nous écrivions, qu’ils soient « libres » ou en rapport avec nos sujets d’étude.

Ces textes étaient lus et proposés à la classe. Ils permettaient une prise de parole spontanée. Ecrits au tableau, ils devenaient le support d’activités visant à améliorer notre maîtrise du français. On ne pouvait penser à l’édition qu’après un sérieux travail sur la langue. Et les critiques des jeunes marmays que nous étions ne manquaient pas. Aucune imperfection ne devait passer la rampe de l’impression ! Notre journal était notre fanal ! Je peux dire aujourd’hui que cette approche-là de l’orthographe, de la grammaire et du lexique, fut d’un apport plus original que les approches traditionnelles que nous connaissions également.

 

L’imprimerie, coll. L. Fontaine

 

L’imprimerie elle-même était une petite presse maniée à la main. Une presse lilliputienne, aux mécanismes élémentaires. Après un premier temps de mise en route guidée par notre maîtresse, nous avions appris à travailler par ateliers et groupes d’élèves assumant leurs tâches dans la solidarité et la complémentarité. Sans être toujours les mêmes à effectuer ces tâches techniques qui nous prenaient quelques heures par mois. Notre imprimerie, au fond de la classe, était une ruche active, surtout en fin d’après-midi.

Le texte corrigé, les typographes passaient à l’action. Un rôle que j’ai souvent tenu, avec plusieurs autres de mes camarades dont Jeanine, Nicole, Annie-Claude… Il fallait recomposer ce texte à partir de petits caractères en plomb puisés dans une caissette ordonnée (« la casse d’imprimerie ») et alignés à l’envers dans des sortes de réglettes (ou « composteurs ») rangées sur la surface plane de la presse. Voilà des manipulations qui demandaient attention, dextérité et concentration. Une vraie gymnastique intellectuelle car pour pouvoir lire correctement le texte imprimé, il fallait l’écrire à l’envers ! Et faire attention aux fautes ! Lesquelles étaient corrigées à l’aide de pinces et de miroirs qui réfléchissaient une image renversée du texte composé. Avec l’habitude, certaines d’entre nous lisions presque aussi bien à l’envers qu’ à l’endroit !

Alors, après l’ultime vérification de notre maîtresse, le rouleau encreur entrait en action. Ah ! L’odeur de cette encre noire et sa belle texture de pâte semi-fluide ! Mais il ne fallait pas en abuser pour ne pas noyer les caractères ni faire des textes baveux et gras. On plaçait ensuite la feuille à imprimer avec soin et détermination, avant de refermer la presse d’un geste vigoureux et franc. On réalisait quelques tirages avant d’encrer de nouveau quand le texte pâlissait. Chaque feuille imprimée était portée immédiatement à sécher par une petite main vigilante qui veillait à ne pas faire d’entassements produisant des salissures. Une fois les feuilles séchées, elles étaient imprimées ultérieurement au verso. Autre manipulation délicate qui imposait de recommencer toutes les procédures en plaçant la feuille dans le bon sens sans faire de bavures ! Ni gaspiller le papier ! Nos moyens étaient si modestes ! Mais nous avions le cœur et les mains et la tête à l’ouvrage !

Et ce n’était pas fini : il y avait les illustrations. Si on avait bien du plaisir à imaginer nos dessins, leur impression, plus technique, passait par une certaine simplification des traits. Le motif était décalqué ou tracé à main levée sur une épaisse feuille de lino (sorte de caoutchouc) en pensant aux effets que produirait le dessin imprimé à l’envers (pour un plan par exemple). Puis, le lino était creusé à l’aide de gouges spéciales, soit à petite cannelure pour faire les contours des dessins, soit large pour évider les grands espaces qu’on laisserait en blanc. Ce que Solange et Marie-Rose faisaient si habilement! Avec le rouleau, on encrait alors le lino en veillant toujours aux excès et on imprimait d’un geste ferme de pression. Puis on laissait sécher avant d’agrafer toutes les feuilles.

Venait alors le moment de la distribution. Le tirage mensuel de notre journal d’une quinzaine de pages de format A5 tournait autour de 50 numéros. Qu’on ne vendait pas. Ils s’adressaient à nos familles et à quelques personnes intéressées par notre entreprise. Que nous étions fières !

 

Extrait de l’article de P. M : La distillation, coll.L. Fontaine

 

Que pouvait-on lire dans notre journal Les Chocas ?

Des articles divers. Il y avait ceux tirés de « textes libres », rédigés le plus souvent chez soi, selon la fantaisie, la vie et l’inspiration de chacune. Ainsi – pour citer la revue Choca 2 – peut-être est-ce le cas des textes « Une bonne journée » passée à la cueillette des goyaviers ou « Un jeu amusant » tel « petite case » ou « Le bateau » évoquant la visite du « Ferdinand de Lesseps » par l’une ou l’autre d’entre nous ? Mais cela pouvait être tout autre chose, car nous ne manquions pas d’idées…

D’autres textes initiaient ou étaient le fruit d’un véritable travail pédagogique fait autour d’un thème riche d’enseignements : par exemple « La distillation du géranium » ou « La récolte des pommes de terre », toutes deux cultures emblématiques de l’économie des hauts du Tampon à l’époque. Ainsi me confiait récemment ma maîtresse – bien vieillie certes mais dont la mémoire défie le temps – : « Autour du climat ou des cyclones, nous pouvions travailler sur les parentés et oppositions entre les pays, saisons, populations, cultures, modes de vie et d’habitat… Calculer les températures, les prix selon les monnaies… Imaginer nos soldats Réunionnais dans les tranchées lors de la première guerre mondiale. Réciter, écrire, chanter ou dessiner l’été ou l’hiver… »

 

Parfois, une sortie scolaire pouvait réveiller nos langues ou nos plumes. Je me souviens même de la découverte extraordinaire d’un chantier de concassage de pierres volcaniques transformées en gravier ou sable. C’était épatant ! Et bien marrant de prendre le gros camion de la commune qui faisait office de transport scolaire. Enfin, les oreilles curieuses des petites journalistes qu’on était devenues s’intéressaient aussi aux évènements tamponnais, par exemple un incendie terrible qui avait détruit une ferme au Grand Tampon ou l’inauguration de la nouvelle poste de la ville dont les travaux montaient à 18 millions de francs… Nous notions aussi les films qui passaient au Tampon. A défaut de les voir nous pouvions imaginer « Sœur Angelica ; Histoire de trois amours ; Voyage en Birmanie ; Esclaves pour Rio ou L’homme du Kentucky « …

 

Finalement notre petit journal scolaire Les Chocas, sous son apparente simplicité, dit bien des choses de ce temps-là, que j’ai plaisir à retrouver, avec le souvenir de toutes mes chères camarades de classe. Les textes qui en restent sont telle l’écume de la vague venue des profondeurs. Ce sont d’humbles témoins de tous ces apprentissages et activités pédagogiques qui stimulaient notre réflexion et élargissaient nos connaissances. Témoins aussi d’une pratique de l’imprimerie qui nous responsabilisait tout en nous apprenant le partage, la gestion des tâches et le respect du travail manuel et intellectuel. Voilà pourquoi la saison des chocas fleuris est pour moi une belle saison…

 

Si notre classe est restée très soudée trois ans durant, si nous sommes presque toutes passées en 6ème en 1960, à la fin de notre CM2 (alors que « le tiers des élèves du Cours Moyen » n’y accédait pas (3)), je pense qu’on peut y lire le signe d’une satisfaction partagée, d’un enseignement ayant porté ses fruits et dont témoignent quelques parcours professionnels de mes camarades et rencontres au fil si divers de nos vies depuis. Et cela, même si notre maîtresse – me dit-elle récemment aussi – suscitait les commentaires de collègues défenseuses de la tradition, bousculée dans ces années 55, dans le sud de l’île en particulier.

 

Le CIRP (montage du logo et extrait du n°12 de décembre 1958), coll. L. Fontaine

 

Voilà qui inscrit ma classe dans l’histoire de l’école à La Réunion avec les questionnements se rapportant précisément à cette époque. Les méthodes nouvelles et « le mouvement coopératif porté par L’inspecteur Roger Ueberschlag »,(4) arrivé dans l’île en 1955 et en service à Saint-Pierre jusqu’à 1960 avaient réussi à fédérer un certain nombre d’enseignants du Sud (dont ma maîtresse). Ils se retrouvaient autour de leurs projets et pratiques moins dogmatiques et plus ouvertes sur le monde de l’élève. C’était un temps d’effervescence pédagogique. Le temps des premières classes Freinet – au Tévelave par exemple -(5) et des premières imprimeries de classe lancées par des enseignants inspirés plus ou moins librement du pédagogue. C’était aussi l’époque de la création d’un Bulletin de liaison du CIRP (Centre d’Information et de Recherches Pédagogiques), impulsé par l’Inspecteur Ueberschlag, puis dirigé par Hilaire Fontaine, instituteur au Tampon et regroupant des enseignants travaillant en équipe. Certes, il y eut, au cours du XXème siècle, à La Réunion, d’autres initiatives intéressantes dont, dans les années 1910, les préconisations officielles, les Bulletins de L’Enseignement primaire (6) et l’ouvrage de Paul Hermann (7) incitant à ouvrir l’école sur notre île ; mais il convient de saluer, au milieu du même siècle, la nouvelle dynamique créée autour du CIRP qui comptait plus de 500 membres. Dans cette époque datant d’avant la télévision, les médiathèques et Internet, on trouvait dans ce bulletin de liaison – de facture artisanale et tirant à 800 exemplaires dont 300 pour la France et l’étranger – des articles sur l’institution scolaire, l’histoire, la faune et la flore, la littérature de La Réunion, etc.(8)

 

On ne peut que regretter la disparition rapide de cette revue, tout comme le départ précipité de certains – dont l’inspecteur Ueberschlag – ou les 50 tonnes de livres pour La Réunion, qui ne parvinrent jamais dans un temps où nous en avions tant besoin ! Nous étions alors à l’aube de la Vème République, aux alentours de 1960 (9). La Réunion était divisée par les tensions politiques liées au statut de l’île et dans ce contexte, nouveauté pédagogique, régionalisme et sens critique pouvaient paraître suspects… Le souci primordial était la construction d’établissements permettant de scolariser les jeunes Réunionnais : après les écoles élémentaires, les collèges se multipliaient.

 

Cependant, les voies esquissées au milieu, comme au début du siècle se révèleront plus fécondes ultérieurement. Ainsi l’interrogation sur les méthodes pédagogiques et la question fondamentale de l’ouverture, à La Réunion, des programmes nationaux aux faits historiques, culturels et linguistiques, en particulier depuis les années 1980.

Fécondes furent aussi pour moi ces sources du passé. J’y ai trouvé le fondement de mon rapport au savoir et au monde. Et par la grâce de deux revues, je peux aujourd’hui, rendre hommage à deux enseignants valeureux qui m’ont accompagnée ainsi que des générations d’élèves : Ma mère. Mon père.

A tous deux, ma reconnaissance.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Les programmes officiels du 17/10/1945 recommandent d’ »établir la liaison entre l’école et le cadre ou milieu dans lequel vit l’élève » et d’utiliser au maximum les ressources des lieux « pour initier l’enfant à l’histoire locale ». Notes sur l’enseignement de l’histoire de La Réunion ; programmes et manuels scolaires de 1844 à 1995 par Pierre Portet, Revue des Mascareignes n°1. (en ligne)
  2. Pour notre classe, on ne peut parler d’adhésion exclusive. Célestin Freinet a prôné à partir des années 1920/30 une école refusant l’encyclopédisme, ouverte sur le milieu de vie, liant apprentissages et activités concrètes, autonomisant et responsabilisant l’élève dans une perspective citoyenne. Il a impulsé l’idée de coopérative scolaire, d’imprimerie à l’école, de correspondance scolaire… Quoique faiblement implantée dans nos écoles, la Pédagogie Freinet est portée par l’I.C.E.M. depuis les années 1970 et œuvre toujours (cf. sites).
  3. En 60/61, sur 3263 présentés, 1946 admis soit 59,6%. Prosper Eve, Education, culture à La Réunion, dans les années 1960.
  4. Raoul Lucas et Mario Serviable, Ils ou elles ont fait l’Ecole de La Réunion, 2012, exposition citant les instituteurs Hilaire et Laure Fontaine. L’Ecole à La Réunion, de ses origines à l’après départementalisation, est un des sujets d’étude de l’Universitaire Raoul Lucas.
  5. Le 1er défenseur est Marcel Le Guen, arrivé dans l’île en 1951, enseignant 12 ans dans le Sud. A l’initiative du journal scolaire imprimé La moque. Les Autorités lui interdirent de retourner dans l’île après un congé administratif en 1963. Une école du Tévelave porte son nom depuis 2006.
  6. Dans les années 1910, ces Bulletins de L’Enseignement Primaire à La Réunion relayaient les textes officiels sur l’histoire locale. On y découvre l’investissement de A. Berget, Chef de l’Instruction publique, incitant au respect de ces prescriptions. Ainsi que les épreuves du C.A.P. invitant à faire la liaison entre « histoire générale » et « histoire particulière de votre colonie ». Notes sur l’enseignement de l’histoire de La Réunion ; programmes et manuels scolaires de 1844 à 1995 par Pierre Portet, Revue des Mascareignes n°1 (en ligne)
  7. Paul Hermann, instituteur à Saint-Denis, publie en 1909 Histoire et géographie de l’île de La Réunion, cours moyen.
  8. CIRP, affilié à l’Institut coopératif de l’Ecole Moderne, Bulletins de Liaison n° 8, 12, 15, 19, 20, 22, 23, 25, 27, années 1958 à 1961.
  9. La Réunion est divisée entre départementalistes et autonomistes depuis la création du Parti communiste réunionnais en 1959. Dans les années 60, le préfet de La Réunion est Jean Perreau-Pradier. Michel Debré est 1er Ministre. Une ordonnance exile en 1960 plus d’une dizaine d’enseignants pour leurs opinions. L’opération médiatique autour des livres, montée en 1958 par l’Inspecteur Ueberschlag avec la Radio Europe 1, semble avoir indisposé les autorités.

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