Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘histoire’ Category


Il fut un temps où les montées de bichiques étaient si abondantes qu’on pouvait se régaler de bichiques fraîches et de bichiques sèches. Aujourd’hui, quand les Réunionnais n’en peuvent plus d’attendre un cari pays de bichiques frétillantes, ils se tournent vers les surgelés venus d’Asie et du Pacifique, et voilà bien longtemps qu’on ne voit plus sécher les bichiques le long du bord de mer avoisinant les embouchures de rivières ou sur quelques toits de maison ou de boutique… Voici une page témoignant de cette pratique. Elle complète l’article « Bichique la monté » (1) et est tirée du même livre Ti Kréver, l’enfant bâtard de Dhavid Huet (2) qui, dans ce roman autobiographique, évoque sa vie difficile d’enfant vivant à Saint-Benoît dans les années 1930.

Ne pouvant rivaliser avec « les professionnels » lors d’une montée faramineuse de bichiques à la Rivière des Marsouins, Ti Kréver doit se contenter de placer sa vouve à l’arrière plan de tous et ne récolte qu’une maigre pêche de bichiques de qualité jugée moindre.

Canaux de bord de mer et d’arrière plan à la Rivière des Marsouins. Photo M. David

Extraits du chapitre 35 de Ti Kréver

« Bichiques vertes et bichiques sèches »

 

« Pourtant, il n’était pas peu fier de sa pêche Ti kréver. Il voulut essayer d’en vendre une partie alentour. Mais il y avait un hic ! Tout le monde, ou presque, avait fait comme lui. Des bichiques chacun en avait pris, peu ou prou. Ce qui allait réduire considérablement ses chances.

De plus, en cette première journée de montée des bichiques, les quelques rares personnes qui s’étaient montrées intéressées par ses offres de vente, s’étaient vite récusées devant la couleur noire de ses prises.

Elles ne voulaient que des bichiques « blanches », des bichiques « la rose » (3). Celles de Ti kréver étaient trop vilaines ! Elles ne devaient pas avoir le même goût ! Elles ne flattaient pas la vue !

Aberration visuelle ? Excès d’imagination ? Différence réelle gustative entre les bichiques grises ou noires et les bichiques roses ?

Les avis sont partagés là-dessus. Mais il est certain que les bichiques roses, transparentes comme des petits clous de verre articulés, sont de loin, les préférées des gourmets.

Ce fut donc un échec. Ti kréver, désenchanté, ramena chez lui sa tente de bichiques, presque intacte.

Il n’en avait vendu qu’une livre, à une vieille dame, à peu près aveugle, à qui il avait effrontément affirmé qu’elles étaient blanches.

Comme il n’était pas question pour lui de perdre toute cette pêche, il avait trempé abondamment sa tente à la fontaine, afin que les bichiques restent vivantes juqu’au lendemain, et qu’il puisse alors les mettre à sécher : « bordage la mer ».

Berthe macatia (4) cependant n’en démordait pas. Elle le lui dit : jamais il ne serait un pêcheur de bichiques ! Cela n’était pas un métier pour lui !

[…]

Mais Ti kréver était un obstiné. Peut-être ne serait-il jamais pêcheur de bichiques. Soit ! Mais il ne pouvait quand même pas perdre les quelques kilos qu’il avait pris la veille !

Il fallait qu’il aille les faire sécher sur les galets « bordage la mer », comme le faisait tout le monde.

Aussi, dès que le soleil fut assez haut, […] il reprit le chemin de la mer, sa tente sur l’épaule gauche, une « saisie » roulée sous l’aisselle et aussi, comme la veille, sa « gaulette la mer ».

Dès son arrivée sur les lieux, il se rendit compte qu’il n’aurait pas la tâche facile pour trouver une place où étendre sa « saisie ».

 

Séchage des bichiques. Illustration de Huguette Payet

 

L’agitation de la veille, les incessantes allées et venues sur les lieux de pêche avaient encore augmenté.

De plus, sur une bonne distance, tout au long du rivage, les pêcheurs professionnels avaient monopolisé tout l’espace environnant, afin d’y faire sécher leurs prises.

A cela deux raisons. Les bichiques pêchées en très grandes quantités, plusieurs dizaines de tonnes parfois, ne pouvaient être vendues à l’état naturel. Les moyens de conservation par le froid étant inexistants.

Il ne restait alors que la ressource de les mettre à sécher, ce qui permettait de les consommer beaucoup plus tard.

C’est pourquoi, ce matin-là, pour arriver à ces fins, le bord de la mer, là où les galets sont transformés en véritables plaques chauffantes par un soleil plus qu’ardent, était recouvert sur plus de cinq cents mètres de part et d’autre du point de jonction, entre la rivière et la mer, par une quantité impressionnante de « saisies ». Des grandes celles-là, marquées aux initiales de leur propriétaire.

Sur ces « saisies » avait déjà été déversé le contenu de plusieurs paniers de bichiques frétillantes, qui n’avaient pas tardé à être foudroyées par les rayons solaires.

Cela n’allait pas sans dommage pour le sens olfactif de tous ceux qui se trouvaient à proximité. Une effroyable puanteur était alors leur lot quotidien.

Pourtant, par un phénomène d’accoutumance, ils finissaient par ne plus rien sentir et admettre prosaïquement cette nuisance, comme faisant partie intégrante de leur univers habituel.

Ce qui n’était pas le cas pour le visiteur occasionnel qui devait lui, se boucher le nez, avant de s’enfuir beaucoup plus loin afin de retrouver une atmosphère un peu plus respirable.

Mais c’était là le seul procédé permettant une dessication complète de ces bichiques, dessication qui devait être suivie pendant toute sa durée par les autres membres de la famille du pêcheur, lesquels devaient veiller à retouner fréquemment les « grains de bichiques », pour qu’ils ne collent pas à la saisie, et aussi à éloigner les mouches attirées irrésistiblement vers ce qu’elles croyaient être une proie facile.

Ce qui se faisait au détriment des arbustes environnants qui voyaient leurs branches promues au rang de chasse-mouches.

Il faut dire que cette marchandise, un peu spéciale, une fois arrivée au stade de la consommation, atteignait parfois des cours assez élevés, pour ceux qui pouvaient en stocker, afin de la revendre en d’autres périodes propices, quand il n’y avait plus de « bichiques vertes ».

[…]

Mais tout cela était organisation de professionnels. Organisation bien rodée, fonctionnant à la satisfaction de tous (5).

Restaient les marginaux. Ceux qui comme Ti kréver essayaient eux aussi de tirer quelques profits de cette manne d’un nouveau genre.

Ti kréver qui dut s’éloigner de beaucoup, avant de trouver un endroit, pour mettre à sécher sa maigre prise de la veille.

Comme il avait vu faire les autres, il avait étendu sa « saisie » par terre et, afin qu’elle ne s’envolât point, il l’avait fixée par quatre gros galets posés à ses quatre coins. Ensuite il y avait déversé le contenu de sa « tente », l’étendant uniformément sur la natte, afin d’obtenir le meilleur résultat possible.

Il ne lui restait plus qu’à attendre. Le soleil tapait dur et les galets étaient brûlants. Ti kréver dut aller se mettre à l’abri sous un « pied de vacoa », car la réverbération l’avait un peu abasourdi.

 

Vacoas de bord de mer. Photo M. David

 

Une soif intense le tenaillait et, par manque d’expérience, il n’avait pas apporté de provision d’eau. Certes, il aurait pu boire celle de la rivière mais, curieusement, il y répugnait, il lui semblait y retrouver un goût bizarre, celui des bichiques vivantes, un goût de « cru », comme l’on disait à propos de tout ce qui provenait de l’élément liquide et qui n’était pas cuit.

Il patienta un moment, puis se décida : il allait courir jusqu’à la fontaine la plus proche, celle se trouvant devant l’église, afin de se désaltérer.

Son absence fut de courte durée, à peine dix minutes.

Quand il revint une surprise l’attendait : là où il avait posé sa saisie il n’y avait plus rien.

Il se sentit envahi par une rage folle et se mit à proférer une kyrielle d’injures à faire rougir un charretier.

Mais cela ne fit revenir ni les bichiques, ni la « saisie ». Ulcéré, révolté, il reprit le chemin de la case de Berthe macatia, en admettant maintenant qu’il n’était pas bon pour faire un pêcheur de bichiques.

Avec nos remerciements à Dhavid Huet pour l’aimable autorisation de publier ces pages de son roman. Et à Huguette Payet pour l’illustration réalisée pour cet article.

 

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

 

 

  1. Article dpr « Bichiques la monté » reprenant le chapitre 34 du roman mentionné :

https://dpr974.wordpress.com/2017/12/09/bichiques-la-monte/

  1. Ti kréver l’enfant bâtard, Dhavid, éd de référence imprimerie Graphica, 1991 (1ère éd 1990) ; Océan Editions, 1992 ; éd Azalées, 2006. Dhavid ou Dhavid Huet ou David Huet a aussi publié : Tienbo l’ker Ti kréver aux Océan Editions et les récits : Zaza ; Le temps du « fénoir » ; Souvenance, aux éditions Azalées ainsi qu’une Histoire de la poste à La Réunion, des origines à nos jours et La longue marche vers la liberté Sarda Garriga.
  2. Distinction bien développée dans l’article « Bichiques la monté » qui évoque les bichiques « blanches » ou « roses » pêchées au plus près de la mer à l’embouchure de la rivière et les bichiques plus grises prises dans les canaux d’arrière plan. Ce qui est le cas pour Ti Kréver.
  3. Berthe macatia est la « momon », la femme qui a recueilli et élevé Ti Kréver, dans le roman.
  4. L’intérêt économique et le caractère spéculatif de la vente des bichiques sont esquissés dans les chapitres 34 et 35 du roman à travers les figures des pêcheurs amateurs et « professionnels », des « maquignons […] qui achetaient pour aller revendre » et – pour les bichiques séchées – du « compère chinois [qui] était l’un des personnages clés, avec lequel il fallait compter, dans le domaine de l’économie locale ».
Publicités

Read Full Post »


C’est en 1984 que furent mis en place les CCEE (Comité de la Culture, de l’Éducation et de l’Environnement) des Régions d’Outre-mer afin de tenir compte de nos particularités. En tant que premier Président de cette institution à La Réunion, je voudrais évoquer, en cette période du 20 décembre, un souvenir qui fera prendre conscience du temps écoulé et du chemin parcouru. Il a trait à notre histoire et plus particulièrement à l’esclavage dans notre île.

 

À l’époque, sur ce sujet de l’esclavage, deux camps s’affrontaient sans merci :

L’un était opposé à ce que l’on aborde cette période de notre histoire. Le sujet était tabou : l’on se refusait à en parler et il n’était surtout pas question de commémorer l’abolition de l’esclavage. Pourquoi, disaient les partisans de cette thèse, remuer les cendres du passé ? Ils avançaient comme argument que les gens de couleur, eux-mêmes, ne s’intéressaient pas à cela. Parlez leur plutôt – nous disaient-ils – de sport, d’arts martiaux ou de reggae… Mais à quoi bon ressasser ces histoires d’un passé révolu ? Ne voulait-on pas humilier les descendants d’esclaves en leur rappelant leurs origines serviles ? Ils allaient jusqu’à reprocher aux membres du camp opposé, désireux de faire sortir le passé du « fénoir », de vouloir dresser les Réunionnais, les uns contre les autres, au risque de mettre l’île à feu et à sang…

La meilleure attitude à l’égard de cette période devait être l’oubli. Cette idée était défendue par Auguste Legros, le Président du Conseil Général d’alors…Et il s’était ingénié à la mettre en pratique ! Il avait pour ce faire organisé le jumelage de Saint-Denis avec la ville de Metz en Lorraine. Metz organisant la fête des mirabelles, Saint-Denis se devait d’organiser une fête analogue, et il avait décidé que Saint-Denis fêterait les letchis. La récolte des letchis tombait justement aux alentours du 20 décembre, date de l’abolition de l’esclavage. C’était l’occasion rêvée, en y mettant quelques moyens, d’étouffer le souvenir de l’esclavage et de son abolition sous une avalanche de ballots de letchis.

Face au camp des amnésiques volontaires, les partis de gauche.…Lors de la fête du journal Témoignages, par exemple, chaque année en décembre, l’accent était mis sur l’histoire de l’île, sur l’abolition de l’esclavage, et l’on faisait redécouvrir le maloya.

 

C’est dans ce contexte que le CCEE était donc créé, composé pour l’essentiel d’acteurs issus du domaine culturel et éducatif. Il défendait, dans sa majorité, l’idée selon laquelle il était impossible, à nous Réunionnais, de comprendre notre présent et d’affronter l’avenir si nous ne savions pas d’où nous venions et qui nous étions. Pour le CCEE, les Réunionnais étaient capables de regarder leur passé en face et de l’assumer : il était indigne d’êtres humains, de vivre à l’étroit dans le présent, coincés entre la honte d’un passé refoulé et la crainte de l’avenir.

Le CCEE se met donc au travail. Parmi les questions qu’il veut traiter figure en priorité la connaissance de l’esclavage et de son abolition. Le Conseil est également convaincu de la nécessité d’entreprendre quelque chose de concret, qui marque les esprits. Pourquoi ne pas organiser une exposition sur cette période de notre histoire et publier un livre à l’intention des enseignants pour faire le point sur cette question ? Par bonheur nous pouvons compter sur un historien dont la compétence et le souci d’objectivité sont connus de tous, Mr Jean-Marie Desport. Grâce à beaucoup de diplomatie les crédits pour l’exposition sont votés par le Conseil Régional et notre historien planche sur le sujet.

Sarda-Garriga annonce aux Noirs de La Réunion leur libération. (Cf. Livre de Jean-Marie Desport)

 

D’autres problèmes se posent par la suite : il nous faut obtenir un lieu assez vaste pour y organiser l’exposition. L’idéal serait le Théâtre de Champ fleuri, son grand hall d’entrée et la galerie du premier étage. Or ce théâtre est propriété du Conseil Général dont le Président est justement l’instigateur de la fête des letchis… Le sens des relations publiques de notre Chargée de mission, Jacqueline Farreyrol fait merveille et le Directeur du théâtre nous ouvre ses portes. Ceci a lieu en 1988.

Le sérieux du travail de l’historien et le décor sur lequel on n’a pas lésiné font l’unanimité ou presque. Affirmer en effet que la réalisation de l’exposition soit le vœu le plus cher des deux Présidents des collectivités locales serait sans doute exagéré : le jour de l’inauguration tous deux sont – malheureusement – retenus ailleurs par d’autres obligations et délèguent un élu culturel pour les représenter.

 

Une anecdote révélatrice, l’histoire du fusil de Mussard, le chasseur de noirs marrons :

Une fois franchies les différentes étapes du financement et du lieu où installer l’expo, nous n’étions pas encore arrivés au bout de nos peines : un épisode croustillant montrera les réticences qui pouvaient exister chez les tenants de l’oubli : il concerne le fusil de François Mussard, le célèbre chasseur de noirs marrons. Ce fusil, rongé par les termites, était en 1988 de peu d’efficacité contre d’éventuels ennemis. Il était en outre d’une valeur marchande fort réduite et n’avait qu’une portée… symbolique. Nous voulions cependant l’avoir et l’exposer, car c’était un « pièce à conviction » de l’histoire réunionnaise. À notre demande il fut répondu par la Directrice du Musée Léon Dierx, où le fusil était entreposé dans quelque recoin obscur, que ce serait peut-être envisageable… Mais plus le temps passait et plus les réponses devenaient évasives. En même temps les conditions pour le prêt devenaient plus nombreuses ; il nous fallut répondre aux conditions distillées au fur et à mesure par la Directrice du Musée Léon Dierx : il fallait tout d’abord une assurance que nous obtînmes d’un assureur étonné, mais complaisant. Madame la Directrice exigea une vitrine, que nous trouvâmes – grâce à un commerçant de Saint-Denis. La dite vitrine devait fermer à clé…C’était la moindre des choses : elle ferma à clé.

Cinq minutes avant l’inauguration de l’exposition le fusil n’était pas arrivé sur les lieux de l’exposition. La Directrice du musée Léon Dierx, contactée par nos soins, réclama un gardiennage particulier pour le fusil. Et elle nous asséna le coup de grâce en évoquant le fait qu’en ce jour inaugural, avec tout ce concours de monde, le fusil ne risquait rien, mais lorsqu’elle reprendrait le fusil au bout d’un mois d’exposition et qu’elle repartirait avec l’arme, ne risquerait-elle pas une attaque à main armée ?…Que répondre à cela ? Mme la Directrice agissait-elle en son nom propre ou ne faisait-elle que répondre avec zèle aux vœux formulés ou supposés de ses employeurs?

L’historien me demanda alors ce qu’il convenait de faire… Je lui suggérai de placer à l’intérieur de la vitrine une grande feuille de papier blanc de 50 cm de large sur plus d’1 mètre de long qu’on trouverait chez le pâtissier chinois du coin. Il fallait dessiner là-dessus le plus fidèlement possible, un fusil du type de celui de Mussard. Il devrait ensuite placer une pancarte sur la vitrine avec l’inscription suivante : « Ici devait se trouver le fusil de François Mussard, le célèbre chasseur de noirs marrons. Ce fusil nous a été aimablement refusé par Mme la Directrice du Musée Léon Dierx ». Ce qui fut dit, fut fait. Le public venu en masse s’indigna, ce fut pain bénit pour les journalistes qui s’en emparèrent et l’affaire fit scandale : Comment pouvait-on refuser aux Réunionnais le droit de voir ce fusil, leur fusil ?

Peu de jours après je recevais un appel téléphonique du Conseil Général. Un responsable me demandait si je tenais toujours à exposer le fusil de Mussard. Il faut dire qu’entre temps, le Conseil Général avait changé de bureau et avait élu un nouveau Président, plus sensible à la culture et à l’histoire de La Réunion : Éric Boyer remplaçait Auguste Legros. Je fus tenté de jouer les indifférents, mais je me ravisais bien vite d’autant plus que l’interlocuteur, au bout du fil, s’engageait au nom de sa collectivité à assurer le gardiennage du fusil pour la durée de l’exposition. Je ne me fis donc pas davantage prier. Et c’est ainsi qu’un fusil qui n’avait aucune valeur marchande fut jour et nuit, un mois durant, gardé comme un trésor par des vigiles qui se sont abondamment ennuyés.

Il ne s’agit bien sûr que d’une anecdote, mais elle est révélatrice de l’état d’esprit qui régnait encore à La Réunion, à la fin des années 1980.

 

 

L’exposition eut un très grand succès ; elle circula à partir de 1988 dans de nombreuses villes de La Réunion et le livre à destination des historiens fut arraché par le public. En quelques jours le tirage de 1500 exemplaires fut épuisé : je n’aurais jamais imaginé qu’il y eut tant d’historiens à La Réunion !

 

Depuis lors les mentalités ont commencé à changer à La Réunion. Le CCEE et le Président que je fus ne peuvent s’en attribuer seuls le mérite. Nombreux sont ceux qui oeuvraient dans le même sens et depuis longtemps. Une chose est sûre cependant : l’exposition et le livre sont arrivés au bon moment et ont contribué à l’évolution des mentalités…

 

Il ne faudrait pas croire toutefois que le travail soit pour autant terminé. Il y a encore bien du chemin à faire en cette fin d’année 2017 : de grands penseurs, dDONT LE PRÉSIDENT ont l’actuel Président du Conseil Régional ont inventé le concept de « liberté métisse » et ne lésinent pas sur les moyens pour offrir au bon peuple des festivités de toutes sortes, chants, danses et ris…Ne serait-on pas entrain de nous refaire d’une autre manière le coup de la fête des letchis ?

Et puis« Liberté métisse », qu’est-ce que cela veut dire ?… De notre point de vue la liberté n’est pas blanche, elle n’est pas noire, elle n’est pas métisse.

Que les Réunionnais soient conscients de leur métissage, c’est très bien. Mais parler de liberté « métisse », c’est utiliser une expression floue et qui tend à nous égarer, à nous embrouiller l’esprit. On voudrait enlever aux descendants d’esclaves leur personnalité, leur histoire, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Décidément le révisionnisme n’est pas mort…

 

 

Nous n’aurons de cesse que l’histoire de la Réunion soit connue et respectée : il faut pour cela que l’enseignement de l’histoire de La Réunion soit satisfaisant. D’abord au niveau de la formation initiale et continue des enseignants certes, mais aussi en ce qui concerne ce qui est enseigné aux élèves : il serait temps que les jeunes Réunionnais apprennent à connaître véritablement, dans sa globalité, l’histoire de leur île.

Nous ne voulons plus d’une touche par-ci par-là de couleur locale. Les jeunes Réunionnais ont droit à l’histoire universelle, à l’histoire de France et à l’histoire complète de La Réunion qui n’est réductible à aucune autre.

 

Danse des Noirs sur la place du Gouvernement le 20 décembre
1848 (Lithographie de Roussin.)

  

ROBERT GAUVIN (Président du CCEE de La Réunion (1984-1993).

 

1) Le texte qui précède est la réédition du discours prononcé par Robert Gauvin (premier Président du Conseil de la Culture) en 2014, à l’occasion du 30ème anniversaire de cette institution. Il est encore, hélas, d’actualité.

Read Full Post »


« Bichiques la monté ! » Si c’était vrai ! Voilà des années qu’on attend ! Il fut un temps où, pour le plus grand bonheur des Réunionnais, les montées de bichiques (1) étaient abondantes, encore plus pendant la saison chaude. Hélas, elles se font si rares aujourd’hui que nous proposons, à défaut d’un bon cari de bichiques de nos rivières, une page souvenir et témoignage sur une de nos pêches traditionnelles. Elle est tirée de Ti kréver, l’enfant bâtard de Dhavid Huet (2) qui, dans ce roman autobiographique situé à Saint-Benoît dans les années 1930, évoque sa vie d’enfant démuni ainsi que La Réunion d’antan. On peut y découvrir les aventures à la fois « drolatiques ou graves » de Ti kréver qui se demène pour vivre avec sa mère et s’essaye dans les chapitres 34 et 35 du livre à la pêche des bichiques dans un temps où les montées prodigieuses régalaient les Réunionnais de bichiques fraîches (non congelées !) et de bichiques sèches (3).

4ème de couverture de « Ti kréver » de Dhavid, photo de C. Bonne

 

 

Extraits du chapitre 34 de Ti kréver : « Bichiques la monté »

 

Tï kréver de son côté, se désolait de ne pouvoir rien faire qui puisse aider un peu son « momon » (4).

Arriva alors la nouvelle : « bichique la monté ! ».

Il y avait déjà quelque temps qu’une bonne partie de la population bénédictine attendait cela. Les bichiques ! cette bénédiction du ciel dont la pêche et la vente, constituaient l’essentiel des ressources de bien des familles.

Depuis plusieurs semaines, les pêcheurs se tenaient à l’embouchure de la Rivière des Marsouins et cela jour et nuit.

Le jour, ils creusaient inlassablement des petits canaux. Petits canaux destinés à devenir le passage obligé des bichiques, entre la mer et la rivière.

Travail ardu, exécuté souvent sous le soleil de plomb. Mais travail nécessaire si l’on voulait que la pêche soit bonne.

Ces canaux étaient assez longs. De la même longueur que la barrière naturelle de galets que la mer avait dressée le long du rivage et qui constituait un obstacle de taille pour le bon déroulement des opérations.

C’était, en quelque sorte, une lutte de tous les instants entre les pêcheurs qui enlevaient les galets, et la mer qui en apportait d’autres.

Une seule demi-journée d’abandon et le « canal bichique » se trouvait obstrué.

C’était presque un art que le creusement et la consolidation de ces petites tranchées, par où l’eau claire de la rivière rejoignait la mer et qu’allaient emprunter les bichiques, pour passer de l’eau salée à l’eau douce.

La nuit, les pêcheurs dormaient sur place, sous une espèce de petite tente faite d’une « saisie » de vacoa, ces mêmes tentes qui, aux heures les plus chaudes de la journée, leur permettaient de s’abriter, de courts instants, du soleil « bord’ mer ». Un soleil dont la réverbération sur les galets donnait mal aux yeux et cuisait littéralement l’épiderme de ceux qui s’y trouvaient.

Mais tous ces préliminaires étaient absolument nécessaires si l’on voulait obtenir de bons résultats. Ceux qui s’y soumettaient y étaient habitués. Ils ne se rendaient même plus compte de ce que leur condition de vie avait de pénible.

Leur récompense était là : les bichiques montaient. Des jours fastes allaient suivre.

 

Canaux à l’embouchure de la Rivière des Roches – Photo Marc David

 

Ti kréver, enfant de Saint-Benoît, vivait aussi cette particularité de la vie locale.

Comme bien d’autres de ses petits camarades, il avait « in ti vouve ». Cette petite nasse spéciale faite avec la nervure centrale du latanier ou du cocotier, véritable piège dans lequel, une fois entrés, les alevins ne pouvaient plus sortir.

Sa « vouve » en bandoulière il était, lui aussi, descendu à l’embouchure de la rivière. Comme les autres il attendait. Il attendait en scrutant les lames au travers desquelles on distinguait les « rouleaux » de bichiques qui se rapprochaient du rivage (5).

Il priait ardemment pour que cette montée de bichiques se fasse. En posant sa « vouve », non pas dans les canaux sévèrement gardés et contrôlés par ceux qui les avaient creusés, mais à l’arrière, il espérait en prendre suffisamment pour pouvoir aller en vendre, afinde gagner quelques sous.

Bien sûr, il savait qu’il ne pourrait pas, comme les professionnels, attraper des bichiques « blanches », des bichiques « la rose », les plus demandées, qui étaient les plus chères. Mais il se consolait en sachant aussi que, même à l’arrière, on pouvait faire de bonnes prises. Les bichiques ayant seulement changé de couleur, pour devenir noires.

C’était là une particularité que connaissaient bien les pêcheurs. Il fallait absolument que les bichiques soient capturées dès leur sortie de l’eau de mer. Elles étaient alors d’une légère couleur rose, et translucides. Les meilleures pour la confection du « carri de bichiques ».

Poussées par leur instinct qui les obligeait à retourner vivre en eau douce après leur éclosion en mer, leur capture au cours d’une campagne de pêche se comptait par dizaines de tonnes, et avait une incidence notable sur l’économie de toute la région.

 

Canaux d’arrière plan – Photos et montage Marc David

-1. A la Rivière des Marsouins    -2. A la Rivière des Roches.

 

Dès qu’avait retenti ce cri de : « bichique la monté ! », une activité fébrile s’était installée au bord de la mer. Des tas de « vouves », assez grandes pour qu’un enfant de dix ans puisse y prendre place, furent « calées », en différents points des canaux, le long desquels il ne fallait plus marcher après cela, pour ne pas contrarier les véritables nappes de bichiques qui les remontaient.

Des concentrations de paniers, en bambou tressé, se faisaient le long des petits sentiers qui se trouvaient tracés le long des berges de la rivière, par le passage quotidien des pêcheurs.

Ces paniers étaient destinés au transport des bichiques vers les lieux de vente.

Ils allaient être remplis à ras bords de bichiques sautillantes, dont beaucoup, en tombant par terre lors de ce transport, auraient pu permettre de les suivre à la trace. Inconvénient que l’on essayait de réduire en recouvrant les paniers, une fois remplis, avec des rameaux fraîchement cassés sur les arbustes environnants. […]

 

Panier de bichiques à la vente et Vouve – Collection privée

 

Imité en cela par beaucoup d’autres, Ti kréver, bien à l’arrière, là où la pêche était libre, avait « calé sa vouve ».

Pour ce faire, il avait dû, au préalable, construire un petit barrage, avec des gros galets et de la paille, sur une bonne longueur, afin de créer une retenue d’eau, laquelle inciterait les bichiques à monter plus haut.

Au beau milieu de cette petite digue, la gueule béante tournée vers la mer, et l’arrière bien attaché, par un brin de vacoa, la « vouve », piège parfait, était prête à remplir son office.

Il ne lui restait plus qu’à attendre.

Il était alors dix heures et il savait que, pour obtenir un résultat satisfaisant, il fallait au moins cinq heures.

Aussi en prévision de cette longue attente, il avait apporté, en même temps que la « vouve », sa gaulette. « Sa gaulette la mer » (6). Ceci afin de se livrer à la pêche aux « macabis ». Petits poissons voraces qui, ayant suivi les bichiques, se trouvaient eux aussi dans les lames écumeuses qui se brisaient sur le rivage.

Rivage animé, au long duquel régnait une agitation extrême, où tout un chacun s’évertuait à retirer le maximum de cette véritable manne aquatique (7).

[…]

Puis, le moment étant venu, il était allé « lever sa vouve ».

Si celle-ci n’était pas remplie entièrement, elle n’en contenait pas moins à peu près une demi-tente de bichiques. Malheureusement devenues noires, par un phénomène de mimétisme lié à la couleur sombre du fond de la rivière.

Après avoir consciencieusement lavé sa « vouve », il prit alors le chemin de ce qui lui restait de case.

A l’horloge de l’église qui se voyait de l’embouchure, il était trois heures de l’après-midi.

 

Avec nos remerciements à Dhavid Huet pour l’aimable autorisation de publier ces pages de son roman.

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

 

 

  1. Bichiques : minuscules alevins pêchés à l’embouchure de certaines rivières.
  2. Ti kréver l’enfant bâtard, Dhavid, éd. de référence imprimerie Graphica, 1991 (1ère éd. 1990) ; Océan Editions, 1992 ; éd. Azalées, 2006. dpr974 a publié le 11/08/2016 un extrait du roman portant sur la rentrée scolaire vécue par l’enfant d’autrefois.

Dhavid ou Dhavid Huet ou David Huet a aussi publié : Tienbo l’ker Ti kréver aux Océan Editions et les récits : Zaza ; Le temps du « fénoir » ; Souvenance, aux éditions Azalées ainsi qu’une Histoire de la poste à La Réunion, des origines à nos jours et La longue marche vers la liberté Sarda Garriga.

  1. Le chapitre 34 porte sur la pêche des bichiques. Le chapitre 35, plus centré sur les bichiques sèches, fait l’objet d’un autre article.
  2. Ti kréver (surnom de l’enfant) est élevé par « son momon » qui est en fait Berthe Macatia qui l’a recueilli.
  3. La masse sombre des bichiques agglutinées en rouleaux est en effet repérable depuis les berges.
  4. La gaulette, ici réalisée en bambou, est une canne à pêche artisanale.
  5. Depuis le rivage, Ti kréver pêche les macabis, alors que les pêcheurs plus expérimentés s’attaquent à la pêche plus sportive de grosses carangues appâtées par la montée des bichiques.

Read Full Post »


 

De tout temps, en vertu d’un albocentrisme indécrottable, le colonisateur a transcrit, sciemment ou par ignorance, les toponymes de la Réunion en les adaptant à la phonétique de la langue française. La première phase fut celle de la francisation des toponymes hérités du marronnage.

 

 

C’est ainsi, à titre d’exemple, que le Camp de Pitse (chef marron) est devenu le Camp de Puces, Grand et Petit Bénare (du malgache be nara : où il fait très froid) sont devenus, du moins dans un premier temps, Grand et Petit Bénard (le look faisait plus créole), les Feux de Manjaka (celui qui règne, nom d’un chef marron) sont devenus les Feux à Mauzac (look du midi de la France), Kelval (du malgache kely vala : le petit enclos) a été transformé en Kerval (look breton), le Bras Massine (du malgache masina : sacré) a été rebaptisé Bras Machine, les Patates Madiran ou Maduran (du malgache mahadiorano : qui purifie l’eau) ont été reconverties en Patates à Durand et l’Ilet Apère (du malgache apetraka : où l’on dépose, où l’on s’assied) s’est vu affubler du nom d’Ilet à Pères (3).

 

Et un pas de plus dans la francisation…

 

Justice en l’occurrence doit être rendue à M. Jean-Cyrille Notter et à Mme Charlotte Rabesahala pour les travaux qu’ils ont menés sur les cartes IGN de la Réunion, afin de restituer à la plupart de ces toponymes leurs noms d’origine, conformes à l’histoire, ainsi qu’à Nicolas Gérodou pour son sublime « Passage des Lémures ».

 

Par la suite tout le monde se mit de la partie : ainsi le Chemin Sumer à Saint-Gilles, du nom de M. Sumer, devint, sous une influence non identifiée, le Chemin Summer, le chemin de l’été, tant il est connu que le créole est anglophone à ses heures perdues. Le Bras d’Ahiel, tel qu’il figurait sur les anciennes cartes, s’appelle désormais la Ravine Daniel, et le Boulevard Banks (prononcé Bankss, en faisant siffler sur vos têtes le « s » final), dédié au chevalier Banks à qui l’on doit le tracé en quadrillage de la ville de Saint-Pierre en 1785 (puis celui de la ville de Saint-Denis en 1790) (4) en est déjà au stade de Boulevard Bank et ne tardera pas à devenir Boulevard la Banque.

 

Marcel Lenormand

 

Notes :

1) Dans la série «  Ce que parler veut dire » Marcel Lenormand a publié chez notre confrère 7lamesla mer ce texte intitulé « Toponymes et homophones » qu’il offre à nos lecteurs. Nous l’en remercions bien sincèrement.

2) Cette carte est extraite du livre « De la servitude à la liberté » de J-M. Desport. CCEE 1988. « La zone privilégiée du marronnage…c’étaient la partie de Bourbon restée sauvage, les Cirques et les Hauts qui servaient d’abris naturels aux marrons » De là les nombreux toponymes malgaches de l’intérieur de l’île… Les cercles plus clairs indiquent les principaux camps des marrons à l’époque de la Compagnie des Indes.

3) Par souci d’écarter toute polémique, je me suis volontairement abstenu de mentionner les étymologies avancées par Jules Hermann dans son ouvrage « Les Révélations du Grand Océan ».

4) D’où l’expression : « Allons batte in carré en ville ».

Read Full Post »


 

J’avais alors 11 ans. « Mon île était le monde » (1), Le Tampon et Petite-Ile mes berceaux familiaux. Nous n’étions jamais allés ni à Maurice, ni à Madagascar. Ni ailleurs ! Alors, imaginez un voyage en France ! Pour la première fois, au début des années 60, comme d’autres fonctionnaires réunionnais pouvant disposer depuis quelques années de « congés administratifs », nos parents nous embarquèrent, frères et sœurs, dans ce grand voyage (2).

 

Nous étions très heureux et excités de partir, mais tristes aussi de quitter nos grands-parents, cousins et camarades d’école ! Sauter la mer était alors un vrai privilège. Une entreprise hardie pour nous qui vivions accrochés à notre île. Comment allait-on nous accueillir Là-bas ? Qu’allions nous devenir ? Faire ? Mais cela est une autre histoire…

Nous avons vécu, aimé, mal aimé, survécu, apprécié, admiré, regretté… Tout cela à la fois… Et sommes revenus dans notre île, sept à huit mois plus tard en 1962 sur le paquebot le Jean Laborde. Un mois de navigation entre Marseille et La Réunion via le Canal de Suez. Ce fut sans doute le plus beau voyage en bateau de ma vie. Parce qu’on était en famille. Parce que j’avais 11 ans. L’âge de l’enfance.

Le Jean Laborde, collection Laure Fontaine

De ce grand voyage surnagent quelques flashes…

J’ai peu de souvenirs du départ de Marseille. Pourtant, ce dût être excitant. Je n’ai gardé qu’une image du Port. Celle de Notre-Dame de La Garde que je revois distinctement et dont la silhouette se brouille sous mes yeux. Est-ce l’effet de l’éloignement du bateau ou de la prière silencieuse venue du fond de mon cœur et que j’adresse à Notre-Dame : Faites que la mer ne nous avale pas…

 

Puis rideau dans ma mémoire sur la traversée de la Mer Méditerranée.

Sans doute étais-je trop occupée par la vie à bord qui était un monde en soi. De toute étrangeté pour les marmay que nous étions. Certes, il y avait le mal de mer qui nous terrassait certains jours, mais nous étions assez toniques.

Pour nous, enfants – plus insouciants que nos parents, sans nul doute –, ce voyage sur le Jean-Laborde, c’était comme de grandes vacances. Pas d’école. Nous étions en 1ère classe. Tout nous paraissait exceptionnel. Invraisemblable. Et si loin de notre monde quotidien. Les cabines et couchettes, l’eau chaude au robinet ! Le salon de musique ! Le fumoir (même si nous n’y allions pas). La piscine ! On s’essayait à nager. On jouait dans l’eau… Ah ! Comme on s’y est bien amusés lors du passage de la Ligne (ou l’Equateur)…

Quant aux dîners qui rythmaient notre vie à bord, c’était le faste ! On s’y rendait endimanchés. Le restaurant nous accueillait avec des tables apprêtées de belles nappes tombantes. De la vaisselle comme je n’en avais jamais vue. Un maître d’hôtel comme sorti d’un monde inconnu. Seul problème et non des moindres pour les enfants que nous étions : il fallait se tenir bien, ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre et faire attention à nos bons habits. En plus essayer d’utiliser couteaux, fourchettes et verres sans rien casser ni donner l’impression qu’on était des ploucs du Sud sauvage ! Mais qu’on était gâtés ! On mangeait bien. Parfois ça pouvait nous paraître bizarre et plus joli que bon. Mais les gâteaux étaient toujours exquis. Tout cela avait un goût d’irréel. On ne payait rien. On était à mille lieues de nos modestes dîners du soir à La Réunion, en pyjamas autour de nos parents. Mais c’est pourtant autour de cette modeste table tamponnaise et loin des strass que nous avons appris l’essentiel et le sens de la famille.

 

Le Jean Laborde, collection Laure Fontaine

Moi, ce que j’aimais beaucoup, sur le Jean Laborde, c’était la vie sur le pont. A regarder passer les gens. A voir leurs binettes, leurs tenues. A capter un accent anglais, marseillais ou un mot créole échappé de manière inattendue : « Té, guette sa ! »

On essayait les chaises longues. On s’approchait du bastingage pour suivre les dauphins bondisseurs, terrifiés à l’idée d’un faux pas, d’une lame de fond nous engloutissant dans les eaux bouillonnantes. Tout aussi excitantes étaient nos incursions au niveau des 2ème et 3ème classes. On y voyait des gens moins guindés. Des marins animés, un contingent de soldats décontractés et bavards en direction de Djibouti… Mais, si nous pouvions aborder ces niveaux inférieurs, la réciproque n’était pas possible dans ce monde stratifié dont les fonctionnements rigides et sophistiqués n’échappaient pas à nos jeunes esprits ! Et je mesure mieux aujourd’hui combien mes parents avaient pu souffrir de ce monde clivé, guindé et artificiel, même s’ils pouvaient en tirer, comme nous, certaines satisfactions.

Ainsi passaient les jours, sur ce Jean Laborde, sorte de ville flottante. Hors du réel, hors du temps.

 

Du voyage lui-même, et de la trajectoire du bateau que me reste t-il ? Rideau sur les côtes italiennes ou siciliennes ou grecques ou libyennes…

Et tout à coup miracle de ma mémoire : le Canal de Suez. Je m’en souviens. De mon voyage, il est le moment Absolu. Pourquoi ? Est-ce que c’était parce que j’étais passionnée par l’histoire égyptienne que j’avais découverte en classe de 6ème ? Que je m’imaginais frôler des siècles d’histoire ? Mesurer le génie des hommes et l’audace de Ferdinand de Lesseps (3) ? Peut-être. Mais aussi parce que ce fut une traversée magique, irréelle.

Le canal de Suez, NASA, image of the Suez Canal taken by the MISR satellite on January 30, 2001

Le canal de Suez, NASA, image of the Suez Canal taken by the MISR satellite on January 30, 2001

 

D’abord, je me souviens qu’après des jours de mer, on aborde dans un port très animé (sans doute est-ce Port-Saïd ?). Des gens s’agitent. Autour de nous, des marchands et des babioles qui brillent. Il y a plein de gros et plus petits bateaux, à l’arrêt ou manœuvrant aux abords du Canal…

Voici le Jean-Laborde dans le Canal… On avance paisiblement sur l’eau brune du chenal, moins bleutée que les flots de la Méditerranée. On passe entre les rives peu éloignées (autour de 200 mètres ?). Après tant de mer, nous voici si près de la « terre ferme ». Sur ces berges désertiques, écrasées de soleil, on voit s’esquisser des silhouettes d’hommes couverts de toiles. Certains – ouvriers bâtisseurs ou paysans ? – portant des fardeaux, à même la tête, s’activant dans ce qui ressemble à un désert de terre rouge et brune. Le Jean-Laborde avance paisiblement, étonnamment, comme s’il était seul ou presque, et avait le canal à sa disposition, précédé ou suivi par le sillage de quelque autre paquebot. Parfois, un rare évasement du Canal abritant d’autres bateaux… Et pour finir, le port de Suez.

 

Combien de temps dura cette traversée de moins de deux cents kilomètres ? Autour d’une journée. Un peu moins si j’en juge par mes recherches depuis. Lesquelles m’ont permis de mieux comprendre que l’impression du Jean Laborde traçant dans le Canal de Suez devait venir de l’organisation alternée des convois en direction de la Méditerranée ou de la Mer Rouge, et du stationnement de certains bateaux en attente dans des zones de délestage, dont celle du Grand Lac Amer par exemple.

Après cette traversée du Canal, le Jean Laborde entrait dans la Mer Rouge. Avec ses vastes eaux. A Djibouti, il laissait son contingent de soldats, puis longeait la corne de l’Afrique avant de pointer vers l’Océan Indien aux flots plus tumultueux qui réveillaient le mal de mer. Après avoir joyeusement fêté le passage de l’Equateur, notre bateau faisait ses dernières escales dont j’ai gardé quelques souvenirs. Mombasa l’africaine, ou Diego-Suarez la madécasse… Autour de nous, une activité fébrile, vibrante, colorée. Des hommes suant à porter des ballots, des marchands de tissus, de pierreries, une langue qui sonnait autrement…

Mais, depuis bien des jours, on vivait dans l’attente de notre île. Enfin, La Réunion. « Rien que l’île. Toute nue » (4). Emergeant de l’océan, dans sa belle solitude. Montagnes tombant dans la mer. Planèzes glissant vers la côte. Trouée de la rivière des Galets s’enfonçant dans Mafate. Joie et vertige à retrouver notre famille, notre monde. « Koman i lé ? Lé bien. »

 

Le Jean Laborde au Port de la Pointe des Galets, La Réunion, collection Laure Fontaine

 

Plus de cinquante ans après, me voici revenue au Jean Laborde et au Canal de Suez par le cœur et la pensée. A cette traversée magique du Canal !

Aujourd’hui encore, je reste sidérée par l’insouciance de l’enfant que j’étais, cherchant (en vain) la silhouette du Sphinx et des vieilles pyramides et totalement aveugle à l’histoire en cours. Il m’avait échappé que j’étais passée par le Canal de Suez le temps d’une courte fenêtre ouverte par l’histoire. Juste après la « Crise de Suez » suite à la nationalisation du Canal en 1956 (5) et avant les guerres opposant l’Egypte et Israël à partir de 1967 (6). C’est donc avec la naïveté de mes 11 ans que j’avais traversé ce canal, objet de mon émerveillement. Je peux, rétrospectivement, penser qu’il en fut autrement pour le Capitaine et l’équipage rapproché du Jean-Laborde, ainsi que peut-être pour mes parents et autres passagers ayant en mémoire les évènements liés à la détermination du Président Egyptien Nasser à refuser l’emprise des Britanniques sur le canal « propriété de l’Egypte ». Jusqu’à y couler des bateaux et le fermer pendant quelques mois (5). Ainsi s’esquissait un nouvel équilibre du monde qui bousculait les anciens pays colonisateurs et ouvrait des perspectives nouvelles pour des pays dits du « Tiers-monde » alors que s’affirmaient deux « grandes puissances ». Ces réalités historiques ne se dévoileraient que bien plus tard dans ma vie.

 

Et le Jean Laborde ? Qu’est devenu ce paquebot qui portait lui-même le nom d’un homme politique qui avait lié les destins de la France et de Madagascar (7) sous le signe d’une vieille histoire coloniale dont les pages se retournèrent au cours du XXème siècle ? Après le Jean Laborde I, coiffé de sa double cheminée et qui dans les années 1930 officiait jusqu’en Indochine, disparut aussi le Jean Laborde II, celui qui avait accueilli ma famille et se distinguait entre autres de son prédécesseur homonyme par son unique cheminée.

Je n’y avais plus beaucoup pensé à ce bateau, sauf comme à un bon souvenir d’antan, du temps disparu des Messageries Maritimes, dont la mémoire subsistait à travers quelques autres noms de bateaux légendaires assurant la liaison Marseille/La Pointe des Galets dans les années cinquante dont les quatre « sisterships » de même génération : Le Jean Laborde, le Ferdinand de Lesseps, le Pierre Loti, le Labourdonnais… Je n’y avais plus trop pensé jusqu’à ce que je découvre un jour le destin et le naufrage du Jean Laborde II grâce à un article de Jean-Claude Legros, paru sur « 7 lames la mer », et portant sur la « malédiction » entourant ces bateaux qui changent de nom (8). J’appris ainsi qu’après avoir desservi la ligne Réunion/Marseille, ce paquebot fut vendu à la Grèce. Et porta alors les noms de « Mykinai, Ancona, Brindisi Express, Eastern Princess » et finalement « Océanos » en 1976. « Reconverti en bateau de croisière » en 1991, il sombra après l’explosion des machines, près des côtes d’Afrique du Sud, entre East-London et Durban. Il y avait alors 571 personnes à bord ! Les passagers durent leur salut au dévouement de deux musiciens qui suppléèrent les défaillances et l’abandon du Capitaine et de l’équipage. Les évacuations furent assurées par la marine et l’armée de l’air d’Afrique du Sud.

Certes, sa disparition ne fut pas l’engloutissement tragique du Titanic qui emporta au fond des mers glaciales tant de vies humaines en quelques heures. Mais y a de l’effroi à imaginer l’angoisse et le désarroi des passagers – ici heureusement tous sauvés –. Et c’est avec ce même effroi, qu’on peut voir sur la vidéo accompagnant l’article de Jean-Claude Legros, l’Océanos abandonné aux flots et plongeant progressivement dans l’Océan Indien jusqu’à l’engloutissement final.

Peut-être est-il mieux là, au fond des eaux, moussu et colonisé par la vie aquatique, que passé à la casse et ne laissant derrière lui que quelques pièces ici et là récupérées ? Mais c’est avec peine que j’ai vu sombrer l‘Océanos ou le Jean Laborde de ma jeunesse. Il est depuis devenu un souvenir plus cher de mon enfance.

 

Avec mes remerciements à ma famille pour les souvenirs partagés.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Expression empruntée au poète Jean Albany dans Pressentiment, du recueil Zamal (1951). « Mon île était le monde et je dois y mourir ». Dans d’autres textes, Albany évoque ses voyages d’autrefois en bateau entre Marseille et La Réunion.
  2. Ces congés administratifs, d’abord accordés aux fonctionnaires venus de France et travaillant à La Réunion, furent élargis aux fonctionnaires réunionnais suite à leur mobilisation. Ils ont disparu, remplacés depuis par les congés bonifiés.
  3. Ferdinand de Lesseps (1805-1894) diplomate et administrateur français. A porté le projet du Canal de Suez, débuté en 1859 et inauguré en 1969. Initié et financé en majorité par les Français, le Canal passe sous l’emprise britannique avant la fin du XIXème.
  4. Expression empruntée à La Réunion, chapitre 3, de l’écrivain Roger Vailland qui a fait en 1958 le même voyage et qui, en découvrant l’île depuis le Jean Laborde, est frappé par l’absence de récifs, d’écueils, de navires et embarcations aux alentours.
  5. Le président Nasser déclenche cette crise en revendiquant la souveraineté égyptienne sur le Canal, lors du Discours d’Alexandrie. La « crise de Suez » impliquera l’Egypte, le Royaume-Uni, la France et Israël. Et suscitera les prises de position des Etats Unis et de l’URSS. On peut voir la réouverture du Canal le 3 avril 1957 sur les Archives INA.
  6. De 1967 à 1975, lors des guerres entre Egypte et Israël, le désert du Sinaï et le Canal de Suez deviennent des lieux stratégiques. Le canal est fermé plus de 8 ans, et il faudra plusieurs mois pour le remettre en état après des opérations de déminage (on peut voir nombre d’images sur les sites en ligne). Les bateaux effectuant la liaison Marseille/La Réunion durent alors passer par le Cap de Bonne Espérance en contournant l’Afrique.
  7. Jean Laborde : né en France en 1805, mort à Madagascar en 1878. Aventurier, industriel, premier consul de France à Madagascar. A influencé les orientations politiques en côtoyant au cours du XIXème siècle plusieurs souverains et reines malgaches, dont Ranavalona dont il fut l’amant.
  8. Jean-Claude Legros, La malédiction du Paquebot Jean Laborde, article du 15 juin 2016, 7 Lames la mer. Outre le destin du paquebot Jean Laborde II (successeur du Jean Laborde I) appareillé pour la 1ère fois en 1953 vers La Réunion, puis renommé plusieurs fois, l’article renvoie à une vidéo (Abc.news) du naufrage du paquebot l’Océanos (visible aussi sur d’autres sites en ligne dont Youtube) :

http://7lameslamer.net/la-malediction-du-paquebot-jean-1858.html

Annexe bibliographique : parmi les nombreux sites, on peut trouver des images du Jean Laborde sur :

http://www.messageries-maritimes.org/jlabord2.htm

Read Full Post »


L’histoire se passe en 1862 : deux jeunes Allemands, le premier d’origine noble et aisée ne vit que pour l’exploration. Il a nom Carl Claus von der Decken et l’autre, Otto Kersten, plus jeune de quelques années, a fait un doctorat en Sciences Naturelles qui lui rendra bien des services dans sa découverte de notre île. Ils se retrouvent d’abord à Zanzibar et tentent l’ascension du Kilimandjaro. Ils ne parviendront pas tout à fait au sommet mais auront des preuves de la présence de neige en Afrique orientale (1). Ce qui vaudra à Decken la médaille d’or de la Royal Geographical Society de Londres. De plus, dorénavant, deux glaciers du Kilimandjaro porteront  les noms de Decken et de Kersten.

Le 11 avril 1863 Decken et Kersten partent pour Madagascar en passant par les Seychelles, Maurice et La Réunion mais seront obligés de renoncer à leur voyage vers la Grande île, étant donné les troubles qui s’y sont produits et qui ont coûté la vie au roi Radama II. Le séjour des deux explorateurs à La Réunion sera donc plus long que prévu et durera environ 2 mois et demi, du 28 mai au 7 août 1863.

Plus tard sera publié un ouvrage en 6 volumes. Les deux premiers volumes intitulés « Les voyages du Baron Carl Claus von der Decken en Afrique orientale dans les années 1859-1861/  et 1862-1865» concernent essentiellement les voyages proprement dits, les quatre volumes suivants traitent plus particulièrement des aspects scientifiques. C’est dans le second volume du récit que se trouvent les 6 chapitres concernant La Réunion. Ces chapitres ont été traduits en français (2). Nous vous les présentons ci-dessous :

 

 

Dans les chapitres consacrés à La Réunion il est difficile de savoir ce que l’on doit au Baron von der Decken ou à Otto Kersten, mais l’on sent souvent la marque de ce dernier (3).

Titulaire d’un doctorat de sciences naturelles, Kersten s’intéresse particulièrement à la formation du relief de La Réunion, à son volcan, émet des hypothèses quant à la formation des efflorescences de glace, visite les différentes sources thermales dont il donne la composition chimique et les propriétés. Il note minutieusement les différents types de végétation. Et garde précieusement par devers lui les spécimens les plus intéressants dans une boîte de fer-blanc. Il est bon, à propos de végétation, de relire le passage où il traite de la lutte permanente du volcan qui brûle des pans entiers de forêt et la manière dont la végétation reprend peu à peu ses droits : l’on voit d’abord une sorte de duvet qui recouvre les laves avant de laisser la place aux fougères et aux lichens et que s’installent ensuite « des buissons aux feuilles rondes et de sveltes filaos ».

La lecture de certains passages révèle aussi un homme doué de qualités littéraires. Qu’il décrive l’apparition d’un arc-en-ciel, des chutes d’eau dans le cirque de Salazie ou encore la beauté du panorama vu du sommet du Piton des Neiges…Il est vrai que Marlene Tolède et son équipe ont mis un soin tout particulier à la traduction en français de ce récit.

 

Otto Kersten, quelques décennies plus tard…

 

Ce qui frappe également dans les pages consacrées à La Réunion ce sont les qualités humaines de Kersten, son attitude compréhensive à l’égard des Créoles d’origine modeste : il s’émerveille de leur ingéniosité, de leur art de tresser une sangle à partir de fibres de raphia, de leur habileté à fabriquer un briquet à amadou et de leur talent pour se sortir d’affaire malgré un équipement restreint : la scène du repas du soir préparé dans une caverne lors d’une excursion vaut le détour : les porteurs créoles  qui l’accompagnent ne disposent pour préparer le repas que d’une grande marmite dans laquelle ils font cuire du maïs, du lard et des oignons. Tout sera bientôt cuit et chaud bouillant. Comment vont-ils s’en sortir pour servir ce repas et le manger ? Ils ne possèdent, en effet, ni assiettes, ni fourchettes, ni cuillers…

Il les voit alors avec étonnement sortir de leurs sacs de grandes feuilles de végétaux (songes ou bananiers ?) (4) et verser sur ces feuilles un peu de la bouillie fumante qui refroidit assez rapidement. Tous se mettent alors à manger « avec les doigts, à la manière des Nègres ». Il ne faut pas, à mon avis, voir dans ce mot une trace quelconque de racisme ou de sentiment de supériorité : ce mot « Nègre » était autrefois communément employé avant de devenir péjoratif et d’être remplacé par les mots « Noir » ou « homme de couleur ». Mais laissons la parole à Kersten lui-même : « Par leur simplicité et leur adresse, les petits Créoles pauvres avaient entièrement gagné ma sympathie et mon respect ». Il parle également de la langue créole « langue douce, enjôleuse et bon enfant » et lance ailleurs dans le livre une pique à l’intention des « Français qui ne sont pas suffisamment polis pour apprendre la langue de leurs domestiques ».

Bref Kersten est sous le charme de notre île et je ne peux résister au plaisir de lui laisser la parole quand il parle de Bourbon – notre modestie dût-elle en souffrir – : «  l’île Bourbon, soulevée des profondeurs insondables de l’océan par la puissance du feu, est entourée par les flots courroucés d’une mer en furie, qui menace d’engloutir à nouveau celle qui a « émergé de l’écume » ; elle sera peut-être un jour anéantie par les mêmes forces que celles qui ont présidé à sa naissance. Pourtant ce morceau de terre menacé de tous côtés par les forces de la nature les plus terribles, avec un bref passé et peut-être un avenir tout aussi limité devant lui, fleurit telle un paradis et est bien la plus belle des îles – voilà, du moins ce qu’en pensent tous ceux qui l’ont visitée et arpentée en tous sens. » Fermez le ban !

Voici, pour ceux qui connaissent déjà l’étrange beauté de l’écriture gothique et pour les autres qui auront ainsi l’occasion de la découvrir, le texte de Kersten en allemand :

 

Original du texte de Kersten écrit en gothique

 

Parfois l’on peut se demander si la jeunesse de Kersten ne lui joue pas quelque tour et si l’accueil chaleureux des prêtres (5), en tête desquels le Vicaire général Fava qui remplace l’évêque en son absence, ne lui ôte pas tout esprit critique. Certes le clergé a un rôle important dans la vie de la colonie, dans l’éducation, dans les soins aux lépreux, dans la formation des jeunes Malgaches à La Ressource et des apprentis de La Providence…Mais dire par exemple que le rôle du clergé a été essentiel lors de l’abolition de l’esclavage et que les nouveaux « citoyens », comme se nommaient eux-mêmes les affranchis de 1848, sont restés fidèles à leurs anciens maîtres et ont continué à travailler pour eux, semble, pour le moins, un peu rapide. Sinon comment expliquer l’importation massive d’engagés, indiens en particulier (6), après l’abolition de l’esclavage sinon par la nécessité d’avoir une abondante main-d’œuvre pour remplacer les anciens esclaves affranchis qui ont pris la clé des champs ou plutôt la direction des faubourgs des villes ? En fait nos explorateurs et en particulier Kersten, se sont laissé influencer par le milieu qu’ils ont fréquenté à La Réunion « Ils semblent », disent fort justement les éditrices, « avoir côtoyé essentiellement la haute société… et avoir ainsi connu la Colonie du point de vue de la classe dominante. »

Conclusion provisoire : Ce qui reste pour moi une énigme…

Nous avons vu plus haut que Kersten éprouve de la sympathie pour les « Créoles » pauvres, pour leur ingéniosité, pour leur langue… Plus loin dans le chapitre intitulé « L’adieu aux Mascareignes » nous apprenons comment il réagit devant le mauvais comportement des Blancs « cultivés » à l’égard des Africains qui ont participé à la recherche des sources du Nil : à leur descente à Port-Victoria, aux Seychelles, les Africains doivent passer entre deux rangées de voyageurs blancs qui les dévisagent, sourient avec mépris, se moquent de leur manière des s’habiller. Pire encore, une petite actrice qui rentre en Europe se livre à des mimiques douteuses : « Une chose est sûre, nous dit Kersten, les Nègres durent avoir, ce jour-là, une très mauvaise opinion de la civilisation européenne »…Le comportement ouvert de Kersten, son respect de la culture d’autrui, son absence de racisme, sont aux antipodes de la mentalité coloniale…

C’est la raison pour laquelle je suis tombé des nues lorsque j’ai lu dans le chapitre intitulé « L’adieu aux Mascareignes » qu’il exprimait le voeu que l’Allemagne ait aussi des colonies…Qu’est ce qui l’amène à ce vœu ? Je n’en sais rien ! Est-ce l’exemple de La Réunion qui lui semble une réussite ? Est-ce le désir de voir les échanges commerciaux se développer avec des colonies dont on exploiterait les richesses ? Est-ce l’idée que l’Allemagne deviendrait, en ayant des colonies, l’égale des grandes puissances mondiales qu’étaient alors l’Angleterre et la France ? …

Mais toujours est il qu’il a persévéré dans cette voie !

Cette attitude reste pour moi, au stade où j’en suis de mes lectures, une énigme …

 

Robert Gauvin

 

Notes :

  • Jusqu’en 1862, date de l’ascension du Kilimandjaro par Decken et Kersten (Ils parviennent en fait à une altitude de 4280 mètres alors que la hauteur totale du Kilimandjaro est de 5895 mètres) l’existence de neige et de glace au sud de l’équateur était fortement contestée.
  • Cette publication fait partie de la collection « Les inédits de l’histoire ». Elle a été réalisée avec le soutien du Cercle des Muséophiles de Villèle et celui de l’Université de La Réunion (Cercle de Recherches DIRE). Il a été traduit de l’allemand par Marlene Tolède et son équipe. La préface est signée des éditrices, Marlene Tolède et Gabriele Fois-Kaschel.
  • Il faut mentionner le fait qu’Otto Kersten est la cheville ouvrière de la publication de ces 6 volumes. En effet le Baron Von der Decken est mort en 1865, assassiné en Somalie. C’est alors que la mère de celui-ci demande à Kersten de prendre la relève de son fils et de publier le récit de leurs expéditions (deux premiers volumes) afin d’en tirer les enseignements scientifiques (quatre volumes suivants). La partie scientifique, proprement dite, a été réalisée avec la collaboration de spécialistes.Il faut aussi se souvenir que Decken a été malade lors de ce voyage et n’a pu participer à toutes les excursions. En outre il a, en fin de séjour, laissé Kersten à La Réunion pour aller découvrir l’île Maurice.
  • Il était jadis ou peut-être naguère de tradition à La Réunion, d’organiser pour les enfants de temps à autre un Zanbrokal rougail-saucisses qui était servi dans un van sur des feuilles-banane. Tous mangeaient ensemble « à la main » C’était l’occasion de plaisanteries et de fous rires. Mais peut-être la tradition s’est-elle un peu perdue aujourd’hui ?
  • Le vicaire-général Amand Fava avait fait à Zanzibar la connaissance de Decken et ils avaient bien sympathisé. Ce dernier avait fait des dons pour les œuvres de la mission catholique de Fava. L’on comprend alors l’accueil chaleureux qui est réservé aux deux Allemands par le clergé de La Réunion qui souvent les héberge, leur facilite les transports, voire participe à leurs excursions. On ne voudrait pas généraliser, mais un accueil très favorable sera réservé au jeune journaliste mauricien Pooka une vingtaine d’années plus tard. Et les hôtes ainsi accueillis se sont transformés en fervents partisans du clergé face à leurs détracteurs anticléricaux.
  • En 1863 les engagés indiens sont en effet au nombre de 48.448. Cf. « L’histoire de La Réunion » de Daniel Vaxelaire. Éditions Orphie ; Tome 2 (Page395).

Read Full Post »


Connaissez-vous le lavoir de Casabona à Saint-Pierre ? Le plus grand lavoir de La Réunion ! 120 bassins qui, placés bout à bout s’alignent sur plus de cent mètres (1) entre l’actuelle rue Luc Lorion et la rue du Lavoir. Soit 60 grands bassins pour le lavage et le frottage du linge sur une pierre taillée en basalte, associés chacun et de manière contiguë à 60 petits bassins pour le rinçage.

Implanté sur une étroite parcelle gagnée sur les champs de cannes, dans les années 1930, ce lavoir était autrefois très fréquenté mais, avec la modernisation, il a été progressivement délaissé. On peut cependant y rencontrer quotidiennement quelques habitants proches et des femmes du quartier attachées à la lessive du jour. Ce bâtiment, inscrit aux Monuments Historiques depuis 2006, est un lieu populaire, gardien de la mémoire du quartier et des Saint-Pierrois.

Le lavoir vu de la rue Luc Lorion et vu de la rue du Lavoir – Photos Marc David

Comment comprendre l’attachement à ce lavoir d’autrefois ?

Il suffit de remonter le temps. Jusqu’à l’année 1932, celle qu’on peut lire sur une inscription gravée sur une plaque ogivale assujettie au soubassement d’un bassin plus central et portant ces mots d’hommage de la « Population reconnaissante au Maire de Saint-Pierre, Augustin Archambeaud, 1932 » (2). Voilà une inscription qui interpelle !

 

Qui donc étiez-vous monsieur Archambeaud pour mériter cette reconnaissance-là ? (Notre article se limitant à cette seule réalisation, sans engager les positionnements divers de monsieur Archambeaud dans son action de député et de maire dans le contexte politique de la première moitié du XXème siècle).

Un maire, docteur de formation, dans un temps difficile où les Saint-Pierrois, comme la plupart des Réunionnais, vivaient péniblement dans une colonie sous-développée et dépourvue de réseaux d’alimentation en eau potable et électricité (3). On s’éclairait alors à la bougie ou au pétrole et, comme l’eau courante n’arrivait pas dans la plupart des cours et maisons dans cette région où les eaux pérennes sont parcimonieuses, on charroyait de lourds récipients pleins du précieux liquide.

Dans les années 1930, Augustin Archambeaud remplissait son 2ème mandat de maire de Saint- Pierre. L’eau providentielle du canal Saint-Etienne (4) ne pouvait échapper à la sagacité de l’édile et de ses adjoints. C’est en effet ce canal, porté dès 1818 par la volonté et les intérêts solidaires d’hommes du Sud, achevé en 1827 et courant de La Rivière Saint-Etienne à Grand-Bois en passant par Casernes, qui avait favorisé le développement de la région de Saint-Pierre en permettant l’irrigation des champs, l’alimentation des usines sucrières tout en assurant les besoins domestiques des populations proches.

Un siècle après, ce canal offrait encore aux responsables de la ville, son opportunité pour la construction d’un lavoir en contrebas, grâce à une dérivation. On l’édifia près des champs de cannes, dans le quartier de Casabona, au plus loin de la Rivière d’Abord, à la lisière de la zone périphérique plus populeuse du Nord-Ouest de la ville et non loin de l’usine des Casernes.

 

La plaque à A. Archambeaud, photo M. David 2.  Vue aérienne du lavoir, © IGN 1950

 

La réalisation de ce lavoir est donc bien l’œuvre de l’homme politique soucieux du mieux vivre des populations mais il nous plaît d’imaginer l’homme et l’hygiéniste inséparables de l’édile qu’il était. On peut penser que Archambeaud, « le suppléant de la santé », avait sans doute rêvé que la grande lessive à l’eau courante et claire acheminée du canal éliminerait nombre de microbes et parasitoses et ferait reculer les maladies et la mortalité infantile effroyables en ces temps où un enfant sur 4 mourait avant 2 ans ! (3). On peut penser aussi qu’il avait vu œuvrer les femmes et hommes de son temps et entendu ou deviné leurs voix, que nous imaginons encore entendre…

 

Que pouvaient avoir dit ou pensé ces voix de femmes, d’hommes et d’enfants de ce temps-là ? Que la corvée d’eau pour alimenter les familles était bien dure. Plus pénible encore quand il fallait charroyer les baquets pour laver le linge ! Pire : dans une ville bâtie dans la pente ! Que les femmes avaient besoin de toutes leurs forces et de toute l’énergie de leurs nerfs, de leurs reins pour savonner, frotter, battre, rincer, tordre le linge… Qu’elles étaient épuisées par la rudesse du battoir et leurs mains épluchées par le gongon de maïs frottant sur la roche à laver. Qu’elles souffraient suffisamment de tous les manques de ce temps-là ! Et qu’elles rêvaient d’avoir au moins de l’eau à disposition !

 

Pour cela, ce lavoir, avec ses 120 bassins tous remplis, aux eaux claires, généreuses et gratuites répondait à leurs besoins, qu’il s’agisse des mères de famille souvent nombreuses ou des blanchisseuses qui gagnaient leur vie en faisant des « pratiques » pour des familles plus aisées. Car La Réunion était à mille lieux du premier salon des arts ménagers de Paris qui vantait les mérites de la machine à laver électrique que personne ici n’avait ! (5)

 

Replongeons dans ces années 1930 qui suivent la création du lavoir. Imaginons ces femmes nombreuses qui arrivent avec leurs bandèges remplis de linge, certaines accompagnées par leurs enfants et grandes filles. Elles portent capeline pour la plupart car le lavoir est à ciel ouvert à l’époque. Il y a celles qui ont leur jour et leur place attitrée, celles qui vous regardent de travers si vous avez osé vous installer là où elles sont d’ordinaire. Celle qui est là de grand matin, telle autre plus tard. Celles qui font sécher leur linge sur place, étendu à même le sol, celles qui le ramènent à la maison. Avec ses confidences et ladi-lafé, amitiés et inimitiés, solidarités et jalousies, le lavoir est un monde en miniature. Monde de femmes d’où les hommes ne sont pas absents ! On parle beaucoup d’eux ! Et, quand ils passent, des regards profonds s’échangent parfois… Bref, on entend battre les langues autant que les battoirs car à Casabona, comme dans tous les lavoirs du monde, on lave et on bat le linge en même temps qu’on brasse les bonheurs et malheurs du monde (6). Ecoutons-les ces femmes d’autrefois, entendues par delà les ans (7) :

 

– Mérsi méssié Archambeaud. Mé ou la-oubli mète fèy tole dessu ! Solèy i poike !

– Mète ot kapline Rosita sinon lève bone-hère ! Sinonsa alé lave ot linz, la-ba, la rivièr ! Ou va voir si solèy i poike pa !

– Domoun i di lo temps lé mové. Moin la peur ! Volkan la-bien pété en 31, siklone 32 la kasse toute !

– « Moi, j’ai tiré ma fille de l’école ». El té i fé pa rien. Issi, èl i apran la vie.

– Moin lé fatigué d’lave bann pikète-la ! Linz kaki lé lour ! Moin la-di mon bonnom : arète salir ! Lèsse amoin trankil !

– Tansion ! Ça, zabo lavoka dann tribunal. Kabe anvoy aou la zol ! Na larzan, mé lo linz lé sale mèm !

– Alon bingn dan leau prope avan d’rante la kaz ! I di Sin-Dni na in pissine. Anou ossi !

– Fanélie, alon shante lo pti shanson i vien d’sortir. Lé tro zoli !

– P’tit fleur aimée, P’tit fleur fanée, Dis à moin toujours, Couc c’est l’AMOUR…(7)

 

Le lavage et le séchage du linge au lavoir, photos Marc David

 

On vit alors se fortifier au cours des décennies l’âme de ce quartier populaire, accueillant et ouvert à tous et marqué par l’empreinte des familles historiques (8) installées dans les maisons proches du lavoir. On entendit battre les langues et les battoirs, alors que l’eau vive du canal Saint-Etienne coulait de bord en bord des 120 bassins du lavoir, vidangée par une bonde manipulée par les lavandières elles-mêmes. Jusqu’aux années 1950, ce lavoir était encore entouré de champs de cannes vers le nord et l’ouest comme on peut le voir sur des clichés connus qui laissent voir les lavandières œuvrant à ciel ouvert et le linge étendu au sol. Avec le temps, vinrent les changements comme l’étendage du linge sur des réseaux de fils tendus et plus encore, dans les années 70, ce que bien des blanchisseuses attendaient, le recouvrement de l’édifice avec un toit de tôle. Après la fermeture – qu’on peut trouver regrettable – du canal Saint-Etienne, on regarda alors davantage à la consommation de l’eau distribuée par la ville. On la plaça un temps sous la surveillance d’une gardienne du quartier (9) qui ouvrait et fermait les robinets, plus nouvellement installés, le matin et soir. Mais le lavoir restait bien fréquenté.

 

A partir des années 80, avec la densification de la population, le typique quartier du lavoir se trouva intégré au grand Saint-Pierre urbain et cerné par la ceinture périphérique dessinée par la 4 voies du Tampon et le boulevard Banks. Depuis, l’étroite bande du lavoir se devine à peine dans ce quartier ouvert sur la modernité avec son lycée, ses installations sportives, ses immeubles d’habitation, sa gare routière et les équipements en commerces, grandes surfaces et services. Avec la modernisation des modes de vie et d’habitat et l’usage plus démocratique de la machine à laver – qui soulage heureusement les femmes de la corvée de lavage du linge ! – le lavoir est bien moins utilisé, ici comme ailleurs. Mais le lieu reste vivant par la présence des habitants attachés à leur quartier, soucieux de sa sauvegarde et impliqués dans des projets associatifs. Il compte toujours ses fidèles et habitués. On peut y trouver celle qui « continue à faire comme avant » ou celle qui « préfère faire sa lessive au lavoir », telle autre profitant de l’eau offerte quand « la vie est chère, l’appartement trop petit » et la famille nombreuse. On peut y rencontrer des piliers de connaissances tel celui qui a « toujours vécu là » et dont la famille« a toujours été là »

 

Citerne avec dessin de Jace, Grand et petit bassins, Affiche – Montage Marc David

Au début de notre XXIème siècle, l’état de délabrement du lavoir étant préoccupant, un plan de réhabilitation est lancé en 2005 (8) par la ville de Saint-Pierre, car « La mairie ne veut pas rester insensible aux souhaits de ses concitoyens pour la pérennité de ce patrimoine historique », « véritable identité du quartier de Casabona ». Cette réhabilitation impliquant des jeunes dans un « Projet d’Initiative Locale », s’attachait prioritairement et selon les « recommandations du Service départemental d’architecture et du patrimoine » à des travaux portant sur la consolidation des plots soutenant l’édifice, la réfection du sol, des bassins et du toit abîmés. Le 12 janvier 2006, le Lavoir dit Casabona « est inscrit aux monuments historiques, en totalité, y compris le terrain d’assiette et la prise d’eau du canal Saint-Étienne ». Voilà qui reconnait l’intérêt du site. Mais, la rénovation et « la mise en valeur de ce lieu » (8) laissent à désirer et depuis, avec l’usure des ans, il reste encore à faire…

De nos jours, le lavoir affiche, hélas, un état regrettable avec des tôles arrachées, des bassins peu avenants qui, vidés de leur eau, ont juste le mérite de mettre en évidence le système de bonde et la circulation de l’eau qui se fait entre grands et petits bassins solidaires. Les montures métalliques et le toit sont rongés par la rouille. Mais on reste impressionné devant ce qui est le plus grand lavoir de La Réunion, et une rareté par ailleurs vu ses dimensions exceptionnelles. Et on y rencontre, heureusement, toujours des gens, accueillants et disponibles, prêts à parler du lavoir ou de la marche du monde…

 

Voilà donc un lieu de vie et un témoin de notre histoire qui mérite mieux. Dans ce quartier animé, populaire, gagné par la modernité, sommes-nous conscients, voyageurs, lycéens, sportifs et passants d’aujourd’hui, de la présence discrète de ce lavoir ? Il est repérable grâce à une ancienne citerne de sucrerie qui, postérieure à l’installation de l’édifice, « fait office de réservoir pour le quartier ». Cette citerne, faite de « feuilles de tôle boulonnées sur des fondations en pierre » et rouillées par le temps est recouverte d’un dessin de Jace figurant un gouzou émergeant semble-t-il d’une mousse abondante. A quand donc la grande lessive qui redonnera de l’allure à ce lavoir tout en préservant l’âme de ce quartier de Saint Pierre, Pays d’Art et d’Histoire ? Il appartient à tous, habitants, responsables et artistes de continuer à œuvrer pour la sauvegarde de ce lieu, pour que l’eau du lavoir de Casabona rassemble encore les femmes et hommes de demain.

Nos remerciements à ceux qui, au bord des bassins, ont partagé avec nous leur temps et leur savoir.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Notre article, qui s’appuie sur des données factuelles tirées de documents et sites officiels, fait une correction quant à la longueur, vérifiée, du lavoir (110 mètres mesurés et non 250). Il imagine par ailleurs librement les années 1930 à partir de données d’époque.
  2. Pierre Edouard Augustin Archambeaud (1868/1937). Après des études de médecine, s’installe à Saint-Pierre. Est nommé « Ordinaire Suppléant de la Santé » en octobre 1898. Conseiller général, député de La Réunion de 1907 à 1914, maire de Saint-Pierre de 1902 à 1912, puis de 1926 à 1937. (voir sites et Le Dimanche magazine du 18 novembre 2001 sur A. Archambeaud)
  3. « En 1931, le taux de mortalité était encore de 33%, fondé en grande partie sur un impressionnant taux de mortalité infantile » Histoire de La Réunion De la colonie à la région, Y. Combeau, P. Eve, S. Fuma, E Maestri. En 1946, La Réunion « n’a aucun réseau de distribution potable et 10% seulement des logements en bénéficient. Elle n’a pas de réseau d’assainissement » E. Maestri et D. Nomdedeu Maestri , Chronologie de La Réunion (De la départementalisation à la loi d’orientation).
  4. On peut retenir Frappier de Montbenoit, Augustin Motais, Hoareau/Desruisseaux, soutenus par le gouverneur Milius.
  5. En 1923, premier salon des appareils ménagers au cours duquel la machine à laver est reine. En 1934, les frères Lemercier lancent une machine à laver bon marché et dotée d’un interrupteur horaire.
  6. La pièce de théâtre Le Lavoir de Dominique Durvin et Hélène Prévost, 1986, raconte un lavoir, à la veille de la 2ème guerre mondiale. Le succès de cette pièce traduite en 40 langues a été international.
  7. Traduction et notes : 1. Merci monsieur Archambeaud. Mais vous avez oublié le toit. Le soleil brûle. 2. Mets ta capeline Rosita, sinon lève-toi de bonne heure. Ou bien va laver ton linge, plus loin, à la rivière. Tu verras si le soleil n’y brûle pas ! 3. On annonce du mauvais temps. J’ai peur. L’éruption du volcan a été forte en 31, le cyclone de 32 a tout cassé. 4. Moi, j’ai retiré ma fille de l’école. Elle n’y faisait rien. Ici, elle apprend la vie. 5. Je suis fatiguée de laver ces linges de bébé ! (pikète : sorte d’alèse en tissu) Les vêtements en kaki sont lourds. J’ai dit à mon mari : cesse de salir ! Laisse moi tranquille ! 6. Attention ! Ceci est le jabot d’une robe d’avocat ! Un homme capable de t’envoyer en prison. Il est riche mais son linge est bien sale. 7. Allons se baigner dans l’eau propre avant de rentrer à la maison. Saint-Denis a sa piscine (depuis1932), nous aussi ! 8. Fanélie, allons chanter la chanson qui vient de sortir. Elle est trop jolie ! 9. P’tit fleur aimée, de G. Fourcade et J. Fossy, date de 1930 (graphie de Un siècle de musique réunionnaise, C. David et B. Ladauge).
  8. Le journal de la commune de Saint-Pierre, La voie du Sud, a consacré plusieurs articles au lavoir de Casabona. Le n° 27 de mars 2005, intitulé « Le lavoir de Saint-Pierre : une réhabilitation attendue », évoque ces « vieilles familles du lavoir : Familles Terro (surnom Premier), Madame Lucienne, Palma, Assoumani, Griboine, Abrillet, Varaine, Agathe, Saint-Alme, Agesidame, Pinel, Subijus, Servant-Tirel, Jetter, Presles, Timbou, Seychelles, Faconnier, Araye (Nandou), Sababady, Ramaye (Milien), Vavelin, Madame Louis Jessus… »
  9. Voir les sites en ligne ainsi que l’article du Quotidien du 4/02/05 .

Read Full Post »

Older Posts »