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« Église de Cilaos »

« Église de Cilaos »

Ceci constitue la suite et fin de notre article sur le Petit Séminaire de La Réunion. Christian Fontaine, ancien élève du Petit Séminaire, s’est prêté de bonne grâce à l’interview réalisée par DPR 974. Nous l’en remercions bien vivement.

Question : Tu arrives à la fin de ta scolarité au Petit Séminaire. As-tu toujours l’intention de devenir prêtre ?

Réponse : Non, absolument pas ; je crois que j’ai lentement mûri la décision de ne plus continuer dans cette voie. J’écris alors à mes parents pour leur dire mon intention de changer d’orientation et leur demander leur avis. Ils me répondent qu’ils me comprennent tout à fait.

Si les curés, de leur côté, connaissent ma décision, (je suppose qu’ils ont dû lire ma lettre, car les lettres des séminaristes étaient systématiquement lues) ils ne réagissent pas ouvertement : ni demande d’explication, ni réprimande. Ceci s’explique, peut-être, par l’arrivée d’un nouveau directeur de l’institution, le père Bail (2) qui est plus jeune que le père Berthou qu’il a remplacé. Il a une autre vision de l’institution, est plus ouvert sur l’extérieur : je n’en veux pour preuve que les spectacles, les représentations théâtrales que les petits séminaristes vont donner dans les paroisses…Donc, pas d’éclats ni de reproches…

Reste le problème de trouver un Lycée où m’inscrire, à St-Denis ou au Tampon (à l’époque les deux seuls lycées de l’île). Je ne suis pas seul. Nous sommes plusieurs à quitter le Petit Séminaire. Je pense que nous nous sommes concertés et que nous étions tous d’accord pour choisir le Lycée du Tampon. Mon père va donc voir M. Hibon de Frohen, le proviseur. Celui-ci est apparemment heureux de notre arrivée et fera tout pour créer la section de grec qui lui manquait. Nous pouvons donc poursuivre nos études avec les mêmes matières qu’au Séminaire.

Q : Pour quelle raison as-tu renoncé à continuer vers la prêtrise ?

R : Pour plusieurs raisons. La raison déterminante est que je me rends parfaitement compte que je n’ai plus la vocation, si tant est que je l’aie jamais eue. Je ne me vois pas devenir prêtre, et les jeunes filles ne me laissaient pas indifférent. D’autre part j’en ai assez de la vie au Séminaire, des corvées, des punitions corporelles, de certains contrôles et de certaines hypocrisies.

Depuis 5 ans j’ai aussi souffert de l’éloignement d’avec ma famille. Les vacances où je pouvais retrouver ma famille posaient également problème, n’étant pas calquées sur celles de l’Enseignement public : on reprenait tôt en janvier, alors que les autres ne recommençaient qu’en mars ; en juin, nos vacances étaient plus longues que celles du Public. J’étais toujours un peu en porte-à-faux par rapport à mes frères et mes sœurs… (Les jeunes prêtres arrivant de France étaient aussi sensibles à cet éloignement de leur famille. Cf. la lettre d’un jeune prêtre

« zoreil » adressée à l’évêque de Saint-Denis en décembre 1928 : « … Monseigneur, on a beau quitter son pays pour l’amour du Bon Dieu, il n’en reste pas moins vrai que la douleur des séparations vous mord quelquefois au cœur lorsque vous arrivez en un pays où vous ne connaissez personne et où vous n’êtes pas connu… »

 

« la route de Cilaos »

« la route de Cilaos »

 

Q : Tu parles d’éloignement, d’isolement, mais ton père avait une auto, il aurait pu venir te voir, et puis il avait le téléphone, le courrier…

  1. Cilaos était – est toujours un peu – le bout du monde pour les Réunionnais. Mon père avait certes une vieille Peugeot 203, mais qui n’aurait jamais pu faire le trajet dans ces montagnes aux interminables lacets (Ceux de la Plaine des Palmistes, ceux de la Plaine des Cafres, puis, pour couronner le tout, ceux de Cilaos). Je n’étais pas le seul dans cette situation. (Il y avait bien pire : François Grondin, par exemple, originaire de Salazie, passait, à pied, par le Cap Anglais, empruntait un sentier de cabris sauvages, accompagné d’un parent qui l’aidait à transporter sur des kilomètres et des kilomètres ses bagages pour venir à Cilaos.)

Pour ce qui est du téléphone, à l’époque, on n’était pas encore à l’ère du portable où l’on peut téléphoner cinquante fois par jour pour la moindre raison ou sans raison aucune, pour le plaisir de bavarder. À l’époque le téléphone était rare (Combien de téléphones y avait-il à Cilaos à l’époque ? un ? deux ? Celui de la Mairie ? Celui de la postière ?) et ne servait que pour les grandes occasions, pour annoncer un décès par exemple…

Q : Mais tu avais quand même la possibilité d’écrire à tes parents ?

R : Bien entendu. Cela se faisait régulièrement (on nous incitait d’ailleurs à le faire), mais on ne pouvait se permettre d’exprimer notre sentiment profond sur tel ou tel professeur et sur ses méthodes « novatrices » en matière pédagogique. Je me souviens de la raclée magistrale qu’un élève de 5e a reçue pour avoir écrit noir sur blanc ce que tout le monde pensait tout bas d’un professeur. Il a été tout de suite après renvoyé avec armes et bagages dans ses foyers. Que faire alors ? Alors les Séminaristes s’autocensuraient comme les soldats de 14 qui affirmaient qu’au front tout allait pour le mieux…Certains anciens du Séminaire m’ont raconté qu’ils faisaient passer subrepticement le courrier vers l’extérieur par des élèves externes, natifs de Cilaos et en retour ces derniers étaient récompensés par du chocolat par exemple. En fait, on ne devait pas outrepasser certaines règles dites ou non dites. Dura lex, sed lex !

Q : Tu es donc allé au Lycée du Tampon, mais au Tampon, tu n’es pas beaucoup plus près de ta famille…

R : C’est vrai, mais je suis quand même en famille. Je vis chez une tante, Lucida Fontaine, veuve et institutrice, qui m’a accueilli comme son fils et m’a hébergé pendant 2 ans. Chaque week-end je pouvais rentrer à la maison si je le voulais.

Q : Ton isolement au Séminaire était-il total ? N’avais tu pas des copains à qui te confier ?

R : Certes, si la vie a été un peu plus agréable, c’était principalement à cause des camarades : ensemble nous nous défoulions grâce au sport (souvenons nous de l’adage latin : « Mens sana in corpore sano »), aux jeux au Trou Pilon, aux randonnées à la Roche merveilleuse, au Piton des Neiges, au Bras Sec… C’est comme cela que des amitiés se sont affirmées : vers mes 15 ans, j’apprends à mieux connaître un jeune séminariste, originaire de Cilaos, Dominique P. qui me prend en amitié et me fait connaître sa famille. Il vient aussi chez moi pendant les vacances. C’est chez lui que je bois pour la première fois le vin de Cilaos que son père fabriquait, à partir du fameux raisin « Isabelle » qui, paraît-il, rendait fou. Dominique P. se destinait à la prêtrise. Il a fait un an au séminaire de Dax, mais est bientôt rentré à la Réunion, ayant compris qu’il n’avait pas la vocation.

Q : N’y avait-il pas, parmi les prêtres, les enseignants, quelques uns plus compréhensifs que d’autres ?

R : Bien entendu : Le P. Mayer, par exemple, m’a marqué qui tenait à manger la nourriture des Séminaristes et non celle réservée à «  l’encadrement ». Je me souviens aussi d’un laïc, d’origine suisse, Paul Jubin, professeur de mathématiques et excellent pédagogue. Je n’ai pas non plus oublié le père Ritter qui m’a donné le goût du français. Et deux anecdotes me reviennent ici en mémoire qui témoignent que nous avions parfois de bons moments.

« Le bureau des professeurs du Séminaire »

« Le bureau des professeurs du Séminaire ». Coll. E. Boulogne.

 

Q : Lesquels?

R : Nous finissions parfois   par oublier notre isolement, car les prêtres s’efforçaient de nous cultiver par différents moyens. Nous allions de temps en temps au cinéma dans la salle qui était en dessous du Séminaire. C’était l’enthousiasme quand on nous annonçait, par un dimanche après midi pluvieux, qu’on allait nous y conduire. On nous invite un jour à voir « Quand passent les cigognes… », un superbe film de Mikhaïl Kalatozov (1957). Quand Tatiana embrassait Alekseï, le Père Ritter fermait les yeux et demandait à un élève de lui dire quand cela se terminerait. Ses voisins se faisaient alors un malin plaisir de ne rien lui dire et le brave Père Ritter gardait les yeux fermés bien plus longtemps que nécessaire ! Est-il besoin de préciser que les films étaient à l’époque bien innocents par rapport à ceux d’aujourd’hui ?

Une autre fois nous sommes allés voir la prestation d’un acteur qui déclamait des poésies parfois toutes nouvelles pour nous. On restait bouche bée en l’écoutant déclamer entre autres poèmes « Le hareng saur » de Charles Cros.

Une autre anecdote m’a concerné directement : je me souviens d’une fête paroissiale sur la place de l’église, où nous pouvions aller après la messe. Mon seul problème était que je n’avais pas un sou vaillant. Le père Berthou, voyant mon air déconfit, s’enquiert de ma situation : « As-tu un peu d’argent ? » Je lui répondis négativement. Il sortit alors une petite somme de sa poche et me la remit. Je n’en revenais pas. J’étais heureux. Je pouvais faire comme les autres : m’acheter une boisson, jouer aux petits chevaux. Je mise alors une petite somme et je gagne. La somme était multipliée par deux ou trois. Je mise à nouveau et je gagne encore. Tous les joueurs sont épatés et je continue de jouer…Est-ce utile de préciser que la chance tourne et que je me retrouve  Gros-jean comme devant ? Cela m’a servi de leçon et je ne suis jamais devenu « accro » aux jeux de hasard.

Q: Qu’est à présent devenu le Séminaire ?

R : Il a fermé en 1972, six ans après mon départ. Peut-être parce que sa « rentabilité » en nombre de prêtres était insuffisante. Dans les années 1990 certains locaux ont été utilisés par un restaurateur, puis par des associations locales. À l’heure actuelle l’ensemble est dégradé et les derniers incendies n’ont rien arrangé. Il n’y a que peu d’espoir d’une restauration. Une association des anciens a été autrefois créée, je crois, par le Père Maxime Grondin, un enfant de Cilaos (1911-1997). Ces dernières années, je retrouve régulièrement les anciens avec l’association présidée par Jean-Bernard DEVEAU. Notre but serait, outre la rencontre annuelle, de ne pas perdre tout ce patrimoine et nous avons en projet d’écrire nos mémoires pour nos enfants, ce qui ne serait déjà pas si mal.

Notes :

 

  • Le P. Michel Bail est né en 1929 (France) et décède en 2009 en France.
  • Le Père Berthou, né en 1904 (France) arrive à Cilaos en 1927. Décédé vers 1980 en France.

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Le Cri du margouillat, lancé par l’Association Band’ Décidée fête ses 30 ans (1). Et depuis, l’esprit « Margouillat » plane. Son cri s’entend dans diverses productions : étonnant, caustique, insolite, tendre ou agressif… Si, au fil des années, le magazine de bande dessinée s’est transformé, s’il « a changé de gueule, (…) ce n’est pas pour la fermer » (2).

Voilà une revue qui a contribué à fortifier une BD réunionnaise inscrite désormais dans le vaste monde de la BD. Pour nous parler des aventures du « Margouillat », nous avons rencontré Boby Antoir (3), Président de l’Association Band’ Décidée, Rédacteur en chef du Cri du Margouillat, puis directeur de publication des éditions Centre du Monde. Et nous avons eu le plaisir d’écouter un « Rédac’ chef » beaucoup plus bavard heureusement que « Chose », son personnage de BD (4).

 

Entretien avec Boby Antoir

 

  1. Comment est née la BD Le Cri du Margouillat ?

Boby Antoir : C’est tout simple : d’une rencontre exceptionnelle entre des gens qui aimaient la BD et dessinaient déjà. La majorité des premiers dessinateurs du Cri du Margouillat – dont des lycéens et étudiants – se sont rencontrés en 1986 lors d’une exposition « Rock et BD » montée au CRAC par un jeune VAT, Olivier Pradinaud. Et là, l’idée a surgi de faire une revue de BD. On a alors lancé l’Association Band’ Décidée et édité la première revue en juillet 1986. Pour le nom de la revue, on en avait trouvé de marrants. Mais le nom « Margouillat » est apparu comme celui d’un animal emblématique, au cri étonnant. Comme il existait un journal nommé « Le cri du peuple », Le Cri du Margouillat nous ramenait au journalisme.

 

Autour de "Chose", Figures de l'aventure du "Margouillat" par Michel Faure, 2016 (1)

Autour de « Chose », Figures de l’aventure du « Margouillat » par Michel Faure, 2016 (1)

 

  1. Quels sont ceux qui ont accompagné les premières années du Cri du Margouillat?

Boby Antoir : Michel Faure (5), le seul qui était professionnel et avait déjà édité chez Glénat, a été pour nous une sorte de parrain bienveillant. Il nous a soutenus tout de suite. Il nous donnait des conseils. Et il nous confiait des planches qu’on éditait. Il était d’une attention et d’une gentillesse extrêmes pour les dessinateurs. Il a toujours été là. Parmi les auteurs des deux premières années, on peut citer (outre Boby) Appollo, Serge Huo-Chao-Si, Li-An, Goho, Mad, Anpa, Séné, Tehem, Mozesli, etc…

A l’époque, on a été aidés par la municipalité de Saint-Denis qui nous a offert un stand au Salon du livre et de l’image de Saint-Denis. On y a rencontré pas mal d’auteurs de BD qui étaient invités et non des moindres. Et surtout, c’est le public qui nous a rencontrés. On a eu alors son soutien.

 

  1. Et si on faisait maintenant l’histoire des « Margouillats » ? Et des différentes déclinaisons du Cri du Margouillat et productions de l’Association Band’ Décidée ?

Boby Antoir : On a édité d’abord, de 1986 à 2000, Le Cri du Margouillat : un vrai magazine de BD, plutôt humoristique, avec peu de texte. Il y a eu 28 numéros. Et on passe directement au n° 30 pour fêter les 30 ans de la revue ! A partir de 1995, il y a eu adjonction au Cri du Margouillat d’un supplément satirique, Le Marg, avec des dessins en noir et blanc qui illustraient des textes plutôt polémiques et politiques.

En 2000 est né Le Margouillat, un journal mensuel, mixte des précédents et plus polémique. André Pangrani en a été le rédacteur en chef. Ce journal, qui a duré 2 ans, a fini par un gratuit intitulé Elections pestilentielles pour soutenir Chirac face à Le Pen.

Par ailleurs, on a eu besoin d’éditer des albums de nos dessinateurs. Avec la parution des Tiburce de Tehem, en 1996, on a lancé notre maison d’édition qui s’appelle Centre du Monde en reprenant les initiales CDM de notre 1ère revue. On a aussi impulsé l’idée d’un festival BD à La Réunion.

Et quels étaient vos contacts et soutiens pendant ces années ?

Pour l’édito de la revue n° 30 du Cri du Margouillat, j’ai repris les éditos des 28 numéros précédents pour en faire une synthèse et je me dis : quelle tristesse ! J’ai ressassé au fil des années toujours la même ritournelle : on ne nous aide pas suffisamment ! D’où le rythme non régulier, « aléatoire » de nos revues. On sortait quand on avait de l’argent. On vendait plus de la moitié de nos tirages qui étaient de 1 500 à 2 000 exemplaires par numéro. Les rares qui nous aidaient, de très modeste façon, étaient la ville de Saint-Denis, le Conseil Général, le Conseil Régional, la DRAC – à l’époque pour quelques déplacements –, et l’ODT à sa manière…

Je me rappelle les festivals à Angoulême, avec émotion. Même si notre stand était proche des fanzines et donc éloigné des grands éditeurs, de très grands dessinateurs, comme par exemple Moebius, se déplaçaient pour venir dans notre petit coin nous saluer, nous dire « Chapeau ! ».

Finalement, on a déménagé d’un lieu à l’autre. On a cultivé l’art de la débrouille. On n’a pas eu beaucoup de subventions mais, grâce aux éditions du Centre du Monde, on a édité des albums qui ont eu beaucoup de succès comme les Tiburce dont le premier tome a fait l’objet de 6 rééditions de 5 000 exemplaires.

 

Couvertures du Cri du Margouillat n° 26 par Huo-Chao-Si et n° 23 par Tehem

Couvertures du Cri du Margouillat n° 26 par Huo-Chao-Si et n° 23 par Tehem

 

  1. Et depuis les années 2000, où en êtes-vous ?

Boby Antoir : De 2000 à 2010, il y a eu comme une sorte d’essoufflement, un trou (sauf pour la maison d’édition). Vers 2000, il y a des auteurs du Cri du Margouillat qui sont partis (études, service militaire, vie personnelle…). Il y en a qui se sont professionnalisés. On n’avait plus tellement de production. C’était un temps difficile pour l’association.

Le renouveau date des années 2010. Depuis 2 ou 3 ans, il y a une nouvelle dynamique. Ce sont des jeunes qui pour beaucoup sont étudiants des Beaux-Arts et ont envie de dessiner. Il y a beaucoup de filles pour une fois, dont Anjale, Maca Rosee, Emma Cezerac, Anna Vitry, Emelyne Chan, etc… On se rencontre au local. Ils sont toujours très présents. Cette nouvelle génération est épaulée par nous, les vieux. On a sorti le magazine LaboMarg en 2015.

 

  1. Y a t-il un esprit Band’ Décidée ? Un cri, un trait singulier selon les créateurs ?

Boby Antoir : Chacun fait ce qu’il veut. Au Cri du Margouillat, on aime bien que le dessin ne soit pas une simple reproduction réaliste du réel, mais qu’il en soit un aménagement artistique et personnel.

Serge Huo-Chao-Si saisit le réel réunionnais avec une palette large – pouvant être assez érotique – avec des personnages de gueules cassées. Tehem, créateur des gags de Tiburce, fait ailleurs une restitution de décor assez parfaite, mais ses personnages sont des animaux. Le trait de Flo est plus suggestif. Avec un « style girly », elle met en scène des problèmes de femmes avec leurs enfants, leurs mecs, leurs copines. A l’inverse, David propose lui des images de pin-up et fait carrément des dessins érotiques. Dans la BD, il y a aussi cette image-là de la femme. Li-An fait des adaptations de romans ou des portraits de personnages célèbres. Stéphane Bertaud et Ronan Lancelot aiment bien tout ce qui ce qui est style Pokémon, superman, super héros. Hopokop, c’est un peu spécial. Le temps béni des colonies, c’est un peu hard et c’est à lire au second degré ; on peut même essayer le troisième degré ! Hippolyte, il fait tout. Il travaille sur l’Afrique, sur La Réunion aussi. D’autres créateurs usent d’un trait minimaliste, comme Séné dans Zistoir plafon.

Et aussi comme Boby, le créateur de « Chose »?

« Chose », c’est un personnage calme, muet, qui a un bel embonpoint et à qui il arrive sans cesse des histoires absurdes qui sont des mésaventures. C’est un gag récurrent.

 Planche tirée de Sandryon de Appollo et Huo-Chao-Si

Planche tirée de Sandryon de Appollo et Huo-Chao-Si

 

  1. En quoi peut-on parler de BD réunionnaise et dire que le Cri du Margouillat a contribué à fortifier la BD réunionnaise ? Et révélé des talents réunionnais ?

Boby Antoir : Après Potémont, Roussin, Blancher, etc… (6), on voulait mettre en scène La Réunion. La majorité de nos BD sont situées à La Réunion. Avec des personnages ayant des attitudes et des réflexions qui sont bien réunionnaises. Et qui parlent bien souvent en créole. Un créole qu’on a voulu laisser libre du point de vue de la graphie. C’était la règle du jeu. On a repris des personnages légendaires, historiques ou emblématiques de l’île comme le dodo, les esclaves marrons, Saint-Expédit, le Kaniar Way of life, etc…

Vous avez aussi créolisé certains mythes et histoires ?

En effet, on a repris, en particulier Serge Huo-Chao-Si, Appollo, Anpa, des histoires qui ne sont pas de notre patrimoine traditionnel réunionnais comme le Père Noël (Albert Noël), Cendrillon (Sandryon), le naufrage du Titanic (Titanik Pride), les extra-terrestres (Mars Deor), etc…

C’est un peu la réussite du Cri du Margouillat d’avoir fait une BD, même lue en Métropole et qui met en scène tout un monde réunionnais. Et d’avoir révélé des talents réunionnais.

Justement, qu’en est-il de la professionnalisation de certains auteurs du Cri du Margouillat ?

Sont passés par le Cri du Margouillat une pépinière de talents. Des créateurs qui ont fait une œuvre reconnue, éditée ici ou ailleurs. On peut citer Tehem qui a réalisé les séries Tiburce, Malika Secouss (éd. Glénat) et un des derniers Spirou. Parmi ceux qui se sont professionnalisés, il y a aussi Li An qui a réalisé Le cycle de Tschaï (écrit par Jack Vance) chez Delcourt. Appollo et Huo-Chao-Si sont eux édités un peu partout. Ils ont eu le Grand Prix de la critique pour La Grippe coloniale (éd. Vent d’Ouest). Appollo a eu un prix du meilleur scénariste pour son œuvre. Une de ses BD, Ile Bourbon 1730 (coréalisée avec Trondheim), a été traduite en sept langues. Ronan Lancelot a été rédacteur en chef de Fluide glacial et maintenant de Vocable

Couvertures du Cri du Margouillat n° 9 par Li-An et du n° 25 par Flo.

Couvertures du Cri du Margouillat n° 9 par Li-An et du n° 25 par Flo.

 

  1. Qu’est-ce qui fait du Cri du Margouillat une BD ouverte au monde ?

Boby Antoir : Elle traite de sujets généraux, universels, sauf qu’ils peuvent se passer ici parfois. Par exemple les rapports hommes/femmes, la sexualité, la connerie. On rigole beaucoup de la connerie des gens. Il y a aussi des auteurs qui font des histoires de science-fiction, d’aventures détournées de pirates, de mythologies, etc…

Quels sont vos rapports avec les pays de l’Océan Indien ?

On n’est pas enfermés dans l’île. On a vraiment rencontré et amené à nous des auteurs de Madagascar, une mine de dessinateurs doués. Ils étaient très heureux de pouvoir être édités. On a eu des liens très étroits avec eux, en particulier Anselme, Aimérasafy, Rado, tous morts depuis. On a fait également des numéros avec quelques Mauriciens dont Laval N’G qui est un professionnel aussi. Avec Vincent Lietard – de Mayotte – qui a fait un personnage nommé Bao et qui est l’équivalent de Tiburce. On a eu des contacts avec L’Afrique du Sud par des dessinateurs de la revue Bitterkomix. Certains, comme Joe Dog et Conrad Botes, qui travaillent entre autres sur les rapports raciaux en Afrique du Sud, sont venus plusieurs fois à La Réunion. On a édité leurs planches.

Et quels sont vos rapports avec le monde et l’univers plus large de la BD ?

Il y a les rencontres lors de festivals ici et ailleurs. Par exemple, aujourd’hui pour les 30 ans du Margouillat (1). Il y a les auteurs pays qui ont une professionnalisation en Métropole mais continuent à dessiner pour nous, par exemple Tehem, Li An, Michel Faure, tous parmi les premiers auteurs du « Margouillat ». Il y a aussi, à l’inverse, des auteurs qui ne sont pas du « Margouillat », ni de La Réunion, mais qui dessinent pour nous, par exemple Lewis Trondheim ou le Québécois Guy Delisle, etc…

 

  1. Le mot de la fin ?

Boby Antoir : Au bout de 30 ans, j’aimerais bien qu’il y ait un relais. Mais je suis très content. J’ai vécu des rencontres formidables. Une aventure extraordinaire et très enrichissante.

 

Nos remerciements à Boby Antoir qui nous a accueillis avec sa bienveillance plus que légendaire.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

 

  1. Pour les 30 ans du Margouillat est sorti le n° 30 du Cri du Margouillat. Une exposition a eu lieu à la Cité des Arts (du 3 au 15 janvier 2017). L’association a organisé des « master-class » réunissant professionnels et jeunes autour de la pratique de la BD, ainsi que des rencontres et concerts dessinés lors de l’anniversaire des 30 ans (du 3 au 5 décembre 2016).

Nos remerciements également à tous pour les images exceptionnelles de l’exposition et les planches qui sont reprises dans cet article :

– photo1 : Michel Faure et les figures du Margouillat, Faure de café, n° 30. Outre « Chose »(n° 2 à gauche) de Boby Antoir, on peut identifier « Momo »(n° 5) de Moniri, un dessinateur toujours présent au Cri du Margouillat depuis 1991.

– photos 2 et 4 : couvertures des n° 26 par Huo-Chao-Si, n° 23 par Tehem, n° 9 par Li-An, n° 25 par Flo,

– photo 3 : planche tirée de Sandryon de Appollo et Serge Huo-Chao-Si, n° 24, 1997.

  1. Le Cri du Margouillat, Nou lé là ! édito du n° 26, 3ème trimestre 1998.
  2. Jean-Claude Antoir, dit Boby Antoir, a été professeur de Génie mécanique au Lycée Lislet-Geoffroy à Saint-Denis.
  3. Les parenthèses sont de la rédactrice de l’article.
  4. Michel Faure avait entre autres déjà publié à l’époque : Les aventures de L’étalon noir, Les Pirates de l’Océan Indien, La Buse et une partie des Fils de L’aigle (ces deux derniers avec Daniel Vaxelaire). Outre la collaboration à divers numéros du Cri du Margouillat, il a réalisé les planches Faure de café pour le n° 30 et l’exposition.
  5. Potémont et Roussin ont fait une série de planches satiriques dans La lanterne magique, au moment de l’abolition de l’esclavage, en 1848. Marc Blanchet qui faisait de la BD dans le JIR, dans les années 1970, avait monté un journal nommé 125 CF. Le Cri du Margouillat a édité pas mal de planches de Gaspard, réalisées par Blanchet.

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Qui ne connaît Maxime Laope, « chanteur populaire et chantre de l’âme créole » ? Voilà 10 ans qu’il nous a quittés mais ses chansons, sa voix nous accompagnent toujours. C’est également grâce à ses paroles qu’Expédite Laope-Cerneaux a pu sauver l’histoire de la famille de son père qu’elle raconte dans son roman Clotilde de la servitude à la liberté (1). En évoquant le destin exceptionnel de Clotilde, grand-mère de Maxime, qui née esclave a été affranchie en 1848, puis a exercé le métier de matrone au Plate Saint-Leu et aidé sa propre fille, Egyptienne, à accoucher de son fils Maxime le 29 juillet 1922. Le destin de ce « premier Laope qui est né libre », puis est devenu un « des piliers de la culture réunionnaise », est lui aussi exceptionnel. Il est retracé dans Maxime Laope, un chanteur populaire  (2), ouvrage co-écrit par Expédite Laope-Cerneaux et Bernadette Guillot, qui nous permet de découvrir également le trésor de ses chansons dont les paroles sont retranscrites.

Ecoutons Expédite Laope-Cerneaux nous parler de son père, le chanteur Maxime Laope.

 

  1. Au-delà de son histoire, qu’est-ce qui fait de Maxime Laope « un homme bien ancré dans le terroir réunionnais » ?

C’est le fait qu’il était issu d’une famille de prolétaires, de gens attachés à la terre, de pauvres. Dans sa vision restrictive, les vrais créoles, ce sont les gens qui ont construit des choses, qui étaient des petites gens mais qui ont peiné.

Son père était un engagé, un pêcheur, un homme modeste. Il ne l’a pas connu d’ailleurs et l’a rencontré à 19 ans, de son propre chef. Sa mère aussi était une femme très modeste. D’abord, à Saint-Leu, elle était la femme de ménage de la gendarmerie, après, à Saint-Denis, elle est devenue coursière. C’est le métier qu’il a fait lui-même plus tard (3). Coursière, elle portait des plis pour ses patrons à différentes entreprises alors qu’elle ne savait pas lire. On a du mal à se représenter cela, mais, chargée de mission illettrisme, je sais que les gens qui sont illettrés peuvent se débrouiller. Le fait de venir d’une famille comme celle-là faisait de lui quelqu’un qui était particulièrement attaché au terroir, il n’était pas sans racines. Il est bien d’ici. A la rencontre de plusieurs continents. Comme beaucoup de Réunionnais. Il attachait beaucoup d’importance à ce qu’il appelait les anciens. Pour lui, c’étaient des gens qui comptaient, qui avaient fait de lui ce qu’il était.

 

Maxime Laope à Saint-Gilles, collection Laope

Maxime Laope à Saint-Gilles, collection Laope

  1. Qu’est-ce qui fait de Maxime Laope un « chanteur populaire, chantre de l’âme créole » ?

Ses textes, c’est du quotidien ; c’est ce qui est vécu par les gens, ce sont des témoignages d’une époque et d’une certaine vision du réel. C’est ce qu’on a voulu montrer au travers du livre Maxime Laope, un chanteur populaire .

Les chansons de mon père, je les connaissais depuis toujours. Très petite, on l’écoutait beaucoup. Vers l’adolescence, je trouvais que c’était naïf. Et puis on murit. Surtout à mon retour en 1984. Le fait d’avoir vécu en France avait mis en relief mon identité de créole. C’est là que j’ai commencé à aider mon père, je lui ai écrit ses discours, par exemple la petite homélie qu’il a voulu dire à la mort de Benoîte Boulard. Et c’est là que j’ai commencé à m’intéresser aux paroles des chansons et à me rendre compte que ce qu’il écrivait, ce qu’il chantait, c’était la culture populaire. C’était une culture qui n’était pas académique mais qui était le reflet des façons de penser. En analysant ses chansons, quand j’ai dû les retranscrire pour le livre, j’ai vu qu’il parlait de La Réunion, des gens, de ce qu’ils pensaient, de ce qu’ils ressentaient. Donc, c’est pour ça que je dis qu’il est un chantre de l’âme créole. Il décrit des réalités – pas de façon cartésienne ou de la manière dont l’école m’a formée – mais c’est bien le réel. Par exemple Bébète la mer qui revêt une signification particulière à notre époque. La chanson évoque un monstre marin peut-être imaginaire, mais aujourd’hui, nous autres, on entend les ravages causés par un « bébète la mer » bien réel. Rodali évoque un fait-divers de l’époque avec pour héros l’écrivain Henri de Monfreid ; Madina, les veillées mortuaires…

Et La rosée tombée  ?

La rosée tombée date des années 44-45, bien avant que sa carrière publique de chanteur ne commence. C’était un soir de mal du pays pendant son service militaire à Madagascar (car il s’était engagé à l’âge de 19 ans dans les Forces Françaises Libres). Il y parle de son pays, de la case de sa mère, de scènes de vie de La Réunion auxquelles il pense avec nostalgie. Et puis il a oublié ce texte dans son « cahier-romances ». En 1952, quand Benoîte et lui ont cherché qu’est-ce qu’ils pouvaient bien chanter en duo pour remporter le radio-crochet, ils ont choisi La rosée tombée. Ce texte s’est répandu dans l’Océan Indien. Beaucoup dans les îles l’ont entendue toute leur vie, parfois sans même savoir que c’était du Maxime Laope (4).

 

Maxime à 30 ans, collection Laope

Maxime à 30 ans, collection Laope

 

 

  1. Entre séga et maloya, comment situez-vous Maxime Laope ?

En réalité chez Maxime Laope, comme chez beaucoup d’autres chanteurs de son époque, je ne pense pas qu’il y ait eu de rivalité séga/maloya. Ce qu’il y a, c’est que la société bien pensante a mieux accepté le séga. Mais je pense que cette rivalité est quelque chose de complètement artificiel qui a été reconstruit à notre époque essentiellement par la presse. De toute façon, le séga est le fils du maloya. Après… c’est un autre rythme etc…

Maxime Laope avait des maloyas enregistrés dans ses 78 tours, mais on ne mesurait pas l’importance que cela avait. Il a toujours parlé du maloya. Il disait que dans sa famille, le 20 décembre, les femmes ne travaillaient pas, elles dansaient le maloya du matin au soir comme ma grand-mère par exemple. Donc, cette mémoire du maloya était restée chez lui et il en avait dans son répertoire mais comme ce n’était pas la mode et que ça ne passait pas bien, quelques fois il avait un titre trompeur : par exemple il avait des chansons qui s’appelaient « séga maloya ». Donc le maloya n’est pas apparu en 79 avec le disque du PCR. Il était déjà chez certains chanteurs.

 

Maxime Laope et Benoîte Boulard, dessin de Michel Faure, collection Laope

Maxime Laope et Benoîte Boulard, dessin de Michel Faure, collection Laope

 

 

  1. Quels sont les moments majeurs de la carrière musicale de Maxime Laope ?

Des moments majeurs, il y en a sûrement plusieurs mais je dirai que c’est la rencontre avec Benoîte Boulard vers 1950 ou 51. Ils étaient d’abord concurrents pour la 1ère place de ces fameux radio-crochets de l’époque, puis ils se sont associés pour former le duo que tout le monde a connu. Ils ont enregistré leur 1er disque ensemble en 1952, et cela a été le record de vente de disques, alors que la majorité des gens n’avaient même pas de « pathéphone ».

Ensuite, à mon avis, ce qui a compté c’est la rencontre avec Georges Fourcade, à la fin des années 50. Fourcade était déjà assez âgé, connu et reconnu comme auteur créole. C’est lui qui a poussé Maxime à chanter définitivement en créole, et l’a encouragé à écrire lui-même. Maxime a gardé son goût pour la variété française, le répertoire des « chanteurs de charme », avec lequel il avait débuté, il en chantait souvent dans les fêtes familiales mais il a construit sa carrière avec la chanson créole et se définissait comme tel. Et ça, c’était grâce à Georges Fourcade, qui a été son maître, son mentor et son ami.

Une date qui a sûrement compté aussi, c’est lorsque qu’il a reçu avec Benoîte en 1982 la médaille française des Arts et Chorales pour l’ensemble de leur carrière, décernée par Jack Lang, alors ministre de la Culture.

Enfin, je crois qu’on ne peut pas ignorer qu’en 1997, il a été fait chevalier de la Légion d’honneur par le président Chirac. Il est le 1er chanteur réunionnais ainsi honoré, et pour un répertoire strictement créole.

 

  1. Quel est le but de L’Association Famille Maxime Laope ?

L’association a été créée en 2002 par les enfants et petits-enfants de Maxime Laope. Notre mission c’est de conserver, mettre en valeur et diffuser l’œuvre musicale de Maxime Laope à La Réunion et dans le monde. Et préserver le droit moral de ses descendants sur son héritage artistique. Pour ce faire, nous réalisons des activités culturelles et festives autour de sa vie et son œuvre. Pour montrer que cette œuvre est vivante et qu’elle a encore du sens aujourd’hui.

Le chanteur nous a offert son œuvre en partage. A nous de la faire vivre aussi.

Avec nos remerciements à Expédite Laope-Cerneaux pour cet entretien et pour les photographies aimablement communiquées.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

  1. Clotilde, de la servitude à la liberté, Expédite Laope-Cerneaux, 2014, ed L’Harmattan

On pourra lire sur dpr974 un article sur ce roman ainsi qu’un entretien avec l’écrivain.

https://dpr974.wordpress.com/2015/02/18/une-lecture-de-clotilde-de-la-servitude-a-la-liberte-roman-dexpedite-laope-cerneaux/

https://dpr974.wordpress.com/2015/03/04/entretien-avec-expedite-laope-cerneaux/

  1. Maxime Laope, un chanteur populaire, Bernadette Guillot et Expédite Laope-Cerneaux, collection Souvenirs, Textes et Chansons, ed JFR-la Barre du Jour, 1999
  2. L’ouvrage Maxime Laope, un chanteur populaire évoque les différents métiers qu’il a exercés et lui ont permis d’avoir une large connaissance de notre univers. Il a été apprenti en tant que tailleur, menuisier, coiffeur, mécanicien, boulanger ; a travaillé dans une imprimerie, aux Ponts-et-Chaussées, aux PTT, puis a été coursier pour la société Foucque.
  3. Le commentaire d’accompagnement du texte La rosée tombée dans Maxime Laope, un chanteur populaire  signale une chanson « écrite un peu dans l’esprit maloya, c’est-à-dire sans lien précis entre les différents couplets (…) Elle évoque bien l’univers réunionnais ».

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Il nous fallait un guide pour découvrir Trois-Bassins, petite commune de notre île, que beaucoup de Réunionnais connaissent fort mal … Pouvions – nous rêver de guide plus passionnant que Daniel Vabois, l’humoriste bien connu, mais aussi le naturaliste, le poète, l’amoureux de l’histoire de son île? L’on sent, à travers ses récits, ses anecdotes, ses rires, ses indignations même,  l’amour qu’il porte au « péi » natal. C’est là que ses parents se sont installés au pied du Grand Bénare, entre  Grande et Petite Ravine, au début du 20e siècle. C’est là que Daniel a pris racine. Il s’est livré avec nous au jeu de questions-réponses, pour le plaisir des  lecteurs de Dpr974.

 

Dpr974 : Daniel Vabois, bonjour ! Un nom inhabituel que celui de votre commune, pas de nom de Saint comme dans le chapelet des communes du littoral, ni de nom malgache comme pour certaines communes des Hauts, souvenir de l’époque du marronnage. D’où ce nom vient-il ?

 

Daniel Vabois : C’est tout simple : la commune de Trois-Bassins tire son nom de celui d’une ravine connue depuis l’époque de la première tentative de colonisation de Madagascar par la France. En 1646, une douzaine de fortes têtes avaient été expédiées en exil à l’île Bourbon par le gouverneur du Fort Dauphin, Jacques de Pronis. Lorsque en 1649, Etienne de Flacourt, son successeur, les fit rapatrier, les mutins lui firent une description édénique de leur vie sur l’île Bourbon et mentionnèrent, notamment, une ravine située dans l’ouest de l’île et dont le lit comportait trois larges bassins dans sa partie littorale. Flacourt a d’ailleurs fait figurer ce cours d’eau, sur une carte parue en 1661, sous la dénomination : « ravine des trois bassins ».

 

L’île Bourbon, dessin Huguette Payet, d’après la carte d’Étienne de Flacourt.

L’île Bourbon, dessin Huguette Payet, d’après la carte d’Étienne de Flacourt.

 

Dpr974 : Voilà donc un premier mystère éclairci, mais quel rapport avec les bassins du Cormoran, des Aigrettes, des Trois Roches et du Bassin Malheur ?…

 

D.Vabois : Il n’y en a pas, géographiquement parlant. Le « Bassin Cormoran », « le Bassin des Aigrettes », « le Bassin Trois Roches », « le Bassin Malheur » se trouvent dans la Ravine Saint-Gilles, sur le territoire de la commune de Saint-Paul. Ceux de la Ravine des Trois Bassins n’ont pas reçu de noms particuliers. Par ailleurs, ils sont très difficilement repérables aujourd’hui, du fait du travail de l’érosion et de l’envahissement par la végétation.

 

Dpr974: Je fais volontiers mon mea culpa… Revenons à présent à Trois-Bassins et à son origine. Quand donc la Commune est-elle née?

 

D.Vabois : Elle est née en 1897 par détachement d’une partie du territoire communal de Saint-Leu (1) (arrêté gubernatorial du 15 avril) et élection de son premier maire, Henri Auber (le 09 mai). Jusque là, Trois-Bassins avait été une section administrative de la commune de Saint-Leu. Depuis 1888, dans une première pétition, les habitants de ce quartier avaient demandé la création d’un poste d’adjoint spécial. Il leur aura fallu beaucoup de persévérance et de combativité pour obtenir leur émancipation (2).

 

Dpr974 : Pouvez-vous nous parler des différents paysages de la Commune ?

Sur la carte de La Réunion, le territoire communal de Trois-Bassins présente les contours d’une langue de terre, qui s’étire « du battant des lames au sommet des montagnes », comme l’on disait autrefois. Il s’étend sur près de 4.500 ha au long d’un énorme relief pentu appelé planèze du Grand Bénare. En se basant sur la nature des formations végétales qui s’y sont développées, on peut grossièrement subdiviser ce territoire en trois grandes zones, correspondant à des paysages actuels :

 

Une zone littorale (de 0 à 400 m d’altitude)

 

Embouchure de la Ravine des Trois Bassins (Coll. D. Vabois)

Embouchure de la Ravine des Trois Bassins (Coll. D. Vabois)

 

Zone à déficit pluviométrique important, elle porte une savane couverte de Pikan, de Zépinar, de Galabert (corbeille d’or) et autres majestueux Tamarins de l’Inde. On y trouve aussi, dans sa partie haute, une abondance de faux Poivriers (dits Baies roses ou bois d’l’Encens). En bordure de mer, s’étalent deux petites plages de sable corallien, dont une située dans l’embouchure de la Ravine des Trois Bassins, particulièrement fréquentée pour la pratique du surf.

Cette zone est traversée du nord au sud par la route nationale N°1.

Une zone intermédiaire (de 400 à 1200 m)

En gros, jusqu’à environ 800 m d’altitude, les terres sont essentiellement couvertes de champs de canne à sucre.

C’est la partie la plus urbanisée du territoire communal (entre 500 et 750 m d’altitude). Elle comporte un « centre ville » où l’on trouve mairie, église, gendarmerie, poste, pompiers, écoles… et des écarts nommés Bois de nèfles, Montvert, La Grande Ravine, La Petite Ravine.

Elle est traversée du nord au sud, dans sa partie basse par la Route des Tamarins toute récente (livrée en 2009), dans sa partie haute par la Route Hubert de l’isle, voie de communication beaucoup plus ancienne (livrée en 1856).

Au-delà des 800 m, se développe une zone d’élevage caractérisée par des prairies d’altitude, depuis environ une trentaine d’années. Auparavant, on y trouvait des champs de Géranium rosat dont l’extraction de l’huile essentielle a constitué longtemps une importante ressource économique pour les familles de Trois-Bassins.

Une zone haute (de 1200 m à 2896 m)

Les formations végétales qui s’y développent conduisent à la décomposer en deux sous-zones : celle des forêts, qui s’étire jusque 1900 m d’altitude, et celle de la brousse secondaire (dite altimontaine) au-delà.

Cette zone est traversée, vers 1500 m, du nord au sud par une route forestière bétonnée (livrée en 1975), qui relie le site du Maïdo à celui du Tévelave, sur une trentaine de kilomètres.

 

Les paysages de Trois-Bassins s’arrêtent aux bords du rempart du Grand Bénare, troisième plus haut sommet de l’île après le Piton des neiges et le Gros Morne. De là, le regard porte sur les à pics vertigineux des cirques de Mafate et de Cilaos et l’on distingue, au loin, le Col du Taïbit. À cette altitude, en période froide, il n’est pas rare que l’eau gèle dans des excavations naturelles, ce qui a fait dénommer « Glacière » un site qui se situe un peu en-dessous du sommet du Grand Bénare.

 

village de Marla, col du Taïbit et massif du Piton des Neiges à l’arrière-plan. Photo prise en montant vers le Grand Bénare (Coll. Marc DAVID).

village de Marla, col du Taïbit et massif du Piton des Neiges à l’arrière-plan. Photo prise en montant vers le Grand Bénare (Coll. Marc DAVID).

Dpr974 : il n’est évidemment pas possible de citer toutes les curiosités naturelles et toutes les créations humaines qui appartiennent au  patrimoine de Trois-Bassins. Néanmoins, sur quoi voudriez-vous attirer particulièrement l’attention des visiteurs ?

L’histoire de Trois-Bassins a commencé à la fin de l’esclavage (3) mais surtout au cours de l’engagisme (1848…), alors qu’il ne s’agissait que d’un écart de la commune de Saint-Leu. On ne peut passer sous silence la longue époque lucrative de la culture du caféier à Saint-Leu et l’abominable résultante qu’a constitué la révolte des esclaves de 1811. Mais notre histoire a véritablement pris racines à l’époque de la culture de la canne à sucre.

Dans le quartier de la Grande ravine, dès 1850, les membres de la famille Gauthier ont été les bâtisseurs (aujourd’hui ignorés de tous) d’un vaste domaine foncier, sur lequel a fonctionné une usine sucrière d’envergure pendant plus de soixante ans, jusqu’au début de la première guerre mondiale. Cet établissement sucrier a eu la particularité d’être équipé de téléphériques pour l’acheminement des cannes, du champ au moulin. L’équipement industriel du domaine de la Grande Ravine a pesé lourd dans la balance pour obtenir l’érection du territoire communal de Trois-Bassins en 1897.

 

Un autre pan remarquable de notre histoire communale a été tissé par les nombreuses « familles des champs », qui sont venues du sud de l’île (Le Tampon, L’Entre-deux), après la fermeture de l’usine sucrière, pour défricher les terres situées au-dessus de la route Hubert de l’isle et planter le géranium rosat, nouvelle culture-providence. Beaucoup de leurs descendants, devenus Trois-Bassinois, peuvent encore en témoigner aujourd’hui. Ce travail, accompli dans un contexte de grande misère coloniale, mérite toute notre reconnaissance. Encore des bâtisseurs ignorés !

 

Je ne peux m’en aller sans avoir rendu un vibrant hommage aux habitants du quartier des Trois-Bassins pour leur engagement tenace et fructueux dans la construction de l’église de ND des sept douleurs, entre 1856 et 1858, soit trente ans avant la signature de la pétition demandant la création d’un poste d’adjoint spécial pour le quartier.

Les habitants avaient répondu à l’appel du curé Gaben pour aller chercher du sable noir destiné à la fabrication du mortier. La nuit, hommes, femmes et enfants suivaient le père en transportant péniblement le matériau, à travers les sentiers, depuis le bord de mer jusqu’à 750 m d’altitude.

Hélas, le cyclone du 16 janvier 1858 abattit les colonnes et les voûtes ! Mais ils recommencèrent et le 8 février 1859, l’église fut de nouveau ouverte au public.

 

Dpr974 : Merci Daniel Vabois de nous avoir guidés sur les chemins de votre péi natal. Nous avons à présent le sentiment de le voir avec vos yeux, avec les yeux du cœur. Pouvez–vous, en guise de mot de la fin, nous dire comment vous voyez l’avenir de Trois-Bassins ?

Pont-voilier de la Ravine des Trois-Bassins sur la Route des Tamarins (Coll. D. Vabois)

Pont-voilier de la Ravine des Trois-Bassins sur la Route des Tamarins (Coll. D. Vabois)

D.Vabois : Aujourd’hui, il est impossible de ne pas avoir conscience des crises graves auxquelles de plus en plus de pays sont confrontés dans le monde. Notre minuscule île départementalisée n’en sera pas épargnée, d’autant qu’elle est déjà très surpeuplée. Parvenu au bout de mon cheminement (ou presque), j’ai la conviction que l’état d’ignorance de son histoire, dans lequel les colonisateurs (de l’extérieur comme de l’intérieur), ont maintenu le peuple réunionnais, ne va pas arranger les choses. Plus que jamais, il m’apparaît incontournable de mettre en œuvre tout ce qui peut donner aux jeunes générations l’opportunité de s’approprier l’histoire de leurs terroirs. L’utilisation des nouvelles technologies d’information et de communication en est une, je les exhorte à entreprendre cette démarche. Allez puiser dans les valeurs transmises par nos aînés bâtisseurs, vous y trouverez souffle et énergie pour construire un développement approprié de votre « péi-zonbri » ! En faisant preuve d’inventivité, d’effort en solidarité mais aussi de ténacité, les obstacles qui encombreront immanquablement votre route, seront moins pénibles à surmonter. Prenez en mains votre devenir, avec clairvoyance et courage, et en toute fierté, et mettez en pratique l’adage créole « fié pa su lansor (4) tonton po sote la ravine » !…Ce qui signifie en français : ne pas s’en remettre aux seules initiatives d’autrui pour construire son lendemain.

 

(Interview de Daniel VABOIS par DPR974)

 

Notes

1°) Le territoire communal de St-Leu ayant été lui-même issu d’un détachement du territoire communal de St-Paul en 1790, par l’fète, TroisBassins i tonm « zanfan Saint-Leu » é « ti-zanfan » Saint-Paul.

 

2) Les habitants du quartier avaient avancé des arguments de poids pour obtenir leur émancipation : position très excentrée par rapport au centre administratif de Saint-Leu, importance économique et sociale du quartier du fait de l’activité d’une usine sucrière à la Grande Ravine, de l’existence d’une église, d’une école…

3) Madame Desbassayns, figure blanche de l’esclavage au 19ème siècle dans notre île, a marqué l’histoire du territoire communal de Saint-Paul, pas celui de Trois-Bassins. Quant à Abd-El_KRIM (20ème siècle), il n’a été qu’un habitant occasionnel de notre territoire communal (oiseau de passage), pas vraiment un bâtisseur ! Même s’il a fait l’acquisition d’un terrain (Terrain marocain au Câble), pour y faire cultiver le géranium, entre 1943 et 1947.

 

4) « Lansor » : sagaie servant aussi de bâton.

 

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Des amis allemands qui vivent à Leverkusen, près de Cologne, m’ont fait récemment parvenir un article du « Kölner Stadtanzeiger» (1) rendant compte d’un échange scolaire entre le lycée Freiherr-vom-Stein (2) de Leverkusen (3) avec le Lycée de Bellepierre à Saint-Denis de la Réunion. Cette interview qu’il aurait été trop long de reproduire in extenso (et c’est fort dommage !) m’a paru particulièrement intéressante. J’ai voulu, pour nos lecteurs, retracer à grands traits la vision que de jeunes européens ont de notre île et de ses habitants.

Il y a d’abord le contact physique avec l’île, l’approche par la mer survolée à basse altitude. L’atterrissage, comme par surprise, sur la piste de Gillot. Et le spectacle des montagnes mauves qui ont soudain surgi de l’océan…Par la suite ce sera la découverte d’un pays aux multiples facettes, les plages où l’on peut, à l’occasion d’une sortie en bateau, voir de près dauphins et baleines, la traversée de la forêt tropicale humide, l’ascension du volcan du Piton de la Fournaise.

L’excursion au volcan a particulièrement marqué les lycéennes interviewées (4) : « Quand on monte les pentes du volcan – nous dit l’une d’entre elles – on observe très clairement les changements progressifs du paysage. Il est d’abord verdoyant, puis les arbres deviennent de plus en plus petits jusqu’à laisser place à un paysage dénudé qui m’a fait penser à des sites lunaires … »

On a marché sur…la lune (?) cliché v.g.

On a marché sur…la lune (?) cliché v.g.

 

L’autre lycéenne raconte : « Je me souviens très bien de l’excursion au volcan ; c’était assez fatigant, mais lorsque nous sommes arrivés sur l’étendue couverte de laves il y régnait comme un silence de mort. Pas le moindre souffle de vent. Cela avait en soi un côté mystique ».

Nous autres Réunionnais connaissons tout cela ; depuis toujours, mais peut-être nos sens sont ils un peu émoussés. Nos sentiments, nos impressions n’ont sans doute pas autant de fraîcheur que chez ces jeunes dont l’esprit, les sens, la curiosité sont en éveil.

Ceci est encore plus valable pour les êtres humains que nous côtoyons tous les jours, et qu’à la longue nous ne voyons plus vraiment. C’est là que le regard de ces jeunes étrangers apporte un éclairage nouveau. Qu’est-ce qui a donc particulièrement frappé ces jeunes allemandes dans leur rencontre avec leurs familles d’accueil et la société réunionnaise ?

L’église Saint-Jacques à Saint-Denis. cliché r.g.

L’église Saint-Jacques à Saint-Denis. cliché r.g.

 

Les familles qui les ont reçues, nous disent-elles, étaient diverses – à l’image de la Réunion – modernes ou traditionnelles, catholiques ou hindoues, mais toutes prêtes à faire découvrir à leurs hôtes la cuisine créole et la culture réunionnaise. De là parfois un zèle qui tombe à côté de la plaque, comme l’épisode des ananas : ayant appris que leur hôte allemande appréciait ce fruit, une famille d’accueil a tenu à préparer l’ananas sous toutes ses formes pendant une semaine entière! (5)

 La pagode du petit marché à Saint-Denis… cliché r.g.

La pagode du petit marché à Saint-Denis… cliché r.g.

La diversité culturelle et religieuse ne leur a pas non plus échappé : tant de cultures différentes coexistent pacifiquement dans un espace très restreint et s’acceptent mutuellement: « L’île est si diverse, nous dit une élève, que tu peux trouver en ville un temple hindou et à peu de distance de là une mosquée et un peu plus loin une église catholique. »… Il conviendrait d’ajouter la pagode chinoise.

 De leur séjour les lycéennes allemandes ont gardé l’impression qu’il n’y a pas dans notre île de xénophobie. L’une d’entre elles indique en conclusion la leçon qu’elle a retenue de ces quinze jours passés dans notre île : « De mon séjour à La Réunion, affirme-t-elle, j’emporte avec moi un peu de la tolérance que l’on doit avoir à l’égard des autres cultures et des autres modes de vie ». (6) l’autre lycéenne nous dit : « Je garde en moi l’attitude que l’on a, là-bas, face à la vie, ainsi que la tolérance et l’aptitude à dépendre de moi-même. Et finalement j’y ai trouvé une seconde famille. »

IL y aurait bien sûr à nuancer ce jugement porté sur les Réunionnais et la société réunionnaise. Il n’empêche qu’il y a un fond de vérité dans ces constats. Il ne reste plus, à nous Réunionnais, que de parfaire ce que nous avons comme éléments positifs… pour ressembler encore davantage à l’idée que l’on se fait de nous.

Robert Gauvin

 

Temple hindou à Saint-Denis. cliché r.g.

Temple hindou à Saint-Denis. cliché r.g.

P.S. Ces jeunes allemands, tout heureux de leur séjour dans notre île, n’ont cependant pas abdiqué tout esprit critique et la manière dont l’enseignement est trop souvent prodigué dans nos lycées et la conduite des « as du volant » réunionnais dans les lacets des routes de montagne ne trouvent pas grâce à leurs yeux.

Notes :

1) Der Kölner Stadtanzeiger : Le Journal, la Gazette de Cologne.

2) Der Freiherr vom Stein : Karl, baron de Stein (1757/1831), homme d’État allemand.

3) Leverkusen est une ville dynamique des environs de Cologne. Elle compte plus de 160.000 habitants. Elle est connue pour son industrie chimique et pharmaceutique et pour son équipe de Football, le Bayer Leverkusen. Mais elle vaut le détour pour bien d’autres raisons comme son jardin japonais ou, à quelques kilomètres de distance, la cathédrale d’Altenberg où l’œcuménisme a, depuis 1857, été mis en pratique. L’église sert, en effet, depuis fort longtemps, aussi bien au culte protestant qu’au culte catholique.

4) Deux jeunes filles ont été interviewées par le journal allemand « Kölner Stadtanzeiger » Numéro162 du 16/7/2009, dans les pages consacrées à Leverkusen, sous le titre « Schüleraustausch mit dem Paradies » « échange scolaire avec le paradis », certes un tantinet dithyrambique, mais qui fait toujours plaisir.

5) J’ignorais qu’il y eut tant de recettes différentes dans la composition desquelles entre l’ananas.

6) À voir le métissage réunionnais, à constater la cohabitation pacifique des différents cultes, on ne peut être qu’admiratif de l ‘harmonie réunionnaise, à l’heure où l’on assiste à tant de déchirements ethniques ou religieux de par le monde. Notre « vivre ensemble » fait l’objet de recherches, de visites ministérielles, chargées d’aller à la racine de nos secrets. C’est ainsi par exemple que la Ministre George Pau-Langevin a tenu à rencontrer le groupe de dialogue interreligieux de La Réunion.

Comment ce « vivre ensemble » s’est-il réalisé ? Ne faudrait-il pas le nuancer ? Est-ce dès l’origine une donnée évidente de notre société ? Cela s’est-il réalisé sans disputes, sans bavures, sans heurts ? Sommes-nous, à l’heure actuelle, épargnés de tout préjugé ? Comment expliquer quelque chose qui apparaît « quasi-miraculeux » ?  Seule l’étude de notre histoire pourrait nous apporter des éclaircissements.

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Plus de 10 000 Réunionnais ont été engagés pendant la guerre 14-18. Ils ont vécu l’éloignement, la boue des tranchées, côtoyé la maladie et la mort, mais aussi rencontré des hommes et des espaces nouveaux. Pendant ce temps, comment les Réunionnais de l’île vivaient-ils ? Et après guerre quel hommage ont-ils rendu à leurs soldats ? Nous avons eu le plaisir d’interroger sur ce sujet Rachel MNEMOSYNE-FEVRE, docteure en histoire contemporaine, qui a soutenu en 2006 sa thèse (1) intitulée « Les soldats réunionnais dans la Grande Guerre 14-18 » (2).

Entretien avec Rachel MNEMOSYNE-FEVRE (suite)

II-1. Comment les Réunionnais ont-ils vécu au quotidien pendant ces 4 années de guerre ?
R. M-F : Les Réunionnais se mobilisent pour envoyer des contributions financières, réconforter les soldats et soutenir l’effort de guerre à La Réunion. On organise des loteries, des événements pour récupérer de l’argent. On fait notre guerre à nous dans l’île. Le gouvernement s’organise au cas où il y aurait un débarquement allemand. Par exemple protéger le Trésor Public dans les hauts de Salazie si nécessaire, mettre une drague dans le port pour éviter l’entrée des corsaires, interdire la TSF à tous les navires qui arrivent. Et, ce qui est très drôle, interdire l’atterrissage de tout aéronef, sachant que le 1er avion atterrit à La Réunion en 1929 ! Dès 1917, le premier monument aux morts se met en place à la Rivière Saint-Louis.
Dans la vie quotidienne, il va y avoir pas mal de problèmes de ravitaillement puisque il y a des pénuries. Et les prix augmentent. Il y a des soucis plutôt au niveau des denrées alimentaires. Le riz, qui est quand même l’aliment de base, pouvait manquer. Il y a des heurts, justement par rapport à ces « montées » du prix du riz et on va s’en prendre à une certaine population de l’île, notamment les chinois. La guerre signe le retour des cultures initiales qu’il y avait à La Réunion : manioc, maïs, en tout cas tout ce qui est racines. Et le gouverneur va faire stagner les prix. Il y a pénurie de pétrole. Sur l’île, les Réunionnais vont s’organiser pour trouver des palliatifs, par exemple l’essence de cannes, le rhum…

Carte postale : Le rêve qui console

Carte postale : Le rêve qui console

II-2. Quel impact la guerre a-t-elle eu sur l’économie de l’île ?
R. M-F : On pourrait croire que la guerre va impacter négativement l’économie de l’île. En réalité, comme les champs de betteraves, en France, sont plutôt vers l’est, ils ont été ravagés et donc l’économie sucrière a été florissante à La Réunion. Ce n’est pas qu’on produisait plus, mais on vendait plus cher. On exporte énormément, le rhum et le sucre et à des prix élevés puisque ces denrées deviennent rares.
Ce qui fait que les familles de producteurs sucriers vont faire encore plus de richesses pendant la guerre. Pour l’économie c’est pas si mal mais cela creuse encore plus le fossé entre les propriétaires et les autres. Les propriétaires peuvent se payer ce qu’ils veulent-en terme d’alimentation- alors que la population continue à être en état de pénurie.

II-3. Quel impact la guerre a-t-elle eu sur les modes de pensée ?
R. M-F : A leur retour, les soldats retrouvent leur famille, certaines dans des difficultés. Puisqu’ils n’étaient pas là, en général, les femmes ont pris le relais comme en Métropole.
Les hommes reviennent pour certains avec de nouvelles idées. Ils ont pu être au contact d’autres cultures. Il y a eu des confrontations d’idées. Et on voit au lendemain de la guerre, dès 1918, un article de journal qui parle de départementalisation alors qu’on est sous un régime colonial et que la départementalisation n’interviendra qu’en 46. Donc, on est dans un principe d’assimilation revendiqué un peu partout dans les colonies, pas qu’à La Réunion. C’est un vent. On a payé l’impôt du sang. Maintenant on a montré qu’on est Français, on a besoin de cette reconnaissance. Globalement, à la fin de la guerre, les colonies veulent l’assimilation. Et après il y aura le rejet, la demande de décolonisation. Les guerres mondiales ont contribué à la décolonisation finale.

Apparemment, il y a eu pas mal de traumatismes de cette 1ère guerre mondiale. Ce qui pourrait expliquer peut-être – je dis bien peut-être – le Régime de Vichy qui s’installera plus tard en 1940 à La Réunion puisqu’on a peur de rentrer dans une 2ème guerre mondiale. Donc on suit le gouvernement avec toujours cette idée de fidélité à la France. Ce qui est intéressant, c’est la réaction des soldats qui avaient fait la 1ère guerre à l’annonce de la 2ème. Une dame me racontait que son père s’est enfermé plusieurs jours quand il a appris qu’on entrait en guerre contre l’Allemagne en 1939.
II-4. Qu’en est-il de l’armistice et des hommages aux soldats ?
R. M-F : En novembre 18, à l’annonce de l’armistice, il va y avoir de grandes manifestations dans les rues avec des défilés pour fêter la victoire. C’est spontané. Mais les soldats ne sont pas encore revenus, il n’y a pas eu de retour massif. L’année suivante, en 1919, il y a une grosse commémoration du 11 novembre et on va commencer à avoir des soldats. On va rendre hommage, certes aux soldats, mais surtout à la victoire française. Et puis on va bien rappeler à la France métropolitaine qu’on a participé, contribué. Il faut bien voir à chaque fois en filigrane ce besoin de reconnaissance.
Dès 1917, il y a déjà le premier monument aux morts à la Rivière Saint-Louis. Ensuite il va y avoir les monuments de Saint-Denis, Saint-Pierre. C’est plutôt dans les années 20/30 qu’il y a réellement commémoration avec hommage aux soldats par le biais des monuments aux morts qui vont se développer. Il y a une espèce de vague qui existe à La Réunion et en Métropole. Les mairies vont ériger des monuments. Il y aura normalement les noms des soldats des communes. Ils n’y sont pas tous. Pourquoi ? On n’en sait rien. Par la suite, il y a les commémorations systématiques du 11 novembre qui se font partout.

Monument aux Morts de Saint-Louis (détails)

Monument aux Morts de La Rivière Saint-Louis (détails)

III-2. Dans la conscience réunionnaise le traumatisme de la grippe espagnole n’a-t-il pas relégué au second plan le traumatisme de la guerre ?
R. M.F : En 1919, le Madona ramène les soldats avec la grippe espagnole. Grippe qui fait plus de 7 000 victimes que je mettrai sur le compte de la guerre car, si les soldats n’étaient pas revenus avec la grippe, on n’aurait pas eu autant de victimes sur l’île. Là, pour le coup, ce sont des civils qui vont pâtir de la guerre.
Cet épisode reste marqué dans les esprits puisque les Réunionnais restés sur l’île ont vécu la guerre de loin, à 10 000 km, même si, par le biais des soldats, on a perdu un être cher. Mais en même temps, on ne voit pas trop l’horreur du front. Là, on est sur une île cloisonnée, avec une diffusion fulgurante sur Saint-Denis, Saint-Pierre… Les Réunionnais sont frappés de plein fouet. Et directement. Enfants, femmes et quelle que soit la classe sociale. Et c’est vrai qu’aujourd’hui, on entend encore parler de cimetières-la-peste. Ils restent dans les esprits alors qu’on n’entend pas forcément parler de la 1ère guerre !
En fait, la grippe espagnole est une des conséquences directes de la guerre. Elle serait venue des Etats-Unis ou du Mexique. Elle a été quelque chose de phénoménal ! Elle a fait énormément de ravages et de victimes partout dans le monde, sur le Front de l’Est notamment. On les compte par millions.

Monument aux Morts de Saint-Louis (détails)

Monument aux Morts de Saint-Louis (détails)

III-3. Le mot de la fin : pourquoi et comment commémorer et enseigner ?
R. M-F : Le problème, c’est que l’homme va avoir tendance à avoir la mémoire courte. Il faudrait se rappeler que – sans faire de patriotisme acharné – des soldats sont allés défendre une cause et ils y ont quand même laissé leur vie. C’est une question de respect pour ces hommes et ce qu’ils ont dû subir, abandonner. C’est une leçon à ne pas réitérer – belles paroles dirons-nous -. Aujourd’hui ce serait pire vu ce que l’on est capable de faire !
Enseigner ce n’est pas rester sur le fait de guerre. Enseigner les tranchées, certes, mais cela reste très abstrait. A la limite, je préfère que les élèves regardent un film, un extrait d’Un long dimanche de fiançailles (3), c’est très représentatif. Mais pour comprendre vraiment, il faut s’imprégner réellement des choses – ce qu’on n’a pas le temps de faire clairement en classe -. Expliquer aux élèves quelles étaient les raisons. Se poser la question : est ce que ça valait le coup de laisser des millions de victimes pour finalement se rendre compte que la 1ère guerre c’est ni plus ni moins des intérêts économiques qui sont en jeu?
Le problème, c’est qu’actuellement, les guerres, la 1ère (et la 2ème), sont enseignées de façon binaire, et on reste dans l’idée : ça c’est les méchants, ça c’est les gentils. On a fait la guerre pour récupérer l’Alsace/Lorraine. Oui, c’est une des raisons. Sinon, il y a une grande guerre économique. Il y a tout l’enjeu colonial, il y a quand même tout cela derrière qui n’est pas abordé. Il faut aller plus loin. Ce n’est pas facile. Il faut relever le niveau de réflexion de l’élève, qu’il ait une vue plus globale pour avoir une vraie idée de ce qui a pu nous amener là et de ce qu’il faudrait éviter. Une connaissance un peu plus critique de la guerre et de l’histoire en général.

Avec tous nos remerciements à Rachel MNEMOSYNE-FEVRE

Entretien réalisé pour dpr par Marie-Claude DAVID FONTAINE

1. Thèse dirigée par les professeurs Yvan Combeau de l’Université de La Réunion et Jules Maurin de l’Université de Montpellier. Soutenue en 2006, à l’Université de La Réunion.
2. Lire le début de l’entretien dans l’article annexe de dpr : Les soldats réunionnais pendant la guerre 14-18.
3. Un long dimanche de fiançailles, film de Jean-Pierre Jeunet, 2004.
4. Photos de Marc David. Carte postale de la collection Hilaire Fontaine.

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Marlène Tolède est l’auteur d’une thèse sur Gustave Oelsner-Monmerqué, un jeune Franco- Allemand qui a séjourné à La Réunion, pardon, à Bourbon, de 1842 à 1845, au temps où sévissait encore l’esclavage… Outre sa thèse elle a traduit en collaboration avec d’autres germanistes le roman écrit par Gustave Oelsner-Monmerqué qui a pour cadre notre île : « Noirs et Blancs. Esquisses de Bourbon ». Ce jeune homme de 28 ans nous offre dans ses écrits un regard extérieur sur La Réunion d’alors et sur les rapports humains qui y régnaient… Robert Gauvin a eu plaisir d’interviewer Marlène Tolède pour nos lecteurs. dpr974.
Robert Gauvin : Comment avez-vous « découvert » Gustave Oelsner – Monmerqué, ce jeune Franco-Allemand qui a vécu à Bourbon et dont les Réunionnais ignoraient jusqu’au nom et l’œuvre à plus forte raison?
Marlène Tolède : J’étais à la recherche de traces littéraires germanophones à La Réunion, à l’époque île Bourbon. À la Bibliothèque nationale de France (B.n.F), à Paris, j’ai mis la main sur un livre de deux explorateurs allemands von der Decken et Kersten qui ont exploré l’Afrique de l’est et ont, à cette occasion, passé deux mois à Bourbon en 1863. Dans leur bibliographie je suis tombée sur ce nom d’Oelsner-Monmerqué qui m’a intriguée. Cet homme était cité comme l’auteur d’un ouvrage intitulé « Schwarze und Weisse ; Skizzen aus Bourbon » (1) ». Ce fut, pour moi, le début d’une passionnante enquête policière…

De l’île Bourbon à Berlin (2)…(1ère de couverture).

De l’île Bourbon à Berlin (2)…(1ère de couverture).

R.G : Vous avez fini par découvrir qui était réellement cet homme …
M.T : Oui, mais cela n’a pas été chose aisée : je suis partie quasiment de zéro. Son père était quelqu’un de connu. Il avait vécu à l’époque de la Révolution française, était diplomate, chroniqueur et a envoyé beaucoup d’articles sur la Révolution française en Allemagne. Par contre, du fils, je ne connaissais rien, ni sa date de naissance ni celle de son décès, ni s’il était Allemand ou Français. J’ai commencé alors un périple qui m’a conduite aux Archives, à La Réunion, à Paris, à Aix-en-Provence, en Allemagne à Berlin et Coblence et j’ai même trouvé un fonds en Pologne, à Cracovie…
C’est comme cela que j’ai appris qu’il était né à Paris en 1814 d’un père allemand et d’une mère issue de l’aristocratie alsacienne. Elle parlait le français, l’alsacien et pas l’allemand. La langue maternelle de Gustave était donc le français ; il a vécu ses premières années à Paris. Sa vie a été marquée par des deuils qui ont concerné sa famille proche : sa mère meurt alors qu’il n’a que six ans, sa sœur décède également. Puis son père disparaît. Le jeune Gustave a alors quatorze ans. Il ira vivre en Allemagne, à Breslau, sous la tutelle de son oncle paternel.
R.G. : Quelles sont les influences qui ont marqué sa jeunesse ?
M.T. : Certainement les personnalités de son père et de son oncle : son père était protestant, mais il était avant tout libre-penseur. Il était favorable à la Révolution française, dont il désapprouvait cependant les excès. Ce qui l’a obligé à s’enfuir en Suisse. Il était aussi très hostile à Napoléon 1er. Il avait également beaucoup de contacts avec des gens partisans de l’abolition de l’esclavage. À la mort de son père, le jeune Gustave a été recueilli par son oncle de Breslau ; celui-ci avait l’esprit ouvert, était franc-maçon, ce qui n’était pas le cas de son père.
À Breslau, le jeune Gustave a, au début, du mal à maîtriser l’allemand et c’est dans une lettre écrite en latin ( !) qu’il expose ses difficultés dans ce domaine. Il étudie, outre le latin, le grec, plus tard le turc et entre temps passe son doctorat ès lettres à Iéna.
R.G : Comment se fait-il qu’il décide un beau jour de débarquer à Bourbon, cette île du bout du monde, où règne l’esclavage, ce qui ne correspond pas à ses idées ?
M.T. : On ne possède pas de sources à ce sujet, mais Gustave Oelsner-Monmerqué parle de contacts qu’il aurait eus avec des amis bourbonnais. On peut supposer que cela lui a donné envie de se rendre compte par lui-même de ce qu’était un pays esclavagiste. D’autre part son activité à Bourbon démontre abondamment sa volonté d’agir, sa volonté d’être utile…
Avait-il des contacts directs avec Lacaussade, le poète réunionnais qui eut à souffrir de son métissage et de ses idées ? C’est fort possible. On peut noter qu’il arrive quelques mois après Lacaussade à Bourbon et l’on connaît tous les efforts qu’il a déployés pour faire connaître Lacaussade dans son île natale, dans la « Feuille hebdomadaire de l’île Bourbon » et en Allemagne. Dans une de ses conférences tenues par la suite à Berlin, il déclamera, en effet, plusieurs strophes du poète.
.
R.G. : Dès qu’il met le pied sur le sol bourbonnais, Gustave Oelsner-Monmerqué déborde d’activité…
M.T : En effet, à peine quinze jours après son arrivée, le 29 septembre 1842 il signe son premier éditorial en tant que rédacteur en chef de la « Feuille hebdomadaire de l’île Bourbon », ce qui rend plausible la thèse suivant laquelle il disposait de certaines relations influentes. Sa collaboration au journal durera jusqu’en janvier 1844.
Le 8 mai 1843 il devient professeur d’histoire au Collège Royal. Puis se rendant compte de la nécessité que les élèves de Bourbon puissent suivre des cours de philosophie afin de passer leur baccalauréat, il milite pour la création d’une chaire de philosophie qui lui sera confiée. Parallèlement à ces activités il deviendra l’un des secrétaires du Conseil colonial et créera l’Institut colonial qui doit « seconder le progrès industriel et moral de la population de couleur ». Faute de soutien local et métropolitain, cet établissement sera un échec.
R.G. : C’est un homme jeune, fougueux, instruit, aux idées ouvertes qui tombe dans un milieu colonial, étriqué et autoritaire. Les choses n’ont pas dû être faciles pour lui. Il a certainement déplu à pas mal de monde. Il a dû être critiqué, d’autant plus qu’il venait de l’extérieur et qu’il était Allemand.
M.T. : Vous avez raison quant à ses difficultés dans un milieu fermé, mais je n’ai vu nulle part que sa germanitude lui ait posé problème. On ne peut d’ailleurs pas parler de sentiment anti-allemand au milieu du XIXème siècle. En outre il était certes de père allemand, mais ce fait n’était pas très connu et on l’appelait couramment Mr de Monmerqué…En fait il était Franco-Allemand et possédait parfaitement les deux langues…
Ce qui a le plus posé problème c’est qu’il ne partageait pas les opinions majoritaires des Bourbonnais. Il était, en particulier dans la « Feuille hebdomadaire de l’île Bourbon » obligé d’avancer avec beaucoup de prudence. Mais ce qu’il écrivait, même modéré, était déjà trop osé pour les Bourbonnais du haut du pavé.
Dans ce monde insulaire, conservateur et fermé il a beaucoup souffert de l’isolement. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il a épousé une Créole, pour « entrer dans une coterie » et se faire ainsi mieux accepter. Mais cette Créole était propriétaire de dix-huit esclaves ce qui le mettait dans une situation fausse, même si le contrat de mariage stipule que ce sont ses esclaves à elle. Trois mois après son mariage (3) il quitte Bourbon et le professorat pour « régler des affaires personnelles en France ». Ce départ est considéré par sa hiérarchie, comme un abandon de poste.
Le poste de proviseur du Collège Royal devenant vacant pendant son séjour à Paris, Oelsner-Monmerqué se porte candidat avec l’intention de réformer l’établissement. Après un certain nombre de péripéties il est nommé à ce poste par le ministre de la Marine et des Colonies, mais renonce finalement à l’occuper étant donné que ses ennemis à Bourbon sont trop puissants et qu’il n’aura pas, dans son action, les coudées franches et l’appui total du ministère.

De l’île Bourbon à Berlin…(4ème de couverture).

De l’île Bourbon à Berlin…(4ème de couverture).

R.G : Dès lors que fait-il en Europe ?
M.T : Il « navigue » entre Berlin où il est employé aux Affaires maritimes, la France et… le Brésil. Il écrit des articles et fait des conférences à la Société de Géographie de Berlin sur Bourbon, les Comores et Madagascar, publie en allemand, fin 1847 son roman « Noirs et Blancs. Esquisses de Bourbon ». En 1848 il donne une conférence sur l’homme bourbonnais, intitulée « Der Kreole »….
Après des missions diplomatiques à Paris, en 1848 et 1849, pour le compte de la Prusse et du Pouvoir central provisoire de Francfort, il devient le correspondant du « Journal des débats » pour l’Allemagne. Il est ensuite nommé vice-consul de France au Brésil en1852 d’où il revient gravement malade et meurt en 1854 à Montpellier à l’âge de 39 ans !
Notes :
1) « Noirs et Blancs. Esquisses de Bourbon ».

2) Ce recueil de textes a été publié à l’Harmattan en 2008. Il contient en particulier sous le titre « L’expérience bourbonnaise » l’importante étude (P.23 à 188) de Marlène Tolède consacrée à Gustave Oelsner-Monmerqué.

3) Ce départ ressemble beaucoup à une fuite. Aucune explication plausible de cette séparation n’est donnée : ce n’est que plus tard qu’il sera fait allusion dans un journal autrichien au tempérament irascible (« jähzornig ») de la dame.
Nous remercions chaleureusement Marlène Tolède de l’interview qu’elle a bien voulu nous accorder concernant cette existence hors du commun. Dans un prochain article nous aurons l’occasion de revenir plus en détail sur le roman « Noirs et Blancs. Esquisses de Bourbon » de Gustave Oelsner-Monmerqué.

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