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Archive for the ‘Architecture’ Category


Fontaine de l’ancienne Mairie de St Denis

Fontaine de l’ancienne Mairie de St Denis

 

Après avoir écouté le marchand de pilules qui apaisent la soif et engendrent un gain de temps de cinquante-trois minutes en une semaine, le petit prince de Saint-Exupéry eut cette réflexion : » Si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine « .
Les fontaines sont sources de vie. Elles font partie de notre histoire, de notre paysage, de notre patrimoine. Qu’il s’agisse de la fontaine monumentale de la place de la cathédrale à Saint-Denis (en cours de rénovation) ou des blocs de béton pourvus d’un robinet (parfois de quatre) auquel on venait remplir son « fer-blanc » lors qu’on ne disposait pas de l’eau courante, ou encore d’un simple robinet, comme celui des rampes Ozoux au bas de la rivière, auquel on se désaltérait au retour d’un match à la Redoute, ou d’une baignade dans un « bassin » de la rivière Saint-Denis, la fontaine est le point de ralliement de toutes les soifs du monde. Mais nous aurions quelque difficulté aujourd’hui à marcher tout doucement vers une fontaine dans la ville de Saint-Denis. Elles sont pour la plupart asséchées, taries, bouchées, quand elles n’ont pas purement et simplement disparu.

Fontaine Tortue du bas de la Rivière.

Fontaine Tortue du bas de la Rivière.

 

Ces vers, extraits du poème « Saint-Denis », écrit en 1983, dressent déjà le constat :

Les fontaines taries hantent le paysage

Des rampes de la Source au rond-point du Jardin

Fontaines de la gare et de la rue Bertin

Dans ma quête assoiffée oasis ou mirages

Au plan historique, les premières fontaines sont apparues dans le paysage parisien au 12ème siècle. Les premières fontaines monumentales datent du 16ème siècle, telles la fontaine de la place des Innocents, dans le quartier des Halles, ou la fontaine Médicis, au cœur du jardin du Luxembourg. Au dix-neuvième siècle Paris compte quelque 2 000 points d’eau.

Au sortir de la guerre de 1870, un philanthrope britannique, du nom de Richard Wallace, finance de ses propres deniers l’installation à Paris de fontaines publiques, dénommées « fontaines Wallace » : ce sont de véritables œuvres d’art réalisées en fonte et dont les grands modèles atteignent 2m70 de haut pour un poids de 610 kg. Elles sont munies d’un gobelet métallique, retenu par une chaînette, permettant ainsi à tout passant de se désaltérer gratuitement. A défaut du gobelet de Richard Wallace, les fontaines de Saint-Denis permettaient néanmoins de se désaltérer, lorsqu’on arpentait les rues du chef-lieu sous un soleil de plomb (on ne circulait pas encore en voiture climatisée et on ne buvait pas de sodas glacés pour se rafraîchir).

Si nous pouvions faire une suggestion tant à la ville de Saint-Denis qu’au Conseil régional, ce serait de rajouter les Fontaines aux Pitons, Cirques et Remparts. Et pourquoi les fontaines de Saint-Denis (et des autres communes de la Réunion) ne feraient-elles pas partie du patrimoine réunionnais inscrit à l’UNESCO ? Il suffirait pour cela de remettre en état les fontaines existantes, de telle sorte qu’elles puissent remplir leur double fonction : celle de décor urbain en même temps que mise à la disposition des passants d’une eau potable et gratuite au niveau de la rue.

Dans la plupart des villes dans le monde, les plus beaux centres d’intérêt sont ceux réalisés autour de la magie aquatique (sans que l’on puisse pour autant parler de gaspillage, puisqu’il s’agit d’eau recyclée en circuit fermé).

Dans le département du Vaucluse, en Provence, la petite ville de Pernes-les-Fontaines ne compte pas moins de quarante fontaines, pour une population de dix mille habitants. Et pourquoi Saint-Denis-sur-Mer ne serait-elle pas aussi Saint-Denis-les-Fontaines ?

Dans les jardins Barre -Déramont

Dans la cour de « L’Équipement » à Saint-Denis…

 

Jean-Claude Legros

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Aux premiers signes avant-coureurs de l’été, les carias (1) déplient leurs ailes ; l’excitation les gagne ; sous la lampe allumée ils entament leur danse. Danse de mort, nombre d’entre eux vont crever. Mais aussi danse de vie, car mâles et femelles en trâlée trouveront la tranquillité d’une cachette pour se multiplier. Après cela, prenez garde !…Voici une maison créole qui fait la belle, toutes moulures dehors ; il n’est pas encore né le cyclone capable de l’abattre… Mais bien au chaud sous le  sol une société très organisée, la société des carias, est déjà au travail.

Couple royal de Coptotermes gestroi.

Dans cette société chacun a sa tâche : à la tête le roi et la reine. Cette dernière est là pour pondre et c’est chose qu’elle sait faire ; elle pond, elle pond, elle pond toujours, elle pond encore. Son ventre traîne à terre, elle n’arrive pour ainsi dire plus à bouger, mais les œufs, par milliers, continuent à débouler…Il y a également les soldats, chargés de surveiller les tunnels, de peur d’une intrusion ennemie. Il y a enfin les ouvriers, une véritable armée ! De tels ouvriers, quel patron n’aimerait pas en avoir ? Ils ne font jamais grève ; il ne leur viendrait  pas à l’idée de réclamer les 35 heures : Ils  travaillent jour et nuit ! Ils sont tellement acharnés au travail que rien ne peut les arrêter. Ils arrivent à passer partout, se faufilent sous terre, s’insinuent dans le placoplâtre, dans le bois, se glissent entre les fils électriques. Si la moindre fêlure existe dans le béton, ils suivront la fêlure pour trouver la fissure.

Ouvrier...

Un ouvrier…

 et un soldat (Coptotermes gestroi).

et un soldat (Coptotermes gestroi).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout ce qui a nom bois, papier, linge, ils le croquent, le malaxent, l’avalent. Les journaux, ils les dévorent de la première à la dernière ligne. Ils transforment la charpente en dentelle de Cilaos ; les lambris sont réduits en poudre ; dans les cases en bois ils rongent le cœur  des planches qui garnissent les façades : la maison finit par ne plus tenir que par la couche de peinture qui la recouvre.

Des insectes passionnés de généalogie. (Collection A. VAUTHIER)

Des insectes qui ne font pas de quartier! (Collection A. VAUTHIER)

 

Les insectes qui ne font pas de quartiers! (Coll. A. VAUTHIER)

C’est tout ce qu’il en reste! A.D/ Archives des notaires (Coll. A. VAUTHIER)

Tout cela se fait bien sûr en douce ; lorsque vous vous apercevez que votre maison est cariatée, il est bien trop tard : le mal est fait ! Ces maudits carias ne respectent rien : lorsque la vierge de l’église de Saint-Pierre se rend compte de ce qu’ils ont fait de sa maison, il ne lui reste plus que ses beaux yeux pour pleurer.

Les carias sont une  vraie calamité. Vous seul, avec votre cuvette remplie d’eau, tenue à bout de bras sous la lampe, vous n’en viendrez pas à bout. Il nous faut unir nos efforts. Chacun, qu’il soit responsable, chercheur ou simple citoyen doit tout mettre en œuvre pou « Anpèsh, anpèsh karia-la, fé son pti Kaloubadia ! »(2), (3)

 

 

Robert Gauvin

Notes:

(1) Carias est le nom réunionnais des termites.

(2)  Pour empêcher « que le caria ne fasse ses dégâts en douce » comme le chantait dans un séga célèbre notre Maxime Laope national.

(3)  Kaloubadia= trafic, chose louche.

Nous remercions chaleureusement l’ORLAT (L’Observatoire Régional de Lutte Anti-Termites) pour l’information et la documentation apportées.

 

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Fin mai 2010, incendie de deux cases créoles…
Fin mai 2010 deux cases créoles de la rue Félix Guyon, face au Crédit Agricole et dans l’alignement du Tribunal Administratif tout proche, devinrent, en une nuit propice, la proie des flammes. L’émotion fut grande chez les Réunionnais attachés au Patrimoine architectural de leur île.
Les journaux qui parurent alors n’excluaient pas la possibilité que l’incendie ait été d’origine criminelle… Dans ce contexte un lecteur adressait à son journal favori, une lettre dans laquelle il affirmait que des spéculateurs peu scrupuleux profitaient d’incendies — ô combien providentiels ! — pour construire des immeubles à la place des cases créoles brûlées.

Après le souffle de l’incendie…

Après le souffle de l’incendie…

De la vertu offensée de nos élus municipaux…
Ce furent alors les hauts cris dans le Landerneau municipal dionysien, des protestations indignées, l’occasion d’un véritable « entourage pintades » : René-Louis Pestel, l’inénarrable adjoint à la culture de la Mairie de Saint-Denis et son compère Jean-Pierre Espéret, adjoint à l’aménagement, forts de la collaboration de l’Architecte des Bâtiments de France d’alors se récrièrent et affirmèrent la main sur le cœur: « Effectivement il y a 20 ans la ville rencontrait régulièrement ce genre de dérive où les anciennes cases créoles finissaient en cendres…Depuis 2004, la ville a eu une position très volontariste en matière de préservation du patrimoine architectural du centre-ville. »… Dieu soit loué! Bénis soient ses apôtres municipaux !
Ils ajoutaient doctement « La règlementation du Plan local d’urbanisme (PLU) a verrouillé cette dérive en imposant une reconstruction à l’identique des bâtiments répertoriés. En effet, non seulement la ville de Saint-Denis compte 47 bâtiments protégés au titre des bâtiments historiques mais une centaine de bâtiments supplémentaires font l’objet d’une attention particulière par la commune et le service du Patrimoine, de l’architecture et de l’urbanisme. » Nous citons toujours : « La nouvelle municipalité a renforcé cette volonté de préserver le patrimoine architectural et urbain. »…Voilà qui est admirable !
Etant donné que les deux maisons créoles qui ont brûlé étaient toutes deux répertoriées au PLU comme bâtiments d’intérêt architectural, voire de grand intérêt architectural, leur « reconstruction à l’identique » semblait devoir s’imposer.

Sur le plan cadastral les deux cases traditionnelles créoles avant l’incendie ( N°s 551 et 552 ; 35 et 37 rue Félix Guyon).

Sur le plan cadastral les deux cases traditionnelles créoles avant l’incendie ( N°s 551 et 552 ; 35 et 37 rue Félix Guyon).

Les mensonges ont les pattes courtes…
Il suffisait d’attendre un peu pour que nos élus dionysiens soient convaincus de mensonge, pour que tout un chacun puisse vérifier la justesse d’un dicton qui a cours en Europe, selon lequel « les mensonges ont les pattes courtes » (2) ; ils se font en effet rapidement rattraper : En 2011 un panneau de permis de construire était installé, annonçant, non pas une « restauration » ou une « reconstruction à l’identique », mais une « construction neuve », totalement différente de ce qui existait autrefois ; à la place des cases créoles qui ne comportaient qu’un rez-de-chaussée, devait s’élever une construction de dix mètres de haut ! Combien de niveaux aurait-elle au dessus du sol? Comment s’harmoniserait-elle avec les bâtiments voisins (dont le Tribunal Administratif) qui étaient de plain-pied ?

Hier et aujourd’hui : la boucle est bouclée…
Naguère se trouvaient là, deux parcelles, avec au centre, des cases créoles traditionnelles en rez-de-chaussée, ouvertes par des varangues vitrées sur de jolis jardins. De l’ensemble se dégageait une harmonie certaine…
Aujourd’hui, place nette faite, l’on a construit au fond un immeuble sur trois niveaux. À l’avant, sur la gauche, on a coincé entre l’immeuble et le mur donnant sur la rue, une pseudo-case créole qui n’en peut mais…L’harmonie entre la case et l’immeuble semble loin d’être totale : La case tourne vers l’immeuble un derrière méprisant, cependant que l’immeuble ne rêve que de bouter la case hors de son espace vital.

Entre la case et l’immeuble une mésentente cordiale…

Entre la case et l’immeuble une mésentente cordiale…

Sur la droite reste un espace libre… Se pourrait-il qu’on envisage de planter là une autre construction ? La coupe serait alors pleine ! (3) l’espace aussi…
Ces constructions, à la place de cases créoles traditionnelles, se sont multipliées ces dernières années à Saint-Denis et il apparaît à l’évidence que l’on poursuit un double but :
Le premier est d’occuper au maximum l’espace et de construire le plus possible d’appartements et de bureaux afin de ren-ta-bi-li-ser !!!…

Faire du simili créole et entasser au maximum !

Faire du simili créole et entasser au maximum !

Et le second est de faire créole, pour faire vendre et éviter les critiques en faisant semblant de respecter le patrimoine : Notre bonne ville de Saint-Denis, la première ville de l’outre mer français par sa population, n’est-elle pas ville d’Art et d’Histoire ?
Dans quelle mesure mérite-t-elle ce titre ? De moins en moins, à chaque jour qui passe! Ceux qui sont chargés de le faire respecter, certains A.B.F récents et les compères Pestel et Espéret de la Municipalité dionysienne s’en soucient comme d’une guigne. Comme dit le Créole : « Zot lé pa là èk sa ! (4) ». Une question nous brûle alors les lèvres : que restera-t-il de l’architecture créole quand ces messieurs seront partis vers d’autres cieux ?…

Robert GAUVIN (Texte et photos).

Notes :
1) Comme l’on dit souvent : les promesses n’engagent que ceux qui y croient.
2) En créole nous dirions, sans que cette expression soit identique :  » Bèf i trape par la korne, demoune i trape par la lang »: les boeufs s’attrapent par leurs cornes, les hommes par leur langue!
3) « Ils n’en ont rien à faire ».
4) Il serait intéressant de savoir, au cas où une seconde case devait être construite, si l’emprise au sol et les surfaces de stationnement prescrites par le PLU le permettraient. Il faut noter également que les clôtures deviennent de plus en plus hautes et « opaques ». À quoi cela est-il dû ?

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Voulez-vous visiter avec nous le domaine de Montgaillard ou MOCA ?

Il s’agit de l’ancienne propriété Morange, située dans les hauts de Montgaillard à 350 mètres d’altitude et réaménagée pour accueillir des événements, puis achetée par la Région Réunion en 2011 et désignée depuis MOCA pour Montgaillard/Culture/Arts (1).

Mais quel est ce domaine ? Et quelle est son histoire ?

La propriété est liée à la prospérité de sucriers du XIXème siècle parmi lesquels les de Heaulme qui en font l’acquisition en 1835, puis les Morange en 1880. La première habitation en bois abrita jusqu’à 1853 les vacances du jeune Léon Dierx, fils de Nanette de Heaulme. Dans les années 1930, Henri Morange fait édifier la bâtisse que nous connaissons, réaménage la propriété et « lui donne son aspect (…) de villégiature » (2). Il en fait une belle demeure, non loin de Saint-Denis, mais moins exposée aux ravages du paludisme. En 1971, les Morange font donation du domaine aux « Orphelins Apprentis d’Auteuil ». Il est inscrit aux Monuments historiques en 2000. Mais que faire d’un tel patrimoine quand le temps fait son œuvre et qu’on ne peut plus vivre à l’ancienne ? Racheté par le groupe Cadjee en 2004, il affiche la vocation nouvelle de lieu public, centre de séminaires. D’où d’importants travaux de restauration et d’aménagement réalisés à partir de 2007. C’est ce domaine qui devient propriété de la Région en 2011.

Le visiteur d’aujourd’hui peut retrouver des traces de l’histoire de la propriété à travers des panneaux qui renvoient à la présentation faite en 2011 par l’historien Laurent Hoarau (3).

La maison Morange, photo Marc David

La maison Morange, photo Marc David

Comment ce patrimoine historique a-t-il été aménagé pour répondre à sa nouvelle vocation ?

Avec le MOCA, on a un cas intéressant de réaménagement d’un lieu historique, plus ou moins dégradé, devant s’adapter aux contraintes d’un domaine inscrit aux ISMH et répondre à de nouvelles orientations. Les architectes et paysagistes ont réussi un projet moderne, audacieux, respectueux de l’existant par une belle mise en scène des bâtiments dans l’espace. « Le faux ancien, nous on ne sait pas faire » avait annoncé Sylvain Guy de l’atelier Architectes (4).

La maison principale, ou « maison Morange », a pour sa part gardé son allure d’origine. Superbement dégagée et exhaussée au-dessus de trois terrasses, elle domine Saint-Denis et offre un panoramique exceptionnel sur la capitale frangée par l’Océan Indien. La bâtisse blanche en dur frappe par la puissance de son assise et ses grandes ouvertures qui rappellent de prestigieuses demeures de la capitale comme le Château Lauratet. L’habitation peut impressionner mais reste de taille humaine car elle est adoucie par l’écrin végétal qui l’entoure sans l’étouffer. Un panneau rappelle discrètement le passé en montrant quelques pièces de la demeure photographiées par André Blay du temps où elle était encore habitée dans les années 1930/50. On y voit une varangue, un office… Tout cela n’existe plus. En effet, l’intimité des lieux a disparu pour laisser place à un bel espace décloisonné et unifié pouvant accueillir des animations et invités lors de réceptions se prolongeant sur la vaste terrasse dallée ouverte sur Saint-Denis. Avec en contrebas deux bassins épurés pouvant accueillir des installations et illuminations.

A côté de la maison de maître, on découvre La Maison Laverdure dans un style créole plus traditionnel avec un beau mur de pierres sèches. Adorable petite maison, restaurée avec soin qu’on habiterait très volontiers. Ouverte autrefois aux invités, aujourd’hui aux visiteurs.

Autour des deux maisons, ici et là, voisinent vieux pieds de mangue, de letchis, longanis, jacque et même quelque part, un coco fesses… C’est sous ce couvert végétal, à l’abri de tentes que se déploient certains ateliers lors de manifestations. Et dispersés, proches ou lointains s’élancent eucalyptus, palmiers, araucarias, schizolobiums aux troncs vertigineux, pieds de cannelle, gréviléas, filaos, kapoks…

Ecuries(1)/Bassin/Schizolobium, photo montage Marc David

Ecuries(1)/Bassin/Schizolobium, photo montage Marc David

Les écuries délimitent le nouvel espace culturel aménagé dans les années 2007. Teintées d’un rouge qui les met en valeur, elles ont été restaurées sobrement par les architectes du Cabinet Sylvain : « Si les écuries étaient devenues un fac-similé de patrimoine réunionnais, la taille du bâtiment aurait écrasé les deux autres. L’auditorium a donc été enfoui et le bâtiment d’architecture plus moderne ne s’impose pas aux autres ». Le choix est judicieux. En passant le seuil de ces écuries, on découvre une large esplanade dallée pouvant supporter de vastes chapiteaux et podiums pour les concerts et permettant d’accéder aux salles de conférence presque invisibles. Un escalier mène vers l’auditorium enfoui mais éclairé de lumière naturelle car ouvrant sur un terre-plein en pente.

Bref, la rencontre du nouveau et de l’ancien se fait heureusement. L’ensemble reste épuré. Les espaces enfouis et ouverts offrent la possibilité d’installations éphémères et modulables selon les événements tout en préservant l’environnement paysager. Cette dimension peut échapper à nombre de visiteurs s’affairant lors des manifestations mais le caractère exceptionnel du domaine s’impose qu’il soit éclairé des lumières du jour ou des éclairages nocturnes.

Voulez-vous visiter avec nous ce domaine riche d’espèces et d’histoire ?

Les architectes paysagistes de l’agence Zone UP (5 ) qui ont travaillé sur l’aménagement des lieux proches des bâtiments les ont aussi valorisés en préservant leur diversité, leur symbolique et leurs potentialités.

L’Allée des soupirs, dans l’alignement de la « maison Morange », et qui « sillonne rectiligne en crête de deux ravines » – la ravine Laverdure et la ravine Moufia – s’impose au regard. Une longue et large allée arborée et bornée par une soixantaine de bancs maçonnés teintés de rouge comme les écuries. Les paysagistes ont ici conforté un « des axes et éléments de composition historique » et symbolique du domaine.

Et l’historien Laurent Hoarau, à travers un « Parcours Léon Dierx au Domaine de Montgaillard » (3), ici suggéré par des panneaux présentant des portraits et poèmes dont « Les filaos », a réussi à convoquer la présence du poète. Ainsi l’allée des soupirs est-elle placée « sous le regard » de celui qui séjourna en ces lieux dans sa jeunesse, s’y reposa et médita, inspiré par les filaos d’autrefois chantés dans son recueil Les Lèvres closes. « Là-bas, au flanc d’un mont couronné par la brume/ Entre deux noirs ravins roulant leurs frais échos/ Sous l’ondulation de l’air chaud qui s’allume/ monte un bois toujours vert de sombres filaos ». Mais aujourd’hui, les filaos se font plus rares. La forêt qui va vers les deux ravines proches est plus hétérogène avec ses vieux eucalyptus noueux, grands bambous sonores, bringelliers marrons parmi des végétaux divers et quelques filaos. Ces derniers seraient-ils en disgrâce et l’attention du visiteur tournée vers d’autres espèces ? Comme celles présentées par l’arboretum proche de l’allée, elle-même rythmée par un alignement de palmistes, d’araucarias et jeunes schizolobiums au port de fougère arborescente.

L’allée des soupirs, photo Marc David

L’allée des soupirs, photo Marc David

Au terme de cette allée des soupirs, le visiteur atteint un minuscule bras de la ravine Moufia serpentant dans un taillis humide et touffu d’où se dégagent bambous et lataniers. Là est « Le Bassin des larmes » ! Si le fil d’eau est mince, la symbolique ramène au poète Dierx qui vécut loin de sa terre natale et dans le souvenir d’« un unique amour malheureux pour l’une des ses cousines, Héloïse Lory des Landes » (6).

Le fond de la Ravine Laverdure qu’on atteint en contrebas des infrastructures offre une ambiance plus sombre et humide et abrite aussi un arboretum. Un grand Moufia à l’inflorescence volumineuse semble se plaire non loin de l’eau vive et claire de la ravine, de même que pieds de bibasses et jamroses odorants.

L’arboretum régional, composé de plusieurs sections et inauguré en 2012 par le Président de la Région, Didier Robert, préserve nombre d’espèces endémiques qui avaient presque disparu de notre environnement proche. Une signalétique accompagne certaines espèces et aide à les distinguer ainsi qu’à reconnaître les formes juvéniles et adultes. On découvre benjoins, bois rouge, bois de nèfles, de chandelle, de natte, de pintade etc… Plus loin dans la propriété, un espace plus sec et sauvage laisse voir des chocas, pandanus, palmiers… mais aussi gros manguiers d’autrefois et quelques endémiques nouvellement plantées. Ainsi l’ensemble du domaine présente plusieurs strates de végétation, allant des espèces introduites et cultivées au cours des siècles, au manteau initial de l’île en cours de régénération.

Aujourd’hui, ce domaine de Montgaillard MOCA, autrefois privé, est pour la première fois propriété d’une institution. Son acquisition, son coût, son fonctionnement et ses usages se font désormais sous le regard du citoyen. Et les avis peuvent diverger sur ces points et sur l’orientation plus ou moins festive et/ou culturelle des manifestations. Soit ciblées, soit ouvertes à un large public. A l’initiative de la Région ou de groupes privés ou institutions, associations, éventuellement en partenariat avec la Région. A vocation régionale, indianocéanique ou internationale. Parmi des exemples divers, on peut citer des réceptions plus ou moins protocolaires, des galas privés et des manifestations de toutes sortes. Comme une Conférence des Présidents de Régions ultrapériphériques ; un Congrès francophone de Médecine générale de l’Océan Indien, une Conférence internationale sur le tourisme, une Fête des Cases à lire, une remise de prix à des lycéens… (7). Et plus récemment, en 2015, la célébration du nouvel an chinois puis de l’an 5116 du calendrier tamoul. Et plus simplement, la seule ouverture du domaine à des associations (8) ou des groupes, comme les artistes du spectacle musical Li té vé war, qui ont pu apprécier les charmes de l’environnement naturel.

Tout cela montre que le lieu qui a évolué au cours des ans est ouvert à bien des possibles. Mais on aimerait que le beau parc boisé de ce domaine soit plus largement accessible aux simples promeneurs. Et il est à souhaiter que cet espace porte haut sa vocation de lieu de Culture et d’Art, rassemblant les Réunionnais tout en les reliant au monde, comme il l’a fait avec éclat lors du premier événementiel de décembre 2011 avec Le Festival Liberté métisse (1) incluant la célébration du 20 décembre et l’exposition Les musiques noires dans le monde.

Marie-Claude DAVID FONTAINE

1. Moca Festival Liberté métisse, dossier de presse :

http://www.regionreunion.com/fr/spip/IMG/pdf/DP-2011-12-0BD.pdf

http://www.musiquesnoires.com/2011/12/04/le-domaine-de-montgaillard-son-histoire/

Sur la photo 2, l’aquarelle de MCDF représentant les écuries a été réalisée d’après une photo figurant sur un des sites indiqués.

2. Le patrimoine des communes de la Réunion, éditions FLOHIC, 2000.

3. Articles de Laurent Hoarau sur Histoire, patrimoine et identité(s) à La Réunion :

http://loranhoarau.blogspot.com/2012/10/le-domaine-de-montgaillard-et-leon-dierx.html

http://loranhoarau.blogspot.com/2012/10/leon-dierx.html

4. Article Le domaine de Montgaillard sur le site archi.re :

http://www.archi.re/domaine-de-montgailllard/

5 Article sur le site de Zone UP Architectes Urbanistes Paysagistes :

http://zone-up.fr/paysage/projet/domaine-de-montgaillard/

6. Jean-François Samlong, De l’élégie à la créolie, UDIR 1989.

7. Il s’agit bien de quelques exemples sur l’ensemble des manifestations que nous ne pouvons citer, le but de notre article étant de présenter le domaine et son évolution.

8. Avec nos remerciements aux Amis des Plantes et de la nature (APN) pour le partage des connaissances.

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Ah ! Les guétalis et kiosques de Hell-Bourg ! Qu’ils sont jolis ! Le premier vous accueille dès l’entrée du village. Vous découvrez les autres en cheminant le long des rues qui révèlent de charmantes demeures en bois, cossues ou plus modestes, la plupart nichées dans un décor fleuri de camélias, azalées et autres fleurs des hauts. On a la chance de pouvoir contempler encore ces constructions car le village a été préservé grâce à l’action initiée par des associations avec le soutien des habitants, de la Municipalité et des partenaires institutionnels (1). Ce qui fait de Hell-Bourg un « Village créole » classé parmi les « Plus beaux villages de France ». Un village dont le développement est lié à l’exploitation florissante des eaux thermales dans la 2ème moitié du XIXème siècle et au début du XXème.

La vie des habitants et le site se métamorphosèrent alors. Gens aisés et de la bonne société y venaient en cure ou en changement d’air depuis les bas de l’île, et même de Maurice et de Madagascar. Pour loger ce beau monde, s’édifièrent des constructions en rapport avec les positions sociales des uns et des autres, ainsi que quelques hôtels. Un air de vie mondaine touchait le village devenu un haut-lieu de rencontre des notables. Les yeux se délectaient du spectacle des curistes ou des habitants des hauts. Et les langues se déliaient dans les rues, maisons, kiosques et guétalis.

Guétali de la Villa Barau, cliché Marc David

Guétali de la Villa Barau, cliché Marc David

Car le Guétali/gèt a li (2), qui désigne cette construction à l’angle des rues et en surplomb, n’est-il pas le lieu idéal permettant de voir et entendre ce qui se passait dans la rue ? Dans la discrétion des façades plus ou moins ouvertes et ajourées. C’est le petit théâtre de la vie sociale, privée et amoureuse jouée discrètement en terrasse.

Ecoutons ces voix venues d’un autre temps…
– Guette ! La femme du gouverneur dans sa robe de bal ! On dirait qu’elle va exploser !
– Mon cœur se glace. Tous sont morts ? Plus personne à Grand-Sable ? NON !!! (3)
– Bourbonia, ma sœur, ne vois-tu rien venir ?
– Je vois ton fiancé qui revient des tranchées. Il n’avance pas vite ! Il lui manque une jambe !
– Tout est bon dans le chouchou ! Même la paille ! C’est la mode en France ! (4)
– Avec la dynamite aux fesses, elle a dû avoir chaud la statue de la Victoire ! (5)
– Mais c’est Auber ! Il rase les murs. Il a peur du léopard ! (6)
– Simone est encore en voie de famille ! Le 11ème ! Une bonne équipe de foot !
On avait ainsi radio percale avant Radio-Freedom !

Regardons les mieux maintenant ces guétalis et kiosques remarquables.

Guétali de la Villa Lucilly, cliché Marc David

Guétali de la Villa Lucilly, cliché Marc David

Les guétalis de la Villa Barau et de la Villa Lucilly, inscrits aux ISMH (2) depuis 1996 et datant de la fin XIXème siècle, sont de beaux modèles de ce type de bâtiment composé ici d’une construction en bois sur un socle maçonné. Ils se présentent en livrée blanche, à la croisée de deux rues et en surélévation par rapport à la route principale du village. Tous deux apparaissent dépouillés de végétation et excentrés de l’habitation bien mise en valeur dans son environnement naturel, en particulier la Villa Lucilly dont le terrain est aménagé en terrasses végétalisées. Les volumes des deux guétalis sont simples : une composition géométrique carrée faite de planches horizontales qui encastrent des boiseries verticales ajourées. Du côté de la rue principale, une façade ouverte par une large baie rectangulaire ornée de lambrequins. Du côté cour, une ouverture également. Au Nord et à l’Est, des façades fermées par des panneaux de bois ajourés. Des toits complexes avec un double faîtage en croix qui détermine des pentes multiples. Couverts de tôle plane, ils sont tous deux rehaussés d’un poinçon d’ornement en forme de bulbe surmonté d’une petite flèche et sont parés de lambrequins.

Ces deux guétalis seraient-ils jumeaux ? Pas vraiment, si on joue au jeu des différences. Le soubassement de celui de la Villa Barau est mis en valeur par un travail de maçonnerie qui s’appuie sur un magnifique mur de pierres taillées. Ses façades de bois montrent des pilastres (7) aux extrémités. L’ouverture des guétalis sur la cour intérieure diffère, l’une sobre, l’autre plus maniérée. Les jolis panneaux de bois ouvragés de motifs arrondis ou floraux des deux guétalis paraissent ressemblants mais ceux de la Villa Lucilly, plus déliés en S, semblent gagner en finesse et profondeur d’effet. Enfin les charmants lambrequins diffèrent de même que la frise qui orne la façade ouverte sur la rue telle un petit théâtre.

Kiosque de la maison Folio, cliché Marc David

Kiosque de la maison Folio, cliché Marc David

Le kiosque de la maison Folio, inscrit aux ISMH depuis 1989, s’offre aux regards, tel un joyau dans son écrin. Alors que la maison (8) reste cachée de la route, il trône au bout d’une belle allée de pierres taillées derrière une fontaine des trois grâces, dans un magnifique décor végétal. Sous le couvert des bambous séculaires, il ouvre la perspective sur les hauteurs de Terre Plate et du Gros Morne. Il fait romantique. Il fait aussi Belle Epoque telles les gloriettes des villes d’eaux européennes de ce temps. A l’inverse des guétalis du village plus exposés à la vie publique, il se prête au repos, invite à la méditation devant le cirque, à la lecture, à la broderie, aux jeux de société. Et, tout comme eux, à la discussion plus ou moins sérieuse et aux commérages des « ladi lafé ».
La construction, toute en bois, montre beaucoup d’élégance. Sa forme hexagonale détermine un toit à six pentes, couvert de bardeaux et surmonté d’un épi de faîtage. Un large auvent frangé de lambrequins et supporté par des contreforts moulés déborde en capeline. Le travail du bois est joliment souligné par un jeu des couleurs blanche et verte dans les caissons du toit, le pourtour d’aération, les aplats de la partie inférieure du kiosque et les façades qui présentent des boiseries pleines ou ajourées de dessins géométriques. On est invité à s’asseoir dans ce havre de verdure avec la présence d’un petit mobilier de jardin. Alors, on pénètre dans l’intimité du cirque.

Finalement, ces kiosques et guétalis remarquables, aujourd’hui désertés le plus souvent, sont des témoins d’une culture et d’une manière de vivre autrefois. Ils ont aussi une valeur esthétique et sont l’expression d’une architecture créole croisant des influences diverses. Ils sont peu nombreux de cette qualité, mais le village abrite nombre de kiosques privés et publics qui s’inspirent parfois (plus et surtout moins) des constructions anciennes. En contrebas du village, le joli et bien connu kiosque du Point du Jour a sombré il y a quelque temps, mais on peut apprécier une belle vue depuis celui bâti en surplomb de la mairie. Il y a des réussites. Et ici et là des constructions qui se font remarquer pour de toutes autres raisons ! Comme le kiosque délabré de la résidence du Préfet – qui fut aussi celle des gouverneurs -, ou d’autres édifices sur poteaux avec croisillons de plastique ou de fibro-ciment blanc.
Mais qu’importe ! Tout parle à l’imagination dans la douceur ou la fraîcheur du cirque… Les langues y vont toujours bon train comme ailleurs dans l’île. Gèt a li !

Marie-Claude DAVID FONTAINE

(1) https://dpr974.wordpress.com/2013/07/20/sauvegarde-et-renouveau-de-hell-bourg-dans-les-annees-198090/
(2) https://dpr974.wordpress.com/2010/06/16/choses-vues-du-haut-de-la-terrasse-%E2%80%A6-ou-du-guetali/
(3) En 1875, un pan du Grand Morne s’effondre et engloutit les habitants de la zone du Grand Sable. « 62 personnes ont péri » dans la catastrophe selon le Rapport du Dr J de Cordemoy, Album de La Réunion, A.Roussin.
(4) Allusion à la paille de chouchou, appréciée des Européens et utilisée pour les chapeaux dans la première moitié du XXème siècle. Elle était de bon rapport pour les villageois. Hell-Bourg a sa Fête du chouchou depuis 2003.
(5) Allusion à L’âme de la France : monument aux morts. Statue créée par C. Sarrabezolles et placée devant l’église de Salazie. Sa nudité ayant offusqué le prêtre et les paroissiens, elle a été dynamitée pendant le Régime de Vichy. Réinstallée à Hell-Bourg plus tard, elle est inscrite aux ISMH en 1998 et classée en 2004.
(6) Allusion au Gouverneur Aubert, réfugié à Hell-Bourg lors de l’arrivée des Forces françaises libres avec le navire Le Léopard en 1942.
(7) Pilastre : pilier engagé dans un mur ou un support et faisant une légère saillie ; ornement de boiserie, de mobilier figurant un pilastre architectural.
(8) https://dpr974.wordpress.com/2013/07/03/la-maison-folio-histoire-dune-restauration/

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Les vacances sont bientôt terminées. Rien ne pourra empêcher le village de retourner à sa langueur, de se lover dans son anse, tel le phelsuma borbonica ( Lézard vert de Manapany) se chauffant au soleil de septembre.

 

Côte de Manapany

La côte de Manapany

 

Le moment est idéal pour s’installer sur la pointe, au bas de la maison Guy Hoarau, pour contempler le mouvement incessant des vagues tentant de prendre d’assaut les avancées volcaniques…Soudain la rêverie s’arrête ;  l’esprit s’attarde sur des vestiges laissés par l’homme ; l’on se demande à quoi ils correspondent et comment ils fonctionnaient. N’y a-t-il pas un four à chaux sur la gauche dans ce lieu où n’existe aucun récif corallien ?  A quoi pouvaient bien rimer les deux promontoires rocheux maçonnés  sur la droite? Et les  restes de murs au bas de la maison Hoarau, qu’abritaient-ils autrefois? Et n’est-ce pas un puits qui se trouve face à nous ?

 

Vestige du four à chaux

Vestiges du four à chaux

 

A ces questions les historiens donnent un début de réponse : au départ il y a la canne à sucre qui connaît son développement dans la première moitié du 19ème siècle et l’on sait qu’en 1850 Mrs Julien de Rontaunay, négociant-armateur et Guy de Ferrières, ingénieur colonial, se rendent acquéreurs de l’usine sucrière située au bord de la ravine Manapany. Il leur faut exporter  leur production de sucre et de rhum. Pour cela ils ont besoin d’un débarcadère. En 1853 ils obtiennent le droit d’en avoir un et de construire un four à chaux. Un four à chaux est  en effet essentiel, car la chaux est utilisée dans la fabrication du sucre ; elle fournit également un mortier de qualité pour les constructions et sert en outre à amender les sols.

 Et l’on se prend à imaginer les charrettes lourdement chargées, tirées par des zébus, se dirigeant de l’usine vers la pointe ; la file de travailleurs « créoles » ou engagés transportant sur les épaules ou à tête d’homme  leur fardeau vers l’entrepôt au pied de la maison ou vers le débarcadère  quand le bateau de France attendait dans la baie ; les manœuvres délicates du pont volant pour amener les colis aux chaloupes attendant en contrebas ; l’habileté et la prestesse des hommes pour éviter que la précieuse cargaison ne tombe à l’eau ; les cris, les exclamations, les foutants, les jurons en créole, en tamoul, en malgache peut-être. Ensuite la traversée de la chaloupe vers le bateau et l’on vous passe les péripéties du chargement à bord.

 

Vestige du pont volant

Vestiges du pont volant

(Ces vestiges que nous avons devant nous témoignent d’une intense activité dans les champs et dans l’usine, sur cette pointe rocheuse également (débarcadère et four à chaux) et sur mer car l’essentiel des transports se faisait par mer : L’anse de Manapany accueillait d’assez gros bateaux qui   s’ancraient dans la baie et déchargeaient par l’intermédiaire de chaloupes les marchandises  ou les coraux servant de lest et prenaient en retour sacs de sucre et barriques de rhum dans leur panse).

Dpr974

Remarque n°1

D’après les historiens le four à chaux a fonctionné jusque  vers la fin du 19ème siècle ; la crise de la production de la canne à sucre (frappée par le borer, trois forts cyclones et la baisse des cours) a entraîné le déclin du four à chaux. Le débarcadère, quant à lui, a été en service jusqu’en 1914.

Remarque n°2

Nous commençons à voir un peu plus clair, mais d’autres questions se substituent aux premières : Comment les échanges s’organisaient-ils avant que Mrs Rontaunay et Ferrières  n’aient construit leur débarcadère ? Comment pratiquement fonctionnait le système utilisé pour charger et décharger les chaloupes au niveau du débarcadère et au niveau des bateaux? Nous comptons sur la sagacité ou les connaissances historiques de nos lecteurs pour éclairer notre lanterne.

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On le voit, non loin de la sucrerie du Gol, depuis la rue des Acacias, ou de la rue principale de la ville. Les Saint-Louisiens le connaissent certainement bien mieux que la plupart des Réunionnais. L’eau passait jusqu’aux années 1970/80 dans un canal qui enjambait la ravine par cet aqueduc. Ce canal reliait le lieu dit Gouvernail en rive droite de la Rivière Saint-Etienne à l’usine du Gol en traversant la ville. Il était alors une armature de la vie économique et sociale. Et les habitants vivaient dans la familiarité de cette eau qui courait ici et là à ciel ouvert.

Mais aujourd’hui, on passe souvent à côté de cet ouvrage d’art sans le voir vraiment ou de manière furtive. Cependant, il est bien là, depuis deux siècles (1). Avec ses beaux piliers. Comme nombre d’infrastructures du passé, il est un vestige de « l’irruption de l’industrie sucrière » (2) à La Réunion.

 

Vue panoramique de l’aqueduc, Photo J.P Calteau ACPEGES

Vue panoramique de l’aqueduc, Photo J.P Calteau ACPEGES

En effet, la maîtrise de l’eau était une nécessité pour le développement de l’industrie sucrière naissante au début du XIXème siècle. Dans toute l’île, et en particulier dans la région sous le vent à faible pluviométrie, ce développement s’est accompagné dans les années 1820/30 surtout, par la création de grands canaux à vocation industrielle, agricole et domestique. On a creusé dans la roche, fait des aqueducs ou des siphons… Pour la région sud, parmi les aménagements hydrauliques spectaculaires partant de la Rivière Saint-Etienne, on peut citer le canal Saint-Etienne courant jusqu’à l’usine de Grand-Bois et le canal qui mène au Gol, avec son bel aqueduc.

L’aqueduc de la Ravine du Gol date justement de cette période historique, qu’il s’agisse des premières réalisations – avec un canal en bois – qui seraient de 1816 ou des aménagements ultérieurs des années 1830 (3). « L’initiative du projet de dérivation des eaux de la rivière Saint-Etienne revient à MM. Couve et Deheaulme – propriétaires du domaine appartenant autrefois à Desforges-Boucher – secondés par Hyacinthe Murat et Frappier de Montbenoît en utilisant une main d’œuvre servile. L’aqueduc était intégré dans le canal supérieur appartenant à Couve » (4). Progressivement, en une vingtaine d’années, le paysage naturel et agricole se trouvait transformé avec le travail de nombreux esclaves. Les champs de blé, de maïs, de café de Saint-Louis cédaient la place à la canne. Les sucreries du Gol passaient au grand propriétaire Chabrier, ce qui peut expliquer des désignations qui peuvent varier à propos du canal grâce auquel la ville de Saint-Louis s’est développée (4).

Cette période de transition dans l’histoire de La Réunion a retenu l’intérêt de plusieurs observateurs avisés. Ainsi, Philippe Urbain Thomas, qui fut ordonnateur à Bourbon, note-t-il l’intérêt de ces ouvrages d’art dans la section « Canaux » de son essai (5) daté de 1828, où il écrit : « La rivière Saint-Etienne portait inutilement à la mer, par une pente rapide, un volume d’eau considérable, même dans les temps ordinaires. Deux petits canaux avaient été dérivés de son lit par deux habitants de Saint-Louis afin de pouvoir faire travailler leurs sucreries. Un de ces canaux, longtemps latéral à la rivière, s’en éloigne ensuite. L’autre qui porte l’eau à une assez grande distance au-delà de la ravine du Gol, large et profonde, la traverse sur un pont aqueduc. »

Aqueduc Chabrier dans la Ravine du Gol, Lithographie de l’Album de Bourbon de A. d’Hastrel

Aqueduc Chabrier dans la Ravine du Gol, Lithographie de l’Album de Bourbon de A. d’Hastrel

Quelques années plus tard, le capitaine d’artillerie et peintre Adolphe d’Hastrel, qui séjourna à Bourbon de 1836 à 37, esquissera cet aqueduc dont il donne une belle lithographie dans son Album de l’île Bourbon, paru en 1847.

On y voit un aqueduc monumental enjambant une rivière coulant vive entre des blocs rocheux et des berges abruptes ou plus adoucies, végétalisées en partie. En ligne de fuite, les hauteurs de Saint-Louis et la planèze des Makes. Aucun signe d’urbanisation hormis l’aqueduc. Peut-être quelques terres domestiques ? Et un homme tentant de franchir le cours d’eau.

La composition du tableau est remarquable. L’espace saisi du lit même de la Ravine du Gol. Le champ visuel limité à une section de l’aqueduc laissant dans l’indétermination les aboutissements de l’ouvrage. Choix technique judicieux car il y avait sans doute quelque difficulté à croquer un ordonnancement de piliers non alignés sur le même plan. En s’appuyant sur le paysage vu, le dessinateur a adouci le caractère rectiligne des piliers et du canal par un jeu d’obliques et de courbes qui esquissent le tracé sinueux de la rivière qui se perd dans les lointains sommets. Avec un effet de mouvement par les vibrations de l’eau et des arbres. Premier plan et arrière plan sont expressifs par leur qualité graphique, par l’emploi des contrastes et des nuances de tons noirs. Il y a du réalisme dans ce tableau mais aussi une forme d’idéalisation par l’unique présence de la silhouette noire qui traverse un espace dont on a estompé la dimension esclavagiste. Sans doute Adolphe d’Hastrel avait-il été impressionné par ce paysage où le génie de l’homme et de la nature se rencontraient. Et l’impression laissée suffisamment forte pour trouver, à son retour en France, son aboutissement dans cette lithographie réalisée avec la collaboration d’Honoré Clerget.

Pont et aqueduc sur la Ravine du Gol, Album de la Réunion, Roussin

Pont et aqueduc sur la Ravine du Gol, Album de la Réunion, Roussin

Le même aqueduc sera revu par Antoine Roussin qui, dans son Album de la Réunion, accorda une place importante à nombre d’ouvrages d’art qui bouleversèrent l’île au XIXème siècle. Mais, comme l’indique le titre de la lithographie datée de 1881 : « Pont et aqueduc sur la Ravine du Gol » (5), le sujet est double. L’aqueduc n’apparaît qu’en arrière plan. Dans le texte qui accompagne cette lithographie, F. Cazamian écrit : « Grâce à un système d’irrigation admirablement conçu, le domaine du Gol est, sous la direction intelligente d’un des propriétaires, une des plus belles propriétés de l’île. (…) L’aqueduc dont nous publions le dessin, et qui sert à amener les eaux de la rivière Saint-Etienne, est du plus heureux effet. Les champs divisés en immenses bandes, les unes vertes, les autres d’un brun rougeâtre, qui s’étendent de la mer au sommet des collines, font ressembler ce coteau à un gigantesque paliaka bariolé de rouge et de vert » (6). Il est sûr que le regard de l’esthète a ici effacé tout sens critique dans un siècle où la richesse sucrière est liée à l’esclavage et l’engagisme.

Cet aqueduc est donc un témoin intéressant. Par chance, l’abri naturel constitué par le fond de la Ravine du Gol qui constitue un véritable écosystème, a limité l’urbanisation, de même que la proximité plus en amont de l’immense domaine de Maison Rouge. La perspective reste donc heureusement suffisamment dégagée aujourd’hui encore.

Vue rapprochée des piliers de l’aqueduc

Vue rapprochée des piliers de l’aqueduc

L’édifice lui-même est monumental dans son ensemble. Une quinzaine de piliers de pierres assemblées à la chaux, alignés selon un tracé s’incurvant légèrement en milieu du cours d’eau. Tous de belle section et d’une hauteur avoisinant les 15 mètres pour les piliers centraux. Qui ont su résister aux crues de la Ravine du Gol pourtant capable de faire sauter périodiquement le bouchon littoral de l’étang du même nom ! Au-dessus une canalisation, datant du XXème, aujourd’hui à sec et sérieusement rouillée mais imposante aussi.

A défaut de documents historiques concernant la réalisation de cet ouvrage privé, on se résout à imaginer la technicité et les qualités requises par l’entreprise. Taillage et transport des énormes blocs de basalte pris sans doute dans les environs. Ancrage des piliers. Echafaudages spectaculaires pour monter les pierres. Puis installation du canal lui-même. Et qui étaient ces bâtisseurs ? Quelques hommes libres mais surtout nombre d’esclaves des habitations – au sens de domaines sucriers – proches… Voilà le travail d’hommes courageux. Car le chantier était dur physiquement et périlleux. Voilà le travail d’hommes ingénieux, industrieux, ouvriers/esclaves de talent montrant un vrai savoir faire technique.

On comprend que cet ouvrage exceptionnel pour les perspectives esthétiques et économiques qu’il ouvrait à l’époque ait pu retenir l’attention. Et on ne peut que regretter la négligence qui a affecté au long du XXème siècle ce vestige intéressant de notre patrimoine. L’actuelle canalisation rouillée menace de s’effondrer. La perspective des piliers est parasitée par une canalisation accolée à mi-hauteur ! L’accessibilité de l’ouvrage est peu engageante même si les abords sont mieux dégagés désormais. Mais l’aqueduc semble aujourd’hui sortir de l’oubli par la vigilance de citoyens et d’associations. Réjouissons-nous de l’intérêt nouveau qu’il suscite. La demande de classement de l’ouvrage (4), initiée par Jean-Paul Calteau, président de l’association ACPEGES vient de trouver son aboutissement dans l’arrêté du 14 Mars 2014 qui inscrit l’aqueduc au titre des Monuments historiques de La Réunion. Il reste à aménager ce lieu en privilégiant sa vocation historique, patrimoniale et paysagère. On pourrait, tout en préservant les écosystèmes, réaliser un parcours de découverte et de santé tout le long du canal (4). Car l’ouvrage charrie aujourd’hui encore l’histoire du sucre et des bâtisseurs qui ont changé au XIXème le visage de notre île.

Marie-Claude DAVID FONTAINE

1. Les datations et identifications des éléments se rapportant à cet aqueduc, appartenant au domaine privé, varient selon les auteurs dans les quelques documents disponibles.

2. Xavier Le Terrier, Histoire des usines sucrières de la seconde moitié du XIXème à La Réunion, Mémoire de DEA, 2000. L’auteur évoque à l’origine deux canaux et dit de l’aqueduc : « il semblerait dater en partie de 1816 ». A noter un récapitulatif des propriétaires du Gol dont Chabrier en 1825.

3. Le site de la ville de Saint-Louis évoque un ouvrage en bois « créé par H. Murat entre 1816/17 pour les frères Couve » et remplacé vers 1835. En service jusqu’à 1970. Fermé en 1985.

4. Jean-Paul Calteau, président de ACPEGES, que nous remercions pour les informations aimablement communiquées, résultat d’un volumineux travail – sur le canal et l’aqueduc – remis à la DAC avec la demande de classement de ces ouvrages d’art. Dans une interview au Quotidien (24/05/2012) il évoque l’histoire du Canal Couve-Deheaulme ou Canal Chabrier pour la mémoire populaire. Il fait cette proposition de valorisation historique avec un sentier le long du canal de Saint-Louis à l’Etang-Salé.

5. P.P.U. Thomas, commissaire de marine-ordonnateur (fonction administrative) à Bourbon dans les années 1820  a publié Essai de statistique de l’île Bourbon considérée dans sa topographie, sa population, son agriculture, son commerce etc. , 1828, (Prix de l’Académie Royale des sciences).

6. Album de Roussin, (1856-1886), Antoine Roussin, Volume III, Article : Saint-Louis.

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