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Archive for the ‘coup de coeur’ Category


(2èmeépisode) : La guérison du mourant.

 

 

Nous avons fait récemment la connaissance de Laramée, cet ancien soldat démobilisé et celle de son compagnon de route dont nous ne connaissons pas vraiment l’identité. Les deux compères avaient décidé de faire la route de concert. Comme le compagnon de Laramée était quelque peu sorcier, sinon plus – nous n’en savons rien – il avait commencé par un miracle : Il avait fait la récolte d’un champ de mapinm pour venir en aide à des gens car la pluie arrivait qui risquait de réduire leur récolte à néant.

 

Mapinm en production

Il y avait une fois un monsieur Le Foie qui mangea son foie avec un grain de sel.

Nos deux compères avaient donc repris leur route. Ils marchaient et marchaient encore, qu’il pleuve, que le soleil brille ou qu’il vente. On aurait dit que rien ne pouvait les arrêter. Laramée trouvait cela un peu étrange, mais vous savez, quand on a fait l’armée, il n’y a plus grand chose qui puisse vraiment vous étonner. Il pensait seulement que son compagnon devait savoir où il allait. Et pour l’heure il voyait bien que celui-ci continuait à avancer.
À force de marcher ils finirent par arriver près d’une maison : certes ce n’était pas le palais d’un roi, mais c’était assurément la maison d’une famille qui avait quelques moyens. De cette maison parvenaient des pleurs et des lamentations. C’était à vous fendre le cœur ! Les deux compères se demandaient ce qui avait pu se passer pour que ces gens soient si malheureux. C’est alors qu’ils aperçurent un homme qui donnait l’impression d’être raisonnable, un homme solide, avec qui on pouvait discuter, alors qu’il n’était pas question de parler aux autres qui semblaient être dans le brouillard et, disons le tout net, qu’ils avaient apparemment perdu la raison.

Le compagnon de Laramée s’adressa à cet homme : «  Monsieur je vois bien que vous êtes tous accablés de chagrin. Que s’est-il donc passé ? » L’homme répondit alors : «  Notre papa va bientôt mourir. Une affreuse maladie est sur le point de l’emporter dans l’au-delà. Il râle déjà ! » Le compagnon de Laramée dit alors : «  Je veux bien essayer de guérir votre père étant donné que je possède un don ! »…

Qui ne sait qu’en pareille situation l’on est prêt à faire confiance au premier venu ? L’homme lui donna donc son accord…

Kriké, monsieur, kraké madame, le coton (1) de maïs coule et la pierre flotte !

L’homme conduisit nos amis dans une chambre où un vieillard attendait sa dernière heure. Le compagnon de Laramée demanda alors qu’on lui apporte un tonneau, une hache, du sel et de l’eau et prévint l’assistance qu’il ne fallait pas l’interrompre dans son intervention, qui risquerait alors de ne pas réussir. Il ordonna ensuite à Laramée de couper le malade en morceaux, de placer ceux-ci dans le tonneau, d’y ajouter du sel, une bonne quantité d’eau et de reclouer le couvercle.

La famille commençait à être tracassée… Quoi de plus normal ? Laramée, lui, cherchait du regard une sortie propice à la fuite au cas où l’opération raterait. Son compagnon signifia à l’assistance de se taire, fit quelques gestes cabalistiques et ordonna à Laramée de déclouer le couvercle du tonneau.

Et voilà qu’un homme, jeune, costaud, en bonne santé et j’en passe, sortit du tonneau, reprit la place de chef, car il était effectivement le chef de famille.

Tous les assistants se réjouirent et demandèrent aux deux étrangers ce qu’on leur devait. Le compère de Laramée leur répondit alors : « Nous ne voulons pas être payés ; nous voulons seulement deux sous. Un sou pour moi et un sou pour Laramée ». Le sang de celui-ci ne fit qu’un tour. Il pensait, en effet, que c’était l’occasion ou jamais d’avoir une bonne somme et cet autre imbécile qui ne demandait que deux sous !…

Une fois pour une bonne fois, Monsieur Le Foie mangea son foie avec un grain de sel. Si cette histoire n’est pas vraie, ce n’est pas de ma faute à moi !

À suivre…

 

Traduction DPR974.
Illustrations Huguette Payet.

 

Note :

1) En français : la rafle ; en créole : le « coton » de maïs, partie centrale de l’épi de maïs sur laquelle sont fixés les grains.

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  Quand nous étions enfants, mon père nous racontait quantité d’histoires, qu’il tenait sans doute de ses parents. il y avait, entre autres, celle du soldat Laramée, une histoire venue de France, à moins que ce ne fût de Belgique.

(…) Cette semaine, je suis allé sur Internet où j’ai trouvé … l’histoire du vieux soldat Laramée. Elle ressemble fort à celle que mon père nous racontait. Je vais vous la narrer illico afin de bien jouer mon rôle de passeur d’histoires parce que nous autres, conteurs, il faut que nous fassions passer les histoires de bouche en bouche (1), de tête en tête, de mémoire en mémoire, de génération en génération : C’est le meilleur moyen de ne pas les oublier !

 

« Un jour, Monsieur Le Foie, mangea son foie avec un grain de sel ! » (1)

Il y avait une fois un homme qui s’appelait « Laramée ». On disait qu’il était soldat et qu’après avoir beaucoup roulé sa bosse, il avait pris sa retraite. Comme il avait souscrit un engagement dans l’armée d’un roi, qui, dit-on, avait perdu la guerre, celui-ci lui avait rendu sa liberté, lui avait fait don d’une petite somme d’argent et de quelques biscuits de guerre, pour qu’il retourne à la vie civile sans mourir de faim.

Mais à force de passer de bar en bar Laramée avait vu son peu d’argent fondre comme beurre au soleil. Et quant aux biscuits de guerre, il les avait distribués à droite et à gauche. On prétend également qu’il avait offert à boire à des gens aussi démunis que lui. Et depuis lors il traînait sa misère sur les chemins, sans savoir où aller, car à force de faire la guerre dans tous les azimuts, il ne savait plus, à vrai dire, à quel endroit il habitait.

De toute façon, il était très loin de sa maison, et, à une telle époque, il était très difficile de retrouver son chemin pour rentrer chez soi car, comme l’on a coutume de dire : «  chez lui, ce n’était pas la porte à côté ! »

« Kriké, Monsieur, Kraké, Madame ! La clé dans ma poche, la crotte dans votre sac ! » 

Sur son chemin, il rencontra un homme. Était-ce un mendiant …? Un vagabond…? Un promeneur sans but précis ?… Bien difficile à dire. Ils se mirent à parler et l’inconnu proposa à Laramée de continuer la route ensemble. « A deux on est plus fort que si l’on est seul! N’est-ce pas? »

Laramée lui dit alors :

-« La seule chose que je sache faire, c’est la guerre. Et comme je ne suis plus soldat, je ne sais pas ce que je ferai dans le civil! Je peux t’accompagner, si tu veux, mais je ne te servirai pas à grand chose!»

Son compère lui dit de ne pas se faire de souci : il avait seulement besoin d’un compagnon de route qui éventuellement lui serve de manœuvre, si cela était nécessaire : il possédait en effet, plusieurs secrets et pour mettre ces secrets en oeuvre, le mieux était d’être à deux. Intérieurement Laramée remercia chaleureusement son compagnon de route pour sa bonté car, à la place de l’autre, il  ne se serait pas encombré de quelqu’un comme lui, Laramée,  qui dans l’état où il était, ne savait  quasiment rien faire. 

« Kriké, Monsieur ! Kraké, Madame ! La clé dans ma poche, la crotte dans  votre sac ! »

Et voilà les deux compères qui se remettent à marcher, à marcher…À un certain moment ils longent un grand champ de « mapinm »(2).Il y avait beaucoup de monde dans ce champ  et les deux compères s’étonnèrent de voir la grande quantité d’épis que portaient les mapinms. Laramée dit alors bonjour à toute la compagnie et son camarade en fit autant, mais les travailleurs ne firent pas grand cas des deux arrivants.Ils leur posèrent juste une question: « Est-ce pour se moquer de nous que vous nous faites des politesses ? Vous voyez bien que la pluie va tomber et que nos épis de mapinm risquent de moisir. Et  c’était pourtant la seule bonne récolte que nous aurions eue cette année. »

 Le compagnon de Laramée leur dit alors qu’il avait un secret pour récolter rapidement tous  les épis de mapinm : il alluma aussitôt son briquet et mit le feu au champ. Les travailleurs furent sur le point de tuer les deux malheureux. Mais le compagnon de Laramée ne se démonta pas. Il dit aux ouvriers d’aller voir dans leur magasin si les épis  n’étaient  pas bien rangés. Et c’était  le cas ! Les ouvriers remercièrent les deux compères, mais c’est Laramée qui s’attribua  tout le mérite. 

Les ouvriers proposèrent alors aux deux compagnons de partager leur repas. Laramée se remplit la panse tandis que l’autre toucha à peine à la nourriture. Les ouvriers offrirent de l’argent au compagnon de Laramée mais ce dernier n’accepta que deux petites pièces. Une pour lui et une autre pour Laramée. Ce qui mit Laramée fort  en colère. Son compagnon lui dit alors :

– « Tu n’en as jamais assez! Tu n’as  strictement rien fait. C’est moi, qui ai tout fait. Et moi, deux sous me suffisent !».

Kriké, Monsieur, Kraké Madame! La rafle de maïs coule! La pierre flotte! 

Il y avait une fois un Monsieur Le Foie qui vendit son foie avec un grain de sel!

À suivre…

Conte créole recueilli par Georges Gauvin et traduit en français par Dpr974.

Variétés de Sorgho.

(Pensez à cliquer sur les images pour qu’elles apparaissent en grand)

Notes:

1) Formule rituelle du conteur qui sert à s’assurer de l’attention de l’auditoire.

2) Nom réunionnais du sorgho.

 

                              

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Un de mes derniers coups de cœur ? Une exposition sur les sirandanes à la médiathèque de Sainte-Marie. Exposition illustrée rassemblant une vingtaine de devinettes des îles créoles de l’océan Indien : Maurice, Rodrigues, La Réunion et les Seychelles, avec le concours de partenaires québécois et la participation d’artistes, d’institutions et organismes culturels des quatre îles créolophones et francophones de l’océan Indien. (1)

On connaît tous les sirandanes qui sont désignées le plus souvent à La Réunion sous le nom de jeux de mots/zëdmo ou devine-devinay ou Kosa in shoz, formulations ouvrant le rituel d’une interrogation dont on attend la solution. Ainsi de qui/de quoi parle t-on en disant « Mi menas mé mi koz pa ? / Je menace mais je ne parle pas ? » Du doigt voyons ! Ces sirandanes qui cultivent la métaphore, l’analogie et les effets de parallélisme sont de merveilleux jeux de mots qui témoignent d’un imaginaire et d’une culture créole inventive et attentive au réel. C’est pourquoi ces devinettes ont une grande force évocatrice car, loin du discours scientifique, elles puisent dans le quotidien en abolissant les frontières entre le monde végétal, animal et humain. Prenons l’exemple suivant, emprunté au fonds mauricien : « Piti bat mama ? / Quel est l’enfant qui bat sa mère ? ». Pour répondre à cette question, on peut interroger le rapport de grandeur, de famille, de maternité – mais encore faut-il avoir l’expérience de la grossesse pour se souvenir des coups de pieds du bébé dans le ventre maternel !  Avec l’emploi du verbe battre, on peut s’orienter vers l’idée de coup porté ou de rythme musical… On peut donner sa langue au chat quand on ne trouve pas qu’il s’agit du battant de la cloche tout simplement !

Et c’est en effet ce que l’on fait souvent. Par paresse intellectuelle ou parce que notre société matérialiste ne nous laisse pas de temps pour rêver sur les mots et aussi parce que certains codes culturels ne font pas ou ne font plus partie de notre vie quotidienne. Inversement, on peut répondre très vite et comme par mécanisme quand certaines sirandanes nous sont très ou trop familières…

Image de W. Zitte pour les le-vres

Image de William Zitte pour les lèvres

Alors, on peut trouver de l’intérêt à l’exposition Sirandanes/devinettes créoles de l’océan Indien car elle leur redonne vie par un effet de rapprochement avec des illustrations qui laissent la part belle à l’imaginaire de chacun.

La réalisation formelle des affiches est efficace. Une sirandane en créole – qui varie selon les îles – et dans sa traduction française ; un dessin ou peinture d’artiste (de chacune des quatre îles) et la réponse, en français et en créole, cachée sous un lambrequin qui préserve l’activité intellectuelle et l’inventivité de chacun. Par sa sobriété, cette exposition laisse donc le visiteur éprouver réellement la magie des sirandanes. Il peut avancer des hypothèses… Sa quête ici n’est pas désespérée car le dessin d’artiste l’accompagne, mais ce dernier, polysémique, lui révéle quelques indices sans le priver du privilège de la recherche et de la découverte. Ainsi les bateaux ne sont-ils qu’un des éléments pouvant faire sens dans le bord de mer heureux et coloré cerné par le Mauricien Malcolm de Chazal pour répondre à la question : « Mon lespri par deryer ? / Ma tête est derrière moi ? ». Il en est de même avec le parasol du Seychellois Michaël Adams pour « Lakaz enn fours ? / Quelle maison a un seul pilier ? »…

Alors le visiteur peut retrouver un bref instant cette naïveté première nous permettant de voir le monde sans le fard des désignations figées. La charge poétique et émotionnelle en est renforcée. On peut penser au large ciel étoilé et éclairé de pleine lune d’Anne-Marie Valencia  qui est associé à la belle devinette réunionnaise bien rythmée et rimée « Dra gign pa pliyé, rezin gign pa konté, pom gign pa manzé ? / Drap qu’on ne peut plier, grains de raisin qu’on ne peut compter, pomme qu’on ne peut manger ? ». Et comment ne pas rêver devant « Ki fer la mer ble ? / Qu’est-ce qui rend la mer bleue ? » illustrée par le Mauricien Henry Koombes. Certaines images, de facture plus abstraite, prolongent l’énigme de la sirandane comme le tableau du Seychellois Léon Radegonde à partir du jeu de mots sur Lire et écrire : « Lanmen i semen, lizye i rekolte ? / La main sème, les yeux récoltent ». On passe d’une affiche à l’autre au gré d’un hasard qui fait se rencontrer de manière surréaliste des réalités diverses – cigarette, étoiles, lèvres… – et des réalisations très variées qui témoignent de la richesse d’expression des artistes de nos îles.

Image de H. Koombes pour la fontainerobine-

Image de Henry Koombes pour la fontaine/ robiné

Cette exposition est également intéressante car elle inscrit les sirandanes dans un espace plus large en montrant les parentés de culture et de langue des îles créoles de l’océan Indien. Et cela avec légéreté et efficacité. Sans didactisme aucun, en plaçant simplement le visiteur devant les tableaux et questions. Pas de doute : on saisit bien que ces sirandanes constituent notre héritage et patrimoine commun. Les réponses cachées de manière unifiée sous les lambrequins de la case créole sont un clin d’œil à cet univers créole commun. De même les liens avec un espace francophone révélé à travers la traduction en français.  Si ces devinettes sont présentées dans des créoles différents par la morpho-syntaxe et l’écriture, elles sont, somme toute, accessibles à la plupart des lecteurs. D’ailleurs, elles existent souvent dans des formulations équivalentes ou très proches d’une île à l’autre. Ainsi du « Piti bat son momo » ou de « Lakaz enn fours » ou des grains de café qui répondent à la question « Mon rouz dan mon boner, mon nwar dan mon maler ? ». Le Réunionnais a vite fait de saisir que ce qui se dit « moin/je » ici se dit « mon/mo » là – bas. Il aura relevé le Sanpek (2) plus présent à Rodrigues, qu’ici dans l’île. Cette dimension indianocéanique apparaît pleinement dans le sommaire de l’exposition qui fait intervenir responsables et acteurs divers du monde créolophone. D’ailleurs ces affiches qui nous sont proposées ont été aussi vues par nos cousins de l’océan Indien. Et, dans ce contexte, on peut comprendre le choix des sirandanes – mot retenu par rapport à Kosa in shoz ?, des graphies, et des artistes de chacune des îles créoles de l’océan Indien.

Image de M. de Chazal pour le bateau

Image de Malcom de Chazal : mon lespri par deryer ?

Réjouissons-nous de constater que les sirandanes/Kosa in shoz retrouvent une place dans notre monde actuel et qu’elles sont même capables de dire la modernité avec des trouvailles nouvelles. Moins dans l’espace traditionnel que, désormais, dans les classes, les lieux de parole grâce aux conteurs, les forums – virtuels ou non – et les livres. Signalons le remarquable travail de l’association Tikouti (3) qui, à travers des éditions multiples, illustrées diversement redonne vie et présence à ces  devine-devinay. Une astucieuse présentation en volets pliants préserve la jubilation qu’il y a à chercher la réponse à l’interrogation. Une première illustration s’attache au sens premier des mots de la question, ce qui souligne le caractère fantaisiste, insolite et poétique de ces jeux de mots. Sous le cache, se découvre la solution avec une 2ème illustration d’une facture complémentaire. Un vrai travail d’artiste et de pédagogues avec un travail sur la langue créole réunionnaise dans ses graphies différentes. Des traductions en français et aussi une ouverture au monde avec les traductions en anglais, allemand et espagnol.

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Dessin de Florans Feliks pour Brinzel(Kari)/ Aubergine(carryd’), éditions tikouti

Finalement, nous pouvons dire avec JMG Le Clézio que « L’univers des sirandanes est un lieu sans frontières » et qu’il dépasse l’espace de nos îles créoles de l’océan Indien (4).

Marie-Claude DAVID FONTAINE

1. Ce travail datant de quelques années a fait l’objet d’expositions diverses dans les îles. On pourrait  l’actualiser. On pourrait mieux marquer les emprunts à Rodrigues. A la Réunion, les 18 affiches sont disponibles auprès du CCEE qui en fait le prêt à titre gracieux. Nous donnons les sirandanes dans la graphie et la formulation des affiches et de la fiche de présentation aimablement communiquée par le Directeur du C.C.E.E. que nous remercions.

2. Formulation du rituel de l’interrogation.

3. Tikouti : association et site pour la promotion de la langue et de la culture réunionnaises.

4. JMG.Le Clézio et J. Le Clézio, Sirandanes, 1990

La bibliographie est abondante sur le sujet.

On peut consulter : Potomitan : site de promotion des cultures des langues créoles, en particulier le lien : www.potomitan.info/didactique/sirandanes/s14.php. On y trouvera l’article : Quand Tikouti fait revivre les sirandanes.

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Nénène. Un mot au parfum de femme, d’enfance, de passé, de douceur et de douleurs aussi. Un mot en usage à La Réunion pour désigner « ces femmes qui s’occupent d’enfants et de maisons qui ne sont pas les leurs ». Ecrire sur les nénènes, c’est écrire sur l’enfance, la maternité, la vie dans l’intimité et le huis clos des maisons. C’est dévoiler une société réunionnaise inégalitaire mais aussi se demander si elles sont subalternes ces nénènes qui ont fait grandir nombre de petits Réunionnais ? (1)

Voilà ce que nous offrent cinq auteures réunionnaises (2) dans des nouvelles qui retravaillent une figure esquissée déjà par d’autres de nos écrivains (3). Une belle entreprise qui croise la diversité des nénènes et des auteures du recueil Nénènes porteuses d’enfance qui sont Isabelle Hoarau-Joly, Céline Huet, Monique Mérabet, Huguette Payet, Monique Séverin. Si la plupart d’entre elles écrivent en français et en créole, pour ce recueil, édité par Petra, elles ont fait le choix de la langue française, ici discrètement travaillée par le créole.

Couverture du recueil

Quelles sont ces nouvelles ?

Elles sont dix. Quant aux nénènes, imaginées ou inspirées du réel (2), leur destin est scellé en quelques pages denses dans ces nouvelles dont la chute – que nous taisons pour préserver le charme du genre – est un plaisir renouvelé. Disons seulement que chaque titre ouvre des horizons d’attente qui peuvent orienter ou intriguer le lecteur qui pourra être surpris au-delà des intitulés tels que La Malédiction, La face cachée, La cinquième photo, Le revers de la médaille ou Bad nénène, etc. Surpris, il le sera aussi par la variété des tons du récit, ici « classique », ailleurs plus lyrique ou prenant les accents de la confidence, de l’ironie, du loufoque, ou la gravité du drame. Tout aussi étonnants sont les visages multiples des nénènes du recueil : dévouées, aimantes, imaginatives, sentimentales, idéalistes, ou perverses, originales, rebelles ou éprises de justice, elles ont leur part d’ombre et de lumière.

 

Mais qui sont-elles ces nénènes du recueil ?

Elles s’inscrivent dans La Réunion des années 1950 à nos jours nonobstant quelques prolongements remontant à la génération de leur mère. Dolène, c’est la grande sœur/nénène qui autrefois, dans certaines familles nombreuses et modestes, secondait la mère ; Augustine, la tante vieille fille dévouée à ses neveux mieux lotis pour gagner sa vie. Mais, en général, les nénènes, d’extraction modeste, sont étrangères aux familles plus aisées qu’elles investissent –parfois à demeure – : gens de « bonne famille », propriétaires terriens ou fonctionnaires, etc. Les dix nouvelles déclinent leurs rôles multiples entre prise en charge des enfants et tâches ménagères variant selon les besoins des employeurs. Ainsi se profilent dans les textes, les mutations familiales, sociales et même linguistiques autour de l’usage des mots nénène et bonne. Mais, ce qui signe chaque fois la singularité de la nénène réunionnaise, c’est son rôle particulier auprès des enfants.

 

Elles sont « porteuses d’enfance » dit le titre de ce recueil.

Les cinq auteures soulignent l’empreinte majeure qu’elles peuvent laisser dans la mémoire et le cœur des enfants qu’elles ont bercés, nourris, lavés, gardés… Elles seraient d’une certaine manière une « seconde maman » telles Francine, Agathe ou Augustine. C’est ce lien quasi-maternel -voire cette potentielle rivalité – qui a été problématisé, quoique différemment, par Monique Séverin dans Elle, la mère et par Céline Huet dans « La face cachée ».

Si l’attachement réciproque des enfants à leur nénène ne surprend pas, leurs relations peuvent être différentes selon leurs personnalités, leurs employeurs et selon la fantaisie des auteures. L’inconscience, la crainte, voire une candeur perverse, peuvent percer comme dans La goutte d’eau ou L’empreinte de la peur. Mais au-delà de tous ces sentiments, si l’empreinte des nénènes est vive sur les enfants, c’est aussi car elles ouvrent différemment leur regard.

Tendresse, aquarelle et plume, Marie-Claude David Fontaine

« Porteuses d’enfances », les nénènes sont aussi porteuses de mondes.

Elles permettent à l’enfant d’approcher la diversité d’une société réunionnaise pluriethnique, pluriculturelle et socialement hétérogène. En cela, elles tissent des liens. Avec les nénènes, c’est la langue créole – mise à distance par certaines familles de maîtres tels les Chatelier – et aussi les jeux et l’imaginaire réunionnais que les enfants s’approprient. Ici, on fait « Kadadak » ou « zinzin la malis ». Là on rit avec « toute domoune » aux dires de Lina ou parce que « l’est gaillard ». Ailleurs ce sont les fantômes de Grand-mère Kalle, des âmes errantes et « bébètes zaven » qui, agités par les récits des nénènes, suscitent la fascination ou la peur des enfants, à défaut de compréhension. Car pour « donner du sens » à « la richesse de notre diversité créole », pour reprendre les mots d’Isabelle Hoarau-Joly dans L’empreinte de la peur, il faut du temps.

 

En fait, avec les nénènes on fait une plongée dans la société réunionnaise.

On peut y lire une histoire des mentalités dont l’origine remonte à la période de l’esclavage. Ainsi La cinquième photo, Bad nénène ou La Malédiction laissent filtrer des relents d’une pensée coloniale raciste ou pleine de morgue. On peut y lire aussi une histoire des inégalités et de leur reproduction. Sur ce point, trois nouvelles proposent des lignées de nénènes, comme s’il allait de soi que la place et la vocation étaient héréditaires. Ainsi Rosalie, Erika et Marcelle succèdent-elles chacune à leur mère !

Plus largement, les nénènes du recueil apparaissent comme des laissées pour compte d’une société inégalitaire, qu’elles s’apparentent à une lignée plus ou moins métissée de descendants d’esclaves telles Agathe, Rosalie, Erika Cicéron ou Andréa Sontano ou qu’elles viennent par exemple des Cirques telle Dolène, fille de « petits-blancs des Hauts ». Toutes vivent dans le besoin, au point de monnayer leurs bras. Certaines devant alors laisser à d’autres la garde de leurs propres enfants. Ce dont souffrent ces mères qui se sentent coupables comme Marcelle, ainsi que ces enfants à qui on a volé l’amour de leur mère comme Erika.

 

Quant à leur statut social, leur histoire est celle des subalternes placées sous le regard des maîtres(ses)/patron(ne)s, qui ont le pouvoir d’engager et congédier. Ecrire sur les nénènes, c’est donc écrire sur eux aussi. Et sur ces autres femmes réunionnaises qu’elles ont contribué à libérer de leurs tâches familiales et domestiques en leur permettant de s’investir sur le plan professionnel dans des fonctions plus gratifiantes sur tous les plans comme telle gérante de propriété ou professeur ou médecin du recueil. Certes, sont esquissées des relations de confiance et d’ouverture à l’autre, par exemple chez Huguette Payet qui fait de Claudine et Dolène deux femmes complices et complémentaires. Sont également mises en scène des relations pouvant même être de séduction – plus ou moins sincère – entre patrons et employées dans trois nouvelles. Mais sont soulignées plutôt, avec humour, des attitudes égoïstes, autoritaires, condescendantes, voire racistes, et surtout l’incapacité à penser l’autre dans sa différence. D’où l’incompréhension et les faux-semblants entre maîtres et nénènes parfois. Et pour ces dernières la voie étroite entre le silence des « muselés » (3) et la parole risquée, l’acceptation de son sort ou le refus, qu’on s’appelle Rosalie, Augustine ou Agathe.

Elles ne manquent donc ni de grandeur, ni de courage ni de dignité toutes ces femmes qu’on pense subalternes. Comment pourraient-elles l’être exclusivement, elles qui sont porteuses d’enfance et porteuses de mondes ? Voilà qui a pu interpeller chaque auteur. Mais en faisant le choix d’une œuvre collective, elles ont multiplié les possibles et les sens. On leur en sait gré.

Sur le chemin, aquarelle Marie-Claude David Fontaine

Dans quelle mesure l’œuvre collective élargit-t-elle le sens ?

Parce que les manières d’écrire et la large palette de personnages et de situations témoignent d’un monde multiple. Et que les dix nouvelles, conçues indépendamment, offrent des regards croisés permettant d’approcher la complexité du sujet. Bref, tout cela fait une œuvre littéraire dont le sens est ouvert.

Sur les ombres portées du passé voici par exemple de jolis contrepoints. Dans la continuité des « amours ancillaires courant lors de la période de l’esclavage », Isabelle Hoarau-Joly brode l’image de Rosalie, cette « pauvre fille » engrossée par le jeune maître. Quand, à l’inverse, Monique Séverin sur un mode parodique semble faire un pied de nez aux normes coloniales et régler des comptes avec l’histoire réunionnaise en faisant d’Erika la nouvelle Madame du texte. Quant à la réplique de Lina : « Madame Deybassyns la fine mor », (4) elle peut nous éclairer sur le départ d’Agathe qui choisit, comme d’autres jadis, la liberté et la précarité aux humiliations de la servitude et nous invite à penser autrement les rapports de subordination.

Ainsi pointent quelques mutations des mentalités et de la société réunionnaise dans les passages évoquant une Réunion plus contemporaine. Ces derniers orientent par exemple la question du racisme vers une quête des origines, une réflexion sur l’histoire et les rapports sociaux à la manière d’Erika et d’Andréa. La notion de travail y est également abordée autrement, non sous l’antienne de la fatalité mais comme possibilité d’accèder à une autonomie financière permettant même la réalisation des désirs intimes à l’exemple d’Andréa qui veut se payer un voyage pour revoir ses filles en France. Dans le même sens, les jeunes Dolène, Marcelle ou Erika mettent à distance la vie de leurs mères qui ont vécu sous le poids de leur condition de femme au foyer ou de nénènes. Elles semblent d’ailleurs plus bavardes que leurs aînées. Toutes trois cherchent une libération. Erika des infamies du passé, Dolène d’un Cirque et d’un rôle de petite mère étouffants et Marcelle d’un métier difficile lui préférant finalement le poste « d’agent d’entretien dans un supermarché », avec contrat, heures et salaire fixes. Ce qui laisse à penser.

Quant à la question du rapport du Réunionnais à son monde et à sa culture, elle affleure aussi ici et là. Se rejoue dans les nouvelles, dans leur écriture comme dans les situations mises en scène, l’opposition ou la co-existence du français et du créole. Se cristallisent dans trois textes les métamorphoses enfantées par l’histoire et l’imaginaire réunionnais autour du personnage de grand mère Kalle. Parmi ses avatars, la plume poétique de Monique Mérabet mentionne la figure de la « nénène à l’incomparable dévouement », ce qui en fait un archétype de la nénène et ouvre des champs d’interprétation peu perceptibles aux jeunes « oreilles, [qui] conditionnées de peur » autrefois, ne sont plus aujourd’hui dans les mêmes dispositions. Ainsi la « loufoque » nénène Marcelle échoue-t-elle à restaurer l’autorité de Kalla – et la sienne – face à des enfants qui n’ont « même pas peur » et aucune considération pour l’histoire et ses mythes et pas plus pour leur nénène ! Quid alors de la culture et de l’histoire réunionnaise ? Elles sont le terreau fondamental et demandent le temps de l’apprentissage, de la réflexion et de la maturité ainsi que le montrent aussi les nouvelles.

 

Finalement, ces textes ont révélé les incompréhensions, rancoeurs et non-dits, mais aussi les liens forts unissant les cœurs et le monde des nénènes et des maîtres. Si le mot « nénène » semble concurrencé aujourd’hui par d’autres, tels nounou, tatie, assistante maternelle, employée, c’est qu’il est difficile d’envisager ce métier comme autrefois dans un monde où les crèches et jardins d’enfants se sont multipliés et où les femmes réunionnaises, dont celles qui exercent une profession, désirent cultiver la relation qui les unit à leurs enfants.

 

Il y a beaucoup d’émotion à découvrir les nénènes de ce recueil. Chacun n’y trouvera sans doute pas la figure de telles nénènes qu’il a connues mais ces fragments du réel feront naître de belles résonances et découvrir de vrais personnages de littérature. Voici levé un beau voile sur ces femmes.

 

Laissez- vous aussi porter par ces « Nénènes porteuses d’enfance ».

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

 

  1. Cette introduction reprend des éléments de la 4ème de couverture du recueil, rédigée par M.C. David Fontaine.
  2. Voir l’article de dpr974 du 04/03/2018

https://dpr974.wordpress.com/2018/03/04/les-auteures-de-nenenes-porteuses-denfance-ont-la-parole/

  1. Parmi d’autres, on peut citer Le Journal de Marguerite, Eudora ou l’île enchantée de Marguerite-Hélène Mahé, Marie-Biguesse Amacaty de Guy Agenor, le poème Manoël Manoël dans Indiennes de Jean Albany (ici un nénain’ masculin dit Manuel dans Zamal), Les Muselés d’Anne Cheynet, Plus léger que l’air de Joelle Ecormier etc.
  2. « Madame Desbassyns est morte »: traduction proposée par Monique Mérabet dans La cinquième photo. Le propos fait allusion à une grande propriétaire vivant à l’époque de l’esclavage, figure historique devenue personnage mythique et littéraire.

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1 – Ousa i lé bann ti papié,

Dann tan lontan nu anservé ?

Papié frizé, su shokola,

Nu ramassé.

Ék do d’ kuyèr nu dékrazé,

Pou fé tablo i éklaté.

Papié journal nu dékoupé,

Pou fé korné (1)…

 

2 – Korné safran ousak i lé ?

Korné pistash la diminué.

Paj katalog pou perl papié,

Fine oublié !

Dann train, dann kar nu amaré,

Dann koin moushoir nout ti tiké ;

Rant zot tété fanm i séré,

Papier moné.

 

3 – Boutik shinoi navé karné, (2)

Bien kadriyé pou détayé :

Sardine Robèr, poisson salé,

Boite lé-Nestlé…

Dann kabiné poinn ti papié,

Apark détroi fèy brinjelié : (3)

Sat lété pov té pran galé

Pou esuiyé.

Zoizo papié dann plafon

4 – Zoizo shifon bien anbouré,

La zèl, la ké, papié plissé,

An lér plafon té pandiyé,

Té fé d’léfé…

La fète tout bann zanfan gaté

Té vé plumo papié léjé,

Su fèy journal, zot i léshé

Fondan kolé. (4)

 

5 – Té pa bezoin dutou papié

Pou déklar out joli gaté

Ansanm lu ou té vé marié,

Shoka (5) té pré :

Ék in zépine ou té gravé,

Son nom anndan in kér fléshé.

Dsu l’bor santié lu répondé

Par in bézé.

Kér fléshé su fèy shoka

6 – Roman « Nou dë », afèr jeté ? (6)

Le ti-kaz lé pa lanbrissé :

Desu kloizon nou va kolé,

Tansion la fré…

 

7- Depi sa le tan la koulé,

Nu koné rienk gaspiyé.

Kan mi panse mon kèr lé séré :

Nu jète papié :

Kilo papié publisité,

Zanbalaj toute sorte kalité,

Afors koup piedboi (7) la foré,

Nou va toufé !

Nou va toufé !

Nou va toufé…(8)

 

Pour copie conforme : Huguette Payet.

 

NOTES

Les jeunes, les moins jeunes et les toujours jeunes connaissent et chantent la chanson de Gainsbourg intitulée « Les petits papiers », dont Régine fut l’une des interprètes…Et voici que notre amie Huguette Payet se lance dans une variation sur ce thème dans lequel elle évoque les « petits papiers » de chez nous et leur fonction dans La Réunion de jadis (1ère moitié du siècle dernier). C’est l’occasion pour nos lecteurs, qui n’ont pas connu cette époque, de découvrir les us et coutumes de La Réunion d’autrefois, en passe d’être oubliés. Ils verront comment l’on est passé, en quelques décennies, d’un monde modeste, fait de privations – pas pour tous – à une société d’abondance et de gaspillage pour certains.

Voici quelques notes qui aideront le lecteur, non parfaitement créolophone, à goûter le sel du texte d’Huguette Payet :

1 – À cette époque, point de plastique. On se servait surtout de cornets de papier pour transporter de petites quantités de condiments : safran, poivre, piment mais aussi fruits et pistaches (cacahuètes).

2 – Autre coutume d’alors : les clients aisés des boutiques (épiceries) avaient leur carnet d’achat. Un double restait la propriété de l’épicier (d’origine chinoise en général).Les commerçants chinois jouaient alors pour le crédit le rôle de banquiers.

3– En ce temps-là ( avant 1950) l’hygiène était souvent approximative. Les toilettes étaient de petits édifices au fond des cours ou alors il y avait la nature. Pas de papier toilette-trois épaisseurs. En cas de manque de papier journal ou autre on avait recours à des galets ou à des feuilles de bringellier… Il est vrai qu’en France, à la même époque, toutes les habitations n’avaient pas forcément de toilettes et de salles de bain à la disposition de chaque famille. (Les toilettes étaient souvent sur le palier). Et qu’au 18ème siècle en Europe les villes ne « sentaient pas forcément la rose Édouard » (CF : « Le Parfum » de Patrick Süskind.)

4 – Les fondants : petits bonbons aux couleurs vives, faits essentiellement de sucre que l’on achetait à la sortie de la messe ou lors des fêtes.

5 – « le Choca » : agave d’origine mexicaine sur les feuilles duquel on pouvait écrire avec une épine.

6 – Le « Nous Deux » était un magazine en couleurs avec des romans – photos sentimentaux, qui après lecture, servait, collé sur les cloisons, à calfeutrer les cases modestes et à les décorer.

7 – L’arbre se dit en créole « le piédboi ». Le manguier est un pié d’mang, l’avocatier un « pié d’Zavoka »…

8 – Au cours des siècles on a déforesté pour planter des cultures de rapport : café, canne à sucre, géranium, etc. À l’heure actuelle, étant donné l’augmentation de la population on construit beaucoup, en toute légalité ou en se permettant quelques libertés avec les textes de lois. Et nos villes-Jardins, comme Saint-Denis, Saint-Pierre ou le Tampon… sont mises à rude épreuve pour le plus grand bien des spéculateurs. Et les maires vous jureront, la main sur le cœur, qu’ils respectent le patrimoine architectural et végétal de notre île !

Dpr974.

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« Nénènes. A La Réunion, ce sont des femmes s’occupant d’enfants et de maisons qui ne sont pas les leurs. Ecrire sur les nénènes, c’est écrire sur l’enfance, les liens familiaux et la maternité. C’est dévoiler des rapports sociaux inégaux et faire une plongée dans la société réunionnaise », ainsi que le dit la 4ème de couverture du recueil de nouvelles intitulé Nénènes porteuses d’enfance signé par cinq écrivaines réunionnaises : Isabelle Hoarau-Joly, Céline Huet, Monique Mérabet, Huguette Payet, Monique Séverin. Attachées à défendre et promouvoir le patrimoine littéraire, linguistique et culturel de La Réunion, ces auteures (1) ont publié des œuvres de genres très divers et leurs nouvelles et leurs nénènes sont aussi diverses qu’elles-mêmes !

Nous donnons la parole à chacune d’entre elles pour nous parler de leurs nénènes (2).

 

  1. Comment est né ce projet de recueil collectif ? Et comment a t-il été mis en œuvre ?

Monique Mérabet : « Il n’est pas toujours facile de dire quand a été conçue cette idée d’un collectif. Peut-être nous trottait-elle dans la tête après toutes ces réflexions échangées sur l’écriture réunionnaise par notre petit cercle d’écrivaines : des amies de longue date, portées par le même désir de mettre anlèr l’île que nous aimons. Le thème des nénènes nous permettait de donner toute leur place aux femmes, le projet s’étant concrétisé après un entretien autour de la « condition féminine », au patio de la Bibliothèque départementale (3). Puis est venue l’écriture de nos nouvelles, tâche à laquelle nous avons apporté tout notre soin, n’hésitant pas à passer nos mots au filtre de lectures, relectures collectives et aussi des conseils avisés de lectrices extérieures au groupe (4).

Trouver un éditeur est toujours une phase délicate pleine d’imprévus, parfois de frustrations dans l’élaboration d’un livre. Notre choix s’est arrêté sur une petite maison d’édition parisienne PETRA. Mais une première publication trop hâtive (pour le salon du livre de Paris 2017) s’est trouvée insatisfaisante et a dû être remaniée et corrigée pour aboutir enfin à une deuxième édition en décembre 2017″.

Couverture du recueil Nénènes porteuses d’enfance

 

  1. Présentez-nous les nénènes de vos nouvelles.

Isabelle Hoarau-Joly : « L’empreinte de la peur et La malédiction montrent des nènènes ambivalentes. Les deux étaient proches des enfants, l’une s’amusait des peurs qu’elle nourrissait, l’autre était dans une déception profonde par le manque de reconnaissance de son travail et de son investissement « .

Céline Huet : « Dans La goutte d’eau, Marcelle est une jeune femme d’aujourd’hui, énergique, sportive, et qui n’est pas faite pour ce métier (une donnée réelle tirée de la réalité), d’ailleurs à la fin elle y renonce (la fiction ayant sur ce point anticipé la réalité). La deuxième nénène de la goutte d’eau – la mère de Marcelle – est une voix, celle de ma vraie mère.

La nénène de La face cachée n’existe que dans mon imaginaire. Nénène Francine était la nénène de Marielle qui s’interroge sur sa vraie mère… »

Monique Mérabet : « La cinquième photo est une réflexion que mène une femme Josie à propos de sa nénène Agathe, à la mort de celle-ci. Et ses souvenirs font resurgir la présence discrète et essentielle de cette femme qui s’est dévouée à élever Josie et sa jumelle au détriment de sa propre fille.

Dans La mèrkal de Saint-Leu, le récit est bâti sur les vacances d’un groupe d’enfants au bord de la mer sous la surveillance d’une nénène Louise qui joue alors le rôle de transmettre les légendes attachées à l’île. Et bien sûr l’ombre de Granmèr Kal plane sur l’histoire… Kalla étant elle-même suivant certaines traditions, une nénène ».

Huguette Payet : « Dans Le revers de la médaille, Dolène Picard, née dans une famille de Petits-Blancs-des-Hauts n’avait jamais quitté le cirque de Cilaos, ne savait ni lire ni écrire, avait toujours aidé sa mère au ménage, à la cuisine et s’était occupée de la fratrie, comme une seconde mère, jusqu’à l’âge de vingt ans. On l’appelait Nénène. Elle en deviendra vraiment une quand un jeune couple du littoral l’embauche, car ils ont besoin d’une nénène pour leur enfant à naître. C’est la métamorphose pour Dolène mais l’imprévu s’en mêle…

Dans Un tête-à-tête inattendu, Andréa Sontano, sortant de chez son coiffeur après son défrisage habituel, croise la propriétaire d’une villa qui relève son courrier. Le temps d’une pause, Andréa s’interroge sur sa négritude et lui raconte ses malheurs. Elle se propose comme nénène pour l’aider à la naissance de son bébé. Andréa reprend espoir d’aller un jour revoir ses filles – parties travailler en France – avec l’argent de son travail ».

Monique Séverin : « Ma première nénène est la rivale de la femme qu’a élevée sa mère, qui lui a volé une part de son enfance et de l’amour maternel. C’est une « Bad nénène », moderne, intelligente, portant sur la société réunionnaise un regard impitoyable.

La seconde, dans Elle la mère, est en rivalité aussi avec la mère de l’enfant dont elle est chargée et ne résistera pas à la possessivité de sa patronne. Non sans une dignité qui force le respect ».

« Ptit baba », dessin de Huguette Payet

 

  1. En quoi vos Nénènes sont-elles porteuses d’enfance ainsi que le dit le titre du recueil ?

Pour Isabelle Hoarau-Joly « Ce sont les nénènes qui élevaient souvent complètement les enfants, avec des relations très proches, une implication dans l’éducation et le « nourrissage » de l’imaginaire de ces enfants. Elles étaient souvent plus proches des enfants que leur mère que les enfants voyaient peu ». « Sans compter que la petite enfance d’un être est inoubliable et que la tendresse d’une femme peut sembler naturelle. Les nénènes peuvent prolonger cet atout jusqu’à la fin de la petite enfance ou beaucoup plus loin encore ! » ajoute Huguette Payet. En effet, d’après Céline Huet, « la nénène s’occupe de l’enfant, le préserve en lui donnant l’essentiel : l’amour ». « Les enfants, elles ne les ont pas portés dans leur ventre mais ils pèsent lourdement sur leur destin, quelle que soit la place qu’ils occupent dans leurs affects » dit Monique Séverin. Finalement, ces mots de Monique Mérabet sur les nénènes résument tout : « leur présence est essentielle ».

 

  1. Plus largement, qu’est-ce que vous avez voulu dire, montrer autour de vos nénènes?

Céline Huet : « J’ai fait entendre les paroles et les difficultés de ces femmes et montré, derrière le sourire, la souffrance, parfois ».

Isabelle Hoarau-Joly : « J’ai voulu montrer leur relation ambivalente avec leurs employeurs et les enfants, elles s’investissent beaucoup, elles s’attendent à de la reconnaissance, à une vraie relation basée sur le respect, attente qui est souvent déçue. Elles se donnent à fond, les enfants deviennent parfois les enfants qu’elles préfèrent aux leurs. Elles font partie de toute l’histoire de la famille et selon le maillage qui a été fait, elles vont réagir ».

Huguette Payet : « J’ai parlé du Nord, du Sud et du Centre de l’île ; du français et du créole… Une de mes nénènes est blanche et l’autre noire. Notre histoire d’esclavage est sous-jacente. La future patronne d’Andréa me donne l’occasion de privilégier la discussion et l’ouverture, plutôt que la rancune. Dans Le revers de la médaille, j’ai voulu montrer le courage de Dolène qui affronte l’inconnu et le besoin de l’instruction. Mais dans les deux cas, j’ai souligné l’importance du droit au travail de la femme ».

Monique Mérabet : « J’ai capté une époque (les années 1950) avec ses spécificités réunionnaises, ses travers, ses préjugés, et surtout ses non-dits : l’histoire d’Agathe pose le problème de la perception des couleurs de peau dans les mentalités réunionnaises. »

Monique Séverin : « J’ai voulu casser l’image de la « bonne » nénène, celle dont on se souvient avec émotion. J’ai tenté de donner la parole à des femmes-sans-langue, une parole empreinte de réunionnité, dans Bad nénène surtout. J’ai travaillé l’écriture en maillant créole et français pour laisser sa place à l’âme réunionnaise. Les tensions à l’œuvre dans une société qui peine à se définir hantent les deux nouvelles ; aliénation, relation dominant-dominé ; condition féminine. Dans Elle, la mère, c’est la « névrose » qui peut se développer autour de la maternité que j’ai voulu approcher ».

 

« Nénène Andréa », dessin de Huguette Payet

  1. Dans quelle mesure vos nouvelles puisent-elles dans votre vécu, votre imaginaire et votre fantaisie ?

« Un fils de famille qui fait un enfant à la « bonne », je n’ai pas eu à chercher loin ! La jalousie de Maria dans Elle, la mère n’est pas loin de celle que j’ai ressentie en confiant mes enfants à une autre femme, y compris à ma propre mère ! » Ces propos de Monique Séverin posent des interactions explicitées ailleurs. « Mes nouvelles sont basées sur du vécu mais j’y ai aussi apporté mon imaginaire » avance Isabelle Hoarau-Joly quand Huguette Payet souligne que ses « deux nénènes sont volontairement des femmes tout à fait différentes » et que Monique Mérabet confie : « Mes deux histoires n’ont rien d’autobiographique mais sont remplies de tout ce que mon enfance a capté de l’ambiance des années 1950 ».

Pour sa part, Céline Huet, dévoile ainsi la génèse de ses personnages : « Personnellement, je n’ai pas connu de nénènes, ni vécu avec ou entourée de nénènes. Du coup pour écrire, j’ai demandé à Marcelle – la nénène qui a inspiré La goutte d’eau – de me parler de son métier mais je ne raconte pas son histoire pour autant. J’ai essayé de garder son humour, sa façon de parler et de voir les choses. Et pendant que j’essayais de fabriquer mon histoire, me sont revenues les paroles de ma mère qui, elle, lorsqu’elle avait 12 ans, suite au décès de son père, s’est occupée des enfants de gens riches sans être rémunérée, mais elle avait à manger. Plus tard, elle a travaillé comme bonne et est partie suite à une goutte d’eau qui a fait déborder un vase. Donc, si dans ma nouvelle, les situations, le contexte sont fictifs, j’ai utilisé la réalité et beaucoup d’imagination. La face cachée est aussi une fiction, mais je m’appuie pour écrire sur des souvenirs de ma grand-mère et de Tanambo d’où je viens. »

 

  1. Qu’est-ce qui vous a paru intéressant dans le fait d’écrire sur le même sujet ?

« Le même sujet m’a semblé intéressant, car il a offert une palette de possibles plus grande » dit Huguette Payet quand Monique Séverin souligne que « nos imaginaires, nos perceptions et nos différences pouvaient aboutir à une « re-présentation », globale mais nuancée, d’un aspect de la réalité réunionnaise. » Pour Céline Huet ce sujet « a permis de mettre en lumière l’existence, les difficultés et l’univers de femmes qui ont un rôle essentiel, celui de s’occuper des enfants d’autres femmes et de les libérer pour qu’elles puissent par exemple exercer un métier ». « L’intérêt était de montrer l’importance des nénènes dans le quotidien au XXème, les influences et échanges entre les différentes strates sociales, ce qui créait un maillage qui manque aujourd’hui à notre société » selon Isabelle Hoarau-Joly.

« Écrire sur un sujet commun me semble enrichissant et stimulant – avance Monique Mérabet – puisqu’il nous oblige à puiser dans notre moi profond et à le confronter à celui des autres. Chacune des cinq auteures a participé à d’autres expériences collectives mais je crois que celle-ci nous tient particulièrement à cœur puisque nous l’avons mise en place à cinq et que nous continuons aujourd’hui à en assurer la diffusion avec grand plaisir. »

 

  1. Le mot de la fin ?

« Ecrire sur un sujet que la plupart ont vécu, parler de la mémoire, de l’enfance, d’un passé révolu… c’était très motivant » dit Isabelle Hoarau-Joly. Pour sa part, Monique Séverin confie : « Je ne suis pas sortie indemne d’une aventure que je suis bien aise d’avoir vécue ! Mais sort-on indemne d’une entreprise où l’on doit se colleter avec l’écriture mais aussi avec d’autres femmes, vivantes et de papier ? » Après Monique Mérabet « heureuse que nous ayons pu mener à bien cette expérience d’écriture à plusieurs voix », c’est Céline Huet qui dit « merci aux quatre autres auteures d’avoir tenu bon jusqu’à la fin pour faire entendre la voix de nos nénènes. » Et retrouver avec elles l’image chère à Huguette Payet du « Ptit baba dans les bras de sa nénène ».

 

Avec nos remerciements et ceux de dpr974 aux auteures de Nénènes porteuses d’enfance qui nous ont ici confié leur parole.

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Elles ont écrit l’une ou l’autre de la poésie, des haïkus, du théâtre, des romans, nouvelles, contes, dictionnaires et lexiques « créole/français » et interviennent dans diverses manifestations culturelles.
  2. L’introduction de cet article reprend des éléments de la 4ème de couverture rédigée par Marie-Claude David Fontaine. Quant à l’article lui-même, à l’exception de brèves articulations assurées par la rédactrice, il donne exclusivement la parole aux auteures.
  3. Entretien avec Laurence Macé qui a écrit par ailleurs l’Avant-propos du recueil de nouvelles.
  4. Blandine Berne et Marie-Claude David Fontaine.

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 M. G, la souffrance linguistique, vous connaissez ? J’ai vu des adultes pleurer au simple souvenir de ce qu’ils ont vécu à l’école. Ils y étaient arrivés avec la seule langue qu’ils aient apprise dans leur famille, une famille qui était capable de vivre, de communiquer, de traiter toutes les affaires de sa vie avec le créole , ce créole même que les méprisants disent n’être pas une langue. Et voilà qu’arrivé à l’école, dès qu’il commence à s’exprimer, José T, on lui intime de parler « bien ». Il découvre tout d’un coup, à six ans, qu’il parle « mal » , que sa maman parle « mal », et son papa, et ses frères et sœurs, et ses voisins, et le chinois de la boutique, et les bazardiers , et le facteur…

À  six ans il découvre qu‘il y a deux mondes : le monde bien et le monde mal. Lui, tout son univers est le monde mal. La seule langue qu’il sache parler, l’école, institution de la République, lui déclare qu’elle est classée « mal ». À six ans il a bien compris. Il n’a plus parlé…Comment aurait-il parlé ? Toute sa vie, familiale, professionnelle en a été marquée. Jusqu’à aujourd’hui c’est un timide, un introverti, mon ami José. Et combien comme lui, comme cette femme que j’ai vue encore, pas plus tard qu’au mois de juillet à La Plaine des Grègues : devant 120 personnes, elle s’est levée pour témoigner de sa scolarité humiliée ; elle en avait des sanglots dans la voix, elle a encore pleuré, mais de joie, à l’idée qu’aujourd’hui l’Éducation nationale, offre à des enfants de La Réunion, encore en trop petit nombre, les possibilités ouvertes par les classes bilingues et les classes Langue et Culture Réunionnaises (LCR).

À La Plaine des Cafres, j’ai assisté à l’assemblée générale de la structure semi-coopérative. Tous les professionnels paysans ne parlaient que créole. La brochette de notables qui se trouvait sur l’estrade parlait français. Quand un paysan avait quelque chose à dire – cela concernait forcément son métier, son gagne-pain, sa vie – il prenait son courage à deux mains et s’exprimait dans la seule langue qu’il connaissait. Après tous les discours qu’on venait d’entendre en français, cela détonait tellement que cela soulevait un rire, puis un autre, venu de ceux-là même qui ne parlaient que créole, jusqu’à ce que bientôt tout le monde rie, y compris les notables, y compris le malheureux qui, rouge de confusion, se rasseyait. Et plus aucun paysan ne parlait. Et ceci, assemblée après assemblée, année après année. Et la brochette prenait les décisions sans qu’aucun des intéressés n’ait pu dire son mot, alors que c’était leur destin qui était en jeu, que ce sont eux qui se levaient à 4 heures du matin, par zéro degré, sans électricité alors…

Des linguistes du monde entier se sont penchés sur les créoles, français, anglais, espagnol, néerlandais, et appellent les créoles :  des « langues » pour des raisons scientifiques évidemment. Le créole de La Réunion est répertorié par l’Unesco comme langue… Mais j’ai vu beaucoup de ceux qui tirent toute leur estime de soi, d’avoir été, eux, capables de maîtriser le français : ils considéreraient comme une déchéance personnelle l’éventualité que le créole ait le même statut que le français, parce qu’alors s’évanouirait le seul motif de leur sentiment de supériorité, maîtriser la langue qui donne le pouvoir… Êtes-vous de ceux-là Mr G ? Où va-t-on, mon pauvre monsieur, si le statut de langue – scientifiquement indéniable – étant institutionnellement reconnu au créole, dès lors, tous ceux qui le parlent, du jour au lendemain devenaient les égaux de ceux qui le parlent aussi, ou qui ne parlent que le français ? Oui, je suis d’accord avec vous : sale coup pour tous les gens bien, « Bien » parce qu’ils parlent français.

Si tous ceux qui s’expriment en créole, d’un coup, devenaient, eux aussi des « gens bien » !

 

Emmanuel Miguet.

Notes :

1)  Il y a quelque temps, paraissait dans les quotidiens de La Réunion, cette lettre destinée à Mr. G., anti-créole notoire.  Dpr974 a estimé qu’il n’était pas nécessaire de le désigner sous son nom complet, car ce Mr G est l’archétype de tous les Mr G. de La Réunion et d’ailleurs. Nos lecteurs en connaissent quelques uns.

2)  Pour ceux que la question des langues créoles intéresse, nous recommandons vivement la lecture de l’article de l’Express du 7/O2/2018, intitulé « L’hypocrisie de Macron » signé de Michel Feltin-Palas.

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