Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘coup de gueule’ Category


C’est en 1984 que furent mis en place les CCEE (Comité de la Culture, de l’Éducation et de l’Environnement) des Régions d’Outre-mer afin de tenir compte de nos particularités. En tant que premier Président de cette institution à La Réunion, je voudrais évoquer, en cette période du 20 décembre, un souvenir qui fera prendre conscience du temps écoulé et du chemin parcouru. Il a trait à notre histoire et plus particulièrement à l’esclavage dans notre île.

 

À l’époque, sur ce sujet de l’esclavage, deux camps s’affrontaient sans merci :

L’un était opposé à ce que l’on aborde cette période de notre histoire. Le sujet était tabou : l’on se refusait à en parler et il n’était surtout pas question de commémorer l’abolition de l’esclavage. Pourquoi, disaient les partisans de cette thèse, remuer les cendres du passé ? Ils avançaient comme argument que les gens de couleur, eux-mêmes, ne s’intéressaient pas à cela. Parlez leur plutôt – nous disaient-ils – de sport, d’arts martiaux ou de reggae… Mais à quoi bon ressasser ces histoires d’un passé révolu ? Ne voulait-on pas humilier les descendants d’esclaves en leur rappelant leurs origines serviles ? Ils allaient jusqu’à reprocher aux membres du camp opposé, désireux de faire sortir le passé du « fénoir », de vouloir dresser les Réunionnais, les uns contre les autres, au risque de mettre l’île à feu et à sang…

La meilleure attitude à l’égard de cette période devait être l’oubli. Cette idée était défendue par Auguste Legros, le Président du Conseil Général d’alors…Et il s’était ingénié à la mettre en pratique ! Il avait pour ce faire organisé le jumelage de Saint-Denis avec la ville de Metz en Lorraine. Metz organisant la fête des mirabelles, Saint-Denis se devait d’organiser une fête analogue, et il avait décidé que Saint-Denis fêterait les letchis. La récolte des letchis tombait justement aux alentours du 20 décembre, date de l’abolition de l’esclavage. C’était l’occasion rêvée, en y mettant quelques moyens, d’étouffer le souvenir de l’esclavage et de son abolition sous une avalanche de ballots de letchis.

Face au camp des amnésiques volontaires, les partis de gauche.…Lors de la fête du journal Témoignages, par exemple, chaque année en décembre, l’accent était mis sur l’histoire de l’île, sur l’abolition de l’esclavage, et l’on faisait redécouvrir le maloya.

 

C’est dans ce contexte que le CCEE était donc créé, composé pour l’essentiel d’acteurs issus du domaine culturel et éducatif. Il défendait, dans sa majorité, l’idée selon laquelle il était impossible, à nous Réunionnais, de comprendre notre présent et d’affronter l’avenir si nous ne savions pas d’où nous venions et qui nous étions. Pour le CCEE, les Réunionnais étaient capables de regarder leur passé en face et de l’assumer : il était indigne d’êtres humains, de vivre à l’étroit dans le présent, coincés entre la honte d’un passé refoulé et la crainte de l’avenir.

Le CCEE se met donc au travail. Parmi les questions qu’il veut traiter figure en priorité la connaissance de l’esclavage et de son abolition. Le Conseil est également convaincu de la nécessité d’entreprendre quelque chose de concret, qui marque les esprits. Pourquoi ne pas organiser une exposition sur cette période de notre histoire et publier un livre à l’intention des enseignants pour faire le point sur cette question ? Par bonheur nous pouvons compter sur un historien dont la compétence et le souci d’objectivité sont connus de tous, Mr Jean-Marie Desport. Grâce à beaucoup de diplomatie les crédits pour l’exposition sont votés par le Conseil Régional et notre historien planche sur le sujet.

Sarda-Garriga annonce aux Noirs de La Réunion leur libération. (Cf. Livre de Jean-Marie Desport)

 

D’autres problèmes se posent par la suite : il nous faut obtenir un lieu assez vaste pour y organiser l’exposition. L’idéal serait le Théâtre de Champ fleuri, son grand hall d’entrée et la galerie du premier étage. Or ce théâtre est propriété du Conseil Général dont le Président est justement l’instigateur de la fête des letchis… Le sens des relations publiques de notre Chargée de mission, Jacqueline Farreyrol fait merveille et le Directeur du théâtre nous ouvre ses portes. Ceci a lieu en 1988.

Le sérieux du travail de l’historien et le décor sur lequel on n’a pas lésiné font l’unanimité ou presque. Affirmer en effet que la réalisation de l’exposition soit le vœu le plus cher des deux Présidents des collectivités locales serait sans doute exagéré : le jour de l’inauguration tous deux sont – malheureusement – retenus ailleurs par d’autres obligations et délèguent un élu culturel pour les représenter.

 

Une anecdote révélatrice, l’histoire du fusil de Mussard, le chasseur de noirs marrons :

Une fois franchies les différentes étapes du financement et du lieu où installer l’expo, nous n’étions pas encore arrivés au bout de nos peines : un épisode croustillant montrera les réticences qui pouvaient exister chez les tenants de l’oubli : il concerne le fusil de François Mussard, le célèbre chasseur de noirs marrons. Ce fusil, rongé par les termites, était en 1988 de peu d’efficacité contre d’éventuels ennemis. Il était en outre d’une valeur marchande fort réduite et n’avait qu’une portée… symbolique. Nous voulions cependant l’avoir et l’exposer, car c’était un « pièce à conviction » de l’histoire réunionnaise. À notre demande il fut répondu par la Directrice du Musée Léon Dierx, où le fusil était entreposé dans quelque recoin obscur, que ce serait peut-être envisageable… Mais plus le temps passait et plus les réponses devenaient évasives. En même temps les conditions pour le prêt devenaient plus nombreuses ; il nous fallut répondre aux conditions distillées au fur et à mesure par la Directrice du Musée Léon Dierx : il fallait tout d’abord une assurance que nous obtînmes d’un assureur étonné, mais complaisant. Madame la Directrice exigea une vitrine, que nous trouvâmes – grâce à un commerçant de Saint-Denis. La dite vitrine devait fermer à clé…C’était la moindre des choses : elle ferma à clé.

Cinq minutes avant l’inauguration de l’exposition le fusil n’était pas arrivé sur les lieux de l’exposition. La Directrice du musée Léon Dierx, contactée par nos soins, réclama un gardiennage particulier pour le fusil. Et elle nous asséna le coup de grâce en évoquant le fait qu’en ce jour inaugural, avec tout ce concours de monde, le fusil ne risquait rien, mais lorsqu’elle reprendrait le fusil au bout d’un mois d’exposition et qu’elle repartirait avec l’arme, ne risquerait-elle pas une attaque à main armée ?…Que répondre à cela ? Mme la Directrice agissait-elle en son nom propre ou ne faisait-elle que répondre avec zèle aux vœux formulés ou supposés de ses employeurs?

L’historien me demanda alors ce qu’il convenait de faire… Je lui suggérai de placer à l’intérieur de la vitrine une grande feuille de papier blanc de 50 cm de large sur plus d’1 mètre de long qu’on trouverait chez le pâtissier chinois du coin. Il fallait dessiner là-dessus le plus fidèlement possible, un fusil du type de celui de Mussard. Il devrait ensuite placer une pancarte sur la vitrine avec l’inscription suivante : « Ici devait se trouver le fusil de François Mussard, le célèbre chasseur de noirs marrons. Ce fusil nous a été aimablement refusé par Mme la Directrice du Musée Léon Dierx ». Ce qui fut dit, fut fait. Le public venu en masse s’indigna, ce fut pain bénit pour les journalistes qui s’en emparèrent et l’affaire fit scandale : Comment pouvait-on refuser aux Réunionnais le droit de voir ce fusil, leur fusil ?

Peu de jours après je recevais un appel téléphonique du Conseil Général. Un responsable me demandait si je tenais toujours à exposer le fusil de Mussard. Il faut dire qu’entre temps, le Conseil Général avait changé de bureau et avait élu un nouveau Président, plus sensible à la culture et à l’histoire de La Réunion : Éric Boyer remplaçait Auguste Legros. Je fus tenté de jouer les indifférents, mais je me ravisais bien vite d’autant plus que l’interlocuteur, au bout du fil, s’engageait au nom de sa collectivité à assurer le gardiennage du fusil pour la durée de l’exposition. Je ne me fis donc pas davantage prier. Et c’est ainsi qu’un fusil qui n’avait aucune valeur marchande fut jour et nuit, un mois durant, gardé comme un trésor par des vigiles qui se sont abondamment ennuyés.

Il ne s’agit bien sûr que d’une anecdote, mais elle est révélatrice de l’état d’esprit qui régnait encore à La Réunion, à la fin des années 1980.

 

 

L’exposition eut un très grand succès ; elle circula à partir de 1988 dans de nombreuses villes de La Réunion et le livre à destination des historiens fut arraché par le public. En quelques jours le tirage de 1500 exemplaires fut épuisé : je n’aurais jamais imaginé qu’il y eut tant d’historiens à La Réunion !

 

Depuis lors les mentalités ont commencé à changer à La Réunion. Le CCEE et le Président que je fus ne peuvent s’en attribuer seuls le mérite. Nombreux sont ceux qui oeuvraient dans le même sens et depuis longtemps. Une chose est sûre cependant : l’exposition et le livre sont arrivés au bon moment et ont contribué à l’évolution des mentalités…

 

Il ne faudrait pas croire toutefois que le travail soit pour autant terminé. Il y a encore bien du chemin à faire en cette fin d’année 2017 : de grands penseurs, dDONT LE PRÉSIDENT ont l’actuel Président du Conseil Régional ont inventé le concept de « liberté métisse » et ne lésinent pas sur les moyens pour offrir au bon peuple des festivités de toutes sortes, chants, danses et ris…Ne serait-on pas entrain de nous refaire d’une autre manière le coup de la fête des letchis ?

Et puis« Liberté métisse », qu’est-ce que cela veut dire ?… De notre point de vue la liberté n’est pas blanche, elle n’est pas noire, elle n’est pas métisse.

Que les Réunionnais soient conscients de leur métissage, c’est très bien. Mais parler de liberté « métisse », c’est utiliser une expression floue et qui tend à nous égarer, à nous embrouiller l’esprit. On voudrait enlever aux descendants d’esclaves leur personnalité, leur histoire, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Décidément le révisionnisme n’est pas mort…

 

 

Nous n’aurons de cesse que l’histoire de la Réunion soit connue et respectée : il faut pour cela que l’enseignement de l’histoire de La Réunion soit satisfaisant. D’abord au niveau de la formation initiale et continue des enseignants certes, mais aussi en ce qui concerne ce qui est enseigné aux élèves : il serait temps que les jeunes Réunionnais apprennent à connaître véritablement, dans sa globalité, l’histoire de leur île.

Nous ne voulons plus d’une touche par-ci par-là de couleur locale. Les jeunes Réunionnais ont droit à l’histoire universelle, à l’histoire de France et à l’histoire complète de La Réunion qui n’est réductible à aucune autre.

 

Danse des Noirs sur la place du Gouvernement le 20 décembre
1848 (Lithographie de Roussin.)

  

ROBERT GAUVIN (Président du CCEE de La Réunion (1984-1993).

 

1) Le texte qui précède est la réédition du discours prononcé par Robert Gauvin (premier Président du Conseil de la Culture) en 2014, à l’occasion du 30ème anniversaire de cette institution. Il est encore, hélas, d’actualité.

Publicités

Read Full Post »


Dans l’article intitulé « LES NOMS DE LA LIBERTE » (1) nous avions traité de l’affranchissement des esclaves à La Réunion et des noms qui leur avaient été attribués à cette occasion… Dans sa pièce de théâtre « LES LIMITES DE L’AUBE » l’écrivain réunionnais Axel Gauvin met en scène trois esclaves qui doivent leur liberté à un concours de circonstances : ils ont été surpris avec leur maître par une averse torrentielle ; tous ont été trempés jusqu’aux os et la poudre du fusil du maître  est inutilisable. Ils s’emparent alors du maître, l’attachent et l’enferment. Ils sont libres !… Mais que faire de cette liberté due au hasard ? Les problèmes sont ardus et multiples…

L’une de leurs préoccupations  est de se débarrasser des noms de dérision dont on les a affublés et de se trouver un nom qui corresponde à leurs origines, à leur histoire, à leur culture et ce n’est pas chose aisée… (Dpr 974)

 

« Les limites de l’aube »

Scène 1

PASLAROSE :

D’abord je ne veux plus, vous m’entendez, je ne veux plus qu’on m’appelle PASLAROSE. Je veux un nom, un vrai nom, un nom qui en soit un !

MANÉCESSITÉ :

Celui qu’ils m’ont fichu, à moi aussi, me brûle les oreilles. « MANÉCESSITÉ » ! « MANÉCESSITÉ » ! Comment ai-je pu supporter ce sobriquet ! J’exige qu’on ne m’affuble plus de ce machin-là !

 

PASLAROSE à Manécessité :

Tu sais, le mien ne me posait pas de problème, jusqu’au jour où…

 

Scène 2   

Entrent le Maître et sa dame.

LE MAîTRE :

Il est vrai, chère amie, que l’on pourrait se contenter des premiers noms venus : Hector, Vénus, Hannibal et que sais-je ! Mais pourquoi Dieu nous a-t-il donc donné à nous, les blancs, de l’imagination ? Pour ma part, j’ai toujours tenté – y ai-je quelques fois réussi ? – de ne pas sombrer dans l’ordinaire, le commun, le banal !

LA DAME riant :

Qui ne se délecte, ô très cher, de la pétillance de vos mots d’esprit, de vos pointes…

LE MAÎTRE, carrément cochon :

…de mes saillies.

LA DAME, faisant semblant d’être choquée :

Oh !

Ils arrivent à la hauteur de Paslarose, Manécessité, Ijkaèl.

LE MAÎTRE : Tenez, celui-là ! (Il désigne Paslarose) Quel nom lui auriez-vous donné ?

LA DAME : Je ne sais, très cher, je ne sais.

LE MAÎTRE : Approchez-vous de lui ! Approchez ! Approchez encore ! (……) Ne remarquez-vous rien ? La fragrance qui se dégage de son être ne vous flatte-t-elle pas la narine ?

La dame qui n’avait rien remarqué, maintenant se bouche le nez…

LE MAÎTRE : Quel nom lui siérait-il donc ?…… Osez!… Osez !

LA DAME : Parfum…parfum de câfrerie ?

LE MAÎTRE : Pas mal !

LA DAME : Brise d’aisselle ?

LE MAÎTRE : De mieux en mieux.

LA DAME : Exhalaisons sudoripares…Coco de Chanel !

LE MAÎTRE  riant : Chère, très chère ! Hé bien, moi, comme il ne la sent pas, je l’ai tout simplement appelé « PASLAROSE ».

LA DAME : Mon ami, mon ami !

LE MAÎTRE :

L’autre, là, porte le doux nom de « MANÉCESSITÉ ».Oui, « MANÉCESSITÉ ». Vous souvenez-vous du caractère d’enfant gâtée de feue Aglaé, mon épouse ? Et vous rappelez-vous comment en trente-deux la roulaison (2) de cannes avait été bonne ? Aussi, défunte Glagla – c’est ainsi que je l’appelais dans mon for intérieur –  battit-elle des pieds pour que je lui offrisse un piano-forte. Pour ma tranquillité je lui donnai son forte…Elle ne pouvait plus vivre sans un service complet de bleu de Chine ?… Elle eut sa porcelaine. Un beau matin (il minaude) : « J’ai vu ce tantôt chez les Ricquebourg, un pur-sang anglais svelte et de toute beauté. Ils le laisseraient à mille piastres. Si vous vouliez, si vous vouliez… Je l’appellerais « Mon Caprice »…

Savez-vous ce que je lui répondis ? Il me faut un noir de plantation, doux et de bon courage. Le voisin en propose un pour à peine la moitié de ce prix. Je m’en vais le quérir de ce pas et le nommerai « MANÉCESSITÉ ». Ce que je fis sur le champ. (……)

LA DAME  pouffant : N’avez-vous pas été trop dur avec elle ?

LE MAÎTRE : Peut-être. Peut-être. Mais ne vous avais-je pas déjà vue ? (……)

 

LA DAME  apercevant le troisième esclave occupé à « dessiner » sur le sol.

Qu’est ce qu’il grave ainsi dans la terre celui-là ?

LE MAÎTRE : Il prétend qu’il écrit…dans je ne sais quelle écriture ! Et moi, innocemment, je l’ai nommé Ijkaèl » !

LA DAME : J’ai le pressentiment que je ne m’ennuierai pas à vos côtés.…

Ils sortent tous les deux.

 

 

« Le droit à la parole, le droit à son identité. »

 

Scène 3 (……)

 

PASLAROSE :

Il brandit son poing en direction des coulisses : Espèce de salaud !

IJKAEL :

En attendant, quel nom vous choisissez-vous ? Pour moi le problème ne se pose pas. En cachette ma mère m’a donné le nom de KODJO, m’a toujours appelé KODJO. KODJO je suis. KODJO, je reste.

PASLAROSE :

Ah ! Quel peut bien être mon nom ? Mon vrai nom ! Le nom qui m’a été donné dans le droit de la coutume ? Ou alors quel nom puis-je, respect de mon peuple, me redonner ?

IJKAÈL : Comment veux-tu qu’on te réponde, si on ne sait rien de toi ?

PASLAROSE :

Moi-même j’en sais si peu. Ma mère est morte dans la cale du négrier. J’étais alors encore à son sein…Mis à part que je suis de sang betsimisaraka (…… ……)

IJKAÈL-KODJO :

Ecoute… J’ai trouvé ce qu’il te faut…Bétsibouk ! Hein ? Bétsibouk ?

PASLAROSE : Bétsibouk ?

IJKAÈL-KODJO : Ça m’est revenu à la seconde.

PASLAROSE : méfiant : Bétsibouk ? Qu’est-ce que ça peut foutre vouloir dire, ton Bétsibouk ?

IJKAÈL-KODJO :

C’est un fleuve de Madagascar. Un grand. Le plus grand ! Il sourd entre les pieds du ravenale (3), aux flancs des mille collines. Lentement, patiemment il se réunit, s’assemble, prend ses forces, son élan, dévale, déboule dans la pente. Il galope à perdre le souffle. Le voilà maintenant dans la plaine. Alors, il te prend son temps, s’étale en mer d’huile, baigne le crabe violoniste et les échasses des palétuviers. Il ne faut pas s’y fier : il est bourré de caïmans. Des foules de caïmans. Des fourmilières de caïmans. Ceux qui veulent le traverser… disons qu’ils offrent leurs corps en sacrifice ! Directement à Paslarose : Alors ? Bétsibouk ?

PASLAROSE :

Bétsibouk ? Bétsibouk… (après réflexion) : Ça me va ! Ça me va bien même !

IJKAÈL-KODJO : Bon ! (à Manécessité) Et toi, qu’est-ce que tu souhaites ?

MANÉCESSITÉ

(………) Quand j’étais petit, il y avait un vieux Comorien. Il m’aimait bien. Il m’appelait AKA. Je n’ai jamais su ce que cela pouvait bien vouloir dire, mais cela me rendait heureux… Je vous présente donc AKA. (Il se frappe la poitrine). AKA, sans Joseph, Pierre ou Paul ! AKA, un point c’est tout. Vous verrez si cela ne suffit pas !

IJKAÈL-KODJO : Bétsibouk, Aka… Embrassez-moi, embrassons-nous !

Ils s’étreignent assez brièvement, puis se séparent.

PASLAROSE-BÉTSIBOUK (qui essuie une larme) : Moi qui croyais n’avoir plus d’eau dans les yeux ! (………)

Quels noms pour les affranchis ?

AXEL GAUVIN

 

NOTES

  • « LES NOMS DE LA LIBERTÉ » du 15/03/2014.
  • « La roulaison » de cannes : la récolte des cannes.
  • Le Ravenale : l’arbre du voyageur.

Read Full Post »


 

(Mise à jour : octobre 2017).

 

Grigori Alexandrovitch Potemkine qui fut Prince, Maréchal et Ministre, fut également l’amant de Catherine II, impératrice de toutes les Russies. Grand bâtisseur, il est à l’origine de nombreuses villes dont Sébastopol.

Un jour, désireux de faire visiter à sa majesté les provinces nouvellement conquises, il aurait fait construire le long de la route que les voitures du cortège impérial devaient emprunter, des villages factices pour ne pas chagriner les beaux yeux de sa bien-aimée par le spectacle si peu esthétique de la misère.

Histoire ou légende ?

Qu’importe ! Mais il semblerait que sous nos cieux également existent des héritiers spirituels de Potemkine, des décideurs pour qui, en matière d’architecture, l’important est le décor, le faux-semblant, le trompe-l’œil…

Parcourez les rues de Saint-Denis et ouvrez l’œil : que fait-on, en particulier dans la zone patrimoniale de notre chef-lieu, censée être protégée et où se trouvent nombre de constructions de grand intérêt architectural ?

  • On fait disparaître les cases (1) créoles que l’on aurait dû reconstruire à l’identique,
  • Sur l’espace ainsi libéré l’on monte, à la place d’une case de 150 mètres carrés, une petite « maison de poupée » ornée de lambrequins pour lui donner l’apparence créole.
  • En construisant cette petite case plus près de la rue on supprime l’essentiel du jardin…
  • On permet ainsi aux promoteurs, qui sont les principaux bénéficiaires de l’opération, de construire derrière la « maison de poupée » un immeuble de plusieurs étages avec x appartements. Et le tour est joué :

C’est ainsi qu’on enterre le patrimoine architectural et l’histoire de notre île pour le plus grand profit des spéculateurs !

Robert Gauvin

 

1) La « case » créole peut aller de l’humble logis à la maison de maître avec étage et varangue… En fait le mot case créole est l’équivalent du mot français « maison » et pour un Créole, dire : « Mi sava la kaz » signifie simplement : « Je vais chez moi » « Je rentre à la maison ».

Quelques exemples de constructions pseudo-créoles :

Cette construction, rue Général de Gaulle à Saint-Denis est l’un des premiers essais d’ensembles pseudo-créoles que le temps et les intempéries ont bien « dégrénés ».

Rue Jean Chatel près des bureaux d’Orange : la petite maison aux losanges, lambrequins et impostes a essentiellement une fonction décorative pour l’immeuble du second plan : elle doit « faire créole ».

La clôture « aveugle », les arbres et la petite maison pseudo-créole masquent les constructions de plusieurs étages au second plan. Ensemble situé rue Juliette Dodu face à la Cour d’Appel.

 

Read Full Post »


 

Réédition de notre article d’Août 2011: L’actualité rejoint l’histoire avec la publication récente du JIR concernant la maison Drouhet. (28/09/2017)

la villa Saint-Joseph

Nous autres, Dionysiens, avons à Saint-Denis deux adjoints qui s’occupent jour et nuit d’urbanisme et de culture, un maire qui veut faire de sa cité « une ville d’art et d’histoire » ; nous disposons en outre d’un Plan Local d’Urbanisme répertoriant en jaune les bâtiments d’intérêt architectural voire de grand intérêt architectural» à préserver  à tout prix et surtout d’un Architecte des Bâtiments de France qui veille au grain…  Nous en avons de la chance : le patrimoine architectural de notre ville est en de bonnes mains ; nous pouvons dormir sur nos deux oreilles !

Certes, certes, certes… sauf que tout près du commissariat Malartic, à l’angle de la rue Colbert, se trouve la « villa Saint-Joseph », répertoriée sur la carte du PLU, que l’on s’apprête à démolir en missouque (2) : en lieu et place de la villa et du jardin doit s’élever un immeuble de bureaux «  le Levant du Jardin » de 14 mètres de haut et d’une superficie hors d’œuvre nette de 2586 mètres carrés. Tout cela bien sûr en toute légalité, avec toutes les autorisations requises, alors que l’ensemble se situe dans le périmètre du Jardin de l’Etat et du Muséum d’histoire naturelle, tous deux classés en totalité parmi les monuments historiques. Comment cela est-il possible ? Ne répondez pas tous à la fois…

Ce n’est pas tout : à l’angle des rues Sainte-Anne et Juliette Dodu se trouve un bâtiment construit probablement dans les années 1830-1840. C’est une maison qui possède tous les canons du style néo-classique et comporte de nombreux détails intéressants (frontons, moulures, travail original des tuiles, grand bas-relief dont il subsiste une petite partie). Aujourd’hui  l’on se met en toute hâte à la démolir avant même que le permis de construire n’ait été affiché et dans quelles conditions de sécurité ( ! ). L’on n’a gardé que la façade qui donne sur la rue et l’on a complètement éventré la façade arrière qui était encore intacte. On est curieux de voir ce que deviendra le projet : il y aura-t-il une surélévation ? Que restera-t-il de cette maison néo-classique qui, elle aussi, devait être protégée si l’on en croit le PLU, à moins que celui-ci ne soit considéré par certains que comme « chiffon de papier » ?

La maison Drouhet naguère… (3)
Last but not least, la maison Drouhet, située dans le fond de la Rivière Saint-Denis après le B.O.T.C. La maison, en jaune sur le PLU, se trouve en contrebas de l’ancien hôpital Félix Guyon, inscrit en totalité à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. Il y avait à l’origine une boulangerie sur ce site, créée dans la première moitié du 19ème siècle. La boulangerie a été transformée en maison d’habitation (partie en pierre et partie en bois) avec un beau jardin. Sur ce terrain on a construit un immeuble en zig et un autre en zag ; pour retrouver l’emplacement de la maison il faut franchir un portail sécurisé, passer sous l’immeuble et l’on se rend compte que la maison Drouhet a été rasée sans autre forme de procès et qu’à sa place on a élevé en fer et en parpaings une pseudo maison créole, imitation de l’ancienne mais qui n’en a ni l’authenticité ni le charme.

… et ce que l’on en a fait…

Il serait intéressant de savoir à qui appartient cette bâtisse, car aucune indication n’est donnée ; il n’est point trace de permis de construire qui normalement devrait rester affiché tout le temps de la construction… Une fois de plus ces opérations semblent se dérouler dans la plus grande discrétion possible.
Autrefois les Réunionnais craignaient pour leurs maisons les carias et les cyclones. Il semblerait que la ville historique risque plus sûrement de disparaître grâce aux nombreux permis de construire qui font peu de cas, avec la bénédiction de l’actuel A.B.F, des préconisations du Plan Local d’Urbanisme (P.L.U). On parle de protection du patrimoine, on nous fait miroiter la perspective d’un « Saint-Denis, ville d’art et d’histoire » et pendant ce temps-là, comme dit le créole : «  Kabri i manj salade ! »

DPR974

(1)         Expression créole qui signifie que tout cela est bien joli, mais que la réalité est tout autre, qu’on veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes, qu’on nous berce d’illusions.

(2)         « En missouque » : en cachette, en douce. Les constructeurs font preuve d’une discrétion exemplaire et au lieu d’afficher le permis sur la façade qui donne sur la rue Malartic qui est très passante, on l’a placé rue Colbert à l’abri de trop de regards curieux.

 

Read Full Post »


Que demande – t’on à des amis du dehors qui revoient La Réunion et Saint-Denis après dix ans d’absence ? Après les salamalecs d’usage, les informations sur la santé et sur ce que deviennent les enfants, la question ne rate pas : « Comment trouvez-vous notre chef-lieu ? Il a beaucoup changé, n’est-ce pas ? Il s’est bien modernisé, pas vrai ? » Et la réponse arrive, sans nuance :

«  Assurément Saint-Denis a beaucoup changé, parfois en mieux, d’autres fois en moins bien, mais ce qui nous a frappés le plus à Saint-Denis, c’est la saleté ! Pas partout, mais il y a près de certains lieux où l’on consomme, des papiers gras ou des sacs plastique qui traînent. L’on voit aussi trop souvent des villas ou des cases créoles qui auraient besoin d’un bon ravalement de façades.… Dans plus d’un quartier en dehors de l’Hyper – centre subsistent des murs noirâtres, tagués de dessins pas tous artistiques, des maisons délabrées qui s’effondrent sur elles-mêmes.

la maison délabrée du 112 rue Jules AUBER

Comment se fait-il qu’il y en ait tant de ces maisons ? Les propriétaires sont-ils des personnes désargentées ? Ou plutôt des spéculateurs qui attendent que la maison soit détruite par les intempéries, les carias ou la maladresse espérée des clochards, afin de pouvoir bénéficier de permis de construire de complaisance qui ne tiennent guère compte des préconisations du PLU ( Plan local d’urbanisme ?) »

Je fus obligé de reconnaître qu’ils n’avaient pas tort ; je m’empressai toutefois de changer de sujet de conversation et les invitai à lever leur verre pour fêter nos retrouvailles … Et pourtant il y aurait eu des choses à dire !…

Il aurait fallu admettre :

  • que pour une case créole restaurée il y en avait bien dix qui disparaissaient au profit des spéculateurs qui s’empressaient de construire des immeubles afin de toucher le Jackpot, en particulier dans le fameux quartier en or du centre – ville de Saint-Denis.
  • Que le plan local d’urbanisme, protégeant les constructions anciennes d’intérêt architectural, n’était pas toujours respecté et qu’il y avait beaucoup d’affinités – voire même de collusion, entre les bétonneurs à tout va et certains services d’urbanisme municipaux.
  • Que les restaurations, par exemple celle de l’Église de la Délivrance et celle de la Cathédrale à Saint-Denis étaient l’arbre qui cachait la forêt : il n’y a pas un seul ensemble qui soit sauvegardé comme dans d’autres ville de France, d’Allemagne ou des USA, pour ne citer que ces pays.
  • Que même la « rue de prestige », la rue de Paris, qui aurait pu être un ensemble cohérent préservé, ne l’est pas et que beaucoup de libertés sont prises avec le respect du patrimoine : il suffit en effet de regarder derrière la nef de la Cathédrale comment on a, avec la bénédiction de certain « Architecte des Bâtiments de France », transformé un bâtiment ancien, en boulangerie, logement avec piscine et conteneur bleu en suspension !!!
  • Que, même si l’on doit densifier pour répondre aux besoins de la démographie, on ne peut le faire partout : Il y a certes des espaces où l’on doit densifier, ou l’on peut construire en hauteur et d’autres où le patrimoine bâti doit être respecté avec ses jardins, sa verdure, ses fleurs…Le respect de notre architecture, de nos cases créoles traditionnelles, fera que notre ville attirera davantage de touristes. Le tourisme n’est – il pas, en effet, un axe important que La Région affirme, haut et fort, vouloir développer ? »

Il aurait fallu aussi parler d’un autre phénomène qui sévit à l’heure actuelle à Saint-Denis, à savoir la débauche de peinture à laquelle on assiste dans certains quartiers, comme celui de l’ancienne gare de chemin de fer, dans le bas de la rue de l’Est, de la rue Victor MacAuliffe et de la rue Jules Auber. Ici on ne craint pas le contraste, on n’a pas peur de choquer, on plonge bien hardiment ses pinceaux ou ses rouleaux dans des bacs de peinture aux couleurs disparates, on en met plein la vue ! Les visiteurs et les habitants de ces quartiers assistent impuissants, à une débauche de couleurs, à une véritable orgie de rouge sanguine, de jaune pétard, de bleu inquiétant, quand cela ne devient pas une cacophonie d’orange, de vert, de rose bonbon mis côte à côte. Ces artistes- peintres seraient-ils tombés sur des fonds de bacs de peinture inemployée à utiliser sans tarder pour ne pas risquer de les voir se dessécher ?

 

une orgie de couleurs

On avait jusqu’ alors l’habitude à Saint-Denis de voir les gens construire n’importe quoi, n’importe comment, avec ou sans permis de construire, en se souciant comme d’une guigne des formes et des styles de l’environnement bâti, mais à présent cela échappe à toute interprétation rationnelle, cela dépasse l’entendement, défie l’imagination et l’on se demande ce que cela peut bien signifier : on a le sentiment que les gens agissent en fonction du principe créole bien connu, synthétisé dans la formule : « Moin lé pa la èk sa ! » (1) Autrement dit, est affirmé au vu et au su de tous, qu’on n’a de compte à rendre à personne, que chacun d’entre nous est libre de faire ce que bon lui semble. Bref c’est une affirmation haute et solennelle de sa liberté !

une cacophonie de couleurs !

On nous avait naguère éduqués autrement : nous devions obéir aux principes d’honnêteté, de solidarité, de respect d’autrui : ces principes appartiennent apparemment à un passé révolu. Je ne sais si c’est un progrès ou un retour à des ères plus anciennes ou plus exactement, si en ce 21ème siècle commençant, nous ne serions pas revenus à la Cour du Roi Pétaud.…Il est vrai qu’en matière de couleur, l’exemple vient d’en haut : un homme de l’art, architecte des Bâtiments de France, n’a-t-il pas, quand il a été nécessaire de ravaler la façade de l’Hôtel de ville de Saint-Denis, décidé de le faire peinturlurer en ocre, couleur qu’il affectionnait particulièrement, au lieu de lui rendre sa couleur blanche, « marmoréenne » que lui avaient donnée ses bâtisseurs… Car tel était son bon plaisir ! …(CF. article du blog intitulé : Car tel est notre bon plaisir… )

DPR 974.

Notes

1) Cette expression créole signifie : «  Je m’en moque éperdument »

2) Un mot sur les trottoirs de Saint-Denis : Saint-Denis est sale et arpenter ses trottoirs est devenu, en dehors de l’hyper – centre (comme c’est joliment dit !) une entreprise périlleuse. Ils fourmillent de pièges, de cabosses et de bas-fonds où l’on court le risque de se casser la figure, voire le col du fémur… Certains d’entre eux sont si étroits que ne peuvent s’y croiser que des mannequins de haute couture souffrant d’anorexie à un degré avancé (ce qui est un peu rare chez nous en cette ère de malbouffe !)

3) La coquette malpropre, selon l’expression que j’ai entendue dans ma jeunesse, était une jeune fille qui se souciait peu de la propreté, mais utilisait massivement pour donner le change, des baumes, des crèmes, des fards, des onguents.

Read Full Post »


Moukatage (pièce satirique) en un acte.

 

Ce texte a été publié dans la revue « Bardzour » (la barre du jour = l’aube en créole) en réponse aux anti-créoles qui se sont déchaînés lors de la parution du livre d’Axel GAUVIN « Du créole opprimé au créole libéré » (1977). Les trois personnages cités ont réellement existé et se sont manifestés à plusieurs reprises dans le courrier des lecteurs du journal « le Quotidien de la Réunion » d’août 1977. Nos lecteurs, tous nourris d’humanités classiques, noteront ici où là un pied manquant ou deux de trop à nos alexandrins. Mais comment versifier juste à partir des théories vaseuses de M. de Bourgin développées dans ses lettres au « Quotidien » ?

 

La scène se passe dans un salon cossu de « bonne bourgeoisie bourbonnaise ». Suzanne et frère Emmanuel, deux amis qui communient dans l’amour de la langue française, attendent un invité de marque. On entend des pas dans la rue, puis des cris :

 

M. de Bourgin (depuis la rue) :

Na point personne ? Hem, hem, na point personne ? N’y a-t-il ici âme qui vive ?…Tiens, du bruit, je crois que l’on arrive.

 

Suzanne (à Frère Emmanuel) :

De la langue française le messager divin approche. Ouvre donc l’huis à M. de Bourgin…

M. De Bourgin, gentilhomme, balaie la pièce d’un revers de son large chapeau à plumes.

 

 

le couvre-chef historique de M. de Bourgin.

 M. de Bourgin : Amis doux à mon cœur,

 

Emmanuel : Cher Monsieur,

 

Suzanne : Votre grandeur,

 

En ces temps si troublés où notre esprit s’irrite,

C’est un baume certain, d’avoir votre visite.

Il ne se passe point de jour dans ce pays,

Où nous n’ayons tous deux les oreilles meurtries

D’un infâme patois, d’un dialecte hideux,

Du créole enfin, de ce parler de gueux.

On l’entend à la cour, on l’entend à la ville ;

Au Prisu, chez Bobate, la populace vile

Nous fait subir ainsi un martyre quotidien,

Et voilà que tantôt un journal du matin

Dont je tairai le nom, d’un certain sire Gauvin

A publié les dires, favorables au créole…

 

M. de Bourgin : Pour sûr voilà un crime qui mérite la geôle !

 

La bonne (en aparté) : Kosa larive azot ? Davoir la boir pétrol (1) !

 

Emmanuel :

Amis, vous parlez d’or. Comme vous, j’en ai ras l’bol

De voir ce dialecte insolent s’étaler.

Il nous faut le combattre, dans la rue, à la Télé.

Brandissons l’étendard, prenons nos baïonnettes !

Il nous faut fusiller, étriper, extirper,

Que tout Bourbonnais meure ou bien parle français.

 

Suzanne (folle de joie) :

Mes chers, qu’un sang g’impur abreuve nos sillons !

 

La bonne :

Somanké moush sharbon la-pik se bann’ kouyon (2) !

 

M. de Bourgin :

Dans ce rude combat, pour nous point d’alliés, nous sommes seuls ou presque, la langue non-pareille, le français, chaque jour, par nombre de Zorèy (français de l’Hexagone) est massacrée…

 

Suzanne : Pour sûr. Dans ce choc incertain nous ne pouvons compter que sur nos forces mêmes, sur Vaugelas, Corneille et Valéry D’Estaing (3).

 

La bonne : … hem, hem !

 

M. de Bourgin :

La lutte a commencé, tandis que chez vous je fonce

Me vient à l’esprit l’idée d’une réponse.

Je serais fort heureux que vous l’approuvassiez.

 

Suzanne :

Vous entendre parler, quels délices, quel bonheur !

 

M. de Bourgin :

Dans ma missive au sieur Gauvin, à ce drôle ki se mêle de vouloir ékrire le kréole… mettant partout des K (4), kel son horrible à voir, je dis à ce kokin faisant mon désespoir, d’aller dans un kolkotz avèk ses kamarades, kultiver loin de nous karottes et salades.

 

Suzanne : Admirablement dit, voilà qui est divin !

 

La bonne (en aparté) : mi konpran toute astèr ; bann-la la-boir do-vin (5) !

 

Suzanne (à la bonne) :

 

Allez au Barachois, pour nous quérir céans,

Quelques bons samoussas, quelques bonbons piments.

 

Les samoussas ou l’épreuve de vérité.

 

Suzanne se retournant vers M. de Bourgin :

Il n’est pas bien honnête et pour beaucoup de causes,

Que les gens de la lie soient là pendant qu’on cause.

Poursuivez !

 

M. de Bourgin :

La langue, mes amis, est mode d’expression

D’une communauté politique. L’Île Bourbon,

Terre française, doit parler le français seulement.

Partout où l’on parle français conséquemment,

Doit flotter dans le vent le beau drapeau de France !

 

Emmanuel :

Ma tête tourbillonne, je frôle la démence ;

Ainsi donc en partie la Suisse, la Belgique

Comme le Canada font partie de la France ?

 

Suzanne : Cher frère !

 

la Suisse écartelée !

 

 

Emmanuel :

Et la Suisse, à mes yeux, un pays hier encore

Ne serait aujourd’hui, qu’à deux doigts de la mort.

On y parle français, allemand, italien…

Ce pays n’existe plus, si je le comprends bien.

 

Suzanne :

Vous n’y comprenez rien ; ayez foi en la science !

En M. de Bourgin j’ai toute confiance.

 

S’adressant à M. de Bourgin

Achevez, je vous prie, ce raisonnement heureux !

Tout me parait dès lors simple, juste, lumineux.

 

M. de Bourgin :

Si les créolisants bons à mettre à Saint-Paul (6)

Veulent à toutes forces, écrire le créole,

Qu’ils respectent au moins son véritable orthographe,

L’orthographe français (7), la-dessous je paraphe.

 

Emmanuel : (Par devers soi)

À moi Grevisse, à moi Larousse ! Cela me vexe,

D’orthographe je ne puis vérifier le sexe.

Jusqu’alors ce beau mot me semblait féminin,

On m’apprend le contraire. Merci Monsieur Bourgin !

 

La bonne arrive avec les rafraîchissements, des samoussas (8), des bonbons piment. M. de Bourgin s’en sert et mange goulûment, s’étouffe.

M. de Bourgin : Brrh, RRRââh !

Foutor misère d’un sort ! Ce piment m’a poiké (9) !

Ce bonbon m’est passé dans le petit gosier !

Si je trape ce zarab, sitôt je le languette…

 

Suzanne (effarée) :

Qu’entends-je, qu’ouïs-je et de la bouche de qui ?

Moi qui le supposais à notre cause acquis !

Qu’il m’est dur de l’entendre parler si vulgairement…

Hors d’ici imposteur, maraud, faquin, manant,

Monstre issu de l’enfer, créolophone atroce !!!

Hors d’ici à l’instant, ou sinon je vous rosse !!!…

 

Grands Dieux… ! Je défaille…

 

Suzanne tombe en pâmoison dans les bras de frère Emmanuel. Celui-ci l’allonge sur le sofa qui, par bonheur, se trouvait à proximité.

 

Le sofa salvateur !

 

 

Exit l’imposteur, cependant que de la cuisine parvient un inextinguible rire typiquement créole.

 

Versificateur occasionnel : Robert Gauvin.

Pour copie conforme : Batis Poklin.

Auteur des illustrations : Huguette Payet.

 

 

(1) Qu’est-ce qui leur arrive, ils ont dû boire de l’alcool ?

(2) Sans doute la mouche charbon a-t-elle piqué ces imbéciles !

(3) Nos anciens se souviennent assurément du Président de la République Valéry Giscard d’Estaing, de son français si élégant et de son accent de « patate chaude ».

(4) M. de Bourgin prétend que le « k » est un son horrible à voir ???!!! et qu’il ne convient qu’à des langues d’Europe centrale, allemand ou russe.

(5) Tout s’éclaire pour moi ; ils ont exagéré sur le vin !.

(6) Dans la ville de Saint-Paul se trouve le premier hôpital psychiatrique de l’Île de La Réunion.

(7) M. de Bourgin emploie « l’orthographe » au masculin… Pauvre langue française, par qui donc es-tu défendue ! (Cf. Quotidien août 77).

(8) Samoussas : petites pâtisseries salées, fortement épicées, d’origine indienne.

(9) Poiké : brûlé / Si je trape ce zarab, sitôt je le languette : si je mets la main sur ce commerçant indien, il va passer un mauvais quart d’heure… Sous l’influence du piment, M. de Bourgin révèle sa nature profonde de kréol ; le voilà démasqué !

Read Full Post »


Prenez le temps d’observer la manière dont les gens déambulent dans les rues de Saint-Denis !… Ils avancent de quelques pas, s’arrêtent un moment, contemplent les vitrines, échangent des plaisanteries, se mettent à rire. Ce sont des gens comme vous et moi. Mais supposons un instant que quelqu’un d’entre nous, s’asseye dans une auto, mette le contact, s’empare du volant et, immédiatement, il change du tout au tout. Il devient un être complètement différent ; il appartient désormais à la catégorie des « automobilistes ».

Pour certains d’entre eux, particulièrement les hommes, plus l’auto est imposante et mieux c’est. Plus le moteur est puissant et plus le conducteur se sent fort. Plus la marque du véhicule est réputée, plus l’homme qui la conduit prend de la valeur. Vous qui avancez cahin-caha, qui allez à pieds ou vous échinez sur un vélo, vous n’avez qu’à céder la place. Prenez garde! C’est un Monsieur qui passe… Sous le capot 300 chevaux de course piaffent d’impatience. Ils ne tiennent littéralement plus en place, s’apprêtent à foncer. L’homme appuie sur l’accélérateur, libère brusquement ses chevaux-vapeur. C’est à peine si les roues du véhicule touchent encore le sol. Le conducteur, lui aussi, plane.

Mais que se passe-t-il donc ? Là, devant lui un demeuré traîne sa carcasse… Il n’atteint même pas les 120 kilomètres à l’heure. Le conducteur colle alors à l’arrière–train de celui qui le précède. L’autre, sous pression, terrorisé, s’empresse de se ranger : « Il était temps que tu comprennes ! Et voici une petite queue de poisson pour t’apprendre à vivre ! » Et là-dessus il prend le large !

Mais que se passe-t-il encore ? Un embouteillage à présent ! Il ne manquait plus que cela. On ne me la fait pas à moi ! Il s’engage alors par le bas-côté sur un lit de gravillons. Arrivé au bout, il reste coincé. Il va se mettre alors à presser, à pousser, à forcer le passage. Il volera le tour s’il le faut, mais quoiqu’il puisse en coûter, il passera devant. Ah, vraiment grâces soient rendues à l’auto qui a révélé quel HOMME il était !

Son auto, il l’adore ; il la fait reluire. Il la bichonne, il la soigne bien mieux qu’un enfant : c’est pour lui son deuxième Bon Dieu. Mais pour ce nouveau Dieu il faut toujours de nouveaux sacrifices ; il faut de l’argent, en veux-tu, en voilà ; il faut aussi du sang : il ne se passe pas de jour sans qu’il y ait des victimes d’accidents… Ne serait il pas temps de revoir notre comportement ? Ne devrions-nous pas nous servir de nos deux jambes ou de prendre les transports en commun ? Et s’il nous faut, malgré tout, utiliser l’auto, au lieu d’agir comme ces « automobilistes », ne vaudrait-il pas mieux conduire nos voitures comme des êtres humains, dignes de ce nom ?

Adapté du créole réunionnais par DPR974.

Illustration Huguette PAYET

Illustration Huguette PAYET

IN NOUVO BONDIË

Pran la pène agard in kou demoun apo marsh dan la vil Sin-Dni !… I avanss in bout, i arèt in kou, i louk in tour dann vitrine, i kass la blag, i rir. Sa demoun konm nou-mèm. Mé di sëlman in moun konm nou-mèm i rant dann loto, i mèt kontak, i souk son volan dë min, toutsuit pou toutsuit lü shanj, lü vien in ot kalité demoun, sak i apèl « automobiliste ».

 

Pou désertin, bann bononm sürtou, plüss loto lé bel, plüss le méyër. Plüss motèr-là lé for, plüss le boug i san son kor. Plüss la mark loto lé rekonü é plüss sé lü k’ na la valër. Sak i avanss piang-an-piang, i tap a pat osinon i ral le kor desü békane, sort azot devan ! Tansion pangar, in Mëssië i pass… Sou son kapo 300 sheval-lékourss l’apo perd passians, i tienbo pü an plass, i rod pou rashé. Lü pèz sü laksélératër, lü larg la bann sheval-vapër. Toujüss si la rou i toush ankor atér. Alü osi anlér !

Mé kosasa ? Là, devan lü, in san-konprann l’apo trènn son kor : i ariv mêm pa 120 a l’ër ! Lü sé d’kol dann déryér le boug. L’ot, mank in pë, i gingn sézisman ; i fé le vif pou bord son karkass : « Toué la konpri, don ? Atann atoué, jüss in mti kë poisson pou aprann atoué la vi ! » Aprésa, filé ki di !

Mé kosa l’ariv ankor-là ? In lanboutéyaz astër ! Sa lé bon pou lézot, pa pou lü ; lü anbèk dann graviyon par la droite. Ariv o bout, na poin la plass pou passé ; va poussé, va forssé, va vol le tour, sof koman-koman, va niabou koup devan !

Ah poudbon, granmersi loto, lü st’in Onm !

Son loto-là, lü ador sa ; lü fé briy sa, lü aranj sa vèy pa koman, lü soign sa mië k’in zanfan : sa son déziènm Bondië. Soman pou Bondië nouvo-là, sakrifiss i anfini pü ; i fo larjan an pounndiak ; i fo le san osi : touléjour demoun i mor dann laksidan… Sré pa tan dapré zot, anserv in pë nout dë janm, osinon prann transpor an komun ? É si i fo nü pran loto, olèrk viv konm se bann « z’automobilis-là », sré pa méyër amène loto konm demoun ?

 

Extrait de « La Rényon dann kër » de Robert Gauvin.

Read Full Post »

Older Posts »

Publicités