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Archive for the ‘coup de coeur’ Category


Didine était dans sa prime jeunesse l’Ernestine d’Ernest, son père, avant de devenir

Didine Flavonien, depuis son mariage, il y a bien 55 ans de cela !

Son mari, le vieux Flavonien (soixante-quinze ans, bientôt soixante-seize) chantait les cantiques, entonnait les Psaumes, tous les dimanches à l’église ; s’entraînait en outre chez lui, tous les jours que Dieu donne, pour la grand’messe. Et ne voilà-t-il pas que le vieux Flavonien se met un beau jour, un jour maudit, à être pris de folie furieuse :

« L’archange Gabriel m’est apparu !… »

Mais attention ! Le bougre n’affirmait pas cela en communion avec le Bon Dieu, sous la protection de l’archange Gabriel. Il le disait avec l’écume de rage à la bouche. Les yeux injectés de sang. De la main gauche, saisissant Didine par la chevelure, il la force à s’agenouiller sur le sol. De la main droite il tient le sabre à cannes levé, ce sabre qui coupe comme un rasoir !  

 

De la main droite il tient le sabre levé… (Illustr. Huguette Payet.)

 

« L’archange Gabriel m’est apparu ! Il m’a mis en garde : elle se fout de toi ! Elle danse et te pisse sur la tête !…

– Ah ! Vonien !

– Il a ajouté aussi : «  et tu n’as pas qu’une paire de cornes. Tu portes toutes les cornes de tous les cerfs de la Roche-Écrite ! (1) Ton cornage pend jusqu’au bas de ton dos. Il te déchire le kaneson ! (2) On te voit la raie ! »

– Je te jure Vonien !

– Ne jure pas : une pécheresse ne jure pas ! Une Marie-Madeleine ne jure pas ! Avoue plutôt !

– Avouer quoi ? Je n’ai pas…

– Julot ! Julot ! C’est Julot, ton garçon de cour !

– Qu‘est-ce que tu vas chercher là ?

– L’archange Gabriel ! Tu oses déparler de l’archange Gabriel ! Avoue, sinon je te hache, je te tranche, je te découpe ! Je jette ta chouchoute (3) et autres parties impures à la ravine ! Je les donne à manger aux cochons ! »

Et Didine est obligée d’avouer ! Soixante-dix ans sur sa tête ! Fidèle depuis toujours ! Dévouée comme pas deux ! Acceptant sacrifice après sacrifice, … avec de temps à autre un petit plaisir : Vonien et elle n’ont pas passé tout leur temps à prier ensemble, quand même ! « Mon petit cabri massalé, mon cari de bichiques, mon petit rougail saucisses, Ma Didine ! » Ce « petit nom gâté »  lui est resté depuis  que Vonien l’a laissé s’échapper devant témoins. Mais « Ma Didine !  Laisse moi t’embrasser là où c’est doux », c’était valable hier encore, malgré ses soixante-quinze ans. Et aujourd’hui : « Tu vas avouer ! »

Et Didine, la lame du sabre sur la nuque, est bien obligée d’avouer ! Oui à ceci, oui à cela. Il faut avouer tout ce que son homme invente,  tout ce qu’il s’imagine. Tout et davantage encore !

 

Quand Didine a tout avoué, lui, l’homme au grand cœur, magnanime, pardonne :

  • «  Relève-toi femme, Relève-toi ! Tu as fauté, mais comme tu le regrettes, le Bon Dieu et moi, nous n’en tiendrons pas compte dans le carnet de tes péchés » (4).…

Le vieux Vonien et ses visions toujours renouvelées, son archange Gabriel, les prétendues infidélités de Didine, ont fait longtemps subir le martyre à sa femme.

Mais la « fête-chinois » (5) ne se célèbre pas tous les jours que Dieu donne… Un jour Didine se retrouva dans le vieux confessionnal devant le vieux curé aux idées modernes qui depuis deux ans dirigeait la paroisse autrement :

  • « Mon père, je m’accuse d’avoir eu de vilaines pensées… Des pensées de… (Gros sanglots … ). Je n’en peux plus, mon Père.
  • Le désespoir n’est pas un péché, ma fille… Je ne suis pas curieux, mais…
  • Il est devenu fou, mon Père… De temps à autre il lui prend une crise…Il se saisit de son sabre… Et je deviens folle à mon tour. Je deviens folle, folle ! »

 

…Une petite procession se présenta devant le barreau de Vonien…(Illustr. Huguette Payet).

Le lendemain après-midi, aux alentours d’une heure, se présenta une petite procession devant le barreau (6) de Vonien :

« Pé romiasse, écoulasse, écoulorome… » (7)

Oui, en latin – et pourtant cela faisait bel âge et beau temps que l’on ne parlait plus ce langage du temps jadis dans la paroisse ! Le curé, chasuble flamboyante, surplis d’argent, étole d’or, s’avance en premier :

« Pé romiasse, ékoulasse, écoulorome… »

Juste derrière, un peu sur le côté, «  Gadang, gadang. Gadang gadang ! »… L’encensoir voltige dans les mains de Sœur Anita, une jeune sœur qui adore jouer à la ronde avec les enfants… Elle aussi chante, à gorge déployée.

À l’arrière, le seau d’eau – bénite (en fait de l’eau prise au canal)  est porté par Sœur Angèle, une vieille dame qui a élevé quatre enfants et profite qu’ils soient grands et que son mari soit décédé, pour devenir bonne sœur…Sœur Angèle ne chante pas, sa bouche est fermée, à double tour : elle a l’air sérieux de quelqu’un qui porte l’extrême-onction au Pape.

La petite procession franchit le barreau : « Pé romiasse,  écoulasse, écoulorome…Gadang gadang, gadang gadang !… »

Elle s’avance dans l’allée : «  Ete unam, sanctam, catholicam…Gadang gadang !… »

Elle fait le tour de la maison, va vers le pied de Badamier sous lequel Vonien fait la sieste…Qu’il fait bon sous le pied de badamier ! Le feuillage en forme de parasol protège bien du soleil, une brise légère rafraîchit  pour de bon le dormeur. Vonien en profite : le léger souffle de brise fait déjà tomber les feuilles d’or et d’argent semblables aux habits du prêtre. Dans huit jours ce sera fini. 

Vonien dort paisiblement : ce n’est pas un chant en latin – il a toujours été un peu dur d’oreille –  qui le réveillera. Mais c’est « Aspèrzésse mé…Gadang gadang ! » la pluie d’eau –  prétendument bénite –  qui interrompt brutalement son sommeil, qui le fait tomber à bas de son fauteuil pliant. Le bonhomme en reste saisi : il n’arrive même plus à bégayer.

« Parle, si tu es l’archange Gabriel ! »

L’archange ne pipe mot.

« … Tu n’es pas l’archange Gabriel !…Tu es donc le Diable ! Seigneur Dieu, si c’est le Diable, fais-nous un signe !… »

Une petite feuille d’or et d’argent, flamboyante, se détache de l’arbre, plane en tournoyant, descend en douceur…

C’est le signe ! Le signe ! Merci mon Dieu !

Ne racontons pas tout ce qui s’ensuivit… ou alors juste la conclusion ?

On avait fini de chasser le diable qui possédait Vonien ; on lui avait interdit (même sous l’emprise du démon, et sous peine d’excommunication) de prendre en mains un sabre ou un fusil ; on avait déjà tourné le dos pour rebrousser chemin quand la vieille Sœur Angèle s’était écriée :

– « Il revient ! Il est là ! Il n’est pas vraiment parti ! »

Et de poser le seau par terre, de prendre le manche du râteau, appuyé sur le tronc du badamier. Et bababanm, bababanm ! De réduire à néant le diable qui habitait dans l’âme de Vonien, de battre le diable de toute son énergie : bababanm, bababanm !

Et voilà Sœur Anita qui entre dans la ronde avec l’encensoir : un vrai boucanage d’encens ! Le Père s’empare du seau, du goupillon : un vrai déluge d’eau bénite. Soeur Angèle met alors le bâton dans les mains de Didine :

  • « Ma fille, c’est vous surtout qui devez chasser le diable, sinon… »

Et Didine est alors passée à l’action. Elle a cogné le Diable d’importance, l’a battu comme on bat le maïs. Elle a fait le maximum pour faire sortir le Diable de Vonien. Et le Diable de crier, de gueuler, de se débattre, de supplier. En vain. Il a eu droit à sa raclée. Et tant qu’il n’est pas tombé à genoux sur le sol, il a eu sa correction.

Jusqu’à ce jour Le Diable n’est pas revenu. Vonien ne touche plus au sabre. Il aime sa Didine et la respecte ! Parfois, en cachette, ma sœur Angèle en rit encore…

 

Axel Gauvin

(Traduit du créole réunionnais par Dpr974)

Notes :

  1. La Roche-écrite, lieu touristique des Hauts de Saint-Denis où la bonne société dionysienne se livrait naguère à son passe-temps favori : la chasse aux cerfs.
  2. Kaneson : variante créole de « caleçon».
  3. En créole réunionnais : sexe féminin.
  4. En français on tient ses comptes sur un cahier ; à La Réunion plus modestement on avait un « carnet de boutique » chez l’épicier chinois. Pourquoi alors ne pas imaginer un carnet où seraient notés les péchés des chrétiens ?
  5. A La Réunion les Réunionnais d’origine chinoise fêtent entre autres le Nouvel An chinois, la fête de la lune, la fête du Double-dix, celle de Guan-Di etc…mais tout ceci n’a qu’un temps… Il faut rapidement passer au travail, aux choses moins réjouissantes. D’où l’expression créole : « Pas tous les jours la fête-chinois ! »
  6. Le barreau (créole) : le portail.
  7. Version créolisée de la messe en latin.

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Parmi « Les Introuvables de l’Océan Indien »

 

En 1887 La Réunion reçevait la visite d’un être un peu mystérieux, un dénommé Pooka, collaborateur du Journal de Maurice. Derrière ce nom d’emprunt se cachait en fait Alphonse Gaud, un tout jeune franco-mauricien (Il n’avait alors que 24 ans) qui entamait un séjour de six mois dans notre île. Ses articles envoyés à son journal, à Port-louis, seront rassemblés par la suite en un recueil intitulé : «  Choses de Bourbon. » et signé de son pseudonyme. Ce nom, Pooka, il ne l’a pas choisi par hasard. Il renvoie au « Puck, sorte de Farfadet, de lutin malin, espiègle et un tantinet rebelle qui joue des tours aux voyageurs, se transforme sans cesse et effraie les jeunes filles » (C.f Wikipédia)) …

Que Pooka soit espiègle et doué d’humour, il suffit de lire ses écrits pour s’en convaincre : dans une préface aux « Choses de Bourbon », préface qui n’en est pas une, (Pooka dixit), il parle en ces termes de son portrait réalisé par son ami Boucherat, reproduit en première de couverture : « J’informe mes nombreux lecteurs et mes plus nombreuses lectrices que la ressemblance est frappante, sauf sur un point de détail : l’original est plus beau que le portrait, tout embelli que soit le portrait ».

Portrait de Pooka (1ère de couverture)

Pooka, loin d’effrayer les jeunes filles comme le ferait un Puck, cherche la proximité de la gent féminine et étudie de près ce qui fait le charme des jeunes Bourbonnaises. La description scientifique ou plutôt lyrique commence ainsi : «  Svelte et fine, avec une grâce balancée dans la marche, une grâce faite de nonchalance et de précoce lassitude et qui se berce elle-même comme une onde mouvante en un rythme cadencé, sans cesse renaissant… » Le lecteur intéressé par la merveille en question se reportera avantageusement aux pages 159-160 du livre. Pooka prend cependant bien soin de ne pas déplaire à ses compatriotes mauriciennes et se garde de trancher en faveur des unes ou des autres pour ne pas s’aliéner leur bienveillance.

Ce serait cependant un peu court de ne voir en lui qu’un amuseur, qu’un plaisantin, qu’un être superficiel : il est également journaliste, conseiller privé du gouverneur John Pope Hennessy et veut connaître l’île Bourbon et ses habitants, leurs mœurs, leur vie politique et littéraire, leur situation économique. Pour lui les deux grandes Mascareignes sont réellement des îles sœurs (2) et il s’efforcera, au fil de ses écrits, de comparer les deux îles, fera valoir en quoi l’une est supérieure à l’autre et vice-versa et ce que l’une peut en conséquence emprunter à l’autre.

L’auteur s’intéresse également à la vie éducative et littéraire de La Réunion. Il aime les auteurs réunionnais Lacaussade et Leconte de Lisle, fait une place à la chanson créole, cite in extenso la « Çanson pa Félis» ou « Nounoutte à cause», tente une analyse comparée du « patois » de La Réunion et de celui de l’île Maurice qui ferait aujourd’hui sourire les linguistes d’ici ou d’ailleurs…

Il se préoccupe sérieusement des questions éducatives jusqu’à assister à de multiples distributions des prix (dont une nous aurait bien suffi) et il rend compte des discours officiels et du comportement des lauréats et de leurs familles…À plusieurs reprises il rend hommage aux congrégations qui se dévouent à la chose éducative et plaide leur cause à une époque où, à La Réunion, les lois laïques commencent à entrer dans la réalité.  « Les Frères ont plusieurs établissements à La Réunion. Ils sont généralement très florissants. Échapperont-ils cependant à la haine des briseurs de crucifix et des crocheteurs de couvents ? That is the question…Le gouvernement de la métropole qui n’admet peut-être pas même l’existence de la déesse Raison, avait adopté cette loi attentatoire aux vœux de trente millions de catholiques, et le Conseil Général de Saint-Denis a cru devoir marcher sur les traces des républicains de France. Aujourd’hui les Frères ne sont plus que tolérés…Un jour ou l’autre les instituteurs religieux recevront leur congé. » (P.54)Il tombe sous le sens que Pooka verrait d’un bon œil leur venue à Maurice. Il souhaite de toute façon que l’éducation se développe dans son île, propose d’y créer un Collège supplémentaire et plaide en faveur de l’éducation des jeunes filles, qui a, selon lui, un temps de retard à Maurice par rapport à La Réunion.

Dans son désir de mieux comprendre le fonctionnement, économique et politique de la Réunion, il assiste à une séance du Conseil Général où le Gouverneur Richaud fait des propositions concernant une méthode plus rationnelle de création ou de suppression de postes, afin de tenir le moins de compte possible des amitiés ou des liens de parenté de chacun. Ce qu’il approuve. De même il applaudit des deux mains quand le gouverneur plaide pour la diversification des cultures et la modernisation des techniques (emploi plus fréquent de la charrue) ; il verrait avec intérêt le développement de cette politique dans son île natale. Mais il ne se contente pas de discours, il va sur le terrain afin de visiter Sucreries, distilleries et même une féculerie. Si les Sucreries mauriciennes sont plus modernes que les réunionnaises, à l’exception de deux d’entre elles qui peuvent soutenir la comparaison, il fait l’éloge de la féculerie du Colosse et de ses produits. Emporté par l’enthousiasme, il déclare au propriétaire de l’usine « J’aurais préféré voir votre féculerie s’élever dans mon pays, plutôt que dans le vôtre. Mais en attendant qu’il s’en élève une, il faut bien que je dise la vérité : vos produits sont admirables et je ne manquerai pas de le déclarer tout haut à Maurice. » Là-dessus Le propriétaire de l’usine lui donne un sac de tapioca et lui indique la manière idéale de le préparer : « J’ai suivi le conseil. À Bourbon et à Maurice, j’ai goûté du tapioca du Colosse : il est délicieux et je le recommande à mes compatriotes.…Et pour terminer, puisque nous n’avons pas ici de féculerie, montrons-nous bons frères, et donnons la préférence aux produits de l’île-Sœur. M.Rouzaud (le propriétaire) sera content, et moi aussi, car la prochaine fois que j’irai à Bourbon, il me donnera un autre sac de tapioca pour me remercier d’avoir dit de sa marchandise tout le bien qu’elle mérite. » 

La vision politique de Pooka

De temps en temps, Pooka, le lutin, laisse percer plus que le bout de l’oreille et se lance dans des prises de position qu’en Réunionnais du 21ème siècle nous avons, pour le moins, du mal à suivre : on ne peut passer sous silence son jugement définitif sur le suffrage universel, « arme terrible » dans les mains des gens du peuple ; il ne cache pas non plus son aversion pour les lois laïques. Son opinion à l’égard des Indiens du Goudjérat et des Chinois n’est pas exempte de xénophobie, sentiment partagé naguère par nombre de Réunionnais aisés qui se sentaient en concurrence avec eux…

Il nous faut enfin faire une place spéciale au dernier chapitre du recueil où il parle, à mots à peine couverts (3), de l’aspiration des Mauriciens et de la sienne propre : « Nous avez-vous entendus, Bourbonnais, pousser ce cri du plus profond du cœur : Maurice aux Mauriciens ! Ce cri résume toutes nos souffrances. »Il semble assez évident, à la lecture du contexte, qu’il rêve d’un avenir où les Mauriciens de son origine et de sa culture dirigeraient le pays… l’avenir qui s’est rapidement mué en passé, en a décidé autrement.

Par contre le cri de certains Réunionnais qui réclament parfois : La Réunion aux Bourbonnais ! lui paraît être une erreur impardonnable et il avance les arguments suivants : « Vous avez une mère qui vous protège et vous aime et vous ouvre tout grand ses bras. Sous le soleil de votre pays, la place vous est large ; vous trouvez des postes lucratifs et honorables ; ailleurs, sur toute l’étendue du territoire français, vous êtes accueillis comme des frères. »…Il y aurait dans ce qui précède matière à réflexion sur l’évolution de nos îles-Sœurs au cours du 20ème siècle et leur situation d’aujourd’hui !

En manière de conclusion

On quitte, comme à regret, ce recueil de chroniques qui nous éclairent sur nos îles à la fin du 19ème siècle. D’une part parce qu’elles sont alertes, vivantes, souvent spirituelles et fort bien écrites. Qu’on se remémore en particulier certaines séquences concernant le débarquement agité au pont du Barachois, la rencontre en fanfare de la jeunesse dorée au Jardin Colonial, la découverte enthousiaste du Bernica (4), l’ascension du Piton des Neiges où après avoir souffert le martyre, l’auteur domine un panorama à couper le souffle.

 

Qu’en est-il advenu aujourd’hui?

 

Et puis qu’il est bon, de temps à autre, de redécouvrir son pays, son île, avec le regard neuf du visiteur, surtout quand celui-ci est enthousiaste…Car même quand Pooka jette un regard critique sur La Réunion, c’est un regard amical : il nous dit nos vérités, mais il y va de notre intérêt bien compris : si l’on ne rénove pas la station thermale d’Hell-bourg en 1888, on risque fort la désaffection des touristes dont de nombreux Mauriciens.

Pooka compare souvent nos deux îles et met en avant le fait que Maurice dispose de davantage de possibilités économiques que La Réunion, mais il regrette que la course en avant vers le profit n’ait pas été sans conséquence sur la mentalité mauricienne. « L’intérêt matériel a tout dominé » déplore–t -il… Il trace de La Réunion un portrait idyllique, fait de cordialité, de fraternité, d’hospitalité. Il nous semble dans cette affaire bien dur à l’égard des Mauriciens et l’on peut, par contre, se demander s’il ne nourrit pas quelques illusions sur les Réunionnais…

Alphonse Gaud dit Pooka (1864-1896) est mort bien jeune. C’était un journaliste, un écrivain plein de promesses. En refermant son livre on a quelque part le sentiment d’avoir perdu un ami.

 

Robert Gauvin.

 

Notes :

  • Nous sommes particulièrement redevables au dynamisme du Président de l’Académie de La Réunion A-M. Vauthier et aux Éditions Orphie de la réédition de cet ouvrage rarissime, précieux pour la connaissance de la société réunionnaise à la fin du 19ème siècle.
  • L’on est bien loin du style dithyrambique de Marius et Ary Leblond qui dans « Les Îles Sœurs ou Le Paradis retrouvé »  n’arrêtent pas d’employer superlatifs, hyperboles et comparaisons avec la Grèce antique.
  • Pooka n’est pas tout à fait libre d’exprimer sa pensée, étant donné qu’il est Conseiller privé du Gouverneur anglais de Maurice, Sir John Pope Hennessy. Ah, le fameux devoir de réserve !
  • Pooka affirme que ce site est « une merveille de la nature ». D’autres artistes ont également magnifié le Bernica ; qu’on pense aux écrivains George Sand (dans Indiana) et Leconte de Lisle (dans ses « Poèmes Barbares »), ou encore au peintre Ménardeau dont un tableau orne la Salle des mariages de l’hôtel de ville de Saint-Denis. Où donc est passé le Bernica ? Qu’est-il advenu de lui ?

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Ecoutons Charlesia Alexis chanter Pei Natal car le propos reste d’actualité quand les témoins de la tragique histoire des Chagos disparaissent progressivement. Ainsi en est-il de Charlesia, née en 1934 à Diego Garcia, installée contre son gré à Maurice en 1967 et décédée à Crawley, en Grande-Bretagne en 2012.

C’est cette chanteuse et cette chanson emblématique de la souffrance et du combat des Chagossiens que nous suivrons à travers une mise en perspective et une lecture sélective du roman Le silence des Chagos de Shenaz Patel (1), paru en 2005.

Charlesia Alexis : une grande figure de femme par sa détermination à chanter les Chagos et à dénoncer, avec ses compatriotes, la spoliation insoutenable dont ont été victimes les Chagossiens expulsés de leurs îles de 1967 à 1973. Par traîtrise. En effet, Les Chagos, laissées pour compte de l’histoire de la guerre froide et de l’Indépendance de Maurice (en 1968), restèrent sous tutelle britannique et furent cédées en bail aux USA qui établirent à Diego Garcia la plus grosse base militaire américaine pour la défense du monde depuis l’Océan Indien. Voilà donc 50 ans que les Chagossiens ont été expulsés des îles Diego Garcia, Salomon et Peros Banhos et déportés à Maurice pour la plupart ou aux Seychelles (2).

 

Couverture du livre Le Silence des Chagos de Shenaz Patel, ed. de L'Olivier, Le Seuil, 2005

Couverture du livre Le Silence des Chagos de Shenaz Patel, ed. de L’Olivier, Le Seuil, 2005

 

C’est la voix des Chagossiens que nous donne à entendre Chenaz Patel, journaliste et romancière mauricienne dans Le Silence des Chagos. Et en particulier celle de Charlesia qui, dit-elle, « en apprenant que j’écrivais des romans, m’avait fait promettre qu’un jour, je raconterais aussi son histoire à elle » (3). Par sa dédicace, l’auteure rend hommage « A Charlesia, Raymonde et Désiré, qui m’ont confié leur histoire [et à] tous les Chagossiens, déracinés et déportés de leur île, au profit du « monde libre » ». Cependant, si pour déchirer le silence entretenu par les gouvernements sur le malheur des Chagossiens, elle s’appuie sur leur témoignage, la journaliste fait œuvre de romancière par le traitement des personnages essentiels et relais de parole, par le dispositif romanesque et par l’écriture. Son récit, dont l’unité se construit autour de Charlésia, se place dès les premiers pages sous le signe de Pei Natal et peut se lire comme une forme d’ample modulation de cette composition nourrie de la tradition mais « composée et chantée par les Chagossiens en exil à Maurice« .

Voici le premier couplet de cette chanson, tel qu’il apparaît dans le roman. Tel qu’on peut l’entendre sur le CD Charlesia, La voix des Chagos (4) enregistré en 2004 par le Pôle des Musiques Actuelles de La Réunion ou au final du film Stealing a Nation de John Pilger.

Létan mo ti viv dan Diégo / Quand je vivais à Diégo

Mo ti kouma payanké dan lézer / J’étais comme un paille-en-queue dans les cieux

Dépi mo apé viv dan Moris / Depuis que je vis à Maurice

Mo amenn lavi kotomidor / Je mène une vie de bâton de chaise

Voilà qui oppose vivement les espaces/temps et les modes de vie développés dans le roman.

A Maurice, les Chagossiens vivent péniblement dans les quartiers misérables de Port Louis. Qu’il s’agisse des premiers exilés de 1967 telle Charlesia, des derniers débarqués du Nordvaer en 1973 après une rapide évacuation manu militari, ou de leurs descendants dans les années 90 sur lesquelles s’achève le livre. Ils mènent une vie de gens de peu en manque d’argent, de subalternes, « d’ilois » mal intégrés à la Nation mauricienne. Eprouvés dans leur dignité et leur identité, ils souffrent et vivent dans le souvenir des Chagos.

 

Jaquette du CD Charlesia, la voix des Chagos, P.R.M.A de La Réunion, 2004(4)

Jaquette du CD Charlesia, la voix des Chagos, P.R.M.A de La Réunion, 2004(4)

 

« Quand j’étais à Diego, j’étais comme un paille en queue dans le ciel » chante Charlesia. En effet, les Chagossiens se sentaient bien dans leurs îles. Ils y menaient une vie proche d’une nature généreuse en poissons, rythmée par le travail aux cocoteraies, par le passage des bateaux de ravitaillement pour les produits de première nécessité comme le riz, et par les ségas du samedi. Une vie simple, paisible, avec ses joies et menus plaisirs.

Si cette représentation de la vie chagossienne peut sembler avoir quelque chose d’un âge d’or, si les rapports de dépendance économique et de sujétion à un Administrateur de cette population en grande partie descendante d’esclaves malgaches et mozambicains puis engagés venus d’Inde travaillant pour le compte de la Chagos-Agaléga Corporation sont seulement esquissés dans le texte, c’est aussi que la tragédie du déracinement brutal a laissé des blessures profondes. D’où cette nostalgie dont la romancière se fait porte-parole, ce ton de « la souvenance » plus douloureuse que le souvenir, voire l’idéalisation possible d’une réalité « enjolivée » peut-être, se demande Désiré, représentant de la première génération de Chagossiens nés dans l’exil. Celle évoquée avec tendresse et inquiétude à la fin de Pei natal :

Sagrin mo éna dan léker / Mon coeur est plein de chagrin

Get mo piti ki pé lévé / Voyez mon enfant qui grandit

Get piti ki apé lévé / Voyez les enfants qui grandissent

Pa kone péi natal so mama / Sans connaître le pays natal de leur mère

 

Il y a 50 ans les Chagossiens étaient expulsés de leur pays natal.

Il y a 50 ans les Chagossiens étaient expulsés de leur pays natal.

 

De cette vie simple et fraternelle, le roman souligne le goût pour les ségas du samedi soir qui faisaient exploser les tambours et entendre la voix de Charlesia. En accordant une place appréciable aux pratiques musicales traditionnelles des Chagos, Shenaz Patel révèle un monde, un mode d’être au monde et des parentés avec les sociétés créoles de l’Océan Indien, par le peuplement, l’usage du créole, le rythme trépignant du séga (4) et des tambours auxquels un hommage est rendu à travers Bat ou tambour, Nezim (…) Wiyem alé.

Le roman contribue donc à témoigner d’un patrimoine menacé par la disparition d’un mode de vie. Cependant, avec l’évocation du makalapo au son prémonitoire et la reprise du séga La zirodo, chanté par Charlesia avant son départ, Shenaz Patel renforce la dimension littéraire de son œuvre. Comme le jeune homme de la chanson, abandonné à son sort par le Capitaine La Giraudeau, Charlesia, venue à Maurice pour faire soigner son mari malade, ne pourra regagner Diego car il n’y a plus de bateau-retour. La détresse et le poids de malheur qui l’accablent sont alors placés avec pudeur dans les mots repris de la chanson.

Pour les Chagossiens, la prise de conscience de la tragédie se fera de manière progressive alors que le dispositif romanesque est lui plus lourd de signes donnés en surplomb par la romancière. D’où l’écriture de ce texte qui s’ouvre et se ferme par une mise en perspective de l’Indépendance mauricienne et du drame des Chagos. Et la douloureuse prosopopée du Nordvaer, ce bateau qui se charge des souffrances de ceux qu’il a transportés. Finalement, c’est par la voix de Charlesia que Shenaz Patel résume l’histoire des Chagos piégées par les gouvernements. C’est elle qui dit à Désiré : « Anglais et Américains avaient arrangé leur affaire. Et Maurice n’a rien fait pour nous défendre. Trop contente d’avoir son indépendance. » C’est elle qui révèle le mensonge des Anglais qui ont voulu faire croire aux Américains que les Chagossiens étaient des « saisonniers » alors qu’ils habitaient les îles depuis le XVIIIème. Ils n’étaient donc pas ces « Tarzans et Vendredis » mentionnés dans une note officielle -datant de 1966- citée ironiquement par la romancière. Et depuis, Diego est devenue une puissante base militaire américaine – ou « Baz naval » selon la chanson – d’où partent les B52 avec leurs bombes meurtrières. Tout est dit dans ces mots que le roman emprunte au poète Charles Ducasse « Diego amour / Diego amer / Diego à mort… ».

Flottille de bombardiers B52 sur la base U.S de Diégo Garcia.

Flottille de bombardiers B52 sur la base U.S de Diégo Garcia.

Quant aux luttes des Chagossiens, elles sont esquissées seulement à la fin de l’œuvre. « On s’est beaucoup battus » (…) pour essayer d’être rétablis dans nos droits » dit Charlesia à Désiré en rappelant le combat des militantes, les manifestations, la prison et les matraques de la police, cette dernière évoquée également dans Pei natal. Si, dans les années 80, une « maigre compensation » – désignée « larzan lil Diego » dans la chanson – (5) est « versée par la Grande-Bretagne à Maurice« , selon Charlesia, elle piège encore les Chagossiens, qui par ignorance signèrent des documents indiquant qu’ils renonçaient au retour dans les îles. D’où les mots de Charlesia à Désiré et aux nouvelles générations : « il faut continuer à lutter« , mots accordés à l’appel lancinant de Pei natal.

 

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Nou avoy nou mesaz dan lé mond / A envoyer notre message à travers le monde

Voilà 50 ans de souffrances et de luttes qui, fédérées en 1983 par Olivier Bancoult du Mouvement Réfugiés Chagos (MRC), avaient été soutenues dès le début par des femmes Chagossiennes déterminées telles Rita Elysée Bancoult, Lisette Talate et Charlesia Alexis. Depuis les années 90, la lutte a pris une tournure plus juridique, a été relayée par d’autres mouvements, a rencontré d’autres obstacles et développements qu’on peut suivre à travers de nombreux sites, productions musicales, films et documentaires consacrés aux Chagos.

Elle a fédéré des solidarités dans le monde et à La Réunion (6) où les militants ont été accueillis, de même que les Tambours Chagos et Charlesia elle-même, qui a chanté lors d’un kabar en 2004. Cette cause chagossienne a pris aussi une forme plus médiatique, populaire et sensible à travers les réseaux, la littérature et la musique (7). Quant au retour au pays natal, s’il reste encore un rêve et un but, il faut souligner la haute portée affective et symbolique du « voyage historique » d’une centaine de Chagossiens autorisés à revoir leurs îles quelques jours en 2006. On peut en trouver des traces poignantes par exemple dans le film Unforgotten Islands, Chagos ou la mémoire des îles, réalisé par Michel Daëron en 2010, et une interprétation très pudique dans la courte BD Péis natal de Michel Faure et Christophe Cassiau-Haurie qui reprend la chanson Pei natal (8).

Le bail de 50 ans, qui liait Américains et Britanniques et qui s’achevait le 30 décembre 2016, ayant été reconduit pour 20 ans, qu’en sera t-il de la cause des Chagossiens ? Il faut encore écouter Charlesia Alexis chanter Pei Natal.

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Done moi la min krié / Aide-moi à crier

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Nou avoy nou mesaz dan lé mond / A envoyer notre message à travers le monde

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Shenaz Patel : journaliste et romancière. Outre des nouvelles et pièces de théâtre, a publié les romans : Le Portrait Chamarel, 2002 ; Sensitive, 2003 ; Le silence des Chagos, 2005 ; Paradis Blues, 2014. A participé au film de D. Constantin Diego L’interdite et au CD Charlesia La voix des Chagos, PRMA, 2004. A réalisé avec Laval NG une BD sur l’histoire de Paul et Virginie.
  2. Ils furent 1500 à 2000 à être déportés. Ils forment aujourd’hui une communauté d’environ 8000 personnes. Avec le passeport britannique, à partir de 2002 certains Chagossiens se sont installée en Grande-Bretagne .
  3. Article de Valérie Magdelaine Andrianjafitrimo www.revue-silene.com/f/index.php?sp=comm&comm_id=33
  4. Ce CD(label Takamba) paru en 2004, a été enregistré par une équipe du PRMA de La Réunion, sous la Présidence de D. Carrère, la direction de A. Courbis, avec l’ethnomusicienne Fanie Précourt, et la participation de Philippe de Magnée (pour le son) et de Shenaz Patel. Dans le livret d’accompagnement du CD, Fanie Précourt propose une analyse de la tradition musicale chagossienne. Pour le mot « séga » (à ne pas confondre avec le séga réunionnais), il est écrit : « A la différence du « séga typique » mauricien et du « maloya » réunionnais, le séga chagossien était dansé en gardant les deux pieds bien à plat sur le sol ». http://www.runmuzik.fr/#patrimoine/

Reproduction de la jaquette du CD avec l’aimable autorisation de Mme E. Sindraye directrice du PRMA.

  1. Pour éclairer la chanson, il faut se rappeller les conditions très misérables de vie des Chagossiens, qui avaient tout perdu. La compensation étant versée à Maurice, ils durent encore lutter et furent encore piégés.
  2. La cause a été relayée en particulier à La Réunion par le Comité Solidarité Chagos Réunion (CSCR).
  3. Parmi une production nombreuse, on peut citer des références accessibles sur la toile :

 Diego l’interdite, film de David Contantin (avec la participation de Shenaz Patel), 2002

https://vimeo.com/34618354

– Stealing a Nation, film de John Pilger, 2004

http://johnpilger.com/videos/stealing-a-nation

– Unforgotten Islands, Chagos ou la mémoire des îles, film de Michaël Daëron (version longue et extrait)

http://video-streaming.orange.fr/tv/unforgotten-islands-chagos-ou-la-memoire-des-iles-de-michel-daeron-2011

https://www.youtube.com/watch?v=BUKslafQ9xU

Pour la musique, voici quelques références accessibles parmi d’autres : Les Tambours Chagossiens avec Lisette Talate, Mimose et Cyril Furcy, Ton Vié, Cassiya, Bam Cuttayen, Menwar, Ras Natty Baby, Tiloun, etc.

  1. Péis natal de Michel Faure et Christophe Cassiau-Haurie, Musiques créoles, Centre du Monde éditions. Dans cette BD, la chanson est interprétée par Olivia, personnage symbolique.

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« Église de Cilaos »

« Église de Cilaos »

Ceci constitue la suite et fin de notre article sur le Petit Séminaire de La Réunion. Christian Fontaine, ancien élève du Petit Séminaire, s’est prêté de bonne grâce à l’interview réalisée par DPR 974. Nous l’en remercions bien vivement.

Question : Tu arrives à la fin de ta scolarité au Petit Séminaire. As-tu toujours l’intention de devenir prêtre ?

Réponse : Non, absolument pas ; je crois que j’ai lentement mûri la décision de ne plus continuer dans cette voie. J’écris alors à mes parents pour leur dire mon intention de changer d’orientation et leur demander leur avis. Ils me répondent qu’ils me comprennent tout à fait.

Si les curés, de leur côté, connaissent ma décision, (je suppose qu’ils ont dû lire ma lettre, car les lettres des séminaristes étaient systématiquement lues) ils ne réagissent pas ouvertement : ni demande d’explication, ni réprimande. Ceci s’explique, peut-être, par l’arrivée d’un nouveau directeur de l’institution, le père Bail (2) qui est plus jeune que le père Berthou qu’il a remplacé. Il a une autre vision de l’institution, est plus ouvert sur l’extérieur : je n’en veux pour preuve que les spectacles, les représentations théâtrales que les petits séminaristes vont donner dans les paroisses…Donc, pas d’éclats ni de reproches…

Reste le problème de trouver un Lycée où m’inscrire, à St-Denis ou au Tampon (à l’époque les deux seuls lycées de l’île). Je ne suis pas seul. Nous sommes plusieurs à quitter le Petit Séminaire. Je pense que nous nous sommes concertés et que nous étions tous d’accord pour choisir le Lycée du Tampon. Mon père va donc voir M. Hibon de Frohen, le proviseur. Celui-ci est apparemment heureux de notre arrivée et fera tout pour créer la section de grec qui lui manquait. Nous pouvons donc poursuivre nos études avec les mêmes matières qu’au Séminaire.

Q : Pour quelle raison as-tu renoncé à continuer vers la prêtrise ?

R : Pour plusieurs raisons. La raison déterminante est que je me rends parfaitement compte que je n’ai plus la vocation, si tant est que je l’aie jamais eue. Je ne me vois pas devenir prêtre, et les jeunes filles ne me laissaient pas indifférent. D’autre part j’en ai assez de la vie au Séminaire, des corvées, des punitions corporelles, de certains contrôles et de certaines hypocrisies.

Depuis 5 ans j’ai aussi souffert de l’éloignement d’avec ma famille. Les vacances où je pouvais retrouver ma famille posaient également problème, n’étant pas calquées sur celles de l’Enseignement public : on reprenait tôt en janvier, alors que les autres ne recommençaient qu’en mars ; en juin, nos vacances étaient plus longues que celles du Public. J’étais toujours un peu en porte-à-faux par rapport à mes frères et mes sœurs… (Les jeunes prêtres arrivant de France étaient aussi sensibles à cet éloignement de leur famille. Cf. la lettre d’un jeune prêtre

« zoreil » adressée à l’évêque de Saint-Denis en décembre 1928 : « … Monseigneur, on a beau quitter son pays pour l’amour du Bon Dieu, il n’en reste pas moins vrai que la douleur des séparations vous mord quelquefois au cœur lorsque vous arrivez en un pays où vous ne connaissez personne et où vous n’êtes pas connu… »

 

« la route de Cilaos »

« la route de Cilaos »

 

Q : Tu parles d’éloignement, d’isolement, mais ton père avait une auto, il aurait pu venir te voir, et puis il avait le téléphone, le courrier…

  1. Cilaos était – est toujours un peu – le bout du monde pour les Réunionnais. Mon père avait certes une vieille Peugeot 203, mais qui n’aurait jamais pu faire le trajet dans ces montagnes aux interminables lacets (Ceux de la Plaine des Palmistes, ceux de la Plaine des Cafres, puis, pour couronner le tout, ceux de Cilaos). Je n’étais pas le seul dans cette situation. (Il y avait bien pire : François Grondin, par exemple, originaire de Salazie, passait, à pied, par le Cap Anglais, empruntait un sentier de cabris sauvages, accompagné d’un parent qui l’aidait à transporter sur des kilomètres et des kilomètres ses bagages pour venir à Cilaos.)

Pour ce qui est du téléphone, à l’époque, on n’était pas encore à l’ère du portable où l’on peut téléphoner cinquante fois par jour pour la moindre raison ou sans raison aucune, pour le plaisir de bavarder. À l’époque le téléphone était rare (Combien de téléphones y avait-il à Cilaos à l’époque ? un ? deux ? Celui de la Mairie ? Celui de la postière ?) et ne servait que pour les grandes occasions, pour annoncer un décès par exemple…

Q : Mais tu avais quand même la possibilité d’écrire à tes parents ?

R : Bien entendu. Cela se faisait régulièrement (on nous incitait d’ailleurs à le faire), mais on ne pouvait se permettre d’exprimer notre sentiment profond sur tel ou tel professeur et sur ses méthodes « novatrices » en matière pédagogique. Je me souviens de la raclée magistrale qu’un élève de 5e a reçue pour avoir écrit noir sur blanc ce que tout le monde pensait tout bas d’un professeur. Il a été tout de suite après renvoyé avec armes et bagages dans ses foyers. Que faire alors ? Alors les Séminaristes s’autocensuraient comme les soldats de 14 qui affirmaient qu’au front tout allait pour le mieux…Certains anciens du Séminaire m’ont raconté qu’ils faisaient passer subrepticement le courrier vers l’extérieur par des élèves externes, natifs de Cilaos et en retour ces derniers étaient récompensés par du chocolat par exemple. En fait, on ne devait pas outrepasser certaines règles dites ou non dites. Dura lex, sed lex !

Q : Tu es donc allé au Lycée du Tampon, mais au Tampon, tu n’es pas beaucoup plus près de ta famille…

R : C’est vrai, mais je suis quand même en famille. Je vis chez une tante, Lucida Fontaine, veuve et institutrice, qui m’a accueilli comme son fils et m’a hébergé pendant 2 ans. Chaque week-end je pouvais rentrer à la maison si je le voulais.

Q : Ton isolement au Séminaire était-il total ? N’avais tu pas des copains à qui te confier ?

R : Certes, si la vie a été un peu plus agréable, c’était principalement à cause des camarades : ensemble nous nous défoulions grâce au sport (souvenons nous de l’adage latin : « Mens sana in corpore sano »), aux jeux au Trou Pilon, aux randonnées à la Roche merveilleuse, au Piton des Neiges, au Bras Sec… C’est comme cela que des amitiés se sont affirmées : vers mes 15 ans, j’apprends à mieux connaître un jeune séminariste, originaire de Cilaos, Dominique P. qui me prend en amitié et me fait connaître sa famille. Il vient aussi chez moi pendant les vacances. C’est chez lui que je bois pour la première fois le vin de Cilaos que son père fabriquait, à partir du fameux raisin « Isabelle » qui, paraît-il, rendait fou. Dominique P. se destinait à la prêtrise. Il a fait un an au séminaire de Dax, mais est bientôt rentré à la Réunion, ayant compris qu’il n’avait pas la vocation.

Q : N’y avait-il pas, parmi les prêtres, les enseignants, quelques uns plus compréhensifs que d’autres ?

R : Bien entendu : Le P. Mayer, par exemple, m’a marqué qui tenait à manger la nourriture des Séminaristes et non celle réservée à «  l’encadrement ». Je me souviens aussi d’un laïc, d’origine suisse, Paul Jubin, professeur de mathématiques et excellent pédagogue. Je n’ai pas non plus oublié le père Ritter qui m’a donné le goût du français. Et deux anecdotes me reviennent ici en mémoire qui témoignent que nous avions parfois de bons moments.

« Le bureau des professeurs du Séminaire »

« Le bureau des professeurs du Séminaire ». Coll. E. Boulogne.

 

Q : Lesquels?

R : Nous finissions parfois   par oublier notre isolement, car les prêtres s’efforçaient de nous cultiver par différents moyens. Nous allions de temps en temps au cinéma dans la salle qui était en dessous du Séminaire. C’était l’enthousiasme quand on nous annonçait, par un dimanche après midi pluvieux, qu’on allait nous y conduire. On nous invite un jour à voir « Quand passent les cigognes… », un superbe film de Mikhaïl Kalatozov (1957). Quand Tatiana embrassait Alekseï, le Père Ritter fermait les yeux et demandait à un élève de lui dire quand cela se terminerait. Ses voisins se faisaient alors un malin plaisir de ne rien lui dire et le brave Père Ritter gardait les yeux fermés bien plus longtemps que nécessaire ! Est-il besoin de préciser que les films étaient à l’époque bien innocents par rapport à ceux d’aujourd’hui ?

Une autre fois nous sommes allés voir la prestation d’un acteur qui déclamait des poésies parfois toutes nouvelles pour nous. On restait bouche bée en l’écoutant déclamer entre autres poèmes « Le hareng saur » de Charles Cros.

Une autre anecdote m’a concerné directement : je me souviens d’une fête paroissiale sur la place de l’église, où nous pouvions aller après la messe. Mon seul problème était que je n’avais pas un sou vaillant. Le père Berthou, voyant mon air déconfit, s’enquiert de ma situation : « As-tu un peu d’argent ? » Je lui répondis négativement. Il sortit alors une petite somme de sa poche et me la remit. Je n’en revenais pas. J’étais heureux. Je pouvais faire comme les autres : m’acheter une boisson, jouer aux petits chevaux. Je mise alors une petite somme et je gagne. La somme était multipliée par deux ou trois. Je mise à nouveau et je gagne encore. Tous les joueurs sont épatés et je continue de jouer…Est-ce utile de préciser que la chance tourne et que je me retrouve  Gros-jean comme devant ? Cela m’a servi de leçon et je ne suis jamais devenu « accro » aux jeux de hasard.

Q: Qu’est à présent devenu le Séminaire ?

R : Il a fermé en 1972, six ans après mon départ. Peut-être parce que sa « rentabilité » en nombre de prêtres était insuffisante. Dans les années 1990 certains locaux ont été utilisés par un restaurateur, puis par des associations locales. À l’heure actuelle l’ensemble est dégradé et les derniers incendies n’ont rien arrangé. Il n’y a que peu d’espoir d’une restauration. Une association des anciens a été autrefois créée, je crois, par le Père Maxime Grondin, un enfant de Cilaos (1911-1997). Ces dernières années, je retrouve régulièrement les anciens avec l’association présidée par Jean-Bernard DEVEAU. Notre but serait, outre la rencontre annuelle, de ne pas perdre tout ce patrimoine et nous avons en projet d’écrire nos mémoires pour nos enfants, ce qui ne serait déjà pas si mal.

Notes :

 

  • Le P. Michel Bail est né en 1929 (France) et décède en 2009 en France.
  • Le Père Berthou, né en 1904 (France) arrive à Cilaos en 1927. Décédé vers 1980 en France.

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Le Petit Séminaire de Cilaos (1918 –1972) est issu de l’école presbytérale fondée en 1913. Il a été construit sous la direction du Père Teigny. Pendant plus de cinquante ans, il a formé de futurs prêtres et aussi de futurs cadres pour la Réunion. Christian Fontaine y a effectué ses études en tant que collégien de 1961 à 1966. Il nous fait part ici d’une expérience enrichissante. C’est un témoignage personnel intéressant qui ne prétend pas à l’exhaustivité.

1960. Je viens d’avoir 10 ans. Je sais que je dois quitter Sainte-Suzanne dans l’est de l’île pour continuer mes études au Petit Séminaire de Cilaos (1), afin de devenir prêtre. Certes je sers la messe tous les matins comme enfant de chœur. Je suis aussi parmi les meilleurs élèves du Cours Moyen, ce qui est gage de réussite. Et puis toute bonne famille chrétienne ne doit-elle pas penser à donner un prêtre à l’église? Mais est-ce là mon souhait profond ou celui du curé de ma paroisse ?
Toujours est-il que le Père LENALIO en parle à mes parents et que mon trousseau se prépare. La pension que mes parents doivent payer au Séminaire se monte à 10 000 francs CFA/mois (2). Mon père, « employé de culture » dans une grosse société agricole du Nord-Est (la Société A. BELLIER) gagne  environ 80.000 F CFA par mois et bénéficie surtout  de divers avantages : maison de fonction, garçon de cour…Ce qui fait qu’on vit assez bien Ma mère ne « travaille » pas, mais gère par contre une maisonnée de sept personnes.
Je ne garde pas beaucoup de souvenirs de mon état d’esprit à cette époque. Je ne dois pas beaucoup m’opposer à tout départ de ma famille, puisque pouvoir continuer dans une bonne école est un gage de réussite pour l’avenir.

Le Cilaos d’aujourd’hui.

Le Cilaos d’aujourd’hui.

Le grand départ
En septembre 1961 je laisse mes deux sœurs, mes frères ainsi que mes parents pour ne les retrouver qu’en décembre. Là-haut, dans les montagnes du cirque de Cilaos je découvre un monde nouveau, des tas de jeunes que je ne connais pas, mais les liens se tissent vite. On me montre le dortoir, mon lit (j’ai apporté mon matelas et d’autres affaires personnelles) et mon armoire.
Les nouveaux ont tout à apprendre : le réveil à 6 h, le lit que l’on fait le matin, la toilette à l’eau froide, la salle d’études où l’on fait ses devoirs, la messe quotidienne, le petit déjeuner, la corvée de nettoyage des divers lieux de vie, préaux, salles de classe, chambres des prêtres, vaisselle.
La vie s’organise au fil des jours. Sympathies ou antipathies vont naître. Les anciens sont là pour aider les plus jeunes. C’est ainsi que je fais la connaissance d’un autre homonyme, de six ou sept ans mon aîné, venant de St-Joseph, qui sera plus tard le Père Christian FONTAINE, aujourd’hui disparu et que chante Daniel WARO : « Mon dalon la désot la vi !» Ce Christian FONTAINE-là était un sacré boute-en-train.

A) La vie au Séminaire.

Les corvées
Tous les matins chacun a une corvée à assurer, car la propreté des lieux doit être parfaite. Cette semaine je m’occupe du préau intérieur : brosse coco (3) sous le pied, j’essaie de faire reluire le sol rouge. C’est sous ce préau que, patins à roulettes sous les pieds, je défie les camarades à la course, les jours sans école (jeudi et dimanche). Telle autre semaine, c’est la « plonge ». En cuisine, des piles d’assiettes à plonger dans des bassines d’eau chaude, voire brûlante : je ne tiens pas à m’ébouillanter et chaque assiette est tenue du bout des doigts dans la grosse bassine. Un autre copain essuie l’assiette. Cela devient un jeu de ranger tout ça dans les placards sans les casser. Car autrement gare aux reproches du responsable. Je me souviens un jour d’avoir perdu une cuillère lors d’une sortie au lieu-dit « Le Pavillon » et j’ai été harcelé pendant plusieurs jours par le Père HAUCK pour cette cuillère perdue. C’est vrai qu’il était l’économe et un sou à cette époque, c’était un sou.

Christian Fontaine à l’époque où il entrait au Séminaire.

Christian Fontaine à l’époque où il entrait au Séminaire.

Que mange-t-on quotidiennement ?
Il me reste peu de souvenirs concernant les repas : je me souviens que nous avions parfois des pistaches (des cacahuètes) au dessert…Quand le camion du Séminaire, un Renault « 2 tonnes », sentait le « sounouk », on savait qu’on allait avoir droit à un peu de poisson sec. Peut-être aussi à une poule au pot le dimanche comme du temps d’Henri IV, la soupe les soirs d’hiver. Les enfants ont aussi le droit d’apporter à chaque rentrée des provisions personnelles qu’ils feront durer un certain temps, rangées dans des placards spéciaux : tablettes de chocolat, lait en tube, ou paquets de bonbons. Il est certain aussi que les prêtres avaient droit à une autre cuisine que celle de leurs élèves. Le soir, après le dîner, ils prenaient une tisane à base de « faham » (4)…Je crois me souvenir que le préfet de discipline, le Père MAYER, surveillant notre réfectoire, prenait le même repas que nous. Il y tenait…

Chaque repas débute (et finit également) par une petite prière. Une lecture s’ensuit, dans le silence, pendant que les séminaristes commencent à se restaurer. Il m’arrive de lire d’une voix « recto tono » la vie du Saint du jour devant les camarades. Le silence est ensuite rompu et l’ambiance devient plus animée.

Le bruit courait qu’avant d’être prêtre, le père MAYER avait été marin, mais qu’il avait choisi le sacerdoce à l’âge adulte. J’ai gardé une bonne image de lui. Il assurait la surveillance des élèves au Trou Pilon (5), lisait son bréviaire en déambulant le long du petit chemin qui dominait notre aire de jeu. Mais il pouvait aussi sévir…

Travail scolaire et méthodes pédagogiques

Qu’apprend-on dans cette école ? On commence le latin en 6e, le grec en 5e.
La première leçon de grec me noue la gorge et j’ai peur qu’on me demande de lire ces signes qui me paraissent cabalistiques. Comment cette terreur se résorbe-t-elle ? Quand je saisis que alpha (ά) se lit « a » et gamma (γ) donne le son « gue » et les deux ensemble font « ga » (γά). Ce n’est donc pas du chinois, ouf ! Mais le Père WILLER n’a jamais deviné mon désarroi.

Latin : que dire de l’apprentissage du latin sinon qu’à l’âge adulte il ne m’en reste plus grand-chose ? Mais lorsque mes enfants ont fait du latin au collège, j’étais heureux de les aider à trouver le sens des textes qu’ils avaient à traduire. Je ferai du latin et du grec jusqu’en terminale bien que je quitte le Petit Séminaire après la 3e pour aller au Lycée Roland GARROS au Tampon.

Les mathématiques : Le seul enseignant qui me marque favorablement dans cette matière est Paul JUBIN, qui nous arrive de Suisse avec femme et enfant. Le calcul mental a sa place avec ce professeur et l’élève est stimulé de manière positive et non par la menace de la baguette. Cela me changeait d’un autre prof de math de 5e, créole celui-là, Mr L, je crois, qui m’a dégoûté de cette matière. Avec lui pour la moindre erreur c’étaient des coups de règle sur les doigts ou les fesses. Un jour je suis interrogé et mes connaissances sont notoirement insuffisantes. J’ai donc prévu le coup en renforçant mon cuir « fessu » par un portefeuille glissé dans la poche à « ki » (6). Je supporte sans broncher le premier coup de règle, mais le bruit mat révèle ma ruse…La suite se joue, hélas, sans portefeuille. Ce maître était détesté de tout le monde. Il se bagarra un jour avec un élève plus âgé et trouva plus fort que lui. Il était de ces jeunes sans formation pédagogique, qui remplaçaient au pied levé un prêtre en congé en France. Il se prenait très au sérieux, ce qui ne pouvait qu’entraîner des conflits qu’il ne savait gérer.

L’orthographe : l’une des épreuves les plus difficiles à supporter, était la dictée. En Cinquième c’était du ressort du père F. Il passait entre les tables derrière nous et s’efforçait de repérer nos fautes d’orthographe. Point n’est besoin de dire que nous étions crispés, stressés et nous le voyions s’éloigner avec soulagement. À cette époque la faute d’orthographe n’était pas une simple erreur, une lacune qu’il fallait s’efforcer de combler, c’était une Faute, une faute morale, quasiment un péché qui méritait correction : au vu de la moindre faute, la sanction tombait immédiatement. Nous avions droit au châtiment : un douloureux « coup de pince » dans le dos.
La rédaction française : j’aimais en 3e faire de belles rédactions et j’étais parfois assez bien placé en évaluation : j’attendais toujours fiévreusement la note et le commentaire du professeur, le Père RITTER. Il rendait les copies au dernier cours du soir (le séminaire était déjà dans le noir !) et derrière son éternelle barbe blanche il montrait un visage souriant, des yeux pleins de malice, mais il ne fallait pas le fâcher…
J’aimais également lire et j’empruntais des livres à la petite bibliothèque au fond de l’étude. C’est ainsi que je découvris un jour le Tibet, Lhassa et tout un monde mystérieux. Aujourd’hui encore j’adore les reportages sur ce pays de haute montagne, hélas écrasé par les Chinois !

 la page du cahier de grec de Christian Fontaine.

la page du cahier de grec de Christian Fontaine.

La sexualité
En grandissant, notre intérêt s’éveillait pour les jeunes filles de l’école des Sœurs qui n’étaient pas forcément plus sages que nous. Nous n’avions qu’un désir, à la fin de l’adolescence, c’était de les approcher de plus près. Mais les Bons Pères veillaient au grain. Ce n’est pas à eux d’ailleurs que je serais allé confesser mes « mauvaises pensées », je les gardais pour moi. La sexualité était un sujet tabou. Les filles, on ne pouvait qu’en rêver. Nous étions comme des prisonniers qui supportent la vie grâce à des fantasmes. Si un copain avait une jolie sœur dans le collège féminin, il entendait des vertes et des pas mûres.
Les jours de congé, il arrivait que collégiens et collégiennes se croisent en route ou que ces dernières restent assises en haut de l’escalier situé devant le Grand Hôtel de Cilaos pour nous regarder jouer au foot. Nous jouions alors pour elles. Nous écoutions leurs cris, que les bonnes sœurs faisaient vite taire ! Etrange époque ! Si nous devions nous contenter de nos fantasmes, nous pouvions nous rendre compte que tel ou tel curé sortait avec telle ou telle femme du village. Et parfois sans gêne aucune. Il est certain que la sexualité leur posait à eux aussi des problèmes : un « ancien » m’a raconté qu’un curé avait essayé de l’embrasser. Forcément ça l’a marqué et arrivé à l’âge adulte il a pris de la distance avec les curés et l’Eglise.
Le Séminaire était aussi fréquenté par la gent féminine, constituée de bonnes sœurs qui avaient en charge l’infirmerie, la buanderie (Sœur Maxence), la cuisine (Sœur Gertrude) ou un emploi plus qualifié tel que l’enseignement (Mère Geneviève). Un jour un grand de 4e ou de 3e eut la malencontreuse idée d’exprimer son désir sexuel à la sœur qui s’occupait de son dortoir. Inutile de vous dire qu’il fut illico presto expulsé de l’établissement après avoir reçu une raclée en bonne et due forme. Nombre d’entre nous n’avaient en matière de sexe que le self-service comme exutoire… (À suivre)

Christian Fontaine. Élève du Séminaire de La Réunion (1961- 1966).

Notes :
1) Cilaos est un bourg difficile d’accès, enclavé dans un cirque de montagnes au centre de l’île.
2) Le franc CFA (comptoir français d’Afrique) valait deux anciens francs français. Il a été supprimé en 1975 et remplacé d’abord par le Nouveau franc, puis par l’Euro en 1999.
3) La brosse – coco était faite à partir du fruit du cocotier coupé en deux, placé sous le pied et que l’on frottait sur le sol ciré ou encaustiqué pour le faire briller.
4) Le « Faham », orchidée odoriférante dont on faisait des infusions ou qu’on utilisait pour faire des rhums arrangés. Elle est menacée d’extinction.
5) Le trou Pilon est un espace en creux au pied de l’église de Cilaos. Il sert d’aire de jeux aux enfants du bourg. Quand il pleut beaucoup, en saison cyclonique, il se transforme quelque temps en piscine naturelle.
6) Une poche à-ki ou poche à-cul est une poche qui se trouve à l’arrière d’un short ou d’un pantalon.

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Bâtiment central du Lycée Leconte de Lisle, seul lycée des garçons dans les années 50. (Photo : J-Cl. Legros).

Bâtiment central du Lycée Leconte de Lisle, seul lycée des garçons dans les années 50. (Photo : J-Cl. Legros).

Parmi les professeurs que nous avons connus dans les années 1950, il y avait Marcel M., dit « Mantec », dit Catilina (1), bref une terreur ! Robert Gauvin vous a, pour sa part, relaté les angoisses, les frayeurs, les cauchemars que ce professeur suscitait chez certains de ses élèves (2). Je n’éprouvais pas, quant à moi, les mêmes sentiments à son égard. Je prenais même un malin plaisir à le provoquer. Chef de classe, j’avais pour mission de trimballer de classe en classe le « cahier de correspondance », à partir duquel les professeurs procédaient à l’appel, et dans lequel ils notaient les absents et inscrivaient les notes obtenues par les élèves dans les diverses colonnes prévues à cet effet.
Mais revenons à Marcel M. : j’avais donc pour mission de déposer délicatement et en respect le cahier de correspondance sur le lutrin du maître. Il faut dire que le cahier de correspondance, à force d’être trimballé de classe en classe, de trimestre en trimestre, était devenu informe et d’aspect douteux. Normalement j’aurais dû le recouvrir, mais ce n’était pas dans ma nature. Je le déposais donc sur le bureau, plié en deux comme un journal qu’on a honte de montrer au voisin.

Aujourd’hui encore, le colonel Maingard, fondateur du lycée, monte la garde. (Photo : J-Cl.L)

Aujourd’hui encore, le colonel Maingard, fondateur du lycée, monte la garde. (Photo : J-Cl.L)

Marcel M., avec une moue plaisamment méprisante, prenait alors un coin du cahier entre deux doigts, histoire de ne pas se salir les mains, et posait la question :
⁃ Qu’est-ce que c’est que ce torchon ?
Je me confondais en excuses, dépliais le fameux cahier et le présentais, ouvert dans toute sa largeur, à la page du jour. Marcel M. était alors satisfait et me remerciait d’un sourire carnassier.

Marcel M., grand prêtre de la langue française, était du type puriste intégriste radical. Il avait dans sa gibecière en cuir de Cordoue un certain nombre d’aphorismes qu’il professait doctement pour le plus grand bien du vulgum pecus (3) que nous étions, du genre :
⁃ On ne joue pas aux « échèques », on joue aux « éché » !
⁃ On ne dit pas « vouvoyer », on dit « voussoyer » !
⁃ On écrit la « jungle », mais on dit la « jongle » !

C’était aussi, à ses heures perdues, un poète. Il nous avait ainsi gratifiés du plus beau poème de la langue française  » La balade des pondus  » (4) (avec un seul « l » précisait-il à l’intention des nuls) dont il était l’immortel auteur et qu’il avait eu la bonté de copier pour nous au tableau (au risque de faire se retourner François de Montcorbier (5) dans sa tombe) :
Cot, cot, cot, cot, cot
Voici les poussins
Qui montent la côte
En un clair essaim (sic).

Certes dans les contrées méridionales les deux vocables « cot / côte » s’équivalent, mais au nord de la Loire la rime manquait un peu de richesse.

Il avait un sens de l’humour corrosif. A mon ami Philippe qui, pour faire l’intéressant, avait amené en classe une montre-gousset, il avait intimé l’ordre péremptoire :
⁃ Rangez-moi cette tocante de Labourdonnais dans votre cartable avant que je ne la confisque !
Puriste de la langue française, Marcel M. ne dédaignait pas pour autant de taquiner la langue verte. A mon ami Claude qui avait du mal à suivre l’analyse logique d’une phrase particulièrement complexe, il avait balancé tout de go :
⁃ Il n’y pige que couic, il n’entrave (6) que dalle !

Paix à son âme. Il aura eu le mérite de nous avoir fait découvrir dans les années cinquante les auteurs contemporains tels que Marcel Pagnol ou Henry de Montherlant.

La « Case » du Proviseur, devenu aujourd’hui, le siège du C.A.U.E. (Photo : J.Cl.L).

La « Case » du Proviseur, devenue aujourd’hui, le siège du C.A.U.E. (Photo : J.Cl.L).

Jean-Claude Legros.
NOTES :
1) « Mantec » est un surnom qui se perd dans la nuit des temps des lycéens réunionnais ; quant à Catilina, il vient tout droit des discours de Cicéron qui dénonçait les agissements d’un adversaire politique, Catilina: « Quousque tandem abutere Catilina patientia nostra ? Quem ad finem sese effrenata jactabit audacia ? » Ce qui signifie en « patois » romain : « Jusqu’à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Jusqu’où ton audace effrontée se déchaînera-t-elle ? »
2) Après la thèse, l’antithèse : pour redécouvrir l’opinion de Robert Gauvin sur ce personnage, on est prié de se reporter à l’article intitulé : « Un professeur de latin aux îles dans les années cinquante ».
3) Vulgum pecus : le commun des mortels, les ignorants (Cf. Le nouveau petit Robert.)
4) Ne pas confondre évidemment : balade, promenade et ballade, petit poème de forme régulière. Qu’on se souvienne de la « Ballade des pendus » de François Villon.
5) François de Montcorbier, né en 1431 et disparu en 1463, n’est autre que François Villon « poète français le plus célèbre du Moyen-Âge » (Cf. Vikipédia).
6) « Entraver » vient du verbe « enterver » qui signifie « comprendre ».

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⁃ Ce que j’allais dire, reprit le Dodo d’un ton vexé, c’est que la meilleure chose pour nous sécher serait une course au  » Caucus « .

⁃ Qu’est-ce que c’est qu’une course au  » Caucus  » ? demanda Alice ; non pas qu’elle tînt beaucoup à le savoir mais le Dodo s’était tu comme s’il estimait que quelqu’un devait prendre la parole, et personne n’avait l’air de vouloir parler.

⁃ Ma foi, répondit-il, la meilleure façon d’expliquer ce qu’est qu’une course au Caucus, c’est de la faire.

(Extrait d’Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll, 1865)

Alice et le Dodo

Alice et le Dodo

Cet extrait d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, ainsi que l’illustration d’origine, signée John Tenniel, consacrent l’entrée dans la littérature mondiale du dodo.

Ils ont vu le Dodo !

Pendant des siècles les îles Mascareignes (Maurice, Rodrigues et La Réunion) ont vécu dans la certitude d’avoir hébergé un gros oiseau, du « genre » Dodo. Ainsi à la Réunion nous avons vécu jusqu’à la fin du vingtième siècle dans un monde merveilleux où notre île, à l’instar de Maurice, notre île-sœur, pouvait s’enorgueillir d’avoir été, trois siècles auparavant, le royaume d’un oiseau aujourd’hui disparu, un volatile qui ne volait pas, le dronte, également dit dodo.

 Dessin de Salomon Savery illustrant le voyage de Bontekoe.

Dessin de Salomon Savery illustrant le voyage de Bontekoe.

Les témoignages sur l’existence du  » dronte de Bourbon  » ne manquent pas. Dans un livre extrêmement bien documenté, « le Solitaire de la Réunion »(1 ), Pierre Brial, chercheur passionné en a dressé un inventaire précis et détaillé dont voici quelques extraits apparemment convaincants :

– février 1613. Le capitaine Castelton et l’officier Tatton, sur le navire britannique Pearl, abordent une île qu’ils baptisent England’s forest (l’un des tout premiers noms de la Réunion). Dans son journal de bord Tatton décrit : « une grosse espèce de volaille, de la grosseur d’un dindon, très grasse, et aux ailes si courtes qu’elle ne peut voler… »

– août 1619. Témoignage du capitaine hollandais Bontekoe, sur le New-Hoorn, qui fit un séjour de 3 semaines dans l’île : « Il y avait aussi des Dodos qui ont de petites ailes. Bien loin de pouvoir voler, ils étaient si gras qu’à peine pouvaient-ils marcher… »

– octobre-novembre 1667. L’abbé Carré :  » J’ai vu dans ce lieu une sorte d’oiseau que je n’ai point vu ailleurs. C’est celui que les habitants ont surnommé l’oiseau solitaire, parce qu’effectivement il aime la solitude et ne se plaît que dans les endroits les plus écartés… »

– avril 1671- septembre 1672. D’un voyageur dénommé Dubois : « Solitaires : ces oiseaux sont nommés ainsi parce qu’ils vont toujours seuls. Ils sont gros comme une grosse oie et ont le plumage blanc, noir à l’extrémité des ailes et de la queue… »

– 1763. D’un officier de la marine anglaise : « Il y a aussi de curieux oiseaux qui ne descendent jamais au bord de la mer, et qui sont si peu habitués ou alarmés à la vue de l’homme, que l’on peut les tuer à coups de bâton … »

L’entrée du Dodo dans la légende

Pour Pierre Brial, solitaire ou dodo, l’oiseau dont il est question a vraisemblablement disparu dans la première moitié du 18ème siècle, à l’époque de La Bourdonnais : « La disparition de ces volatiles est non seulement due à l’homme qui les tuait à coups de bâton mais également aux animaux que l’homme a introduits, notamment les rats et les porcs qui se nourrissaient des œufs de ces oiseaux qui faisaient leurs nids à même le sol. »

Le souvenir de l’oiseau est néanmoins resté vivace dans la conscience collective réunionnaise. C’est ainsi qu’en 1960 Emile Hugot, directeur des Sucreries de Bourbon et Jean Perreau-Pradier, préfet de la Réunion, demandent aux responsables du Muséum d’histoire naturelle de Saint-Denis que soit réalisée à des fins pédagogiques une reproduction fidèle du Dronte de Bourbon!

En 1963 les Brasseries de Bourbon lancent la première bière de fabrication locale, baptisée Dodo Pils. Deux dodos blancs se faisant face sur l’étiquette. La bière fut surnommée dans un premier temps « bière canard » par les consommateurs, et connut un succès foudroyant. La Dodo est ainsi devenue à La Réunion un nom commun, synonyme de bière. L’appropriation du dodo par la population réunionnaise (alors qu’il figurait déjà sur le blason officiel de la République de Maurice) est un fait culturel indéniable. Deux communes de l’île ont incorporé l’image du dodo dans leurs armoiries où elles figurent encore aujourd’hui : les Avirons en 1967 et la Possession en 1971.

Le grand désenchantement

L’existence du dodo réunionnais sera mise en cause dans le dernier quart du 20ème siècle. En 1974 Bertrand Kervazo, spécialiste de la préhistoire, entreprend les premières fouilles dans la grotte dite « des premiers Français » à Saint-Paul.

En 1980 Roger Bour, herpétologue, et François Moutou, président de la Société de protection des mammifères, explorent la grotte dite « de l’autel », à Saint-Gilles-les-Bains. C’est là que furent identifiés les premiers fragments d’un oiseau inconnu…qui se révèlera être un ibis.

En 1989 Philippe Kaufmant, ingénieur agronome, avec l’aide d’Harry Gruchet, conservateur du Muséum, entreprend des fouilles sur le terrain marécageux du futur Jardin d’Eden.

En 1992, sous l’impulsion de Sonia Ribes, nouveau conservateur du Muséum, les fouilles s’intensifient. Elles donneront lieu en 1994 à la découverte de fragments d’os d’oiseaux qui permettront l’identification de l’ibis de la Réunion, ou Threskiornis solitarius. Mais aucun ossement de dodo n’a été trouvé !

Et lorsqu’en 1996 Mme Mourer-Chauviré, paléontologue de l’Université de Lyon annonça que le dodo de la Réunion n’était selon toute vraisemblance qu’un ibis solitaire, ce fut la consternation générale.

l’ibis de La Réunion/ Muséum d’Histoire naturelle de Saint-Denis (Photo : Jcl).

l’ibis de La Réunion/ Muséum d’Histoire naturelle de Saint-Denis (Photo : Jcl).

Voulant en avoir le cœur net, Robert Gauvin et moi-même sommes allés rendre visite à Pierre Brial, l’auteur de l’ouvrage  » Le Solitaire de la Réunion ». Qui a bien voulu éclairer notre lanterne sur les points suivants :

– le dronte de Maurice et le solitaire de Rodrigues sont parfaitement identifiés. On a retrouvé des ossements dans la Mare aux Joncs, près de Curepipe, pour le dronte et dans des cavernes de Rodrigues pour le solitaire. Par contre Il n’y a jamais eu de dodo à La Réunion. L’oiseau de Bourbon est un ibis.

– la Réunion est, en effet, une île beaucoup plus jeune que Maurice : deux à trois millions d’années, contre huit à dix millions pour l’île Maurice. Jusqu’à 180 000 ans en arrière, à l’époque où le dodo de Maurice et le solitaire de Rodrigues n’étaient déjà plus capables de voler, les éruptions du Piton des Neiges avaient rendu l’île pratiquement invivable. Le temps était dès lors trop court pour qu’un oiseau arrive de Maurice en volant et se transforme en dodo, même en plusieurs centaines de millénaires.

– Comment se fait-il que l’on ait cru si longtemps en l’existence d’un dodo réunionnais ?

– A Maurice les fouilles ont débuté dès la fin du 19ème siècle à la Mare aux Joncs, près de Curepipe. A la Réunion les fouilles n’ont commencé qu’un siècle plus tard, en 1974, ce qui explique que le mythe du dodo de Bourbon ait perduré jusqu’à la fin du 20ème siècle.

Mais la légende est plus tenace que la réalité : les poètes y ont largement contribué, comme Jean-Henri Azéma, auteur du « Dodo vavangueur » et Patrice Treuthard et son « Dodo dodu » à l’intention des enfants. Le dodo qu’il ait existé ou non à La Réunion, fait désormais partie du paysage culturel réunionnais. Assurément :

Le dodo lé la !

Publicité géante des Brasseries de Bourbon dans le cirque de Cilaos.

Publicité géante des Brasseries de Bourbon dans le cirque de Cilaos.

Jean-Claude Legros

 

⁃ Notes: 1) Pierre Brial : « Le Solitaire de la Réunion », 2006 (le livre, indispensable à ceux qui veulent faire le tour complet de la question, peut être commandé sur le site « www.lulu.com », voir le lien suivant http://www.lulu.com/shop/pierre-brial/le-solitaire-de-la-réunion/paperback/product-20553397.html).

⁃ 2) de Patrice Treuthard : Le dodo dodu (extrait)

⁃ Avez-vous vu le dodo dodu ?

⁃ Le dodo aux ergots pointus

⁃ Qui dort

⁃ Qui dîne

⁃ Et qui se dandine ?

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