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Archive for the ‘coup de coeur’ Category

L’Endormi


Ils auraient voulu

que je me fasse reptile

non pas serpent ou crocodile

mais reptile innocent

lézard ou gecko

caméléon,

changeant de couleur autant que d’arbre

Endormi,

Au dos vert accroché à la branche

Et le ventre au soleil

 

Ils auraient voulu

Que la langue tournée vers l’intérieur

Je parle à mon estomac

Que j’aie la bouche pleine de mots

sucrés,

de choses gentilles

et polies

que j’aie la main faite pour l’encensoir

et l’échine pour les coups de bâton.

L’endormi (Illustration Huguette Payet)

Oh bobre des défaites

caïambre des victoires

accompagnez ma plainte, mon cri, mon chant

ma détresse et notre espoir

et puisque la station debout

a libéré ma main

le feu de la colère aura durci mon poing

Et je leur crierai : «  vermine » !

Et je leur cracherai à la figure

J’écraserai les bourgeons de leur nez.

 

La langue bien placée

Je ne parlerai pas à mon estomac

Et ne serai jamais

Endormi au dos vert

Agrafé à la branche et le ventre

Au soleil.

 

A.VAVET

 

Notes sur le poème L’Endormi

Ce poème a été publié à La Réunion dans les années 70 du siècle dernier où la lutte était particulièrement dure entre assimilationnistes et autonomistes. Il est signé A. Vavet, pseudonyme d’un auteur qui s’est ensuite fait davantage connaître sous son véritable nom.

  • Le Furcifer pardalis ou caméléon panthère, endémique de Madagascar, a été introduit au 18ème siècle à La Réunion, où on le connaît mieux sous le nom d’Endormi, étant donné la lenteur de son déplacement (Cf. Wikipédia).
  • Bobre : instrument de musique formé d’un arc sur lequel est fixé une calebasse qui sert de caisse de résonance (Cf. Dictionnaire illustré de La Réunion).
  • Kayanm ou Cayambe : Instrument de musique plat, formé des tiges de fleurs de canne à sucre ; il est rempli de graines de cascavelle, de préférence. Il est joué en cadence des deux mains (Dictionnaire kréol-Français d’A. Armand).

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J’ai retrouvé, il y a peu, un vieil exemplaire du journal scolaire Les Chocas, publié en 1959 par ma classe de CM1 du Tampon.

 

Il y eut en effet, dans les années 1958/60, en ces temps rudes où nombre de Tamponnais manquaient encore d’eau courante ou d’électricité, une petite imprimerie qui fonctionnait dans une classe de l’école primaire des filles du Tampon – garçons et filles étant alors séparés –. Elle a produit pendant deux ans une revue nommée Les Chocas car, selon la légende, à sa naissance, les chocas lançaient leurs premiers mâts vers le ciel. Cette modeste revue est le témoignage vivant d’une école réunionnaise qui, même dans des temps lointains et avec bien peu de moyens, cherchait des voies pour donner le goût du savoir et intéresser les élèves à leur monde.

Couverture de la revue Les chocas, coll. L. Fontaine

 

J’ai eu la chance de faire partie de l’équipe des Chocas. La même équipe, la même classe d’ailleurs, passée du CE2 au CM1 puis au CM2 avec la même maîtresse, Laure Fontaine. Une figure de notre école. Pour ses compétences, l’exigence et le cœur mis à enseigner et nous mener au meilleur de nous-mêmes. Une maîtresse intraitable sur les savoirs fondamentaux et les acquisitions imposées par les programmes mais également ouverte à des chemins d’apprentissage différents. Et une maîtresse animée par la passion à mener ses projets.

 

Alors que faisions-nous en classe ? Ce que l’on est censé faire selon les programmes. Des lectures, dictées, rédactions, séances de mathématiques et autres disciplines, histoire, sciences, chant, dessin, gymnastique, etc. Mais, nombre de nos activités prenaient des libertés avec l’ordre « académique » des quelques rares manuels scolaires dont on disposait, et tournaient autour de thèmes transversaux, pouvant être initiés par notre « milieu » – pour reprendre un terme des programmes officiels (1) –. Et, signe particulier de notre classe à l’époque, notre maîtresse, librement inspirée des méthodes Freinet (2), nous avait lancées dans la réalisation d’un journal scolaire nous permettant d’imprimer certains des textes que nous écrivions, qu’ils soient « libres » ou en rapport avec nos sujets d’étude.

Ces textes étaient lus et proposés à la classe. Ils permettaient une prise de parole spontanée. Ecrits au tableau, ils devenaient le support d’activités visant à améliorer notre maîtrise du français. On ne pouvait penser à l’édition qu’après un sérieux travail sur la langue. Et les critiques des jeunes marmays que nous étions ne manquaient pas. Aucune imperfection ne devait passer la rampe de l’impression ! Notre journal était notre fanal ! Je peux dire aujourd’hui que cette approche-là de l’orthographe, de la grammaire et du lexique, fut d’un apport plus original que les approches traditionnelles que nous connaissions également.

 

L’imprimerie, coll. L. Fontaine

 

L’imprimerie elle-même était une petite presse maniée à la main. Une presse lilliputienne, aux mécanismes élémentaires. Après un premier temps de mise en route guidée par notre maîtresse, nous avions appris à travailler par ateliers et groupes d’élèves assumant leurs tâches dans la solidarité et la complémentarité. Sans être toujours les mêmes à effectuer ces tâches techniques qui nous prenaient quelques heures par mois. Notre imprimerie, au fond de la classe, était une ruche active, surtout en fin d’après-midi.

Le texte corrigé, les typographes passaient à l’action. Un rôle que j’ai souvent tenu, avec plusieurs autres de mes camarades dont Jeanine, Nicole, Annie-Claude… Il fallait recomposer ce texte à partir de petits caractères en plomb puisés dans une caissette ordonnée (« la casse d’imprimerie ») et alignés à l’envers dans des sortes de réglettes (ou « composteurs ») rangées sur la surface plane de la presse. Voilà des manipulations qui demandaient attention, dextérité et concentration. Une vraie gymnastique intellectuelle car pour pouvoir lire correctement le texte imprimé, il fallait l’écrire à l’envers ! Et faire attention aux fautes ! Lesquelles étaient corrigées à l’aide de pinces et de miroirs qui réfléchissaient une image renversée du texte composé. Avec l’habitude, certaines d’entre nous lisions presque aussi bien à l’envers qu’ à l’endroit !

Alors, après l’ultime vérification de notre maîtresse, le rouleau encreur entrait en action. Ah ! L’odeur de cette encre noire et sa belle texture de pâte semi-fluide ! Mais il ne fallait pas en abuser pour ne pas noyer les caractères ni faire des textes baveux et gras. On plaçait ensuite la feuille à imprimer avec soin et détermination, avant de refermer la presse d’un geste vigoureux et franc. On réalisait quelques tirages avant d’encrer de nouveau quand le texte pâlissait. Chaque feuille imprimée était portée immédiatement à sécher par une petite main vigilante qui veillait à ne pas faire d’entassements produisant des salissures. Une fois les feuilles séchées, elles étaient imprimées ultérieurement au verso. Autre manipulation délicate qui imposait de recommencer toutes les procédures en plaçant la feuille dans le bon sens sans faire de bavures ! Ni gaspiller le papier ! Nos moyens étaient si modestes ! Mais nous avions le cœur et les mains et la tête à l’ouvrage !

Et ce n’était pas fini : il y avait les illustrations. Si on avait bien du plaisir à imaginer nos dessins, leur impression, plus technique, passait par une certaine simplification des traits. Le motif était décalqué ou tracé à main levée sur une épaisse feuille de lino (sorte de caoutchouc) en pensant aux effets que produirait le dessin imprimé à l’envers (pour un plan par exemple). Puis, le lino était creusé à l’aide de gouges spéciales, soit à petite cannelure pour faire les contours des dessins, soit large pour évider les grands espaces qu’on laisserait en blanc. Ce que Solange et Marie-Rose faisaient si habilement! Avec le rouleau, on encrait alors le lino en veillant toujours aux excès et on imprimait d’un geste ferme de pression. Puis on laissait sécher avant d’agrafer toutes les feuilles.

Venait alors le moment de la distribution. Le tirage mensuel de notre journal d’une quinzaine de pages de format A5 tournait autour de 50 numéros. Qu’on ne vendait pas. Ils s’adressaient à nos familles et à quelques personnes intéressées par notre entreprise. Que nous étions fières !

 

Extrait de l’article de P. M : La distillation, coll.L. Fontaine

 

Que pouvait-on lire dans notre journal Les Chocas ?

Des articles divers. Il y avait ceux tirés de « textes libres », rédigés le plus souvent chez soi, selon la fantaisie, la vie et l’inspiration de chacune. Ainsi – pour citer la revue Choca 2 – peut-être est-ce le cas des textes « Une bonne journée » passée à la cueillette des goyaviers ou « Un jeu amusant » tel « petite case » ou « Le bateau » évoquant la visite du « Ferdinand de Lesseps » par l’une ou l’autre d’entre nous ? Mais cela pouvait être tout autre chose, car nous ne manquions pas d’idées…

D’autres textes initiaient ou étaient le fruit d’un véritable travail pédagogique fait autour d’un thème riche d’enseignements : par exemple « La distillation du géranium » ou « La récolte des pommes de terre », toutes deux cultures emblématiques de l’économie des hauts du Tampon à l’époque. Ainsi me confiait récemment ma maîtresse – bien vieillie certes mais dont la mémoire défie le temps – : « Autour du climat ou des cyclones, nous pouvions travailler sur les parentés et oppositions entre les pays, saisons, populations, cultures, modes de vie et d’habitat… Calculer les températures, les prix selon les monnaies… Imaginer nos soldats Réunionnais dans les tranchées lors de la première guerre mondiale. Réciter, écrire, chanter ou dessiner l’été ou l’hiver… »

 

Parfois, une sortie scolaire pouvait réveiller nos langues ou nos plumes. Je me souviens même de la découverte extraordinaire d’un chantier de concassage de pierres volcaniques transformées en gravier ou sable. C’était épatant ! Et bien marrant de prendre le gros camion de la commune qui faisait office de transport scolaire. Enfin, les oreilles curieuses des petites journalistes qu’on était devenues s’intéressaient aussi aux évènements tamponnais, par exemple un incendie terrible qui avait détruit une ferme au Grand Tampon ou l’inauguration de la nouvelle poste de la ville dont les travaux montaient à 18 millions de francs… Nous notions aussi les films qui passaient au Tampon. A défaut de les voir nous pouvions imaginer « Sœur Angelica ; Histoire de trois amours ; Voyage en Birmanie ; Esclaves pour Rio ou L’homme du Kentucky « …

 

Finalement notre petit journal scolaire Les Chocas, sous son apparente simplicité, dit bien des choses de ce temps-là, que j’ai plaisir à retrouver, avec le souvenir de toutes mes chères camarades de classe. Les textes qui en restent sont telle l’écume de la vague venue des profondeurs. Ce sont d’humbles témoins de tous ces apprentissages et activités pédagogiques qui stimulaient notre réflexion et élargissaient nos connaissances. Témoins aussi d’une pratique de l’imprimerie qui nous responsabilisait tout en nous apprenant le partage, la gestion des tâches et le respect du travail manuel et intellectuel. Voilà pourquoi la saison des chocas fleuris est pour moi une belle saison…

 

Si notre classe est restée très soudée trois ans durant, si nous sommes presque toutes passées en 6ème en 1960, à la fin de notre CM2 (alors que « le tiers des élèves du Cours Moyen » n’y accédait pas (3)), je pense qu’on peut y lire le signe d’une satisfaction partagée, d’un enseignement ayant porté ses fruits et dont témoignent quelques parcours professionnels de mes camarades et rencontres au fil si divers de nos vies depuis. Et cela, même si notre maîtresse – me dit-elle récemment aussi – suscitait les commentaires de collègues défenseuses de la tradition, bousculée dans ces années 55, dans le sud de l’île en particulier.

 

Le CIRP (montage du logo et extrait du n°12 de décembre 1958), coll. L. Fontaine

 

Voilà qui inscrit ma classe dans l’histoire de l’école à La Réunion avec les questionnements se rapportant précisément à cette époque. Les méthodes nouvelles et « le mouvement coopératif porté par L’inspecteur Roger Ueberschlag »,(4) arrivé dans l’île en 1955 et en service à Saint-Pierre jusqu’à 1960 avaient réussi à fédérer un certain nombre d’enseignants du Sud (dont ma maîtresse). Ils se retrouvaient autour de leurs projets et pratiques moins dogmatiques et plus ouvertes sur le monde de l’élève. C’était un temps d’effervescence pédagogique. Le temps des premières classes Freinet – au Tévelave par exemple -(5) et des premières imprimeries de classe lancées par des enseignants inspirés plus ou moins librement du pédagogue. C’était aussi l’époque de la création d’un Bulletin de liaison du CIRP (Centre d’Information et de Recherches Pédagogiques), impulsé par l’Inspecteur Ueberschlag, puis dirigé par Hilaire Fontaine, instituteur au Tampon et regroupant des enseignants travaillant en équipe. Certes, il y eut, au cours du XXème siècle, à La Réunion, d’autres initiatives intéressantes dont, dans les années 1910, les préconisations officielles, les Bulletins de L’Enseignement primaire (6) et l’ouvrage de Paul Hermann (7) incitant à ouvrir l’école sur notre île ; mais il convient de saluer, au milieu du même siècle, la nouvelle dynamique créée autour du CIRP qui comptait plus de 500 membres. Dans cette époque datant d’avant la télévision, les médiathèques et Internet, on trouvait dans ce bulletin de liaison – de facture artisanale et tirant à 800 exemplaires dont 300 pour la France et l’étranger – des articles sur l’institution scolaire, l’histoire, la faune et la flore, la littérature de La Réunion, etc.(8)

 

On ne peut que regretter la disparition rapide de cette revue, tout comme le départ précipité de certains – dont l’inspecteur Ueberschlag – ou les 50 tonnes de livres pour La Réunion, qui ne parvinrent jamais dans un temps où nous en avions tant besoin ! Nous étions alors à l’aube de la Vème République, aux alentours de 1960 (9). La Réunion était divisée par les tensions politiques liées au statut de l’île et dans ce contexte, nouveauté pédagogique, régionalisme et sens critique pouvaient paraître suspects… Le souci primordial était la construction d’établissements permettant de scolariser les jeunes Réunionnais : après les écoles élémentaires, les collèges se multipliaient.

 

Cependant, les voies esquissées au milieu, comme au début du siècle se révèleront plus fécondes ultérieurement. Ainsi l’interrogation sur les méthodes pédagogiques et la question fondamentale de l’ouverture, à La Réunion, des programmes nationaux aux faits historiques, culturels et linguistiques, en particulier depuis les années 1980.

Fécondes furent aussi pour moi ces sources du passé. J’y ai trouvé le fondement de mon rapport au savoir et au monde. Et par la grâce de deux revues, je peux aujourd’hui, rendre hommage à deux enseignants valeureux qui m’ont accompagnée ainsi que des générations d’élèves : Ma mère. Mon père.

A tous deux, ma reconnaissance.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Les programmes officiels du 17/10/1945 recommandent d’ »établir la liaison entre l’école et le cadre ou milieu dans lequel vit l’élève » et d’utiliser au maximum les ressources des lieux « pour initier l’enfant à l’histoire locale ». Notes sur l’enseignement de l’histoire de La Réunion ; programmes et manuels scolaires de 1844 à 1995 par Pierre Portet, Revue des Mascareignes n°1. (en ligne)
  2. Pour notre classe, on ne peut parler d’adhésion exclusive. Célestin Freinet a prôné à partir des années 1920/30 une école refusant l’encyclopédisme, ouverte sur le milieu de vie, liant apprentissages et activités concrètes, autonomisant et responsabilisant l’élève dans une perspective citoyenne. Il a impulsé l’idée de coopérative scolaire, d’imprimerie à l’école, de correspondance scolaire… Quoique faiblement implantée dans nos écoles, la Pédagogie Freinet est portée par l’I.C.E.M. depuis les années 1970 et œuvre toujours (cf. sites).
  3. En 60/61, sur 3263 présentés, 1946 admis soit 59,6%. Prosper Eve, Education, culture à La Réunion, dans les années 1960.
  4. Raoul Lucas et Mario Serviable, Ils ou elles ont fait l’Ecole de La Réunion, 2012, exposition citant les instituteurs Hilaire et Laure Fontaine. L’Ecole à La Réunion, de ses origines à l’après départementalisation, est un des sujets d’étude de l’Universitaire Raoul Lucas.
  5. Le 1er défenseur est Marcel Le Guen, arrivé dans l’île en 1951, enseignant 12 ans dans le Sud. A l’initiative du journal scolaire imprimé La moque. Les Autorités lui interdirent de retourner dans l’île après un congé administratif en 1963. Une école du Tévelave porte son nom depuis 2006.
  6. Dans les années 1910, ces Bulletins de L’Enseignement Primaire à La Réunion relayaient les textes officiels sur l’histoire locale. On y découvre l’investissement de A. Berget, Chef de l’Instruction publique, incitant au respect de ces prescriptions. Ainsi que les épreuves du C.A.P. invitant à faire la liaison entre « histoire générale » et « histoire particulière de votre colonie ». Notes sur l’enseignement de l’histoire de La Réunion ; programmes et manuels scolaires de 1844 à 1995 par Pierre Portet, Revue des Mascareignes n°1 (en ligne)
  7. Paul Hermann, instituteur à Saint-Denis, publie en 1909 Histoire et géographie de l’île de La Réunion, cours moyen.
  8. CIRP, affilié à l’Institut coopératif de l’Ecole Moderne, Bulletins de Liaison n° 8, 12, 15, 19, 20, 22, 23, 25, 27, années 1958 à 1961.
  9. La Réunion est divisée entre départementalistes et autonomistes depuis la création du Parti communiste réunionnais en 1959. Dans les années 60, le préfet de La Réunion est Jean Perreau-Pradier. Michel Debré est 1er Ministre. Une ordonnance exile en 1960 plus d’une dizaine d’enseignants pour leurs opinions. L’opération médiatique autour des livres, montée en 1958 par l’Inspecteur Ueberschlag avec la Radio Europe 1, semble avoir indisposé les autorités.

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Moukatage (pièce satirique) en un acte.

 

Ce texte a été publié dans la revue « Bardzour » (la barre du jour = l’aube en créole) en réponse aux anti-créoles qui se sont déchaînés lors de la parution du livre d’Axel GAUVIN « Du créole opprimé au créole libéré » (1977). Les trois personnages cités ont réellement existé et se sont manifestés à plusieurs reprises dans le courrier des lecteurs du journal « le Quotidien de la Réunion » d’août 1977. Nos lecteurs, tous nourris d’humanités classiques, noteront ici où là un pied manquant ou deux de trop à nos alexandrins. Mais comment versifier juste à partir des théories vaseuses de M. de Bourgin développées dans ses lettres au « Quotidien » ?

 

La scène se passe dans un salon cossu de « bonne bourgeoisie bourbonnaise ». Suzanne et frère Emmanuel, deux amis qui communient dans l’amour de la langue française, attendent un invité de marque. On entend des pas dans la rue, puis des cris :

 

M. de Bourgin (depuis la rue) :

Na point personne ? Hem, hem, na point personne ? N’y a-t-il ici âme qui vive ?…Tiens, du bruit, je crois que l’on arrive.

 

Suzanne (à Frère Emmanuel) :

De la langue française le messager divin approche. Ouvre donc l’huis à M. de Bourgin…

M. De Bourgin, gentilhomme, balaie la pièce d’un revers de son large chapeau à plumes.

 

 

le couvre-chef historique de M. de Bourgin.

 M. de Bourgin : Amis doux à mon cœur,

 

Emmanuel : Cher Monsieur,

 

Suzanne : Votre grandeur,

 

En ces temps si troublés où notre esprit s’irrite,

C’est un baume certain, d’avoir votre visite.

Il ne se passe point de jour dans ce pays,

Où nous n’ayons tous deux les oreilles meurtries

D’un infâme patois, d’un dialecte hideux,

Du créole enfin, de ce parler de gueux.

On l’entend à la cour, on l’entend à la ville ;

Au Prisu, chez Bobate, la populace vile

Nous fait subir ainsi un martyre quotidien,

Et voilà que tantôt un journal du matin

Dont je tairai le nom, d’un certain sire Gauvin

A publié les dires, favorables au créole…

 

M. de Bourgin : Pour sûr voilà un crime qui mérite la geôle !

 

La bonne (en aparté) : Kosa larive azot ? Davoir la boir pétrol (1) !

 

Emmanuel :

Amis, vous parlez d’or. Comme vous, j’en ai ras l’bol

De voir ce dialecte insolent s’étaler.

Il nous faut le combattre, dans la rue, à la Télé.

Brandissons l’étendard, prenons nos baïonnettes !

Il nous faut fusiller, étriper, extirper,

Que tout Bourbonnais meure ou bien parle français.

 

Suzanne (folle de joie) :

Mes chers, qu’un sang g’impur abreuve nos sillons !

 

La bonne :

Somanké moush sharbon la-pik se bann’ kouyon (2) !

 

M. de Bourgin :

Dans ce rude combat, pour nous point d’alliés, nous sommes seuls ou presque, la langue non-pareille, le français, chaque jour, par nombre de Zorèy (français de l’Hexagone) est massacrée…

 

Suzanne : Pour sûr. Dans ce choc incertain nous ne pouvons compter que sur nos forces mêmes, sur Vaugelas, Corneille et Valéry D’Estaing (3).

 

La bonne : … hem, hem !

 

M. de Bourgin :

La lutte a commencé, tandis que chez vous je fonce

Me vient à l’esprit l’idée d’une réponse.

Je serais fort heureux que vous l’approuvassiez.

 

Suzanne :

Vous entendre parler, quels délices, quel bonheur !

 

M. de Bourgin :

Dans ma missive au sieur Gauvin, à ce drôle ki se mêle de vouloir ékrire le kréole… mettant partout des K (4), kel son horrible à voir, je dis à ce kokin faisant mon désespoir, d’aller dans un kolkotz avèk ses kamarades, kultiver loin de nous karottes et salades.

 

Suzanne : Admirablement dit, voilà qui est divin !

 

La bonne (en aparté) : mi konpran toute astèr ; bann-la la-boir do-vin (5) !

 

Suzanne (à la bonne) :

 

Allez au Barachois, pour nous quérir céans,

Quelques bons samoussas, quelques bonbons piments.

 

Les samoussas ou l’épreuve de vérité.

 

Suzanne se retournant vers M. de Bourgin :

Il n’est pas bien honnête et pour beaucoup de causes,

Que les gens de la lie soient là pendant qu’on cause.

Poursuivez !

 

M. de Bourgin :

La langue, mes amis, est mode d’expression

D’une communauté politique. L’Île Bourbon,

Terre française, doit parler le français seulement.

Partout où l’on parle français conséquemment,

Doit flotter dans le vent le beau drapeau de France !

 

Emmanuel :

Ma tête tourbillonne, je frôle la démence ;

Ainsi donc en partie la Suisse, la Belgique

Comme le Canada font partie de la France ?

 

Suzanne : Cher frère !

 

la Suisse écartelée !

 

 

Emmanuel :

Et la Suisse, à mes yeux, un pays hier encore

Ne serait aujourd’hui, qu’à deux doigts de la mort.

On y parle français, allemand, italien…

Ce pays n’existe plus, si je le comprends bien.

 

Suzanne :

Vous n’y comprenez rien ; ayez foi en la science !

En M. de Bourgin j’ai toute confiance.

 

S’adressant à M. de Bourgin

Achevez, je vous prie, ce raisonnement heureux !

Tout me parait dès lors simple, juste, lumineux.

 

M. de Bourgin :

Si les créolisants bons à mettre à Saint-Paul (6)

Veulent à toutes forces, écrire le créole,

Qu’ils respectent au moins son véritable orthographe,

L’orthographe français (7), la-dessous je paraphe.

 

Emmanuel : (Par devers soi)

À moi Grevisse, à moi Larousse ! Cela me vexe,

D’orthographe je ne puis vérifier le sexe.

Jusqu’alors ce beau mot me semblait féminin,

On m’apprend le contraire. Merci Monsieur Bourgin !

 

La bonne arrive avec les rafraîchissements, des samoussas (8), des bonbons piment. M. de Bourgin s’en sert et mange goulûment, s’étouffe.

M. de Bourgin : Brrh, RRRââh !

Foutor misère d’un sort ! Ce piment m’a poiké (9) !

Ce bonbon m’est passé dans le petit gosier !

Si je trape ce zarab, sitôt je le languette…

 

Suzanne (effarée) :

Qu’entends-je, qu’ouïs-je et de la bouche de qui ?

Moi qui le supposais à notre cause acquis !

Qu’il m’est dur de l’entendre parler si vulgairement…

Hors d’ici imposteur, maraud, faquin, manant,

Monstre issu de l’enfer, créolophone atroce !!!

Hors d’ici à l’instant, ou sinon je vous rosse !!!…

 

Grands Dieux… ! Je défaille…

 

Suzanne tombe en pâmoison dans les bras de frère Emmanuel. Celui-ci l’allonge sur le sofa qui, par bonheur, se trouvait à proximité.

 

Le sofa salvateur !

 

 

Exit l’imposteur, cependant que de la cuisine parvient un inextinguible rire typiquement créole.

 

Versificateur occasionnel : Robert Gauvin.

Pour copie conforme : Batis Poklin.

Auteur des illustrations : Huguette Payet.

 

 

(1) Qu’est-ce qui leur arrive, ils ont dû boire de l’alcool ?

(2) Sans doute la mouche charbon a-t-elle piqué ces imbéciles !

(3) Nos anciens se souviennent assurément du Président de la République Valéry Giscard d’Estaing, de son français si élégant et de son accent de « patate chaude ».

(4) M. de Bourgin prétend que le « k » est un son horrible à voir ???!!! et qu’il ne convient qu’à des langues d’Europe centrale, allemand ou russe.

(5) Tout s’éclaire pour moi ; ils ont exagéré sur le vin !.

(6) Dans la ville de Saint-Paul se trouve le premier hôpital psychiatrique de l’Île de La Réunion.

(7) M. de Bourgin emploie « l’orthographe » au masculin… Pauvre langue française, par qui donc es-tu défendue ! (Cf. Quotidien août 77).

(8) Samoussas : petites pâtisseries salées, fortement épicées, d’origine indienne.

(9) Poiké : brûlé / Si je trape ce zarab, sitôt je le languette : si je mets la main sur ce commerçant indien, il va passer un mauvais quart d’heure… Sous l’influence du piment, M. de Bourgin révèle sa nature profonde de kréol ; le voilà démasqué !

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Du créole opprimé au…

 Il n’est pas rare d’entendre l’éloge du « vivre ensemble » réunionnais. À l’instar d’autres sociétés insulaires fortement métissées, la nôtre est admirée, encensée pour l’harmonie qui y règne : il est vrai qu’en considérant la jeunesse du peuplement de la Réunion, l’histoire de notre île et ses drames, la situation d’aujourd’hui peut émerveiller. Il faut cependant rester vigilant pour ne pas se laisser endormir par la fumée des encensoirs. Pourquoi, par exemple, ne pas nous interroger, nous-mêmes, en tant que Réunionnais, sur le vivre-ensemble dans notre île. Pour ce faire, je vous propose de regarder de plus près la relation des langues créole et française, en me référant aux travaux d’Axel Gauvin, réalisés il y a quarante ans de cela. Je choisis cet angle, d’autant plus volontiers, que les chercheurs s’accordent à reconnaitre les avantages du bilinguisme dans le domaine cognitif[i] !

 

« Du créole opprimé au créole libéré[ii] »

 

En 1977, A. Gauvin publie son essai : « Du créole opprimé au créole libéré ». Son objectif est de défendre et de promouvoir la langue créole réunionnaise. La publication du livre fait sensation, ou plus exactement cause un beau scandale. Pour de nombreux « bien-pensants », le créole n’est pas digne d’être appelé une langue, c’est, à la rigueur, un dialecte, un « patois sympathique » (comme on le cataloguera plus tard avec condescendance). La polémique mettant aux prises défenseurs et détracteurs de la langue créole s’étale alors largement dans la presse écrite et audiovisuelle du pays.

 

Le point de départ

 

Qu’est-ce qui a motivé A. Gauvin  dans ses recherches? Nous savons qu’il a passé sa jeunesse dans un milieu créolophone. Sa famille, son quartier s’exprimaient essentiellement en créole. À l’école, cette langue n’était pas enseignée mais elle n’était pas non plus exclue. Du point de vue culturel, l’univers d’A. Gauvin a évolué aux rythmes de la culture créole réunionnaise.

Or, à partir des années 60, les choses changent : Le créole doit impérativement rester à la porte de l’école. Les enseignants sont tenus – menaces à la clé – d’obéir aux oukases anti-créoles des vice-recteurs successifs. Ainsi, entend-on en 1975 le vice-recteur de Saint-Denis, se référant à un règlement scolaire de 1887, marteler que « Le français [doit être] seul en usage à l’école ».

Les enfants ont à cette époque davantage accès à l’école de la République mais ils doivent obligatoirement renoncer au monde qui était le leur[iii] et se glisser, via les programmes scolaires, dans un autre en tout point semblable à celui des enfants de la France hexagonale. Les enfants créolophones sont alors atteints dans leur identité, dans leur manière d’être au monde : leur langue, leur culture ne sont pas reconnues ; elles sont dénigrées, stigmatisées, bannies.

 

 

Face à un drame, une méthode

 

Ce qui bouleverse le plus A. Gauvin dans cette affaire, c’est la situation dramatique de l’alphabétisation dans l’île. En 1967, en effet, 90 000 Réunionnais, sur une population de 416 525, sont analphabètes (un jeune sur 5, un adulte sur 2).

Face à ce constat, A. Gauvin cherche à remédier au problème en allant au fond des choses. Il se livre alors, au sein de « l’association Chemin Portail » au Tampon, à des séances d’alphabétisation en créole. Il le fait volontairement car ses élèves ne parlent pas le français. Comment, en effet, apprendre à quelqu’un à lire dans une langue qu’il ne comprend pas ou qu’il comprend mal ? Les résultats sont prometteurs : l’acquisition de la lecture se fait rapidement et personne ne manifeste une quelconque répulsion lors de l’apprentissage. Ces séances de travail confirment que le malaise dans l’alphabétisation provient, non d’une incapacité des monolingues créoles à apprendre le français, mais de la méthode pédagogique proposée à l’école. Méthode qui ne tient aucun compte de la langue maternelle des élèves. Cette expérience pédagogique deviendra pour A. Gauvin le moteur de la défense de la langue réunionnaise.

 

Le créole est une langue

 

Axel Gauvin fonde son plaidoyer sur les caractéristiques qui constituent le socle de la langue créole réunionnaise. L’essayiste s’évertue donc à montrer l’originalité du créole. Il s’attache à la grammaire, à la syntaxe, au vocabulaire : il ne s’agit pas d’un français déformé, mais d’une langue à part entière.

En ce qui concerne le vocabulaire, A. Gauvin reconnaît qu’une majorité de mots créoles provient du français. Il souligne cependant qu’un bon nombre d’entre eux n’a pas la même signification en français contemporain. Le lexique du créole réunionnais est, par ailleurs, riche des apports malgaches, portugais, indiens, indo-pakistanais. Il faut à cela ajouter les nombreux mots créoles créés par les Réunionnais.

  1. Gauvin arrive au constat que, doté d’un champ sémantique particulier, d’une structure grammaticale originale, « le créole est une langue ayant sa personnalité propre[iv]» à côté du français. Il est convaincu qu’il faut ouvrir une voie nouvelle si l’on veut lutter efficacement contre l’analphabétisme.

 

Vers le bilinguisme

 

Militant créoliste ardent, Axel Gauvin ne cherche cependant absolument pas à aller contre le français. Il est habité par la conviction que ces deux langues sont indispensables aux Réunionnais : il perçoit clairement que le bilinguisme est une richesse. Sa lutte consiste donc à désamorcer « l’affrontement » entre deux mondes qui s’ignorent. La situation de la société réunionnaise de l’époque, avec le monopole du français dans l’enseignement, les médias, la justice, les administrations, ont réduit le créole à une existence de langue « marronne » : il faut en finir avec cette situation, car il est d’une part nécessaire que le Réunionnais apprenne à se connaître, à s’accepter tel qu’il est, à s’estimer, à être fier de sa langue maternelle. Pour cela il est urgent de valoriser la langue créole, de lui donner une visibilité, une lisibilité acceptée par tous et accessible à tous. Et d’autre part le Réunionnais se doit d’acquérir la maîtrise du français, langue internationale… En distinguant linguistiquement le créole du français, il ne s’agit donc pas de fomenter de mutuelles exclusions au sein de la société, mais de trouver des ressources pour un mieux vivre pour tous.

« Du créole opprimé au créole libéré » est donc l’œuvre d’un visionnaire qui a su entendre, écouter la souffrance d’une humanité mise à mal dans cette partie du monde. Au-delà du problème linguistique, il est clair que la promotion de la langue créole, que défend A. Gauvin dans son essai, met en cause la politique culturelle et scolaire qui exclut une grande partie de la population réunionnaise et fait fi de la démocratie[v]. Cette dernière ne suppose-t-elle pas, en effet, que l’information circule et qu’elle soit comprise par tous ?

 

Où en sommes-nous aujourd’hui du vivre ensemble linguistique ?

 

Quarante ans après l’essai d’A. Gauvin, il est légitime de se demander où nous en sommes de l’usage du créole, de sa place dans les médias, les administrations, la justice, l’enseignement… Les avancées sont considérables. Des dictionnaires français-créole, créole-français, des bandes dessinées ont vu le jour. Le créole est présent dans diverses créations artistiques, il est entré au théâtre, au cinéma. La langue réunionnaise est de plus en plus fréquemment employée à la radio, non seulement dans les chants et l’humour, mais aussi dans les débats, dans les émissions interactives, dans les publicités.

Il est malheureusement un domaine, pourtant essentiel, où les lacunes sont énormes, celui de l’éducation : on déplore encore un nombre très important de personnes illettrées. Une publication de l’INSEE en recense 116 000 en 2011. De trop nombreux enfants arrivent au collège sans maîtriser la lecture et l’écriture du français. Ils usent du créole et du français de manière approximative. L’enseignement en créole, et du créole, reste timide, alors même que 80 % des enfants scolarisés arrivent d’un milieu créolophone.

En 1977, A. Gauvin a pris le temps d’argumenter en faveur de la langue créole. Avec d’autres linguistes, il a cherché à lui donner la place qu’elle mérite au sein de la société réunionnaise. Aux côtés des artistes et d’autres écrivains, il a été à l’avant-garde et n’a cessé de montrer, par ses poèmes et ses romans, les qualités intrinsèques de la culture réunionnaise et de la langue créole.

Nos deux langues méritent une égale considération et demandent qu’on leur accorde des conditions d’acquisition et de développement appropriées.

Nous ne sommes plus en 1970, les enfants ne sont plus monolingues créoles, mais ils ne sont pas pour autant tous bilingues. Un accompagnement bien structuré de l’enseignement du créole à côté de celui du français n’offrirait-il pas aux enfants, aux jeunes, aux adultes un bilinguisme apaisé et décomplexé ? La République française a la capacité d’intégrer et de promouvoir en son sein la diversité culturelle et linguistique. Mais quid de la volonté politique ?

Dominique Joséphine

Quartier 3 lettres

 

[i] Cf. Ranka Bijetjac-Babic, L’enfant bilingue, Odile Jacob, 2017.

[ii] Axel Gauvin, Du créole opprimé au créole libéré : défense de la langue réunionnaise, Paris, l’Harmattan, 1977.

[iii] Dans les années 1970, la grande majorité de la population réunionnaise était créolophone. Les statistiques manquent à ce sujet. On peut estimer à moins de 20 % les gens capables de parler français.

[iv] Cf. Du créole opprimé au créole libéré, op. cit p. 37.

[v] Cf. id., p 88.

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Didine était dans sa prime jeunesse l’Ernestine d’Ernest, son père, avant de devenir

Didine Flavonien, depuis son mariage, il y a bien 55 ans de cela !

Son mari, le vieux Flavonien (soixante-quinze ans, bientôt soixante-seize) chantait les cantiques, entonnait les Psaumes, tous les dimanches à l’église ; s’entraînait en outre chez lui, tous les jours que Dieu donne, pour la grand’messe. Et ne voilà-t-il pas que le vieux Flavonien se met un beau jour, un jour maudit, à être pris de folie furieuse :

« L’archange Gabriel m’est apparu !… »

Mais attention ! Le bougre n’affirmait pas cela en communion avec le Bon Dieu, sous la protection de l’archange Gabriel. Il le disait avec l’écume de rage à la bouche. Les yeux injectés de sang. De la main gauche, saisissant Didine par la chevelure, il la force à s’agenouiller sur le sol. De la main droite il tient le sabre à cannes levé, ce sabre qui coupe comme un rasoir !  

 

De la main droite il tient le sabre levé… (Illustr. Huguette Payet.)

 

« L’archange Gabriel m’est apparu ! Il m’a mis en garde : elle se fout de toi ! Elle danse et te pisse sur la tête !…

– Ah ! Vonien !

– Il a ajouté aussi : «  et tu n’as pas qu’une paire de cornes. Tu portes toutes les cornes de tous les cerfs de la Roche-Écrite ! (1) Ton cornage pend jusqu’au bas de ton dos. Il te déchire le kaneson ! (2) On te voit la raie ! »

– Je te jure Vonien !

– Ne jure pas : une pécheresse ne jure pas ! Une Marie-Madeleine ne jure pas ! Avoue plutôt !

– Avouer quoi ? Je n’ai pas…

– Julot ! Julot ! C’est Julot, ton garçon de cour !

– Qu‘est-ce que tu vas chercher là ?

– L’archange Gabriel ! Tu oses déparler de l’archange Gabriel ! Avoue, sinon je te hache, je te tranche, je te découpe ! Je jette ta chouchoute (3) et autres parties impures à la ravine ! Je les donne à manger aux cochons ! »

Et Didine est obligée d’avouer ! Soixante-dix ans sur sa tête ! Fidèle depuis toujours ! Dévouée comme pas deux ! Acceptant sacrifice après sacrifice, … avec de temps à autre un petit plaisir : Vonien et elle n’ont pas passé tout leur temps à prier ensemble, quand même ! « Mon petit cabri massalé, mon cari de bichiques, mon petit rougail saucisses, Ma Didine ! » Ce « petit nom gâté »  lui est resté depuis  que Vonien l’a laissé s’échapper devant témoins. Mais « Ma Didine !  Laisse moi t’embrasser là où c’est doux », c’était valable hier encore, malgré ses soixante-quinze ans. Et aujourd’hui : « Tu vas avouer ! »

Et Didine, la lame du sabre sur la nuque, est bien obligée d’avouer ! Oui à ceci, oui à cela. Il faut avouer tout ce que son homme invente,  tout ce qu’il s’imagine. Tout et davantage encore !

 

Quand Didine a tout avoué, lui, l’homme au grand cœur, magnanime, pardonne :

  • «  Relève-toi femme, Relève-toi ! Tu as fauté, mais comme tu le regrettes, le Bon Dieu et moi, nous n’en tiendrons pas compte dans le carnet de tes péchés » (4).…

Le vieux Vonien et ses visions toujours renouvelées, son archange Gabriel, les prétendues infidélités de Didine, ont fait longtemps subir le martyre à sa femme.

Mais la « fête-chinois » (5) ne se célèbre pas tous les jours que Dieu donne… Un jour Didine se retrouva dans le vieux confessionnal devant le vieux curé aux idées modernes qui depuis deux ans dirigeait la paroisse autrement :

  • « Mon père, je m’accuse d’avoir eu de vilaines pensées… Des pensées de… (Gros sanglots … ). Je n’en peux plus, mon Père.
  • Le désespoir n’est pas un péché, ma fille… Je ne suis pas curieux, mais…
  • Il est devenu fou, mon Père… De temps à autre il lui prend une crise…Il se saisit de son sabre… Et je deviens folle à mon tour. Je deviens folle, folle ! »

 

…Une petite procession se présenta devant le barreau de Vonien…(Illustr. Huguette Payet).

Le lendemain après-midi, aux alentours d’une heure, se présenta une petite procession devant le barreau (6) de Vonien :

« Pé romiasse, écoulasse, écoulorome… » (7)

Oui, en latin – et pourtant cela faisait bel âge et beau temps que l’on ne parlait plus ce langage du temps jadis dans la paroisse ! Le curé, chasuble flamboyante, surplis d’argent, étole d’or, s’avance en premier :

« Pé romiasse, ékoulasse, écoulorome… »

Juste derrière, un peu sur le côté, «  Gadang, gadang. Gadang gadang ! »… L’encensoir voltige dans les mains de Sœur Anita, une jeune sœur qui adore jouer à la ronde avec les enfants… Elle aussi chante, à gorge déployée.

À l’arrière, le seau d’eau – bénite (en fait de l’eau prise au canal)  est porté par Sœur Angèle, une vieille dame qui a élevé quatre enfants et profite qu’ils soient grands et que son mari soit décédé, pour devenir bonne sœur…Sœur Angèle ne chante pas, sa bouche est fermée, à double tour : elle a l’air sérieux de quelqu’un qui porte l’extrême-onction au Pape.

La petite procession franchit le barreau : « Pé romiasse,  écoulasse, écoulorome…Gadang gadang, gadang gadang !… »

Elle s’avance dans l’allée : «  Ete unam, sanctam, catholicam…Gadang gadang !… »

Elle fait le tour de la maison, va vers le pied de Badamier sous lequel Vonien fait la sieste…Qu’il fait bon sous le pied de badamier ! Le feuillage en forme de parasol protège bien du soleil, une brise légère rafraîchit  pour de bon le dormeur. Vonien en profite : le léger souffle de brise fait déjà tomber les feuilles d’or et d’argent semblables aux habits du prêtre. Dans huit jours ce sera fini. 

Vonien dort paisiblement : ce n’est pas un chant en latin – il a toujours été un peu dur d’oreille –  qui le réveillera. Mais c’est « Aspèrzésse mé…Gadang gadang ! » la pluie d’eau –  prétendument bénite –  qui interrompt brutalement son sommeil, qui le fait tomber à bas de son fauteuil pliant. Le bonhomme en reste saisi : il n’arrive même plus à bégayer.

« Parle, si tu es l’archange Gabriel ! »

L’archange ne pipe mot.

« … Tu n’es pas l’archange Gabriel !…Tu es donc le Diable ! Seigneur Dieu, si c’est le Diable, fais-nous un signe !… »

Une petite feuille d’or et d’argent, flamboyante, se détache de l’arbre, plane en tournoyant, descend en douceur…

C’est le signe ! Le signe ! Merci mon Dieu !

Ne racontons pas tout ce qui s’ensuivit… ou alors juste la conclusion ?

On avait fini de chasser le diable qui possédait Vonien ; on lui avait interdit (même sous l’emprise du démon, et sous peine d’excommunication) de prendre en mains un sabre ou un fusil ; on avait déjà tourné le dos pour rebrousser chemin quand la vieille Sœur Angèle s’était écriée :

– « Il revient ! Il est là ! Il n’est pas vraiment parti ! »

Et de poser le seau par terre, de prendre le manche du râteau, appuyé sur le tronc du badamier. Et bababanm, bababanm ! De réduire à néant le diable qui habitait dans l’âme de Vonien, de battre le diable de toute son énergie : bababanm, bababanm !

Et voilà Sœur Anita qui entre dans la ronde avec l’encensoir : un vrai boucanage d’encens ! Le Père s’empare du seau, du goupillon : un vrai déluge d’eau bénite. Soeur Angèle met alors le bâton dans les mains de Didine :

  • « Ma fille, c’est vous surtout qui devez chasser le diable, sinon… »

Et Didine est alors passée à l’action. Elle a cogné le Diable d’importance, l’a battu comme on bat le maïs. Elle a fait le maximum pour faire sortir le Diable de Vonien. Et le Diable de crier, de gueuler, de se débattre, de supplier. En vain. Il a eu droit à sa raclée. Et tant qu’il n’est pas tombé à genoux sur le sol, il a eu sa correction.

Jusqu’à ce jour Le Diable n’est pas revenu. Vonien ne touche plus au sabre. Il aime sa Didine et la respecte ! Parfois, en cachette, ma sœur Angèle en rit encore…

 

Axel Gauvin

(Traduit du créole réunionnais par Dpr974)

Notes :

  1. La Roche-écrite, lieu touristique des Hauts de Saint-Denis où la bonne société dionysienne se livrait naguère à son passe-temps favori : la chasse aux cerfs.
  2. Kaneson : variante créole de « caleçon».
  3. En créole réunionnais : sexe féminin.
  4. En français on tient ses comptes sur un cahier ; à La Réunion plus modestement on avait un « carnet de boutique » chez l’épicier chinois. Pourquoi alors ne pas imaginer un carnet où seraient notés les péchés des chrétiens ?
  5. A La Réunion les Réunionnais d’origine chinoise fêtent entre autres le Nouvel An chinois, la fête de la lune, la fête du Double-dix, celle de Guan-Di etc…mais tout ceci n’a qu’un temps… Il faut rapidement passer au travail, aux choses moins réjouissantes. D’où l’expression créole : « Pas tous les jours la fête-chinois ! »
  6. Le barreau (créole) : le portail.
  7. Version créolisée de la messe en latin.

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Parmi « Les Introuvables de l’Océan Indien »

 

En 1887 La Réunion reçevait la visite d’un être un peu mystérieux, un dénommé Pooka, collaborateur du Journal de Maurice. Derrière ce nom d’emprunt se cachait en fait Alphonse Gaud, un tout jeune franco-mauricien (Il n’avait alors que 24 ans) qui entamait un séjour de six mois dans notre île. Ses articles envoyés à son journal, à Port-louis, seront rassemblés par la suite en un recueil intitulé : «  Choses de Bourbon. » et signé de son pseudonyme. Ce nom, Pooka, il ne l’a pas choisi par hasard. Il renvoie au « Puck, sorte de Farfadet, de lutin malin, espiègle et un tantinet rebelle qui joue des tours aux voyageurs, se transforme sans cesse et effraie les jeunes filles » (C.f Wikipédia)) …

Que Pooka soit espiègle et doué d’humour, il suffit de lire ses écrits pour s’en convaincre : dans une préface aux « Choses de Bourbon », préface qui n’en est pas une, (Pooka dixit), il parle en ces termes de son portrait réalisé par son ami Boucherat, reproduit en première de couverture : « J’informe mes nombreux lecteurs et mes plus nombreuses lectrices que la ressemblance est frappante, sauf sur un point de détail : l’original est plus beau que le portrait, tout embelli que soit le portrait ».

Portrait de Pooka (1ère de couverture)

Pooka, loin d’effrayer les jeunes filles comme le ferait un Puck, cherche la proximité de la gent féminine et étudie de près ce qui fait le charme des jeunes Bourbonnaises. La description scientifique ou plutôt lyrique commence ainsi : «  Svelte et fine, avec une grâce balancée dans la marche, une grâce faite de nonchalance et de précoce lassitude et qui se berce elle-même comme une onde mouvante en un rythme cadencé, sans cesse renaissant… » Le lecteur intéressé par la merveille en question se reportera avantageusement aux pages 159-160 du livre. Pooka prend cependant bien soin de ne pas déplaire à ses compatriotes mauriciennes et se garde de trancher en faveur des unes ou des autres pour ne pas s’aliéner leur bienveillance.

Ce serait cependant un peu court de ne voir en lui qu’un amuseur, qu’un plaisantin, qu’un être superficiel : il est également journaliste, conseiller privé du gouverneur John Pope Hennessy et veut connaître l’île Bourbon et ses habitants, leurs mœurs, leur vie politique et littéraire, leur situation économique. Pour lui les deux grandes Mascareignes sont réellement des îles sœurs (2) et il s’efforcera, au fil de ses écrits, de comparer les deux îles, fera valoir en quoi l’une est supérieure à l’autre et vice-versa et ce que l’une peut en conséquence emprunter à l’autre.

L’auteur s’intéresse également à la vie éducative et littéraire de La Réunion. Il aime les auteurs réunionnais Lacaussade et Leconte de Lisle, fait une place à la chanson créole, cite in extenso la « Çanson pa Félis» ou « Nounoutte à cause», tente une analyse comparée du « patois » de La Réunion et de celui de l’île Maurice qui ferait aujourd’hui sourire les linguistes d’ici ou d’ailleurs…

Il se préoccupe sérieusement des questions éducatives jusqu’à assister à de multiples distributions des prix (dont une nous aurait bien suffi) et il rend compte des discours officiels et du comportement des lauréats et de leurs familles…À plusieurs reprises il rend hommage aux congrégations qui se dévouent à la chose éducative et plaide leur cause à une époque où, à La Réunion, les lois laïques commencent à entrer dans la réalité.  « Les Frères ont plusieurs établissements à La Réunion. Ils sont généralement très florissants. Échapperont-ils cependant à la haine des briseurs de crucifix et des crocheteurs de couvents ? That is the question…Le gouvernement de la métropole qui n’admet peut-être pas même l’existence de la déesse Raison, avait adopté cette loi attentatoire aux vœux de trente millions de catholiques, et le Conseil Général de Saint-Denis a cru devoir marcher sur les traces des républicains de France. Aujourd’hui les Frères ne sont plus que tolérés…Un jour ou l’autre les instituteurs religieux recevront leur congé. » (P.54)Il tombe sous le sens que Pooka verrait d’un bon œil leur venue à Maurice. Il souhaite de toute façon que l’éducation se développe dans son île, propose d’y créer un Collège supplémentaire et plaide en faveur de l’éducation des jeunes filles, qui a, selon lui, un temps de retard à Maurice par rapport à La Réunion.

Dans son désir de mieux comprendre le fonctionnement, économique et politique de la Réunion, il assiste à une séance du Conseil Général où le Gouverneur Richaud fait des propositions concernant une méthode plus rationnelle de création ou de suppression de postes, afin de tenir le moins de compte possible des amitiés ou des liens de parenté de chacun. Ce qu’il approuve. De même il applaudit des deux mains quand le gouverneur plaide pour la diversification des cultures et la modernisation des techniques (emploi plus fréquent de la charrue) ; il verrait avec intérêt le développement de cette politique dans son île natale. Mais il ne se contente pas de discours, il va sur le terrain afin de visiter Sucreries, distilleries et même une féculerie. Si les Sucreries mauriciennes sont plus modernes que les réunionnaises, à l’exception de deux d’entre elles qui peuvent soutenir la comparaison, il fait l’éloge de la féculerie du Colosse et de ses produits. Emporté par l’enthousiasme, il déclare au propriétaire de l’usine « J’aurais préféré voir votre féculerie s’élever dans mon pays, plutôt que dans le vôtre. Mais en attendant qu’il s’en élève une, il faut bien que je dise la vérité : vos produits sont admirables et je ne manquerai pas de le déclarer tout haut à Maurice. » Là-dessus Le propriétaire de l’usine lui donne un sac de tapioca et lui indique la manière idéale de le préparer : « J’ai suivi le conseil. À Bourbon et à Maurice, j’ai goûté du tapioca du Colosse : il est délicieux et je le recommande à mes compatriotes.…Et pour terminer, puisque nous n’avons pas ici de féculerie, montrons-nous bons frères, et donnons la préférence aux produits de l’île-Sœur. M.Rouzaud (le propriétaire) sera content, et moi aussi, car la prochaine fois que j’irai à Bourbon, il me donnera un autre sac de tapioca pour me remercier d’avoir dit de sa marchandise tout le bien qu’elle mérite. » 

La vision politique de Pooka

De temps en temps, Pooka, le lutin, laisse percer plus que le bout de l’oreille et se lance dans des prises de position qu’en Réunionnais du 21ème siècle nous avons, pour le moins, du mal à suivre : on ne peut passer sous silence son jugement définitif sur le suffrage universel, « arme terrible » dans les mains des gens du peuple ; il ne cache pas non plus son aversion pour les lois laïques. Son opinion à l’égard des Indiens du Goudjérat et des Chinois n’est pas exempte de xénophobie, sentiment partagé naguère par nombre de Réunionnais aisés qui se sentaient en concurrence avec eux…

Il nous faut enfin faire une place spéciale au dernier chapitre du recueil où il parle, à mots à peine couverts (3), de l’aspiration des Mauriciens et de la sienne propre : « Nous avez-vous entendus, Bourbonnais, pousser ce cri du plus profond du cœur : Maurice aux Mauriciens ! Ce cri résume toutes nos souffrances. »Il semble assez évident, à la lecture du contexte, qu’il rêve d’un avenir où les Mauriciens de son origine et de sa culture dirigeraient le pays… l’avenir qui s’est rapidement mué en passé, en a décidé autrement.

Par contre le cri de certains Réunionnais qui réclament parfois : La Réunion aux Bourbonnais ! lui paraît être une erreur impardonnable et il avance les arguments suivants : « Vous avez une mère qui vous protège et vous aime et vous ouvre tout grand ses bras. Sous le soleil de votre pays, la place vous est large ; vous trouvez des postes lucratifs et honorables ; ailleurs, sur toute l’étendue du territoire français, vous êtes accueillis comme des frères. »…Il y aurait dans ce qui précède matière à réflexion sur l’évolution de nos îles-Sœurs au cours du 20ème siècle et leur situation d’aujourd’hui !

En manière de conclusion

On quitte, comme à regret, ce recueil de chroniques qui nous éclairent sur nos îles à la fin du 19ème siècle. D’une part parce qu’elles sont alertes, vivantes, souvent spirituelles et fort bien écrites. Qu’on se remémore en particulier certaines séquences concernant le débarquement agité au pont du Barachois, la rencontre en fanfare de la jeunesse dorée au Jardin Colonial, la découverte enthousiaste du Bernica (4), l’ascension du Piton des Neiges où après avoir souffert le martyre, l’auteur domine un panorama à couper le souffle.

 

Qu’en est-il advenu aujourd’hui?

 

Et puis qu’il est bon, de temps à autre, de redécouvrir son pays, son île, avec le regard neuf du visiteur, surtout quand celui-ci est enthousiaste…Car même quand Pooka jette un regard critique sur La Réunion, c’est un regard amical : il nous dit nos vérités, mais il y va de notre intérêt bien compris : si l’on ne rénove pas la station thermale d’Hell-bourg en 1888, on risque fort la désaffection des touristes dont de nombreux Mauriciens.

Pooka compare souvent nos deux îles et met en avant le fait que Maurice dispose de davantage de possibilités économiques que La Réunion, mais il regrette que la course en avant vers le profit n’ait pas été sans conséquence sur la mentalité mauricienne. « L’intérêt matériel a tout dominé » déplore–t -il… Il trace de La Réunion un portrait idyllique, fait de cordialité, de fraternité, d’hospitalité. Il nous semble dans cette affaire bien dur à l’égard des Mauriciens et l’on peut, par contre, se demander s’il ne nourrit pas quelques illusions sur les Réunionnais…

Alphonse Gaud dit Pooka (1864-1896) est mort bien jeune. C’était un journaliste, un écrivain plein de promesses. En refermant son livre on a quelque part le sentiment d’avoir perdu un ami.

 

Robert Gauvin.

 

Notes :

  • Nous sommes particulièrement redevables au dynamisme du Président de l’Académie de La Réunion A-M. Vauthier et aux Éditions Orphie de la réédition de cet ouvrage rarissime, précieux pour la connaissance de la société réunionnaise à la fin du 19ème siècle.
  • L’on est bien loin du style dithyrambique de Marius et Ary Leblond qui dans « Les Îles Sœurs ou Le Paradis retrouvé »  n’arrêtent pas d’employer superlatifs, hyperboles et comparaisons avec la Grèce antique.
  • Pooka n’est pas tout à fait libre d’exprimer sa pensée, étant donné qu’il est Conseiller privé du Gouverneur anglais de Maurice, Sir John Pope Hennessy. Ah, le fameux devoir de réserve !
  • Pooka affirme que ce site est « une merveille de la nature ». D’autres artistes ont également magnifié le Bernica ; qu’on pense aux écrivains George Sand (dans Indiana) et Leconte de Lisle (dans ses « Poèmes Barbares »), ou encore au peintre Ménardeau dont un tableau orne la Salle des mariages de l’hôtel de ville de Saint-Denis. Où donc est passé le Bernica ? Qu’est-il advenu de lui ?

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Ecoutons Charlesia Alexis chanter Pei Natal car le propos reste d’actualité quand les témoins de la tragique histoire des Chagos disparaissent progressivement. Ainsi en est-il de Charlesia, née en 1934 à Diego Garcia, installée contre son gré à Maurice en 1967 et décédée à Crawley, en Grande-Bretagne en 2012.

C’est cette chanteuse et cette chanson emblématique de la souffrance et du combat des Chagossiens que nous suivrons à travers une mise en perspective et une lecture sélective du roman Le silence des Chagos de Shenaz Patel (1), paru en 2005.

Charlesia Alexis : une grande figure de femme par sa détermination à chanter les Chagos et à dénoncer, avec ses compatriotes, la spoliation insoutenable dont ont été victimes les Chagossiens expulsés de leurs îles de 1967 à 1973. Par traîtrise. En effet, Les Chagos, laissées pour compte de l’histoire de la guerre froide et de l’Indépendance de Maurice (en 1968), restèrent sous tutelle britannique et furent cédées en bail aux USA qui établirent à Diego Garcia la plus grosse base militaire américaine pour la défense du monde depuis l’Océan Indien. Voilà donc 50 ans que les Chagossiens ont été expulsés des îles Diego Garcia, Salomon et Peros Banhos et déportés à Maurice pour la plupart ou aux Seychelles (2).

 

Couverture du livre Le Silence des Chagos de Shenaz Patel, ed. de L'Olivier, Le Seuil, 2005

Couverture du livre Le Silence des Chagos de Shenaz Patel, ed. de L’Olivier, Le Seuil, 2005

 

C’est la voix des Chagossiens que nous donne à entendre Chenaz Patel, journaliste et romancière mauricienne dans Le Silence des Chagos. Et en particulier celle de Charlesia qui, dit-elle, « en apprenant que j’écrivais des romans, m’avait fait promettre qu’un jour, je raconterais aussi son histoire à elle » (3). Par sa dédicace, l’auteure rend hommage « A Charlesia, Raymonde et Désiré, qui m’ont confié leur histoire [et à] tous les Chagossiens, déracinés et déportés de leur île, au profit du « monde libre » ». Cependant, si pour déchirer le silence entretenu par les gouvernements sur le malheur des Chagossiens, elle s’appuie sur leur témoignage, la journaliste fait œuvre de romancière par le traitement des personnages essentiels et relais de parole, par le dispositif romanesque et par l’écriture. Son récit, dont l’unité se construit autour de Charlésia, se place dès les premiers pages sous le signe de Pei Natal et peut se lire comme une forme d’ample modulation de cette composition nourrie de la tradition mais « composée et chantée par les Chagossiens en exil à Maurice« .

Voici le premier couplet de cette chanson, tel qu’il apparaît dans le roman. Tel qu’on peut l’entendre sur le CD Charlesia, La voix des Chagos (4) enregistré en 2004 par le Pôle des Musiques Actuelles de La Réunion ou au final du film Stealing a Nation de John Pilger.

Létan mo ti viv dan Diégo / Quand je vivais à Diégo

Mo ti kouma payanké dan lézer / J’étais comme un paille-en-queue dans les cieux

Dépi mo apé viv dan Moris / Depuis que je vis à Maurice

Mo amenn lavi kotomidor / Je mène une vie de bâton de chaise

Voilà qui oppose vivement les espaces/temps et les modes de vie développés dans le roman.

A Maurice, les Chagossiens vivent péniblement dans les quartiers misérables de Port Louis. Qu’il s’agisse des premiers exilés de 1967 telle Charlesia, des derniers débarqués du Nordvaer en 1973 après une rapide évacuation manu militari, ou de leurs descendants dans les années 90 sur lesquelles s’achève le livre. Ils mènent une vie de gens de peu en manque d’argent, de subalternes, « d’ilois » mal intégrés à la Nation mauricienne. Eprouvés dans leur dignité et leur identité, ils souffrent et vivent dans le souvenir des Chagos.

 

Jaquette du CD Charlesia, la voix des Chagos, P.R.M.A de La Réunion, 2004(4)

Jaquette du CD Charlesia, la voix des Chagos, P.R.M.A de La Réunion, 2004(4)

 

« Quand j’étais à Diego, j’étais comme un paille en queue dans le ciel » chante Charlesia. En effet, les Chagossiens se sentaient bien dans leurs îles. Ils y menaient une vie proche d’une nature généreuse en poissons, rythmée par le travail aux cocoteraies, par le passage des bateaux de ravitaillement pour les produits de première nécessité comme le riz, et par les ségas du samedi. Une vie simple, paisible, avec ses joies et menus plaisirs.

Si cette représentation de la vie chagossienne peut sembler avoir quelque chose d’un âge d’or, si les rapports de dépendance économique et de sujétion à un Administrateur de cette population en grande partie descendante d’esclaves malgaches et mozambicains puis engagés venus d’Inde travaillant pour le compte de la Chagos-Agaléga Corporation sont seulement esquissés dans le texte, c’est aussi que la tragédie du déracinement brutal a laissé des blessures profondes. D’où cette nostalgie dont la romancière se fait porte-parole, ce ton de « la souvenance » plus douloureuse que le souvenir, voire l’idéalisation possible d’une réalité « enjolivée » peut-être, se demande Désiré, représentant de la première génération de Chagossiens nés dans l’exil. Celle évoquée avec tendresse et inquiétude à la fin de Pei natal :

Sagrin mo éna dan léker / Mon coeur est plein de chagrin

Get mo piti ki pé lévé / Voyez mon enfant qui grandit

Get piti ki apé lévé / Voyez les enfants qui grandissent

Pa kone péi natal so mama / Sans connaître le pays natal de leur mère

 

Il y a 50 ans les Chagossiens étaient expulsés de leur pays natal.

Il y a 50 ans les Chagossiens étaient expulsés de leur pays natal.

 

De cette vie simple et fraternelle, le roman souligne le goût pour les ségas du samedi soir qui faisaient exploser les tambours et entendre la voix de Charlesia. En accordant une place appréciable aux pratiques musicales traditionnelles des Chagos, Shenaz Patel révèle un monde, un mode d’être au monde et des parentés avec les sociétés créoles de l’Océan Indien, par le peuplement, l’usage du créole, le rythme trépignant du séga (4) et des tambours auxquels un hommage est rendu à travers Bat ou tambour, Nezim (…) Wiyem alé.

Le roman contribue donc à témoigner d’un patrimoine menacé par la disparition d’un mode de vie. Cependant, avec l’évocation du makalapo au son prémonitoire et la reprise du séga La zirodo, chanté par Charlesia avant son départ, Shenaz Patel renforce la dimension littéraire de son œuvre. Comme le jeune homme de la chanson, abandonné à son sort par le Capitaine La Giraudeau, Charlesia, venue à Maurice pour faire soigner son mari malade, ne pourra regagner Diego car il n’y a plus de bateau-retour. La détresse et le poids de malheur qui l’accablent sont alors placés avec pudeur dans les mots repris de la chanson.

Pour les Chagossiens, la prise de conscience de la tragédie se fera de manière progressive alors que le dispositif romanesque est lui plus lourd de signes donnés en surplomb par la romancière. D’où l’écriture de ce texte qui s’ouvre et se ferme par une mise en perspective de l’Indépendance mauricienne et du drame des Chagos. Et la douloureuse prosopopée du Nordvaer, ce bateau qui se charge des souffrances de ceux qu’il a transportés. Finalement, c’est par la voix de Charlesia que Shenaz Patel résume l’histoire des Chagos piégées par les gouvernements. C’est elle qui dit à Désiré : « Anglais et Américains avaient arrangé leur affaire. Et Maurice n’a rien fait pour nous défendre. Trop contente d’avoir son indépendance. » C’est elle qui révèle le mensonge des Anglais qui ont voulu faire croire aux Américains que les Chagossiens étaient des « saisonniers » alors qu’ils habitaient les îles depuis le XVIIIème. Ils n’étaient donc pas ces « Tarzans et Vendredis » mentionnés dans une note officielle -datant de 1966- citée ironiquement par la romancière. Et depuis, Diego est devenue une puissante base militaire américaine – ou « Baz naval » selon la chanson – d’où partent les B52 avec leurs bombes meurtrières. Tout est dit dans ces mots que le roman emprunte au poète Charles Ducasse « Diego amour / Diego amer / Diego à mort… ».

Flottille de bombardiers B52 sur la base U.S de Diégo Garcia.

Flottille de bombardiers B52 sur la base U.S de Diégo Garcia.

Quant aux luttes des Chagossiens, elles sont esquissées seulement à la fin de l’œuvre. « On s’est beaucoup battus » (…) pour essayer d’être rétablis dans nos droits » dit Charlesia à Désiré en rappelant le combat des militantes, les manifestations, la prison et les matraques de la police, cette dernière évoquée également dans Pei natal. Si, dans les années 80, une « maigre compensation » – désignée « larzan lil Diego » dans la chanson – (5) est « versée par la Grande-Bretagne à Maurice« , selon Charlesia, elle piège encore les Chagossiens, qui par ignorance signèrent des documents indiquant qu’ils renonçaient au retour dans les îles. D’où les mots de Charlesia à Désiré et aux nouvelles générations : « il faut continuer à lutter« , mots accordés à l’appel lancinant de Pei natal.

 

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Nou avoy nou mesaz dan lé mond / A envoyer notre message à travers le monde

Voilà 50 ans de souffrances et de luttes qui, fédérées en 1983 par Olivier Bancoult du Mouvement Réfugiés Chagos (MRC), avaient été soutenues dès le début par des femmes Chagossiennes déterminées telles Rita Elysée Bancoult, Lisette Talate et Charlesia Alexis. Depuis les années 90, la lutte a pris une tournure plus juridique, a été relayée par d’autres mouvements, a rencontré d’autres obstacles et développements qu’on peut suivre à travers de nombreux sites, productions musicales, films et documentaires consacrés aux Chagos.

Elle a fédéré des solidarités dans le monde et à La Réunion (6) où les militants ont été accueillis, de même que les Tambours Chagos et Charlesia elle-même, qui a chanté lors d’un kabar en 2004. Cette cause chagossienne a pris aussi une forme plus médiatique, populaire et sensible à travers les réseaux, la littérature et la musique (7). Quant au retour au pays natal, s’il reste encore un rêve et un but, il faut souligner la haute portée affective et symbolique du « voyage historique » d’une centaine de Chagossiens autorisés à revoir leurs îles quelques jours en 2006. On peut en trouver des traces poignantes par exemple dans le film Unforgotten Islands, Chagos ou la mémoire des îles, réalisé par Michel Daëron en 2010, et une interprétation très pudique dans la courte BD Péis natal de Michel Faure et Christophe Cassiau-Haurie qui reprend la chanson Pei natal (8).

Le bail de 50 ans, qui liait Américains et Britanniques et qui s’achevait le 30 décembre 2016, ayant été reconduit pour 20 ans, qu’en sera t-il de la cause des Chagossiens ? Il faut encore écouter Charlesia Alexis chanter Pei Natal.

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Done moi la min krié / Aide-moi à crier

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Nou avoy nou mesaz dan lé mond / A envoyer notre message à travers le monde

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Shenaz Patel : journaliste et romancière. Outre des nouvelles et pièces de théâtre, a publié les romans : Le Portrait Chamarel, 2002 ; Sensitive, 2003 ; Le silence des Chagos, 2005 ; Paradis Blues, 2014. A participé au film de D. Constantin Diego L’interdite et au CD Charlesia La voix des Chagos, PRMA, 2004. A réalisé avec Laval NG une BD sur l’histoire de Paul et Virginie.
  2. Ils furent 1500 à 2000 à être déportés. Ils forment aujourd’hui une communauté d’environ 8000 personnes. Avec le passeport britannique, à partir de 2002 certains Chagossiens se sont installée en Grande-Bretagne .
  3. Article de Valérie Magdelaine Andrianjafitrimo www.revue-silene.com/f/index.php?sp=comm&comm_id=33
  4. Ce CD(label Takamba) paru en 2004, a été enregistré par une équipe du PRMA de La Réunion, sous la Présidence de D. Carrère, la direction de A. Courbis, avec l’ethnomusicienne Fanie Précourt, et la participation de Philippe de Magnée (pour le son) et de Shenaz Patel. Dans le livret d’accompagnement du CD, Fanie Précourt propose une analyse de la tradition musicale chagossienne. Pour le mot « séga » (à ne pas confondre avec le séga réunionnais), il est écrit : « A la différence du « séga typique » mauricien et du « maloya » réunionnais, le séga chagossien était dansé en gardant les deux pieds bien à plat sur le sol ». http://www.runmuzik.fr/#patrimoine/

Reproduction de la jaquette du CD avec l’aimable autorisation de Mme E. Sindraye directrice du PRMA.

  1. Pour éclairer la chanson, il faut se rappeller les conditions très misérables de vie des Chagossiens, qui avaient tout perdu. La compensation étant versée à Maurice, ils durent encore lutter et furent encore piégés.
  2. La cause a été relayée en particulier à La Réunion par le Comité Solidarité Chagos Réunion (CSCR).
  3. Parmi une production nombreuse, on peut citer des références accessibles sur la toile :

 Diego l’interdite, film de David Contantin (avec la participation de Shenaz Patel), 2002

https://vimeo.com/34618354

– Stealing a Nation, film de John Pilger, 2004

http://johnpilger.com/videos/stealing-a-nation

– Unforgotten Islands, Chagos ou la mémoire des îles, film de Michaël Daëron (version longue et extrait)

http://video-streaming.orange.fr/tv/unforgotten-islands-chagos-ou-la-memoire-des-iles-de-michel-daeron-2011

https://www.youtube.com/watch?v=BUKslafQ9xU

Pour la musique, voici quelques références accessibles parmi d’autres : Les Tambours Chagossiens avec Lisette Talate, Mimose et Cyril Furcy, Ton Vié, Cassiya, Bam Cuttayen, Menwar, Ras Natty Baby, Tiloun, etc.

  1. Péis natal de Michel Faure et Christophe Cassiau-Haurie, Musiques créoles, Centre du Monde éditions. Dans cette BD, la chanson est interprétée par Olivia, personnage symbolique.

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