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Archive for the ‘coup de coeur’ Category


(article revu de pied en cap)

«  Allons, les enfants, vous êtes encore dans le grand cœur de soleil !… Votre coco de tête finira par éclater ! » Combien de fois notre maman ne l’a-t-elle pas répété quand nous étions petits…

Étant donné que trop de soleil nuit à la santé, on a fabriqué des chapeaux, en veux-tu, en voilà : pour toutes les classes d’âge, pour tous les sexes, pour tous les goûts.

Pour les petites filles, pour les demoiselles, pour les dames : chapeaux tressés d’herbe de Saint-Paul, de paille de chouchou, de vétyver, de vacoa, de tiges de boules de bleu (1), et j’en passe…Les dames élégantes se devaient d’arborer capelines ou bergères garnies de rubans de couleurs, ornées de bouquets de violettes en choka (2), voire parées de cerises de France bien mûres.

Les hommes modestes, quant à eux, se couvraient habituellement le chef de leur bolokos (3) couleur monbolo (4) et, le dimanche, les hommes de qualité arboraient leurs casques en toile religieusement passés à l’everblanc pour pouvoir les enlever quand commençait la messe. Les enfants portaient à l’ordinaire leurs petits chapeaux-la-cloche et les anciens du côté de Saint-André ne sortaient jamais sans leurs feutres noirs aux larges bords. Ceux qui travaillaient dans les champs de cannes ne quittaient guère leurs chapeaux de « gardien de bœufs ».

Mais d’où venait cet attachement des Réunionnais pour les couvre-chefs ?

illustration Région Réunion/ Agenda 2003

Pour les jeunes filles il ne fallait surtout pas brunir ; plus elles avaient le teint de poupettes-la-chaux (5) et mieux c’était…Pour les femmes « comme il faut », la capeline était alors de rigueur… Aujourd’hui encore, lorsqu’il y a grand rassemblement, grand concours de peuple en plein air, lors d’un pèlerinage par exemple, les capelines sont de sortie ; ce n’est pas tant que l’on veuille se protéger du soleil – on a les parasols pour cela – c’est en fait qu’un chapeau pour une dame est signe de sa condition et du respect qu’on lui doit.

 

Pour l’homme, le chapeau était souvent pour les affranchis symbole de dignité, de liberté recouvrée, car avant 1848 il était interdit aux esclaves de porter chapeau. À partir de l’abolition, chacun avait le droit de mettre « son shoulié dans son pied », de coiffer son « sapo » comme un homme, comme un homme… libre, comme un citoyen : il avait le droit d’ôter son chapeau devant les gens ou de ne pas le faire quand cela lui chantait.

 

(6)

 

Autres temps, autres mœurs. La mode a changé. Les gens ont perdu conscience de l’utilité ou de la signification symbolique des choses. De nos jours, en effet, le chapeau ne sert souvent qu’à se rendre intéressant, à jouer les élégantes : ainsi il est arrivé qu’un quatorze juillet, madame la Préfète demande à ses invitées de venir chapeautées à son cocktail. Alors, pour paraître, pour se donner un genre, pour en mettre plein la vue à leurs amies, les dames de la bonne société dionysienne, avaient déniché, qui, le plus joli nid de poule, qui, la plus belle roue-l’auto (7) pour feindre de se protéger des ardeurs du soleil. Et le comble : les couleurs de la robe, de la ceinture, du sac, du chapeau et même celle des ongles de pied devaient être assorties !

Et les jeunes hommes d’aujourd’hui ? Que font ils ? Comment se coiffent-ils ? Avec leurs casquettes, leurs cocos tondus où le rasoir a serpenté, avec leurs crêtes de coq ou leur carreau de corbeille d’or (8) ils sont à l’unisson de leurs semblables de par le monde : ils sont internationaux.

Rencontre de styles à La Rivière des Galets ( Photo Ninide Michaud)

 

Franche vérité, nous savons bien qu’il ne faut pas juger l’oiseau à son plumage… mais bien souvent un chapeau nous révèle la véritable nature des gens !

Robert Gauvin

Notes :

(1) Tiges fleuries d’Agapanthe

.

(2) Choka : agave. On fabriquait ces fleurs à partir de la « mie » de la hampe florale de la plante.

(3) Bolokos, terme d’origine malgache, désignant un vieux chapeau de paille ou de feutre.

(4) Le chapeau de feutre avait vieilli au fil du temps et avait pris la couleur tirant sur le roux du fruit du manbolo. (Cf. la chanson : « mon shapo lé koulèr mombolo ! »)

(5) Poupettes-la-chaux/ poupées faites de chaux et au teint très blanc.

(6) Madame Aude est un personnage très connu des Réunionnais.

(7) Roue-l’auto : comparaison avec un pneu de voiture, étant donné sa forme et ses dimensions.

(8) Carreau de corbeille d’or : champ d’arbustes épineux portant le nom scientifique de « lantana amara ».

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Mwin lé ankor deboute…

 

Devine, Devinaille?

Amwin in bato, dizon plito in lépave.

Mwin la-vi l’Inde, l’Afrique, Madagascar, la Chine,

San déssote la mèr ;

Zordi de-l’eau i rant partou, mé mi koule pa.

 

Devine, Devinaille ?

Néna baro, néna la shène,

Na pwin persone i rante,

Na pwin persone i sorte.

Mwin lé plus pire in prizon.

 

Devine, Devinaille ?

Zordi ankor, mi porte doulèr « le temps la koloni »,

Mi porte zistoire nout zansète,

Zistoire bann zesklave, zistoire bann zangajé,

Mi pense toute demoune i vive ankor dann malizé.

 

Mi koné azot :

Zot sang i koze sanm mwin,

Zot kozé, zot mizik, zot priyèr…

I rézone dann mon mizèr.

 

Mi vé vive ankor, mi vé avanse pli d’van,

Mi vé nout toute i tienbo ansanm.

Siouplé, ède amwin sorte dann fénoir-là !

Siouplé, ède amwin alé pli devan dan la limière !

In limière i avèg pa demoune,

In limière i èklère.

 

Mwin lé sûr zot i arkoné amwin :

Amwin mèm shapèle Saint-Thomas,

In landroi po toute Rényoné,

In landroi i ferai bon vive !

Dominique JOSÉPHINE

Je suis encore debout…

 

Devine, Devinaille ?

Je suis un bateau ou plutôt une épave.

J’ai vu l’Inde, l’Afrique, Madagascar, la Chine,

Sans jamais aller au-delà des mers ;

Aujourd’hui, de toutes parts, je prends l’eau

Mais je ne coule pas.

 

Devine, Devinaille ?

Il y a un portail, il y a des chaînes,

Personne n’y entre,

Personne n’en sort.

Je suis pire qu’une prison.

 

Devine, Devinaille ?

Je porte, aujourd’hui encore, la douleur du temps des colonies,

Je porte l’histoire de nos ancêtres,

L’histoire des esclaves, l’histoire des engagés,

Je pense à tous ceux qui vivent encore dans la détresse.

 

Je vous connais :

J’entends la voix de votre sang.

Votre parole, votre musique, vos prières…

Trouvent un écho dans ma misère.

 

Je veux vivre encore, je veux aller de l’avant,

Je veux que nous unissions nos forces.

Je vous en prie, aidez-moi à échapper à ces ténèbres !

Je vous en prie, aidez-moi à marcher vers la lumière !

Une lumière qui n’aveugle pas,

Une lumière qui éclaire.

 

Je suis sûr que vous me reconnaissez :

La Chapelle Saint-Thomas, c’est moi !

Un lieu pour tous les Réunionnais,

Un lieu où il ferait bon vivre !

 

Dominique JOSÉPHINE

 

À l’occasion des journées du Patrimoine 2017 notre blog DPR974 attire votre attention sur un monument en détresse qui mériterait largement d’être restauré :

la chapelle Saint-Thomas des Indiens

qui se trouve à l’angle des rues Montreuil et Monseigneur de Beaumont, à Saint-Denis.

 

Samedi 16 et dimanche 17 Septembre on pourra la visiter, apprendre davantage sur son histoire et assister à diverses manifestations culturelles de 9 h 30 à 16 h 30.

Nous vous signalons en attendant des textes intéressant cette chapelle que vous pourrez découvrir sur ce blog en cliquant sur les articles suivants :

 

NAUFRAGE AU CŒUR DE LA VILLE

et

Chapelle Saint-Thomas, un chœur ouvert

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Je me souviens du temps où j’étais petite…

Après le dîner nous restions, mes frères et moi, assis avec nos parents, à discuter de tout et de rien… Il n’y avait pas à proprement parler de veillée.

Au bout de quelques minutes, maman nous envoyait faire un dernier brin de toilette et nous invitait à regagner la chambre. Je dis bien « la chambre ». Nous partagions en effet la même chambre, où un grand lit nous accueillait mes frères et moi.

Maman précisait qu’on avait le droit de discuter un peu, sans faire trop de bruit. C’était le moment que nous attendions avec impatience. Notre jeu préféré  allait pouvoir commencer. À cette époque, seuls les gens aisés  pouvaient se permettre de peindre ou de tapisser les murs de leurs maisons ! Pour les petites gens comme nous, des magazines généreusement offerts à ma mère, faisaient très bien l’affaire. Aussitôt reçus, aussitôt défaits… Maman s’évertuait à séparer les feuilles des magazines et les collait aux murs de la maison… Cela exigeait tout un art ! Maman réalisait des dégradés talentueux en effectuant des zones de roses, de rouges, de verts.…

Je garde au fond de ma mémoire, une zone ocre : sous les grands arbres dévêtus, un homme marchait, seul, sur un tapis de feuilles jaunies. Aujourd’hui encore un paysage d’automne me ramène à ce tableau de mon enfance ! Mes silences, ma solitude sont ocres à tout jamais.

Notre jeu consistait à repérer les mots écrits, parfois même coupés ou cachés, selon les déchirures ou pliures de la page. Nous prenions le temps de bien nous caler dans notre lit. Étant l’aîné, Guy s’investissait du droit de démarrer la partie. Le cœur serré, Jacky et moi  nous nous demandions sur qui il allait planter son doigt.

« Top, Danièle ousa lé ékri POISSON ?» Il fallait répondre rapidement : « Poisson lé koté out tèt, a gosh ! (1) »… Facile, il y avait un énorme poisson rouge à côté du mot ! Ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé que mes frères me demandaient des petits mots…J’étais si petite !

« Jacky, ousa lé ékrit Carnaval ? »

« Carnaval, lé difisil mo-la oté… »

-« Tro tar pou ou… »

La kaz aux papiers collés (Illustration : Huguette Payet.)

 

Et le jeu continuait ainsi, ponctué d’éclats de rire ou de coups d’oreiller, ce qui faisait accourir maman :

-Kosa larive azot ? Si zot i guingne pa joué kom bonzanfan, mi étinn la lumièr ! » (2)

Mon Dieu, sans lumière, c’était impossible de continuer à jouer !

Nous nous écriions bien vite : « Non, non, nou va rès sage ».

Je crois que nos parents devaient profiter de ces instants pour discuter et se reposer un peu de leurs dures journées de travail.

Je garde le souvenir de ces jours où  à la maison « on renouvelait la tapisserie ». Avec soin, maman préparait sa colle, composée de farine diluée dans un seau d’eau tiède. Son grand travail de tapissière, maman le commençait toujours par notre chambre (certainement pour pouvoir opérer en toute quiétude dans les autres pièces…libérée de nous !)

Assis sagement sur notre lit, nous assistions à ces travaux de décoration, nous extasiant sur les nouvelles images agrémentées de : « miam-miam », de « oh », de « slup »  qui nous faisaient bien rire.

Nous nous empressions aussi de déchiffrer les nouveaux mots, de repérer les plus courts qui pourraient servir de pièges plus tard ; «  Ousa i lé… ousa i lé… » (3)

Nous dormions à l’époque dans un grand livre ouvert, cadeau de Dieu, où les mots nous servaient de guide : Himalaya…Paris…Tour Eiffel…

Mon frère aîné avouait dormir sous un coulis de chocolat : juste à la hauteur de son visage,  maman avait collé une image de gâteau au chocolat ; il passait alors sa main sur la page, se léchait les doigts avec des « hum, hum ! »…

Nous n’avions pas les yeux fixés sur un écran de télé, nous étions même plus excités que devant un film d’action, car tous les soirs nous avions rendez-vous avec l’aventure pour une grande chasse au trésor : les mots. Les mots respiraient à l’air libre, se cachaient, nous faisaient des signes !

Comme nous fûmes malheureux, tous les trois, quand au lendemain d’un cyclone, la pluie avait dégouliné le long des murs, rendant illisibles nos mots aimés.

Tous les mots ont pleuré.

Notre deuil a bien duré huit jours…le temps que maman recolle une nouvelle tapisserie ! Nous faisions alors des signes de croix sur ce qui restait de certains mots…et  mon frère sur son gâteau !

Bénie soit cette période de mon enfance qui a permis aux mots de s’installer dans ma vie !

Oh mes chers amis ! Mots doux-gâteaux, mots-voyages, mots-rires, mots difficiles, mots-mouillés, mots-effacés, où êtes-vous ?

Les yeux fermés je vous retrouve dans la Bibliothèque de mon cœur dont vous seuls possédez la clé !

 

Danièle Moussa

 

Nous remercions l’auteur pour son beau texte qui « a un je ne sais quoi de frémissant qui trahit une sensibilité restée vive et neuve… » P.B.

 

Notes :

1)  1 1)  « Poisson est à côté de ta tête, à gauche ! »

2)      2)  «  Qu’est-ce qui vous prend? Si vous n’arrivez pas à jouer comme de bons enfants, moi j’éteins la lumière ! »

3)       3)  « Où se trouve ? »

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L’Endormi


Ils auraient voulu

que je me fasse reptile

non pas serpent ou crocodile

mais reptile innocent

lézard ou gecko

caméléon,

changeant de couleur autant que d’arbre

Endormi,

Au dos vert accroché à la branche

Et le ventre au soleil

 

Ils auraient voulu

Que la langue tournée vers l’intérieur

Je parle à mon estomac

Que j’aie la bouche pleine de mots

sucrés,

de choses gentilles

et polies

que j’aie la main faite pour l’encensoir

et l’échine pour les coups de bâton.

L’endormi (Illustration Huguette Payet)

Oh bobre des défaites

caïambre des victoires

accompagnez ma plainte, mon cri, mon chant

ma détresse et notre espoir

et puisque la station debout

a libéré ma main

le feu de la colère aura durci mon poing

Et je leur crierai : «  vermine » !

Et je leur cracherai à la figure

J’écraserai les bourgeons de leur nez.

 

La langue bien placée

Je ne parlerai pas à mon estomac

Et ne serai jamais

Endormi au dos vert

Agrafé à la branche et le ventre

Au soleil.

 

A.VAVET

 

Notes sur le poème L’Endormi

Ce poème a été publié à La Réunion dans les années 70 du siècle dernier où la lutte était particulièrement dure entre assimilationnistes et autonomistes. Il est signé A. Vavet, pseudonyme d’un auteur qui s’est ensuite fait davantage connaître sous son véritable nom.

  • Le Furcifer pardalis ou caméléon panthère, endémique de Madagascar, a été introduit au 18ème siècle à La Réunion, où on le connaît mieux sous le nom d’Endormi, étant donné la lenteur de son déplacement (Cf. Wikipédia).
  • Bobre : instrument de musique formé d’un arc sur lequel est fixé une calebasse qui sert de caisse de résonance (Cf. Dictionnaire illustré de La Réunion).
  • Kayanm ou Cayambe : Instrument de musique plat, formé des tiges de fleurs de canne à sucre ; il est rempli de graines de cascavelle, de préférence. Il est joué en cadence des deux mains (Dictionnaire kréol-Français d’A. Armand).

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J’ai retrouvé, il y a peu, un vieil exemplaire du journal scolaire Les Chocas, publié en 1959 par ma classe de CM1 du Tampon.

 

Il y eut en effet, dans les années 1958/60, en ces temps rudes où nombre de Tamponnais manquaient encore d’eau courante ou d’électricité, une petite imprimerie qui fonctionnait dans une classe de l’école primaire des filles du Tampon – garçons et filles étant alors séparés –. Elle a produit pendant deux ans une revue nommée Les Chocas car, selon la légende, à sa naissance, les chocas lançaient leurs premiers mâts vers le ciel. Cette modeste revue est le témoignage vivant d’une école réunionnaise qui, même dans des temps lointains et avec bien peu de moyens, cherchait des voies pour donner le goût du savoir et intéresser les élèves à leur monde.

Couverture de la revue Les chocas, coll. L. Fontaine

 

J’ai eu la chance de faire partie de l’équipe des Chocas. La même équipe, la même classe d’ailleurs, passée du CE2 au CM1 puis au CM2 avec la même maîtresse, Laure Fontaine. Une figure de notre école. Pour ses compétences, l’exigence et le cœur mis à enseigner et nous mener au meilleur de nous-mêmes. Une maîtresse intraitable sur les savoirs fondamentaux et les acquisitions imposées par les programmes mais également ouverte à des chemins d’apprentissage différents. Et une maîtresse animée par la passion à mener ses projets.

 

Alors que faisions-nous en classe ? Ce que l’on est censé faire selon les programmes. Des lectures, dictées, rédactions, séances de mathématiques et autres disciplines, histoire, sciences, chant, dessin, gymnastique, etc. Mais, nombre de nos activités prenaient des libertés avec l’ordre « académique » des quelques rares manuels scolaires dont on disposait, et tournaient autour de thèmes transversaux, pouvant être initiés par notre « milieu » – pour reprendre un terme des programmes officiels (1) –. Et, signe particulier de notre classe à l’époque, notre maîtresse, librement inspirée des méthodes Freinet (2), nous avait lancées dans la réalisation d’un journal scolaire nous permettant d’imprimer certains des textes que nous écrivions, qu’ils soient « libres » ou en rapport avec nos sujets d’étude.

Ces textes étaient lus et proposés à la classe. Ils permettaient une prise de parole spontanée. Ecrits au tableau, ils devenaient le support d’activités visant à améliorer notre maîtrise du français. On ne pouvait penser à l’édition qu’après un sérieux travail sur la langue. Et les critiques des jeunes marmays que nous étions ne manquaient pas. Aucune imperfection ne devait passer la rampe de l’impression ! Notre journal était notre fanal ! Je peux dire aujourd’hui que cette approche-là de l’orthographe, de la grammaire et du lexique, fut d’un apport plus original que les approches traditionnelles que nous connaissions également.

 

L’imprimerie, coll. L. Fontaine

 

L’imprimerie elle-même était une petite presse maniée à la main. Une presse lilliputienne, aux mécanismes élémentaires. Après un premier temps de mise en route guidée par notre maîtresse, nous avions appris à travailler par ateliers et groupes d’élèves assumant leurs tâches dans la solidarité et la complémentarité. Sans être toujours les mêmes à effectuer ces tâches techniques qui nous prenaient quelques heures par mois. Notre imprimerie, au fond de la classe, était une ruche active, surtout en fin d’après-midi.

Le texte corrigé, les typographes passaient à l’action. Un rôle que j’ai souvent tenu, avec plusieurs autres de mes camarades dont Jeanine, Nicole, Annie-Claude… Il fallait recomposer ce texte à partir de petits caractères en plomb puisés dans une caissette ordonnée (« la casse d’imprimerie ») et alignés à l’envers dans des sortes de réglettes (ou « composteurs ») rangées sur la surface plane de la presse. Voilà des manipulations qui demandaient attention, dextérité et concentration. Une vraie gymnastique intellectuelle car pour pouvoir lire correctement le texte imprimé, il fallait l’écrire à l’envers ! Et faire attention aux fautes ! Lesquelles étaient corrigées à l’aide de pinces et de miroirs qui réfléchissaient une image renversée du texte composé. Avec l’habitude, certaines d’entre nous lisions presque aussi bien à l’envers qu’ à l’endroit !

Alors, après l’ultime vérification de notre maîtresse, le rouleau encreur entrait en action. Ah ! L’odeur de cette encre noire et sa belle texture de pâte semi-fluide ! Mais il ne fallait pas en abuser pour ne pas noyer les caractères ni faire des textes baveux et gras. On plaçait ensuite la feuille à imprimer avec soin et détermination, avant de refermer la presse d’un geste vigoureux et franc. On réalisait quelques tirages avant d’encrer de nouveau quand le texte pâlissait. Chaque feuille imprimée était portée immédiatement à sécher par une petite main vigilante qui veillait à ne pas faire d’entassements produisant des salissures. Une fois les feuilles séchées, elles étaient imprimées ultérieurement au verso. Autre manipulation délicate qui imposait de recommencer toutes les procédures en plaçant la feuille dans le bon sens sans faire de bavures ! Ni gaspiller le papier ! Nos moyens étaient si modestes ! Mais nous avions le cœur et les mains et la tête à l’ouvrage !

Et ce n’était pas fini : il y avait les illustrations. Si on avait bien du plaisir à imaginer nos dessins, leur impression, plus technique, passait par une certaine simplification des traits. Le motif était décalqué ou tracé à main levée sur une épaisse feuille de lino (sorte de caoutchouc) en pensant aux effets que produirait le dessin imprimé à l’envers (pour un plan par exemple). Puis, le lino était creusé à l’aide de gouges spéciales, soit à petite cannelure pour faire les contours des dessins, soit large pour évider les grands espaces qu’on laisserait en blanc. Ce que Solange et Marie-Rose faisaient si habilement! Avec le rouleau, on encrait alors le lino en veillant toujours aux excès et on imprimait d’un geste ferme de pression. Puis on laissait sécher avant d’agrafer toutes les feuilles.

Venait alors le moment de la distribution. Le tirage mensuel de notre journal d’une quinzaine de pages de format A5 tournait autour de 50 numéros. Qu’on ne vendait pas. Ils s’adressaient à nos familles et à quelques personnes intéressées par notre entreprise. Que nous étions fières !

 

Extrait de l’article de P. M : La distillation, coll.L. Fontaine

 

Que pouvait-on lire dans notre journal Les Chocas ?

Des articles divers. Il y avait ceux tirés de « textes libres », rédigés le plus souvent chez soi, selon la fantaisie, la vie et l’inspiration de chacune. Ainsi – pour citer la revue Choca 2 – peut-être est-ce le cas des textes « Une bonne journée » passée à la cueillette des goyaviers ou « Un jeu amusant » tel « petite case » ou « Le bateau » évoquant la visite du « Ferdinand de Lesseps » par l’une ou l’autre d’entre nous ? Mais cela pouvait être tout autre chose, car nous ne manquions pas d’idées…

D’autres textes initiaient ou étaient le fruit d’un véritable travail pédagogique fait autour d’un thème riche d’enseignements : par exemple « La distillation du géranium » ou « La récolte des pommes de terre », toutes deux cultures emblématiques de l’économie des hauts du Tampon à l’époque. Ainsi me confiait récemment ma maîtresse – bien vieillie certes mais dont la mémoire défie le temps – : « Autour du climat ou des cyclones, nous pouvions travailler sur les parentés et oppositions entre les pays, saisons, populations, cultures, modes de vie et d’habitat… Calculer les températures, les prix selon les monnaies… Imaginer nos soldats Réunionnais dans les tranchées lors de la première guerre mondiale. Réciter, écrire, chanter ou dessiner l’été ou l’hiver… »

 

Parfois, une sortie scolaire pouvait réveiller nos langues ou nos plumes. Je me souviens même de la découverte extraordinaire d’un chantier de concassage de pierres volcaniques transformées en gravier ou sable. C’était épatant ! Et bien marrant de prendre le gros camion de la commune qui faisait office de transport scolaire. Enfin, les oreilles curieuses des petites journalistes qu’on était devenues s’intéressaient aussi aux évènements tamponnais, par exemple un incendie terrible qui avait détruit une ferme au Grand Tampon ou l’inauguration de la nouvelle poste de la ville dont les travaux montaient à 18 millions de francs… Nous notions aussi les films qui passaient au Tampon. A défaut de les voir nous pouvions imaginer « Sœur Angelica ; Histoire de trois amours ; Voyage en Birmanie ; Esclaves pour Rio ou L’homme du Kentucky « …

 

Finalement notre petit journal scolaire Les Chocas, sous son apparente simplicité, dit bien des choses de ce temps-là, que j’ai plaisir à retrouver, avec le souvenir de toutes mes chères camarades de classe. Les textes qui en restent sont telle l’écume de la vague venue des profondeurs. Ce sont d’humbles témoins de tous ces apprentissages et activités pédagogiques qui stimulaient notre réflexion et élargissaient nos connaissances. Témoins aussi d’une pratique de l’imprimerie qui nous responsabilisait tout en nous apprenant le partage, la gestion des tâches et le respect du travail manuel et intellectuel. Voilà pourquoi la saison des chocas fleuris est pour moi une belle saison…

 

Si notre classe est restée très soudée trois ans durant, si nous sommes presque toutes passées en 6ème en 1960, à la fin de notre CM2 (alors que « le tiers des élèves du Cours Moyen » n’y accédait pas (3)), je pense qu’on peut y lire le signe d’une satisfaction partagée, d’un enseignement ayant porté ses fruits et dont témoignent quelques parcours professionnels de mes camarades et rencontres au fil si divers de nos vies depuis. Et cela, même si notre maîtresse – me dit-elle récemment aussi – suscitait les commentaires de collègues défenseuses de la tradition, bousculée dans ces années 55, dans le sud de l’île en particulier.

 

Le CIRP (montage du logo et extrait du n°12 de décembre 1958), coll. L. Fontaine

 

Voilà qui inscrit ma classe dans l’histoire de l’école à La Réunion avec les questionnements se rapportant précisément à cette époque. Les méthodes nouvelles et « le mouvement coopératif porté par L’inspecteur Roger Ueberschlag »,(4) arrivé dans l’île en 1955 et en service à Saint-Pierre jusqu’à 1960 avaient réussi à fédérer un certain nombre d’enseignants du Sud (dont ma maîtresse). Ils se retrouvaient autour de leurs projets et pratiques moins dogmatiques et plus ouvertes sur le monde de l’élève. C’était un temps d’effervescence pédagogique. Le temps des premières classes Freinet – au Tévelave par exemple -(5) et des premières imprimeries de classe lancées par des enseignants inspirés plus ou moins librement du pédagogue. C’était aussi l’époque de la création d’un Bulletin de liaison du CIRP (Centre d’Information et de Recherches Pédagogiques), impulsé par l’Inspecteur Ueberschlag, puis dirigé par Hilaire Fontaine, instituteur au Tampon et regroupant des enseignants travaillant en équipe. Certes, il y eut, au cours du XXème siècle, à La Réunion, d’autres initiatives intéressantes dont, dans les années 1910, les préconisations officielles, les Bulletins de L’Enseignement primaire (6) et l’ouvrage de Paul Hermann (7) incitant à ouvrir l’école sur notre île ; mais il convient de saluer, au milieu du même siècle, la nouvelle dynamique créée autour du CIRP qui comptait plus de 500 membres. Dans cette époque datant d’avant la télévision, les médiathèques et Internet, on trouvait dans ce bulletin de liaison – de facture artisanale et tirant à 800 exemplaires dont 300 pour la France et l’étranger – des articles sur l’institution scolaire, l’histoire, la faune et la flore, la littérature de La Réunion, etc.(8)

 

On ne peut que regretter la disparition rapide de cette revue, tout comme le départ précipité de certains – dont l’inspecteur Ueberschlag – ou les 50 tonnes de livres pour La Réunion, qui ne parvinrent jamais dans un temps où nous en avions tant besoin ! Nous étions alors à l’aube de la Vème République, aux alentours de 1960 (9). La Réunion était divisée par les tensions politiques liées au statut de l’île et dans ce contexte, nouveauté pédagogique, régionalisme et sens critique pouvaient paraître suspects… Le souci primordial était la construction d’établissements permettant de scolariser les jeunes Réunionnais : après les écoles élémentaires, les collèges se multipliaient.

 

Cependant, les voies esquissées au milieu, comme au début du siècle se révèleront plus fécondes ultérieurement. Ainsi l’interrogation sur les méthodes pédagogiques et la question fondamentale de l’ouverture, à La Réunion, des programmes nationaux aux faits historiques, culturels et linguistiques, en particulier depuis les années 1980.

Fécondes furent aussi pour moi ces sources du passé. J’y ai trouvé le fondement de mon rapport au savoir et au monde. Et par la grâce de deux revues, je peux aujourd’hui, rendre hommage à deux enseignants valeureux qui m’ont accompagnée ainsi que des générations d’élèves : Ma mère. Mon père.

A tous deux, ma reconnaissance.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Les programmes officiels du 17/10/1945 recommandent d’ »établir la liaison entre l’école et le cadre ou milieu dans lequel vit l’élève » et d’utiliser au maximum les ressources des lieux « pour initier l’enfant à l’histoire locale ». Notes sur l’enseignement de l’histoire de La Réunion ; programmes et manuels scolaires de 1844 à 1995 par Pierre Portet, Revue des Mascareignes n°1. (en ligne)
  2. Pour notre classe, on ne peut parler d’adhésion exclusive. Célestin Freinet a prôné à partir des années 1920/30 une école refusant l’encyclopédisme, ouverte sur le milieu de vie, liant apprentissages et activités concrètes, autonomisant et responsabilisant l’élève dans une perspective citoyenne. Il a impulsé l’idée de coopérative scolaire, d’imprimerie à l’école, de correspondance scolaire… Quoique faiblement implantée dans nos écoles, la Pédagogie Freinet est portée par l’I.C.E.M. depuis les années 1970 et œuvre toujours (cf. sites).
  3. En 60/61, sur 3263 présentés, 1946 admis soit 59,6%. Prosper Eve, Education, culture à La Réunion, dans les années 1960.
  4. Raoul Lucas et Mario Serviable, Ils ou elles ont fait l’Ecole de La Réunion, 2012, exposition citant les instituteurs Hilaire et Laure Fontaine. L’Ecole à La Réunion, de ses origines à l’après départementalisation, est un des sujets d’étude de l’Universitaire Raoul Lucas.
  5. Le 1er défenseur est Marcel Le Guen, arrivé dans l’île en 1951, enseignant 12 ans dans le Sud. A l’initiative du journal scolaire imprimé La moque. Les Autorités lui interdirent de retourner dans l’île après un congé administratif en 1963. Une école du Tévelave porte son nom depuis 2006.
  6. Dans les années 1910, ces Bulletins de L’Enseignement Primaire à La Réunion relayaient les textes officiels sur l’histoire locale. On y découvre l’investissement de A. Berget, Chef de l’Instruction publique, incitant au respect de ces prescriptions. Ainsi que les épreuves du C.A.P. invitant à faire la liaison entre « histoire générale » et « histoire particulière de votre colonie ». Notes sur l’enseignement de l’histoire de La Réunion ; programmes et manuels scolaires de 1844 à 1995 par Pierre Portet, Revue des Mascareignes n°1 (en ligne)
  7. Paul Hermann, instituteur à Saint-Denis, publie en 1909 Histoire et géographie de l’île de La Réunion, cours moyen.
  8. CIRP, affilié à l’Institut coopératif de l’Ecole Moderne, Bulletins de Liaison n° 8, 12, 15, 19, 20, 22, 23, 25, 27, années 1958 à 1961.
  9. La Réunion est divisée entre départementalistes et autonomistes depuis la création du Parti communiste réunionnais en 1959. Dans les années 60, le préfet de La Réunion est Jean Perreau-Pradier. Michel Debré est 1er Ministre. Une ordonnance exile en 1960 plus d’une dizaine d’enseignants pour leurs opinions. L’opération médiatique autour des livres, montée en 1958 par l’Inspecteur Ueberschlag avec la Radio Europe 1, semble avoir indisposé les autorités.

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Moukatage (pièce satirique) en un acte.

 

Ce texte a été publié dans la revue « Bardzour » (la barre du jour = l’aube en créole) en réponse aux anti-créoles qui se sont déchaînés lors de la parution du livre d’Axel GAUVIN « Du créole opprimé au créole libéré » (1977). Les trois personnages cités ont réellement existé et se sont manifestés à plusieurs reprises dans le courrier des lecteurs du journal « le Quotidien de la Réunion » d’août 1977. Nos lecteurs, tous nourris d’humanités classiques, noteront ici où là un pied manquant ou deux de trop à nos alexandrins. Mais comment versifier juste à partir des théories vaseuses de M. de Bourgin développées dans ses lettres au « Quotidien » ?

 

La scène se passe dans un salon cossu de « bonne bourgeoisie bourbonnaise ». Suzanne et frère Emmanuel, deux amis qui communient dans l’amour de la langue française, attendent un invité de marque. On entend des pas dans la rue, puis des cris :

 

M. de Bourgin (depuis la rue) :

Na point personne ? Hem, hem, na point personne ? N’y a-t-il ici âme qui vive ?…Tiens, du bruit, je crois que l’on arrive.

 

Suzanne (à Frère Emmanuel) :

De la langue française le messager divin approche. Ouvre donc l’huis à M. de Bourgin…

M. De Bourgin, gentilhomme, balaie la pièce d’un revers de son large chapeau à plumes.

 

 

le couvre-chef historique de M. de Bourgin.

 M. de Bourgin : Amis doux à mon cœur,

 

Emmanuel : Cher Monsieur,

 

Suzanne : Votre grandeur,

 

En ces temps si troublés où notre esprit s’irrite,

C’est un baume certain, d’avoir votre visite.

Il ne se passe point de jour dans ce pays,

Où nous n’ayons tous deux les oreilles meurtries

D’un infâme patois, d’un dialecte hideux,

Du créole enfin, de ce parler de gueux.

On l’entend à la cour, on l’entend à la ville ;

Au Prisu, chez Bobate, la populace vile

Nous fait subir ainsi un martyre quotidien,

Et voilà que tantôt un journal du matin

Dont je tairai le nom, d’un certain sire Gauvin

A publié les dires, favorables au créole…

 

M. de Bourgin : Pour sûr voilà un crime qui mérite la geôle !

 

La bonne (en aparté) : Kosa larive azot ? Davoir la boir pétrol (1) !

 

Emmanuel :

Amis, vous parlez d’or. Comme vous, j’en ai ras l’bol

De voir ce dialecte insolent s’étaler.

Il nous faut le combattre, dans la rue, à la Télé.

Brandissons l’étendard, prenons nos baïonnettes !

Il nous faut fusiller, étriper, extirper,

Que tout Bourbonnais meure ou bien parle français.

 

Suzanne (folle de joie) :

Mes chers, qu’un sang g’impur abreuve nos sillons !

 

La bonne :

Somanké moush sharbon la-pik se bann’ kouyon (2) !

 

M. de Bourgin :

Dans ce rude combat, pour nous point d’alliés, nous sommes seuls ou presque, la langue non-pareille, le français, chaque jour, par nombre de Zorèy (français de l’Hexagone) est massacrée…

 

Suzanne : Pour sûr. Dans ce choc incertain nous ne pouvons compter que sur nos forces mêmes, sur Vaugelas, Corneille et Valéry D’Estaing (3).

 

La bonne : … hem, hem !

 

M. de Bourgin :

La lutte a commencé, tandis que chez vous je fonce

Me vient à l’esprit l’idée d’une réponse.

Je serais fort heureux que vous l’approuvassiez.

 

Suzanne :

Vous entendre parler, quels délices, quel bonheur !

 

M. de Bourgin :

Dans ma missive au sieur Gauvin, à ce drôle ki se mêle de vouloir ékrire le kréole… mettant partout des K (4), kel son horrible à voir, je dis à ce kokin faisant mon désespoir, d’aller dans un kolkotz avèk ses kamarades, kultiver loin de nous karottes et salades.

 

Suzanne : Admirablement dit, voilà qui est divin !

 

La bonne (en aparté) : mi konpran toute astèr ; bann-la la-boir do-vin (5) !

 

Suzanne (à la bonne) :

 

Allez au Barachois, pour nous quérir céans,

Quelques bons samoussas, quelques bonbons piments.

 

Les samoussas ou l’épreuve de vérité.

 

Suzanne se retournant vers M. de Bourgin :

Il n’est pas bien honnête et pour beaucoup de causes,

Que les gens de la lie soient là pendant qu’on cause.

Poursuivez !

 

M. de Bourgin :

La langue, mes amis, est mode d’expression

D’une communauté politique. L’Île Bourbon,

Terre française, doit parler le français seulement.

Partout où l’on parle français conséquemment,

Doit flotter dans le vent le beau drapeau de France !

 

Emmanuel :

Ma tête tourbillonne, je frôle la démence ;

Ainsi donc en partie la Suisse, la Belgique

Comme le Canada font partie de la France ?

 

Suzanne : Cher frère !

 

la Suisse écartelée !

 

 

Emmanuel :

Et la Suisse, à mes yeux, un pays hier encore

Ne serait aujourd’hui, qu’à deux doigts de la mort.

On y parle français, allemand, italien…

Ce pays n’existe plus, si je le comprends bien.

 

Suzanne :

Vous n’y comprenez rien ; ayez foi en la science !

En M. de Bourgin j’ai toute confiance.

 

S’adressant à M. de Bourgin

Achevez, je vous prie, ce raisonnement heureux !

Tout me parait dès lors simple, juste, lumineux.

 

M. de Bourgin :

Si les créolisants bons à mettre à Saint-Paul (6)

Veulent à toutes forces, écrire le créole,

Qu’ils respectent au moins son véritable orthographe,

L’orthographe français (7), la-dessous je paraphe.

 

Emmanuel : (Par devers soi)

À moi Grevisse, à moi Larousse ! Cela me vexe,

D’orthographe je ne puis vérifier le sexe.

Jusqu’alors ce beau mot me semblait féminin,

On m’apprend le contraire. Merci Monsieur Bourgin !

 

La bonne arrive avec les rafraîchissements, des samoussas (8), des bonbons piment. M. de Bourgin s’en sert et mange goulûment, s’étouffe.

M. de Bourgin : Brrh, RRRââh !

Foutor misère d’un sort ! Ce piment m’a poiké (9) !

Ce bonbon m’est passé dans le petit gosier !

Si je trape ce zarab, sitôt je le languette…

 

Suzanne (effarée) :

Qu’entends-je, qu’ouïs-je et de la bouche de qui ?

Moi qui le supposais à notre cause acquis !

Qu’il m’est dur de l’entendre parler si vulgairement…

Hors d’ici imposteur, maraud, faquin, manant,

Monstre issu de l’enfer, créolophone atroce !!!

Hors d’ici à l’instant, ou sinon je vous rosse !!!…

 

Grands Dieux… ! Je défaille…

 

Suzanne tombe en pâmoison dans les bras de frère Emmanuel. Celui-ci l’allonge sur le sofa qui, par bonheur, se trouvait à proximité.

 

Le sofa salvateur !

 

 

Exit l’imposteur, cependant que de la cuisine parvient un inextinguible rire typiquement créole.

 

Versificateur occasionnel : Robert Gauvin.

Pour copie conforme : Batis Poklin.

Auteur des illustrations : Huguette Payet.

 

 

(1) Qu’est-ce qui leur arrive, ils ont dû boire de l’alcool ?

(2) Sans doute la mouche charbon a-t-elle piqué ces imbéciles !

(3) Nos anciens se souviennent assurément du Président de la République Valéry Giscard d’Estaing, de son français si élégant et de son accent de « patate chaude ».

(4) M. de Bourgin prétend que le « k » est un son horrible à voir ???!!! et qu’il ne convient qu’à des langues d’Europe centrale, allemand ou russe.

(5) Tout s’éclaire pour moi ; ils ont exagéré sur le vin !.

(6) Dans la ville de Saint-Paul se trouve le premier hôpital psychiatrique de l’Île de La Réunion.

(7) M. de Bourgin emploie « l’orthographe » au masculin… Pauvre langue française, par qui donc es-tu défendue ! (Cf. Quotidien août 77).

(8) Samoussas : petites pâtisseries salées, fortement épicées, d’origine indienne.

(9) Poiké : brûlé / Si je trape ce zarab, sitôt je le languette : si je mets la main sur ce commerçant indien, il va passer un mauvais quart d’heure… Sous l’influence du piment, M. de Bourgin révèle sa nature profonde de kréol ; le voilà démasqué !

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Du créole opprimé au…

 Il n’est pas rare d’entendre l’éloge du « vivre ensemble » réunionnais. À l’instar d’autres sociétés insulaires fortement métissées, la nôtre est admirée, encensée pour l’harmonie qui y règne : il est vrai qu’en considérant la jeunesse du peuplement de la Réunion, l’histoire de notre île et ses drames, la situation d’aujourd’hui peut émerveiller. Il faut cependant rester vigilant pour ne pas se laisser endormir par la fumée des encensoirs. Pourquoi, par exemple, ne pas nous interroger, nous-mêmes, en tant que Réunionnais, sur le vivre-ensemble dans notre île. Pour ce faire, je vous propose de regarder de plus près la relation des langues créole et française, en me référant aux travaux d’Axel Gauvin, réalisés il y a quarante ans de cela. Je choisis cet angle, d’autant plus volontiers, que les chercheurs s’accordent à reconnaitre les avantages du bilinguisme dans le domaine cognitif[i] !

 

« Du créole opprimé au créole libéré[ii] »

 

En 1977, A. Gauvin publie son essai : « Du créole opprimé au créole libéré ». Son objectif est de défendre et de promouvoir la langue créole réunionnaise. La publication du livre fait sensation, ou plus exactement cause un beau scandale. Pour de nombreux « bien-pensants », le créole n’est pas digne d’être appelé une langue, c’est, à la rigueur, un dialecte, un « patois sympathique » (comme on le cataloguera plus tard avec condescendance). La polémique mettant aux prises défenseurs et détracteurs de la langue créole s’étale alors largement dans la presse écrite et audiovisuelle du pays.

 

Le point de départ

 

Qu’est-ce qui a motivé A. Gauvin  dans ses recherches? Nous savons qu’il a passé sa jeunesse dans un milieu créolophone. Sa famille, son quartier s’exprimaient essentiellement en créole. À l’école, cette langue n’était pas enseignée mais elle n’était pas non plus exclue. Du point de vue culturel, l’univers d’A. Gauvin a évolué aux rythmes de la culture créole réunionnaise.

Or, à partir des années 60, les choses changent : Le créole doit impérativement rester à la porte de l’école. Les enseignants sont tenus – menaces à la clé – d’obéir aux oukases anti-créoles des vice-recteurs successifs. Ainsi, entend-on en 1975 le vice-recteur de Saint-Denis, se référant à un règlement scolaire de 1887, marteler que « Le français [doit être] seul en usage à l’école ».

Les enfants ont à cette époque davantage accès à l’école de la République mais ils doivent obligatoirement renoncer au monde qui était le leur[iii] et se glisser, via les programmes scolaires, dans un autre en tout point semblable à celui des enfants de la France hexagonale. Les enfants créolophones sont alors atteints dans leur identité, dans leur manière d’être au monde : leur langue, leur culture ne sont pas reconnues ; elles sont dénigrées, stigmatisées, bannies.

 

 

Face à un drame, une méthode

 

Ce qui bouleverse le plus A. Gauvin dans cette affaire, c’est la situation dramatique de l’alphabétisation dans l’île. En 1967, en effet, 90 000 Réunionnais, sur une population de 416 525, sont analphabètes (un jeune sur 5, un adulte sur 2).

Face à ce constat, A. Gauvin cherche à remédier au problème en allant au fond des choses. Il se livre alors, au sein de « l’association Chemin Portail » au Tampon, à des séances d’alphabétisation en créole. Il le fait volontairement car ses élèves ne parlent pas le français. Comment, en effet, apprendre à quelqu’un à lire dans une langue qu’il ne comprend pas ou qu’il comprend mal ? Les résultats sont prometteurs : l’acquisition de la lecture se fait rapidement et personne ne manifeste une quelconque répulsion lors de l’apprentissage. Ces séances de travail confirment que le malaise dans l’alphabétisation provient, non d’une incapacité des monolingues créoles à apprendre le français, mais de la méthode pédagogique proposée à l’école. Méthode qui ne tient aucun compte de la langue maternelle des élèves. Cette expérience pédagogique deviendra pour A. Gauvin le moteur de la défense de la langue réunionnaise.

 

Le créole est une langue

 

Axel Gauvin fonde son plaidoyer sur les caractéristiques qui constituent le socle de la langue créole réunionnaise. L’essayiste s’évertue donc à montrer l’originalité du créole. Il s’attache à la grammaire, à la syntaxe, au vocabulaire : il ne s’agit pas d’un français déformé, mais d’une langue à part entière.

En ce qui concerne le vocabulaire, A. Gauvin reconnaît qu’une majorité de mots créoles provient du français. Il souligne cependant qu’un bon nombre d’entre eux n’a pas la même signification en français contemporain. Le lexique du créole réunionnais est, par ailleurs, riche des apports malgaches, portugais, indiens, indo-pakistanais. Il faut à cela ajouter les nombreux mots créoles créés par les Réunionnais.

  1. Gauvin arrive au constat que, doté d’un champ sémantique particulier, d’une structure grammaticale originale, « le créole est une langue ayant sa personnalité propre[iv]» à côté du français. Il est convaincu qu’il faut ouvrir une voie nouvelle si l’on veut lutter efficacement contre l’analphabétisme.

 

Vers le bilinguisme

 

Militant créoliste ardent, Axel Gauvin ne cherche cependant absolument pas à aller contre le français. Il est habité par la conviction que ces deux langues sont indispensables aux Réunionnais : il perçoit clairement que le bilinguisme est une richesse. Sa lutte consiste donc à désamorcer « l’affrontement » entre deux mondes qui s’ignorent. La situation de la société réunionnaise de l’époque, avec le monopole du français dans l’enseignement, les médias, la justice, les administrations, ont réduit le créole à une existence de langue « marronne » : il faut en finir avec cette situation, car il est d’une part nécessaire que le Réunionnais apprenne à se connaître, à s’accepter tel qu’il est, à s’estimer, à être fier de sa langue maternelle. Pour cela il est urgent de valoriser la langue créole, de lui donner une visibilité, une lisibilité acceptée par tous et accessible à tous. Et d’autre part le Réunionnais se doit d’acquérir la maîtrise du français, langue internationale… En distinguant linguistiquement le créole du français, il ne s’agit donc pas de fomenter de mutuelles exclusions au sein de la société, mais de trouver des ressources pour un mieux vivre pour tous.

« Du créole opprimé au créole libéré » est donc l’œuvre d’un visionnaire qui a su entendre, écouter la souffrance d’une humanité mise à mal dans cette partie du monde. Au-delà du problème linguistique, il est clair que la promotion de la langue créole, que défend A. Gauvin dans son essai, met en cause la politique culturelle et scolaire qui exclut une grande partie de la population réunionnaise et fait fi de la démocratie[v]. Cette dernière ne suppose-t-elle pas, en effet, que l’information circule et qu’elle soit comprise par tous ?

 

Où en sommes-nous aujourd’hui du vivre ensemble linguistique ?

 

Quarante ans après l’essai d’A. Gauvin, il est légitime de se demander où nous en sommes de l’usage du créole, de sa place dans les médias, les administrations, la justice, l’enseignement… Les avancées sont considérables. Des dictionnaires français-créole, créole-français, des bandes dessinées ont vu le jour. Le créole est présent dans diverses créations artistiques, il est entré au théâtre, au cinéma. La langue réunionnaise est de plus en plus fréquemment employée à la radio, non seulement dans les chants et l’humour, mais aussi dans les débats, dans les émissions interactives, dans les publicités.

Il est malheureusement un domaine, pourtant essentiel, où les lacunes sont énormes, celui de l’éducation : on déplore encore un nombre très important de personnes illettrées. Une publication de l’INSEE en recense 116 000 en 2011. De trop nombreux enfants arrivent au collège sans maîtriser la lecture et l’écriture du français. Ils usent du créole et du français de manière approximative. L’enseignement en créole, et du créole, reste timide, alors même que 80 % des enfants scolarisés arrivent d’un milieu créolophone.

En 1977, A. Gauvin a pris le temps d’argumenter en faveur de la langue créole. Avec d’autres linguistes, il a cherché à lui donner la place qu’elle mérite au sein de la société réunionnaise. Aux côtés des artistes et d’autres écrivains, il a été à l’avant-garde et n’a cessé de montrer, par ses poèmes et ses romans, les qualités intrinsèques de la culture réunionnaise et de la langue créole.

Nos deux langues méritent une égale considération et demandent qu’on leur accorde des conditions d’acquisition et de développement appropriées.

Nous ne sommes plus en 1970, les enfants ne sont plus monolingues créoles, mais ils ne sont pas pour autant tous bilingues. Un accompagnement bien structuré de l’enseignement du créole à côté de celui du français n’offrirait-il pas aux enfants, aux jeunes, aux adultes un bilinguisme apaisé et décomplexé ? La République française a la capacité d’intégrer et de promouvoir en son sein la diversité culturelle et linguistique. Mais quid de la volonté politique ?

Dominique Joséphine

Quartier 3 lettres

 

[i] Cf. Ranka Bijetjac-Babic, L’enfant bilingue, Odile Jacob, 2017.

[ii] Axel Gauvin, Du créole opprimé au créole libéré : défense de la langue réunionnaise, Paris, l’Harmattan, 1977.

[iii] Dans les années 1970, la grande majorité de la population réunionnaise était créolophone. Les statistiques manquent à ce sujet. On peut estimer à moins de 20 % les gens capables de parler français.

[iv] Cf. Du créole opprimé au créole libéré, op. cit p. 37.

[v] Cf. id., p 88.

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