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Archive for the ‘histoire’ Category


Les journées du patrimoine, le temps d’un weekend, lui donnent l’occasion d’ouvrir ses portes à des visiteurs, des artistes. Le reste de l’année, elle a triste mine dernière des barreaux enchaînés. À la voir ainsi, on pourrait penser aux ossements dont parlait le prophète Ézéchiel[1] : comme eux elle est desséchée, sans souffle. Cependant, à chœur ouvert, appuyée sur ses vestiges, elle crie, elle crie vers le ciel. Désespérément. Elle fait signe aux passants de la rue Mgr de Beaumont. Peut-être se sont-ils habitués à sa sombre présence ; c’est à peine s’ils lui adressent un regard. Entendent-ils le cri de son silence ? Serait-elle vouée à mourir dans l’indifférence, l’ignorance ?

 

Au centre de Saint-Denis, telle un vaisseau en danger, la chapelle Saint-Thomas des Indiens.

Au centre de Saint-Denis, telle un vaisseau en danger, la chapelle Saint-Thomas des Indiens.

 

Et la lueur d’espoir !

 

En 1998, une lueur d’espoir s’était manifestée lorsque la chapelle Saint-Thomas des Indiens fut inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques[2]. La lueur s’est hélas vite dissipée. Bientôt vingt ans, et l’on ne voit toujours rien venir ! Dans sa misère, l’édifice délabré « bouge » encore. Il résiste au temps et aux intempéries. Seule, sans protection, la chapelle s’efforce de tenir. Et pourtant elle nous est précieuse : ne garde-t-elle pas en mémoire une partie de l’histoire des hommes, des femmes, de ces engagés dont le reflet transparaît dans la diversité du métissage réunionnais que l’on peut voir dans les couleurs de peau, les paroli[3], les plats, les musiques, les danses, l’habitat…

Saint-Thomas aurait certainement bien des choses à nous raconter avec sa touche personnelle, son originalité. Combien de temps pourra-t-elle encore tenir, si rien n’est fait pour la restaurer, pour l’inscrire dans un projet d’avenir ? Avec elle, des éléments importants de l’histoire de la Réunion risquent à tout moment de s’effacer du paysage. La mémoire de nos ancêtres engagés ne mérite-t-elle pas d’être entretenue avec tous nos soins ? Il y a là un passé à visiter, un présent à habiter, un avenir à consolider.

 

Au cœur de la créolisation ?

 

Dès son édification, la chapelle Saint-Thomas s’est embarquée dans l’histoire de la Réunion et des Réunionnais. Elle a accueilli non seulement des Indiens, mais aussi des Malgaches, des Africains, des Chinois. Père Stéphane Nicaise rapporte, en effet, que dans sa mission, la chapelle avait une approche globale des engagés[4]. Saint-Thomas aurait ainsi participé au processus d’une mutuelle « intégration ».

Il est vrai qu’en 1863, au moment où la chapelle Saint-Thomas voit le jour, les enjeux étaient principalement économiques. Ce qui importait c’était le nombre « de bras » sur les plantations[5]. Mais dans cet espace religieux, se tissaient des relations prometteuses. À sa manière, Saint-Thomas a apporté sa pierre au processus de rencontre de gens venus de différents horizons. Elle se serait inscrite dans le souffle d’une culture en construction, la culture créole.

Il ne s’agit pas ici d’enjoliver l’histoire. Dans notre histoire coloniale, la période de l’engagisme tout comme celle de l’esclavage, est imprégnée de son lot de souffrances incontestables. Des hommes ont été traités de manière inhumaine par d’autres hommes[6].  Au lendemain de la sombre histoire de l’esclavage, la chapelle Saint-Thomas a sans doute semé des graines pour un vivre-ensemble : une société créole. Les pères jésuites avaient d’ailleurs observé sa progression, en ce qui concerne la langue, dans diverses paroisses. Voilà ce que dit le père Pierre Antoine Marqués à ce propos dans un rapport datant du 27 juillet 1888 :

 

« L’immigration indienne a cessé. Les Indiens de notre île arrivés depuis de longues années de leur pays natal ont appris le créole. Presque tous possèdent suffisamment cette langue pour comprendre et être compris. Au lieu donc de venir comme autrefois exclusivement à St Thomas pour remplir leurs devoirs religieux, ils vont ordinairement à l’église la moins éloignée de leur demeure. Cependant la chapelle St Thomas n’est pas déserte. Tous les dimanches à la messe de 4 heures elle est pleine de monde mais non pas pleine d’Indiens. Ceux-ci y sont moins nombreux que les Créoles »[7].

 

 

Façade de Saint-Thomas des Indiens, donnant sur la rue Monseigneur de Beaumont.

Façade de Saint-Thomas des Indiens, donnant sur la rue Monseigneur de Beaumont.

 

Il y a un travail de recherche historique approfondie à continuer pour apporter les nécessaires lumières sur cette histoire qui nous est commune. Nous ne pourrons pas ignorer les zones sombres. N’espérons pas non plus trouver toute la lumière mais nous pouvons créer les conditions pour assumer ensemble notre histoire avec ses souffrances, ses silences et ses beautés.

En son chœur, la chapelle Saint-Thomas a réuni des hommes, des femmes de cultures différentes. Sur l’Île Bourbon de la fin du 19è siècle, alors que tout aurait présagé du contraire, elle a vu le possible d’un vivre-ensemble. Ne pourrait-elle pas rouvrir ses murs pour continuer et améliorer cette construction ?

 

Une unité riche de sa diversité…

 

Dans un climat national et international où les peurs de la différence peuvent être attisées, où tout un chacun peut à tout moment être la proie de propos xénophobes, de replis communautaristes, la chapelle Saint-Thomas pourrait contribuer à recueillir l’expérience du vivre-ensemble réunionnais. Il n’y serait pas question de se donner comme modèle mais de porter la conviction que l’unité s’enrichit de l’apport de la diversité. Forte de son expérience, Saint-Thomas saura trouver les mots pour proposer des alternatives aux replis et aux crispations identitaires. Elle serait fière de pouvoir apporter sa pierre à ce travail d’approfondissement et de prise de conscience de notre richesse. Elle attend pour cela qu’on lui en offre les moyens, afin qu’elle puisse mobiliser des forces nouvelles pour une Réunion dynamique, solidaire et ouverte.

En ses murs, une histoire nouvelle peut s’écrire, un esprit nouveau peut souffler : un chantier s’ouvre à nous. Il comporte divers domaines : linguistique, anthropologique, sociologique, philosophique, psychanalytique, religieux, théologique, littéraire, artistique… Il y a encore de la place pour de nombreux ouvriers. Un lieu comme celui de Saint-Thomas ne serait pas de trop. Ne pourrait-il pas renaître de ses ruines et offrir cet espace de recherches, de rencontres dont notre diversité culturelle a besoin ? L’enjeu est notre unité dans sa diversité.

 

 

Dominique JOSEPHINE

 

[1] Cf. Le Livre Ézéchiel 37, 1-14.r

[2] Cf. le blog dpr974, Naufrage au cœur de la ville, 3 février 2011.

(https://dpr974.wordpress.com/2011/02/23/naufrage-au-coeur-de-la-ville/).

[3] « Paroli », dans la langue créole ce mot désigne « la façon de parler, l’accent, le langage ».

[4] Cf. Stéphane NICAISE, Les missions jésuites dans l’Océan Indien, Madagascar, La Réunion, Maurice, Lessius, 2015, pp. 34-39.

[5] Cf. Raoul LUCAS, Bourbon à l’école, 1815-1946, Océan Éditions, 20062, p.195.

[6] Cf. par exemple, le livre de Jean-Régis RAMSAMY, Abady EGATA-PATCHÉ accuse : L’engagisme a été un crime contre l’humanité, Épica, 2016.

[7] Stéphane NICAISE, op. cit., p. 38.

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Bâtiment central du Lycée Leconte de Lisle, seul lycée des garçons dans les années 50. (Photo : J-Cl. Legros).

Bâtiment central du Lycée Leconte de Lisle, seul lycée des garçons dans les années 50. (Photo : J-Cl. Legros).

Parmi les professeurs que nous avons connus dans les années 1950, il y avait Marcel M., dit « Mantec », dit Catilina (1), bref une terreur ! Robert Gauvin vous a, pour sa part, relaté les angoisses, les frayeurs, les cauchemars que ce professeur suscitait chez certains de ses élèves (2). Je n’éprouvais pas, quant à moi, les mêmes sentiments à son égard. Je prenais même un malin plaisir à le provoquer. Chef de classe, j’avais pour mission de trimballer de classe en classe le « cahier de correspondance », à partir duquel les professeurs procédaient à l’appel, et dans lequel ils notaient les absents et inscrivaient les notes obtenues par les élèves dans les diverses colonnes prévues à cet effet.
Mais revenons à Marcel M. : j’avais donc pour mission de déposer délicatement et en respect le cahier de correspondance sur le lutrin du maître. Il faut dire que le cahier de correspondance, à force d’être trimballé de classe en classe, de trimestre en trimestre, était devenu informe et d’aspect douteux. Normalement j’aurais dû le recouvrir, mais ce n’était pas dans ma nature. Je le déposais donc sur le bureau, plié en deux comme un journal qu’on a honte de montrer au voisin.

Aujourd’hui encore, le colonel Maingard, fondateur du lycée, monte la garde. (Photo : J-Cl.L)

Aujourd’hui encore, le colonel Maingard, fondateur du lycée, monte la garde. (Photo : J-Cl.L)

Marcel M., avec une moue plaisamment méprisante, prenait alors un coin du cahier entre deux doigts, histoire de ne pas se salir les mains, et posait la question :
⁃ Qu’est-ce que c’est que ce torchon ?
Je me confondais en excuses, dépliais le fameux cahier et le présentais, ouvert dans toute sa largeur, à la page du jour. Marcel M. était alors satisfait et me remerciait d’un sourire carnassier.

Marcel M., grand prêtre de la langue française, était du type puriste intégriste radical. Il avait dans sa gibecière en cuir de Cordoue un certain nombre d’aphorismes qu’il professait doctement pour le plus grand bien du vulgum pecus (3) que nous étions, du genre :
⁃ On ne joue pas aux « échèques », on joue aux « éché » !
⁃ On ne dit pas « vouvoyer », on dit « voussoyer » !
⁃ On écrit la « jungle », mais on dit la « jongle » !

C’était aussi, à ses heures perdues, un poète. Il nous avait ainsi gratifiés du plus beau poème de la langue française  » La balade des pondus  » (4) (avec un seul « l » précisait-il à l’intention des nuls) dont il était l’immortel auteur et qu’il avait eu la bonté de copier pour nous au tableau (au risque de faire se retourner François de Montcorbier (5) dans sa tombe) :
Cot, cot, cot, cot, cot
Voici les poussins
Qui montent la côte
En un clair essaim (sic).

Certes dans les contrées méridionales les deux vocables « cot / côte » s’équivalent, mais au nord de la Loire la rime manquait un peu de richesse.

Il avait un sens de l’humour corrosif. A mon ami Philippe qui, pour faire l’intéressant, avait amené en classe une montre-gousset, il avait intimé l’ordre péremptoire :
⁃ Rangez-moi cette tocante de Labourdonnais dans votre cartable avant que je ne la confisque !
Puriste de la langue française, Marcel M. ne dédaignait pas pour autant de taquiner la langue verte. A mon ami Claude qui avait du mal à suivre l’analyse logique d’une phrase particulièrement complexe, il avait balancé tout de go :
⁃ Il n’y pige que couic, il n’entrave (6) que dalle !

Paix à son âme. Il aura eu le mérite de nous avoir fait découvrir dans les années cinquante les auteurs contemporains tels que Marcel Pagnol ou Henry de Montherlant.

La « Case » du Proviseur, devenu aujourd’hui, le siège du C.A.U.E. (Photo : J.Cl.L).

La « Case » du Proviseur, devenue aujourd’hui, le siège du C.A.U.E. (Photo : J.Cl.L).

Jean-Claude Legros.
NOTES :
1) « Mantec » est un surnom qui se perd dans la nuit des temps des lycéens réunionnais ; quant à Catilina, il vient tout droit des discours de Cicéron qui dénonçait les agissements d’un adversaire politique, Catilina: « Quousque tandem abutere Catilina patientia nostra ? Quem ad finem sese effrenata jactabit audacia ? » Ce qui signifie en « patois » romain : « Jusqu’à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Jusqu’où ton audace effrontée se déchaînera-t-elle ? »
2) Après la thèse, l’antithèse : pour redécouvrir l’opinion de Robert Gauvin sur ce personnage, on est prié de se reporter à l’article intitulé : « Un professeur de latin aux îles dans les années cinquante ».
3) Vulgum pecus : le commun des mortels, les ignorants (Cf. Le nouveau petit Robert.)
4) Ne pas confondre évidemment : balade, promenade et ballade, petit poème de forme régulière. Qu’on se souvienne de la « Ballade des pendus » de François Villon.
5) François de Montcorbier, né en 1431 et disparu en 1463, n’est autre que François Villon « poète français le plus célèbre du Moyen-Âge » (Cf. Vikipédia).
6) « Entraver » vient du verbe « enterver » qui signifie « comprendre ».

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La reine et le caporal


 Histoire de Betty, reine de l’Ile Sainte-Marie,

et de Jean Onésime Filet, dit « la Bigorne »,

caporal de France

 

Toute histoire commence par une légende (1)

La légende est celle d’un pêcheur dénommé Borahigny, originaire de la ville de Mananara, sur la côte nord-est de Madagascar, dont la barque avait chaviré alors qu’il était à la poursuite d’une baleine. Borahigny avait été sauvé de la noyade par un dauphin qui l’avait chargé sur son dos et l’avait déposé sur une plage inconnue (2) Le dauphin avait faim, il demanda à Borahigny de lui ramener des bénitiers. Borahigny avait soif, le dauphin lui dit de creuser le sable : une source a ainsi jailli. Borahigny était sur une île, il rencontra trois grand-mères avec leurs enfants et leurs petits-enfants. Borahigny eut une nombreuse descendance. Les pirates de l’Océan Indien donnèrent à l’île le nom de « Nossi Bourahigny (en malgache « l’île de Bourahigny ») devenue entre-temps Nosy Boraha, les habitants se définissant comme « Zafi-boraha » (en malgache « les descendants de Boraha »).

Le cimetière des pirates de l’île Sainte-Marie

Le cimetière des pirates de l’île Sainte-Marie

L’île Boraha est plus connue sous le nom d’île Sainte-Marie qu’elle doit aux navigateurs portugais qui y débarquèrent vers 1506, le jour de l’Assomption. En 1595 l’Amiral hollandais Cornélis de Houtman fit une escale de six mois dans l’île Borah, également appelée île d’Abraham. Ils y rencontrèrent les « Zafibrahim » (descendants d’Abraham) dont les coutumes (shabat, interdiction du porc, etc.) accréditent la thèse selon laquelle ils auraient été d’ascendance hébraïque.

 

Un millier de forbans

 L’île Sainte-Marie se situe au large de la côte nord-est de Madagascar à 7 km de la Pointe Larrée. Longue de plus de 60 km pour une largeur maximale de 5 km, elle est huit fois plus petite que la Réunion et culmine à 114 mètres. Mais son histoire n’en est pas moins très riche.

 

Au début du 18ème siècle, la côte nord-est de Madagascar (notamment la Baie de Titingue) ainsi que l’île Sainte-Marie constituaient la base arrière des pirates de l’Océan Indien. Parmi les plus célèbres figuraient les Français Plentain, Olivier Levasseur (dit La Buse), l’Américain Thomas Tew, le Gallois David Williams ou l’Anglais Thomas White. Ces forbans vivaient en bonne intelligence avec la population locale. Ils s’établirent principalement à Sainte-Marie et se mirent en ménage avec les femmes de l’île. Bon nombre d’entre eux y ont fini leur vie et sont enterrés dans « le cimetière des pirates » (3) près d’Ambodifotatra. Vers 1700, l’île Sainte-Marie comptait une vingtaine de vaisseaux pirates et un millier de forbans. La tombe du pirate Le Chartier porte, outre la tête de mort et les deux tibias croisés, l’épitaphe suivante : « Joseph Pierre Le Chartier, né à Ducey, département de la Manche, le 10 avril 1788. Arrivé sur la flûte « La Normande » le 1er novembre 1821. Mort à Sainte-Marie le 14 mars 1834. Par son ami Hulin. Passants, priez pour lui ».

 

La tombe du pirate Le Chartier

La tombe du pirate Le Chartier 

Le royaume Betsimisaraka

Ainsi naquirent de nombreux descendants que l’on appela « les malates » (mulâtres). L’un d’entre eux, du nom de Ratsimilaho, ou Ratsimiloatra, probablement le fils du pirate Américain Thomas Tew et d’une princesse Betsimisaraka, créa un véritable royaume en pays Betsimisaraka (« les nombreux qui ne se séparent pas »), depuis Foulpointe (Mahavelona) jusqu’à la Baie d’Antongil. Ratsimilaho régna à Toamasina (Tamatave) sous le nom de Ramaromanompo. Lorsqu’il mourut en 1750 (ou 1751), son fils Zanahary (4) s’appropria le royaume Betsimisaraka de la Grande Terre tandis que sa fille Betty (5) se repliait sur l’île Sainte-Marie, dont elle devint la reine.

 

La reine et le caporal

 Au début du 18ème siècle (nous n’avons pas de référence sur la date précise), naquit en pays gascon, à Casteljaloux, dans le Lot-et-Garonne, Jean-Onésime Filet (surnommé par la suite « La Bigorne » (6). Jean Onésime Filet, que la tradition gasconne a crédité d’une sulfureuse réputation de hâbleur et de coureur de jupons, tenait une auberge sur le quai de l’Avance à Casteljaloux. En 1740 (ou 1741), pour une cause indéterminée (échapper aux conséquences de sa réputation ?) Filet décida de s’engager sur un navire de la Compagnie des Indes Orientales. Ses faits d’arme dans la Mer des Indes lui valurent d’être nommé rapidement caporal. En 1746 blessé au cours d’une bataille contre les Anglais, il est rapatrié à l’île Bourbon pour y être soigné. Mais l’incorrigible La Bigorne aurait encore trouvé le moyen de séduire la femme d’un officier, ce qui l’aurait contraint à quitter l’île en catastrophe, sur une embarcation de fortune qui l’aurait amené sur les rivages de l’Ile Sainte-Marie. C’est ainsi que Jean Onésime Filet, aventurier gascon dit La Bigorne, fit la connaissance de la reine Betty (fille du roi Ratsimilaho et petite-fille du pirate américain Thomas Tew) qu’il ne tardera pas à épouser. Selon Le Gentil de la Galaisière, la reine Betty était      » sans contredit l’une des plus belles femmes qu’on pût voir (7).

 

 

L’Ile Sainte-Marie « abandonnée » à la France

Par son mariage avec la reine Betty, La Bigorne devint Prince consort de l’Ile Sainte-Marie et c’est semble-t-il sous son influence que la reine signa en 1750, un traité de rattachement de son île à la France. Le 30 juillet 1750 le traité fut signé, en présence des chefs de tribus, à bord du navire Mars. Il stipulait notamment  » l’abandon entier et sans aucune restriction au roi Louis XV et à sa Compagnie des Indes orientales de l’Ile Sainte-Marie, de son port et de l’îlot qui le ferme, sans qu’ils soient tenus de payer à elle, Béti, ni à aucun de ses successeurs, aucuns droits et rétributions pour cause de la dite acquisition ».

 

A ce stade de l’histoire un doute subsiste néanmoins sur la présence effective de La Bigorne à la signature du traité. Dans la lettre que Pierre Poivre, intendant de l’isle de France (Maurice) adressa au roi Louis XV en 1772 (8), il est fait état d’un acte de succession dans lequel le dénommé Filet est dit natif de Béthune, en Artois (tout à l’opposé de Casteljaloux). Il apparaît par ailleurs sous le nom de « Louis Filet dit La Bigorne » (flèche rouge sur le document) sur le rôle d’équipage du navire « Le Saint-Priest », année 1750, département du Port-Louis (en Bretagne). Il serait ainsi arrivé à l’Isle de France en 1751.

 

En l’occurrence ne pourrions-nous supposer être en présence de deux personnages différents, tous deux portant le patronyme de Filet mais l’un se prénommant Jean-Onésime et l’autre Jean-Louis ou Louis ? L’un né à Casteljaloux, dans l’actuel Tarn-et-Garonne, embarqué en 1740 pour les Indes Orientales et l’autre né à Béthune dans l’Artois, embarqué dix ans plus tard pour l’Ile de France ? Quelle est la part qui revient à la réalité historique, quelle est celle de la légende ?

 

 L’armement du Saint-Priest.

L’armement du Saint-Priest.

 

Le massacre

Ce qui est sûr c’est que les années qui suivirent la cession de l’île Sainte-Marie à la France ont été marquées par des événements sanglants. L’administrateur Gosse nommé par la France suscita par ses agissements (9) le mécontentement de la population, au point que Rahena, également nommée « Mamadion », veuve du roi défunt Ratsimilaho, alliée aux princes Siba et Tsifanda (10) provoqua en 1753 (ou 1754) un soulèvement général qui se soldera par l’assassinat de l’administrateur et le massacre des Français. Les représailles de la France ne se feront pas attendre. La reine Betty, qui n’avait pas pris part au mouvement, ainsi que sa mère Mamadion, furent « exilées » à l’île Maurice. Betty y finira ses jours en 1805 (11

 

Deux mille esclaves

C’est alors que survint un épisode sombre dans la trajectoire du gascon. Selon la lettre que Pierre Poivre, Intendant de l’isle de France (Maurice), adressa en 1772 au roi Louis XV, le sieur Filet, dit La Bigorne, soumit en 1767 au Commandant Général Dumas le projet de capturer deux mille esclaves malgaches pour les vendre à l’Isle de France. N’ayant pas confiance dans la personne de ce « dangereux aventurier », Pierre Poivre demanda à Dumas d’empêcher La Bigorne de quitter l’Isle de France (où il se trouvait) et de lui interdire l’accès à Madagascar. Mais à l’insu de l’Intendant, Dumas fit embarquer le sieur Filet à destination de Madagascar. La Bigorne passa l’année 1768 à préparer son « coup » et le mit à exécution en 1769, ce qui lui permit de régler en 1770 les dettes énormes qu’il avait accumulées.

 

La fin de l’aventure

De 1770 à 1771 La Bigorne s’en fut guerroyer contre des tribus de l’intérieur des terres (12).Dans le même temps il fit venir à Foulpointe la reine Betty, qui résidait à l’Ile de France où elle possédait des terres, des esclaves et des troupeaux. A Foulpointe régnait alors Iavi, fils de Zanahary, (13) le frère de Betty. Le prétexte du voyage était pour Betty de rendre visite à sa famille et de récupérer le reliquat de la succession de son père, le roi Ratsimilaho. Mais d’après Pierre Poivre son arrivée provoqua la panique dans la population et Iavi, le neveu de Betty, se retrancha derrière sa palissade (le « rova »). La Bigorne aurait en effet projeté, avec l’aide de ses « guerriers », d’investir les villages de Foulpointe pour y faire un maximum de prisonniers qu’il aurait ensuite revendus en Ile de France.

 

Heureusement le destin en décida autrement : l’aventurier Jean-Onésime Filet, dit La Bigorne, caporal de France, mourut (tué ?) dans des conditions mal connues, en 1771 selon Pierre Poivre (14).

 

L’hommage des Mauriciens (15)

 Le 15 octobre 2010, pour le 205ème anniversaire de sa mort, fut célébrée en l’église de Vacoas (Ile Maurice) une messe en l’honneur de la reine Betty par le prêtre malgache Tiziano. Richard Via, chargé d’affaires de Madagascar, lui a rendu hommage en rappelant qu’elle fut baptisée en 1775 par le père Delfolie dans la Cathédrale de Saint-Louis à Port-Louis. La reine possédait des terrains à Plaines Wilhems, à Saint-Pierre et Corps-de-Garde, à la Fenêtre, à la Ferme et aux abords de la ville de Curepipe. Elle vécut à Port-louis, dans le quartier du Rempart ainsi qu’à Vacoas et mourut à Holyrood le 14 octobre 1805.

 

Les tribulations de l’Ile Sainte-Marie

 En 1804, Sylvain Roux fut nommé agent à Madagascar par le général Decaen, gouverneur de l’Ile de France. En 1811 les Anglais s’emparèrent de l’Ile de France, de l’Ile Bourbon ainsi que de Tamatave, de l’Ile Sainte-Marie et de la plupart des comptoirs de la côte est. En 1814, par le Traité de Paris, Madagascar et Bourbon furent restitués à la France. En 1818 le baron de Maikan reprit possession de Sainte-Marie. En 1876 l’île fut rattachée à Bourbon, puis à Diégo-Suarez en 1888 et enfin à Madagascar en 1896. Lors de l’indépendance de Madagascar en 1960 les Saint-Mariens bénéficièrent de la double nationalité, française et malgache, ceci jusqu’en 199

 

Jean-Claude Legros

 

1) Source : madagascar.mmcc.free.fr.

2) Cette histoire n’est pas sans rappeler celle de Jonas dans la Bible.

3) Ou du pirate Anglais Thomas White (selon une autre source).

4) Le nom du Créateur en malgache.

5) Ou Béti, du malgache « Betia » : bienaimé,e (source : blog « filet.org »Jean-Louis Filet). De son vrai nom Marie Elisabeth Sobobic Betia (source : Robert Andriantsoa, « malagasy58@gmail.com »).

6 Surnom attribué, selon certains, à ses prouesses sexuelles, « bigorne » signifiant « enclume ». Pour Jean-Louis Filet la bigorne, l’enclume à deux pointes, est en rapport avec le métier de serrurier qu’il aurait exercé. Enfin selon la ville de Casteljaloux, le surnom serait dû au fait que Jean Onésime Filet aurait signé son engagement pour la Compagnie des Indes Orientales sur une enclume.

7) Source : Robert Andriantsoa.

8) Source : « Dossier Louis Fillet, dit La Bigorne », Archives Nationales de l’Outre-Mer.

9) Il se livra notamment au pillage de la tombe du roi Ratsimilaho, père de la reine Bety.

10) Source : Robert Andriantsoa.

11) Source : l’Express (Maurice).

12) Les  » Ancover », selon la lettre de Pierre Poivre.

13) Zanahary, fils du roi Ratsimilaho, petit-fils du pirate américain Thomas Tew, et frère de la reine Betty, fut assassiné par ses sujets.

14) « Vers 1774 » selon le site Généalogie en Aquitaine.

15) source : l’Express (Maurice). Selon l’Express, l’Ambassade de Madagascar à Maurice projetait d’organiser, conjointement avec le Ministère des Arts et de la Culture, un colloque sur « le vécu de la reine Betty à Maurice ». la collaboration des historiens mauriciens, malgaches et réunionnais devait être recherchée.

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⁃ Ce que j’allais dire, reprit le Dodo d’un ton vexé, c’est que la meilleure chose pour nous sécher serait une course au  » Caucus « .

⁃ Qu’est-ce que c’est qu’une course au  » Caucus  » ? demanda Alice ; non pas qu’elle tînt beaucoup à le savoir mais le Dodo s’était tu comme s’il estimait que quelqu’un devait prendre la parole, et personne n’avait l’air de vouloir parler.

⁃ Ma foi, répondit-il, la meilleure façon d’expliquer ce qu’est qu’une course au Caucus, c’est de la faire.

(Extrait d’Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll, 1865)

Alice et le Dodo

Alice et le Dodo

Cet extrait d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, ainsi que l’illustration d’origine, signée John Tenniel, consacrent l’entrée dans la littérature mondiale du dodo.

Ils ont vu le Dodo !

Pendant des siècles les îles Mascareignes (Maurice, Rodrigues et La Réunion) ont vécu dans la certitude d’avoir hébergé un gros oiseau, du « genre » Dodo. Ainsi à la Réunion nous avons vécu jusqu’à la fin du vingtième siècle dans un monde merveilleux où notre île, à l’instar de Maurice, notre île-sœur, pouvait s’enorgueillir d’avoir été, trois siècles auparavant, le royaume d’un oiseau aujourd’hui disparu, un volatile qui ne volait pas, le dronte, également dit dodo.

 Dessin de Salomon Savery illustrant le voyage de Bontekoe.

Dessin de Salomon Savery illustrant le voyage de Bontekoe.

Les témoignages sur l’existence du  » dronte de Bourbon  » ne manquent pas. Dans un livre extrêmement bien documenté, « le Solitaire de la Réunion »(1 ), Pierre Brial, chercheur passionné en a dressé un inventaire précis et détaillé dont voici quelques extraits apparemment convaincants :

– février 1613. Le capitaine Castelton et l’officier Tatton, sur le navire britannique Pearl, abordent une île qu’ils baptisent England’s forest (l’un des tout premiers noms de la Réunion). Dans son journal de bord Tatton décrit : « une grosse espèce de volaille, de la grosseur d’un dindon, très grasse, et aux ailes si courtes qu’elle ne peut voler… »

– août 1619. Témoignage du capitaine hollandais Bontekoe, sur le New-Hoorn, qui fit un séjour de 3 semaines dans l’île : « Il y avait aussi des Dodos qui ont de petites ailes. Bien loin de pouvoir voler, ils étaient si gras qu’à peine pouvaient-ils marcher… »

– octobre-novembre 1667. L’abbé Carré :  » J’ai vu dans ce lieu une sorte d’oiseau que je n’ai point vu ailleurs. C’est celui que les habitants ont surnommé l’oiseau solitaire, parce qu’effectivement il aime la solitude et ne se plaît que dans les endroits les plus écartés… »

– avril 1671- septembre 1672. D’un voyageur dénommé Dubois : « Solitaires : ces oiseaux sont nommés ainsi parce qu’ils vont toujours seuls. Ils sont gros comme une grosse oie et ont le plumage blanc, noir à l’extrémité des ailes et de la queue… »

– 1763. D’un officier de la marine anglaise : « Il y a aussi de curieux oiseaux qui ne descendent jamais au bord de la mer, et qui sont si peu habitués ou alarmés à la vue de l’homme, que l’on peut les tuer à coups de bâton … »

L’entrée du Dodo dans la légende

Pour Pierre Brial, solitaire ou dodo, l’oiseau dont il est question a vraisemblablement disparu dans la première moitié du 18ème siècle, à l’époque de La Bourdonnais : « La disparition de ces volatiles est non seulement due à l’homme qui les tuait à coups de bâton mais également aux animaux que l’homme a introduits, notamment les rats et les porcs qui se nourrissaient des œufs de ces oiseaux qui faisaient leurs nids à même le sol. »

Le souvenir de l’oiseau est néanmoins resté vivace dans la conscience collective réunionnaise. C’est ainsi qu’en 1960 Emile Hugot, directeur des Sucreries de Bourbon et Jean Perreau-Pradier, préfet de la Réunion, demandent aux responsables du Muséum d’histoire naturelle de Saint-Denis que soit réalisée à des fins pédagogiques une reproduction fidèle du Dronte de Bourbon!

En 1963 les Brasseries de Bourbon lancent la première bière de fabrication locale, baptisée Dodo Pils. Deux dodos blancs se faisant face sur l’étiquette. La bière fut surnommée dans un premier temps « bière canard » par les consommateurs, et connut un succès foudroyant. La Dodo est ainsi devenue à La Réunion un nom commun, synonyme de bière. L’appropriation du dodo par la population réunionnaise (alors qu’il figurait déjà sur le blason officiel de la République de Maurice) est un fait culturel indéniable. Deux communes de l’île ont incorporé l’image du dodo dans leurs armoiries où elles figurent encore aujourd’hui : les Avirons en 1967 et la Possession en 1971.

Le grand désenchantement

L’existence du dodo réunionnais sera mise en cause dans le dernier quart du 20ème siècle. En 1974 Bertrand Kervazo, spécialiste de la préhistoire, entreprend les premières fouilles dans la grotte dite « des premiers Français » à Saint-Paul.

En 1980 Roger Bour, herpétologue, et François Moutou, président de la Société de protection des mammifères, explorent la grotte dite « de l’autel », à Saint-Gilles-les-Bains. C’est là que furent identifiés les premiers fragments d’un oiseau inconnu…qui se révèlera être un ibis.

En 1989 Philippe Kaufmant, ingénieur agronome, avec l’aide d’Harry Gruchet, conservateur du Muséum, entreprend des fouilles sur le terrain marécageux du futur Jardin d’Eden.

En 1992, sous l’impulsion de Sonia Ribes, nouveau conservateur du Muséum, les fouilles s’intensifient. Elles donneront lieu en 1994 à la découverte de fragments d’os d’oiseaux qui permettront l’identification de l’ibis de la Réunion, ou Threskiornis solitarius. Mais aucun ossement de dodo n’a été trouvé !

Et lorsqu’en 1996 Mme Mourer-Chauviré, paléontologue de l’Université de Lyon annonça que le dodo de la Réunion n’était selon toute vraisemblance qu’un ibis solitaire, ce fut la consternation générale.

l’ibis de La Réunion/ Muséum d’Histoire naturelle de Saint-Denis (Photo : Jcl).

l’ibis de La Réunion/ Muséum d’Histoire naturelle de Saint-Denis (Photo : Jcl).

Voulant en avoir le cœur net, Robert Gauvin et moi-même sommes allés rendre visite à Pierre Brial, l’auteur de l’ouvrage  » Le Solitaire de la Réunion ». Qui a bien voulu éclairer notre lanterne sur les points suivants :

– le dronte de Maurice et le solitaire de Rodrigues sont parfaitement identifiés. On a retrouvé des ossements dans la Mare aux Joncs, près de Curepipe, pour le dronte et dans des cavernes de Rodrigues pour le solitaire. Par contre Il n’y a jamais eu de dodo à La Réunion. L’oiseau de Bourbon est un ibis.

– la Réunion est, en effet, une île beaucoup plus jeune que Maurice : deux à trois millions d’années, contre huit à dix millions pour l’île Maurice. Jusqu’à 180 000 ans en arrière, à l’époque où le dodo de Maurice et le solitaire de Rodrigues n’étaient déjà plus capables de voler, les éruptions du Piton des Neiges avaient rendu l’île pratiquement invivable. Le temps était dès lors trop court pour qu’un oiseau arrive de Maurice en volant et se transforme en dodo, même en plusieurs centaines de millénaires.

– Comment se fait-il que l’on ait cru si longtemps en l’existence d’un dodo réunionnais ?

– A Maurice les fouilles ont débuté dès la fin du 19ème siècle à la Mare aux Joncs, près de Curepipe. A la Réunion les fouilles n’ont commencé qu’un siècle plus tard, en 1974, ce qui explique que le mythe du dodo de Bourbon ait perduré jusqu’à la fin du 20ème siècle.

Mais la légende est plus tenace que la réalité : les poètes y ont largement contribué, comme Jean-Henri Azéma, auteur du « Dodo vavangueur » et Patrice Treuthard et son « Dodo dodu » à l’intention des enfants. Le dodo qu’il ait existé ou non à La Réunion, fait désormais partie du paysage culturel réunionnais. Assurément :

Le dodo lé la !

Publicité géante des Brasseries de Bourbon dans le cirque de Cilaos.

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Jean-Claude Legros

 

⁃ Notes: 1) Pierre Brial : « Le Solitaire de la Réunion », 2006 (le livre, indispensable à ceux qui veulent faire le tour complet de la question, peut être commandé sur le site « www.lulu.com », voir le lien suivant http://www.lulu.com/shop/pierre-brial/le-solitaire-de-la-réunion/paperback/product-20553397.html).

⁃ 2) de Patrice Treuthard : Le dodo dodu (extrait)

⁃ Avez-vous vu le dodo dodu ?

⁃ Le dodo aux ergots pointus

⁃ Qui dort

⁃ Qui dîne

⁃ Et qui se dandine ?

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Nous voici à présent au seuil du cimetière marin ; nous y rencontrons de nombreuses personnalités qui ont marqué notre histoire de leur empreinte et font partie de la mythologie réunionnaise, entre autres La Buse, Mme Desbassayns et Leconte de Lisle…

Voici d’abord notre pirate national, Olivier Levasseur dit La Buse qui écumait tout le sud-ouest de l’océan indien, de la baie d’Antongil à Madagascar jusqu’aux Seychelles, de l’île Sainte-Marie jusqu’aux Mascareignes. Au début du 18ème siècle il est proposé aux pirates de renoncer à leurs forfaits et d’accepter l’amnistie offerte par le roi de France, mais La Buse fait la sourde oreille et continue ses actes de piraterie. C’est à lui que l’on donne alors la chasse. Une expédition partie de Bourbon parvient à s’emparer de lui, à le ramener à la Réunion, à Saint-Paul, où le tribunal le juge et le condamne à mort.

Olivier Levasseur, dit le jugement, « sera conduit en la place publique pour y être pendu et étranglé jusqu’à ce que mort s’en suive à une potence qui, pour cet effet sera plantée à la place accoutumée ; son corps mort y restera 24 heures et sera ensuite exposé au bord de la mer… »… Quand il monte à l’échafaud pour y expier ses crimes La Buse lance dans la foule un cryptogramme en s’écriant: « Mes trésors à qui saura comprendre ! » Le fameux trésor de La Buse n’a pas fini de susciter des vocations. Où peut-il bien se trouver ? Dans la baie d’Antongil, à l’île Sainte-Marie ou encore à Bourbon, voire aux Seychelles ?… Premier mystère.

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Mais il est un autre mystère tout aussi opaque : il est certain que la Buse a été exécuté à Saint-Paul (1), mais où a-t-il été enterré ? Est-ce à l’entrée du cimetière, là où l’on voit sa tombe ? La croix de pierre marquée d’une tête de mort n’aurait-elle pas été retrouvée sur la plage par Mr Ignace de Villèle en 1944 ? Le charmant petit canon à gauche de la tombe a –t-il une valeur autre que décorative ? Sa pierre tombale est-elle bien la sienne ? De sérieux doutes subsistent, mais la tradition populaire remontant à plus d’un siècle est formelle ; elle affirme que c’est bien là que La Buse a été inhumé. Qui croire ? Mystère !

En fait le mythe a depuis longtemps dépassé la réalité : nous n’en voulons pour preuve que cette anecdote récente : Le maire de l’île Sainte-Marie, désireux de restaurer le cimetière des pirates de son île, prend contact avec la mairie de Saint-Paul pour s’informer de moyens de le faire, Saint-Paul ayant de l’expérience dans ce domaine, et tombe des nues en apprenant que la Buse était logé à Saint-Paul pour son repos éternel, alors qu’il pensait de bonne foi que la tombe authentique du pirate se trouvait – il l’avait vue, de ses yeux vue – à l’île Sainte-Marie.

Pour nous aucun doute n’est possible : La Buse a été effectivement jugé, condamné, enterré à La Réunion ; On ne nous le prendra pas ! Sa tombe est-elle bien sa tombe ? Chi lo sa ? (2) Il est fort possible qu’on l’ait enterré « aux sables » comme on le faisait pour les morts en surnombre au moment des épidémies et pour les individus peu recommandables. Sa dépouille ne devait-elle pas, conformément au jugement, être « exposée au bord de la mer »? Que s’est-il passé après qu’on l’ait exposé ? L’a-t-on enseveli dans le sable noir de la grève ? Rien n’est sûr mais on peut tout imaginer…

A propos de La Buse nous avons également appris que la vénération à l’égard des pirates et autres criminels de haut vol tels Sitarane battait un peu de l’aile et que l’on trouvait de moins en moins de bougies, de menue monnaie et de petits verres de rhum offerts en guise de présents sur leurs tombes… Et l’on s’étonnera après, ô hommes de peu de foi, de ne pas trouver son trésor !

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Quittons à présent La Buse et ses mystères et avançons de quelques pas. Nous tombons sur une construction étrange, un cimetière au sein du cimetière !!! Il y aurait-il pour ainsi dire des cimetières « privatifs » ? A –t-on voulu ainsi séparer les gens de la Haute et le vulgum pecus ? On pourrait le supposer, car ces enclos privés existent entre autres à Colimaçons pour les Chateauvieux et au cimetière marin pour les Desbassayns. Il y aurait, en fait ici une autre raison que Jacques Lougnon a confiée à Bernard Marek : au moment du décès de son mari, Henri-Paulin Panon Desbassayns, sa femme, la célèbre Mme Desbassayns voulut faire enterrer son mari dans ce cimetière qui n’était pas encore marin. Elle se heurta au refus catégorique du curé de Saint-Paul, le père Davelu, homme de caractère et de conviction ; il s’opposait à cela pour deux raisons, à savoir d’une part qu’ Henri-Paulin avait mené une vie dissolue et qu’en outre il était franc-maçon ! Il semblerait d’ailleurs que la deuxième raison, l’appartenance à la franc-maçonnerie soit déterminante voire rédhibitoire, car où irait-on si l’on devait exclure des cimetières tous les coureurs de jupons !…

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Mme Desbassayns était bonne chrétienne et disposait de relations bien placées ; elle écrivit illico au Préfet apostolique et obtint l’autorisation d’enterrer son mari dans le cimetière de Saint-Paul à condition toutefois que ce soit dans une enceinte fermée. Ce qui fut fait, apparemment à la satisfaction des belligérants.

Quarante six ans plus tard, Mme Desbassayns mourait et était inhumée auprès de son mari. Quoi de plus normal ? Mais dix ans plus tard il fut décidé, par qui ? Comment ? de transférer les restes mortels de Mme Desbassayns dans la chapelle pointue à Saint-Gilles les Hauts et de laisser Mr Desbassayns dans son enclos du cimetière marin. Pourquoi ? Autre mystère !… Les lecteurs de dpr974 ont assurément leur idée sur la question et nous leur demandons de bien vouloir nous en faire part…

Dpr974

N.B. Etant donné l’abondance de matière, nous sommes obligés de reporter à plus tard la rencontre avec Leconte de Lisle, hôte de marque, lui aussi, du cimetière marin.

(1) Le lieu d’exécution se trouvait sur une place située à l’arrière de l’hôpital Gabriel Martin qui s’appelait alors place du tribunal. Il s’agit de l’actuelle place du 18 juin.

(2) Formule toute faite en langue italienne marquant l’ignorance et l’incapacité de choisir : Qui le sait ?

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Avec l’approche de la rentrée, c’est une nouvelle année scolaire qui démarre pour chaque élève. Avec son lot d’émotions, d’inquiétudes et d’espoir. Aujourd’hui comme autrefois, et cela même si le système scolaire réunionnais a été affecté par de profondes mutations depuis les décennies qui ont suivi la départementalisation en 1946. Dans son roman autobiographique Ti Kréver, l’enfant bâtard (1), situé à Saint-Benoît dans les années 1930, Dhavid Huet (2) évoque sa vie difficile d’enfant recueilli par Berthe macatia, « ainsi surnommée à cause de son habileté à fabriquer de bons, de gros, de chauds « macatias » » et nous fait le récit d’une rentrée scolaire mémorable. Voici des extraits de ce fameux jour de rentrée.

Lo jour « la rentrée »

« Le grand jour arriva. Le jour de la rentrée des classes. Tous les chemins, qui des écarts menaient au centre ville, se virent envahis par des files de « marmailles » qui se dirigeaient vers l’école.

Certains arrivaient en groupes : les plus grands. D’autres étaient accompagnés par un membre de leur famille. Les plus petits, ceux qui y venaient pour la première fois, avaient des airs inquiets. Quelques uns pleuraient.

Pourtant, pour beaucoup de ces petits, ce n’était pas à proprement parler leur premier contact avec livres et cahiers.

Si à cette époque les écoles maternelles, de même que les crèches et garderies n’existaient pas, en revanche, il y avait ce que l’on appelait alors : l’école marron, ou encore « le ti l’école ».

Ces termes peuvent peut-être faire sourire aujourd’hui. Mais le grand mérite de ces « écoles marrons » était de faire arriver à celle que l’on nommait : « la grande école », des enfants déjà familiarisés avec les premiers rudiments de l’alphabet et de la lecture, du calcul et de l’écriture.

Il n’était pas rare que ces enfants, ainsi préformés, ne sautent plusieurs classes dès leur admission à la grande école, ce qui justifiait la confiance que les parents plaçaient en ces écoles marrons.

Il faut dire aussi que cet enseignement pré-scolaire était donné, la plupart du temps, par de vénérables vieilles filles, ayant voué leur vie à l’instruction des enfants qu’elles n’avaient jamais eus. Ceci contre une somme modique ou un paiement en nature, qui les aidait à subsister pendant tout le temps où elles faisaient entrer, avec patience, dans des caboches plus ou moins dures, les premières notions qui feraient d’eux des élèves accomplis.

Aussi beaucoup, parmi ceux qui venaient pour la première fois à « la grande école », étaient déjà préparés pour cela. Ce qui facilitait la tâche à tout le monde.

Couverture du livre Ti Kréver, l'enfant bâtard, illustration éd. Graphica

Couverture du livre Ti Kréver, l’enfant bâtard, illustration éd. Graphica

Toute cette marmaille bruyante et gesticulante, ainsi que ceux qui les avaient accompagnés, s’agglutinaient devant le grand portail de l’école ; le « baro » qui, pour l’heure, était encore fermé.

Quand enfin, à sept heures trente, ce « baro » s’ouvrit, les enfants, comme une volée de moineaux, se précipitèrent dans la cour de l’école dans un brouhaha et une cacophonie, dont les proches voisins avaient un peu perdu l’habitude. Cela s’entendit de loin et laissait augurer de longs jours pendant lesquels régnerait cette rumeur spécifique que l’on entend près des écoles. Rumeur faite de récitations collectives, de chants scolaires, de déclamations des maîtres et, aux heures de récréation, d’un infernal charivari. Toutes choses cependant auxquelles on finissait par s’habituer.

Cependant, cette hâte à pénétrer dans la cour de l’école, n’était pas à mettre au compte d’un enthousiasme à retrouver les études. Il fallait surtout l’attribuer à la joie de retrouver des copains, perdus de vue depuis la date du début des vacances. Des copains avec qui on voulait entamer, avant que ne sonne la cloche annonçant les fins de récréation, une bonne partie de « cannettes ». Les « cannettes », ces petites billes de terre cuite de toutes les couleurs, qui étaient l’un des principaux jeux du moment.

Et puis, on en avait des histoires à se raconter ! En deux mois de vacances, il s’en était passé des choses !

Ti kréver, lui aussi, était là. Comme les autres il était entré. Mais il ne participait pas à la joie des retrouvailles. Ombrageux, taciturne, il se tenait à l’écart, ne se résignant pas à entrer tout de suite en contact avec ceux qui allaient être ses camarades de classe pour toute l’année.

Il était surtout préoccupé par la différence qu’il constatait entre ses vêtements, et ceux des autres petits garçons de son âge. Son amertume allait grandissant. Il soupirait en voyant leurs petits shorts, retenus à la taille par une belle ceinture de cuir. Les petits shorts avec « posse à ki » (3). Ceux-là mêmes qu’il avait vus chez le « Baye » Ismaël (3). La grande mode enfantine. Il jetait des regards envieux sur ces enfants qui semblaient sortir d’une gravure de mode. Il louchait sur leurs petites chemises « kanzé » (3). Chemises avec cols, se boutonnant par devant, à l’aide de trois jolis petits boutons de nacre. Chemises qui s’enfilaient par le cou et dont le bas rentrait dans le short.

Bref, de vrais habits de petits garçons, et non pas ce que lui portait. Des « kabayes » (3) affreux, flottants, courts et sans cols. Des « kabayes » faits avec de la toile à très bon marché qui lui donnaient l’air d’être engoncé dans un sac.

Et, comme pour raviver une de ses secrètes blessures, il y en avait aussi qui arboraient ces fameux petits chapeaux « Tino ». Certains allaient même jusqu’à avoir des chaussures aux pieds.

Ti kréver lui, comme beaucoup d’autres, ne pouvait se permettre ce luxe insolent. Ils allaient les pieds nus.

Mais c’était un fait que Ti kréver acceptait, car les rares fois qu’il avait dû chausser l’unique paire de bottines qu’il possédait depuis de nombreuses années, cela s’était traduit par de superbes ampoules qui l’avaient bien fait souffrir.

Aussi, ce n’était pas là son sujet de préoccupations. Ce qui le chagrinait, c’était la comparaison qu’il faisait entre son « sapo frivole » (3), son « kabaye », son « kilotte bretelle » sans braguette, et les petits shorts qui eux avaient une braguette sur le devant, signe indéniable de la masculinité.

Dans son attifement ridicule, il avait la pénible impression, avec juste raison d’ailleurs, d’être la cible de tous les regards.

Elèves de l'Ecole Centrale à Saint-Denis , cliché Laffon, Photo d'un document du C.C.E.E.

Elèves de l’Ecole Centrale à Saint-Denis , cliché Laffon, Photo d’un document du C.C.E.E.

 

Il en était là de ses réflexions lorsque la cloche, annonçant le rassemblement de tous les élèves, se mit à sonner.

Tout ce petit monde se retrouva sous le grand préau, où chaque maître et maîtresse allait prendre en main le groupe d’enfants qui serait le sien pour cette année scolaire qui commençait.

Parmi ces enfants, il y avait quelques redoublants. Ceux-là étaient facilement reconnaissables à leur air de supériorité affectée et de matamores en herbe. Pour eux, la préoccupation du moment était de se chercher un « bef » (3) parmi les nouveaux de la classe. Un « bef » sur qui ils allaient pouvoir exercer leur autorité d’ancien. Un « bef » qui leur serait inféodé en toutes circonstances et devrait se plier à toutes leurs exigences, sous peine de sévices.

Ti kréver connaissait cette règle impitoyable, imposée par les anciens aux nouveaux. Il l’avait déjà expérimentée à ses dépens, dans la classe précédente. Aussi s’efforçait-il de ne pas attirer les regards. Ce qui avec son accoutrement était à peu près impossible.

Il se sentait soupesé, évalué, par les regards accompagnés de ricanements de mauvais aloi, que lui jetaient les grands. S’il s’était écouté, il se serait bien enfui de cette école. Malheureusement, le « baro » avait été refermé.

Ti kréver avait un autre motif d’inquiétude. Depuis la date des vacances, il savait qu’il ne redoublait pas. Il savait qu’il allait monter de classe. Cela avait été inscrit sur son carnet de notes. Mais sur ce même carnet avaient été aussi mentionnés les livres dont il devait se munir, pour que son passage dans l’autre classe se fasse dans de bonnes conditions.

Ce carnet il l’avait bien sûr apporté à Berthe macatia.

Berthe macatia ne savait pas lire. Aussi avait-elle demandé au Vié Zouzoune de lui dire ce qu’il y avait d’écrit, concernant les livres à acheter. Puis, péremptoire, elle avait déclaré à Ti kréver :

Toué na qu’a dire à zot, labas l’école, que toué la pi ni papa ni momon. Que toué c’est in zenfant ramassé. Zot y sora obligé donne à toué toute bande liv’ toué na besoin. La commine y paye pou ça ! Moin, moin la point l’argent pou zété, pou asseté liv ‘ ! (4)

Ti kréver éprouvait donc un sentiment de culpabilité en ce jour de rentrée scolaire, où il voyait les autres enfants arriver avec les livres demandés. Il avait honte et ne savait comment il allait pouvoir expliquer, à son nouveau maître ou à sa nouvelle maîtresse, pourquoi il arrivait ainsi les mains vides.

Car, bien entendu, il se refusait à donner les explications que Berthe macatia lui avait suggérées. Aussi s’était-il mis parmi les derniers pour prendre place dans les rangs des élèves de sa classe.

Une fois l’appel des noms fait, chaque groupe d’élèves se dirigea vers la pièce de l’école qui lui était réservée. Endroit maudit par plus d’un qui n’y voyaient qu’une espèce de prison sans barreaux, où ils auraient à souffrir pendant toute une année, sous la férule d’un personnage payé pour les tourmenter. Ce qui leur semblait le comble de l’iniquité.

Arrivés sur les lieux, les enfants furent invités par la maîtresse, car c’était une maîtresse, une toute jeune et jolie maîtresse même, qui étrennait son premier poste d’institutrice, à choisir eux-mêmes les places qu’ils voulaient occuper. (…) »

 

Ecole Saint-Michel à Saint-Denis, photo tirée d'un document du C.C.E.E.

Ecole Saint-Michel à Saint-Denis, photo tirée d’un document du C.C.E.E.

 

[ Après un beau brouhaha, la maîtresse intervient pour placer, à sa convenance, les élèves dont elle avait étudié les dossiers – peu fameux pour nombre d’entre eux – , en mettant les redoublants au premier rang. Suit alors un discours magistral sur le travail et l’attitude en classe, puis l’annonce de récompenses pour les plus méritants : des places gratuites de cinéma ! Véritable aubaine pour tous et pour Ti krever. Cela valait la peine de travailler ! ]

 

« Ti kréver en était là de ses réflexions lorsque, effectivement, la maîtresse demanda à tous les élèves de mettre sur les pupitres, les livres cahiers et matériel dont ils disposaient pour l’année scolaire.

Chacun y alla de son petit déballage. Pendant quelques minutes, ce fut un beau remue-ménage.

Au fond de la classe, Ti kréver s’était fait tout petit. Pour tout ouvrage et pour tout matériel il n’avait qu’un cahier et un porte plume, avec un seul bec « mallac ». Pas même un encrier !

Il sentait le sol se dérober sous lui, au fur et à mesure que la « mamzelle » appelait chaque enfant, pour faire l’inventaire de ce qu’il possédait et lui demander de mettre un nom sur ses effets.

Et son tour arriva. Et la maîtresse se rendit compte qu’il n’avait rien ou presque.

Ti kréver ne savait pas, ne pouvait pas savoir, que celle-ci s’attendait à rencontrer, peu ou prou, ce genre de situation, contre laquelle elle avait été prémunie. Il ne se doutait pas, non plus, que le directeur de l’école, en homme habitué à rencontrer dans bien des classes ce genre de problèmes, s’y était préparé.

Pour le moment, il se sentait seulement être le point de mire de tous les regards des autres enfants, braqués dans sa direction et sur son indigence. Il avait mal, très mal.

Avant cette promesse de récompense, sous forme de billets gratuits de cinéma, Ti kréver avait vaguement souhaité et espéré que sa situation d’élève sans effets scolaires, aurait débouché sur son exclusion de l’école.

Ce dont il se serait fort bien accommodé. Comme cela, avait-il pensé, Berthe macatia aurait été obligée de l’envoyer « rall pioss » (3). Comme cela il aurait eu, lui aussi « dé trois katsou dann son posse » (3).

Et surtout, il ne serait plus le « bef  » de personne !

Mais voilà ! Depuis il y avait eu cette promesse !

A l’énoncé de cette récompense mirifique, Ti kréver avait senti s’éveiller en lui des ardeurs soudaines pour l’étude. Il avait pensé que, après tout, ce ne devait pas être beaucoup plus difficile que d’apprendre le catéchisme. Et puis, Berthe macatia n’avait-elle pas assez souvent dit : « que li l’avé bonne tête » ?

Aussi se sentait-il maintenant pris d’un grand désespoir, en disant à la maîtresse qu’il n’avait pas de livres, ni de cahiers, ni de rien. Et, se jetant soudainement à l’eau, il ajouta en supplément : « à cose moin la pi ni papa ni momon, à cose moin c’est un z’enfant ramassé » (4). Argumentation qui lui avait été soufflée par Berthe macatia.

Argumentation, arme suprême, arme dont il ne se serait pas servi s’il n’y avait pas eu cette histoire de cinéma.

 

 Extraits d'ouvrages du milieu du XXème siècle (éd Barcla et Nathan) et écriture, coll privée.

Extraits d’ouvrages du milieu du XXème siècle (éd Barcla et Nathan) et écriture, coll privée.

 

Du coin de l’œil, véritable petit cabotin en herbe, il lorgnait maintenant le visage de la jeune fille, en essayant de deviner l’effet qu’il avait produit par sa déclaration.

Comme il avait eu raison, Ti kréver, de faire cette concession à son amour propre d’enfant !

En toute femme sommeille une maman. Il est bien rare qu’une misère, qu’une détresse d’enfant, n’arrive pas à toucher une âme féminine. Cette pourtant jeune institutrice n’allait pas faire mentir cette loi de la nature. Elle fut apitoyée par les mots de Ti kréver. Elle fut touchée par le désespoir qu’elle lut dans ses yeux. Elle lui dit simplement :

– Bien mon petit ! Pendant la récréation, nous allons arranger cela !

Une prière intense, une action de grâces instantanée montèrent spontanément du cœur de Ti kréver. Il n’était pas renvoyé. Il allait rester à l’école. Son problème d’effets scolaires allait peut-être être réglé. En plus, cela allait se passer pendant la première récréation, celle où les grands, les redoublants, les caïds, allaient choisir leur « bef ».

C’était en quelque sorte pour lui faire d’une pierre deux coups. Qui sait ? Il échapperait peut-être également à leurs persécutions. Surtout que, maintenant, la « mamzelle » le prenait, indubitablement, sous sa protection.

Dans ce qu’avait dit précédemment Berthe macatia à Ti kréver, il y avait une part de vérité. La commune de Saint-Benoît, le conseil municipal de la ville, avait voté un crédit pour acheter quelques livres destinés aux enfants les plus nécessiteux.

Certes, on n’avait pas fait grand bruit autour de cette opération qui, si elle avait été connue de tous, aurait conduit les parents, même aisés, à ne pas se procurer pour leurs enfants ces mêmes livres.

Aussi, lorsque la maîtresse conduisit Ti kréver chez le directeur, pour lui exposer la situation de l’enfant, celui-ci put-il disposer de la presque totalité des ouvrages scolaires nécessaires. Il n’en manquait que deux : un livre de géographie et un livre de calcul.

Et on allait lui donner ces livres, à Ti kréver! Ou plutôt les lui prêter pour l’année scolaire, à la condition qu’il ne les abîme pas. Ce qu’il jura solennellement.

Puis, ému au dernier degré, il fondit en larmes, en prenant possession de ce véritable trésor qu’on lui remettait et qu’il serrait précieusement sur sa poitrine, tandis que la cloche sonnant la fin de la récréation se faisait entendre.

Il restait une heure avant que se termine cette première matinée de classe. Elle fut mise à profit par Ti kréver pour recouvrir, d’un fort papier, les livres qu’il avait maintenant pris en charge. Papier qui lui avait été donné par la maîtresse. Décidément, c’était son jour de chance, car celle-ci semblait bien l’avoir pris sous son aile. »

 

Dhavid Huet, Ti Krever L’enfant bâtard,

extraits du ch. 10 « Lo jour la rentrée » et du chapitre 12  » Un z’enfant ramassé ».

 

Avec nos remerciements à David Huet, notre collaborateur, pour l’aimable autorisation de publier ces pages de son roman.

Dpr974

 

Avec nos remerciements au C.C.E.E. (Comité de la Culture, de l’Education et de l’Environnement) pour l’autorisation de publier les photos tirées de Histoire abrégée de l’enseignement à La Réunion, Prosper Eve, C.C.E.E, 1990.

 

  1. Ti krever l’enfant bâtard, Dhavid, éd de référence imprimerie Graphica, 1991 (1ère éd 1990) ; Océan Editions, 1992 ; éd Azalées, 2006.
  2. Dhavid ou Dhavid Huet ou David Huet a aussi publié : Tienbo l’ker Ti krever aux Océan Editions et les récits : Zaza ; Le temps du « fénoir » ; Souvenance, aux éditions Azalées ainsi qu’une Histoire de la poste à La Réunion, des origines à nos jours et La longue marche vers la liberté Sarda Garriga.
  3. Lexique : « posse à ki » : poche par derrière ; « le Baye » Ismaël » : le mot bay (est) utilisé familièrement pour désigner un « zarabe » (dict. A. Armand) ; « kanzé » : amidonné ; « kabaye » : chemise ; « sapo frivole » : « Le frivole était un petit chapeau masculin soit en paille soit en tissu qui était à la mode au début du XXème » (dict. J. Albany) ; « bef » : bœuf , ici connote la soumission ; « rall pioss » : travailler la terre (dict. A. Armand) ; « dé trois katsou dann son posse » : disposer de quelques sous ; « zenfant ramassé » : enfant recueilli.
  4. A l’école, tu n’as qu’à leur dire que tu n’a plus ni père, ni mère. Que tu as été recueilli. Ils seront obligés de te donner tous les livres dont tu as besoin. La commune paye pour cela ! Personnellement, moi, je n’ai pas d’argent à jeter en achetant des livres !

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Installée dans le cirque de Salazie après la première guerre mondiale qui avait mobilisé de nombreux Réunionnais, le Monument aux morts de Hell-Bourg nommé « L’âme de la France » a connu une vie chaotique largement racontée ici et là (1) avant d’être classé Monument historique (2). Un soir, un siècle après le début de cette guerre, alors que le cirque s’assombrissait, une fois les derniers feux du soleil passés de l’autre côté des montagnes, je l’ai entendue qui me parlait . Voici le Dit de l’âme de la France :

Je suis l’âme de la France. Des milliers d’hommes se sont tournés vers moi pour supplier quelques jours de plus, pour soulager leurs souffrances innommables, pour croire à la vie encore quand elle n’était plus que chaos et terreur. Ils ont rêvé de moi et rêvé de poser leur tête douloureuse, cabossée ou explosée sur ma poitrine et mes hanches généreuses. Ils ont aussi maudit mon nom dans le grondement des canons et quand la faux terrible de la mort ramenait à leur conscience vacillante le visage des bien-aimés et de leur île lointaine et chérie.

Je suis l’âme et la compagne des combattants de Verdun, de La Marne, des Dardanelles et d’ailleurs, charniers de France et d’Orient. Soldats Réunionnais, combattants de la Grande Guerre (3), que vous soyez couchés à jamais dans la boue avec vos frères morts sur le front ou revenus au pays gazés, mutilés ou indemnes, je vous rends grâce et vous honore. Je vous offre les lauriers de la victoire. Avec moi, votre sacrifice et votre souvenir traverseront les temps.

Statue Hell Bourg Vue d'ensemble PhotoM.David

Photo: Monument aux Morts de Hell-Bourg. Photo Marc David

Je suis la femme de bronze rêvée et façonnée selon les désirs de mon créateur : le sculpteur Charles Sarrabezolles (4). Il me voulut pensée faite femme. De moi il voulut faire « l’âme de la France ». Est-il possible ? La quête de cet absolu avait sans doute quelque chose d’impératif pour cet homme retenu en captivité pendant la Grande Guerre. Trois fois le démiurge enfanta une créature « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre », moulée dans le plâtre, ou taillée dans la pierre ou coulée dans le bronze. Il me créa, femme, le buste découvert et la poitrine ferme, vêtue simplement d’un drapé tombant bas en plis amples, élancée vers le ciel, une main tenant résolument un bouclier levé et l’autre élevant un bouquet feuillu. A la fois guerrière et messagère de paix. Il me façonna le visage déterminé sous un casque de lauriers coiffant mes longs cheveux tressés en nattes ; les bras dessinant fermement le V de la victoire. Et, à la mesure de l’idéal que je représentais, placée sur un haut piédestal ouvragé de chapiteaux. C’est vrai, il fit de moi une créature peu commune pour un monument aux morts. Haute et belle comme la liberté et comme la paix qu’il faut savoir défendre. Belle à ébranler les âmes, à fédérer les énergies défaillantes des hommes, à ranimer les flammes vacillantes dans les tranchées ou sous le feu de la mitraille. Haute, altière et rayonnante. Compagne forte et inébranlable capable de soutenir dans les moments périlleux mais honnie, et encore plus des femmes, pour ravir maris, fiancés, amants, fils et bien-aimés projetés dans la folie de la guerre et si loin de leur terre natale.

Je suis la statue désirée et choisie par le député réunionnais Lucien Gasparin pour honorer la victoire et les morts de la Grande Guerre. Les hommes de la lointaine colonie avaient tant donné de leur ardeur, de leur vie que ma présence était attendue dans ce cirque de Salazie qui avait largement participé à l’effort de guerre. Et mérité, peut-on penser, le soutien du député et de l’Etat. La Rivière Saint-louis, Saint-Denis, Saint-Pierre… n’avaient-elles pas déjà leurs monuments ? (5)

Statue Hell Bourg Montage M. David

Photo : Monument aux Morts de Hell-Bourg, montage Marc David.

On m’installa donc à Salazie, sur la place devant la mairie et devant l’église (6). Vrais signes de considération. Je découvrais un cirque verdoyant avec des parois ruisselant des pluies d’été et d’une luminosité somptueuse sous le soleil. Je m’imaginais la reconnaissance pleine de tendresse qui allait m’être dévolue dans un lieu qui avait tant donné pour la patrie. Et je mesurais combien ils avaient dû souffrir ces hommes arrachés à leur terre natale et jetés sur les fronts de la guerre.

Je déchantais assez vite. J’affolais paraît-il les sens de quelques ouailles et jeunes gens en bourgeon. Des seins triomphant avec des bras levés ! Des hanches et un nombril largement dégagés ! Des voiles tombant si bas ! Un jeune curé plein de zèle et de morale s’offusqua ainsi que ses paroissiens de ma nudité jugée impudique. Père Bourasseau, je ne peux vous oublier. Vous ne m’aimiez pas. Mais que votre âme repose en paix, vous le bâtisseur obstiné de la monumentale Notre Dame de l’Assomption (7) sise à l’emplacement de l’ancienne église, vous qui soulagez les misères humaines et accordez des grâces selon certains.

Bref, ma présence semait la discorde dans les ménages, les familles, le village. Moi, la femme de la paix revenue ! J’en pleurais. Les enfants ne m’aimaient pas de tendresse douce. Ils riaient, se poussaient du coude et mon âme en était chavirée.

Des voix s’élevaient sur la place, dans les cases, les kiosques et guétalis.

– Baissez les yeux les enfants. C’est pas pour vous !

– Encore si on mettait une robe dessus ! Mèt in bout d’tôle !

– I faut prend’ la corde !

D’autres répondaient. Car j’avais aussi mes défenseurs, y compris Monsieur le Maire.

– Sa pa inn famm pod’vré, sa la France. Son ker. 

– Une belle femme c’est mieux qu’une colonne en marbre.

– Belle allégorie. Voilà qui élève nos pensées ! Voici la France éternelle !

La petite guéguerre animée contre moi par le curé redoubla dans les années 40 lors de la 2ème guerre mondiale. Car hélas, on s’outrageait plus de ma nudité que de la liberté menacée ! Avec le régime de Vichy, les mots du Maréchal Pétain « travail, famille, patrie » résonnaient dans le cirque. Les paroissiens et le curé donnèrent alors l’assaut. On essaya la corde. Mais j’avais le pied ferme. Puis la dynamite. Et on triompha ! On me déboulonna et on m’abandonna mutilée des membres, comme bien des soldats de la grande guerre. Je compris alors mieux leur détresse d’hommes cassés et estropiés. Et on m’oublia quelques années. Outragée !

Statue Hell Bourg Deětails Photo M.David

Photo: Monument aux Morts de Hell-Bourg, détail. Photo Marc David

Un jour, on me sortit du néant. Qu’est-ce qui guida la main secourable de mes sauveurs ? Le respect des morts de la guerre ? Le refus du moralisme ? L’anticléricalisme ? La fidélité à la pensée du député Gasparin ? L’intérêt pour le patrimoine ? L’amour de moi ? Je n’en sais rien… Peut-être tout cela à la fois.

Femme mutilée, je fus ressoudée, rafistolée. Voyez mes dessous de bras un peu gaufrés ! On m’installa alors sur la petite place de la mairie annexe à l’entrée du village de Hell-Bourg. Je pensais démarrer une nouvelle vie dans le cadre merveilleux du joli village aux maisons de bois, aux beaux murets de pierre, dans la trouée du cirque verdoyant. C’était sans compter le cyclone de 1948 qui me mit face contre terre pendant longtemps. Je ne lui en veux pas. Les forces de la nature sont tellement mystérieuses et imprévisibles. Les dégâts furent si considérables dans le cirque de Salazie – comme dans toute l’île – que je ne peux que me taire. Mais après cette épreuve, combien il me fut difficile de vivre dans le néant pendant deux décennies. On me retrouva, dit-on, dans une arrière cour… J’étais tombée bien bas !

Et puis miracle ! On décida de me restaurer. On me réinstalla sur la même place du village et je suis là, triomphante, depuis. Le temps a fait son œuvre. Ma silhouette dénudée en partie ne choque plus vraiment aujourd’hui. Patinée par le soleil, les rayons de lune, les pluies des hauts et le regard bienveillant des villageois et des passants. Je suis sauvegardée comme le village (8). On a fait de moi une œuvre protégée, et classée monument historique désormais. C’est dire la considération qu’on me porte de nouveau. Mais, plus que tout, me touche cette affection que me portent les gens du cirque.

Je suis l’âme de la France, réconciliée et apaisée dans ce cirque de Salazie. Et si vous m’entendez parfois pleurer, c’est que la tristesse d’avoir vu des existences ravagées par la guerre et d’avoir perdu des fils jeunes et vigoureux ne peut se consoler. Je suis leur mémoire. Respect à ces hommes.

Ainsi me parla « L’âme de la France » dans la splendeur étoilée de la nuit enveloppant le cirque.

Marie-Claude DAVID FONTAINE

  1. Toutes les données factuelles sont tirées de la bibliographie : Le Mémorial de La Réunion, 1940-1963, Volume 6 réalisé par D. Vaxelaire ; Le Patrimoine des communes de La Réunion, éd FLOHIC, 2000; article du Quotidien du 15/07/1997 ; article du JIR du 25/08/2013 ; sites divers dont le site officiel de la ville de Salazie.
  2. Le monument a été inscrit à l’inventaire des Monuments historiques le 22 octobre 1998. Il a été classé Monument historique le 5 mai 2004
  3. Selon Rachel Mnémosyne-Fèvre, docteur en histoire, qui a soutenu une thèse sur Les soldats réunionnais pendant la Grande Guerre 14-18, il y eut 14 355 soldats réunionnais mobilisés, 10 094 sur les Fronts du Nord-Est de la France ou le Front d’Orient ; 1 698 morts et disparus. Cf. article dpr974.
  4. Charles Sarrabezolles (dit aussi Carlo Sarrabezolles) sculpteur français (1888-1971) ayant réalisé nombre de monuments commémoratifs. Il a fait 3 versions monumentales de L’âme de La France, hautes de 3,20 mètres. La première, en plâtre date de 1921. La 2ème en pierre de 1922 a reçu le Prix national. La 3ème en bronze, commande de l’Etat, datant de 1930, est celle installée à Hell-Bourg. En 1923, C. Sarrabezolles a fait également en bronze doré une version en réduction de L’âme de la France.
  5. Le monument aux morts de La Rivière Saint-Louis fut commencé dès 1917, ceux de Saint-Denis et Saint-Pierre immédiatement après guerre.
  6. La statue fut installée en 1931.
  7. Le Père Bourasseau a été nommé curé de Salazie en 1936. Il repose derrière l’église et est connu pour accorder des grâces, guérisons et réussites. Selon la biographie consultée , »Il est à l’initiative de l’actuelle église de Salazie commencée en 1939 « – bâtie autour de l’ancienne – et bénie en 1941. A signaler par ailleurs de rares références à Méry Payet, fille d’Ivrin Payet.
  8. Le village compte 4 bâtiments inscrits aux ISMH (dont ce monument classé). Il a fait l’objet d’un projet de « Sauvegarde et renouveau » dans les années 1980.  Cf. article dpr974.

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