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Les vacances sont bientôt terminées. Rien ne pourra empêcher le village de retourner à sa langueur, de se lover dans son anse, tel le phelsuma borbonica ( Lézard vert de Manapany) se chauffant au soleil de septembre.

 

Côte de Manapany

La côte de Manapany

 

Le moment est idéal pour s’installer sur la pointe, au bas de la maison Guy Hoarau, pour contempler le mouvement incessant des vagues tentant de prendre d’assaut les avancées volcaniques…Soudain la rêverie s’arrête ;  l’esprit s’attarde sur des vestiges laissés par l’homme ; l’on se demande à quoi ils correspondent et comment ils fonctionnaient. N’y a-t-il pas un four à chaux sur la gauche dans ce lieu où n’existe aucun récif corallien ?  A quoi pouvaient bien rimer les deux promontoires rocheux maçonnés  sur la droite? Et les  restes de murs au bas de la maison Hoarau, qu’abritaient-ils autrefois? Et n’est-ce pas un puits qui se trouve face à nous ?

 

Vestige du four à chaux

Vestiges du four à chaux

 

A ces questions les historiens donnent un début de réponse : au départ il y a la canne à sucre qui connaît son développement dans la première moitié du 19ème siècle et l’on sait qu’en 1850 Mrs Julien de Rontaunay, négociant-armateur et Guy de Ferrières, ingénieur colonial, se rendent acquéreurs de l’usine sucrière située au bord de la ravine Manapany. Il leur faut exporter  leur production de sucre et de rhum. Pour cela ils ont besoin d’un débarcadère. En 1853 ils obtiennent le droit d’en avoir un et de construire un four à chaux. Un four à chaux est  en effet essentiel, car la chaux est utilisée dans la fabrication du sucre ; elle fournit également un mortier de qualité pour les constructions et sert en outre à amender les sols.

 Et l’on se prend à imaginer les charrettes lourdement chargées, tirées par des zébus, se dirigeant de l’usine vers la pointe ; la file de travailleurs « créoles » ou engagés transportant sur les épaules ou à tête d’homme  leur fardeau vers l’entrepôt au pied de la maison ou vers le débarcadère  quand le bateau de France attendait dans la baie ; les manœuvres délicates du pont volant pour amener les colis aux chaloupes attendant en contrebas ; l’habileté et la prestesse des hommes pour éviter que la précieuse cargaison ne tombe à l’eau ; les cris, les exclamations, les foutants, les jurons en créole, en tamoul, en malgache peut-être. Ensuite la traversée de la chaloupe vers le bateau et l’on vous passe les péripéties du chargement à bord.

 

Vestige du pont volant

Vestiges du pont volant

(Ces vestiges que nous avons devant nous témoignent d’une intense activité dans les champs et dans l’usine, sur cette pointe rocheuse également (débarcadère et four à chaux) et sur mer car l’essentiel des transports se faisait par mer : L’anse de Manapany accueillait d’assez gros bateaux qui   s’ancraient dans la baie et déchargeaient par l’intermédiaire de chaloupes les marchandises  ou les coraux servant de lest et prenaient en retour sacs de sucre et barriques de rhum dans leur panse).

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Remarque n°1

D’après les historiens le four à chaux a fonctionné jusque  vers la fin du 19ème siècle ; la crise de la production de la canne à sucre (frappée par le borer, trois forts cyclones et la baisse des cours) a entraîné le déclin du four à chaux. Le débarcadère, quant à lui, a été en service jusqu’en 1914.

Remarque n°2

Nous commençons à voir un peu plus clair, mais d’autres questions se substituent aux premières : Comment les échanges s’organisaient-ils avant que Mrs Rontaunay et Ferrières  n’aient construit leur débarcadère ? Comment pratiquement fonctionnait le système utilisé pour charger et décharger les chaloupes au niveau du débarcadère et au niveau des bateaux? Nous comptons sur la sagacité ou les connaissances historiques de nos lecteurs pour éclairer notre lanterne.

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On le voit, non loin de la sucrerie du Gol, depuis la rue des Acacias, ou de la rue principale de la ville. Les Saint-Louisiens le connaissent certainement bien mieux que la plupart des Réunionnais. L’eau passait jusqu’aux années 1970/80 dans un canal qui enjambait la ravine par cet aqueduc. Ce canal reliait le lieu dit Gouvernail en rive droite de la Rivière Saint-Etienne à l’usine du Gol en traversant la ville. Il était alors une armature de la vie économique et sociale. Et les habitants vivaient dans la familiarité de cette eau qui courait ici et là à ciel ouvert.

Mais aujourd’hui, on passe souvent à côté de cet ouvrage d’art sans le voir vraiment ou de manière furtive. Cependant, il est bien là, depuis deux siècles (1). Avec ses beaux piliers. Comme nombre d’infrastructures du passé, il est un vestige de « l’irruption de l’industrie sucrière » (2) à La Réunion.

 

Vue panoramique de l’aqueduc, Photo J.P Calteau ACPEGES

Vue panoramique de l’aqueduc, Photo J.P Calteau ACPEGES

En effet, la maîtrise de l’eau était une nécessité pour le développement de l’industrie sucrière naissante au début du XIXème siècle. Dans toute l’île, et en particulier dans la région sous le vent à faible pluviométrie, ce développement s’est accompagné dans les années 1820/30 surtout, par la création de grands canaux à vocation industrielle, agricole et domestique. On a creusé dans la roche, fait des aqueducs ou des siphons… Pour la région sud, parmi les aménagements hydrauliques spectaculaires partant de la Rivière Saint-Etienne, on peut citer le canal Saint-Etienne courant jusqu’à l’usine de Grand-Bois et le canal qui mène au Gol, avec son bel aqueduc.

L’aqueduc de la Ravine du Gol date justement de cette période historique, qu’il s’agisse des premières réalisations – avec un canal en bois – qui seraient de 1816 ou des aménagements ultérieurs des années 1830 (3). « L’initiative du projet de dérivation des eaux de la rivière Saint-Etienne revient à MM. Couve et Deheaulme – propriétaires du domaine appartenant autrefois à Desforges-Boucher – secondés par Hyacinthe Murat et Frappier de Montbenoît en utilisant une main d’œuvre servile. L’aqueduc était intégré dans le canal supérieur appartenant à Couve » (4). Progressivement, en une vingtaine d’années, le paysage naturel et agricole se trouvait transformé avec le travail de nombreux esclaves. Les champs de blé, de maïs, de café de Saint-Louis cédaient la place à la canne. Les sucreries du Gol passaient au grand propriétaire Chabrier, ce qui peut expliquer des désignations qui peuvent varier à propos du canal grâce auquel la ville de Saint-Louis s’est développée (4).

Cette période de transition dans l’histoire de La Réunion a retenu l’intérêt de plusieurs observateurs avisés. Ainsi, Philippe Urbain Thomas, qui fut ordonnateur à Bourbon, note-t-il l’intérêt de ces ouvrages d’art dans la section « Canaux » de son essai (5) daté de 1828, où il écrit : « La rivière Saint-Etienne portait inutilement à la mer, par une pente rapide, un volume d’eau considérable, même dans les temps ordinaires. Deux petits canaux avaient été dérivés de son lit par deux habitants de Saint-Louis afin de pouvoir faire travailler leurs sucreries. Un de ces canaux, longtemps latéral à la rivière, s’en éloigne ensuite. L’autre qui porte l’eau à une assez grande distance au-delà de la ravine du Gol, large et profonde, la traverse sur un pont aqueduc. »

Aqueduc Chabrier dans la Ravine du Gol, Lithographie de l’Album de Bourbon de A. d’Hastrel

Aqueduc Chabrier dans la Ravine du Gol, Lithographie de l’Album de Bourbon de A. d’Hastrel

Quelques années plus tard, le capitaine d’artillerie et peintre Adolphe d’Hastrel, qui séjourna à Bourbon de 1836 à 37, esquissera cet aqueduc dont il donne une belle lithographie dans son Album de l’île Bourbon, paru en 1847.

On y voit un aqueduc monumental enjambant une rivière coulant vive entre des blocs rocheux et des berges abruptes ou plus adoucies, végétalisées en partie. En ligne de fuite, les hauteurs de Saint-Louis et la planèze des Makes. Aucun signe d’urbanisation hormis l’aqueduc. Peut-être quelques terres domestiques ? Et un homme tentant de franchir le cours d’eau.

La composition du tableau est remarquable. L’espace saisi du lit même de la Ravine du Gol. Le champ visuel limité à une section de l’aqueduc laissant dans l’indétermination les aboutissements de l’ouvrage. Choix technique judicieux car il y avait sans doute quelque difficulté à croquer un ordonnancement de piliers non alignés sur le même plan. En s’appuyant sur le paysage vu, le dessinateur a adouci le caractère rectiligne des piliers et du canal par un jeu d’obliques et de courbes qui esquissent le tracé sinueux de la rivière qui se perd dans les lointains sommets. Avec un effet de mouvement par les vibrations de l’eau et des arbres. Premier plan et arrière plan sont expressifs par leur qualité graphique, par l’emploi des contrastes et des nuances de tons noirs. Il y a du réalisme dans ce tableau mais aussi une forme d’idéalisation par l’unique présence de la silhouette noire qui traverse un espace dont on a estompé la dimension esclavagiste. Sans doute Adolphe d’Hastrel avait-il été impressionné par ce paysage où le génie de l’homme et de la nature se rencontraient. Et l’impression laissée suffisamment forte pour trouver, à son retour en France, son aboutissement dans cette lithographie réalisée avec la collaboration d’Honoré Clerget.

Pont et aqueduc sur la Ravine du Gol, Album de la Réunion, Roussin

Pont et aqueduc sur la Ravine du Gol, Album de la Réunion, Roussin

Le même aqueduc sera revu par Antoine Roussin qui, dans son Album de la Réunion, accorda une place importante à nombre d’ouvrages d’art qui bouleversèrent l’île au XIXème siècle. Mais, comme l’indique le titre de la lithographie datée de 1881 : « Pont et aqueduc sur la Ravine du Gol » (5), le sujet est double. L’aqueduc n’apparaît qu’en arrière plan. Dans le texte qui accompagne cette lithographie, F. Cazamian écrit : « Grâce à un système d’irrigation admirablement conçu, le domaine du Gol est, sous la direction intelligente d’un des propriétaires, une des plus belles propriétés de l’île. (…) L’aqueduc dont nous publions le dessin, et qui sert à amener les eaux de la rivière Saint-Etienne, est du plus heureux effet. Les champs divisés en immenses bandes, les unes vertes, les autres d’un brun rougeâtre, qui s’étendent de la mer au sommet des collines, font ressembler ce coteau à un gigantesque paliaka bariolé de rouge et de vert » (6). Il est sûr que le regard de l’esthète a ici effacé tout sens critique dans un siècle où la richesse sucrière est liée à l’esclavage et l’engagisme.

Cet aqueduc est donc un témoin intéressant. Par chance, l’abri naturel constitué par le fond de la Ravine du Gol qui constitue un véritable écosystème, a limité l’urbanisation, de même que la proximité plus en amont de l’immense domaine de Maison Rouge. La perspective reste donc heureusement suffisamment dégagée aujourd’hui encore.

Vue rapprochée des piliers de l’aqueduc

Vue rapprochée des piliers de l’aqueduc

L’édifice lui-même est monumental dans son ensemble. Une quinzaine de piliers de pierres assemblées à la chaux, alignés selon un tracé s’incurvant légèrement en milieu du cours d’eau. Tous de belle section et d’une hauteur avoisinant les 15 mètres pour les piliers centraux. Qui ont su résister aux crues de la Ravine du Gol pourtant capable de faire sauter périodiquement le bouchon littoral de l’étang du même nom ! Au-dessus une canalisation, datant du XXème, aujourd’hui à sec et sérieusement rouillée mais imposante aussi.

A défaut de documents historiques concernant la réalisation de cet ouvrage privé, on se résout à imaginer la technicité et les qualités requises par l’entreprise. Taillage et transport des énormes blocs de basalte pris sans doute dans les environs. Ancrage des piliers. Echafaudages spectaculaires pour monter les pierres. Puis installation du canal lui-même. Et qui étaient ces bâtisseurs ? Quelques hommes libres mais surtout nombre d’esclaves des habitations – au sens de domaines sucriers – proches… Voilà le travail d’hommes courageux. Car le chantier était dur physiquement et périlleux. Voilà le travail d’hommes ingénieux, industrieux, ouvriers/esclaves de talent montrant un vrai savoir faire technique.

On comprend que cet ouvrage exceptionnel pour les perspectives esthétiques et économiques qu’il ouvrait à l’époque ait pu retenir l’attention. Et on ne peut que regretter la négligence qui a affecté au long du XXème siècle ce vestige intéressant de notre patrimoine. L’actuelle canalisation rouillée menace de s’effondrer. La perspective des piliers est parasitée par une canalisation accolée à mi-hauteur ! L’accessibilité de l’ouvrage est peu engageante même si les abords sont mieux dégagés désormais. Mais l’aqueduc semble aujourd’hui sortir de l’oubli par la vigilance de citoyens et d’associations. Réjouissons-nous de l’intérêt nouveau qu’il suscite. La demande de classement de l’ouvrage (4), initiée par Jean-Paul Calteau, président de l’association ACPEGES vient de trouver son aboutissement dans l’arrêté du 14 Mars 2014 qui inscrit l’aqueduc au titre des Monuments historiques de La Réunion. Il reste à aménager ce lieu en privilégiant sa vocation historique, patrimoniale et paysagère. On pourrait, tout en préservant les écosystèmes, réaliser un parcours de découverte et de santé tout le long du canal (4). Car l’ouvrage charrie aujourd’hui encore l’histoire du sucre et des bâtisseurs qui ont changé au XIXème le visage de notre île.

Marie-Claude DAVID FONTAINE

1. Les datations et identifications des éléments se rapportant à cet aqueduc, appartenant au domaine privé, varient selon les auteurs dans les quelques documents disponibles.

2. Xavier Le Terrier, Histoire des usines sucrières de la seconde moitié du XIXème à La Réunion, Mémoire de DEA, 2000. L’auteur évoque à l’origine deux canaux et dit de l’aqueduc : « il semblerait dater en partie de 1816 ». A noter un récapitulatif des propriétaires du Gol dont Chabrier en 1825.

3. Le site de la ville de Saint-Louis évoque un ouvrage en bois « créé par H. Murat entre 1816/17 pour les frères Couve » et remplacé vers 1835. En service jusqu’à 1970. Fermé en 1985.

4. Jean-Paul Calteau, président de ACPEGES, que nous remercions pour les informations aimablement communiquées, résultat d’un volumineux travail – sur le canal et l’aqueduc – remis à la DAC avec la demande de classement de ces ouvrages d’art. Dans une interview au Quotidien (24/05/2012) il évoque l’histoire du Canal Couve-Deheaulme ou Canal Chabrier pour la mémoire populaire. Il fait cette proposition de valorisation historique avec un sentier le long du canal de Saint-Louis à l’Etang-Salé.

5. P.P.U. Thomas, commissaire de marine-ordonnateur (fonction administrative) à Bourbon dans les années 1820  a publié Essai de statistique de l’île Bourbon considérée dans sa topographie, sa population, son agriculture, son commerce etc. , 1828, (Prix de l’Académie Royale des sciences).

6. Album de Roussin, (1856-1886), Antoine Roussin, Volume III, Article : Saint-Louis.

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On dit souvent que « la cabane d’un charbonnier est son château ».  Que dire alors de la case d’un Réunionnais ?… Car on n’entre pas sans crier gare dans cette case-là : avant d’entrer dans la case il faudra d’abord franchir l’allée… que garde  le barreau. Un barreau ce n’est pas une quelconque  barrière…C’est à vrai dire une frontière. Que dis-je ? C’est un symbole ; mieux encore… quelque chose de sacré !

Ne faites surtout pas comme ces ignorants, ces êtres frustes qui n’ont pas été touchés par la grâce de la  civilisation, ces gens qui viennent de derrière le soleil ! Ces personnes dépourvues de tout savoir-vivre, ouvrent le barreau, pénètrent dans le cour, longent la maison, s’avancent, s’avancent encore, s’avancent toujours…Mais grands Dieux, jusqu’où iront-ils ? Ils vont finir par entrer dans la cuisine ! Et pourquoi pas dans la chambre  tout à l’heure? Halte-là! Arrière ver de terre !… Tout bon Réunionnais vous dira qu’une personne bien élevée doit rester plantée devant le barreau et se mettre à appeler, à appeler encore, à appeler toujours…Elle criera une fois, deux fois , vingt fois s’il le faut :

« Na poin persone ? »

« Na poin persone? »

« Na d’moune ? »

Appelez de toutes vos forces, criez sur les toits si cela vous chante, distendez vous les cordes vocales si vous le voulez, mais de grâce, n’ouvrez pas ce barreau ! N’y touchez pas!…Un barreau, cela commande le respect….Il arrive des fois, par coup de chance, qu’un chien dérangé dans son sommeil se mette à aboyer ; quelqu’un sortira alors de la maison, viendra à votre rencontre. Si vous êtes un démarcheur ou un oiseau de malheur : bonjour, bonsoir, bien vite le barreau se refermera. Mais si vous êtes un petit cousin au… vingtième degré, si vous êtes l’ami d’un ami d’un ami, si vous êtes « quelqu’un comme il faut »,  alors on vous recevra, les bras, le cœur, le barreau grands ouverts.

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D’aucuns nous accusent d’être des passéistes, des rétrogrades, des égoïstes arc-boutés sur leurs privilèges, nous qui voulons défendre le patrimoine architectural réunionnais ? C’est assurément une manière un peu simpliste sinon caricaturale de voir les choses, car pour nous, défendre  le patrimoine, c’est prendre le parti de ce qui fait la beauté, l’originalité de nos villes et qui est bien menacé ; nous voulons par exemple dans la zone patrimoniale de Saint-Denis, œuvrer à la restauration d’un « quartier créole » comme on parle du « Carré français » de la Nouvelle-Orléans. Nous pourrions pour cela nous inspirer de ce que des villes et villages du monde entier, en France, en Allemagne, en Italie ont su faire ; nous pourrions restaurer nos cases créoles avec leurs varangues, leurs barreaux, leurs jardins, leurs guétalis, leurs fontaines ? Ne serait-ce pas là une belle contribution au patrimoine de l’humanité ?

Défendre notre patrimoine, c’est  aussi, bien sûr, un moyen de connaître notre histoire et ceux qui nous ont précédés : la case créole, par exemple, révèle bien des choses sur les relations sociales, sur un certain art de vivre, sur la capacité de s’adapter au climat, sur le sens  esthétique  de ceux qui avaient les moyens d’en faire construire une, mais la case créole est aussi la preuve vivante du  génie de nos artisans, de nos charpentiers, bardeautiers, tailleurs de pierre. L’architecture créole est le patrimoine commun de tous les Réunionnais.

(Il est à ce sujet une idée propagée par certains, qui nous paraît complètement stupide en ce 21ème siècle, qui tenterait de dresser les uns contre les autres le peuple et les nantis, les « gros-blancs » contre les « ti-métis » et vice-versa . Que répondre à ceux-là ? D’abord que les cases créoles appartiennent aujourd’hui à des gens qui sont loin d’être des nantis du sucre et de l’import-export et les « grands blancs » qui les possèdent ont souvent toutes les couleurs de notre arc-en-ciel créole. En outre, lorsqu’un promoteur fait table rase d’une maison créole, il a encore plus vite fait de renverser à coup de bulldozer les longères (1) en moellons qui abritaient la vie de tout un peuple modeste. Bref c’est l’histoire de tous les Réunionnais qui disparaît.)

Ce qui reste de la longère de la maison De Palmas.

La défense du patrimoine architectural va également pour nous dans le sens de l’économie de notre île. Quel intérêt aurait le touriste à visiter un Saint-Denis privé de ses cases créoles, une ville ressemblant à s’y méprendre à une quelconque banlieue impersonnelle comme il en  est tant de par le monde ? Cet intérêt serait bien mince assurément ! Ce que les touristes recherchent dans une ville, c’est ce qui fait son charme, son originalité, ce qui les fait rêver. Nombre de villes ont su en tirer profit matériel dans le Périgord, au Pays basque, en Corse, en Alsace et ailleurs… Elles ont compris en effet, comme l’a si bien dit John Ruskin,  que  le rôle de«  l’architecture  d’une ville est d’émouvoir et non d’offrir un simple service au corps de l’homme » (2)

Passéistes nous ? Autant nos villes feraient bien de respecter leur patrimoine, autant elles auraient intérêt à se lancer dans une architecture d’avant-garde, quand les lieux s’y prêtent : pourquoi ne pas aborder une opération comme celle du Pôle Océan en faisant preuve d’audace ? Il faut en finir avec le médiocre et l’étriqué : il est des villes comme Sydney dont le seul nom fait surgir l’image de son opéra, vaisseau cinglant toutes voiles dehors. Saint-Denis n’est pas Sydney ni Dubaï, sans doute! Mais il faut ouvrir un concours d’architecture au niveau international et prendre le meilleur projet, car la ville de  Saint-Denis a besoin d’une image de marque, d’une « figure de proue », d’un signal  fort qui la fasse  exister dans le réel et dans l’imaginaire collectif. Le maire de Saint-Denis s’honorerait en voyant grand et laisserait son nom et son œuvre à la postérité. Il créerait ainsi le patrimoine de l’avenir.

R-D.G.

(1) Bâtiments de forme basse et allongée situés au fond des cours.

(2) Il y a effectivement une urgence cruciale, c’est de loger décemment des milliers de familles réunionnaises, mais à notre connaissance ce n’est pas le souci premier des promoteurs en centre ville ; il serait d’ailleurs particulièrement instructif de connaître le prix d’un F2 dans une construction  comme celle projetée au 157 rue Juliette Dodu.

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Alphonse Allais, écrivain et humoriste célèbre, était passé maître en l’art de la formule à la logique imparable : constatant que l’air des villes était pollué alors que l’air de la campagne était pur et vivifiant, il avait fort justement proposé que l’on construisît les villes à la campagne !

Nos édiles dionysiens, au premier rang desquels notre délégué à l’urbanisme, ne veulent pas être en reste. Ils sont entrain de parvenir au même résultat et d’obtenir un air pur en faisant en sorte que la nature à son tour, entre dans la ville ; cette innovation révolutionnaire voit le jour en plein Saint-Denis, dans la rue Sainte-Anne ; elle s’opère là où se trouvent la maison Hugot et le terrain Bundervoet.

C’est là, en effet, sous nos yeux, que la nature reprend ses droits : la cour de la maison se transforme en riche pâturage, tandis que sur le terrain voisin, les cassis deviennent quasiment des arbres de haute futaie. Vue des airs la propriété Bundervoet ressemble à s’y méprendre à la canopée (1) de la forêt amazonienne.

Il va sans dire que dans un milieu naturel aussi favorable toute une faune, ailée ou non, à quatre pattes ou davantage se développe, se multiplie, prospère à loisir, entre autres les charmants moustiques zébrés du Chik ou de la dengue (dont se plaignent des voisins peu respectueux de la nature !) Une intéressante faune à deux pattes fréquente également ces lieux propices à des ébats de toutes sortes, picole, rigole et batifole, grimpe sur les toits et escalade les murs au mépris du danger.

Dans une telle expérience novatrice il se trouve toujours, hélas, des mauvais coucheurs ennemis du progrès, pour se plaindre de l’insécurité ou de l’insalubrité. Pour notre part nous ne pouvons qu’encourager la municipalité de Saint-Denis à tenir bon et à poursuivre son œuvre régénératrice de la nature à une époque où l’on déplore — à juste titre – la disparition de pans entiers de le forêt amazonienne et par suite la déperdition de la diversité biologique.

(1) Canopée: sommet de la forêt tropicale humide qui grouille de vie.

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Il n’y a pas si longtemps, les filaos chantaient encore sur la route de l’Hermitage jusqu’au Trou d’eau, au moindre souffle de brise ; les branches s’inclinaient  au passage des enfants, comme pour leur caresser les cheveux.

Dans les jardins de la Saline le cardinal, rouge d’amour et de colère,  donnait la chasse aux oiseaux qui se risquaient trop près de son nid ; au loin, par delà les raisins de mer, l’océan jouait à cache-cache ; une seconde durant, on entrevoyait entre deux lataniers, son mouvement bleu frangé d’écume. Et soudain, alors qu’on s’y attendait le moins, l’horizon s’ouvrait en grand pour nous offrir le large, le rêve, la liberté.

C’en est fini de tout cela! Les jardins ont pour la plupart disparu ;  il n’y a plus guère de filaos ; on les a décimés. A leur place s’élèvent des murs si hauts, des murs si laids, des murs montés comme à dessein pour arrêter la vue, pour barrer la voie, pour exclure !

Mais pour quelle raison, grands dieux ? Peut-être a –t-on construit ces murs pour atténuer les bruits de la circulation, à moins que certains n’aient été gagnés par la tremblade à la seule idée de la délinquance… Quoiqu’il en soit, ces murs ont un langage, un langage qu’il est aisé de comprendre. Il disent à tous ceux qui passent :   «  Fichez le camp ! Dégagez ! Il n’y a rien à voir ! » Et de toute façon l’on n’a guère envie de rester, tant ces murs font mal aux yeux et chagrinent le cœur.

Mais franche vérité, ne serait-il pas  grand temps de mettre un terme à l’enlaidissement de notre île !  Ce ne devrait pas être permis de masquer ainsi le paysage ! La beauté de notre pays, il faut la respecter, il faut en prendre soin,  il faut la partager avec les autres. Si la beauté charme l’œil, elle rend aussi le cœur content. ; elle en arriverait presque à  nous faire faire la  paix avec nous-mêmes.

Traduit du créole par R. Gauvin.

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Je ne me hasarderai pas à prétendre définir ce qu’est le beau en architecture tant les goûts diffèrent ; je me contenterai simplement de constater qu’à Saint-Denis ou à Saint-Pierre ou ailleurs encore, il est fréquent de voir des touristes brandir leur appareil-photo pour garder le souvenir des cases créoles (1); cela correspond pour eux à l’image de ce qui est beau, de ce qui est original, de ce qui fait le charme de la Réunion.

Et nous Réunionnais, laisserions disparaître dans l’indifférence générale, pour le seul profit des promoteurs, ces témoins de notre histoire, ces cases auxquelles nous sommes profondément attachés ? Il n’en est pas question !

En pensant à elles nous reviennent en mémoire les vers du poète qui disait avec tant de justesse :

« Objets inanimés, avez vous donc une âme, Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? »

Il me semble évident que ceux qui ont la chance de posséder une case créole, ont le devoir de l’entretenir et de lui garder son charme. Et ils sont nombreux à le faire avec passion…Il serait d’ailleurs normal que les décideurs en matière politique et en matière architecturale veillent à la protection de ces maisons et viennent en aide aux propriétaires qui contribuent à l’entretien et à l’attrait de la ville. (Sinon, dites-moi, quel intérêt aurait pour le visiteur la ville de Saint-Denis sans ses cases créoles ?)

Les propriétaires de tels joyaux ont aussi un autre devoir, celui de partager cette beauté avec les passants, les touristes. Certes, chacun veut être en sécurité et il est de tradition que des murs épais protègent les jardins et les maisons créoles, mais une belle grille peut être tout aussi efficace et une haie de bougainvillées est souvent le meilleur argument contre des intrus.

La case créole est en définitive le patrimoine commun de tous les Réunionnais. Il nous revient à tous de la protéger.

R-D G

(1) Il semblerait que cela soit bien plus rare pour des immeubles modernes ! N’est-il pas ?

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