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Archive for the ‘Architecture’ Category


Connaissez-vous le lavoir de Casabona à Saint-Pierre ? Le plus grand lavoir de La Réunion ! 120 bassins qui, placés bout à bout s’alignent sur plus de cent mètres (1) entre l’actuelle rue Luc Lorion et la rue du Lavoir. Soit 60 grands bassins pour le lavage et le frottage du linge sur une pierre taillée en basalte, associés chacun et de manière contiguë à 60 petits bassins pour le rinçage.

Implanté sur une étroite parcelle gagnée sur les champs de cannes, dans les années 1930, ce lavoir était autrefois très fréquenté mais, avec la modernisation, il a été progressivement délaissé. On peut cependant y rencontrer quotidiennement quelques habitants proches et des femmes du quartier attachées à la lessive du jour. Ce bâtiment, inscrit aux Monuments Historiques depuis 2006, est un lieu populaire, gardien de la mémoire du quartier et des Saint-Pierrois.

Le lavoir vu de la rue Luc Lorion et vu de la rue du Lavoir – Photos Marc David

Comment comprendre l’attachement à ce lavoir d’autrefois ?

Il suffit de remonter le temps. Jusqu’à l’année 1932, celle qu’on peut lire sur une inscription gravée sur une plaque ogivale assujettie au soubassement d’un bassin plus central et portant ces mots d’hommage de la « Population reconnaissante au Maire de Saint-Pierre, Augustin Archambeaud, 1932 » (2). Voilà une inscription qui interpelle !

 

Qui donc étiez-vous monsieur Archambeaud pour mériter cette reconnaissance-là ? (Notre article se limitant à cette seule réalisation, sans engager les positionnements divers de monsieur Archambeaud dans son action de député et de maire dans le contexte politique de la première moitié du XXème siècle).

Un maire, docteur de formation, dans un temps difficile où les Saint-Pierrois, comme la plupart des Réunionnais, vivaient péniblement dans une colonie sous-développée et dépourvue de réseaux d’alimentation en eau potable et électricité (3). On s’éclairait alors à la bougie ou au pétrole et, comme l’eau courante n’arrivait pas dans la plupart des cours et maisons dans cette région où les eaux pérennes sont parcimonieuses, on charroyait de lourds récipients pleins du précieux liquide.

Dans les années 1930, Augustin Archambeaud remplissait son 2ème mandat de maire de Saint- Pierre. L’eau providentielle du canal Saint-Etienne (4) ne pouvait échapper à la sagacité de l’édile et de ses adjoints. C’est en effet ce canal, porté dès 1818 par la volonté et les intérêts solidaires d’hommes du Sud, achevé en 1827 et courant de La Rivière Saint-Etienne à Grand-Bois en passant par Casernes, qui avait favorisé le développement de la région de Saint-Pierre en permettant l’irrigation des champs, l’alimentation des usines sucrières tout en assurant les besoins domestiques des populations proches.

Un siècle après, ce canal offrait encore aux responsables de la ville, son opportunité pour la construction d’un lavoir en contrebas, grâce à une dérivation. On l’édifia près des champs de cannes, dans le quartier de Casabona, au plus loin de la Rivière d’Abord, à la lisière de la zone périphérique plus populeuse du Nord-Ouest de la ville et non loin de l’usine des Casernes.

 

La plaque à A. Archambeaud, photo M. David 2.  Vue aérienne du lavoir, © IGN 1950

 

La réalisation de ce lavoir est donc bien l’œuvre de l’homme politique soucieux du mieux vivre des populations mais il nous plaît d’imaginer l’homme et l’hygiéniste inséparables de l’édile qu’il était. On peut penser que Archambeaud, « le suppléant de la santé », avait sans doute rêvé que la grande lessive à l’eau courante et claire acheminée du canal éliminerait nombre de microbes et parasitoses et ferait reculer les maladies et la mortalité infantile effroyables en ces temps où un enfant sur 4 mourait avant 2 ans ! (3). On peut penser aussi qu’il avait vu œuvrer les femmes et hommes de son temps et entendu ou deviné leurs voix, que nous imaginons encore entendre…

 

Que pouvaient avoir dit ou pensé ces voix de femmes, d’hommes et d’enfants de ce temps-là ? Que la corvée d’eau pour alimenter les familles était bien dure. Plus pénible encore quand il fallait charroyer les baquets pour laver le linge ! Pire : dans une ville bâtie dans la pente ! Que les femmes avaient besoin de toutes leurs forces et de toute l’énergie de leurs nerfs, de leurs reins pour savonner, frotter, battre, rincer, tordre le linge… Qu’elles étaient épuisées par la rudesse du battoir et leurs mains épluchées par le gongon de maïs frottant sur la roche à laver. Qu’elles souffraient suffisamment de tous les manques de ce temps-là ! Et qu’elles rêvaient d’avoir au moins de l’eau à disposition !

 

Pour cela, ce lavoir, avec ses 120 bassins tous remplis, aux eaux claires, généreuses et gratuites répondait à leurs besoins, qu’il s’agisse des mères de famille souvent nombreuses ou des blanchisseuses qui gagnaient leur vie en faisant des « pratiques » pour des familles plus aisées. Car La Réunion était à mille lieux du premier salon des arts ménagers de Paris qui vantait les mérites de la machine à laver électrique que personne ici n’avait ! (5)

 

Replongeons dans ces années 1930 qui suivent la création du lavoir. Imaginons ces femmes nombreuses qui arrivent avec leurs bandèges remplis de linge, certaines accompagnées par leurs enfants et grandes filles. Elles portent capeline pour la plupart car le lavoir est à ciel ouvert à l’époque. Il y a celles qui ont leur jour et leur place attitrée, celles qui vous regardent de travers si vous avez osé vous installer là où elles sont d’ordinaire. Celle qui est là de grand matin, telle autre plus tard. Celles qui font sécher leur linge sur place, étendu à même le sol, celles qui le ramènent à la maison. Avec ses confidences et ladi-lafé, amitiés et inimitiés, solidarités et jalousies, le lavoir est un monde en miniature. Monde de femmes d’où les hommes ne sont pas absents ! On parle beaucoup d’eux ! Et, quand ils passent, des regards profonds s’échangent parfois… Bref, on entend battre les langues autant que les battoirs car à Casabona, comme dans tous les lavoirs du monde, on lave et on bat le linge en même temps qu’on brasse les bonheurs et malheurs du monde (6). Ecoutons-les ces femmes d’autrefois, entendues par delà les ans (7) :

 

– Mérsi méssié Archambeaud. Mé ou la-oubli mète fèy tole dessu ! Solèy i poike !

– Mète ot kapline Rosita sinon lève bone-hère ! Sinonsa alé lave ot linz, la-ba, la rivièr ! Ou va voir si solèy i poike pa !

– Domoun i di lo temps lé mové. Moin la peur ! Volkan la-bien pété en 31, siklone 32 la kasse toute !

– « Moi, j’ai tiré ma fille de l’école ». El té i fé pa rien. Issi, èl i apran la vie.

– Moin lé fatigué d’lave bann pikète-la ! Linz kaki lé lour ! Moin la-di mon bonnom : arète salir ! Lèsse amoin trankil !

– Tansion ! Ça, zabo lavoka dann tribunal. Kabe anvoy aou la zol ! Na larzan, mé lo linz lé sale mèm !

– Alon bingn dan leau prope avan d’rante la kaz ! I di Sin-Dni na in pissine. Anou ossi !

– Fanélie, alon shante lo pti shanson i vien d’sortir. Lé tro zoli !

– P’tit fleur aimée, P’tit fleur fanée, Dis à moin toujours, Couc c’est l’AMOUR…(7)

 

Le lavage et le séchage du linge au lavoir, photos Marc David

 

On vit alors se fortifier au cours des décennies l’âme de ce quartier populaire, accueillant et ouvert à tous et marqué par l’empreinte des familles historiques (8) installées dans les maisons proches du lavoir. On entendit battre les langues et les battoirs, alors que l’eau vive du canal Saint-Etienne coulait de bord en bord des 120 bassins du lavoir, vidangée par une bonde manipulée par les lavandières elles-mêmes. Jusqu’aux années 1950, ce lavoir était encore entouré de champs de cannes vers le nord et l’ouest comme on peut le voir sur des clichés connus qui laissent voir les lavandières œuvrant à ciel ouvert et le linge étendu au sol. Avec le temps, vinrent les changements comme l’étendage du linge sur des réseaux de fils tendus et plus encore, dans les années 70, ce que bien des blanchisseuses attendaient, le recouvrement de l’édifice avec un toit de tôle. Après la fermeture – qu’on peut trouver regrettable – du canal Saint-Etienne, on regarda alors davantage à la consommation de l’eau distribuée par la ville. On la plaça un temps sous la surveillance d’une gardienne du quartier (9) qui ouvrait et fermait les robinets, plus nouvellement installés, le matin et soir. Mais le lavoir restait bien fréquenté.

 

A partir des années 80, avec la densification de la population, le typique quartier du lavoir se trouva intégré au grand Saint-Pierre urbain et cerné par la ceinture périphérique dessinée par la 4 voies du Tampon et le boulevard Banks. Depuis, l’étroite bande du lavoir se devine à peine dans ce quartier ouvert sur la modernité avec son lycée, ses installations sportives, ses immeubles d’habitation, sa gare routière et les équipements en commerces, grandes surfaces et services. Avec la modernisation des modes de vie et d’habitat et l’usage plus démocratique de la machine à laver – qui soulage heureusement les femmes de la corvée de lavage du linge ! – le lavoir est bien moins utilisé, ici comme ailleurs. Mais le lieu reste vivant par la présence des habitants attachés à leur quartier, soucieux de sa sauvegarde et impliqués dans des projets associatifs. Il compte toujours ses fidèles et habitués. On peut y trouver celle qui « continue à faire comme avant » ou celle qui « préfère faire sa lessive au lavoir », telle autre profitant de l’eau offerte quand « la vie est chère, l’appartement trop petit » et la famille nombreuse. On peut y rencontrer des piliers de connaissances tel celui qui a « toujours vécu là » et dont la famille« a toujours été là »

 

Citerne avec dessin de Jace, Grand et petit bassins, Affiche – Montage Marc David

Au début de notre XXIème siècle, l’état de délabrement du lavoir étant préoccupant, un plan de réhabilitation est lancé en 2005 (8) par la ville de Saint-Pierre, car « La mairie ne veut pas rester insensible aux souhaits de ses concitoyens pour la pérennité de ce patrimoine historique », « véritable identité du quartier de Casabona ». Cette réhabilitation impliquant des jeunes dans un « Projet d’Initiative Locale », s’attachait prioritairement et selon les « recommandations du Service départemental d’architecture et du patrimoine » à des travaux portant sur la consolidation des plots soutenant l’édifice, la réfection du sol, des bassins et du toit abîmés. Le 12 janvier 2006, le Lavoir dit Casabona « est inscrit aux monuments historiques, en totalité, y compris le terrain d’assiette et la prise d’eau du canal Saint-Étienne ». Voilà qui reconnait l’intérêt du site. Mais, la rénovation et « la mise en valeur de ce lieu » (8) laissent à désirer et depuis, avec l’usure des ans, il reste encore à faire…

De nos jours, le lavoir affiche, hélas, un état regrettable avec des tôles arrachées, des bassins peu avenants qui, vidés de leur eau, ont juste le mérite de mettre en évidence le système de bonde et la circulation de l’eau qui se fait entre grands et petits bassins solidaires. Les montures métalliques et le toit sont rongés par la rouille. Mais on reste impressionné devant ce qui est le plus grand lavoir de La Réunion, et une rareté par ailleurs vu ses dimensions exceptionnelles. Et on y rencontre, heureusement, toujours des gens, accueillants et disponibles, prêts à parler du lavoir ou de la marche du monde…

 

Voilà donc un lieu de vie et un témoin de notre histoire qui mérite mieux. Dans ce quartier animé, populaire, gagné par la modernité, sommes-nous conscients, voyageurs, lycéens, sportifs et passants d’aujourd’hui, de la présence discrète de ce lavoir ? Il est repérable grâce à une ancienne citerne de sucrerie qui, postérieure à l’installation de l’édifice, « fait office de réservoir pour le quartier ». Cette citerne, faite de « feuilles de tôle boulonnées sur des fondations en pierre » et rouillées par le temps est recouverte d’un dessin de Jace figurant un gouzou émergeant semble-t-il d’une mousse abondante. A quand donc la grande lessive qui redonnera de l’allure à ce lavoir tout en préservant l’âme de ce quartier de Saint Pierre, Pays d’Art et d’Histoire ? Il appartient à tous, habitants, responsables et artistes de continuer à œuvrer pour la sauvegarde de ce lieu, pour que l’eau du lavoir de Casabona rassemble encore les femmes et hommes de demain.

Nos remerciements à ceux qui, au bord des bassins, ont partagé avec nous leur temps et leur savoir.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Notre article, qui s’appuie sur des données factuelles tirées de documents et sites officiels, fait une correction quant à la longueur, vérifiée, du lavoir (110 mètres mesurés et non 250). Il imagine par ailleurs librement les années 1930 à partir de données d’époque.
  2. Pierre Edouard Augustin Archambeaud (1868/1937). Après des études de médecine, s’installe à Saint-Pierre. Est nommé « Ordinaire Suppléant de la Santé » en octobre 1898. Conseiller général, député de La Réunion de 1907 à 1914, maire de Saint-Pierre de 1902 à 1912, puis de 1926 à 1937. (voir sites et Le Dimanche magazine du 18 novembre 2001 sur A. Archambeaud)
  3. « En 1931, le taux de mortalité était encore de 33%, fondé en grande partie sur un impressionnant taux de mortalité infantile » Histoire de La Réunion De la colonie à la région, Y. Combeau, P. Eve, S. Fuma, E Maestri. En 1946, La Réunion « n’a aucun réseau de distribution potable et 10% seulement des logements en bénéficient. Elle n’a pas de réseau d’assainissement » E. Maestri et D. Nomdedeu Maestri , Chronologie de La Réunion (De la départementalisation à la loi d’orientation).
  4. On peut retenir Frappier de Montbenoit, Augustin Motais, Hoareau/Desruisseaux, soutenus par le gouverneur Milius.
  5. En 1923, premier salon des appareils ménagers au cours duquel la machine à laver est reine. En 1934, les frères Lemercier lancent une machine à laver bon marché et dotée d’un interrupteur horaire.
  6. La pièce de théâtre Le Lavoir de Dominique Durvin et Hélène Prévost, 1986, raconte un lavoir, à la veille de la 2ème guerre mondiale. Le succès de cette pièce traduite en 40 langues a été international.
  7. Traduction et notes : 1. Merci monsieur Archambeaud. Mais vous avez oublié le toit. Le soleil brûle. 2. Mets ta capeline Rosita, sinon lève-toi de bonne heure. Ou bien va laver ton linge, plus loin, à la rivière. Tu verras si le soleil n’y brûle pas ! 3. On annonce du mauvais temps. J’ai peur. L’éruption du volcan a été forte en 31, le cyclone de 32 a tout cassé. 4. Moi, j’ai retiré ma fille de l’école. Elle n’y faisait rien. Ici, elle apprend la vie. 5. Je suis fatiguée de laver ces linges de bébé ! (pikète : sorte d’alèse en tissu) Les vêtements en kaki sont lourds. J’ai dit à mon mari : cesse de salir ! Laisse moi tranquille ! 6. Attention ! Ceci est le jabot d’une robe d’avocat ! Un homme capable de t’envoyer en prison. Il est riche mais son linge est bien sale. 7. Allons se baigner dans l’eau propre avant de rentrer à la maison. Saint-Denis a sa piscine (depuis1932), nous aussi ! 8. Fanélie, allons chanter la chanson qui vient de sortir. Elle est trop jolie ! 9. P’tit fleur aimée, de G. Fourcade et J. Fossy, date de 1930 (graphie de Un siècle de musique réunionnaise, C. David et B. Ladauge).
  8. Le journal de la commune de Saint-Pierre, La voie du Sud, a consacré plusieurs articles au lavoir de Casabona. Le n° 27 de mars 2005, intitulé « Le lavoir de Saint-Pierre : une réhabilitation attendue », évoque ces « vieilles familles du lavoir : Familles Terro (surnom Premier), Madame Lucienne, Palma, Assoumani, Griboine, Abrillet, Varaine, Agathe, Saint-Alme, Agesidame, Pinel, Subijus, Servant-Tirel, Jetter, Presles, Timbou, Seychelles, Faconnier, Araye (Nandou), Sababady, Ramaye (Milien), Vavelin, Madame Louis Jessus… »
  9. Voir les sites en ligne ainsi que l’article du Quotidien du 4/02/05 .
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Fontaine de l’ancienne Mairie de St Denis

Fontaine de l’ancienne Mairie de St Denis

 

Après avoir écouté le marchand de pilules qui apaisent la soif et engendrent un gain de temps de cinquante-trois minutes en une semaine, le petit prince de Saint-Exupéry eut cette réflexion : » Si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine « .
Les fontaines sont sources de vie. Elles font partie de notre histoire, de notre paysage, de notre patrimoine. Qu’il s’agisse de la fontaine monumentale de la place de la cathédrale à Saint-Denis (en cours de rénovation) ou des blocs de béton pourvus d’un robinet (parfois de quatre) auquel on venait remplir son « fer-blanc » lors qu’on ne disposait pas de l’eau courante, ou encore d’un simple robinet, comme celui des rampes Ozoux au bas de la rivière, auquel on se désaltérait au retour d’un match à la Redoute, ou d’une baignade dans un « bassin » de la rivière Saint-Denis, la fontaine est le point de ralliement de toutes les soifs du monde. Mais nous aurions quelque difficulté aujourd’hui à marcher tout doucement vers une fontaine dans la ville de Saint-Denis. Elles sont pour la plupart asséchées, taries, bouchées, quand elles n’ont pas purement et simplement disparu.

Fontaine Tortue du bas de la Rivière.

Fontaine Tortue du bas de la Rivière.

 

Ces vers, extraits du poème « Saint-Denis », écrit en 1983, dressent déjà le constat :

Les fontaines taries hantent le paysage

Des rampes de la Source au rond-point du Jardin

Fontaines de la gare et de la rue Bertin

Dans ma quête assoiffée oasis ou mirages

Au plan historique, les premières fontaines sont apparues dans le paysage parisien au 12ème siècle. Les premières fontaines monumentales datent du 16ème siècle, telles la fontaine de la place des Innocents, dans le quartier des Halles, ou la fontaine Médicis, au cœur du jardin du Luxembourg. Au dix-neuvième siècle Paris compte quelque 2 000 points d’eau.

Au sortir de la guerre de 1870, un philanthrope britannique, du nom de Richard Wallace, finance de ses propres deniers l’installation à Paris de fontaines publiques, dénommées « fontaines Wallace » : ce sont de véritables œuvres d’art réalisées en fonte et dont les grands modèles atteignent 2m70 de haut pour un poids de 610 kg. Elles sont munies d’un gobelet métallique, retenu par une chaînette, permettant ainsi à tout passant de se désaltérer gratuitement. A défaut du gobelet de Richard Wallace, les fontaines de Saint-Denis permettaient néanmoins de se désaltérer, lorsqu’on arpentait les rues du chef-lieu sous un soleil de plomb (on ne circulait pas encore en voiture climatisée et on ne buvait pas de sodas glacés pour se rafraîchir).

Si nous pouvions faire une suggestion tant à la ville de Saint-Denis qu’au Conseil régional, ce serait de rajouter les Fontaines aux Pitons, Cirques et Remparts. Et pourquoi les fontaines de Saint-Denis (et des autres communes de la Réunion) ne feraient-elles pas partie du patrimoine réunionnais inscrit à l’UNESCO ? Il suffirait pour cela de remettre en état les fontaines existantes, de telle sorte qu’elles puissent remplir leur double fonction : celle de décor urbain en même temps que mise à la disposition des passants d’une eau potable et gratuite au niveau de la rue.

Dans la plupart des villes dans le monde, les plus beaux centres d’intérêt sont ceux réalisés autour de la magie aquatique (sans que l’on puisse pour autant parler de gaspillage, puisqu’il s’agit d’eau recyclée en circuit fermé).

Dans le département du Vaucluse, en Provence, la petite ville de Pernes-les-Fontaines ne compte pas moins de quarante fontaines, pour une population de dix mille habitants. Et pourquoi Saint-Denis-sur-Mer ne serait-elle pas aussi Saint-Denis-les-Fontaines ?

Dans les jardins Barre -Déramont

Dans la cour de « L’Équipement » à Saint-Denis…

 

Jean-Claude Legros

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Aux premiers signes avant-coureurs de l’été, les carias (1) déplient leurs ailes ; l’excitation les gagne ; sous la lampe allumée ils entament leur danse. Danse de mort, nombre d’entre eux vont crever. Mais aussi danse de vie, car mâles et femelles en trâlée trouveront la tranquillité d’une cachette pour se multiplier. Après cela, prenez garde !…Voici une maison créole qui fait la belle, toutes moulures dehors ; il n’est pas encore né le cyclone capable de l’abattre… Mais bien au chaud sous le  sol une société très organisée, la société des carias, est déjà au travail.

Couple royal de Coptotermes gestroi.

Dans cette société chacun a sa tâche : à la tête le roi et la reine. Cette dernière est là pour pondre et c’est chose qu’elle sait faire ; elle pond, elle pond, elle pond toujours, elle pond encore. Son ventre traîne à terre, elle n’arrive pour ainsi dire plus à bouger, mais les œufs, par milliers, continuent à débouler…Il y a également les soldats, chargés de surveiller les tunnels, de peur d’une intrusion ennemie. Il y a enfin les ouvriers, une véritable armée ! De tels ouvriers, quel patron n’aimerait pas en avoir ? Ils ne font jamais grève ; il ne leur viendrait  pas à l’idée de réclamer les 35 heures : Ils  travaillent jour et nuit ! Ils sont tellement acharnés au travail que rien ne peut les arrêter. Ils arrivent à passer partout, se faufilent sous terre, s’insinuent dans le placoplâtre, dans le bois, se glissent entre les fils électriques. Si la moindre fêlure existe dans le béton, ils suivront la fêlure pour trouver la fissure.

Ouvrier...

Un ouvrier…

 et un soldat (Coptotermes gestroi).

et un soldat (Coptotermes gestroi).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout ce qui a nom bois, papier, linge, ils le croquent, le malaxent, l’avalent. Les journaux, ils les dévorent de la première à la dernière ligne. Ils transforment la charpente en dentelle de Cilaos ; les lambris sont réduits en poudre ; dans les cases en bois ils rongent le cœur  des planches qui garnissent les façades : la maison finit par ne plus tenir que par la couche de peinture qui la recouvre.

Des insectes passionnés de généalogie. (Collection A. VAUTHIER)

Des insectes qui ne font pas de quartier! (Collection A. VAUTHIER)

 

Les insectes qui ne font pas de quartiers! (Coll. A. VAUTHIER)

C’est tout ce qu’il en reste! A.D/ Archives des notaires (Coll. A. VAUTHIER)

Tout cela se fait bien sûr en douce ; lorsque vous vous apercevez que votre maison est cariatée, il est bien trop tard : le mal est fait ! Ces maudits carias ne respectent rien : lorsque la vierge de l’église de Saint-Pierre se rend compte de ce qu’ils ont fait de sa maison, il ne lui reste plus que ses beaux yeux pour pleurer.

Les carias sont une  vraie calamité. Vous seul, avec votre cuvette remplie d’eau, tenue à bout de bras sous la lampe, vous n’en viendrez pas à bout. Il nous faut unir nos efforts. Chacun, qu’il soit responsable, chercheur ou simple citoyen doit tout mettre en œuvre pou « Anpèsh, anpèsh karia-la, fé son pti Kaloubadia ! »(2), (3)

 

 

Robert Gauvin

Notes:

(1) Carias est le nom réunionnais des termites.

(2)  Pour empêcher « que le caria ne fasse ses dégâts en douce » comme le chantait dans un séga célèbre notre Maxime Laope national.

(3)  Kaloubadia= trafic, chose louche.

Nous remercions chaleureusement l’ORLAT (L’Observatoire Régional de Lutte Anti-Termites) pour l’information et la documentation apportées.

 

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Fin mai 2010, incendie de deux cases créoles…
Fin mai 2010 deux cases créoles de la rue Félix Guyon, face au Crédit Agricole et dans l’alignement du Tribunal Administratif tout proche, devinrent, en une nuit propice, la proie des flammes. L’émotion fut grande chez les Réunionnais attachés au Patrimoine architectural de leur île.
Les journaux qui parurent alors n’excluaient pas la possibilité que l’incendie ait été d’origine criminelle… Dans ce contexte un lecteur adressait à son journal favori, une lettre dans laquelle il affirmait que des spéculateurs peu scrupuleux profitaient d’incendies — ô combien providentiels ! — pour construire des immeubles à la place des cases créoles brûlées.

Après le souffle de l’incendie…

Après le souffle de l’incendie…

De la vertu offensée de nos élus municipaux…
Ce furent alors les hauts cris dans le Landerneau municipal dionysien, des protestations indignées, l’occasion d’un véritable « entourage pintades » : René-Louis Pestel, l’inénarrable adjoint à la culture de la Mairie de Saint-Denis et son compère Jean-Pierre Espéret, adjoint à l’aménagement, forts de la collaboration de l’Architecte des Bâtiments de France d’alors se récrièrent et affirmèrent la main sur le cœur: « Effectivement il y a 20 ans la ville rencontrait régulièrement ce genre de dérive où les anciennes cases créoles finissaient en cendres…Depuis 2004, la ville a eu une position très volontariste en matière de préservation du patrimoine architectural du centre-ville. »… Dieu soit loué! Bénis soient ses apôtres municipaux !
Ils ajoutaient doctement « La règlementation du Plan local d’urbanisme (PLU) a verrouillé cette dérive en imposant une reconstruction à l’identique des bâtiments répertoriés. En effet, non seulement la ville de Saint-Denis compte 47 bâtiments protégés au titre des bâtiments historiques mais une centaine de bâtiments supplémentaires font l’objet d’une attention particulière par la commune et le service du Patrimoine, de l’architecture et de l’urbanisme. » Nous citons toujours : « La nouvelle municipalité a renforcé cette volonté de préserver le patrimoine architectural et urbain. »…Voilà qui est admirable !
Etant donné que les deux maisons créoles qui ont brûlé étaient toutes deux répertoriées au PLU comme bâtiments d’intérêt architectural, voire de grand intérêt architectural, leur « reconstruction à l’identique » semblait devoir s’imposer.

Sur le plan cadastral les deux cases traditionnelles créoles avant l’incendie ( N°s 551 et 552 ; 35 et 37 rue Félix Guyon).

Sur le plan cadastral les deux cases traditionnelles créoles avant l’incendie ( N°s 551 et 552 ; 35 et 37 rue Félix Guyon).

Les mensonges ont les pattes courtes…
Il suffisait d’attendre un peu pour que nos élus dionysiens soient convaincus de mensonge, pour que tout un chacun puisse vérifier la justesse d’un dicton qui a cours en Europe, selon lequel « les mensonges ont les pattes courtes » (2) ; ils se font en effet rapidement rattraper : En 2011 un panneau de permis de construire était installé, annonçant, non pas une « restauration » ou une « reconstruction à l’identique », mais une « construction neuve », totalement différente de ce qui existait autrefois ; à la place des cases créoles qui ne comportaient qu’un rez-de-chaussée, devait s’élever une construction de dix mètres de haut ! Combien de niveaux aurait-elle au dessus du sol? Comment s’harmoniserait-elle avec les bâtiments voisins (dont le Tribunal Administratif) qui étaient de plain-pied ?

Hier et aujourd’hui : la boucle est bouclée…
Naguère se trouvaient là, deux parcelles, avec au centre, des cases créoles traditionnelles en rez-de-chaussée, ouvertes par des varangues vitrées sur de jolis jardins. De l’ensemble se dégageait une harmonie certaine…
Aujourd’hui, place nette faite, l’on a construit au fond un immeuble sur trois niveaux. À l’avant, sur la gauche, on a coincé entre l’immeuble et le mur donnant sur la rue, une pseudo-case créole qui n’en peut mais…L’harmonie entre la case et l’immeuble semble loin d’être totale : La case tourne vers l’immeuble un derrière méprisant, cependant que l’immeuble ne rêve que de bouter la case hors de son espace vital.

Entre la case et l’immeuble une mésentente cordiale…

Entre la case et l’immeuble une mésentente cordiale…

Sur la droite reste un espace libre… Se pourrait-il qu’on envisage de planter là une autre construction ? La coupe serait alors pleine ! (3) l’espace aussi…
Ces constructions, à la place de cases créoles traditionnelles, se sont multipliées ces dernières années à Saint-Denis et il apparaît à l’évidence que l’on poursuit un double but :
Le premier est d’occuper au maximum l’espace et de construire le plus possible d’appartements et de bureaux afin de ren-ta-bi-li-ser !!!…

Faire du simili créole et entasser au maximum !

Faire du simili créole et entasser au maximum !

Et le second est de faire créole, pour faire vendre et éviter les critiques en faisant semblant de respecter le patrimoine : Notre bonne ville de Saint-Denis, la première ville de l’outre mer français par sa population, n’est-elle pas ville d’Art et d’Histoire ?
Dans quelle mesure mérite-t-elle ce titre ? De moins en moins, à chaque jour qui passe! Ceux qui sont chargés de le faire respecter, certains A.B.F récents et les compères Pestel et Espéret de la Municipalité dionysienne s’en soucient comme d’une guigne. Comme dit le Créole : « Zot lé pa là èk sa ! (4) ». Une question nous brûle alors les lèvres : que restera-t-il de l’architecture créole quand ces messieurs seront partis vers d’autres cieux ?…

Robert GAUVIN (Texte et photos).

Notes :
1) Comme l’on dit souvent : les promesses n’engagent que ceux qui y croient.
2) En créole nous dirions, sans que cette expression soit identique :  » Bèf i trape par la korne, demoune i trape par la lang »: les boeufs s’attrapent par leurs cornes, les hommes par leur langue!
3) « Ils n’en ont rien à faire ».
4) Il serait intéressant de savoir, au cas où une seconde case devait être construite, si l’emprise au sol et les surfaces de stationnement prescrites par le PLU le permettraient. Il faut noter également que les clôtures deviennent de plus en plus hautes et « opaques ». À quoi cela est-il dû ?

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Voulez-vous visiter avec nous le domaine de Montgaillard ou MOCA ?

Il s’agit de l’ancienne propriété Morange, située dans les hauts de Montgaillard à 350 mètres d’altitude et réaménagée pour accueillir des événements, puis achetée par la Région Réunion en 2011 et désignée depuis MOCA pour Montgaillard/Culture/Arts (1).

Mais quel est ce domaine ? Et quelle est son histoire ?

La propriété est liée à la prospérité de sucriers du XIXème siècle parmi lesquels les de Heaulme qui en font l’acquisition en 1835, puis les Morange en 1880. La première habitation en bois abrita jusqu’à 1853 les vacances du jeune Léon Dierx, fils de Nanette de Heaulme. Dans les années 1930, Henri Morange fait édifier la bâtisse que nous connaissons, réaménage la propriété et « lui donne son aspect (…) de villégiature » (2). Il en fait une belle demeure, non loin de Saint-Denis, mais moins exposée aux ravages du paludisme. En 1971, les Morange font donation du domaine aux « Orphelins Apprentis d’Auteuil ». Il est inscrit aux Monuments historiques en 2000. Mais que faire d’un tel patrimoine quand le temps fait son œuvre et qu’on ne peut plus vivre à l’ancienne ? Racheté par le groupe Cadjee en 2004, il affiche la vocation nouvelle de lieu public, centre de séminaires. D’où d’importants travaux de restauration et d’aménagement réalisés à partir de 2007. C’est ce domaine qui devient propriété de la Région en 2011.

Le visiteur d’aujourd’hui peut retrouver des traces de l’histoire de la propriété à travers des panneaux qui renvoient à la présentation faite en 2011 par l’historien Laurent Hoarau (3).

La maison Morange, photo Marc David

La maison Morange, photo Marc David

Comment ce patrimoine historique a-t-il été aménagé pour répondre à sa nouvelle vocation ?

Avec le MOCA, on a un cas intéressant de réaménagement d’un lieu historique, plus ou moins dégradé, devant s’adapter aux contraintes d’un domaine inscrit aux ISMH et répondre à de nouvelles orientations. Les architectes et paysagistes ont réussi un projet moderne, audacieux, respectueux de l’existant par une belle mise en scène des bâtiments dans l’espace. « Le faux ancien, nous on ne sait pas faire » avait annoncé Sylvain Guy de l’atelier Architectes (4).

La maison principale, ou « maison Morange », a pour sa part gardé son allure d’origine. Superbement dégagée et exhaussée au-dessus de trois terrasses, elle domine Saint-Denis et offre un panoramique exceptionnel sur la capitale frangée par l’Océan Indien. La bâtisse blanche en dur frappe par la puissance de son assise et ses grandes ouvertures qui rappellent de prestigieuses demeures de la capitale comme le Château Lauratet. L’habitation peut impressionner mais reste de taille humaine car elle est adoucie par l’écrin végétal qui l’entoure sans l’étouffer. Un panneau rappelle discrètement le passé en montrant quelques pièces de la demeure photographiées par André Blay du temps où elle était encore habitée dans les années 1930/50. On y voit une varangue, un office… Tout cela n’existe plus. En effet, l’intimité des lieux a disparu pour laisser place à un bel espace décloisonné et unifié pouvant accueillir des animations et invités lors de réceptions se prolongeant sur la vaste terrasse dallée ouverte sur Saint-Denis. Avec en contrebas deux bassins épurés pouvant accueillir des installations et illuminations.

A côté de la maison de maître, on découvre La Maison Laverdure dans un style créole plus traditionnel avec un beau mur de pierres sèches. Adorable petite maison, restaurée avec soin qu’on habiterait très volontiers. Ouverte autrefois aux invités, aujourd’hui aux visiteurs.

Autour des deux maisons, ici et là, voisinent vieux pieds de mangue, de letchis, longanis, jacque et même quelque part, un coco fesses… C’est sous ce couvert végétal, à l’abri de tentes que se déploient certains ateliers lors de manifestations. Et dispersés, proches ou lointains s’élancent eucalyptus, palmiers, araucarias, schizolobiums aux troncs vertigineux, pieds de cannelle, gréviléas, filaos, kapoks…

Ecuries(1)/Bassin/Schizolobium, photo montage Marc David

Ecuries(1)/Bassin/Schizolobium, photo montage Marc David

Les écuries délimitent le nouvel espace culturel aménagé dans les années 2007. Teintées d’un rouge qui les met en valeur, elles ont été restaurées sobrement par les architectes du Cabinet Sylvain : « Si les écuries étaient devenues un fac-similé de patrimoine réunionnais, la taille du bâtiment aurait écrasé les deux autres. L’auditorium a donc été enfoui et le bâtiment d’architecture plus moderne ne s’impose pas aux autres ». Le choix est judicieux. En passant le seuil de ces écuries, on découvre une large esplanade dallée pouvant supporter de vastes chapiteaux et podiums pour les concerts et permettant d’accéder aux salles de conférence presque invisibles. Un escalier mène vers l’auditorium enfoui mais éclairé de lumière naturelle car ouvrant sur un terre-plein en pente.

Bref, la rencontre du nouveau et de l’ancien se fait heureusement. L’ensemble reste épuré. Les espaces enfouis et ouverts offrent la possibilité d’installations éphémères et modulables selon les événements tout en préservant l’environnement paysager. Cette dimension peut échapper à nombre de visiteurs s’affairant lors des manifestations mais le caractère exceptionnel du domaine s’impose qu’il soit éclairé des lumières du jour ou des éclairages nocturnes.

Voulez-vous visiter avec nous ce domaine riche d’espèces et d’histoire ?

Les architectes paysagistes de l’agence Zone UP (5 ) qui ont travaillé sur l’aménagement des lieux proches des bâtiments les ont aussi valorisés en préservant leur diversité, leur symbolique et leurs potentialités.

L’Allée des soupirs, dans l’alignement de la « maison Morange », et qui « sillonne rectiligne en crête de deux ravines » – la ravine Laverdure et la ravine Moufia – s’impose au regard. Une longue et large allée arborée et bornée par une soixantaine de bancs maçonnés teintés de rouge comme les écuries. Les paysagistes ont ici conforté un « des axes et éléments de composition historique » et symbolique du domaine.

Et l’historien Laurent Hoarau, à travers un « Parcours Léon Dierx au Domaine de Montgaillard » (3), ici suggéré par des panneaux présentant des portraits et poèmes dont « Les filaos », a réussi à convoquer la présence du poète. Ainsi l’allée des soupirs est-elle placée « sous le regard » de celui qui séjourna en ces lieux dans sa jeunesse, s’y reposa et médita, inspiré par les filaos d’autrefois chantés dans son recueil Les Lèvres closes. « Là-bas, au flanc d’un mont couronné par la brume/ Entre deux noirs ravins roulant leurs frais échos/ Sous l’ondulation de l’air chaud qui s’allume/ monte un bois toujours vert de sombres filaos ». Mais aujourd’hui, les filaos se font plus rares. La forêt qui va vers les deux ravines proches est plus hétérogène avec ses vieux eucalyptus noueux, grands bambous sonores, bringelliers marrons parmi des végétaux divers et quelques filaos. Ces derniers seraient-ils en disgrâce et l’attention du visiteur tournée vers d’autres espèces ? Comme celles présentées par l’arboretum proche de l’allée, elle-même rythmée par un alignement de palmistes, d’araucarias et jeunes schizolobiums au port de fougère arborescente.

L’allée des soupirs, photo Marc David

L’allée des soupirs, photo Marc David

Au terme de cette allée des soupirs, le visiteur atteint un minuscule bras de la ravine Moufia serpentant dans un taillis humide et touffu d’où se dégagent bambous et lataniers. Là est « Le Bassin des larmes » ! Si le fil d’eau est mince, la symbolique ramène au poète Dierx qui vécut loin de sa terre natale et dans le souvenir d’« un unique amour malheureux pour l’une des ses cousines, Héloïse Lory des Landes » (6).

Le fond de la Ravine Laverdure qu’on atteint en contrebas des infrastructures offre une ambiance plus sombre et humide et abrite aussi un arboretum. Un grand Moufia à l’inflorescence volumineuse semble se plaire non loin de l’eau vive et claire de la ravine, de même que pieds de bibasses et jamroses odorants.

L’arboretum régional, composé de plusieurs sections et inauguré en 2012 par le Président de la Région, Didier Robert, préserve nombre d’espèces endémiques qui avaient presque disparu de notre environnement proche. Une signalétique accompagne certaines espèces et aide à les distinguer ainsi qu’à reconnaître les formes juvéniles et adultes. On découvre benjoins, bois rouge, bois de nèfles, de chandelle, de natte, de pintade etc… Plus loin dans la propriété, un espace plus sec et sauvage laisse voir des chocas, pandanus, palmiers… mais aussi gros manguiers d’autrefois et quelques endémiques nouvellement plantées. Ainsi l’ensemble du domaine présente plusieurs strates de végétation, allant des espèces introduites et cultivées au cours des siècles, au manteau initial de l’île en cours de régénération.

Aujourd’hui, ce domaine de Montgaillard MOCA, autrefois privé, est pour la première fois propriété d’une institution. Son acquisition, son coût, son fonctionnement et ses usages se font désormais sous le regard du citoyen. Et les avis peuvent diverger sur ces points et sur l’orientation plus ou moins festive et/ou culturelle des manifestations. Soit ciblées, soit ouvertes à un large public. A l’initiative de la Région ou de groupes privés ou institutions, associations, éventuellement en partenariat avec la Région. A vocation régionale, indianocéanique ou internationale. Parmi des exemples divers, on peut citer des réceptions plus ou moins protocolaires, des galas privés et des manifestations de toutes sortes. Comme une Conférence des Présidents de Régions ultrapériphériques ; un Congrès francophone de Médecine générale de l’Océan Indien, une Conférence internationale sur le tourisme, une Fête des Cases à lire, une remise de prix à des lycéens… (7). Et plus récemment, en 2015, la célébration du nouvel an chinois puis de l’an 5116 du calendrier tamoul. Et plus simplement, la seule ouverture du domaine à des associations (8) ou des groupes, comme les artistes du spectacle musical Li té vé war, qui ont pu apprécier les charmes de l’environnement naturel.

Tout cela montre que le lieu qui a évolué au cours des ans est ouvert à bien des possibles. Mais on aimerait que le beau parc boisé de ce domaine soit plus largement accessible aux simples promeneurs. Et il est à souhaiter que cet espace porte haut sa vocation de lieu de Culture et d’Art, rassemblant les Réunionnais tout en les reliant au monde, comme il l’a fait avec éclat lors du premier événementiel de décembre 2011 avec Le Festival Liberté métisse (1) incluant la célébration du 20 décembre et l’exposition Les musiques noires dans le monde.

Marie-Claude DAVID FONTAINE

1. Moca Festival Liberté métisse, dossier de presse :

http://www.regionreunion.com/fr/spip/IMG/pdf/DP-2011-12-0BD.pdf

http://www.musiquesnoires.com/2011/12/04/le-domaine-de-montgaillard-son-histoire/

Sur la photo 2, l’aquarelle de MCDF représentant les écuries a été réalisée d’après une photo figurant sur un des sites indiqués.

2. Le patrimoine des communes de la Réunion, éditions FLOHIC, 2000.

3. Articles de Laurent Hoarau sur Histoire, patrimoine et identité(s) à La Réunion :

http://loranhoarau.blogspot.com/2012/10/le-domaine-de-montgaillard-et-leon-dierx.html

http://loranhoarau.blogspot.com/2012/10/leon-dierx.html

4. Article Le domaine de Montgaillard sur le site archi.re :

http://www.archi.re/domaine-de-montgailllard/

5 Article sur le site de Zone UP Architectes Urbanistes Paysagistes :

http://zone-up.fr/paysage/projet/domaine-de-montgaillard/

6. Jean-François Samlong, De l’élégie à la créolie, UDIR 1989.

7. Il s’agit bien de quelques exemples sur l’ensemble des manifestations que nous ne pouvons citer, le but de notre article étant de présenter le domaine et son évolution.

8. Avec nos remerciements aux Amis des Plantes et de la nature (APN) pour le partage des connaissances.

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Ah ! Les guétalis et kiosques de Hell-Bourg ! Qu’ils sont jolis ! Le premier vous accueille dès l’entrée du village. Vous découvrez les autres en cheminant le long des rues qui révèlent de charmantes demeures en bois, cossues ou plus modestes, la plupart nichées dans un décor fleuri de camélias, azalées et autres fleurs des hauts. On a la chance de pouvoir contempler encore ces constructions car le village a été préservé grâce à l’action initiée par des associations avec le soutien des habitants, de la Municipalité et des partenaires institutionnels (1). Ce qui fait de Hell-Bourg un « Village créole » classé parmi les « Plus beaux villages de France ». Un village dont le développement est lié à l’exploitation florissante des eaux thermales dans la 2ème moitié du XIXème siècle et au début du XXème.

La vie des habitants et le site se métamorphosèrent alors. Gens aisés et de la bonne société y venaient en cure ou en changement d’air depuis les bas de l’île, et même de Maurice et de Madagascar. Pour loger ce beau monde, s’édifièrent des constructions en rapport avec les positions sociales des uns et des autres, ainsi que quelques hôtels. Un air de vie mondaine touchait le village devenu un haut-lieu de rencontre des notables. Les yeux se délectaient du spectacle des curistes ou des habitants des hauts. Et les langues se déliaient dans les rues, maisons, kiosques et guétalis.

Guétali de la Villa Barau, cliché Marc David

Guétali de la Villa Barau, cliché Marc David

Car le Guétali/gèt a li (2), qui désigne cette construction à l’angle des rues et en surplomb, n’est-il pas le lieu idéal permettant de voir et entendre ce qui se passait dans la rue ? Dans la discrétion des façades plus ou moins ouvertes et ajourées. C’est le petit théâtre de la vie sociale, privée et amoureuse jouée discrètement en terrasse.

Ecoutons ces voix venues d’un autre temps…
– Guette ! La femme du gouverneur dans sa robe de bal ! On dirait qu’elle va exploser !
– Mon cœur se glace. Tous sont morts ? Plus personne à Grand-Sable ? NON !!! (3)
– Bourbonia, ma sœur, ne vois-tu rien venir ?
– Je vois ton fiancé qui revient des tranchées. Il n’avance pas vite ! Il lui manque une jambe !
– Tout est bon dans le chouchou ! Même la paille ! C’est la mode en France ! (4)
– Avec la dynamite aux fesses, elle a dû avoir chaud la statue de la Victoire ! (5)
– Mais c’est Auber ! Il rase les murs. Il a peur du léopard ! (6)
– Simone est encore en voie de famille ! Le 11ème ! Une bonne équipe de foot !
On avait ainsi radio percale avant Radio-Freedom !

Regardons les mieux maintenant ces guétalis et kiosques remarquables.

Guétali de la Villa Lucilly, cliché Marc David

Guétali de la Villa Lucilly, cliché Marc David

Les guétalis de la Villa Barau et de la Villa Lucilly, inscrits aux ISMH (2) depuis 1996 et datant de la fin XIXème siècle, sont de beaux modèles de ce type de bâtiment composé ici d’une construction en bois sur un socle maçonné. Ils se présentent en livrée blanche, à la croisée de deux rues et en surélévation par rapport à la route principale du village. Tous deux apparaissent dépouillés de végétation et excentrés de l’habitation bien mise en valeur dans son environnement naturel, en particulier la Villa Lucilly dont le terrain est aménagé en terrasses végétalisées. Les volumes des deux guétalis sont simples : une composition géométrique carrée faite de planches horizontales qui encastrent des boiseries verticales ajourées. Du côté de la rue principale, une façade ouverte par une large baie rectangulaire ornée de lambrequins. Du côté cour, une ouverture également. Au Nord et à l’Est, des façades fermées par des panneaux de bois ajourés. Des toits complexes avec un double faîtage en croix qui détermine des pentes multiples. Couverts de tôle plane, ils sont tous deux rehaussés d’un poinçon d’ornement en forme de bulbe surmonté d’une petite flèche et sont parés de lambrequins.

Ces deux guétalis seraient-ils jumeaux ? Pas vraiment, si on joue au jeu des différences. Le soubassement de celui de la Villa Barau est mis en valeur par un travail de maçonnerie qui s’appuie sur un magnifique mur de pierres taillées. Ses façades de bois montrent des pilastres (7) aux extrémités. L’ouverture des guétalis sur la cour intérieure diffère, l’une sobre, l’autre plus maniérée. Les jolis panneaux de bois ouvragés de motifs arrondis ou floraux des deux guétalis paraissent ressemblants mais ceux de la Villa Lucilly, plus déliés en S, semblent gagner en finesse et profondeur d’effet. Enfin les charmants lambrequins diffèrent de même que la frise qui orne la façade ouverte sur la rue telle un petit théâtre.

Kiosque de la maison Folio, cliché Marc David

Kiosque de la maison Folio, cliché Marc David

Le kiosque de la maison Folio, inscrit aux ISMH depuis 1989, s’offre aux regards, tel un joyau dans son écrin. Alors que la maison (8) reste cachée de la route, il trône au bout d’une belle allée de pierres taillées derrière une fontaine des trois grâces, dans un magnifique décor végétal. Sous le couvert des bambous séculaires, il ouvre la perspective sur les hauteurs de Terre Plate et du Gros Morne. Il fait romantique. Il fait aussi Belle Epoque telles les gloriettes des villes d’eaux européennes de ce temps. A l’inverse des guétalis du village plus exposés à la vie publique, il se prête au repos, invite à la méditation devant le cirque, à la lecture, à la broderie, aux jeux de société. Et, tout comme eux, à la discussion plus ou moins sérieuse et aux commérages des « ladi lafé ».
La construction, toute en bois, montre beaucoup d’élégance. Sa forme hexagonale détermine un toit à six pentes, couvert de bardeaux et surmonté d’un épi de faîtage. Un large auvent frangé de lambrequins et supporté par des contreforts moulés déborde en capeline. Le travail du bois est joliment souligné par un jeu des couleurs blanche et verte dans les caissons du toit, le pourtour d’aération, les aplats de la partie inférieure du kiosque et les façades qui présentent des boiseries pleines ou ajourées de dessins géométriques. On est invité à s’asseoir dans ce havre de verdure avec la présence d’un petit mobilier de jardin. Alors, on pénètre dans l’intimité du cirque.

Finalement, ces kiosques et guétalis remarquables, aujourd’hui désertés le plus souvent, sont des témoins d’une culture et d’une manière de vivre autrefois. Ils ont aussi une valeur esthétique et sont l’expression d’une architecture créole croisant des influences diverses. Ils sont peu nombreux de cette qualité, mais le village abrite nombre de kiosques privés et publics qui s’inspirent parfois (plus et surtout moins) des constructions anciennes. En contrebas du village, le joli et bien connu kiosque du Point du Jour a sombré il y a quelque temps, mais on peut apprécier une belle vue depuis celui bâti en surplomb de la mairie. Il y a des réussites. Et ici et là des constructions qui se font remarquer pour de toutes autres raisons ! Comme le kiosque délabré de la résidence du Préfet – qui fut aussi celle des gouverneurs -, ou d’autres édifices sur poteaux avec croisillons de plastique ou de fibro-ciment blanc.
Mais qu’importe ! Tout parle à l’imagination dans la douceur ou la fraîcheur du cirque… Les langues y vont toujours bon train comme ailleurs dans l’île. Gèt a li !

Marie-Claude DAVID FONTAINE

(1) https://dpr974.wordpress.com/2013/07/20/sauvegarde-et-renouveau-de-hell-bourg-dans-les-annees-198090/
(2) https://dpr974.wordpress.com/2010/06/16/choses-vues-du-haut-de-la-terrasse-%E2%80%A6-ou-du-guetali/
(3) En 1875, un pan du Grand Morne s’effondre et engloutit les habitants de la zone du Grand Sable. « 62 personnes ont péri » dans la catastrophe selon le Rapport du Dr J de Cordemoy, Album de La Réunion, A.Roussin.
(4) Allusion à la paille de chouchou, appréciée des Européens et utilisée pour les chapeaux dans la première moitié du XXème siècle. Elle était de bon rapport pour les villageois. Hell-Bourg a sa Fête du chouchou depuis 2003.
(5) Allusion à L’âme de la France : monument aux morts. Statue créée par C. Sarrabezolles et placée devant l’église de Salazie. Sa nudité ayant offusqué le prêtre et les paroissiens, elle a été dynamitée pendant le Régime de Vichy. Réinstallée à Hell-Bourg plus tard, elle est inscrite aux ISMH en 1998 et classée en 2004.
(6) Allusion au Gouverneur Aubert, réfugié à Hell-Bourg lors de l’arrivée des Forces françaises libres avec le navire Le Léopard en 1942.
(7) Pilastre : pilier engagé dans un mur ou un support et faisant une légère saillie ; ornement de boiserie, de mobilier figurant un pilastre architectural.
(8) https://dpr974.wordpress.com/2013/07/03/la-maison-folio-histoire-dune-restauration/

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Les vacances sont bientôt terminées. Rien ne pourra empêcher le village de retourner à sa langueur, de se lover dans son anse, tel le phelsuma borbonica ( Lézard vert de Manapany) se chauffant au soleil de septembre.

 

Côte de Manapany

La côte de Manapany

 

Le moment est idéal pour s’installer sur la pointe, au bas de la maison Guy Hoarau, pour contempler le mouvement incessant des vagues tentant de prendre d’assaut les avancées volcaniques…Soudain la rêverie s’arrête ;  l’esprit s’attarde sur des vestiges laissés par l’homme ; l’on se demande à quoi ils correspondent et comment ils fonctionnaient. N’y a-t-il pas un four à chaux sur la gauche dans ce lieu où n’existe aucun récif corallien ?  A quoi pouvaient bien rimer les deux promontoires rocheux maçonnés  sur la droite? Et les  restes de murs au bas de la maison Hoarau, qu’abritaient-ils autrefois? Et n’est-ce pas un puits qui se trouve face à nous ?

 

Vestige du four à chaux

Vestiges du four à chaux

 

A ces questions les historiens donnent un début de réponse : au départ il y a la canne à sucre qui connaît son développement dans la première moitié du 19ème siècle et l’on sait qu’en 1850 Mrs Julien de Rontaunay, négociant-armateur et Guy de Ferrières, ingénieur colonial, se rendent acquéreurs de l’usine sucrière située au bord de la ravine Manapany. Il leur faut exporter  leur production de sucre et de rhum. Pour cela ils ont besoin d’un débarcadère. En 1853 ils obtiennent le droit d’en avoir un et de construire un four à chaux. Un four à chaux est  en effet essentiel, car la chaux est utilisée dans la fabrication du sucre ; elle fournit également un mortier de qualité pour les constructions et sert en outre à amender les sols.

 Et l’on se prend à imaginer les charrettes lourdement chargées, tirées par des zébus, se dirigeant de l’usine vers la pointe ; la file de travailleurs « créoles » ou engagés transportant sur les épaules ou à tête d’homme  leur fardeau vers l’entrepôt au pied de la maison ou vers le débarcadère  quand le bateau de France attendait dans la baie ; les manœuvres délicates du pont volant pour amener les colis aux chaloupes attendant en contrebas ; l’habileté et la prestesse des hommes pour éviter que la précieuse cargaison ne tombe à l’eau ; les cris, les exclamations, les foutants, les jurons en créole, en tamoul, en malgache peut-être. Ensuite la traversée de la chaloupe vers le bateau et l’on vous passe les péripéties du chargement à bord.

 

Vestige du pont volant

Vestiges du pont volant

(Ces vestiges que nous avons devant nous témoignent d’une intense activité dans les champs et dans l’usine, sur cette pointe rocheuse également (débarcadère et four à chaux) et sur mer car l’essentiel des transports se faisait par mer : L’anse de Manapany accueillait d’assez gros bateaux qui   s’ancraient dans la baie et déchargeaient par l’intermédiaire de chaloupes les marchandises  ou les coraux servant de lest et prenaient en retour sacs de sucre et barriques de rhum dans leur panse).

Dpr974

Remarque n°1

D’après les historiens le four à chaux a fonctionné jusque  vers la fin du 19ème siècle ; la crise de la production de la canne à sucre (frappée par le borer, trois forts cyclones et la baisse des cours) a entraîné le déclin du four à chaux. Le débarcadère, quant à lui, a été en service jusqu’en 1914.

Remarque n°2

Nous commençons à voir un peu plus clair, mais d’autres questions se substituent aux premières : Comment les échanges s’organisaient-ils avant que Mrs Rontaunay et Ferrières  n’aient construit leur débarcadère ? Comment pratiquement fonctionnait le système utilisé pour charger et décharger les chaloupes au niveau du débarcadère et au niveau des bateaux? Nous comptons sur la sagacité ou les connaissances historiques de nos lecteurs pour éclairer notre lanterne.

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