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Archive for the ‘coup de coeur’ Category


Dans l’article intitulé « LES NOMS DE LA LIBERTE » (1) nous avions traité de l’affranchissement des esclaves à La Réunion et des noms qui leur avaient été attribués à cette occasion… Dans sa pièce de théâtre « LES LIMITES DE L’AUBE » l’écrivain réunionnais Axel Gauvin met en scène trois esclaves qui doivent leur liberté à un concours de circonstances : ils ont été surpris avec leur maître par une averse torrentielle ; tous ont été trempés jusqu’aux os et la poudre du fusil du maître  est inutilisable. Ils s’emparent alors du maître, l’attachent et l’enferment. Ils sont libres !… Mais que faire de cette liberté due au hasard ? Les problèmes sont ardus et multiples…

L’une de leurs préoccupations  est de se débarrasser des noms de dérision dont on les a affublés et de se trouver un nom qui corresponde à leurs origines, à leur histoire, à leur culture et ce n’est pas chose aisée… (Dpr 974)

 

« Les limites de l’aube »

Scène 1

PASLAROSE :

D’abord je ne veux plus, vous m’entendez, je ne veux plus qu’on m’appelle PASLAROSE. Je veux un nom, un vrai nom, un nom qui en soit un !

MANÉCESSITÉ :

Celui qu’ils m’ont fichu, à moi aussi, me brûle les oreilles. « MANÉCESSITÉ » ! « MANÉCESSITÉ » ! Comment ai-je pu supporter ce sobriquet ! J’exige qu’on ne m’affuble plus de ce machin-là !

 

PASLAROSE à Manécessité :

Tu sais, le mien ne me posait pas de problème, jusqu’au jour où…

 

Scène 2   

Entrent le Maître et sa dame.

LE MAîTRE :

Il est vrai, chère amie, que l’on pourrait se contenter des premiers noms venus : Hector, Vénus, Hannibal et que sais-je ! Mais pourquoi Dieu nous a-t-il donc donné à nous, les blancs, de l’imagination ? Pour ma part, j’ai toujours tenté – y ai-je quelques fois réussi ? – de ne pas sombrer dans l’ordinaire, le commun, le banal !

LA DAME riant :

Qui ne se délecte, ô très cher, de la pétillance de vos mots d’esprit, de vos pointes…

LE MAÎTRE, carrément cochon :

…de mes saillies.

LA DAME, faisant semblant d’être choquée :

Oh !

Ils arrivent à la hauteur de Paslarose, Manécessité, Ijkaèl.

LE MAÎTRE : Tenez, celui-là ! (Il désigne Paslarose) Quel nom lui auriez-vous donné ?

LA DAME : Je ne sais, très cher, je ne sais.

LE MAÎTRE : Approchez-vous de lui ! Approchez ! Approchez encore ! (……) Ne remarquez-vous rien ? La fragrance qui se dégage de son être ne vous flatte-t-elle pas la narine ?

La dame qui n’avait rien remarqué, maintenant se bouche le nez…

LE MAÎTRE : Quel nom lui siérait-il donc ?…… Osez!… Osez !

LA DAME : Parfum…parfum de câfrerie ?

LE MAÎTRE : Pas mal !

LA DAME : Brise d’aisselle ?

LE MAÎTRE : De mieux en mieux.

LA DAME : Exhalaisons sudoripares…Coco de Chanel !

LE MAÎTRE  riant : Chère, très chère ! Hé bien, moi, comme il ne la sent pas, je l’ai tout simplement appelé « PASLAROSE ».

LA DAME : Mon ami, mon ami !

LE MAÎTRE :

L’autre, là, porte le doux nom de « MANÉCESSITÉ ».Oui, « MANÉCESSITÉ ». Vous souvenez-vous du caractère d’enfant gâtée de feue Aglaé, mon épouse ? Et vous rappelez-vous comment en trente-deux la roulaison (2) de cannes avait été bonne ? Aussi, défunte Glagla – c’est ainsi que je l’appelais dans mon for intérieur –  battit-elle des pieds pour que je lui offrisse un piano-forte. Pour ma tranquillité je lui donnai son forte…Elle ne pouvait plus vivre sans un service complet de bleu de Chine ?… Elle eut sa porcelaine. Un beau matin (il minaude) : « J’ai vu ce tantôt chez les Ricquebourg, un pur-sang anglais svelte et de toute beauté. Ils le laisseraient à mille piastres. Si vous vouliez, si vous vouliez… Je l’appellerais « Mon Caprice »…

Savez-vous ce que je lui répondis ? Il me faut un noir de plantation, doux et de bon courage. Le voisin en propose un pour à peine la moitié de ce prix. Je m’en vais le quérir de ce pas et le nommerai « MANÉCESSITÉ ». Ce que je fis sur le champ. (……)

LA DAME  pouffant : N’avez-vous pas été trop dur avec elle ?

LE MAÎTRE : Peut-être. Peut-être. Mais ne vous avais-je pas déjà vue ? (……)

 

LA DAME  apercevant le troisième esclave occupé à « dessiner » sur le sol.

Qu’est ce qu’il grave ainsi dans la terre celui-là ?

LE MAÎTRE : Il prétend qu’il écrit…dans je ne sais quelle écriture ! Et moi, innocemment, je l’ai nommé Ijkaèl » !

LA DAME : J’ai le pressentiment que je ne m’ennuierai pas à vos côtés.…

Ils sortent tous les deux.

 

 

« Le droit à la parole, le droit à son identité. »

 

Scène 3 (……)

 

PASLAROSE :

Il brandit son poing en direction des coulisses : Espèce de salaud !

IJKAEL :

En attendant, quel nom vous choisissez-vous ? Pour moi le problème ne se pose pas. En cachette ma mère m’a donné le nom de KODJO, m’a toujours appelé KODJO. KODJO je suis. KODJO, je reste.

PASLAROSE :

Ah ! Quel peut bien être mon nom ? Mon vrai nom ! Le nom qui m’a été donné dans le droit de la coutume ? Ou alors quel nom puis-je, respect de mon peuple, me redonner ?

IJKAÈL : Comment veux-tu qu’on te réponde, si on ne sait rien de toi ?

PASLAROSE :

Moi-même j’en sais si peu. Ma mère est morte dans la cale du négrier. J’étais alors encore à son sein…Mis à part que je suis de sang betsimisaraka (…… ……)

IJKAÈL-KODJO :

Ecoute… J’ai trouvé ce qu’il te faut…Bétsibouk ! Hein ? Bétsibouk ?

PASLAROSE : Bétsibouk ?

IJKAÈL-KODJO : Ça m’est revenu à la seconde.

PASLAROSE : méfiant : Bétsibouk ? Qu’est-ce que ça peut foutre vouloir dire, ton Bétsibouk ?

IJKAÈL-KODJO :

C’est un fleuve de Madagascar. Un grand. Le plus grand ! Il sourd entre les pieds du ravenale (3), aux flancs des mille collines. Lentement, patiemment il se réunit, s’assemble, prend ses forces, son élan, dévale, déboule dans la pente. Il galope à perdre le souffle. Le voilà maintenant dans la plaine. Alors, il te prend son temps, s’étale en mer d’huile, baigne le crabe violoniste et les échasses des palétuviers. Il ne faut pas s’y fier : il est bourré de caïmans. Des foules de caïmans. Des fourmilières de caïmans. Ceux qui veulent le traverser… disons qu’ils offrent leurs corps en sacrifice ! Directement à Paslarose : Alors ? Bétsibouk ?

PASLAROSE :

Bétsibouk ? Bétsibouk… (après réflexion) : Ça me va ! Ça me va bien même !

IJKAÈL-KODJO : Bon ! (à Manécessité) Et toi, qu’est-ce que tu souhaites ?

MANÉCESSITÉ

(………) Quand j’étais petit, il y avait un vieux Comorien. Il m’aimait bien. Il m’appelait AKA. Je n’ai jamais su ce que cela pouvait bien vouloir dire, mais cela me rendait heureux… Je vous présente donc AKA. (Il se frappe la poitrine). AKA, sans Joseph, Pierre ou Paul ! AKA, un point c’est tout. Vous verrez si cela ne suffit pas !

IJKAÈL-KODJO : Bétsibouk, Aka… Embrassez-moi, embrassons-nous !

Ils s’étreignent assez brièvement, puis se séparent.

PASLAROSE-BÉTSIBOUK (qui essuie une larme) : Moi qui croyais n’avoir plus d’eau dans les yeux ! (………)

Quels noms pour les affranchis ?

AXEL GAUVIN

 

NOTES

  • « LES NOMS DE LA LIBERTÉ » du 15/03/2014.
  • « La roulaison » de cannes : la récolte des cannes.
  • Le Ravenale : l’arbre du voyageur.
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Préambule :

Dans ce poème plein de tendresse et de malice, Monique Mérabet se livre à un habile plaidoyer en faveur de la papangue, busard endémique de La Réunion, que l’imaginaire populaire charge de tous les défauts…Ce plaidoyer pour l’oiseau se transforme méthodiquement en mise en accusation des accusateurs et… en déclaration d’amour pour la papangue.

Celui qui connaît un tant soit peu l’histoire de la découverte de la Réunion, a encore à l’esprit les récits enthousiastes des premiers voyageurs concernant la faune de l’île, oiseaux, poissons, tortues qui ont subi, hélas, une véritable hécatombe. On ne peut que se réjouir, que les mentalités commencent à évoluer… Il est bien tard il est vrai !

 

Nana toujour dé-troi mové lang

Pou trène zanimo-la dan la bou ;

Nana kréol i ème pa Papang :

Zoizo-la i ral pa zot dutou.

 

Ti Paye-an-ké, sa in shoushou ;

I shante ali « joli! joli !»

Pou toué Papang, na poinn mo dou,

Ptèt akoz ton plim tro gri.

 

I di : Papang, sa lé voras,

Sa i souk ti-poul dann fon d’vérjé ;

La pa bezoin fé zot grimas,

Kari volay toul-moune i fé.

 

I di k’dan lé grif in Papang

Si ou lé pri, i larg pu ou ;

Zot i obli zot lér rapiang

Kan k’ i gingn krosh inn ti katsou.

 

I pran papang pou Granmèrkal,

Pou in bébète fo suprimé:

Komsa, nana i trouv normal

Pourgal alu a-kou d-galé.

 

Lé vré k’ tortu i voi pa son ké

É k’ bann granlang na poin le zo ;

Pinn pa Papang plu noir k’lu lé ;

Arète ladi-lafé su son dos.

 

Lès amoin dir aou kétshoz, Papang :

Mi ème aou kom zoizo Bondié ;

Kank dann ravine mi sar rode vavang

Mi éspèr toujours voir briy out zié.

 

                                                       Monique Mérabet

Le vol des papangues (illustration Huguette Payet)

 

Papangue, je t’aime…

 

(Traduction française : H. Payet et R. Gauvin)

 

Il y a toujours de mauvaises langues/qui traînent cet oiseau dans la boue/ Il est des créoles qui n’aiment pas la papangue/ Cet oiseau ne leur plaît pas du tout.

Le petit paille-en-queue (1) est vraiment leur chouchou/Ils chantent qu’il est  « Joli ! Joli ! »/Pour toi, Papangue, point de mots doux/ Peut-être ton plumage est-il trop gris ?

On dit les Papangues voraces/qui s’emparent des poussins dans le fond du verger/Inutile de faire la grimace/Des caris de volaille, tout le monde en fait.

On affirme que dans les serres de la Papangue/Vous êtes pris et bien pris /Vous oubliez votre air rapace/Quand vous faites main basse sur quelques sous.

On prend la Papangue pour Grand-mère Kalle (2) /Pour un monstre qu’il faut exterminer/C’est pourquoi certains trouvent normal qu’on la pourchasse à coups de galets.

Il est vrai que la tortue ne voit pas sa queue (3)/Et que les Grandes langues n’ont point d’os (4)/ Ne noircissez pas la Papangue plus qu’elle ne l’est !/ Cessez vos racontars à son sujet !

Papangue, laisse-moi te dire quelque chose, / Je t’aime comme oiseau du Bon Dieu/ Quand je cours les ravines pour trouver des vavangues/ J’espère toujours voir briller tes yeux.

 

Notes :

  • Le Paille-en queue, oiseau marin, blanc … dont la queue est faite de deux longues plumes très fines. Cet oiseau…est le plus populaire de tous les oiseaux de l’île. (Cf. Dictionnaire illustré de La Réunion.)
  • Grand-mère Kalle : personnage légendaire de La Réunion dont l’image est souvent terrifiante (Cf.D.i.R.)
  • «  La tortue ne voit pas sa queue » : adage réunionnais qui signifie que l’on ne voit pas toujours ses propres défauts.
  • « La lang na poin le zo » : signifie que l’on peut avoir du mal à « maîtriser» sa langue et à éviter de dire des sottises.
  • La vavangue : « Petit fruit rond comme une bille de 4 à 5 cm à la chair brune et pâteuse » (Cf : agenda Méthis 2017). qu’on trouvait autrefois aisément dans le fond des ravines.

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J’avais alors 11 ans. « Mon île était le monde » (1), Le Tampon et Petite-Ile mes berceaux familiaux. Nous n’étions jamais allés ni à Maurice, ni à Madagascar. Ni ailleurs ! Alors, imaginez un voyage en France ! Pour la première fois, au début des années 60, comme d’autres fonctionnaires réunionnais pouvant disposer depuis quelques années de « congés administratifs », nos parents nous embarquèrent, frères et sœurs, dans ce grand voyage (2).

 

Nous étions très heureux et excités de partir, mais tristes aussi de quitter nos grands-parents, cousins et camarades d’école ! Sauter la mer était alors un vrai privilège. Une entreprise hardie pour nous qui vivions accrochés à notre île. Comment allait-on nous accueillir Là-bas ? Qu’allions nous devenir ? Faire ? Mais cela est une autre histoire…

Nous avons vécu, aimé, mal aimé, survécu, apprécié, admiré, regretté… Tout cela à la fois… Et sommes revenus dans notre île, sept à huit mois plus tard en 1962 sur le paquebot le Jean Laborde. Un mois de navigation entre Marseille et La Réunion via le Canal de Suez. Ce fut sans doute le plus beau voyage en bateau de ma vie. Parce qu’on était en famille. Parce que j’avais 11 ans. L’âge de l’enfance.

Le Jean Laborde, collection Laure Fontaine

De ce grand voyage surnagent quelques flashes…

J’ai peu de souvenirs du départ de Marseille. Pourtant, ce dût être excitant. Je n’ai gardé qu’une image du Port. Celle de Notre-Dame de La Garde que je revois distinctement et dont la silhouette se brouille sous mes yeux. Est-ce l’effet de l’éloignement du bateau ou de la prière silencieuse venue du fond de mon cœur et que j’adresse à Notre-Dame : Faites que la mer ne nous avale pas…

 

Puis rideau dans ma mémoire sur la traversée de la Mer Méditerranée.

Sans doute étais-je trop occupée par la vie à bord qui était un monde en soi. De toute étrangeté pour les marmay que nous étions. Certes, il y avait le mal de mer qui nous terrassait certains jours, mais nous étions assez toniques.

Pour nous, enfants – plus insouciants que nos parents, sans nul doute –, ce voyage sur le Jean-Laborde, c’était comme de grandes vacances. Pas d’école. Nous étions en 1ère classe. Tout nous paraissait exceptionnel. Invraisemblable. Et si loin de notre monde quotidien. Les cabines et couchettes, l’eau chaude au robinet ! Le salon de musique ! Le fumoir (même si nous n’y allions pas). La piscine ! On s’essayait à nager. On jouait dans l’eau… Ah ! Comme on s’y est bien amusés lors du passage de la Ligne (ou l’Equateur)…

Quant aux dîners qui rythmaient notre vie à bord, c’était le faste ! On s’y rendait endimanchés. Le restaurant nous accueillait avec des tables apprêtées de belles nappes tombantes. De la vaisselle comme je n’en avais jamais vue. Un maître d’hôtel comme sorti d’un monde inconnu. Seul problème et non des moindres pour les enfants que nous étions : il fallait se tenir bien, ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre et faire attention à nos bons habits. En plus essayer d’utiliser couteaux, fourchettes et verres sans rien casser ni donner l’impression qu’on était des ploucs du Sud sauvage ! Mais qu’on était gâtés ! On mangeait bien. Parfois ça pouvait nous paraître bizarre et plus joli que bon. Mais les gâteaux étaient toujours exquis. Tout cela avait un goût d’irréel. On ne payait rien. On était à mille lieues de nos modestes dîners du soir à La Réunion, en pyjamas autour de nos parents. Mais c’est pourtant autour de cette modeste table tamponnaise et loin des strass que nous avons appris l’essentiel et le sens de la famille.

 

Le Jean Laborde, collection Laure Fontaine

Moi, ce que j’aimais beaucoup, sur le Jean Laborde, c’était la vie sur le pont. A regarder passer les gens. A voir leurs binettes, leurs tenues. A capter un accent anglais, marseillais ou un mot créole échappé de manière inattendue : « Té, guette sa ! »

On essayait les chaises longues. On s’approchait du bastingage pour suivre les dauphins bondisseurs, terrifiés à l’idée d’un faux pas, d’une lame de fond nous engloutissant dans les eaux bouillonnantes. Tout aussi excitantes étaient nos incursions au niveau des 2ème et 3ème classes. On y voyait des gens moins guindés. Des marins animés, un contingent de soldats décontractés et bavards en direction de Djibouti… Mais, si nous pouvions aborder ces niveaux inférieurs, la réciproque n’était pas possible dans ce monde stratifié dont les fonctionnements rigides et sophistiqués n’échappaient pas à nos jeunes esprits ! Et je mesure mieux aujourd’hui combien mes parents avaient pu souffrir de ce monde clivé, guindé et artificiel, même s’ils pouvaient en tirer, comme nous, certaines satisfactions.

Ainsi passaient les jours, sur ce Jean Laborde, sorte de ville flottante. Hors du réel, hors du temps.

 

Du voyage lui-même, et de la trajectoire du bateau que me reste t-il ? Rideau sur les côtes italiennes ou siciliennes ou grecques ou libyennes…

Et tout à coup miracle de ma mémoire : le Canal de Suez. Je m’en souviens. De mon voyage, il est le moment Absolu. Pourquoi ? Est-ce que c’était parce que j’étais passionnée par l’histoire égyptienne que j’avais découverte en classe de 6ème ? Que je m’imaginais frôler des siècles d’histoire ? Mesurer le génie des hommes et l’audace de Ferdinand de Lesseps (3) ? Peut-être. Mais aussi parce que ce fut une traversée magique, irréelle.

Le canal de Suez, NASA, image of the Suez Canal taken by the MISR satellite on January 30, 2001

Le canal de Suez, NASA, image of the Suez Canal taken by the MISR satellite on January 30, 2001

 

D’abord, je me souviens qu’après des jours de mer, on aborde dans un port très animé (sans doute est-ce Port-Saïd ?). Des gens s’agitent. Autour de nous, des marchands et des babioles qui brillent. Il y a plein de gros et plus petits bateaux, à l’arrêt ou manœuvrant aux abords du Canal…

Voici le Jean-Laborde dans le Canal… On avance paisiblement sur l’eau brune du chenal, moins bleutée que les flots de la Méditerranée. On passe entre les rives peu éloignées (autour de 200 mètres ?). Après tant de mer, nous voici si près de la « terre ferme ». Sur ces berges désertiques, écrasées de soleil, on voit s’esquisser des silhouettes d’hommes couverts de toiles. Certains – ouvriers bâtisseurs ou paysans ? – portant des fardeaux, à même la tête, s’activant dans ce qui ressemble à un désert de terre rouge et brune. Le Jean-Laborde avance paisiblement, étonnamment, comme s’il était seul ou presque, et avait le canal à sa disposition, précédé ou suivi par le sillage de quelque autre paquebot. Parfois, un rare évasement du Canal abritant d’autres bateaux… Et pour finir, le port de Suez.

 

Combien de temps dura cette traversée de moins de deux cents kilomètres ? Autour d’une journée. Un peu moins si j’en juge par mes recherches depuis. Lesquelles m’ont permis de mieux comprendre que l’impression du Jean Laborde traçant dans le Canal de Suez devait venir de l’organisation alternée des convois en direction de la Méditerranée ou de la Mer Rouge, et du stationnement de certains bateaux en attente dans des zones de délestage, dont celle du Grand Lac Amer par exemple.

Après cette traversée du Canal, le Jean Laborde entrait dans la Mer Rouge. Avec ses vastes eaux. A Djibouti, il laissait son contingent de soldats, puis longeait la corne de l’Afrique avant de pointer vers l’Océan Indien aux flots plus tumultueux qui réveillaient le mal de mer. Après avoir joyeusement fêté le passage de l’Equateur, notre bateau faisait ses dernières escales dont j’ai gardé quelques souvenirs. Mombasa l’africaine, ou Diego-Suarez la madécasse… Autour de nous, une activité fébrile, vibrante, colorée. Des hommes suant à porter des ballots, des marchands de tissus, de pierreries, une langue qui sonnait autrement…

Mais, depuis bien des jours, on vivait dans l’attente de notre île. Enfin, La Réunion. « Rien que l’île. Toute nue » (4). Emergeant de l’océan, dans sa belle solitude. Montagnes tombant dans la mer. Planèzes glissant vers la côte. Trouée de la rivière des Galets s’enfonçant dans Mafate. Joie et vertige à retrouver notre famille, notre monde. « Koman i lé ? Lé bien. »

 

Le Jean Laborde au Port de la Pointe des Galets, La Réunion, collection Laure Fontaine

 

Plus de cinquante ans après, me voici revenue au Jean Laborde et au Canal de Suez par le cœur et la pensée. A cette traversée magique du Canal !

Aujourd’hui encore, je reste sidérée par l’insouciance de l’enfant que j’étais, cherchant (en vain) la silhouette du Sphinx et des vieilles pyramides et totalement aveugle à l’histoire en cours. Il m’avait échappé que j’étais passée par le Canal de Suez le temps d’une courte fenêtre ouverte par l’histoire. Juste après la « Crise de Suez » suite à la nationalisation du Canal en 1956 (5) et avant les guerres opposant l’Egypte et Israël à partir de 1967 (6). C’est donc avec la naïveté de mes 11 ans que j’avais traversé ce canal, objet de mon émerveillement. Je peux, rétrospectivement, penser qu’il en fut autrement pour le Capitaine et l’équipage rapproché du Jean-Laborde, ainsi que peut-être pour mes parents et autres passagers ayant en mémoire les évènements liés à la détermination du Président Egyptien Nasser à refuser l’emprise des Britanniques sur le canal « propriété de l’Egypte ». Jusqu’à y couler des bateaux et le fermer pendant quelques mois (5). Ainsi s’esquissait un nouvel équilibre du monde qui bousculait les anciens pays colonisateurs et ouvrait des perspectives nouvelles pour des pays dits du « Tiers-monde » alors que s’affirmaient deux « grandes puissances ». Ces réalités historiques ne se dévoileraient que bien plus tard dans ma vie.

 

Et le Jean Laborde ? Qu’est devenu ce paquebot qui portait lui-même le nom d’un homme politique qui avait lié les destins de la France et de Madagascar (7) sous le signe d’une vieille histoire coloniale dont les pages se retournèrent au cours du XXème siècle ? Après le Jean Laborde I, coiffé de sa double cheminée et qui dans les années 1930 officiait jusqu’en Indochine, disparut aussi le Jean Laborde II, celui qui avait accueilli ma famille et se distinguait entre autres de son prédécesseur homonyme par son unique cheminée.

Je n’y avais plus beaucoup pensé à ce bateau, sauf comme à un bon souvenir d’antan, du temps disparu des Messageries Maritimes, dont la mémoire subsistait à travers quelques autres noms de bateaux légendaires assurant la liaison Marseille/La Pointe des Galets dans les années cinquante dont les quatre « sisterships » de même génération : Le Jean Laborde, le Ferdinand de Lesseps, le Pierre Loti, le Labourdonnais… Je n’y avais plus trop pensé jusqu’à ce que je découvre un jour le destin et le naufrage du Jean Laborde II grâce à un article de Jean-Claude Legros, paru sur « 7 lames la mer », et portant sur la « malédiction » entourant ces bateaux qui changent de nom (8). J’appris ainsi qu’après avoir desservi la ligne Réunion/Marseille, ce paquebot fut vendu à la Grèce. Et porta alors les noms de « Mykinai, Ancona, Brindisi Express, Eastern Princess » et finalement « Océanos » en 1976. « Reconverti en bateau de croisière » en 1991, il sombra après l’explosion des machines, près des côtes d’Afrique du Sud, entre East-London et Durban. Il y avait alors 571 personnes à bord ! Les passagers durent leur salut au dévouement de deux musiciens qui suppléèrent les défaillances et l’abandon du Capitaine et de l’équipage. Les évacuations furent assurées par la marine et l’armée de l’air d’Afrique du Sud.

Certes, sa disparition ne fut pas l’engloutissement tragique du Titanic qui emporta au fond des mers glaciales tant de vies humaines en quelques heures. Mais y a de l’effroi à imaginer l’angoisse et le désarroi des passagers – ici heureusement tous sauvés –. Et c’est avec ce même effroi, qu’on peut voir sur la vidéo accompagnant l’article de Jean-Claude Legros, l’Océanos abandonné aux flots et plongeant progressivement dans l’Océan Indien jusqu’à l’engloutissement final.

Peut-être est-il mieux là, au fond des eaux, moussu et colonisé par la vie aquatique, que passé à la casse et ne laissant derrière lui que quelques pièces ici et là récupérées ? Mais c’est avec peine que j’ai vu sombrer l‘Océanos ou le Jean Laborde de ma jeunesse. Il est depuis devenu un souvenir plus cher de mon enfance.

 

Avec mes remerciements à ma famille pour les souvenirs partagés.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Expression empruntée au poète Jean Albany dans Pressentiment, du recueil Zamal (1951). « Mon île était le monde et je dois y mourir ». Dans d’autres textes, Albany évoque ses voyages d’autrefois en bateau entre Marseille et La Réunion.
  2. Ces congés administratifs, d’abord accordés aux fonctionnaires venus de France et travaillant à La Réunion, furent élargis aux fonctionnaires réunionnais suite à leur mobilisation. Ils ont disparu, remplacés depuis par les congés bonifiés.
  3. Ferdinand de Lesseps (1805-1894) diplomate et administrateur français. A porté le projet du Canal de Suez, débuté en 1859 et inauguré en 1969. Initié et financé en majorité par les Français, le Canal passe sous l’emprise britannique avant la fin du XIXème.
  4. Expression empruntée à La Réunion, chapitre 3, de l’écrivain Roger Vailland qui a fait en 1958 le même voyage et qui, en découvrant l’île depuis le Jean Laborde, est frappé par l’absence de récifs, d’écueils, de navires et embarcations aux alentours.
  5. Le président Nasser déclenche cette crise en revendiquant la souveraineté égyptienne sur le Canal, lors du Discours d’Alexandrie. La « crise de Suez » impliquera l’Egypte, le Royaume-Uni, la France et Israël. Et suscitera les prises de position des Etats Unis et de l’URSS. On peut voir la réouverture du Canal le 3 avril 1957 sur les Archives INA.
  6. De 1967 à 1975, lors des guerres entre Egypte et Israël, le désert du Sinaï et le Canal de Suez deviennent des lieux stratégiques. Le canal est fermé plus de 8 ans, et il faudra plusieurs mois pour le remettre en état après des opérations de déminage (on peut voir nombre d’images sur les sites en ligne). Les bateaux effectuant la liaison Marseille/La Réunion durent alors passer par le Cap de Bonne Espérance en contournant l’Afrique.
  7. Jean Laborde : né en France en 1805, mort à Madagascar en 1878. Aventurier, industriel, premier consul de France à Madagascar. A influencé les orientations politiques en côtoyant au cours du XIXème siècle plusieurs souverains et reines malgaches, dont Ranavalona dont il fut l’amant.
  8. Jean-Claude Legros, La malédiction du Paquebot Jean Laborde, article du 15 juin 2016, 7 Lames la mer. Outre le destin du paquebot Jean Laborde II (successeur du Jean Laborde I) appareillé pour la 1ère fois en 1953 vers La Réunion, puis renommé plusieurs fois, l’article renvoie à une vidéo (Abc.news) du naufrage du paquebot l’Océanos (visible aussi sur d’autres sites en ligne dont Youtube) :

http://7lameslamer.net/la-malediction-du-paquebot-jean-1858.html

Annexe bibliographique : parmi les nombreux sites, on peut trouver des images du Jean Laborde sur :

http://www.messageries-maritimes.org/jlabord2.htm

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Jean François Dally.

Présentation : pouvez-vous vous présenter et nous donner des précisions quant à votre parcours ?

Je m’appelle DALLY Jean-François. J’ai passé un baccalauréat scientifique option SVT au lycée Leconte de Lisle. J’ai ensuite suivi une Mise à Niveau (MAN) en hôtellerie puis un BTS option arts de la table et du service au lycée Plateau Caillou à Saint-Paul sous la direction de Philippe Gomes, professeur certifié qui est toujours en poste.

Après le lycée j’ai fait en 2001 une licence DRACI (Développement et Recherche en Arts Culinaires Industrialisés) à Dinard (Bretagne) avec mention bien.

En 2003 j’obtiens mon CAPET hôtellerie, option techniques et production culinaire.

J’ai eu l’opportunité de travailler 2 ans au lycée Hôtelier d’Occitanie (Toulouse 2002/2004), 9 ans à Paris 17ème au lycée hôtelier Jean Drouant (2004/2013) et je suis revenu à la Réunion en 2013, donc depuis 4 ans.

J’ai eu l’occasion de travailler dans un 4* à Roquebrune Cap Martin au dessus de Monaco, au Pastel*, restaurant une étoile au Michelin, à Toulouse et dans d’autres entreprises pour parfaire ma formation.

 

Q1 : D’où vous est venue la passion de la cuisine ?

Autant que je m’en souvienne, j’ai toujours eu un penchant pour la cuisine. Très tôt (5/6 ans) je faisais des samoussas et bonbons piment avec maman. Je traînais souvent dans les cuisines, j’observais tout et j’aidais quand on avait besoin de moi. Mon premier plat élaboré : des chouchoux farcis à l’âge de 11/12 ans.

J’ai toujours souhaité travailler dans ce secteur. Mais mes parents ne pensaient pas comme moi, d’où mon parcours généraliste.

Q2 : Pourquoi êtes vous devenu professeur de cuisine ?

L’enseignement m’a paru être une évidence : la transmission ! C’est cela qui m’intéressait. La cuisine est une richesse qui demande à être partagée pour être préservée et pour évoluer.

Q3 : Combien de professeurs de cuisine y a t il à la Réunion ?

Je ne sais pas exactement ; nous devons être en tout une vingtaine sur l’île. Nous sommes 4 dans mon corps d’enseignement : Certifiés (de la seconde à la licence et passant par les BTS). Les autres sont des PLP (CAP/ Bac Pro).

Q4 : Est-ce important pour vous d’enseigner à la Réunion et quel est votre public ?

J’ai enseigné à Toulouse et à Paris, mais enseigner chez moi pour un public majoritairement réunionnais me plaît beaucoup. Je suis fier d’œuvrer pour développer les compétences de mes semblables et en définitive d’agir pour le développement de mon île.

J’enseigne de la seconde à la 2ème année BTS mais aussi à l’IAE de St Denis : licence MACAT (Métiers des Arts Culinaires et Arts de la Table) et, ponctuellement, à l’école d’ingénieurs agro-alimentaires (ESIROI)

Q5 : Est ce qu’enseigner la cuisine aux créoles/ réunionnais diffère de l’enseigner en métropole et en quoi est ce différent ?

Enseigner à la Réunion ne diffère pas de l’enseignement donné en métropole. Nous délivrons une formation de même niveau. D’ailleurs nous envoyons une partie de nos étudiants se former en métropole pendant des périodes de stage. La différence dans nos enseignements peut se situer au niveau des produits où nous privilégions les produits locaux.

Q6 : Qu’est ce que cuisiner à partir du terroir créole ?

Notre terroir est riche de produits merveilleux, tant en saveurs qu’en textures et en couleurs…Nous nous devons de valoriser tous ces produits à travers une cuisine créative.

Mon seul regret est qu’aujourd’hui l’enseignement de la cuisine créole soit marginal au lycée hôtelier. La formation spécifique de cuisine créole a été fermée il y a 1 an. C’est un grand manque pour nos élèves (tant technique que culturel).

Q7 : Quel est votre plat préféré ?

Je n’ai pas vraiment de plat préféré. J’adore la bonne cuisine avec des saveurs franches et harmonieuses. Je fonds toujours devant un bon carry langouste ou un rougail la morue ou encore un magret de canard aux morilles…

Q8 : Quel est le plat le plus difficile que vous ayez réalisé ?

Rien n’est difficile, quand on aime bien faire les choses…

Je dirais que la difficulté se trouve dans l’organisation. Exemple, lors de la venue du Ministre de l’Éducation Nationale, il y a quelques mois, nous avions 45 minutes pour envoyer amuse-bouche, entrée, plat et dessert pour plus de 30 personnes.

Nous avons servi les traditionnels samoussas, bonbons piments, piments farcis, foie gras mi-cuit à la vanille, Vieux Rhum de notre île, salade de palmiste, filet de légine en croûte de combava, émulsion au gingembre-mangue et légumes lontan, dessert (base de mousse au chocolat aux saveurs exotiques.)

Q9 : Vous êtes Vice-Président d’une association de promotion de la cuisine réunionnaise, pouvez-vous nous en dire plus sur votre association ?

Je suis Vice-président de l’association « goûts et terroirs île de la Réunion « (et membre des Disciples d’Escoffier) depuis 3 ans. Nous avons créé cette association pour faire la promotion des produits du terroir mais aussi celle de notre savoir-faire au travers de concours de cuisine à destination de nos jeunes, de démonstrations etc. Au delà de la promotion des produits, nous intervenons dans les écoles pour dispenser des leçons de goûts aux élèves du primaire.

Le plus gros gâteau-patate au monde, réalisé à la Réunion en 2016.

Q 10 : Pourquoi cet engagement est-il essentiel pour vous et quelles sont les actions passées et futures de l’association ?

Nous organisons aussi le concours du meilleur rougail saucisses, celui du plus gros gâteau patate du monde a eu lieu l’année dernière et cette année nous allons tenter le plus long chemin de fer du monde lors du salon de l’agroalimentaire à St-Paul les 3,4 et 5 novembre. Nous avons des projets pleins les cartons mais disposons de peu de temps libre en dehors de nos activités professionnelles.

 

Q11 : Quel conseil donneriez-vous en priorité aux apprentis-cuisiniers ?

Le premier conseil que je donne à un jeune est le suivant : il est primordial d’aimer ce que l’on fait, et de comprendre pourquoi et comment on le fait.

Les métiers de la restauration sont loin d’être faciles. Si l’on veut tenir dans ce métier, il est indispensable d’être prêt à apprendre et de vouloir bien faire… Notre récompense c’est avant toute chose le travail bien fait et la satisfaction de nos clients !

Et le meilleur conseil que je puisse donner à un jeune qui veut se lancer dans la carrière est le suivant : on ne lâche jamais… la persévérance paye toujours !

 

« Interview réalisée par P Gauvin dans le cadre de la semaine internationale créole ».

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(article revu de pied en cap)

«  Allons, les enfants, vous êtes encore dans le grand cœur de soleil !… Votre coco de tête finira par éclater ! » Combien de fois notre maman ne l’a-t-elle pas répété quand nous étions petits…

Étant donné que trop de soleil nuit à la santé, on a fabriqué des chapeaux, en veux-tu, en voilà : pour toutes les classes d’âge, pour tous les sexes, pour tous les goûts.

Pour les petites filles, pour les demoiselles, pour les dames : chapeaux tressés d’herbe de Saint-Paul, de paille de chouchou, de vétyver, de vacoa, de tiges de boules de bleu (1), et j’en passe…Les dames élégantes se devaient d’arborer capelines ou bergères garnies de rubans de couleurs, ornées de bouquets de violettes en choka (2), voire parées de cerises de France bien mûres.

Les hommes modestes, quant à eux, se couvraient habituellement le chef de leur bolokos (3) couleur monbolo (4) et, le dimanche, les hommes de qualité arboraient leurs casques en toile religieusement passés à l’everblanc pour pouvoir les enlever quand commençait la messe. Les enfants portaient à l’ordinaire leurs petits chapeaux-la-cloche et les anciens du côté de Saint-André ne sortaient jamais sans leurs feutres noirs aux larges bords. Ceux qui travaillaient dans les champs de cannes ne quittaient guère leurs chapeaux de « gardien de bœufs ».

Mais d’où venait cet attachement des Réunionnais pour les couvre-chefs ?

illustration Région Réunion/ Agenda 2003

Pour les jeunes filles il ne fallait surtout pas brunir ; plus elles avaient le teint de poupettes-la-chaux (5) et mieux c’était…Pour les femmes « comme il faut », la capeline était alors de rigueur… Aujourd’hui encore, lorsqu’il y a grand rassemblement, grand concours de peuple en plein air, lors d’un pèlerinage par exemple, les capelines sont de sortie ; ce n’est pas tant que l’on veuille se protéger du soleil – on a les parasols pour cela – c’est en fait qu’un chapeau pour une dame est signe de sa condition et du respect qu’on lui doit.

 

Pour l’homme, le chapeau était souvent pour les affranchis symbole de dignité, de liberté recouvrée, car avant 1848 il était interdit aux esclaves de porter chapeau. À partir de l’abolition, chacun avait le droit de mettre « son shoulié dans son pied », de coiffer son « sapo » comme un homme, comme un homme… libre, comme un citoyen : il avait le droit d’ôter son chapeau devant les gens ou de ne pas le faire quand cela lui chantait.

 

(6)

 

Autres temps, autres mœurs. La mode a changé. Les gens ont perdu conscience de l’utilité ou de la signification symbolique des choses. De nos jours, en effet, le chapeau ne sert souvent qu’à se rendre intéressant, à jouer les élégantes : ainsi il est arrivé qu’un quatorze juillet, madame la Préfète demande à ses invitées de venir chapeautées à son cocktail. Alors, pour paraître, pour se donner un genre, pour en mettre plein la vue à leurs amies, les dames de la bonne société dionysienne, avaient déniché, qui, le plus joli nid de poule, qui, la plus belle roue-l’auto (7) pour feindre de se protéger des ardeurs du soleil. Et le comble : les couleurs de la robe, de la ceinture, du sac, du chapeau et même celle des ongles de pied devaient être assorties !

Et les jeunes hommes d’aujourd’hui ? Que font ils ? Comment se coiffent-ils ? Avec leurs casquettes, leurs cocos tondus où le rasoir a serpenté, avec leurs crêtes de coq ou leur carreau de corbeille d’or (8) ils sont à l’unisson de leurs semblables de par le monde : ils sont internationaux.

Rencontre de styles à La Rivière des Galets ( Photo Ninide Michaud)

 

Franche vérité, nous savons bien qu’il ne faut pas juger l’oiseau à son plumage… mais bien souvent un chapeau nous révèle la véritable nature des gens !

Robert Gauvin

Notes :

(1) Tiges fleuries d’Agapanthe

.

(2) Choka : agave. On fabriquait ces fleurs à partir de la « mie » de la hampe florale de la plante.

(3) Bolokos, terme d’origine malgache, désignant un vieux chapeau de paille ou de feutre.

(4) Le chapeau de feutre avait vieilli au fil du temps et avait pris la couleur tirant sur le roux du fruit du manbolo. (Cf. la chanson : « mon shapo lé koulèr mombolo ! »)

(5) Poupettes-la-chaux/ poupées faites de chaux et au teint très blanc.

(6) Madame Aude est un personnage très connu des Réunionnais.

(7) Roue-l’auto : comparaison avec un pneu de voiture, étant donné sa forme et ses dimensions.

(8) Carreau de corbeille d’or : champ d’arbustes épineux portant le nom scientifique de « lantana amara ».

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Mwin lé ankor deboute…

 

Devine, Devinaille?

Amwin in bato, dizon plito in lépave.

Mwin la-vi l’Inde, l’Afrique, Madagascar, la Chine,

San déssote la mèr ;

Zordi de-l’eau i rant partou, mé mi koule pa.

 

Devine, Devinaille ?

Néna baro, néna la shène,

Na pwin persone i rante,

Na pwin persone i sorte.

Mwin lé plus pire in prizon.

 

Devine, Devinaille ?

Zordi ankor, mi porte doulèr « le temps la koloni »,

Mi porte zistoire nout zansète,

Zistoire bann zesklave, zistoire bann zangajé,

Mi pense toute demoune i vive ankor dann malizé.

 

Mi koné azot :

Zot sang i koze sanm mwin,

Zot kozé, zot mizik, zot priyèr…

I rézone dann mon mizèr.

 

Mi vé vive ankor, mi vé avanse pli d’van,

Mi vé nout toute i tienbo ansanm.

Siouplé, ède amwin sorte dann fénoir-là !

Siouplé, ède amwin alé pli devan dan la limière !

In limière i avèg pa demoune,

In limière i èklère.

 

Mwin lé sûr zot i arkoné amwin :

Amwin mèm shapèle Saint-Thomas,

In landroi po toute Rényoné,

In landroi i ferai bon vive !

Dominique JOSÉPHINE

Je suis encore debout…

 

Devine, Devinaille ?

Je suis un bateau ou plutôt une épave.

J’ai vu l’Inde, l’Afrique, Madagascar, la Chine,

Sans jamais aller au-delà des mers ;

Aujourd’hui, de toutes parts, je prends l’eau

Mais je ne coule pas.

 

Devine, Devinaille ?

Il y a un portail, il y a des chaînes,

Personne n’y entre,

Personne n’en sort.

Je suis pire qu’une prison.

 

Devine, Devinaille ?

Je porte, aujourd’hui encore, la douleur du temps des colonies,

Je porte l’histoire de nos ancêtres,

L’histoire des esclaves, l’histoire des engagés,

Je pense à tous ceux qui vivent encore dans la détresse.

 

Je vous connais :

J’entends la voix de votre sang.

Votre parole, votre musique, vos prières…

Trouvent un écho dans ma misère.

 

Je veux vivre encore, je veux aller de l’avant,

Je veux que nous unissions nos forces.

Je vous en prie, aidez-moi à échapper à ces ténèbres !

Je vous en prie, aidez-moi à marcher vers la lumière !

Une lumière qui n’aveugle pas,

Une lumière qui éclaire.

 

Je suis sûr que vous me reconnaissez :

La Chapelle Saint-Thomas, c’est moi !

Un lieu pour tous les Réunionnais,

Un lieu où il ferait bon vivre !

 

Dominique JOSÉPHINE

 

À l’occasion des journées du Patrimoine 2017 notre blog DPR974 attire votre attention sur un monument en détresse qui mériterait largement d’être restauré :

la chapelle Saint-Thomas des Indiens

qui se trouve à l’angle des rues Montreuil et Monseigneur de Beaumont, à Saint-Denis.

 

Samedi 16 et dimanche 17 Septembre on pourra la visiter, apprendre davantage sur son histoire et assister à diverses manifestations culturelles de 9 h 30 à 16 h 30.

Nous vous signalons en attendant des textes intéressant cette chapelle que vous pourrez découvrir sur ce blog en cliquant sur les articles suivants :

 

NAUFRAGE AU CŒUR DE LA VILLE

et

Chapelle Saint-Thomas, un chœur ouvert

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Je me souviens du temps où j’étais petite…

Après le dîner nous restions, mes frères et moi, assis avec nos parents, à discuter de tout et de rien… Il n’y avait pas à proprement parler de veillée.

Au bout de quelques minutes, maman nous envoyait faire un dernier brin de toilette et nous invitait à regagner la chambre. Je dis bien « la chambre ». Nous partagions en effet la même chambre, où un grand lit nous accueillait mes frères et moi.

Maman précisait qu’on avait le droit de discuter un peu, sans faire trop de bruit. C’était le moment que nous attendions avec impatience. Notre jeu préféré  allait pouvoir commencer. À cette époque, seuls les gens aisés  pouvaient se permettre de peindre ou de tapisser les murs de leurs maisons ! Pour les petites gens comme nous, des magazines généreusement offerts à ma mère, faisaient très bien l’affaire. Aussitôt reçus, aussitôt défaits… Maman s’évertuait à séparer les feuilles des magazines et les collait aux murs de la maison… Cela exigeait tout un art ! Maman réalisait des dégradés talentueux en effectuant des zones de roses, de rouges, de verts.…

Je garde au fond de ma mémoire, une zone ocre : sous les grands arbres dévêtus, un homme marchait, seul, sur un tapis de feuilles jaunies. Aujourd’hui encore un paysage d’automne me ramène à ce tableau de mon enfance ! Mes silences, ma solitude sont ocres à tout jamais.

Notre jeu consistait à repérer les mots écrits, parfois même coupés ou cachés, selon les déchirures ou pliures de la page. Nous prenions le temps de bien nous caler dans notre lit. Étant l’aîné, Guy s’investissait du droit de démarrer la partie. Le cœur serré, Jacky et moi  nous nous demandions sur qui il allait planter son doigt.

« Top, Danièle ousa lé ékri POISSON ?» Il fallait répondre rapidement : « Poisson lé koté out tèt, a gosh ! (1) »… Facile, il y avait un énorme poisson rouge à côté du mot ! Ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé que mes frères me demandaient des petits mots…J’étais si petite !

« Jacky, ousa lé ékrit Carnaval ? »

« Carnaval, lé difisil mo-la oté… »

-« Tro tar pou ou… »

La kaz aux papiers collés (Illustration : Huguette Payet.)

 

Et le jeu continuait ainsi, ponctué d’éclats de rire ou de coups d’oreiller, ce qui faisait accourir maman :

-Kosa larive azot ? Si zot i guingne pa joué kom bonzanfan, mi étinn la lumièr ! » (2)

Mon Dieu, sans lumière, c’était impossible de continuer à jouer !

Nous nous écriions bien vite : « Non, non, nou va rès sage ».

Je crois que nos parents devaient profiter de ces instants pour discuter et se reposer un peu de leurs dures journées de travail.

Je garde le souvenir de ces jours où  à la maison « on renouvelait la tapisserie ». Avec soin, maman préparait sa colle, composée de farine diluée dans un seau d’eau tiède. Son grand travail de tapissière, maman le commençait toujours par notre chambre (certainement pour pouvoir opérer en toute quiétude dans les autres pièces…libérée de nous !)

Assis sagement sur notre lit, nous assistions à ces travaux de décoration, nous extasiant sur les nouvelles images agrémentées de : « miam-miam », de « oh », de « slup »  qui nous faisaient bien rire.

Nous nous empressions aussi de déchiffrer les nouveaux mots, de repérer les plus courts qui pourraient servir de pièges plus tard ; «  Ousa i lé… ousa i lé… » (3)

Nous dormions à l’époque dans un grand livre ouvert, cadeau de Dieu, où les mots nous servaient de guide : Himalaya…Paris…Tour Eiffel…

Mon frère aîné avouait dormir sous un coulis de chocolat : juste à la hauteur de son visage,  maman avait collé une image de gâteau au chocolat ; il passait alors sa main sur la page, se léchait les doigts avec des « hum, hum ! »…

Nous n’avions pas les yeux fixés sur un écran de télé, nous étions même plus excités que devant un film d’action, car tous les soirs nous avions rendez-vous avec l’aventure pour une grande chasse au trésor : les mots. Les mots respiraient à l’air libre, se cachaient, nous faisaient des signes !

Comme nous fûmes malheureux, tous les trois, quand au lendemain d’un cyclone, la pluie avait dégouliné le long des murs, rendant illisibles nos mots aimés.

Tous les mots ont pleuré.

Notre deuil a bien duré huit jours…le temps que maman recolle une nouvelle tapisserie ! Nous faisions alors des signes de croix sur ce qui restait de certains mots…et  mon frère sur son gâteau !

Bénie soit cette période de mon enfance qui a permis aux mots de s’installer dans ma vie !

Oh mes chers amis ! Mots doux-gâteaux, mots-voyages, mots-rires, mots difficiles, mots-mouillés, mots-effacés, où êtes-vous ?

Les yeux fermés je vous retrouve dans la Bibliothèque de mon cœur dont vous seuls possédez la clé !

 

Danièle Moussa

 

Nous remercions l’auteur pour son beau texte qui « a un je ne sais quoi de frémissant qui trahit une sensibilité restée vive et neuve… » P.B.

 

Notes :

1)  1 1)  « Poisson est à côté de ta tête, à gauche ! »

2)      2)  «  Qu’est-ce qui vous prend? Si vous n’arrivez pas à jouer comme de bons enfants, moi j’éteins la lumière ! »

3)       3)  « Où se trouve ? »

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