Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘histoire’ Category


Qui étaient et que sait-on des premières femmes de Bourbon ? C’est le sujet développé à la médiathèque Alain Lorraine par Angélique Gigan (1), Docteur en langue et littérature françaises, à l’invitation de l’Association Famille Maxime Laope dans le cadre de la célébration de la fête de L’Abolition, ce 20 décembre 2016, lors d’un généreux choral faisant entendre, tour à tour, les voix de la conférencière et des femmes de la famille Laope.

C’est cette conférence que nous vous proposons de découvrir grâce à l’amabilité d’Angélique Gigan qui a accepté que son texte soit édité sur notre site. A défaut de tout retranscrire, nous avons choisi de vous présenter deux articles afférant aux parties II et III de son intervention, reprises fidèlement et centrées plus directement sur le sujet. Après le premier article sur l’identité des premières Bourbonnaises venues de Madagascar, d’Inde et de France (2), voici ce 2ème article.

 

 

Les représentations des premières bourbonnaises dans les textes anciens

Partie III de la conférence d’Angélique Gigan

 

« Il apparaît que dans le Mémoire de Desforges-Boucher, les femmes originaires de Madagascar jouissent d’une bonne réputation, contrairement à certaines Françaises et à l’ensemble des métisses indo-européennes dont il dresse un portrait péjoratif, teinté de misogynie. Nous allons montrer qu’à la misogynie ambiante s’ajoute, dans quelques récits de voyages anciens et écrits d’administrateurs coloniaux, une note sexiste où l’image de la femme bourbonnaise se trouve au carrefour d’un ensemble de mythes discriminants, allant de la Veuve noire à l’Eve tentatrice.

 

Tous ceux qui se sont essayés aux recherches historiques concernant notre île savent que les sources sont difficilement accessibles. Il existe, bien entendu, un état des lieux de la société bourbonnaise sous l’Ancien Régime, notamment grâce aux travaux de Jean Barassin, mais très peu de choses concernent à proprement parler les femmes et leurs conditions de vie. Ce que nous pouvons déduire de la présence de ces toutes premières Réunionnaises, c’est que la distinction blanche/non-blanche ne se fait pas encore véritablement sentir. Les colons français doivent se marier et, dans un contexte où la présence féminine fait défaut, la couleur de peau importait, pour le moment, peu.

 

Couverture du livre Sous le signe de la Tortue, Voyages anciens à L’Ile Bourbon, Albert Lougnon, Azalées éditions

 

  1. L’habit ne fait pas le moine ? Regards de deux voyageurs, Borghesi et Durot, sur les Bourbonnaises (1704 et 1705).

Ce sont dans les récits de voyage anciens que nous pouvons appréhender, même partiellement, le mode de vie de ces premières femmes entre le début du peuplement et le tout début du 18ème siècle. Deux récits de voyage nous livrent des informations de la sorte : il s’agit de celui de Giovanni Borghesi, médecin italien qui a effectué un séjour dans l’île en 1704 et dont le récit est publié à Rome en 1705, et celui de Durot, dont nous ne savons rien, et qui a séjourné dans l’île en 1705 (3).

 

Giovanni Borghesi, une description neutre

Borghesi, écrit que les premiers habitants étaient habillés « ni à l’usage indien ni à celui de l’Europe ». Il met donc en relief une mode vestimentaire propre à Bourbon, qui souligne implicitement une créolisation de l’habillement, empruntant à la fois à l’Inde et à l’Europe. Il dit des Bourbonnaises :

Les femmes en effet portent une chemise suivant la coutume européenne et la robe qui les recouvre, de la ceinture jusqu’aux pieds, ressemble à celle de chez nous [= Italie], excepté que, généralement, elle est de soie ou de toile peinte. Toutefois quelques-unes, en plus de la chemise, portent sur le dos un petit habit, comparable à celui qu’ont coutume de revêtir nos hommes et que nous appelons camisole. De plus, toutes les femmes s’enveloppent la tête d’une petite étoffe semblable à nos mouchoirs ; elle est pliée de telle sorte que deux angles pendent sur le derrière du cou, entre les deux épaules, tandis que les deux autres se nouent sur la nuque (3).

Borghesi indique également que, comme les hommes, les femmes marchent « jambes et pieds nus » : « [I]ls ne portent ni bas, ni chaussures, ne sachant pas les confectionner, inhabiles à cet art comme en tous autres. Ajoutons à cela que les femmes, si simplement vêtues, se marient sans aucune dot. » Le jugement porté sur l’inaptitude des Bourbonnais est sévère, mais il est vrai que la colonie ne dispose pas encore d’école et que les colons, débrouillards malgré une grande pauvreté, se livrent surtout à une agriculture de subsistance (4). Un peu plus loin, Borghesi met en lumière une image de femmes au tempérament courageux, qui n’hésitent pas « au moment même où elles préparaient le dîner » à tuer des pigeons, dont l’île était envahie, « par douzaine avec un bâton, jusque dans la cuisine. »

 

Le double regard de Durot : entre désir et mépris

La description dressée par Durot porte également sur l’habillement, mais est d’une tout autre teneur, offrant davantage de détails à travers un regard visiblement subjugué par la beauté des femmes :

Les femmes à commencer par leur tête, ne se servent point de coiffure, mais portent aussi un mouchoir fin et garni de dentelles, qu’elles nouent par derrière pour tenir leurs cheveux qu’elles ont assez beaux et dont elles prennent assez de soin. Elles ont des boucles d’oreilles ainsi que des colliers d’or ou d’émail rouge. De simples chemises fines leur découvrent la gorge qu’elles ont assez belle et bien placée. Ces chemises, fendues par le haut à la française, ne sont attachés que par deux ou trois boucles d’or rondes. Elles ne portent point de manteau ni de corset, mais une jupe des belles étoffes qu’elles peuvent trouver à acheter des vaisseaux. Elles les font amples et un peu traînantes par derrière, ce qui leur donne un air charmant. Elles ne portent point de bas ni de souliers, pour les mêmes raisons que les hommes, ce qui leur ride les jambes, leur ôtant le seul agrément qui leur manque car elles nous ont paru presque toutes fort jolies, mais, je crois, plus par la longue absence de voir des femmes blanches comme celles d’Europe que par leur beauté naturelle (3).

Le portrait idyllique se trouve contrebalancé par la remarque finale, qui impliquerait que les femmes de Bourbon seraient moins belles que les Européennes et que seul le manque pousserait les hommes à leur trouver autant de charme.

 

Saint-Paul vu par Durot, Voyages anciens à L’ïle Bourbon, A Lougnon

 

  1. Les Bourbonnaises, des femmes dangereuses et frivoles ?

Ce désabusement de l’auteur précède une image peu valorisante des Bourbonnaises vues comme des veuves noires en puissance :

Le commerce de l’amour n’est point banni de leur cœur, mais il est à craindre pour leur mari qu’elles font assassiner par-dessous main, et quelquefois par leurs amants, ce qui était arrivé peu de temps avant notre passage. Un habitant dont la femme était jolie et d’un cœur assez tendre, après une absence de quelques jours fut trouvé poignardé dans un bois sans qu’on pût trouver d’indice pour pouvoir poursuivre sa veuve qui affectait une douleur extrême quoiqu’elle fût dans le chemin de se remarier. Bien que les autres maris vivent dans une grande méfiance de leur femme, les enfermant même lorsqu’ils vont quelque part, elles ne manquent guère à leur faire porter un croissant sur la tête, la chaleur du pays ne les pouvant retenir dans une passion réglée (3).

Il est possible que cette histoire soit vraie. Elle est assez similaire à celle décrite par Desforges-Boucher à propos de Monique Vincendo, veuve à 28 ans de François Garnier, qui aurait disparu de la circulation sans que les autorités aient pu résoudre l’affaire, malgré de nombreuses recherches. Mais les propos de Durot attirent notre attention. N’oublions pas que le regard porté sur les femmes est exclusivement masculin, ce qui implique un ensemble de préjugés d’ordre à la fois sexuel et social.

Commençons par le préjugé d’ordre sexuel : Durot, en faisant d’un cas particulier une généralité, entend activer à propos des Bourbonnaises le stéréotype de la veuve noire. Les femmes apparaissent ici menaçantes et dangereuses pour la gent masculine, s’éloignant ainsi de l’idéal féminin européen où les femmes sont vues comme des modèles de douceur et de charité sur lesquels les hommes assoient leur supériorité. Le texte souligne la méfiance des maris envers leurs épouses, en même temps qu’il pointe implicitement leur tempérament jaloux. Concernant le remariage de la veuve noire citée par l’auteur, il s’explique en grande partie par le fait que le nombre de femmes étant largement inférieur à celui des hommes, très peu d’entre elles restaient célibataires longtemps. Ainsi, à la fin du 18e siècle, l’île ne comptait encore que 297 femmes sur un total de 734 habitants.

Enfin, concernant le préjugé d’ordre social, il relève de ce qu’on appelle la théorie du climat, très en vogue sous l’Ancien Régime et dont Montesquieu est un des principaux représentants (5). En somme, la théorie du climat, qui est un des arguments pour justifier l’esclavage, dit que le climat influe sur toute la personne : ainsi, c’est parce que l’homme de couleur vient d’un climat chaud qu’il est à même d’être esclave, car son corps serait préparé à travailler durement au soleil. La chaleur du soleil engendre en effet un ensemble de clichés, notamment autour de l’oisiveté ou de la lascivité des habitants des pays colonisés, et permet de mettre en relief une opposition stéréotypée entre ces pays et la France, telle que l’opposition entre raison/émotion ou encore vertu/légèreté des mœurs. En ce sens, une femme d’Europe est supérieure à une femme des colonies. Cela est vrai pour Durot qui affirme que la légèreté des mœurs des Bourbonnaises est due, pardonnez-leur !, au climat. CQFD.

 

Détail de la Quatrième de couverture de Sous le signe de la Tortue, Voyages anciens à L’Ile Bourbon, A. Lougnon, Azalées Editions

Autre cliché avancé par Durot et qui va persister longtemps : celui selon lequel les Bourbonnaises raffoleraient des Français de passage : « Elles aiment fort les Français, ne pouvant guère tenir contre leurs pressantes poursuites, et trouvent de concert beaucoup de détours pour éloigner leur mari, pouvant affirmer ce que j’avance par les observations que j’en ai faites sur les lieux » (3).

En plus d’être des veuves noires, les Bourbonnaises seraient d’une avidité sexuelle sans limite, ce qui met implicitement en relief un caractère rusé qui n’est pas sans rappeler le mythe de l’Eve trompeuse, d’autant plus manifeste ici que Bourbon a longtemps été vue par les voyageurs comme un paradis terrestre. L’emprunt à la mythologie chrétienne apparaît d’autant plus manifeste que chez un auteur comme Desforges-Boucher, plusieurs femmes sont explicitement comparées à un démon (6). Le caractère néfaste des Bourbonnaises justifierait selon Durot la pseudo-incapacité des hommes à leur résister, tels des marins happés par le chant des sirènes. Spectateur de scènes galantes, il voit dans le commerce de l’amour un moyen pour les marins de décompresser et de marchander l’amour des femmes en payant avec des habits venus de France.

Ce constat de la légèreté des mœurs des Bourbonnaises est également très présent dans le Mémoire de Desforges-Boucher (6) où il est clairement question de prostitution et autres scandales. Le cas le plus sulfureux évoqué dans son Mémoire est sans conteste celui de Marie Anne FONTAINE : « Creole plus noire qu’un Diable, et qui en a toutes les inclinations ». Elle aurait tenu un « bordel public » (pour reprendre les mots de l’auteur lui-même) ouvert aussi bien aux Blancs qu’aux Noirs.

Mais dans une île, où, de l’aveu du gouverneur lui-même, la plupart des hommes sont des ivrognes, où les habitants ne vivent pratiquement que d’une agriculture de subsistance, que restait-il aux femmes, en-dehors de leur fonction reproductrice ? Leur infériorité numérique faisait nécessairement d’elles des appâts, de sorte qu’aussitôt qu’elles devenaient veuves, elles étaient remariées. Le choix des Bourbonnaises à disposer de leur vie semble dès lors se limiter à deux possibilités : ou mener une vie stable faite de dévotion, une vie de femme et mère dévouée et laborieuse, malgré l’inaptitude des époux, souvent ivrognes ; ou choisir de disposer de leur corps tout en subissant l’opprobre. Il faut bien garder en tête que l’île au début de son peuplement se trouve dans une extrême pauvreté. La prostitution était donc un moyen pour les femmes de subvenir à leurs besoins matériels, et d’obtenir, entre autres, de quoi se vêtir.

Il serait toutefois malvenu et inapproprié de prendre au premier degré les propos de ces différents auteurs, car dans une île où tous les habitants devaient tous se connaître, où la religion catholique jouait un rôle puissant, le moindre écart des femmes était nécessairement sévèrement jugé. Si l’on s’en fie à ces textes, les premières femmes de Bourbon sont l’objet d’une double discrimination : sexuelle, en tant que femme, et raciale, en tant que métisses, noires et blanches habitant les tropiques.

 

Conclusion

Ces premières habitantes de Bourbon, ces femmes françaises, métisses indo-portugaises et malgaches, qui ont donné naissance à de nombreux enfants dans des conditions misérables tout en ayant subi l’ardeur d’hommes plus nombreux qu’elles, étaient d’un courage sans faille, qu’importe leur origine ou la couleur de leur peau. Sans elles, sans leur volonté, sans leurs souffrances, le peuplement de l’île était voué à l’échec. Ces toutes premières femmes ont appris, bon gré mal gré, à s’émanciper autant que faire se peut, face à des maris bien souvent défaillants. La vraie liberté étant celle où l’on s’autodétermine, indépendamment des jugements moraux. C’est aussi cela l’esprit du 20 désanm : le combat pour l’accès à la liberté, celle où chaque Etre humain est finalement maître de lui-même ».

 

Avec nos remerciements à Angélique Gigan pour l’aimable communication de cet article.

 

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

 

  1. Angélique Gigan : Docteur en langue et littérature françaises. A soutenu en 2013 une thèse sur L’imaginaire colonial dans l’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre. Outre la préparation d’une édition critique des Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, elle a participé à des ouvrages collectifs et intervient dans des colloques autour de l’écrivain et sur les thèmes se rapportant à la colonisation sous l’Ancien Régime (récits de voyage, esclavage, représentation de l’Autre et de l’ailleurs).
  2. Le premier article paru sur dpr intitulé Portraits de Femmes à Bourbon de 1663 à 1710 était sous-titré Les premières femmes arrivées à Bourbon. Les deux articles du site sont fidèles au texte transmis par Angélique Gigan, à l’exception de quelques coupures.
  3. Les textes cités de Borghesi et Durot sont intégrés à l’édition de l’ouvrage Sous le signe de la Tortue, Voyages Anciens à L’île Bourbon de Albert Lougnon (ch VI), ed Azalées1992, 1ère ed 1939.  
  4. Prosper Eve, « De l’Esprit inventif à Bourbon du 16e au 19e siècle », in Revue historique de l’océan Indien : Science, techniques et technologies dans l’océan Indien (XVIIe-XXIe siècle), La Réunion : AHIOI, 2006, n° 2, p. 61-62.
  5. Montesquieu, De l’Esprit des lois, éd. Victor Goldschmidt, tome I, op. cit., p. 382 (3e partie, livre XIV, chap. 10).

6. Desforges-Boucher, Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’isle Bourbon par Desforges-Boucher [1710]. Ed par J. Barassin, ARS Terres Créoles, 1976. Réédition 2016, Cercle Généalogique de Bourbon et Académie de La Réunion. P.116 (cas d’Anne Bellon) ; p136 (cas Marie Anne Fontaine).

Read Full Post »


 

Qui étaient et que sait-on des toutes premières femmes de Bourbon ? C’est le sujet développé à la médiathèque Alain Lorraine par Angélique Gigan (1), Docteur en langue et littérature françaises, à l’invitation de l’Association Famille Maxime Laope dans le cadre de la célébration de la fête de L’Abolition, le 20 décembre 2016, lors d’un généreux choral faisant entendre, tour à tour, les voix de la conférencière et des femmes de la famille Laope.

C’est cette conférence que nous vous proposons de découvrir grâce à l’amabilité d’Angélique Gigan qui a accepté que son texte soit édité sur notre site. A défaut de tout retranscrire, nous avons choisi de vous présenter deux articles afférant aux parties II et III de son intervention, centrées plus directement sur le sujet, et vous proposons pour commencer une brève synthèse inspirée largement de l’introduction et de la Partie I relative au contexte historique (2).

« Il était une fois une île peuplée d’hommes » qui vivaient sans femmes. Une île habitée de manière transitoire, de 1646 à 1663, pendant deux courtes périodes de 3 à 4 ans. En 1646, 12 colons rebelles y sont déportés par Jacques Pronis, gouverneur de la colonie française de Fort-Dauphin à Madagascar. En 1654, débarque un groupe de 8 Français et 6 malgaches, rassemblés autour d’Antoine Couillard, dit Taureau (« on trouve également le nom Antoine Taureau, dit Couillard »).

C’est en 1663 que démarre la colonisation pérenne de Bourbon et que les premières femmes arrivent dans l’île. Louis Payen, colon français de Fort-Dauphin s’y installe, « accompagné d’un autre Français, et de 10 Malgaches – 7 hommes et 3 femmes -« . De « l’infériorité numérique » des femmes serait née la discorde. « Tout porte à croire que les tout premiers habitants de l’île sont ces 7 hommes et ces 3 femmes malgaches restés sur place après le départ des 2 Français. » C’est en 1665 que débute administrativement la colonisation de Bourbon avec une impulsion française. L’île compte alors « une vingtaine de Français sous le commandement d’Etienne Regnault et 10 Malgaches, et visiblement toujours que 3 femmes ». « Pour assurer sa pérennité », il fallait donc des femmes !  

Qui étaient ces premières femmes à peupler l’île entre 1663 et 1710 ? Elles venaient de Madagascar, d’Inde et de France. Pour être mariées à des colons. Dans un temps où Bourbon n’était ni l’éden, ni la « pastorale » chantés par certains voyageurs.

C’est ce que montre Angélique Gigan dont l’objectif est « de mettre en lumière le destin de ces premières Réunionnaises dans une perspective à la fois historique, sociologique et littéraire », en soulevant au préalable « deux paradoxes. Le premier est que dans le titre il est question de portrait, sauf que nous ne disposons d’aucune iconographie des femmes dont nous allons parler. Il faut donc entendre par « portrait » une description, une vision des premières habitantes de l’île. Le second paradoxe est qu’il s’agit bien de femmes, mais leur voix manque à l’appel. Tout ce que nous savons d’elles est en effet filtré par le regard masculin, souvent sans complaisance, voire brutal. »

 

 

Les premières femmes arrivées à Bourbon

Partie II de la conférence d’Angélique Gigan

 

« Qui étaient ces femmes et dans quelles conditions sont-elles arrivées à Bourbon au cours des 13 années du peuplement définitif (1663-1676) ? S’il est très facile de trouver le nom de la plupart des premiers Français, il est moins aisé de retrouver l’identité des premières femmes.

 

  1. Les femmes françaises

L’historien Isidore Guët (3) mentionne l’arrivée de cinq Françaises en 1667 (Barassin (4) avance le chiffre de 6). Ces jeunes femmes sont des rescapées d’une traversée périlleuse qui comptait au départ 32 femmes (3). Ces Françaises étaient volontaires au départ, recrutées par la Compagnie des Indes (4). Il s’agit de :

– Antoinette RENAUD, native de Lyon, qui s’était d’abord rendue à Madagascar. Elle épouse Jean Bellon dont elle aura un fils et 6 filles. Desforges-Boucher dit qu’elle est un « démon pour le travail, elle reste jour, et nuit, dans une habitation, qu’elle a au proche de l’Etang » et « vit fort dévotement » (5) ;

– Marie BAUDRY (5), native de Calais. Elle épouse René Hoareau ;

– Marguerite COMPIEGNE, originaire de Picardie, âgée de 15 ans. Elle épouse le fameux François Mussard. Et conformément au proverbe selon lequel « Qui se ressemble, s’assemble », Marguerite Compiègne était réputée pour être particulièrement cruelle envers ses esclaves (5) ; [ NB: L’esclavage se développa fin du XVIIème] ;

– Jeanne DE LA CROIX, originaire de Boulogne-sur-Mer, âgée également de 15 ans. Elle épouse en premières noces Claude Mollet (1667), puis en secondes noces Pierre Hibon (1680) (5) ;

– Léonarde PILLE, native de la Manche qui a épousé Henri Dennemont, puis Jean Brun (1679) (5).

Comme cela était le cas dans la plupart des colonies, ces jeunes femmes, souvent orphelines, étaient issues de classes sociales très pauvres. Le départ vers Bourbon pouvait donc sonner comme un nouveau départ pour ces femmes démunies, notamment à travers la perspective d’un mariage, sans dot. En effet, la France contenant un grand nombre de miséreux, il était apparu judicieux sous l’Ancien Régime de transférer ces pauvres en excès dans la métropole vers les colonies, le but étant de contribuer à l’essor de la colonie sans dépeupler la métropole, ce qui était à l’époque la grande hantise des politiques. Pour exemple, en 1678, (ou 1676, selon les sources) le contingent de 14 jeunes femmes qui arrivent à Bourbon vient de l’Hôpital général de la Salpétrière, « Maison fondée, destinée pour recevoir les pauvres, les malades, les passans, les y loger, les nourrir, les traiter par charité » (6), qui avait une fonction carcérale et de répression contre la pauvreté. De quoi puiser pour peupler les colonies ! A noter que Françoise CHASTELAIN DE CRESSY, une des premières Bourbonnaises, y a été élevée avant de gagner les colonies où elle s’est mariée 4 fois.

On ne peut que conjecturer de la vie de ces femmes : pour nombre d’entre elles, elles sont orphelines et sans ressources ; elles ont subi les affres d’une navigation d’environ 6 à 8 mois où les hommes, plus nombreux qu’elles, devaient les presser de leur envie ardente. La promesse d’un mariage, d’une stabilité matérielle et d’une vie de famille devait apparaître comme une perspective réjouissante si c’était ce qu’elles souhaitaient, (mais nous n’en savons rien). Quoi qu’il en soit, ces femmes, mises à rude épreuve, se révèlent être d’une grande solidité pour avoir résisté à toutes ces contraintes.

Mais qu’en est-il des Indiennes et des Malgaches ?

 

Le Mémoire d’Antoine Boucher et L’Ile Bourbon et Antoine Boucher par Jean Barassin, (couverture du livre et extraits p 54, 55)

 

  1. Les femmes venues d’Inde

Selon les différents éléments rassemblés, la présence des femmes venues d’Inde daterait de 1676. Il y avait 14 filles nées de mère indienne (7), toutes venues de Goa, en somme des métisses indo-portugaises. Nous avons choisi de mentionner 4 d’entre elles qui ont fait l’objet d’une description par le gouverneur Desforges-Boucher dont Le Mémoire est écrit dans les années 1710, après un premier séjour dans l’île de 1702 à 1709. Il s’agit de :

  1. Domingue ROSARIOS dite ROSAIRE, épouse Julien Dalleau. Desforges-Boucher en offre un portait très virulent : « plus noire qu’un Diable, et aussy ivrognesse [que son mari] est ivrogne, et si elle n’a pas l’accomplissement de toutes ces belles qualités attachées au libertinage, c’est qu’elle est trop laide et trop vieille, et que personne n’en veut. » ;
  2. Monique PEREIRA épouse Louis Caron. Desforges-Boucher en dresse un portrait d’une sévérité et d’une misogynie redoutable : « glorieuse comme le sont toutes celles de ce pays la, quoyque sans sçavoir faire, et sans aucune éducation, toute vieille meme qu’elle est elle ne laisse pas de faire parler encor d’Elle ; mais les blancs n’en voulant plus, elle est obligée de se donner aux Noirs, encor a ceux qui en veulent bien, elle a deux grandes filles qui suivent exactement ses traces et qui n’ont aucune bonne éducation […] ». Elle a 12 ans lorsqu’elle épouse J. Arnould en 1692 ;
  3. Thérèse HEROS épouse François Rivière. Desforges-Boucher lui consacre une notice relativement élogieuse : « fort bien élevée et qui a de tres bonnes manieres, mais elle ne les met en usage que pour mal faire, car c’est une femme abandonnée, qui a deux enfans depuis son veuvage » ;
  4. Sabine RABELLE, épouse Gaspard Lautrec. Desforges-Boucher lui consacre une notice en insistant sur son handicap physique tout en lui reconnaissant de la volonté : « borgnesse, et même presqu’aveugle, Cette femme est sans éducation, mais fort bonne personne, vivant très Chrêtiennement, et fort laborieuse ; malgré son incommodité, et a l’aide d’un seul Noir et d’une petite fille, elle cultive suffisamment la terre, pour vivre commodément, et vend même du bléd du surplus de son nécessaire […] ».

Nous ne connaissons pas les conditions d’arrivée de ces femmes venues d’Inde et les principales informations, qui sont peu élogieuses, nous viennent du Mémoire de Desforges-Boucher. Tout au plus, nous avons appris qu’elles étaient destinées à être mariées aux colons de Bourbon et, en tant que telles, jouissaient du statut de femmes libres.

 

Carte d’après Flacourt, image MCDF

 

III. Les femmes malagasses

Les premières femmes malgaches de l’île sont incontestablement les 3 arrivées avec Louis Payen en 1663. Nous savons peu de choses d’elles. Il s’en est suivi d’autres par la suite. D’après J. Barassin (4), les premières étaient au nombre de 15 et 3 d’entre elles étaient stériles. L’identité d’un certain nombre d’entre elles est aujourd’hui connue, à commencer par les 3 femmes malgaches arrivées sur l’île avec Louis Payen et qui sont vraisemblablement :

– Anne CAZE (= CAZO, = RACAZO), née à Madagascar vers 1650. Elle a été l’épouse de Paul Cauzan, puis de Gilles Launay (vers 1678). Desforges-Boucher nous apprend qu’elle possédait « 8 : Nègres et 6 : Négresses, 60 : bœufs, 280 : Cabrits, 15 : moutons, et 30 : cochons, et environ 2000 : Ecus d’argent comptant. Cette femme vit d’une maniere […] exemplaire, devote, tout ce qui se peut, et charitable autant qu’il est possible de l’estre, fort laborieuse, et qui conduit ses noirs comme ses propres enfans, avec lesquels elle cultive un espace de terrain tres considérable ».

Il convient de noter qu’une fois mariées à un colon, les Malgaches jouissaient du statut de femme libre et agissaient en tant que tel en possédant des esclaves, à partir du moment où l’esclavage s’installe à Bourbon dès la fin du XVIIème.

– Marguerite CAZE (= CAZO,= RACAZO), mariée à un esclave malgache de la CompagnieEtienne Lambouquiti(5)

– Marie CAZE (= CAZO,= RACAZO), ancienne esclave malgache de la Compagnie, née à Madagascar vers 1655. Elle a d’abord été mariée à Jean Mousse (ou Moussa), lui aussi esclave de la Compagnie dont elle a eu 2 enfants nés à Bourbon : Anne et Cécile. Desforges-Boucher en dresse un portrait élogieux : « elle vit d’une grande sagesse, fort dévote, et assidüe au service divin ; cette femme vit fort a son aise, et a l’aide d’un seul noir qu’elle a, elle cultive plus de terres que bien d’autres ne font avec un plus grand nombre […]. »

 

Alors que Desforges-Boucher a un avis très sévère et fortement péjoratif sur les femmes venues d’Inde, on constate que son regard sur celles originaires de Madagascar est plus clément. Nous pourrions parler un peu plus longuement de ces premières femmes malgaches, parmi lesquelles Louise SIARAM, Marie MAHON, Marie TOUTE ou encore Marthe MAHOU, mais, à défaut de temps, nous retiendrons particulièrement la personne d’Anne Mousse, qui a été la première femme à naître sur l’île :

– Anne MOUSSE, née à Bourbon en 1688, morte en 1733, fille de Marie CAZE, et de Jean Mousse, deux des 10 Malgaches arrivés sur l’île avec Louis Payen. Elle a épousé Noël Tessier (Français), puis Domingue Ferrère (Portugais). Desforges-Boucher dit qu’elle « fait beaucoup parler d’elle, mais avec cela, tres bonne ménagère ; c’est elle qui fait valoir sa maison, elle vit fort a son Aise ». Sa sœur, Cécile MOUSSE, est née en 1675 et a été mariée à Gilles Dugain.

 

Il apparaît donc que, dans le Mémoire de Desforges-Boucher, les femmes originaires de Madagascar jouissent d’une bonne réputation, contrairement à certaines Françaises et à l’ensemble des métisses indo-européennes dont il dresse un portrait péjoratif, teinté de misogynie. Nous allons montrer dans notre dernière partie qu’à la misogynie ambiante s’ajoute dans quelques récits de voyages anciens une note sexiste où l’image de la femme bourbonnaise se trouve au carrefour d’un ensemble de mythes discriminants, allant de la Veuve noire à l’Eve tentatrice ». [cf Article annexe de dpr]

 

Avec nos remerciements à Angélique Gigan pour l’aimable communication de cet article

 

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

  1. Angélique Gigan : Docteur en littérature. A soutenu en 2013 une thèse sur  L’imaginaire colonial dans l’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre. Outre la préparation d’une édition critique des Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, elle a participé à des ouvrages collectifs et intervient dans des colloques autour de l’écrivain et sur les thèmes se rapportant à la colonisation sous l’Ancien Régime (récits de voyage, esclavage, représentation de l’Autre et de l’ailleurs).
  2. Les Parties II et III sont fidèles au texte transmis par Angélique Gigan, à l’exception de quelques coupures. Pour la clarté du propos, les informations détaillées sur les premières bourbonnaises et les extraits de textes d’auteurs sont marqués par une calligraphie différente.
  3. Isidore Guët, Les Origines de l’île Bourbon et de la colonisation française à Madagascar : d’après des documents inédits tirés des Archives coloniales du Ministère de la Marine et des Colonies, etc., nouvelle édtion refondue et précédée d’une introduction de l’auteur, Bayle, 1888, p.53-54, références tirées des p.93.
  4. Voir J. Barassin, dans son édition du Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’isle Bourbon par Desforges-Boucher [1710], p.21.
  5. Desforges-Boucher, Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’isle Bourbon par Desforges-Boucher [1710]. Ed par J. Barassin, ARS Terres Créoles, 1976. Réédition 2016, Cercle Généalogique de Bourbon et Académie de La Réunion.
  6. Dictionnaire de l’Académie française [1762, 4e éd.].

7. Tout ce qui concerne les femmes venues d’Inde, voir D. Vaxelaire, 21 jours d’histoire, Orphie, 2015, 240 p. et Frédéric Mocadel Dames créoles. Anthologie des femmes illustres de La Réunion de 1663 à nos jours, tome 1, La Réunion : Azalées éditions, 2005, 272 p. Le chiffre de 14 métisses indo-européennes est confirmé par J. Barassin, op. cit., p. 27. D’après nos recherches, il s’agit de Françoise DOS ROSARIOS, Domingue ROSARIOS dite ROSAIRE, Dominique ROSAIRE, Catherine Mise PEREIRA, etc.

Read Full Post »


La Bâtarde du Rhin… ou une histoire de femmes du Rhin à La Réunion.

Voici une fiction audacieuse qui fait plonger dans l’histoire terrible de Kozima et rapproche deux guerres mondiales et deux sœurs nées d’un même père réunionnais d’ascendance blanche et noire, en reliant l’Allemagne et La Réunion, par-delà les ignominies de l’histoire de ces deux pays.

  1. LE ROMAN DE LA BATARDE DU RHIN ET DE LA HONTE NOIRE

La Bâtarde du Rhin, c’est Kozima, la « Rheinlandbastard ». Avec Kozima, fille de Leni Müller, jeune pianiste allemande, et de Louis Gallieri, jeune soldat métis réunionnais stationné en Rhénanie avec les troupes coloniales d’occupation après la guerre de 14/18, nous lisons l’histoire du racisme en Allemagne du début au milieu du XXème. Nous découvrons les ravages d’une idéologie diffusée d’abord contre les troupes coloniales. C’est pourtant dans ce contexte que Monique Séverin (1) réunit l’Allemande Leni et Louis le Réunionnais par la grâce de l’amour et la magie d’un piano. Quand Louis est démobilisé, il ignore qu’il a engendré Kozima (2), laissée, comme sa mère, à la vindicte générale.

Mais, dans les années 30/40, avec la montée du nazisme et la prise du pouvoir par Hitler, vient l’apothéose avec la mise en place de programmes d’exclusion voire d’éradication des non-aryens et individus différents. « Il fallait purger la nation » de « l’héritage de la honte noire ». D’où la stérilisation de la jeune Kozima, la bâtarde. Et la pratique de l’eugénisme, avec la contribution de médecins et de SS qui vont ensemencer des jeunes femmes sélectionnées au nom du « projet Lebensborn » « conçu par Heinrich Himmler pour vivifier la race allemande » (3). Lequel projet révèle sa face sinistre et son absurdité quand la romancière imagine que Kozima, la bâtarde, est choisie par le Dr Helmut Letz pour porter un enfant engendré par lui-même !

Au bout de ces horreurs et autres malheurs, survivante du camp de Buchenwald, après la mort de tous les siens, dont son mari André Scherrer, c’est vers La Réunion, vers son père biologique, Louis, que se tourne Kozima. Tout le roman se situe d’ailleurs à La Réunion, juste après la 2ème guerre mondiale.

Couverture du livre, Ed. Vents d’ailleurs

   2. UN ROMAN DE LA QUETE ET UN ROMAN D’INITIATION

On peut alors lire ce livre comme un roman d’initiation. Que découvre Kozima ? A la fois sa famille, la société réunionnaise et elle-même. Car son périple est aussi descente en soi pour la jeune femme dont le passé hante douloureusement le présent.

Sa quête familiale débute difficilement car sa grand-mère, Eugénie Gallieri, l’exclut immédiatement du cercle familial. A défaut d’être acceptée, Kozima apprend la mort de son père et l’existence d’une sœur aînée, Génia dite Zénia, protégée par Eugénie, la gardienne des secrets et de l’ordre familial.

Pour retrouver les fils du roman familial, Kozima va alors arpenter l’île des bas vers les hauts, vers les Cirques (4), ces matrices primordiales de l’histoire de l’île, du marronnage et des personnages. Avec elle, on s’aventure dans une sorte de « jeu de piste ontologique » où les vérités affleurent progressivement. Alors se recomposent les généalogies, apparaissent ces autres bâtardes du roman, dont Eugénie. Ce qui inscrit Kozima, la Bâtarde du Rhin, dans une filiation réunionnaise qui croise Noirs et Blancs et remonte à l’époque de l’esclavage. Mais aussi Zénia sa sœur, dont Kozima saisit l’histoire cachée, et qui se révèle bâtarde également par Ameline, sa mère, née de Rose, petite « Yab » (4) violée à onze ans par son « petit-père », « Désiré – Kafblan ».

Ainsi le roman familial se révèle le roman des monstrueux et honteux secrets. Des turpitudes et des fuites. Mais aussi le roman de la révélation et de la transmission car la quête de Kozima fissure « l’ordre d’Eugénie » et aboutit aux « délivrances » finales et à la reconnaissance de la parenté des deux sœurs. Progressivement donc, « les voiles opaques » se sont levés, même ceux qui couvraient le passé douloureux de Kozima et de la société réunionnaise.

Si Kozima arrive dans l’île au lendemain de la départementalisation, elle découvre surtout un pays marqué par l’histoire coloniale, « une île bâtarde » depuis le tout premier peuplement. Quant au racisme, il puise dans la nuit de l’esclavage qui a infériorisé l’homme Noir et lui a dénié son humanité. Et depuis, la société réunionnaise est placée sous le poids de cette histoire dont les ondes « pernicieuses » s’exercent encore 50 ans, voire un siècle, après l’abolition – le roman s’étalant sur la 1ere moitié du XXème. On peut lire les relents de cette pensée dans les pages se référant à Eugénie, Ameline, Rose ou Zénia. Même si l’oeuvre distingue des figures d’exception, telle celle d’Alfred Gallieri magnifiée par son amour pour Eugénie.

 

Graff sur un mur de la Rue Léopold Rambaud à Sainte-Clotilde

 

 3. LE ROMAN DES HOMMMES ET DES FEMMES A L’EPREUVE

Finalement, à La Réunion comme en Rhénanie, les hommes et les femmes sont à l’épreuve de l’histoire et de leurs turpitudes. Lesquelles sont rapprochées de manière audacieuse par Monique Séverin à travers une mise en perspective – du nazisme et de l’histoire coloniale née de l’esclavage – pouvant susciter l’effroi. Au bord du Rhin comme de l’Océan Indien, la guerre, le racisme, la démesure ont engendré le malheur des hommes (au sens générique). Des deux côtés, le Noir stigmatisé dans son identité, sa moralité et sa sexualité. Des deux côtés, la violence, les ignominies, le « Mal ».

Qu’est-ce qui rapproche ces turpitudes ? Elles relèvent de la seule responsabilité des hommes qui, par nature, « oscillent en permanence entre le Bien et le Mal ». Elles les placent face à des voies étroites et douloureuses entre collaboration, résignation, compromis – voire compromission – ou résistance. Sous leurs formes diverses, ces turpitudes, qu’on « ne peut hiérarchiser », amènent souffrances, malheur et mort… Il faut le talent de Monique Séverin pour parvenir à dépasser le paradoxe qu’il y a à dire l’indicible et l’insoutenable dans une entreprise romanesque qui mêle passé, présent et espaces en jouant des effets de contrepoints. Pour écrire cette partition effroyable, cette « Apocalypse où les voiles avaient été levés sur la nature humaine « , en laissant une chance à la vie.

Pour ce faire, la fiction entrelace la grande et la petite histoire, le collectif et l’intime. Et quand l’histoire est monstrueuse, les individus sont soumis à rude épreuve. C’est ce qui donne à l’œuvre sa forme sensible et romanesque. Ce qui en fait aussi un roman qui charrie les émotions.

La famille est ébranlée. Même si le roman déploie les belles figures de Walter Becker et de Frau Müller, il est écrit que en faisant passer « le Volkskörper avant la famille », « le nazisme est allé au-delà du fanatisme, il a atteint le sacré ». En Allemagne, comme à La Réunion, combien de visages familiaux sinistres, ou inquiétants quand ils conjuguent les faces du Bien et du Mal. Parmi ceux-là, Eugénie, protectrice inconditionnelle de Zénia mais effroyable pour d’autres par sa démesure.

Les liens amoureux sont affectés aussi. Car il y a des époques qui génèrent des contes amoureux inouïs. Certains peuvent paraître exceptionnels et beaux, fussent-ils douloureux. D’autres sont remplis de fureur car de l’amour à la haine, il n’y a parfois qu’un pas. Enfin, il y a des « contes ténébreux » tel celui qui unit Kozima au docteur Helmut Letz et que Monique Séverin parvient à formuler par le biais de la fable de la Bête et du Prince. Il faudra à Kozima une éprouvante descente en soi pour dépasser les contradictions de la haine, de l’amour et de la honte et pouvoir assumer son passé et l’existence de son/leur fils, Siegfried. En ce sens, le voyage dans l’île est fondateur de soi pour Kozima.

 

Maternité à l’entrée du Cirque de Salazie. Sculpture de Gilbert Clain

A l’évidence, le tribut de tous aux turpitudes de l’histoire est lourd. Mais bien lourd apparaît le tribut des femmes dans le roman. Car La Bâtarde du Rhin est « une histoire de femmes ». Contre l’adage de Simone de Beauvoir, Monique Séverin montre qu’on naît femme, avec un ventre, un utérus. Et cette capacité à donner la vie, expose particulièrement les femmes surtout dans des contextes historiques troubles. Elle écrit un roman des grossesses et de la « délivrance » sur le plan factuel, dramatique et symbolique. On y trouve toujours un « enfant dans le gouni », le plus souvent bâtard, porté dans la solitude et l’angoisse de l’avenir, par des mères ignorant les émois d’une maternité resplendissante ! De quoi se demander si les femmes disposent vraiment de leur ventre ? Et comment parler de leur responsabilité, en l’absence fréquente des pères biologiques ?

Finalement, qu’elles soient mères, aïeules, bâtardes ou non, le roman propose une magnifique constellation de femmes. Lesquelles ne sont pas idéalisées mais pleines de leurs faiblesses, forces et contradictions. Avec leur lot de « connivences immémorielles » et de rivalités qui éclatent dans le chapitre « Le rapt », où Eugénie récupère Zénia alors sous la protection d’Anastasia. On peut y lire un bel hommage au « clan des Femmes Debout », pour qui vivre c’est Tomber/Lever, loin de l’image baudelairienne de la créole voluptueuse.

Ce sont ces femmes qui, in fine, ouvrent les voies de la délivrance. Car, comme elles transmettent la vie, elles transmettent l’histoire, celle de l’intime qui s’appuie à l’histoire officielle. Ce sont finalement Zénia et Kozima qui, par leur adhésion aux forces progressistes (5), tentent de libérer les femmes et d’inventer, avec l’aide des hommes, « un monde nouveau », « pluriel » et plus fraternel. On est bien dans un grand roman de femmes – féministe sur certains points – et qui joint sensibilité et créativité pour faire bouger bien des lignes, en particulier sur la question des femmes et de la « batarsité » (6).

 4. COMMENT LA QUESTION DU BATARD EST-ELLE RETRAVAILLEE ?

Par l’art de faire bouger les lignes, ce qui, ici, est à la fois principe de vie et d’écriture. Ainsi, cette œuvre touffue brasse les époques, les espaces, les points de vue et modes d’énonciation. Elle développe une poétique de la relation (7) en faisant des ponts entre les histoires, cultures, littératures, langues. Sur ce point, en mêlant des emprunts au créole et à l’allemand à une langue française riche et érudite. De même, cette œuvre brasse nombre de concepts : Bien/Mal, Ordre/Chaos, Vie/Anti-vie, Vérité/Mensonge, Pureté/Batarsité… Sans sombrer pour autant dans les schémas binaires ou l’idéalisation, trop réducteurs pour dire la complexité du réel qui n’est ni noir, ni blanc.

 

Monique Séverin lors d’une séance de dédicace du roman

Pour ce qui est du bâtard, le roman propose une figure complexe. En croisant les acceptions de ce terme aux connotations péjoratives, qu’il désigne l’enfant né hors mariage ou celui qui n’est pas de race pure, mais croisé, « hybride ». Certes, l’auteure donne à voir la douloureuse figure du bâtard quand elle exhibe sa monstruosité sous le regard nazi ou colonial, mais elle disqualifie ces regards du même coup en faisant apparaître la monstruosité des prétendues hiérarchies raciales. Elle rend le concept de pureté inopérant pour La Réunion car « l’île était bâtarde depuis toujours » par son histoire et son peuplement. Elle souligne de plus l’inanité et l’absurdité des classifications anthropométriques et traits supposés distinguer les bâtards. Lesquels traits dépendent de la fantaisie des combinaisons génétiques et sont subjectifs. Selon l’observateur, la peau peut paraître plus foncée ou claire, les lèvres plus ou moins épaisses, les cheveux plus ou moins frisés. Louis a du Blanc pour sa mère, est Noir pour les Allemands et pour Leni « Il était fin, cultivé, avait une peau cuivrée »… Ainsi en croisant les voix, en jouant des variations, Monique Séverin fait bouger les lignes par l’art de bouger les portraits. Par là, elle montre avec subtilité et brio la faiblesse des assignations identitaires, l’irréductibilité des êtres humains et la complexité du réel. Ce qui est délectable.

Finalement, l’auteure montre que le bâtard est un homme, ni plus, ni moins. Avec ses qualités et défauts. Elle laisse aussi entendre des mutations amorcées par les couples mixtes et évoque dans sa dimension réunionnaise, un « processus » de transformation et d’harmonie en cours, qui n’a cependant pas atteint encore la perfection espérée.

Quoi qu’il en soit, Monique Séverin fait de la batarsité, une positivité. Elle met ainsi en évidence les potentialités du bâtard ou du métis. Non parce qu’il est meilleur que quiconque, mais parce que sa présence ouvre la voie des possibles. Parce que sa « batarsité », son identité riche et complexe et non réductible, peuvent être sources fécondes. Avec le bâtard, c’est la vie imprévisible, hors des lignes qui surgit. C’est le pied de nez aux bienséances, aux ordres implacables et totalitaires car il est celui dont la présence peut « ébranler un ordre établi, repositionner les éléments, créer du lien, mettre en relation, transformer ». Ainsi Kozima qui tisse, après son père, des voies inouïes entre La Réunion et les berges du Rhin. Ainsi, Zénia et Kozima, les deux sœurs bâtardes, qui entreprennent de transformer le monde et l’ordre colonial…

 

Avec La Bâtarde du Rhin, Monique Séverin nous offre un grand et puissant roman. Si l’œuvre lève, dans la douleur, les voiles du passé, elle fait de la transmission de l’histoire une nécessité pour donner sens à la vie des hommes. Elle esquisse ainsi les voies de la délivrance des malédictions et pesanteurs du passé. Avec les personnages de Kozima et de Zénia, devenues sœurs de sang et de cœur, le roman donne à voir une identité tentant de s’affirmer finalement librement, au-delà des assignations réductrices de couleur, de sexe ou de lieu. Telle une symphonie suspendue, ce roman terrible, qui parie sur l’élan de vie, bruisse des possibles à venir. Sans angélisme ni désespérance. Et c’est de La Réunion qu’on entend les premières harmoniques de la symphonie humaine espérée.

 

La Bâtarde du Rhin… Voici un fanal qui nous éclaire sur les hommes et les femmes qu’ils soient aux bords du Rhin, de l’Océan Indien ou ailleurs.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Monique Séverin a publié des nouvelles et les récits : Némésis et autres humeurs noires, Editions Caribéennes, 1989 ; Femme sept peaux, L’Harmattan, 2003 ;  un recueil poétique : Opus incertum, Surya Editions, 2014 ; et le roman La Bâtarde du Rhin en 2016 aux éditions Vents d’ailleurs. Elle est co-auteure de la première édition du Dictionnaire Kréol Français de Alain Armand, Océan Editions, 1987.
  2. Ce prénom hybride emprunte à Cosima von Bülow Wagner, fille de Liszt (ce qui renvoie à l’art musical bien présent dans l’œuvre et à d’autres adultères), à l’écriture KZW du créole réunionnais, ainsi qu’au Kosmos grec et à la notion d’harmonie.
  3. Ce projet, exposé dès le ch.1 est développé au ch.10, dont le titre « La fontaine de vie » joue de la traduction du mot « Lebensborn ».
  4. Il s’agit des Cirques de Cilaos, Mafate, Salazie. L’auteure évoque leur peuplement et la rencontre des « Yabs » (Blancs des hauts) et descendants d’esclaves, laissés pour compte des richesses de la colonie. Désiré Kafblan est le 2ème mari de la mère de Rose.
  5. Kozima et Zénia œuvrent ensemble à l’antenne locale de l’UFF (Union des femmes françaises). Quant à Zénia, avant même l’arrivée de Kozima, elle a affirmé sa liberté et son refus des déterminismes par ses choix de vie et engagements auprès du Parti du Dr Vergès.
  6. Batarsité (mot repris à Danyel Waro par l’auteure) qui utilise par ailleurs les termes hybrides/hybridité, métis/métissage et interroge l’identité complexe des Réunionnais dans ses autres œuvres – dont Femme sept peaux où apparaît également un personnage nommé Zénia.
  7. Expression empruntée à Edouard Glissant.

Read Full Post »


Les journées du patrimoine, le temps d’un weekend, lui donnent l’occasion d’ouvrir ses portes à des visiteurs, des artistes. Le reste de l’année, elle a triste mine dernière des barreaux enchaînés. À la voir ainsi, on pourrait penser aux ossements dont parlait le prophète Ézéchiel[1] : comme eux elle est desséchée, sans souffle. Cependant, à chœur ouvert, appuyée sur ses vestiges, elle crie, elle crie vers le ciel. Désespérément. Elle fait signe aux passants de la rue Mgr de Beaumont. Peut-être se sont-ils habitués à sa sombre présence ; c’est à peine s’ils lui adressent un regard. Entendent-ils le cri de son silence ? Serait-elle vouée à mourir dans l’indifférence, l’ignorance ?

 

Au centre de Saint-Denis, telle un vaisseau en danger, la chapelle Saint-Thomas des Indiens.

Au centre de Saint-Denis, telle un vaisseau en danger, la chapelle Saint-Thomas des Indiens.

 

Et la lueur d’espoir !

 

En 1998, une lueur d’espoir s’était manifestée lorsque la chapelle Saint-Thomas des Indiens fut inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques[2]. La lueur s’est hélas vite dissipée. Bientôt vingt ans, et l’on ne voit toujours rien venir ! Dans sa misère, l’édifice délabré « bouge » encore. Il résiste au temps et aux intempéries. Seule, sans protection, la chapelle s’efforce de tenir. Et pourtant elle nous est précieuse : ne garde-t-elle pas en mémoire une partie de l’histoire des hommes, des femmes, de ces engagés dont le reflet transparaît dans la diversité du métissage réunionnais que l’on peut voir dans les couleurs de peau, les paroli[3], les plats, les musiques, les danses, l’habitat…

Saint-Thomas aurait certainement bien des choses à nous raconter avec sa touche personnelle, son originalité. Combien de temps pourra-t-elle encore tenir, si rien n’est fait pour la restaurer, pour l’inscrire dans un projet d’avenir ? Avec elle, des éléments importants de l’histoire de la Réunion risquent à tout moment de s’effacer du paysage. La mémoire de nos ancêtres engagés ne mérite-t-elle pas d’être entretenue avec tous nos soins ? Il y a là un passé à visiter, un présent à habiter, un avenir à consolider.

 

Au cœur de la créolisation ?

 

Dès son édification, la chapelle Saint-Thomas s’est embarquée dans l’histoire de la Réunion et des Réunionnais. Elle a accueilli non seulement des Indiens, mais aussi des Malgaches, des Africains, des Chinois. Père Stéphane Nicaise rapporte, en effet, que dans sa mission, la chapelle avait une approche globale des engagés[4]. Saint-Thomas aurait ainsi participé au processus d’une mutuelle « intégration ».

Il est vrai qu’en 1863, au moment où la chapelle Saint-Thomas voit le jour, les enjeux étaient principalement économiques. Ce qui importait c’était le nombre « de bras » sur les plantations[5]. Mais dans cet espace religieux, se tissaient des relations prometteuses. À sa manière, Saint-Thomas a apporté sa pierre au processus de rencontre de gens venus de différents horizons. Elle se serait inscrite dans le souffle d’une culture en construction, la culture créole.

Il ne s’agit pas ici d’enjoliver l’histoire. Dans notre histoire coloniale, la période de l’engagisme tout comme celle de l’esclavage, est imprégnée de son lot de souffrances incontestables. Des hommes ont été traités de manière inhumaine par d’autres hommes[6].  Au lendemain de la sombre histoire de l’esclavage, la chapelle Saint-Thomas a sans doute semé des graines pour un vivre-ensemble : une société créole. Les pères jésuites avaient d’ailleurs observé sa progression, en ce qui concerne la langue, dans diverses paroisses. Voilà ce que dit le père Pierre Antoine Marqués à ce propos dans un rapport datant du 27 juillet 1888 :

 

« L’immigration indienne a cessé. Les Indiens de notre île arrivés depuis de longues années de leur pays natal ont appris le créole. Presque tous possèdent suffisamment cette langue pour comprendre et être compris. Au lieu donc de venir comme autrefois exclusivement à St Thomas pour remplir leurs devoirs religieux, ils vont ordinairement à l’église la moins éloignée de leur demeure. Cependant la chapelle St Thomas n’est pas déserte. Tous les dimanches à la messe de 4 heures elle est pleine de monde mais non pas pleine d’Indiens. Ceux-ci y sont moins nombreux que les Créoles »[7].

 

 

Façade de Saint-Thomas des Indiens, donnant sur la rue Monseigneur de Beaumont.

Façade de Saint-Thomas des Indiens, donnant sur la rue Monseigneur de Beaumont.

 

Il y a un travail de recherche historique approfondie à continuer pour apporter les nécessaires lumières sur cette histoire qui nous est commune. Nous ne pourrons pas ignorer les zones sombres. N’espérons pas non plus trouver toute la lumière mais nous pouvons créer les conditions pour assumer ensemble notre histoire avec ses souffrances, ses silences et ses beautés.

En son chœur, la chapelle Saint-Thomas a réuni des hommes, des femmes de cultures différentes. Sur l’Île Bourbon de la fin du 19è siècle, alors que tout aurait présagé du contraire, elle a vu le possible d’un vivre-ensemble. Ne pourrait-elle pas rouvrir ses murs pour continuer et améliorer cette construction ?

 

Une unité riche de sa diversité…

 

Dans un climat national et international où les peurs de la différence peuvent être attisées, où tout un chacun peut à tout moment être la proie de propos xénophobes, de replis communautaristes, la chapelle Saint-Thomas pourrait contribuer à recueillir l’expérience du vivre-ensemble réunionnais. Il n’y serait pas question de se donner comme modèle mais de porter la conviction que l’unité s’enrichit de l’apport de la diversité. Forte de son expérience, Saint-Thomas saura trouver les mots pour proposer des alternatives aux replis et aux crispations identitaires. Elle serait fière de pouvoir apporter sa pierre à ce travail d’approfondissement et de prise de conscience de notre richesse. Elle attend pour cela qu’on lui en offre les moyens, afin qu’elle puisse mobiliser des forces nouvelles pour une Réunion dynamique, solidaire et ouverte.

En ses murs, une histoire nouvelle peut s’écrire, un esprit nouveau peut souffler : un chantier s’ouvre à nous. Il comporte divers domaines : linguistique, anthropologique, sociologique, philosophique, psychanalytique, religieux, théologique, littéraire, artistique… Il y a encore de la place pour de nombreux ouvriers. Un lieu comme celui de Saint-Thomas ne serait pas de trop. Ne pourrait-il pas renaître de ses ruines et offrir cet espace de recherches, de rencontres dont notre diversité culturelle a besoin ? L’enjeu est notre unité dans sa diversité.

 

 

Dominique JOSEPHINE

 

[1] Cf. Le Livre Ézéchiel 37, 1-14.r

[2] Cf. le blog dpr974, Naufrage au cœur de la ville, 3 février 2011.

(https://dpr974.wordpress.com/2011/02/23/naufrage-au-coeur-de-la-ville/).

[3] « Paroli », dans la langue créole ce mot désigne « la façon de parler, l’accent, le langage ».

[4] Cf. Stéphane NICAISE, Les missions jésuites dans l’Océan Indien, Madagascar, La Réunion, Maurice, Lessius, 2015, pp. 34-39.

[5] Cf. Raoul LUCAS, Bourbon à l’école, 1815-1946, Océan Éditions, 20062, p.195.

[6] Cf. par exemple, le livre de Jean-Régis RAMSAMY, Abady EGATA-PATCHÉ accuse : L’engagisme a été un crime contre l’humanité, Épica, 2016.

[7] Stéphane NICAISE, op. cit., p. 38.

Read Full Post »


 

Bâtiment central du Lycée Leconte de Lisle, seul lycée des garçons dans les années 50. (Photo : J-Cl. Legros).

Bâtiment central du Lycée Leconte de Lisle, seul lycée des garçons dans les années 50. (Photo : J-Cl. Legros).

Parmi les professeurs que nous avons connus dans les années 1950, il y avait Marcel M., dit « Mantec », dit Catilina (1), bref une terreur ! Robert Gauvin vous a, pour sa part, relaté les angoisses, les frayeurs, les cauchemars que ce professeur suscitait chez certains de ses élèves (2). Je n’éprouvais pas, quant à moi, les mêmes sentiments à son égard. Je prenais même un malin plaisir à le provoquer. Chef de classe, j’avais pour mission de trimballer de classe en classe le « cahier de correspondance », à partir duquel les professeurs procédaient à l’appel, et dans lequel ils notaient les absents et inscrivaient les notes obtenues par les élèves dans les diverses colonnes prévues à cet effet.
Mais revenons à Marcel M. : j’avais donc pour mission de déposer délicatement et en respect le cahier de correspondance sur le lutrin du maître. Il faut dire que le cahier de correspondance, à force d’être trimballé de classe en classe, de trimestre en trimestre, était devenu informe et d’aspect douteux. Normalement j’aurais dû le recouvrir, mais ce n’était pas dans ma nature. Je le déposais donc sur le bureau, plié en deux comme un journal qu’on a honte de montrer au voisin.

Aujourd’hui encore, le colonel Maingard, fondateur du lycée, monte la garde. (Photo : J-Cl.L)

Aujourd’hui encore, le colonel Maingard, fondateur du lycée, monte la garde. (Photo : J-Cl.L)

Marcel M., avec une moue plaisamment méprisante, prenait alors un coin du cahier entre deux doigts, histoire de ne pas se salir les mains, et posait la question :
⁃ Qu’est-ce que c’est que ce torchon ?
Je me confondais en excuses, dépliais le fameux cahier et le présentais, ouvert dans toute sa largeur, à la page du jour. Marcel M. était alors satisfait et me remerciait d’un sourire carnassier.

Marcel M., grand prêtre de la langue française, était du type puriste intégriste radical. Il avait dans sa gibecière en cuir de Cordoue un certain nombre d’aphorismes qu’il professait doctement pour le plus grand bien du vulgum pecus (3) que nous étions, du genre :
⁃ On ne joue pas aux « échèques », on joue aux « éché » !
⁃ On ne dit pas « vouvoyer », on dit « voussoyer » !
⁃ On écrit la « jungle », mais on dit la « jongle » !

C’était aussi, à ses heures perdues, un poète. Il nous avait ainsi gratifiés du plus beau poème de la langue française  » La balade des pondus  » (4) (avec un seul « l » précisait-il à l’intention des nuls) dont il était l’immortel auteur et qu’il avait eu la bonté de copier pour nous au tableau (au risque de faire se retourner François de Montcorbier (5) dans sa tombe) :
Cot, cot, cot, cot, cot
Voici les poussins
Qui montent la côte
En un clair essaim (sic).

Certes dans les contrées méridionales les deux vocables « cot / côte » s’équivalent, mais au nord de la Loire la rime manquait un peu de richesse.

Il avait un sens de l’humour corrosif. A mon ami Philippe qui, pour faire l’intéressant, avait amené en classe une montre-gousset, il avait intimé l’ordre péremptoire :
⁃ Rangez-moi cette tocante de Labourdonnais dans votre cartable avant que je ne la confisque !
Puriste de la langue française, Marcel M. ne dédaignait pas pour autant de taquiner la langue verte. A mon ami Claude qui avait du mal à suivre l’analyse logique d’une phrase particulièrement complexe, il avait balancé tout de go :
⁃ Il n’y pige que couic, il n’entrave (6) que dalle !

Paix à son âme. Il aura eu le mérite de nous avoir fait découvrir dans les années cinquante les auteurs contemporains tels que Marcel Pagnol ou Henry de Montherlant.

La « Case » du Proviseur, devenu aujourd’hui, le siège du C.A.U.E. (Photo : J.Cl.L).

La « Case » du Proviseur, devenue aujourd’hui, le siège du C.A.U.E. (Photo : J.Cl.L).

Jean-Claude Legros.
NOTES :
1) « Mantec » est un surnom qui se perd dans la nuit des temps des lycéens réunionnais ; quant à Catilina, il vient tout droit des discours de Cicéron qui dénonçait les agissements d’un adversaire politique, Catilina: « Quousque tandem abutere Catilina patientia nostra ? Quem ad finem sese effrenata jactabit audacia ? » Ce qui signifie en « patois » romain : « Jusqu’à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Jusqu’où ton audace effrontée se déchaînera-t-elle ? »
2) Après la thèse, l’antithèse : pour redécouvrir l’opinion de Robert Gauvin sur ce personnage, on est prié de se reporter à l’article intitulé : « Un professeur de latin aux îles dans les années cinquante ».
3) Vulgum pecus : le commun des mortels, les ignorants (Cf. Le nouveau petit Robert.)
4) Ne pas confondre évidemment : balade, promenade et ballade, petit poème de forme régulière. Qu’on se souvienne de la « Ballade des pendus » de François Villon.
5) François de Montcorbier, né en 1431 et disparu en 1463, n’est autre que François Villon « poète français le plus célèbre du Moyen-Âge » (Cf. Vikipédia).
6) « Entraver » vient du verbe « enterver » qui signifie « comprendre ».

Read Full Post »

La reine et le caporal


 Histoire de Betty, reine de l’Ile Sainte-Marie,

et de Jean Onésime Filet, dit « la Bigorne »,

caporal de France

 

Toute histoire commence par une légende (1)

La légende est celle d’un pêcheur dénommé Borahigny, originaire de la ville de Mananara, sur la côte nord-est de Madagascar, dont la barque avait chaviré alors qu’il était à la poursuite d’une baleine. Borahigny avait été sauvé de la noyade par un dauphin qui l’avait chargé sur son dos et l’avait déposé sur une plage inconnue (2) Le dauphin avait faim, il demanda à Borahigny de lui ramener des bénitiers. Borahigny avait soif, le dauphin lui dit de creuser le sable : une source a ainsi jailli. Borahigny était sur une île, il rencontra trois grand-mères avec leurs enfants et leurs petits-enfants. Borahigny eut une nombreuse descendance. Les pirates de l’Océan Indien donnèrent à l’île le nom de « Nossi Bourahigny (en malgache « l’île de Bourahigny ») devenue entre-temps Nosy Boraha, les habitants se définissant comme « Zafi-boraha » (en malgache « les descendants de Boraha »).

Le cimetière des pirates de l’île Sainte-Marie

Le cimetière des pirates de l’île Sainte-Marie

L’île Boraha est plus connue sous le nom d’île Sainte-Marie qu’elle doit aux navigateurs portugais qui y débarquèrent vers 1506, le jour de l’Assomption. En 1595 l’Amiral hollandais Cornélis de Houtman fit une escale de six mois dans l’île Borah, également appelée île d’Abraham. Ils y rencontrèrent les « Zafibrahim » (descendants d’Abraham) dont les coutumes (shabat, interdiction du porc, etc.) accréditent la thèse selon laquelle ils auraient été d’ascendance hébraïque.

 

Un millier de forbans

 L’île Sainte-Marie se situe au large de la côte nord-est de Madagascar à 7 km de la Pointe Larrée. Longue de plus de 60 km pour une largeur maximale de 5 km, elle est huit fois plus petite que la Réunion et culmine à 114 mètres. Mais son histoire n’en est pas moins très riche.

 

Au début du 18ème siècle, la côte nord-est de Madagascar (notamment la Baie de Titingue) ainsi que l’île Sainte-Marie constituaient la base arrière des pirates de l’Océan Indien. Parmi les plus célèbres figuraient les Français Plentain, Olivier Levasseur (dit La Buse), l’Américain Thomas Tew, le Gallois David Williams ou l’Anglais Thomas White. Ces forbans vivaient en bonne intelligence avec la population locale. Ils s’établirent principalement à Sainte-Marie et se mirent en ménage avec les femmes de l’île. Bon nombre d’entre eux y ont fini leur vie et sont enterrés dans « le cimetière des pirates » (3) près d’Ambodifotatra. Vers 1700, l’île Sainte-Marie comptait une vingtaine de vaisseaux pirates et un millier de forbans. La tombe du pirate Le Chartier porte, outre la tête de mort et les deux tibias croisés, l’épitaphe suivante : « Joseph Pierre Le Chartier, né à Ducey, département de la Manche, le 10 avril 1788. Arrivé sur la flûte « La Normande » le 1er novembre 1821. Mort à Sainte-Marie le 14 mars 1834. Par son ami Hulin. Passants, priez pour lui ».

 

La tombe du pirate Le Chartier

La tombe du pirate Le Chartier 

Le royaume Betsimisaraka

Ainsi naquirent de nombreux descendants que l’on appela « les malates » (mulâtres). L’un d’entre eux, du nom de Ratsimilaho, ou Ratsimiloatra, probablement le fils du pirate Américain Thomas Tew et d’une princesse Betsimisaraka, créa un véritable royaume en pays Betsimisaraka (« les nombreux qui ne se séparent pas »), depuis Foulpointe (Mahavelona) jusqu’à la Baie d’Antongil. Ratsimilaho régna à Toamasina (Tamatave) sous le nom de Ramaromanompo. Lorsqu’il mourut en 1750 (ou 1751), son fils Zanahary (4) s’appropria le royaume Betsimisaraka de la Grande Terre tandis que sa fille Betty (5) se repliait sur l’île Sainte-Marie, dont elle devint la reine.

 

La reine et le caporal

 Au début du 18ème siècle (nous n’avons pas de référence sur la date précise), naquit en pays gascon, à Casteljaloux, dans le Lot-et-Garonne, Jean-Onésime Filet (surnommé par la suite « La Bigorne » (6). Jean Onésime Filet, que la tradition gasconne a crédité d’une sulfureuse réputation de hâbleur et de coureur de jupons, tenait une auberge sur le quai de l’Avance à Casteljaloux. En 1740 (ou 1741), pour une cause indéterminée (échapper aux conséquences de sa réputation ?) Filet décida de s’engager sur un navire de la Compagnie des Indes Orientales. Ses faits d’arme dans la Mer des Indes lui valurent d’être nommé rapidement caporal. En 1746 blessé au cours d’une bataille contre les Anglais, il est rapatrié à l’île Bourbon pour y être soigné. Mais l’incorrigible La Bigorne aurait encore trouvé le moyen de séduire la femme d’un officier, ce qui l’aurait contraint à quitter l’île en catastrophe, sur une embarcation de fortune qui l’aurait amené sur les rivages de l’Ile Sainte-Marie. C’est ainsi que Jean Onésime Filet, aventurier gascon dit La Bigorne, fit la connaissance de la reine Betty (fille du roi Ratsimilaho et petite-fille du pirate américain Thomas Tew) qu’il ne tardera pas à épouser. Selon Le Gentil de la Galaisière, la reine Betty était      » sans contredit l’une des plus belles femmes qu’on pût voir (7).

 

 

L’Ile Sainte-Marie « abandonnée » à la France

Par son mariage avec la reine Betty, La Bigorne devint Prince consort de l’Ile Sainte-Marie et c’est semble-t-il sous son influence que la reine signa en 1750, un traité de rattachement de son île à la France. Le 30 juillet 1750 le traité fut signé, en présence des chefs de tribus, à bord du navire Mars. Il stipulait notamment  » l’abandon entier et sans aucune restriction au roi Louis XV et à sa Compagnie des Indes orientales de l’Ile Sainte-Marie, de son port et de l’îlot qui le ferme, sans qu’ils soient tenus de payer à elle, Béti, ni à aucun de ses successeurs, aucuns droits et rétributions pour cause de la dite acquisition ».

 

A ce stade de l’histoire un doute subsiste néanmoins sur la présence effective de La Bigorne à la signature du traité. Dans la lettre que Pierre Poivre, intendant de l’isle de France (Maurice) adressa au roi Louis XV en 1772 (8), il est fait état d’un acte de succession dans lequel le dénommé Filet est dit natif de Béthune, en Artois (tout à l’opposé de Casteljaloux). Il apparaît par ailleurs sous le nom de « Louis Filet dit La Bigorne » (flèche rouge sur le document) sur le rôle d’équipage du navire « Le Saint-Priest », année 1750, département du Port-Louis (en Bretagne). Il serait ainsi arrivé à l’Isle de France en 1751.

 

En l’occurrence ne pourrions-nous supposer être en présence de deux personnages différents, tous deux portant le patronyme de Filet mais l’un se prénommant Jean-Onésime et l’autre Jean-Louis ou Louis ? L’un né à Casteljaloux, dans l’actuel Tarn-et-Garonne, embarqué en 1740 pour les Indes Orientales et l’autre né à Béthune dans l’Artois, embarqué dix ans plus tard pour l’Ile de France ? Quelle est la part qui revient à la réalité historique, quelle est celle de la légende ?

 

 L’armement du Saint-Priest.

L’armement du Saint-Priest.

 

Le massacre

Ce qui est sûr c’est que les années qui suivirent la cession de l’île Sainte-Marie à la France ont été marquées par des événements sanglants. L’administrateur Gosse nommé par la France suscita par ses agissements (9) le mécontentement de la population, au point que Rahena, également nommée « Mamadion », veuve du roi défunt Ratsimilaho, alliée aux princes Siba et Tsifanda (10) provoqua en 1753 (ou 1754) un soulèvement général qui se soldera par l’assassinat de l’administrateur et le massacre des Français. Les représailles de la France ne se feront pas attendre. La reine Betty, qui n’avait pas pris part au mouvement, ainsi que sa mère Mamadion, furent « exilées » à l’île Maurice. Betty y finira ses jours en 1805 (11

 

Deux mille esclaves

C’est alors que survint un épisode sombre dans la trajectoire du gascon. Selon la lettre que Pierre Poivre, Intendant de l’isle de France (Maurice), adressa en 1772 au roi Louis XV, le sieur Filet, dit La Bigorne, soumit en 1767 au Commandant Général Dumas le projet de capturer deux mille esclaves malgaches pour les vendre à l’Isle de France. N’ayant pas confiance dans la personne de ce « dangereux aventurier », Pierre Poivre demanda à Dumas d’empêcher La Bigorne de quitter l’Isle de France (où il se trouvait) et de lui interdire l’accès à Madagascar. Mais à l’insu de l’Intendant, Dumas fit embarquer le sieur Filet à destination de Madagascar. La Bigorne passa l’année 1768 à préparer son « coup » et le mit à exécution en 1769, ce qui lui permit de régler en 1770 les dettes énormes qu’il avait accumulées.

 

La fin de l’aventure

De 1770 à 1771 La Bigorne s’en fut guerroyer contre des tribus de l’intérieur des terres (12).Dans le même temps il fit venir à Foulpointe la reine Betty, qui résidait à l’Ile de France où elle possédait des terres, des esclaves et des troupeaux. A Foulpointe régnait alors Iavi, fils de Zanahary, (13) le frère de Betty. Le prétexte du voyage était pour Betty de rendre visite à sa famille et de récupérer le reliquat de la succession de son père, le roi Ratsimilaho. Mais d’après Pierre Poivre son arrivée provoqua la panique dans la population et Iavi, le neveu de Betty, se retrancha derrière sa palissade (le « rova »). La Bigorne aurait en effet projeté, avec l’aide de ses « guerriers », d’investir les villages de Foulpointe pour y faire un maximum de prisonniers qu’il aurait ensuite revendus en Ile de France.

 

Heureusement le destin en décida autrement : l’aventurier Jean-Onésime Filet, dit La Bigorne, caporal de France, mourut (tué ?) dans des conditions mal connues, en 1771 selon Pierre Poivre (14).

 

L’hommage des Mauriciens (15)

 Le 15 octobre 2010, pour le 205ème anniversaire de sa mort, fut célébrée en l’église de Vacoas (Ile Maurice) une messe en l’honneur de la reine Betty par le prêtre malgache Tiziano. Richard Via, chargé d’affaires de Madagascar, lui a rendu hommage en rappelant qu’elle fut baptisée en 1775 par le père Delfolie dans la Cathédrale de Saint-Louis à Port-Louis. La reine possédait des terrains à Plaines Wilhems, à Saint-Pierre et Corps-de-Garde, à la Fenêtre, à la Ferme et aux abords de la ville de Curepipe. Elle vécut à Port-louis, dans le quartier du Rempart ainsi qu’à Vacoas et mourut à Holyrood le 14 octobre 1805.

 

Les tribulations de l’Ile Sainte-Marie

 En 1804, Sylvain Roux fut nommé agent à Madagascar par le général Decaen, gouverneur de l’Ile de France. En 1811 les Anglais s’emparèrent de l’Ile de France, de l’Ile Bourbon ainsi que de Tamatave, de l’Ile Sainte-Marie et de la plupart des comptoirs de la côte est. En 1814, par le Traité de Paris, Madagascar et Bourbon furent restitués à la France. En 1818 le baron de Maikan reprit possession de Sainte-Marie. En 1876 l’île fut rattachée à Bourbon, puis à Diégo-Suarez en 1888 et enfin à Madagascar en 1896. Lors de l’indépendance de Madagascar en 1960 les Saint-Mariens bénéficièrent de la double nationalité, française et malgache, ceci jusqu’en 199

 

Jean-Claude Legros

 

1) Source : madagascar.mmcc.free.fr.

2) Cette histoire n’est pas sans rappeler celle de Jonas dans la Bible.

3) Ou du pirate Anglais Thomas White (selon une autre source).

4) Le nom du Créateur en malgache.

5) Ou Béti, du malgache « Betia » : bienaimé,e (source : blog « filet.org »Jean-Louis Filet). De son vrai nom Marie Elisabeth Sobobic Betia (source : Robert Andriantsoa, « malagasy58@gmail.com »).

6 Surnom attribué, selon certains, à ses prouesses sexuelles, « bigorne » signifiant « enclume ». Pour Jean-Louis Filet la bigorne, l’enclume à deux pointes, est en rapport avec le métier de serrurier qu’il aurait exercé. Enfin selon la ville de Casteljaloux, le surnom serait dû au fait que Jean Onésime Filet aurait signé son engagement pour la Compagnie des Indes Orientales sur une enclume.

7) Source : Robert Andriantsoa.

8) Source : « Dossier Louis Fillet, dit La Bigorne », Archives Nationales de l’Outre-Mer.

9) Il se livra notamment au pillage de la tombe du roi Ratsimilaho, père de la reine Bety.

10) Source : Robert Andriantsoa.

11) Source : l’Express (Maurice).

12) Les  » Ancover », selon la lettre de Pierre Poivre.

13) Zanahary, fils du roi Ratsimilaho, petit-fils du pirate américain Thomas Tew, et frère de la reine Betty, fut assassiné par ses sujets.

14) « Vers 1774 » selon le site Généalogie en Aquitaine.

15) source : l’Express (Maurice). Selon l’Express, l’Ambassade de Madagascar à Maurice projetait d’organiser, conjointement avec le Ministère des Arts et de la Culture, un colloque sur « le vécu de la reine Betty à Maurice ». la collaboration des historiens mauriciens, malgaches et réunionnais devait être recherchée.

Read Full Post »


⁃ Ce que j’allais dire, reprit le Dodo d’un ton vexé, c’est que la meilleure chose pour nous sécher serait une course au  » Caucus « .

⁃ Qu’est-ce que c’est qu’une course au  » Caucus  » ? demanda Alice ; non pas qu’elle tînt beaucoup à le savoir mais le Dodo s’était tu comme s’il estimait que quelqu’un devait prendre la parole, et personne n’avait l’air de vouloir parler.

⁃ Ma foi, répondit-il, la meilleure façon d’expliquer ce qu’est qu’une course au Caucus, c’est de la faire.

(Extrait d’Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll, 1865)

Alice et le Dodo

Alice et le Dodo

Cet extrait d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, ainsi que l’illustration d’origine, signée John Tenniel, consacrent l’entrée dans la littérature mondiale du dodo.

Ils ont vu le Dodo !

Pendant des siècles les îles Mascareignes (Maurice, Rodrigues et La Réunion) ont vécu dans la certitude d’avoir hébergé un gros oiseau, du « genre » Dodo. Ainsi à la Réunion nous avons vécu jusqu’à la fin du vingtième siècle dans un monde merveilleux où notre île, à l’instar de Maurice, notre île-sœur, pouvait s’enorgueillir d’avoir été, trois siècles auparavant, le royaume d’un oiseau aujourd’hui disparu, un volatile qui ne volait pas, le dronte, également dit dodo.

 Dessin de Salomon Savery illustrant le voyage de Bontekoe.

Dessin de Salomon Savery illustrant le voyage de Bontekoe.

Les témoignages sur l’existence du  » dronte de Bourbon  » ne manquent pas. Dans un livre extrêmement bien documenté, « le Solitaire de la Réunion »(1 ), Pierre Brial, chercheur passionné en a dressé un inventaire précis et détaillé dont voici quelques extraits apparemment convaincants :

– février 1613. Le capitaine Castelton et l’officier Tatton, sur le navire britannique Pearl, abordent une île qu’ils baptisent England’s forest (l’un des tout premiers noms de la Réunion). Dans son journal de bord Tatton décrit : « une grosse espèce de volaille, de la grosseur d’un dindon, très grasse, et aux ailes si courtes qu’elle ne peut voler… »

– août 1619. Témoignage du capitaine hollandais Bontekoe, sur le New-Hoorn, qui fit un séjour de 3 semaines dans l’île : « Il y avait aussi des Dodos qui ont de petites ailes. Bien loin de pouvoir voler, ils étaient si gras qu’à peine pouvaient-ils marcher… »

– octobre-novembre 1667. L’abbé Carré :  » J’ai vu dans ce lieu une sorte d’oiseau que je n’ai point vu ailleurs. C’est celui que les habitants ont surnommé l’oiseau solitaire, parce qu’effectivement il aime la solitude et ne se plaît que dans les endroits les plus écartés… »

– avril 1671- septembre 1672. D’un voyageur dénommé Dubois : « Solitaires : ces oiseaux sont nommés ainsi parce qu’ils vont toujours seuls. Ils sont gros comme une grosse oie et ont le plumage blanc, noir à l’extrémité des ailes et de la queue… »

– 1763. D’un officier de la marine anglaise : « Il y a aussi de curieux oiseaux qui ne descendent jamais au bord de la mer, et qui sont si peu habitués ou alarmés à la vue de l’homme, que l’on peut les tuer à coups de bâton … »

L’entrée du Dodo dans la légende

Pour Pierre Brial, solitaire ou dodo, l’oiseau dont il est question a vraisemblablement disparu dans la première moitié du 18ème siècle, à l’époque de La Bourdonnais : « La disparition de ces volatiles est non seulement due à l’homme qui les tuait à coups de bâton mais également aux animaux que l’homme a introduits, notamment les rats et les porcs qui se nourrissaient des œufs de ces oiseaux qui faisaient leurs nids à même le sol. »

Le souvenir de l’oiseau est néanmoins resté vivace dans la conscience collective réunionnaise. C’est ainsi qu’en 1960 Emile Hugot, directeur des Sucreries de Bourbon et Jean Perreau-Pradier, préfet de la Réunion, demandent aux responsables du Muséum d’histoire naturelle de Saint-Denis que soit réalisée à des fins pédagogiques une reproduction fidèle du Dronte de Bourbon!

En 1963 les Brasseries de Bourbon lancent la première bière de fabrication locale, baptisée Dodo Pils. Deux dodos blancs se faisant face sur l’étiquette. La bière fut surnommée dans un premier temps « bière canard » par les consommateurs, et connut un succès foudroyant. La Dodo est ainsi devenue à La Réunion un nom commun, synonyme de bière. L’appropriation du dodo par la population réunionnaise (alors qu’il figurait déjà sur le blason officiel de la République de Maurice) est un fait culturel indéniable. Deux communes de l’île ont incorporé l’image du dodo dans leurs armoiries où elles figurent encore aujourd’hui : les Avirons en 1967 et la Possession en 1971.

Le grand désenchantement

L’existence du dodo réunionnais sera mise en cause dans le dernier quart du 20ème siècle. En 1974 Bertrand Kervazo, spécialiste de la préhistoire, entreprend les premières fouilles dans la grotte dite « des premiers Français » à Saint-Paul.

En 1980 Roger Bour, herpétologue, et François Moutou, président de la Société de protection des mammifères, explorent la grotte dite « de l’autel », à Saint-Gilles-les-Bains. C’est là que furent identifiés les premiers fragments d’un oiseau inconnu…qui se révèlera être un ibis.

En 1989 Philippe Kaufmant, ingénieur agronome, avec l’aide d’Harry Gruchet, conservateur du Muséum, entreprend des fouilles sur le terrain marécageux du futur Jardin d’Eden.

En 1992, sous l’impulsion de Sonia Ribes, nouveau conservateur du Muséum, les fouilles s’intensifient. Elles donneront lieu en 1994 à la découverte de fragments d’os d’oiseaux qui permettront l’identification de l’ibis de la Réunion, ou Threskiornis solitarius. Mais aucun ossement de dodo n’a été trouvé !

Et lorsqu’en 1996 Mme Mourer-Chauviré, paléontologue de l’Université de Lyon annonça que le dodo de la Réunion n’était selon toute vraisemblance qu’un ibis solitaire, ce fut la consternation générale.

l’ibis de La Réunion/ Muséum d’Histoire naturelle de Saint-Denis (Photo : Jcl).

l’ibis de La Réunion/ Muséum d’Histoire naturelle de Saint-Denis (Photo : Jcl).

Voulant en avoir le cœur net, Robert Gauvin et moi-même sommes allés rendre visite à Pierre Brial, l’auteur de l’ouvrage  » Le Solitaire de la Réunion ». Qui a bien voulu éclairer notre lanterne sur les points suivants :

– le dronte de Maurice et le solitaire de Rodrigues sont parfaitement identifiés. On a retrouvé des ossements dans la Mare aux Joncs, près de Curepipe, pour le dronte et dans des cavernes de Rodrigues pour le solitaire. Par contre Il n’y a jamais eu de dodo à La Réunion. L’oiseau de Bourbon est un ibis.

– la Réunion est, en effet, une île beaucoup plus jeune que Maurice : deux à trois millions d’années, contre huit à dix millions pour l’île Maurice. Jusqu’à 180 000 ans en arrière, à l’époque où le dodo de Maurice et le solitaire de Rodrigues n’étaient déjà plus capables de voler, les éruptions du Piton des Neiges avaient rendu l’île pratiquement invivable. Le temps était dès lors trop court pour qu’un oiseau arrive de Maurice en volant et se transforme en dodo, même en plusieurs centaines de millénaires.

– Comment se fait-il que l’on ait cru si longtemps en l’existence d’un dodo réunionnais ?

– A Maurice les fouilles ont débuté dès la fin du 19ème siècle à la Mare aux Joncs, près de Curepipe. A la Réunion les fouilles n’ont commencé qu’un siècle plus tard, en 1974, ce qui explique que le mythe du dodo de Bourbon ait perduré jusqu’à la fin du 20ème siècle.

Mais la légende est plus tenace que la réalité : les poètes y ont largement contribué, comme Jean-Henri Azéma, auteur du « Dodo vavangueur » et Patrice Treuthard et son « Dodo dodu » à l’intention des enfants. Le dodo qu’il ait existé ou non à La Réunion, fait désormais partie du paysage culturel réunionnais. Assurément :

Le dodo lé la !

Publicité géante des Brasseries de Bourbon dans le cirque de Cilaos.

Publicité géante des Brasseries de Bourbon dans le cirque de Cilaos.

Jean-Claude Legros

 

⁃ Notes: 1) Pierre Brial : « Le Solitaire de la Réunion », 2006 (le livre, indispensable à ceux qui veulent faire le tour complet de la question, peut être commandé sur le site « www.lulu.com », voir le lien suivant http://www.lulu.com/shop/pierre-brial/le-solitaire-de-la-réunion/paperback/product-20553397.html).

⁃ 2) de Patrice Treuthard : Le dodo dodu (extrait)

⁃ Avez-vous vu le dodo dodu ?

⁃ Le dodo aux ergots pointus

⁃ Qui dort

⁃ Qui dîne

⁃ Et qui se dandine ?

Read Full Post »

Older Posts »