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Archive for the ‘histoire’ Category


 

J’avais alors 11 ans. « Mon île était le monde » (1), Le Tampon et Petite-Ile mes berceaux familiaux. Nous n’étions jamais allés ni à Maurice, ni à Madagascar. Ni ailleurs ! Alors, imaginez un voyage en France ! Pour la première fois, au début des années 60, comme d’autres fonctionnaires réunionnais pouvant disposer depuis quelques années de « congés administratifs », nos parents nous embarquèrent, frères et sœurs, dans ce grand voyage (2).

 

Nous étions très heureux et excités de partir, mais tristes aussi de quitter nos grands-parents, cousins et camarades d’école ! Sauter la mer était alors un vrai privilège. Une entreprise hardie pour nous qui vivions accrochés à notre île. Comment allait-on nous accueillir Là-bas ? Qu’allions nous devenir ? Faire ? Mais cela est une autre histoire…

Nous avons vécu, aimé, mal aimé, survécu, apprécié, admiré, regretté… Tout cela à la fois… Et sommes revenus dans notre île, sept à huit mois plus tard en 1962 sur le paquebot le Jean Laborde. Un mois de navigation entre Marseille et La Réunion via le Canal de Suez. Ce fut sans doute le plus beau voyage en bateau de ma vie. Parce qu’on était en famille. Parce que j’avais 11 ans. L’âge de l’enfance.

Le Jean Laborde, collection Laure Fontaine

De ce grand voyage surnagent quelques flashes…

J’ai peu de souvenirs du départ de Marseille. Pourtant, ce dût être excitant. Je n’ai gardé qu’une image du Port. Celle de Notre-Dame de La Garde que je revois distinctement et dont la silhouette se brouille sous mes yeux. Est-ce l’effet de l’éloignement du bateau ou de la prière silencieuse venue du fond de mon cœur et que j’adresse à Notre-Dame : Faites que la mer ne nous avale pas…

 

Puis rideau dans ma mémoire sur la traversée de la Mer Méditerranée.

Sans doute étais-je trop occupée par la vie à bord qui était un monde en soi. De toute étrangeté pour les marmay que nous étions. Certes, il y avait le mal de mer qui nous terrassait certains jours, mais nous étions assez toniques.

Pour nous, enfants – plus insouciants que nos parents, sans nul doute –, ce voyage sur le Jean-Laborde, c’était comme de grandes vacances. Pas d’école. Nous étions en 1ère classe. Tout nous paraissait exceptionnel. Invraisemblable. Et si loin de notre monde quotidien. Les cabines et couchettes, l’eau chaude au robinet ! Le salon de musique ! Le fumoir (même si nous n’y allions pas). La piscine ! On s’essayait à nager. On jouait dans l’eau… Ah ! Comme on s’y est bien amusés lors du passage de la Ligne (ou l’Equateur)…

Quant aux dîners qui rythmaient notre vie à bord, c’était le faste ! On s’y rendait endimanchés. Le restaurant nous accueillait avec des tables apprêtées de belles nappes tombantes. De la vaisselle comme je n’en avais jamais vue. Un maître d’hôtel comme sorti d’un monde inconnu. Seul problème et non des moindres pour les enfants que nous étions : il fallait se tenir bien, ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre et faire attention à nos bons habits. En plus essayer d’utiliser couteaux, fourchettes et verres sans rien casser ni donner l’impression qu’on était des ploucs du Sud sauvage ! Mais qu’on était gâtés ! On mangeait bien. Parfois ça pouvait nous paraître bizarre et plus joli que bon. Mais les gâteaux étaient toujours exquis. Tout cela avait un goût d’irréel. On ne payait rien. On était à mille lieues de nos modestes dîners du soir à La Réunion, en pyjamas autour de nos parents. Mais c’est pourtant autour de cette modeste table tamponnaise et loin des strass que nous avons appris l’essentiel et le sens de la famille.

 

Le Jean Laborde, collection Laure Fontaine

Moi, ce que j’aimais beaucoup, sur le Jean Laborde, c’était la vie sur le pont. A regarder passer les gens. A voir leurs binettes, leurs tenues. A capter un accent anglais, marseillais ou un mot créole échappé de manière inattendue : « Té, guette sa ! »

On essayait les chaises longues. On s’approchait du bastingage pour suivre les dauphins bondisseurs, terrifiés à l’idée d’un faux pas, d’une lame de fond nous engloutissant dans les eaux bouillonnantes. Tout aussi excitantes étaient nos incursions au niveau des 2ème et 3ème classes. On y voyait des gens moins guindés. Des marins animés, un contingent de soldats décontractés et bavards en direction de Djibouti… Mais, si nous pouvions aborder ces niveaux inférieurs, la réciproque n’était pas possible dans ce monde stratifié dont les fonctionnements rigides et sophistiqués n’échappaient pas à nos jeunes esprits ! Et je mesure mieux aujourd’hui combien mes parents avaient pu souffrir de ce monde clivé, guindé et artificiel, même s’ils pouvaient en tirer, comme nous, certaines satisfactions.

Ainsi passaient les jours, sur ce Jean Laborde, sorte de ville flottante. Hors du réel, hors du temps.

 

Du voyage lui-même, et de la trajectoire du bateau que me reste t-il ? Rideau sur les côtes italiennes ou siciliennes ou grecques ou libyennes…

Et tout à coup miracle de ma mémoire : le Canal de Suez. Je m’en souviens. De mon voyage, il est le moment Absolu. Pourquoi ? Est-ce que c’était parce que j’étais passionnée par l’histoire égyptienne que j’avais découverte en classe de 6ème ? Que je m’imaginais frôler des siècles d’histoire ? Mesurer le génie des hommes et l’audace de Ferdinand de Lesseps (3) ? Peut-être. Mais aussi parce que ce fut une traversée magique, irréelle.

Le canal de Suez, NASA, image of the Suez Canal taken by the MISR satellite on January 30, 2001

Le canal de Suez, NASA, image of the Suez Canal taken by the MISR satellite on January 30, 2001

 

D’abord, je me souviens qu’après des jours de mer, on aborde dans un port très animé (sans doute est-ce Port-Saïd ?). Des gens s’agitent. Autour de nous, des marchands et des babioles qui brillent. Il y a plein de gros et plus petits bateaux, à l’arrêt ou manœuvrant aux abords du Canal…

Voici le Jean-Laborde dans le Canal… On avance paisiblement sur l’eau brune du chenal, moins bleutée que les flots de la Méditerranée. On passe entre les rives peu éloignées (autour de 200 mètres ?). Après tant de mer, nous voici si près de la « terre ferme ». Sur ces berges désertiques, écrasées de soleil, on voit s’esquisser des silhouettes d’hommes couverts de toiles. Certains – ouvriers bâtisseurs ou paysans ? – portant des fardeaux, à même la tête, s’activant dans ce qui ressemble à un désert de terre rouge et brune. Le Jean-Laborde avance paisiblement, étonnamment, comme s’il était seul ou presque, et avait le canal à sa disposition, précédé ou suivi par le sillage de quelque autre paquebot. Parfois, un rare évasement du Canal abritant d’autres bateaux… Et pour finir, le port de Suez.

 

Combien de temps dura cette traversée de moins de deux cents kilomètres ? Autour d’une journée. Un peu moins si j’en juge par mes recherches depuis. Lesquelles m’ont permis de mieux comprendre que l’impression du Jean Laborde traçant dans le Canal de Suez devait venir de l’organisation alternée des convois en direction de la Méditerranée ou de la Mer Rouge, et du stationnement de certains bateaux en attente dans des zones de délestage, dont celle du Grand Lac Amer par exemple.

Après cette traversée du Canal, le Jean Laborde entrait dans la Mer Rouge. Avec ses vastes eaux. A Djibouti, il laissait son contingent de soldats, puis longeait la corne de l’Afrique avant de pointer vers l’Océan Indien aux flots plus tumultueux qui réveillaient le mal de mer. Après avoir joyeusement fêté le passage de l’Equateur, notre bateau faisait ses dernières escales dont j’ai gardé quelques souvenirs. Mombasa l’africaine, ou Diego-Suarez la madécasse… Autour de nous, une activité fébrile, vibrante, colorée. Des hommes suant à porter des ballots, des marchands de tissus, de pierreries, une langue qui sonnait autrement…

Mais, depuis bien des jours, on vivait dans l’attente de notre île. Enfin, La Réunion. « Rien que l’île. Toute nue » (4). Emergeant de l’océan, dans sa belle solitude. Montagnes tombant dans la mer. Planèzes glissant vers la côte. Trouée de la rivière des Galets s’enfonçant dans Mafate. Joie et vertige à retrouver notre famille, notre monde. « Koman i lé ? Lé bien. »

 

Le Jean Laborde au Port de la Pointe des Galets, La Réunion, collection Laure Fontaine

 

Plus de cinquante ans après, me voici revenue au Jean Laborde et au Canal de Suez par le cœur et la pensée. A cette traversée magique du Canal !

Aujourd’hui encore, je reste sidérée par l’insouciance de l’enfant que j’étais, cherchant (en vain) la silhouette du Sphinx et des vieilles pyramides et totalement aveugle à l’histoire en cours. Il m’avait échappé que j’étais passée par le Canal de Suez le temps d’une courte fenêtre ouverte par l’histoire. Juste après la « Crise de Suez » suite à la nationalisation du Canal en 1956 (5) et avant les guerres opposant l’Egypte et Israël à partir de 1967 (6). C’est donc avec la naïveté de mes 11 ans que j’avais traversé ce canal, objet de mon émerveillement. Je peux, rétrospectivement, penser qu’il en fut autrement pour le Capitaine et l’équipage rapproché du Jean-Laborde, ainsi que peut-être pour mes parents et autres passagers ayant en mémoire les évènements liés à la détermination du Président Egyptien Nasser à refuser l’emprise des Britanniques sur le canal « propriété de l’Egypte ». Jusqu’à y couler des bateaux et le fermer pendant quelques mois (5). Ainsi s’esquissait un nouvel équilibre du monde qui bousculait les anciens pays colonisateurs et ouvrait des perspectives nouvelles pour des pays dits du « Tiers-monde » alors que s’affirmaient deux « grandes puissances ». Ces réalités historiques ne se dévoileraient que bien plus tard dans ma vie.

 

Et le Jean Laborde ? Qu’est devenu ce paquebot qui portait lui-même le nom d’un homme politique qui avait lié les destins de la France et de Madagascar (7) sous le signe d’une vieille histoire coloniale dont les pages se retournèrent au cours du XXème siècle ? Après le Jean Laborde I, coiffé de sa double cheminée et qui dans les années 1930 officiait jusqu’en Indochine, disparut aussi le Jean Laborde II, celui qui avait accueilli ma famille et se distinguait entre autres de son prédécesseur homonyme par son unique cheminée.

Je n’y avais plus beaucoup pensé à ce bateau, sauf comme à un bon souvenir d’antan, du temps disparu des Messageries Maritimes, dont la mémoire subsistait à travers quelques autres noms de bateaux légendaires assurant la liaison Marseille/La Pointe des Galets dans les années cinquante dont les quatre « sisterships » de même génération : Le Jean Laborde, le Ferdinand de Lesseps, le Pierre Loti, le Labourdonnais… Je n’y avais plus trop pensé jusqu’à ce que je découvre un jour le destin et le naufrage du Jean Laborde II grâce à un article de Jean-Claude Legros, paru sur « 7 lames la mer », et portant sur la « malédiction » entourant ces bateaux qui changent de nom (8). J’appris ainsi qu’après avoir desservi la ligne Réunion/Marseille, ce paquebot fut vendu à la Grèce. Et porta alors les noms de « Mykinai, Ancona, Brindisi Express, Eastern Princess » et finalement « Océanos » en 1976. « Reconverti en bateau de croisière » en 1991, il sombra après l’explosion des machines, près des côtes d’Afrique du Sud, entre East-London et Durban. Il y avait alors 571 personnes à bord ! Les passagers durent leur salut au dévouement de deux musiciens qui suppléèrent les défaillances et l’abandon du Capitaine et de l’équipage. Les évacuations furent assurées par la marine et l’armée de l’air d’Afrique du Sud.

Certes, sa disparition ne fut pas l’engloutissement tragique du Titanic qui emporta au fond des mers glaciales tant de vies humaines en quelques heures. Mais y a de l’effroi à imaginer l’angoisse et le désarroi des passagers – ici heureusement tous sauvés –. Et c’est avec ce même effroi, qu’on peut voir sur la vidéo accompagnant l’article de Jean-Claude Legros, l’Océanos abandonné aux flots et plongeant progressivement dans l’Océan Indien jusqu’à l’engloutissement final.

Peut-être est-il mieux là, au fond des eaux, moussu et colonisé par la vie aquatique, que passé à la casse et ne laissant derrière lui que quelques pièces ici et là récupérées ? Mais c’est avec peine que j’ai vu sombrer l‘Océanos ou le Jean Laborde de ma jeunesse. Il est depuis devenu un souvenir plus cher de mon enfance.

 

Avec mes remerciements à ma famille pour les souvenirs partagés.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Expression empruntée au poète Jean Albany dans Pressentiment, du recueil Zamal (1951). « Mon île était le monde et je dois y mourir ». Dans d’autres textes, Albany évoque ses voyages d’autrefois en bateau entre Marseille et La Réunion.
  2. Ces congés administratifs, d’abord accordés aux fonctionnaires venus de France et travaillant à La Réunion, furent élargis aux fonctionnaires réunionnais suite à leur mobilisation. Ils ont disparu, remplacés depuis par les congés bonifiés.
  3. Ferdinand de Lesseps (1805-1894) diplomate et administrateur français. A porté le projet du Canal de Suez, débuté en 1859 et inauguré en 1969. Initié et financé en majorité par les Français, le Canal passe sous l’emprise britannique avant la fin du XIXème.
  4. Expression empruntée à La Réunion, chapitre 3, de l’écrivain Roger Vailland qui a fait en 1958 le même voyage et qui, en découvrant l’île depuis le Jean Laborde, est frappé par l’absence de récifs, d’écueils, de navires et embarcations aux alentours.
  5. Le président Nasser déclenche cette crise en revendiquant la souveraineté égyptienne sur le Canal, lors du Discours d’Alexandrie. La « crise de Suez » impliquera l’Egypte, le Royaume-Uni, la France et Israël. Et suscitera les prises de position des Etats Unis et de l’URSS. On peut voir la réouverture du Canal le 3 avril 1957 sur les Archives INA.
  6. De 1967 à 1975, lors des guerres entre Egypte et Israël, le désert du Sinaï et le Canal de Suez deviennent des lieux stratégiques. Le canal est fermé plus de 8 ans, et il faudra plusieurs mois pour le remettre en état après des opérations de déminage (on peut voir nombre d’images sur les sites en ligne). Les bateaux effectuant la liaison Marseille/La Réunion durent alors passer par le Cap de Bonne Espérance en contournant l’Afrique.
  7. Jean Laborde : né en France en 1805, mort à Madagascar en 1878. Aventurier, industriel, premier consul de France à Madagascar. A influencé les orientations politiques en côtoyant au cours du XIXème siècle plusieurs souverains et reines malgaches, dont Ranavalona dont il fut l’amant.
  8. Jean-Claude Legros, La malédiction du Paquebot Jean Laborde, article du 15 juin 2016, 7 Lames la mer. Outre le destin du paquebot Jean Laborde II (successeur du Jean Laborde I) appareillé pour la 1ère fois en 1953 vers La Réunion, puis renommé plusieurs fois, l’article renvoie à une vidéo (Abc.news) du naufrage du paquebot l’Océanos (visible aussi sur d’autres sites en ligne dont Youtube) :

http://7lameslamer.net/la-malediction-du-paquebot-jean-1858.html

Annexe bibliographique : parmi les nombreux sites, on peut trouver des images du Jean Laborde sur :

http://www.messageries-maritimes.org/jlabord2.htm

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L’histoire se passe en 1862 : deux jeunes Allemands, le premier d’origine noble et aisée ne vit que pour l’exploration. Il a nom Carl Claus von der Decken et l’autre, Otto Kersten, plus jeune de quelques années, a fait un doctorat en Sciences Naturelles qui lui rendra bien des services dans sa découverte de notre île. Ils se retrouvent d’abord à Zanzibar et tentent l’ascension du Kilimandjaro. Ils ne parviendront pas tout à fait au sommet mais auront des preuves de la présence de neige en Afrique orientale (1). Ce qui vaudra à Decken la médaille d’or de la Royal Geographical Society de Londres. De plus, dorénavant, deux glaciers du Kilimandjaro porteront  les noms de Decken et de Kersten.

Le 11 avril 1863 Decken et Kersten partent pour Madagascar en passant par les Seychelles, Maurice et La Réunion mais seront obligés de renoncer à leur voyage vers la Grande île, étant donné les troubles qui s’y sont produits et qui ont coûté la vie au roi Radama II. Le séjour des deux explorateurs à La Réunion sera donc plus long que prévu et durera environ 2 mois et demi, du 28 mai au 7 août 1863.

Plus tard sera publié un ouvrage en 6 volumes. Les deux premiers volumes intitulés « Les voyages du Baron Carl Claus von der Decken en Afrique orientale dans les années 1859-1861/  et 1862-1865» concernent essentiellement les voyages proprement dits, les quatre volumes suivants traitent plus particulièrement des aspects scientifiques. C’est dans le second volume du récit que se trouvent les 6 chapitres concernant La Réunion. Ces chapitres ont été traduits en français (2). Nous vous les présentons ci-dessous :

 

 

Dans les chapitres consacrés à La Réunion il est difficile de savoir ce que l’on doit au Baron von der Decken ou à Otto Kersten, mais l’on sent souvent la marque de ce dernier (3).

Titulaire d’un doctorat de sciences naturelles, Kersten s’intéresse particulièrement à la formation du relief de La Réunion, à son volcan, émet des hypothèses quant à la formation des efflorescences de glace, visite les différentes sources thermales dont il donne la composition chimique et les propriétés. Il note minutieusement les différents types de végétation. Et garde précieusement par devers lui les spécimens les plus intéressants dans une boîte de fer-blanc. Il est bon, à propos de végétation, de relire le passage où il traite de la lutte permanente du volcan qui brûle des pans entiers de forêt et la manière dont la végétation reprend peu à peu ses droits : l’on voit d’abord une sorte de duvet qui recouvre les laves avant de laisser la place aux fougères et aux lichens et que s’installent ensuite « des buissons aux feuilles rondes et de sveltes filaos ».

La lecture de certains passages révèle aussi un homme doué de qualités littéraires. Qu’il décrive l’apparition d’un arc-en-ciel, des chutes d’eau dans le cirque de Salazie ou encore la beauté du panorama vu du sommet du Piton des Neiges…Il est vrai que Marlene Tolède et son équipe ont mis un soin tout particulier à la traduction en français de ce récit.

 

Otto Kersten, quelques décennies plus tard…

 

Ce qui frappe également dans les pages consacrées à La Réunion ce sont les qualités humaines de Kersten, son attitude compréhensive à l’égard des Créoles d’origine modeste : il s’émerveille de leur ingéniosité, de leur art de tresser une sangle à partir de fibres de raphia, de leur habileté à fabriquer un briquet à amadou et de leur talent pour se sortir d’affaire malgré un équipement restreint : la scène du repas du soir préparé dans une caverne lors d’une excursion vaut le détour : les porteurs créoles  qui l’accompagnent ne disposent pour préparer le repas que d’une grande marmite dans laquelle ils font cuire du maïs, du lard et des oignons. Tout sera bientôt cuit et chaud bouillant. Comment vont-ils s’en sortir pour servir ce repas et le manger ? Ils ne possèdent, en effet, ni assiettes, ni fourchettes, ni cuillers…

Il les voit alors avec étonnement sortir de leurs sacs de grandes feuilles de végétaux (songes ou bananiers ?) (4) et verser sur ces feuilles un peu de la bouillie fumante qui refroidit assez rapidement. Tous se mettent alors à manger « avec les doigts, à la manière des Nègres ». Il ne faut pas, à mon avis, voir dans ce mot une trace quelconque de racisme ou de sentiment de supériorité : ce mot « Nègre » était autrefois communément employé avant de devenir péjoratif et d’être remplacé par les mots « Noir » ou « homme de couleur ». Mais laissons la parole à Kersten lui-même : « Par leur simplicité et leur adresse, les petits Créoles pauvres avaient entièrement gagné ma sympathie et mon respect ». Il parle également de la langue créole « langue douce, enjôleuse et bon enfant » et lance ailleurs dans le livre une pique à l’intention des « Français qui ne sont pas suffisamment polis pour apprendre la langue de leurs domestiques ».

Bref Kersten est sous le charme de notre île et je ne peux résister au plaisir de lui laisser la parole quand il parle de Bourbon – notre modestie dût-elle en souffrir – : «  l’île Bourbon, soulevée des profondeurs insondables de l’océan par la puissance du feu, est entourée par les flots courroucés d’une mer en furie, qui menace d’engloutir à nouveau celle qui a « émergé de l’écume » ; elle sera peut-être un jour anéantie par les mêmes forces que celles qui ont présidé à sa naissance. Pourtant ce morceau de terre menacé de tous côtés par les forces de la nature les plus terribles, avec un bref passé et peut-être un avenir tout aussi limité devant lui, fleurit telle un paradis et est bien la plus belle des îles – voilà, du moins ce qu’en pensent tous ceux qui l’ont visitée et arpentée en tous sens. » Fermez le ban !

Voici, pour ceux qui connaissent déjà l’étrange beauté de l’écriture gothique et pour les autres qui auront ainsi l’occasion de la découvrir, le texte de Kersten en allemand :

 

Original du texte de Kersten écrit en gothique

 

Parfois l’on peut se demander si la jeunesse de Kersten ne lui joue pas quelque tour et si l’accueil chaleureux des prêtres (5), en tête desquels le Vicaire général Fava qui remplace l’évêque en son absence, ne lui ôte pas tout esprit critique. Certes le clergé a un rôle important dans la vie de la colonie, dans l’éducation, dans les soins aux lépreux, dans la formation des jeunes Malgaches à La Ressource et des apprentis de La Providence…Mais dire par exemple que le rôle du clergé a été essentiel lors de l’abolition de l’esclavage et que les nouveaux « citoyens », comme se nommaient eux-mêmes les affranchis de 1848, sont restés fidèles à leurs anciens maîtres et ont continué à travailler pour eux, semble, pour le moins, un peu rapide. Sinon comment expliquer l’importation massive d’engagés, indiens en particulier (6), après l’abolition de l’esclavage sinon par la nécessité d’avoir une abondante main-d’œuvre pour remplacer les anciens esclaves affranchis qui ont pris la clé des champs ou plutôt la direction des faubourgs des villes ? En fait nos explorateurs et en particulier Kersten, se sont laissé influencer par le milieu qu’ils ont fréquenté à La Réunion « Ils semblent », disent fort justement les éditrices, « avoir côtoyé essentiellement la haute société… et avoir ainsi connu la Colonie du point de vue de la classe dominante. »

Conclusion provisoire : Ce qui reste pour moi une énigme…

Nous avons vu plus haut que Kersten éprouve de la sympathie pour les « Créoles » pauvres, pour leur ingéniosité, pour leur langue… Plus loin dans le chapitre intitulé « L’adieu aux Mascareignes » nous apprenons comment il réagit devant le mauvais comportement des Blancs « cultivés » à l’égard des Africains qui ont participé à la recherche des sources du Nil : à leur descente à Port-Victoria, aux Seychelles, les Africains doivent passer entre deux rangées de voyageurs blancs qui les dévisagent, sourient avec mépris, se moquent de leur manière des s’habiller. Pire encore, une petite actrice qui rentre en Europe se livre à des mimiques douteuses : « Une chose est sûre, nous dit Kersten, les Nègres durent avoir, ce jour-là, une très mauvaise opinion de la civilisation européenne »…Le comportement ouvert de Kersten, son respect de la culture d’autrui, son absence de racisme, sont aux antipodes de la mentalité coloniale…

C’est la raison pour laquelle je suis tombé des nues lorsque j’ai lu dans le chapitre intitulé « L’adieu aux Mascareignes » qu’il exprimait le voeu que l’Allemagne ait aussi des colonies…Qu’est ce qui l’amène à ce vœu ? Je n’en sais rien ! Est-ce l’exemple de La Réunion qui lui semble une réussite ? Est-ce le désir de voir les échanges commerciaux se développer avec des colonies dont on exploiterait les richesses ? Est-ce l’idée que l’Allemagne deviendrait, en ayant des colonies, l’égale des grandes puissances mondiales qu’étaient alors l’Angleterre et la France ? …

Mais toujours est il qu’il a persévéré dans cette voie !

Cette attitude reste pour moi, au stade où j’en suis de mes lectures, une énigme …

 

Robert Gauvin

 

Notes :

  • Jusqu’en 1862, date de l’ascension du Kilimandjaro par Decken et Kersten (Ils parviennent en fait à une altitude de 4280 mètres alors que la hauteur totale du Kilimandjaro est de 5895 mètres) l’existence de neige et de glace au sud de l’équateur était fortement contestée.
  • Cette publication fait partie de la collection « Les inédits de l’histoire ». Elle a été réalisée avec le soutien du Cercle des Muséophiles de Villèle et celui de l’Université de La Réunion (Cercle de Recherches DIRE). Il a été traduit de l’allemand par Marlene Tolède et son équipe. La préface est signée des éditrices, Marlene Tolède et Gabriele Fois-Kaschel.
  • Il faut mentionner le fait qu’Otto Kersten est la cheville ouvrière de la publication de ces 6 volumes. En effet le Baron Von der Decken est mort en 1865, assassiné en Somalie. C’est alors que la mère de celui-ci demande à Kersten de prendre la relève de son fils et de publier le récit de leurs expéditions (deux premiers volumes) afin d’en tirer les enseignements scientifiques (quatre volumes suivants). La partie scientifique, proprement dite, a été réalisée avec la collaboration de spécialistes.Il faut aussi se souvenir que Decken a été malade lors de ce voyage et n’a pu participer à toutes les excursions. En outre il a, en fin de séjour, laissé Kersten à La Réunion pour aller découvrir l’île Maurice.
  • Il était jadis ou peut-être naguère de tradition à La Réunion, d’organiser pour les enfants de temps à autre un Zanbrokal rougail-saucisses qui était servi dans un van sur des feuilles-banane. Tous mangeaient ensemble « à la main » C’était l’occasion de plaisanteries et de fous rires. Mais peut-être la tradition s’est-elle un peu perdue aujourd’hui ?
  • Le vicaire-général Amand Fava avait fait à Zanzibar la connaissance de Decken et ils avaient bien sympathisé. Ce dernier avait fait des dons pour les œuvres de la mission catholique de Fava. L’on comprend alors l’accueil chaleureux qui est réservé aux deux Allemands par le clergé de La Réunion qui souvent les héberge, leur facilite les transports, voire participe à leurs excursions. On ne voudrait pas généraliser, mais un accueil très favorable sera réservé au jeune journaliste mauricien Pooka une vingtaine d’années plus tard. Et les hôtes ainsi accueillis se sont transformés en fervents partisans du clergé face à leurs détracteurs anticléricaux.
  • En 1863 les engagés indiens sont en effet au nombre de 48.448. Cf. « L’histoire de La Réunion » de Daniel Vaxelaire. Éditions Orphie ; Tome 2 (Page395).

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Connaissez-vous le lavoir de Casabona à Saint-Pierre ? Le plus grand lavoir de La Réunion ! 120 bassins qui, placés bout à bout s’alignent sur plus de cent mètres (1) entre l’actuelle rue Luc Lorion et la rue du Lavoir. Soit 60 grands bassins pour le lavage et le frottage du linge sur une pierre taillée en basalte, associés chacun et de manière contiguë à 60 petits bassins pour le rinçage.

Implanté sur une étroite parcelle gagnée sur les champs de cannes, dans les années 1930, ce lavoir était autrefois très fréquenté mais, avec la modernisation, il a été progressivement délaissé. On peut cependant y rencontrer quotidiennement quelques habitants proches et des femmes du quartier attachées à la lessive du jour. Ce bâtiment, inscrit aux Monuments Historiques depuis 2006, est un lieu populaire, gardien de la mémoire du quartier et des Saint-Pierrois.

Le lavoir vu de la rue Luc Lorion et vu de la rue du Lavoir – Photos Marc David

Comment comprendre l’attachement à ce lavoir d’autrefois ?

Il suffit de remonter le temps. Jusqu’à l’année 1932, celle qu’on peut lire sur une inscription gravée sur une plaque ogivale assujettie au soubassement d’un bassin plus central et portant ces mots d’hommage de la « Population reconnaissante au Maire de Saint-Pierre, Augustin Archambeaud, 1932 » (2). Voilà une inscription qui interpelle !

 

Qui donc étiez-vous monsieur Archambeaud pour mériter cette reconnaissance-là ? (Notre article se limitant à cette seule réalisation, sans engager les positionnements divers de monsieur Archambeaud dans son action de député et de maire dans le contexte politique de la première moitié du XXème siècle).

Un maire, docteur de formation, dans un temps difficile où les Saint-Pierrois, comme la plupart des Réunionnais, vivaient péniblement dans une colonie sous-développée et dépourvue de réseaux d’alimentation en eau potable et électricité (3). On s’éclairait alors à la bougie ou au pétrole et, comme l’eau courante n’arrivait pas dans la plupart des cours et maisons dans cette région où les eaux pérennes sont parcimonieuses, on charroyait de lourds récipients pleins du précieux liquide.

Dans les années 1930, Augustin Archambeaud remplissait son 2ème mandat de maire de Saint- Pierre. L’eau providentielle du canal Saint-Etienne (4) ne pouvait échapper à la sagacité de l’édile et de ses adjoints. C’est en effet ce canal, porté dès 1818 par la volonté et les intérêts solidaires d’hommes du Sud, achevé en 1827 et courant de La Rivière Saint-Etienne à Grand-Bois en passant par Casernes, qui avait favorisé le développement de la région de Saint-Pierre en permettant l’irrigation des champs, l’alimentation des usines sucrières tout en assurant les besoins domestiques des populations proches.

Un siècle après, ce canal offrait encore aux responsables de la ville, son opportunité pour la construction d’un lavoir en contrebas, grâce à une dérivation. On l’édifia près des champs de cannes, dans le quartier de Casabona, au plus loin de la Rivière d’Abord, à la lisière de la zone périphérique plus populeuse du Nord-Ouest de la ville et non loin de l’usine des Casernes.

 

La plaque à A. Archambeaud, photo M. David 2.  Vue aérienne du lavoir, © IGN 1950

 

La réalisation de ce lavoir est donc bien l’œuvre de l’homme politique soucieux du mieux vivre des populations mais il nous plaît d’imaginer l’homme et l’hygiéniste inséparables de l’édile qu’il était. On peut penser que Archambeaud, « le suppléant de la santé », avait sans doute rêvé que la grande lessive à l’eau courante et claire acheminée du canal éliminerait nombre de microbes et parasitoses et ferait reculer les maladies et la mortalité infantile effroyables en ces temps où un enfant sur 4 mourait avant 2 ans ! (3). On peut penser aussi qu’il avait vu œuvrer les femmes et hommes de son temps et entendu ou deviné leurs voix, que nous imaginons encore entendre…

 

Que pouvaient avoir dit ou pensé ces voix de femmes, d’hommes et d’enfants de ce temps-là ? Que la corvée d’eau pour alimenter les familles était bien dure. Plus pénible encore quand il fallait charroyer les baquets pour laver le linge ! Pire : dans une ville bâtie dans la pente ! Que les femmes avaient besoin de toutes leurs forces et de toute l’énergie de leurs nerfs, de leurs reins pour savonner, frotter, battre, rincer, tordre le linge… Qu’elles étaient épuisées par la rudesse du battoir et leurs mains épluchées par le gongon de maïs frottant sur la roche à laver. Qu’elles souffraient suffisamment de tous les manques de ce temps-là ! Et qu’elles rêvaient d’avoir au moins de l’eau à disposition !

 

Pour cela, ce lavoir, avec ses 120 bassins tous remplis, aux eaux claires, généreuses et gratuites répondait à leurs besoins, qu’il s’agisse des mères de famille souvent nombreuses ou des blanchisseuses qui gagnaient leur vie en faisant des « pratiques » pour des familles plus aisées. Car La Réunion était à mille lieux du premier salon des arts ménagers de Paris qui vantait les mérites de la machine à laver électrique que personne ici n’avait ! (5)

 

Replongeons dans ces années 1930 qui suivent la création du lavoir. Imaginons ces femmes nombreuses qui arrivent avec leurs bandèges remplis de linge, certaines accompagnées par leurs enfants et grandes filles. Elles portent capeline pour la plupart car le lavoir est à ciel ouvert à l’époque. Il y a celles qui ont leur jour et leur place attitrée, celles qui vous regardent de travers si vous avez osé vous installer là où elles sont d’ordinaire. Celle qui est là de grand matin, telle autre plus tard. Celles qui font sécher leur linge sur place, étendu à même le sol, celles qui le ramènent à la maison. Avec ses confidences et ladi-lafé, amitiés et inimitiés, solidarités et jalousies, le lavoir est un monde en miniature. Monde de femmes d’où les hommes ne sont pas absents ! On parle beaucoup d’eux ! Et, quand ils passent, des regards profonds s’échangent parfois… Bref, on entend battre les langues autant que les battoirs car à Casabona, comme dans tous les lavoirs du monde, on lave et on bat le linge en même temps qu’on brasse les bonheurs et malheurs du monde (6). Ecoutons-les ces femmes d’autrefois, entendues par delà les ans (7) :

 

– Mérsi méssié Archambeaud. Mé ou la-oubli mète fèy tole dessu ! Solèy i poike !

– Mète ot kapline Rosita sinon lève bone-hère ! Sinonsa alé lave ot linz, la-ba, la rivièr ! Ou va voir si solèy i poike pa !

– Domoun i di lo temps lé mové. Moin la peur ! Volkan la-bien pété en 31, siklone 32 la kasse toute !

– « Moi, j’ai tiré ma fille de l’école ». El té i fé pa rien. Issi, èl i apran la vie.

– Moin lé fatigué d’lave bann pikète-la ! Linz kaki lé lour ! Moin la-di mon bonnom : arète salir ! Lèsse amoin trankil !

– Tansion ! Ça, zabo lavoka dann tribunal. Kabe anvoy aou la zol ! Na larzan, mé lo linz lé sale mèm !

– Alon bingn dan leau prope avan d’rante la kaz ! I di Sin-Dni na in pissine. Anou ossi !

– Fanélie, alon shante lo pti shanson i vien d’sortir. Lé tro zoli !

– P’tit fleur aimée, P’tit fleur fanée, Dis à moin toujours, Couc c’est l’AMOUR…(7)

 

Le lavage et le séchage du linge au lavoir, photos Marc David

 

On vit alors se fortifier au cours des décennies l’âme de ce quartier populaire, accueillant et ouvert à tous et marqué par l’empreinte des familles historiques (8) installées dans les maisons proches du lavoir. On entendit battre les langues et les battoirs, alors que l’eau vive du canal Saint-Etienne coulait de bord en bord des 120 bassins du lavoir, vidangée par une bonde manipulée par les lavandières elles-mêmes. Jusqu’aux années 1950, ce lavoir était encore entouré de champs de cannes vers le nord et l’ouest comme on peut le voir sur des clichés connus qui laissent voir les lavandières œuvrant à ciel ouvert et le linge étendu au sol. Avec le temps, vinrent les changements comme l’étendage du linge sur des réseaux de fils tendus et plus encore, dans les années 70, ce que bien des blanchisseuses attendaient, le recouvrement de l’édifice avec un toit de tôle. Après la fermeture – qu’on peut trouver regrettable – du canal Saint-Etienne, on regarda alors davantage à la consommation de l’eau distribuée par la ville. On la plaça un temps sous la surveillance d’une gardienne du quartier (9) qui ouvrait et fermait les robinets, plus nouvellement installés, le matin et soir. Mais le lavoir restait bien fréquenté.

 

A partir des années 80, avec la densification de la population, le typique quartier du lavoir se trouva intégré au grand Saint-Pierre urbain et cerné par la ceinture périphérique dessinée par la 4 voies du Tampon et le boulevard Banks. Depuis, l’étroite bande du lavoir se devine à peine dans ce quartier ouvert sur la modernité avec son lycée, ses installations sportives, ses immeubles d’habitation, sa gare routière et les équipements en commerces, grandes surfaces et services. Avec la modernisation des modes de vie et d’habitat et l’usage plus démocratique de la machine à laver – qui soulage heureusement les femmes de la corvée de lavage du linge ! – le lavoir est bien moins utilisé, ici comme ailleurs. Mais le lieu reste vivant par la présence des habitants attachés à leur quartier, soucieux de sa sauvegarde et impliqués dans des projets associatifs. Il compte toujours ses fidèles et habitués. On peut y trouver celle qui « continue à faire comme avant » ou celle qui « préfère faire sa lessive au lavoir », telle autre profitant de l’eau offerte quand « la vie est chère, l’appartement trop petit » et la famille nombreuse. On peut y rencontrer des piliers de connaissances tel celui qui a « toujours vécu là » et dont la famille« a toujours été là »

 

Citerne avec dessin de Jace, Grand et petit bassins, Affiche – Montage Marc David

Au début de notre XXIème siècle, l’état de délabrement du lavoir étant préoccupant, un plan de réhabilitation est lancé en 2005 (8) par la ville de Saint-Pierre, car « La mairie ne veut pas rester insensible aux souhaits de ses concitoyens pour la pérennité de ce patrimoine historique », « véritable identité du quartier de Casabona ». Cette réhabilitation impliquant des jeunes dans un « Projet d’Initiative Locale », s’attachait prioritairement et selon les « recommandations du Service départemental d’architecture et du patrimoine » à des travaux portant sur la consolidation des plots soutenant l’édifice, la réfection du sol, des bassins et du toit abîmés. Le 12 janvier 2006, le Lavoir dit Casabona « est inscrit aux monuments historiques, en totalité, y compris le terrain d’assiette et la prise d’eau du canal Saint-Étienne ». Voilà qui reconnait l’intérêt du site. Mais, la rénovation et « la mise en valeur de ce lieu » (8) laissent à désirer et depuis, avec l’usure des ans, il reste encore à faire…

De nos jours, le lavoir affiche, hélas, un état regrettable avec des tôles arrachées, des bassins peu avenants qui, vidés de leur eau, ont juste le mérite de mettre en évidence le système de bonde et la circulation de l’eau qui se fait entre grands et petits bassins solidaires. Les montures métalliques et le toit sont rongés par la rouille. Mais on reste impressionné devant ce qui est le plus grand lavoir de La Réunion, et une rareté par ailleurs vu ses dimensions exceptionnelles. Et on y rencontre, heureusement, toujours des gens, accueillants et disponibles, prêts à parler du lavoir ou de la marche du monde…

 

Voilà donc un lieu de vie et un témoin de notre histoire qui mérite mieux. Dans ce quartier animé, populaire, gagné par la modernité, sommes-nous conscients, voyageurs, lycéens, sportifs et passants d’aujourd’hui, de la présence discrète de ce lavoir ? Il est repérable grâce à une ancienne citerne de sucrerie qui, postérieure à l’installation de l’édifice, « fait office de réservoir pour le quartier ». Cette citerne, faite de « feuilles de tôle boulonnées sur des fondations en pierre » et rouillées par le temps est recouverte d’un dessin de Jace figurant un gouzou émergeant semble-t-il d’une mousse abondante. A quand donc la grande lessive qui redonnera de l’allure à ce lavoir tout en préservant l’âme de ce quartier de Saint Pierre, Pays d’Art et d’Histoire ? Il appartient à tous, habitants, responsables et artistes de continuer à œuvrer pour la sauvegarde de ce lieu, pour que l’eau du lavoir de Casabona rassemble encore les femmes et hommes de demain.

Nos remerciements à ceux qui, au bord des bassins, ont partagé avec nous leur temps et leur savoir.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Notre article, qui s’appuie sur des données factuelles tirées de documents et sites officiels, fait une correction quant à la longueur, vérifiée, du lavoir (110 mètres mesurés et non 250). Il imagine par ailleurs librement les années 1930 à partir de données d’époque.
  2. Pierre Edouard Augustin Archambeaud (1868/1937). Après des études de médecine, s’installe à Saint-Pierre. Est nommé « Ordinaire Suppléant de la Santé » en octobre 1898. Conseiller général, député de La Réunion de 1907 à 1914, maire de Saint-Pierre de 1902 à 1912, puis de 1926 à 1937. (voir sites et Le Dimanche magazine du 18 novembre 2001 sur A. Archambeaud)
  3. « En 1931, le taux de mortalité était encore de 33%, fondé en grande partie sur un impressionnant taux de mortalité infantile » Histoire de La Réunion De la colonie à la région, Y. Combeau, P. Eve, S. Fuma, E Maestri. En 1946, La Réunion « n’a aucun réseau de distribution potable et 10% seulement des logements en bénéficient. Elle n’a pas de réseau d’assainissement » E. Maestri et D. Nomdedeu Maestri , Chronologie de La Réunion (De la départementalisation à la loi d’orientation).
  4. On peut retenir Frappier de Montbenoit, Augustin Motais, Hoareau/Desruisseaux, soutenus par le gouverneur Milius.
  5. En 1923, premier salon des appareils ménagers au cours duquel la machine à laver est reine. En 1934, les frères Lemercier lancent une machine à laver bon marché et dotée d’un interrupteur horaire.
  6. La pièce de théâtre Le Lavoir de Dominique Durvin et Hélène Prévost, 1986, raconte un lavoir, à la veille de la 2ème guerre mondiale. Le succès de cette pièce traduite en 40 langues a été international.
  7. Traduction et notes : 1. Merci monsieur Archambeaud. Mais vous avez oublié le toit. Le soleil brûle. 2. Mets ta capeline Rosita, sinon lève-toi de bonne heure. Ou bien va laver ton linge, plus loin, à la rivière. Tu verras si le soleil n’y brûle pas ! 3. On annonce du mauvais temps. J’ai peur. L’éruption du volcan a été forte en 31, le cyclone de 32 a tout cassé. 4. Moi, j’ai retiré ma fille de l’école. Elle n’y faisait rien. Ici, elle apprend la vie. 5. Je suis fatiguée de laver ces linges de bébé ! (pikète : sorte d’alèse en tissu) Les vêtements en kaki sont lourds. J’ai dit à mon mari : cesse de salir ! Laisse moi tranquille ! 6. Attention ! Ceci est le jabot d’une robe d’avocat ! Un homme capable de t’envoyer en prison. Il est riche mais son linge est bien sale. 7. Allons se baigner dans l’eau propre avant de rentrer à la maison. Saint-Denis a sa piscine (depuis1932), nous aussi ! 8. Fanélie, allons chanter la chanson qui vient de sortir. Elle est trop jolie ! 9. P’tit fleur aimée, de G. Fourcade et J. Fossy, date de 1930 (graphie de Un siècle de musique réunionnaise, C. David et B. Ladauge).
  8. Le journal de la commune de Saint-Pierre, La voie du Sud, a consacré plusieurs articles au lavoir de Casabona. Le n° 27 de mars 2005, intitulé « Le lavoir de Saint-Pierre : une réhabilitation attendue », évoque ces « vieilles familles du lavoir : Familles Terro (surnom Premier), Madame Lucienne, Palma, Assoumani, Griboine, Abrillet, Varaine, Agathe, Saint-Alme, Agesidame, Pinel, Subijus, Servant-Tirel, Jetter, Presles, Timbou, Seychelles, Faconnier, Araye (Nandou), Sababady, Ramaye (Milien), Vavelin, Madame Louis Jessus… »
  9. Voir les sites en ligne ainsi que l’article du Quotidien du 4/02/05 .

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Qui étaient et que sait-on des premières femmes de Bourbon ? C’est le sujet développé à la médiathèque Alain Lorraine par Angélique Gigan (1), Docteur en langue et littérature françaises, à l’invitation de l’Association Famille Maxime Laope dans le cadre de la célébration de la fête de L’Abolition, ce 20 décembre 2016, lors d’un généreux choral faisant entendre, tour à tour, les voix de la conférencière et des femmes de la famille Laope.

C’est cette conférence que nous vous proposons de découvrir grâce à l’amabilité d’Angélique Gigan qui a accepté que son texte soit édité sur notre site. A défaut de tout retranscrire, nous avons choisi de vous présenter deux articles afférant aux parties II et III de son intervention, reprises fidèlement et centrées plus directement sur le sujet. Après le premier article sur l’identité des premières Bourbonnaises venues de Madagascar, d’Inde et de France (2), voici ce 2ème article.

 

 

Les représentations des premières bourbonnaises dans les textes anciens

Partie III de la conférence d’Angélique Gigan

 

« Il apparaît que dans le Mémoire de Desforges-Boucher, les femmes originaires de Madagascar jouissent d’une bonne réputation, contrairement à certaines Françaises et à l’ensemble des métisses indo-européennes dont il dresse un portrait péjoratif, teinté de misogynie. Nous allons montrer qu’à la misogynie ambiante s’ajoute, dans quelques récits de voyages anciens et écrits d’administrateurs coloniaux, une note sexiste où l’image de la femme bourbonnaise se trouve au carrefour d’un ensemble de mythes discriminants, allant de la Veuve noire à l’Eve tentatrice.

 

Tous ceux qui se sont essayés aux recherches historiques concernant notre île savent que les sources sont difficilement accessibles. Il existe, bien entendu, un état des lieux de la société bourbonnaise sous l’Ancien Régime, notamment grâce aux travaux de Jean Barassin, mais très peu de choses concernent à proprement parler les femmes et leurs conditions de vie. Ce que nous pouvons déduire de la présence de ces toutes premières Réunionnaises, c’est que la distinction blanche/non-blanche ne se fait pas encore véritablement sentir. Les colons français doivent se marier et, dans un contexte où la présence féminine fait défaut, la couleur de peau importait, pour le moment, peu.

 

Couverture du livre Sous le signe de la Tortue, Voyages anciens à L’Ile Bourbon, Albert Lougnon, Azalées éditions

 

  1. L’habit ne fait pas le moine ? Regards de deux voyageurs, Borghesi et Durot, sur les Bourbonnaises (1704 et 1705).

Ce sont dans les récits de voyage anciens que nous pouvons appréhender, même partiellement, le mode de vie de ces premières femmes entre le début du peuplement et le tout début du 18ème siècle. Deux récits de voyage nous livrent des informations de la sorte : il s’agit de celui de Giovanni Borghesi, médecin italien qui a effectué un séjour dans l’île en 1704 et dont le récit est publié à Rome en 1705, et celui de Durot, dont nous ne savons rien, et qui a séjourné dans l’île en 1705 (3).

 

Giovanni Borghesi, une description neutre

Borghesi, écrit que les premiers habitants étaient habillés « ni à l’usage indien ni à celui de l’Europe ». Il met donc en relief une mode vestimentaire propre à Bourbon, qui souligne implicitement une créolisation de l’habillement, empruntant à la fois à l’Inde et à l’Europe. Il dit des Bourbonnaises :

Les femmes en effet portent une chemise suivant la coutume européenne et la robe qui les recouvre, de la ceinture jusqu’aux pieds, ressemble à celle de chez nous [= Italie], excepté que, généralement, elle est de soie ou de toile peinte. Toutefois quelques-unes, en plus de la chemise, portent sur le dos un petit habit, comparable à celui qu’ont coutume de revêtir nos hommes et que nous appelons camisole. De plus, toutes les femmes s’enveloppent la tête d’une petite étoffe semblable à nos mouchoirs ; elle est pliée de telle sorte que deux angles pendent sur le derrière du cou, entre les deux épaules, tandis que les deux autres se nouent sur la nuque (3).

Borghesi indique également que, comme les hommes, les femmes marchent « jambes et pieds nus » : « [I]ls ne portent ni bas, ni chaussures, ne sachant pas les confectionner, inhabiles à cet art comme en tous autres. Ajoutons à cela que les femmes, si simplement vêtues, se marient sans aucune dot. » Le jugement porté sur l’inaptitude des Bourbonnais est sévère, mais il est vrai que la colonie ne dispose pas encore d’école et que les colons, débrouillards malgré une grande pauvreté, se livrent surtout à une agriculture de subsistance (4). Un peu plus loin, Borghesi met en lumière une image de femmes au tempérament courageux, qui n’hésitent pas « au moment même où elles préparaient le dîner » à tuer des pigeons, dont l’île était envahie, « par douzaine avec un bâton, jusque dans la cuisine. »

 

Le double regard de Durot : entre désir et mépris

La description dressée par Durot porte également sur l’habillement, mais est d’une tout autre teneur, offrant davantage de détails à travers un regard visiblement subjugué par la beauté des femmes :

Les femmes à commencer par leur tête, ne se servent point de coiffure, mais portent aussi un mouchoir fin et garni de dentelles, qu’elles nouent par derrière pour tenir leurs cheveux qu’elles ont assez beaux et dont elles prennent assez de soin. Elles ont des boucles d’oreilles ainsi que des colliers d’or ou d’émail rouge. De simples chemises fines leur découvrent la gorge qu’elles ont assez belle et bien placée. Ces chemises, fendues par le haut à la française, ne sont attachés que par deux ou trois boucles d’or rondes. Elles ne portent point de manteau ni de corset, mais une jupe des belles étoffes qu’elles peuvent trouver à acheter des vaisseaux. Elles les font amples et un peu traînantes par derrière, ce qui leur donne un air charmant. Elles ne portent point de bas ni de souliers, pour les mêmes raisons que les hommes, ce qui leur ride les jambes, leur ôtant le seul agrément qui leur manque car elles nous ont paru presque toutes fort jolies, mais, je crois, plus par la longue absence de voir des femmes blanches comme celles d’Europe que par leur beauté naturelle (3).

Le portrait idyllique se trouve contrebalancé par la remarque finale, qui impliquerait que les femmes de Bourbon seraient moins belles que les Européennes et que seul le manque pousserait les hommes à leur trouver autant de charme.

 

Saint-Paul vu par Durot, Voyages anciens à L’ïle Bourbon, A Lougnon

 

  1. Les Bourbonnaises, des femmes dangereuses et frivoles ?

Ce désabusement de l’auteur précède une image peu valorisante des Bourbonnaises vues comme des veuves noires en puissance :

Le commerce de l’amour n’est point banni de leur cœur, mais il est à craindre pour leur mari qu’elles font assassiner par-dessous main, et quelquefois par leurs amants, ce qui était arrivé peu de temps avant notre passage. Un habitant dont la femme était jolie et d’un cœur assez tendre, après une absence de quelques jours fut trouvé poignardé dans un bois sans qu’on pût trouver d’indice pour pouvoir poursuivre sa veuve qui affectait une douleur extrême quoiqu’elle fût dans le chemin de se remarier. Bien que les autres maris vivent dans une grande méfiance de leur femme, les enfermant même lorsqu’ils vont quelque part, elles ne manquent guère à leur faire porter un croissant sur la tête, la chaleur du pays ne les pouvant retenir dans une passion réglée (3).

Il est possible que cette histoire soit vraie. Elle est assez similaire à celle décrite par Desforges-Boucher à propos de Monique Vincendo, veuve à 28 ans de François Garnier, qui aurait disparu de la circulation sans que les autorités aient pu résoudre l’affaire, malgré de nombreuses recherches. Mais les propos de Durot attirent notre attention. N’oublions pas que le regard porté sur les femmes est exclusivement masculin, ce qui implique un ensemble de préjugés d’ordre à la fois sexuel et social.

Commençons par le préjugé d’ordre sexuel : Durot, en faisant d’un cas particulier une généralité, entend activer à propos des Bourbonnaises le stéréotype de la veuve noire. Les femmes apparaissent ici menaçantes et dangereuses pour la gent masculine, s’éloignant ainsi de l’idéal féminin européen où les femmes sont vues comme des modèles de douceur et de charité sur lesquels les hommes assoient leur supériorité. Le texte souligne la méfiance des maris envers leurs épouses, en même temps qu’il pointe implicitement leur tempérament jaloux. Concernant le remariage de la veuve noire citée par l’auteur, il s’explique en grande partie par le fait que le nombre de femmes étant largement inférieur à celui des hommes, très peu d’entre elles restaient célibataires longtemps. Ainsi, à la fin du 18e siècle, l’île ne comptait encore que 297 femmes sur un total de 734 habitants.

Enfin, concernant le préjugé d’ordre social, il relève de ce qu’on appelle la théorie du climat, très en vogue sous l’Ancien Régime et dont Montesquieu est un des principaux représentants (5). En somme, la théorie du climat, qui est un des arguments pour justifier l’esclavage, dit que le climat influe sur toute la personne : ainsi, c’est parce que l’homme de couleur vient d’un climat chaud qu’il est à même d’être esclave, car son corps serait préparé à travailler durement au soleil. La chaleur du soleil engendre en effet un ensemble de clichés, notamment autour de l’oisiveté ou de la lascivité des habitants des pays colonisés, et permet de mettre en relief une opposition stéréotypée entre ces pays et la France, telle que l’opposition entre raison/émotion ou encore vertu/légèreté des mœurs. En ce sens, une femme d’Europe est supérieure à une femme des colonies. Cela est vrai pour Durot qui affirme que la légèreté des mœurs des Bourbonnaises est due, pardonnez-leur !, au climat. CQFD.

 

Détail de la Quatrième de couverture de Sous le signe de la Tortue, Voyages anciens à L’Ile Bourbon, A. Lougnon, Azalées Editions

Autre cliché avancé par Durot et qui va persister longtemps : celui selon lequel les Bourbonnaises raffoleraient des Français de passage : « Elles aiment fort les Français, ne pouvant guère tenir contre leurs pressantes poursuites, et trouvent de concert beaucoup de détours pour éloigner leur mari, pouvant affirmer ce que j’avance par les observations que j’en ai faites sur les lieux » (3).

En plus d’être des veuves noires, les Bourbonnaises seraient d’une avidité sexuelle sans limite, ce qui met implicitement en relief un caractère rusé qui n’est pas sans rappeler le mythe de l’Eve trompeuse, d’autant plus manifeste ici que Bourbon a longtemps été vue par les voyageurs comme un paradis terrestre. L’emprunt à la mythologie chrétienne apparaît d’autant plus manifeste que chez un auteur comme Desforges-Boucher, plusieurs femmes sont explicitement comparées à un démon (6). Le caractère néfaste des Bourbonnaises justifierait selon Durot la pseudo-incapacité des hommes à leur résister, tels des marins happés par le chant des sirènes. Spectateur de scènes galantes, il voit dans le commerce de l’amour un moyen pour les marins de décompresser et de marchander l’amour des femmes en payant avec des habits venus de France.

Ce constat de la légèreté des mœurs des Bourbonnaises est également très présent dans le Mémoire de Desforges-Boucher (6) où il est clairement question de prostitution et autres scandales. Le cas le plus sulfureux évoqué dans son Mémoire est sans conteste celui de Marie Anne FONTAINE : « Creole plus noire qu’un Diable, et qui en a toutes les inclinations ». Elle aurait tenu un « bordel public » (pour reprendre les mots de l’auteur lui-même) ouvert aussi bien aux Blancs qu’aux Noirs.

Mais dans une île, où, de l’aveu du gouverneur lui-même, la plupart des hommes sont des ivrognes, où les habitants ne vivent pratiquement que d’une agriculture de subsistance, que restait-il aux femmes, en-dehors de leur fonction reproductrice ? Leur infériorité numérique faisait nécessairement d’elles des appâts, de sorte qu’aussitôt qu’elles devenaient veuves, elles étaient remariées. Le choix des Bourbonnaises à disposer de leur vie semble dès lors se limiter à deux possibilités : ou mener une vie stable faite de dévotion, une vie de femme et mère dévouée et laborieuse, malgré l’inaptitude des époux, souvent ivrognes ; ou choisir de disposer de leur corps tout en subissant l’opprobre. Il faut bien garder en tête que l’île au début de son peuplement se trouve dans une extrême pauvreté. La prostitution était donc un moyen pour les femmes de subvenir à leurs besoins matériels, et d’obtenir, entre autres, de quoi se vêtir.

Il serait toutefois malvenu et inapproprié de prendre au premier degré les propos de ces différents auteurs, car dans une île où tous les habitants devaient tous se connaître, où la religion catholique jouait un rôle puissant, le moindre écart des femmes était nécessairement sévèrement jugé. Si l’on s’en fie à ces textes, les premières femmes de Bourbon sont l’objet d’une double discrimination : sexuelle, en tant que femme, et raciale, en tant que métisses, noires et blanches habitant les tropiques.

 

Conclusion

Ces premières habitantes de Bourbon, ces femmes françaises, métisses indo-portugaises et malgaches, qui ont donné naissance à de nombreux enfants dans des conditions misérables tout en ayant subi l’ardeur d’hommes plus nombreux qu’elles, étaient d’un courage sans faille, qu’importe leur origine ou la couleur de leur peau. Sans elles, sans leur volonté, sans leurs souffrances, le peuplement de l’île était voué à l’échec. Ces toutes premières femmes ont appris, bon gré mal gré, à s’émanciper autant que faire se peut, face à des maris bien souvent défaillants. La vraie liberté étant celle où l’on s’autodétermine, indépendamment des jugements moraux. C’est aussi cela l’esprit du 20 désanm : le combat pour l’accès à la liberté, celle où chaque Etre humain est finalement maître de lui-même ».

 

Avec nos remerciements à Angélique Gigan pour l’aimable communication de cet article.

 

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

 

  1. Angélique Gigan : Docteur en langue et littérature françaises. A soutenu en 2013 une thèse sur L’imaginaire colonial dans l’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre. Outre la préparation d’une édition critique des Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, elle a participé à des ouvrages collectifs et intervient dans des colloques autour de l’écrivain et sur les thèmes se rapportant à la colonisation sous l’Ancien Régime (récits de voyage, esclavage, représentation de l’Autre et de l’ailleurs).
  2. Le premier article paru sur dpr intitulé Portraits de Femmes à Bourbon de 1663 à 1710 était sous-titré Les premières femmes arrivées à Bourbon. Les deux articles du site sont fidèles au texte transmis par Angélique Gigan, à l’exception de quelques coupures.
  3. Les textes cités de Borghesi et Durot sont intégrés à l’édition de l’ouvrage Sous le signe de la Tortue, Voyages Anciens à L’île Bourbon de Albert Lougnon (ch VI), ed Azalées1992, 1ère ed 1939.  
  4. Prosper Eve, « De l’Esprit inventif à Bourbon du 16e au 19e siècle », in Revue historique de l’océan Indien : Science, techniques et technologies dans l’océan Indien (XVIIe-XXIe siècle), La Réunion : AHIOI, 2006, n° 2, p. 61-62.
  5. Montesquieu, De l’Esprit des lois, éd. Victor Goldschmidt, tome I, op. cit., p. 382 (3e partie, livre XIV, chap. 10).

6. Desforges-Boucher, Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’isle Bourbon par Desforges-Boucher [1710]. Ed par J. Barassin, ARS Terres Créoles, 1976. Réédition 2016, Cercle Généalogique de Bourbon et Académie de La Réunion. P.116 (cas d’Anne Bellon) ; p136 (cas Marie Anne Fontaine).

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Qui étaient et que sait-on des toutes premières femmes de Bourbon ? C’est le sujet développé à la médiathèque Alain Lorraine par Angélique Gigan (1), Docteur en langue et littérature françaises, à l’invitation de l’Association Famille Maxime Laope dans le cadre de la célébration de la fête de L’Abolition, le 20 décembre 2016, lors d’un généreux choral faisant entendre, tour à tour, les voix de la conférencière et des femmes de la famille Laope.

C’est cette conférence que nous vous proposons de découvrir grâce à l’amabilité d’Angélique Gigan qui a accepté que son texte soit édité sur notre site. A défaut de tout retranscrire, nous avons choisi de vous présenter deux articles afférant aux parties II et III de son intervention, centrées plus directement sur le sujet, et vous proposons pour commencer une brève synthèse inspirée largement de l’introduction et de la Partie I relative au contexte historique (2).

« Il était une fois une île peuplée d’hommes » qui vivaient sans femmes. Une île habitée de manière transitoire, de 1646 à 1663, pendant deux courtes périodes de 3 à 4 ans. En 1646, 12 colons rebelles y sont déportés par Jacques Pronis, gouverneur de la colonie française de Fort-Dauphin à Madagascar. En 1654, débarque un groupe de 8 Français et 6 malgaches, rassemblés autour d’Antoine Couillard, dit Taureau (« on trouve également le nom Antoine Taureau, dit Couillard »).

C’est en 1663 que démarre la colonisation pérenne de Bourbon et que les premières femmes arrivent dans l’île. Louis Payen, colon français de Fort-Dauphin s’y installe, « accompagné d’un autre Français, et de 10 Malgaches – 7 hommes et 3 femmes -« . De « l’infériorité numérique » des femmes serait née la discorde. « Tout porte à croire que les tout premiers habitants de l’île sont ces 7 hommes et ces 3 femmes malgaches restés sur place après le départ des 2 Français. » C’est en 1665 que débute administrativement la colonisation de Bourbon avec une impulsion française. L’île compte alors « une vingtaine de Français sous le commandement d’Etienne Regnault et 10 Malgaches, et visiblement toujours que 3 femmes ». « Pour assurer sa pérennité », il fallait donc des femmes !  

Qui étaient ces premières femmes à peupler l’île entre 1663 et 1710 ? Elles venaient de Madagascar, d’Inde et de France. Pour être mariées à des colons. Dans un temps où Bourbon n’était ni l’éden, ni la « pastorale » chantés par certains voyageurs.

C’est ce que montre Angélique Gigan dont l’objectif est « de mettre en lumière le destin de ces premières Réunionnaises dans une perspective à la fois historique, sociologique et littéraire », en soulevant au préalable « deux paradoxes. Le premier est que dans le titre il est question de portrait, sauf que nous ne disposons d’aucune iconographie des femmes dont nous allons parler. Il faut donc entendre par « portrait » une description, une vision des premières habitantes de l’île. Le second paradoxe est qu’il s’agit bien de femmes, mais leur voix manque à l’appel. Tout ce que nous savons d’elles est en effet filtré par le regard masculin, souvent sans complaisance, voire brutal. »

 

 

Les premières femmes arrivées à Bourbon

Partie II de la conférence d’Angélique Gigan

 

« Qui étaient ces femmes et dans quelles conditions sont-elles arrivées à Bourbon au cours des 13 années du peuplement définitif (1663-1676) ? S’il est très facile de trouver le nom de la plupart des premiers Français, il est moins aisé de retrouver l’identité des premières femmes.

 

  1. Les femmes françaises

L’historien Isidore Guët (3) mentionne l’arrivée de cinq Françaises en 1667 (Barassin (4) avance le chiffre de 6). Ces jeunes femmes sont des rescapées d’une traversée périlleuse qui comptait au départ 32 femmes (3). Ces Françaises étaient volontaires au départ, recrutées par la Compagnie des Indes (4). Il s’agit de :

– Antoinette RENAUD, native de Lyon, qui s’était d’abord rendue à Madagascar. Elle épouse Jean Bellon dont elle aura un fils et 6 filles. Desforges-Boucher dit qu’elle est un « démon pour le travail, elle reste jour, et nuit, dans une habitation, qu’elle a au proche de l’Etang » et « vit fort dévotement » (5) ;

– Marie BAUDRY (5), native de Calais. Elle épouse René Hoareau ;

– Marguerite COMPIEGNE, originaire de Picardie, âgée de 15 ans. Elle épouse le fameux François Mussard. Et conformément au proverbe selon lequel « Qui se ressemble, s’assemble », Marguerite Compiègne était réputée pour être particulièrement cruelle envers ses esclaves (5) ; [ NB: L’esclavage se développa fin du XVIIème] ;

– Jeanne DE LA CROIX, originaire de Boulogne-sur-Mer, âgée également de 15 ans. Elle épouse en premières noces Claude Mollet (1667), puis en secondes noces Pierre Hibon (1680) (5) ;

– Léonarde PILLE, native de la Manche qui a épousé Henri Dennemont, puis Jean Brun (1679) (5).

Comme cela était le cas dans la plupart des colonies, ces jeunes femmes, souvent orphelines, étaient issues de classes sociales très pauvres. Le départ vers Bourbon pouvait donc sonner comme un nouveau départ pour ces femmes démunies, notamment à travers la perspective d’un mariage, sans dot. En effet, la France contenant un grand nombre de miséreux, il était apparu judicieux sous l’Ancien Régime de transférer ces pauvres en excès dans la métropole vers les colonies, le but étant de contribuer à l’essor de la colonie sans dépeupler la métropole, ce qui était à l’époque la grande hantise des politiques. Pour exemple, en 1678, (ou 1676, selon les sources) le contingent de 14 jeunes femmes qui arrivent à Bourbon vient de l’Hôpital général de la Salpétrière, « Maison fondée, destinée pour recevoir les pauvres, les malades, les passans, les y loger, les nourrir, les traiter par charité » (6), qui avait une fonction carcérale et de répression contre la pauvreté. De quoi puiser pour peupler les colonies ! A noter que Françoise CHASTELAIN DE CRESSY, une des premières Bourbonnaises, y a été élevée avant de gagner les colonies où elle s’est mariée 4 fois.

On ne peut que conjecturer de la vie de ces femmes : pour nombre d’entre elles, elles sont orphelines et sans ressources ; elles ont subi les affres d’une navigation d’environ 6 à 8 mois où les hommes, plus nombreux qu’elles, devaient les presser de leur envie ardente. La promesse d’un mariage, d’une stabilité matérielle et d’une vie de famille devait apparaître comme une perspective réjouissante si c’était ce qu’elles souhaitaient, (mais nous n’en savons rien). Quoi qu’il en soit, ces femmes, mises à rude épreuve, se révèlent être d’une grande solidité pour avoir résisté à toutes ces contraintes.

Mais qu’en est-il des Indiennes et des Malgaches ?

 

Le Mémoire d’Antoine Boucher et L’Ile Bourbon et Antoine Boucher par Jean Barassin, (couverture du livre et extraits p 54, 55)

 

  1. Les femmes venues d’Inde

Selon les différents éléments rassemblés, la présence des femmes venues d’Inde daterait de 1676. Il y avait 14 filles nées de mère indienne (7), toutes venues de Goa, en somme des métisses indo-portugaises. Nous avons choisi de mentionner 4 d’entre elles qui ont fait l’objet d’une description par le gouverneur Desforges-Boucher dont Le Mémoire est écrit dans les années 1710, après un premier séjour dans l’île de 1702 à 1709. Il s’agit de :

  1. Domingue ROSARIOS dite ROSAIRE, épouse Julien Dalleau. Desforges-Boucher en offre un portait très virulent : « plus noire qu’un Diable, et aussy ivrognesse [que son mari] est ivrogne, et si elle n’a pas l’accomplissement de toutes ces belles qualités attachées au libertinage, c’est qu’elle est trop laide et trop vieille, et que personne n’en veut. » ;
  2. Monique PEREIRA épouse Louis Caron. Desforges-Boucher en dresse un portrait d’une sévérité et d’une misogynie redoutable : « glorieuse comme le sont toutes celles de ce pays la, quoyque sans sçavoir faire, et sans aucune éducation, toute vieille meme qu’elle est elle ne laisse pas de faire parler encor d’Elle ; mais les blancs n’en voulant plus, elle est obligée de se donner aux Noirs, encor a ceux qui en veulent bien, elle a deux grandes filles qui suivent exactement ses traces et qui n’ont aucune bonne éducation […] ». Elle a 12 ans lorsqu’elle épouse J. Arnould en 1692 ;
  3. Thérèse HEROS épouse François Rivière. Desforges-Boucher lui consacre une notice relativement élogieuse : « fort bien élevée et qui a de tres bonnes manieres, mais elle ne les met en usage que pour mal faire, car c’est une femme abandonnée, qui a deux enfans depuis son veuvage » ;
  4. Sabine RABELLE, épouse Gaspard Lautrec. Desforges-Boucher lui consacre une notice en insistant sur son handicap physique tout en lui reconnaissant de la volonté : « borgnesse, et même presqu’aveugle, Cette femme est sans éducation, mais fort bonne personne, vivant très Chrêtiennement, et fort laborieuse ; malgré son incommodité, et a l’aide d’un seul Noir et d’une petite fille, elle cultive suffisamment la terre, pour vivre commodément, et vend même du bléd du surplus de son nécessaire […] ».

Nous ne connaissons pas les conditions d’arrivée de ces femmes venues d’Inde et les principales informations, qui sont peu élogieuses, nous viennent du Mémoire de Desforges-Boucher. Tout au plus, nous avons appris qu’elles étaient destinées à être mariées aux colons de Bourbon et, en tant que telles, jouissaient du statut de femmes libres.

 

Carte d’après Flacourt, image MCDF

 

III. Les femmes malagasses

Les premières femmes malgaches de l’île sont incontestablement les 3 arrivées avec Louis Payen en 1663. Nous savons peu de choses d’elles. Il s’en est suivi d’autres par la suite. D’après J. Barassin (4), les premières étaient au nombre de 15 et 3 d’entre elles étaient stériles. L’identité d’un certain nombre d’entre elles est aujourd’hui connue, à commencer par les 3 femmes malgaches arrivées sur l’île avec Louis Payen et qui sont vraisemblablement :

– Anne CAZE (= CAZO, = RACAZO), née à Madagascar vers 1650. Elle a été l’épouse de Paul Cauzan, puis de Gilles Launay (vers 1678). Desforges-Boucher nous apprend qu’elle possédait « 8 : Nègres et 6 : Négresses, 60 : bœufs, 280 : Cabrits, 15 : moutons, et 30 : cochons, et environ 2000 : Ecus d’argent comptant. Cette femme vit d’une maniere […] exemplaire, devote, tout ce qui se peut, et charitable autant qu’il est possible de l’estre, fort laborieuse, et qui conduit ses noirs comme ses propres enfans, avec lesquels elle cultive un espace de terrain tres considérable ».

Il convient de noter qu’une fois mariées à un colon, les Malgaches jouissaient du statut de femme libre et agissaient en tant que tel en possédant des esclaves, à partir du moment où l’esclavage s’installe à Bourbon dès la fin du XVIIème.

– Marguerite CAZE (= CAZO,= RACAZO), mariée à un esclave malgache de la CompagnieEtienne Lambouquiti(5)

– Marie CAZE (= CAZO,= RACAZO), ancienne esclave malgache de la Compagnie, née à Madagascar vers 1655. Elle a d’abord été mariée à Jean Mousse (ou Moussa), lui aussi esclave de la Compagnie dont elle a eu 2 enfants nés à Bourbon : Anne et Cécile. Desforges-Boucher en dresse un portrait élogieux : « elle vit d’une grande sagesse, fort dévote, et assidüe au service divin ; cette femme vit fort a son aise, et a l’aide d’un seul noir qu’elle a, elle cultive plus de terres que bien d’autres ne font avec un plus grand nombre […]. »

 

Alors que Desforges-Boucher a un avis très sévère et fortement péjoratif sur les femmes venues d’Inde, on constate que son regard sur celles originaires de Madagascar est plus clément. Nous pourrions parler un peu plus longuement de ces premières femmes malgaches, parmi lesquelles Louise SIARAM, Marie MAHON, Marie TOUTE ou encore Marthe MAHOU, mais, à défaut de temps, nous retiendrons particulièrement la personne d’Anne Mousse, qui a été la première femme à naître sur l’île :

– Anne MOUSSE, née à Bourbon en 1688, morte en 1733, fille de Marie CAZE, et de Jean Mousse, deux des 10 Malgaches arrivés sur l’île avec Louis Payen. Elle a épousé Noël Tessier (Français), puis Domingue Ferrère (Portugais). Desforges-Boucher dit qu’elle « fait beaucoup parler d’elle, mais avec cela, tres bonne ménagère ; c’est elle qui fait valoir sa maison, elle vit fort a son Aise ». Sa sœur, Cécile MOUSSE, est née en 1675 et a été mariée à Gilles Dugain.

 

Il apparaît donc que, dans le Mémoire de Desforges-Boucher, les femmes originaires de Madagascar jouissent d’une bonne réputation, contrairement à certaines Françaises et à l’ensemble des métisses indo-européennes dont il dresse un portrait péjoratif, teinté de misogynie. Nous allons montrer dans notre dernière partie qu’à la misogynie ambiante s’ajoute dans quelques récits de voyages anciens une note sexiste où l’image de la femme bourbonnaise se trouve au carrefour d’un ensemble de mythes discriminants, allant de la Veuve noire à l’Eve tentatrice ». [cf Article annexe de dpr]

 

Avec nos remerciements à Angélique Gigan pour l’aimable communication de cet article

 

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

  1. Angélique Gigan : Docteur en littérature. A soutenu en 2013 une thèse sur  L’imaginaire colonial dans l’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre. Outre la préparation d’une édition critique des Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, elle a participé à des ouvrages collectifs et intervient dans des colloques autour de l’écrivain et sur les thèmes se rapportant à la colonisation sous l’Ancien Régime (récits de voyage, esclavage, représentation de l’Autre et de l’ailleurs).
  2. Les Parties II et III sont fidèles au texte transmis par Angélique Gigan, à l’exception de quelques coupures. Pour la clarté du propos, les informations détaillées sur les premières bourbonnaises et les extraits de textes d’auteurs sont marqués par une calligraphie différente.
  3. Isidore Guët, Les Origines de l’île Bourbon et de la colonisation française à Madagascar : d’après des documents inédits tirés des Archives coloniales du Ministère de la Marine et des Colonies, etc., nouvelle édtion refondue et précédée d’une introduction de l’auteur, Bayle, 1888, p.53-54, références tirées des p.93.
  4. Voir J. Barassin, dans son édition du Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’isle Bourbon par Desforges-Boucher [1710], p.21.
  5. Desforges-Boucher, Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’isle Bourbon par Desforges-Boucher [1710]. Ed par J. Barassin, ARS Terres Créoles, 1976. Réédition 2016, Cercle Généalogique de Bourbon et Académie de La Réunion.
  6. Dictionnaire de l’Académie française [1762, 4e éd.].

7. Tout ce qui concerne les femmes venues d’Inde, voir D. Vaxelaire, 21 jours d’histoire, Orphie, 2015, 240 p. et Frédéric Mocadel Dames créoles. Anthologie des femmes illustres de La Réunion de 1663 à nos jours, tome 1, La Réunion : Azalées éditions, 2005, 272 p. Le chiffre de 14 métisses indo-européennes est confirmé par J. Barassin, op. cit., p. 27. D’après nos recherches, il s’agit de Françoise DOS ROSARIOS, Domingue ROSARIOS dite ROSAIRE, Dominique ROSAIRE, Catherine Mise PEREIRA, etc.

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La Bâtarde du Rhin… ou une histoire de femmes du Rhin à La Réunion.

Voici une fiction audacieuse qui fait plonger dans l’histoire terrible de Kozima et rapproche deux guerres mondiales et deux sœurs nées d’un même père réunionnais d’ascendance blanche et noire, en reliant l’Allemagne et La Réunion, par-delà les ignominies de l’histoire de ces deux pays.

  1. LE ROMAN DE LA BATARDE DU RHIN ET DE LA HONTE NOIRE

La Bâtarde du Rhin, c’est Kozima, la « Rheinlandbastard ». Avec Kozima, fille de Leni Müller, jeune pianiste allemande, et de Louis Gallieri, jeune soldat métis réunionnais stationné en Rhénanie avec les troupes coloniales d’occupation après la guerre de 14/18, nous lisons l’histoire du racisme en Allemagne du début au milieu du XXème. Nous découvrons les ravages d’une idéologie diffusée d’abord contre les troupes coloniales. C’est pourtant dans ce contexte que Monique Séverin (1) réunit l’Allemande Leni et Louis le Réunionnais par la grâce de l’amour et la magie d’un piano. Quand Louis est démobilisé, il ignore qu’il a engendré Kozima (2), laissée, comme sa mère, à la vindicte générale.

Mais, dans les années 30/40, avec la montée du nazisme et la prise du pouvoir par Hitler, vient l’apothéose avec la mise en place de programmes d’exclusion voire d’éradication des non-aryens et individus différents. « Il fallait purger la nation » de « l’héritage de la honte noire ». D’où la stérilisation de la jeune Kozima, la bâtarde. Et la pratique de l’eugénisme, avec la contribution de médecins et de SS qui vont ensemencer des jeunes femmes sélectionnées au nom du « projet Lebensborn » « conçu par Heinrich Himmler pour vivifier la race allemande » (3). Lequel projet révèle sa face sinistre et son absurdité quand la romancière imagine que Kozima, la bâtarde, est choisie par le Dr Helmut Letz pour porter un enfant engendré par lui-même !

Au bout de ces horreurs et autres malheurs, survivante du camp de Buchenwald, après la mort de tous les siens, dont son mari André Scherrer, c’est vers La Réunion, vers son père biologique, Louis, que se tourne Kozima. Tout le roman se situe d’ailleurs à La Réunion, juste après la 2ème guerre mondiale.

Couverture du livre, Ed. Vents d’ailleurs

   2. UN ROMAN DE LA QUETE ET UN ROMAN D’INITIATION

On peut alors lire ce livre comme un roman d’initiation. Que découvre Kozima ? A la fois sa famille, la société réunionnaise et elle-même. Car son périple est aussi descente en soi pour la jeune femme dont le passé hante douloureusement le présent.

Sa quête familiale débute difficilement car sa grand-mère, Eugénie Gallieri, l’exclut immédiatement du cercle familial. A défaut d’être acceptée, Kozima apprend la mort de son père et l’existence d’une sœur aînée, Génia dite Zénia, protégée par Eugénie, la gardienne des secrets et de l’ordre familial.

Pour retrouver les fils du roman familial, Kozima va alors arpenter l’île des bas vers les hauts, vers les Cirques (4), ces matrices primordiales de l’histoire de l’île, du marronnage et des personnages. Avec elle, on s’aventure dans une sorte de « jeu de piste ontologique » où les vérités affleurent progressivement. Alors se recomposent les généalogies, apparaissent ces autres bâtardes du roman, dont Eugénie. Ce qui inscrit Kozima, la Bâtarde du Rhin, dans une filiation réunionnaise qui croise Noirs et Blancs et remonte à l’époque de l’esclavage. Mais aussi Zénia sa sœur, dont Kozima saisit l’histoire cachée, et qui se révèle bâtarde également par Ameline, sa mère, née de Rose, petite « Yab » (4) violée à onze ans par son « petit-père », « Désiré – Kafblan ».

Ainsi le roman familial se révèle le roman des monstrueux et honteux secrets. Des turpitudes et des fuites. Mais aussi le roman de la révélation et de la transmission car la quête de Kozima fissure « l’ordre d’Eugénie » et aboutit aux « délivrances » finales et à la reconnaissance de la parenté des deux sœurs. Progressivement donc, « les voiles opaques » se sont levés, même ceux qui couvraient le passé douloureux de Kozima et de la société réunionnaise.

Si Kozima arrive dans l’île au lendemain de la départementalisation, elle découvre surtout un pays marqué par l’histoire coloniale, « une île bâtarde » depuis le tout premier peuplement. Quant au racisme, il puise dans la nuit de l’esclavage qui a infériorisé l’homme Noir et lui a dénié son humanité. Et depuis, la société réunionnaise est placée sous le poids de cette histoire dont les ondes « pernicieuses » s’exercent encore 50 ans, voire un siècle, après l’abolition – le roman s’étalant sur la 1ere moitié du XXème. On peut lire les relents de cette pensée dans les pages se référant à Eugénie, Ameline, Rose ou Zénia. Même si l’oeuvre distingue des figures d’exception, telle celle d’Alfred Gallieri magnifiée par son amour pour Eugénie.

 

Graff sur un mur de la Rue Léopold Rambaud à Sainte-Clotilde

 

 3. LE ROMAN DES HOMMMES ET DES FEMMES A L’EPREUVE

Finalement, à La Réunion comme en Rhénanie, les hommes et les femmes sont à l’épreuve de l’histoire et de leurs turpitudes. Lesquelles sont rapprochées de manière audacieuse par Monique Séverin à travers une mise en perspective – du nazisme et de l’histoire coloniale née de l’esclavage – pouvant susciter l’effroi. Au bord du Rhin comme de l’Océan Indien, la guerre, le racisme, la démesure ont engendré le malheur des hommes (au sens générique). Des deux côtés, le Noir stigmatisé dans son identité, sa moralité et sa sexualité. Des deux côtés, la violence, les ignominies, le « Mal ».

Qu’est-ce qui rapproche ces turpitudes ? Elles relèvent de la seule responsabilité des hommes qui, par nature, « oscillent en permanence entre le Bien et le Mal ». Elles les placent face à des voies étroites et douloureuses entre collaboration, résignation, compromis – voire compromission – ou résistance. Sous leurs formes diverses, ces turpitudes, qu’on « ne peut hiérarchiser », amènent souffrances, malheur et mort… Il faut le talent de Monique Séverin pour parvenir à dépasser le paradoxe qu’il y a à dire l’indicible et l’insoutenable dans une entreprise romanesque qui mêle passé, présent et espaces en jouant des effets de contrepoints. Pour écrire cette partition effroyable, cette « Apocalypse où les voiles avaient été levés sur la nature humaine « , en laissant une chance à la vie.

Pour ce faire, la fiction entrelace la grande et la petite histoire, le collectif et l’intime. Et quand l’histoire est monstrueuse, les individus sont soumis à rude épreuve. C’est ce qui donne à l’œuvre sa forme sensible et romanesque. Ce qui en fait aussi un roman qui charrie les émotions.

La famille est ébranlée. Même si le roman déploie les belles figures de Walter Becker et de Frau Müller, il est écrit que en faisant passer « le Volkskörper avant la famille », « le nazisme est allé au-delà du fanatisme, il a atteint le sacré ». En Allemagne, comme à La Réunion, combien de visages familiaux sinistres, ou inquiétants quand ils conjuguent les faces du Bien et du Mal. Parmi ceux-là, Eugénie, protectrice inconditionnelle de Zénia mais effroyable pour d’autres par sa démesure.

Les liens amoureux sont affectés aussi. Car il y a des époques qui génèrent des contes amoureux inouïs. Certains peuvent paraître exceptionnels et beaux, fussent-ils douloureux. D’autres sont remplis de fureur car de l’amour à la haine, il n’y a parfois qu’un pas. Enfin, il y a des « contes ténébreux » tel celui qui unit Kozima au docteur Helmut Letz et que Monique Séverin parvient à formuler par le biais de la fable de la Bête et du Prince. Il faudra à Kozima une éprouvante descente en soi pour dépasser les contradictions de la haine, de l’amour et de la honte et pouvoir assumer son passé et l’existence de son/leur fils, Siegfried. En ce sens, le voyage dans l’île est fondateur de soi pour Kozima.

 

Maternité à l’entrée du Cirque de Salazie. Sculpture de Gilbert Clain

A l’évidence, le tribut de tous aux turpitudes de l’histoire est lourd. Mais bien lourd apparaît le tribut des femmes dans le roman. Car La Bâtarde du Rhin est « une histoire de femmes ». Contre l’adage de Simone de Beauvoir, Monique Séverin montre qu’on naît femme, avec un ventre, un utérus. Et cette capacité à donner la vie, expose particulièrement les femmes surtout dans des contextes historiques troubles. Elle écrit un roman des grossesses et de la « délivrance » sur le plan factuel, dramatique et symbolique. On y trouve toujours un « enfant dans le gouni », le plus souvent bâtard, porté dans la solitude et l’angoisse de l’avenir, par des mères ignorant les émois d’une maternité resplendissante ! De quoi se demander si les femmes disposent vraiment de leur ventre ? Et comment parler de leur responsabilité, en l’absence fréquente des pères biologiques ?

Finalement, qu’elles soient mères, aïeules, bâtardes ou non, le roman propose une magnifique constellation de femmes. Lesquelles ne sont pas idéalisées mais pleines de leurs faiblesses, forces et contradictions. Avec leur lot de « connivences immémorielles » et de rivalités qui éclatent dans le chapitre « Le rapt », où Eugénie récupère Zénia alors sous la protection d’Anastasia. On peut y lire un bel hommage au « clan des Femmes Debout », pour qui vivre c’est Tomber/Lever, loin de l’image baudelairienne de la créole voluptueuse.

Ce sont ces femmes qui, in fine, ouvrent les voies de la délivrance. Car, comme elles transmettent la vie, elles transmettent l’histoire, celle de l’intime qui s’appuie à l’histoire officielle. Ce sont finalement Zénia et Kozima qui, par leur adhésion aux forces progressistes (5), tentent de libérer les femmes et d’inventer, avec l’aide des hommes, « un monde nouveau », « pluriel » et plus fraternel. On est bien dans un grand roman de femmes – féministe sur certains points – et qui joint sensibilité et créativité pour faire bouger bien des lignes, en particulier sur la question des femmes et de la « batarsité » (6).

 4. COMMENT LA QUESTION DU BATARD EST-ELLE RETRAVAILLEE ?

Par l’art de faire bouger les lignes, ce qui, ici, est à la fois principe de vie et d’écriture. Ainsi, cette œuvre touffue brasse les époques, les espaces, les points de vue et modes d’énonciation. Elle développe une poétique de la relation (7) en faisant des ponts entre les histoires, cultures, littératures, langues. Sur ce point, en mêlant des emprunts au créole et à l’allemand à une langue française riche et érudite. De même, cette œuvre brasse nombre de concepts : Bien/Mal, Ordre/Chaos, Vie/Anti-vie, Vérité/Mensonge, Pureté/Batarsité… Sans sombrer pour autant dans les schémas binaires ou l’idéalisation, trop réducteurs pour dire la complexité du réel qui n’est ni noir, ni blanc.

 

Monique Séverin lors d’une séance de dédicace du roman

Pour ce qui est du bâtard, le roman propose une figure complexe. En croisant les acceptions de ce terme aux connotations péjoratives, qu’il désigne l’enfant né hors mariage ou celui qui n’est pas de race pure, mais croisé, « hybride ». Certes, l’auteure donne à voir la douloureuse figure du bâtard quand elle exhibe sa monstruosité sous le regard nazi ou colonial, mais elle disqualifie ces regards du même coup en faisant apparaître la monstruosité des prétendues hiérarchies raciales. Elle rend le concept de pureté inopérant pour La Réunion car « l’île était bâtarde depuis toujours » par son histoire et son peuplement. Elle souligne de plus l’inanité et l’absurdité des classifications anthropométriques et traits supposés distinguer les bâtards. Lesquels traits dépendent de la fantaisie des combinaisons génétiques et sont subjectifs. Selon l’observateur, la peau peut paraître plus foncée ou claire, les lèvres plus ou moins épaisses, les cheveux plus ou moins frisés. Louis a du Blanc pour sa mère, est Noir pour les Allemands et pour Leni « Il était fin, cultivé, avait une peau cuivrée »… Ainsi en croisant les voix, en jouant des variations, Monique Séverin fait bouger les lignes par l’art de bouger les portraits. Par là, elle montre avec subtilité et brio la faiblesse des assignations identitaires, l’irréductibilité des êtres humains et la complexité du réel. Ce qui est délectable.

Finalement, l’auteure montre que le bâtard est un homme, ni plus, ni moins. Avec ses qualités et défauts. Elle laisse aussi entendre des mutations amorcées par les couples mixtes et évoque dans sa dimension réunionnaise, un « processus » de transformation et d’harmonie en cours, qui n’a cependant pas atteint encore la perfection espérée.

Quoi qu’il en soit, Monique Séverin fait de la batarsité, une positivité. Elle met ainsi en évidence les potentialités du bâtard ou du métis. Non parce qu’il est meilleur que quiconque, mais parce que sa présence ouvre la voie des possibles. Parce que sa « batarsité », son identité riche et complexe et non réductible, peuvent être sources fécondes. Avec le bâtard, c’est la vie imprévisible, hors des lignes qui surgit. C’est le pied de nez aux bienséances, aux ordres implacables et totalitaires car il est celui dont la présence peut « ébranler un ordre établi, repositionner les éléments, créer du lien, mettre en relation, transformer ». Ainsi Kozima qui tisse, après son père, des voies inouïes entre La Réunion et les berges du Rhin. Ainsi, Zénia et Kozima, les deux sœurs bâtardes, qui entreprennent de transformer le monde et l’ordre colonial…

 

Avec La Bâtarde du Rhin, Monique Séverin nous offre un grand et puissant roman. Si l’œuvre lève, dans la douleur, les voiles du passé, elle fait de la transmission de l’histoire une nécessité pour donner sens à la vie des hommes. Elle esquisse ainsi les voies de la délivrance des malédictions et pesanteurs du passé. Avec les personnages de Kozima et de Zénia, devenues sœurs de sang et de cœur, le roman donne à voir une identité tentant de s’affirmer finalement librement, au-delà des assignations réductrices de couleur, de sexe ou de lieu. Telle une symphonie suspendue, ce roman terrible, qui parie sur l’élan de vie, bruisse des possibles à venir. Sans angélisme ni désespérance. Et c’est de La Réunion qu’on entend les premières harmoniques de la symphonie humaine espérée.

 

La Bâtarde du Rhin… Voici un fanal qui nous éclaire sur les hommes et les femmes qu’ils soient aux bords du Rhin, de l’Océan Indien ou ailleurs.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Monique Séverin a publié des nouvelles et les récits : Némésis et autres humeurs noires, Editions Caribéennes, 1989 ; Femme sept peaux, L’Harmattan, 2003 ;  un recueil poétique : Opus incertum, Surya Editions, 2014 ; et le roman La Bâtarde du Rhin en 2016 aux éditions Vents d’ailleurs. Elle est co-auteure de la première édition du Dictionnaire Kréol Français de Alain Armand, Océan Editions, 1987.
  2. Ce prénom hybride emprunte à Cosima von Bülow Wagner, fille de Liszt (ce qui renvoie à l’art musical bien présent dans l’œuvre et à d’autres adultères), à l’écriture KZW du créole réunionnais, ainsi qu’au Kosmos grec et à la notion d’harmonie.
  3. Ce projet, exposé dès le ch.1 est développé au ch.10, dont le titre « La fontaine de vie » joue de la traduction du mot « Lebensborn ».
  4. Il s’agit des Cirques de Cilaos, Mafate, Salazie. L’auteure évoque leur peuplement et la rencontre des « Yabs » (Blancs des hauts) et descendants d’esclaves, laissés pour compte des richesses de la colonie. Désiré Kafblan est le 2ème mari de la mère de Rose.
  5. Kozima et Zénia œuvrent ensemble à l’antenne locale de l’UFF (Union des femmes françaises). Quant à Zénia, avant même l’arrivée de Kozima, elle a affirmé sa liberté et son refus des déterminismes par ses choix de vie et engagements auprès du Parti du Dr Vergès.
  6. Batarsité (mot repris à Danyel Waro par l’auteure) qui utilise par ailleurs les termes hybrides/hybridité, métis/métissage et interroge l’identité complexe des Réunionnais dans ses autres œuvres – dont Femme sept peaux où apparaît également un personnage nommé Zénia.
  7. Expression empruntée à Edouard Glissant.

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Les journées du patrimoine, le temps d’un weekend, lui donnent l’occasion d’ouvrir ses portes à des visiteurs, des artistes. Le reste de l’année, elle a triste mine dernière des barreaux enchaînés. À la voir ainsi, on pourrait penser aux ossements dont parlait le prophète Ézéchiel[1] : comme eux elle est desséchée, sans souffle. Cependant, à chœur ouvert, appuyée sur ses vestiges, elle crie, elle crie vers le ciel. Désespérément. Elle fait signe aux passants de la rue Mgr de Beaumont. Peut-être se sont-ils habitués à sa sombre présence ; c’est à peine s’ils lui adressent un regard. Entendent-ils le cri de son silence ? Serait-elle vouée à mourir dans l’indifférence, l’ignorance ?

 

Au centre de Saint-Denis, telle un vaisseau en danger, la chapelle Saint-Thomas des Indiens.

Au centre de Saint-Denis, telle un vaisseau en danger, la chapelle Saint-Thomas des Indiens.

 

Et la lueur d’espoir !

 

En 1998, une lueur d’espoir s’était manifestée lorsque la chapelle Saint-Thomas des Indiens fut inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques[2]. La lueur s’est hélas vite dissipée. Bientôt vingt ans, et l’on ne voit toujours rien venir ! Dans sa misère, l’édifice délabré « bouge » encore. Il résiste au temps et aux intempéries. Seule, sans protection, la chapelle s’efforce de tenir. Et pourtant elle nous est précieuse : ne garde-t-elle pas en mémoire une partie de l’histoire des hommes, des femmes, de ces engagés dont le reflet transparaît dans la diversité du métissage réunionnais que l’on peut voir dans les couleurs de peau, les paroli[3], les plats, les musiques, les danses, l’habitat…

Saint-Thomas aurait certainement bien des choses à nous raconter avec sa touche personnelle, son originalité. Combien de temps pourra-t-elle encore tenir, si rien n’est fait pour la restaurer, pour l’inscrire dans un projet d’avenir ? Avec elle, des éléments importants de l’histoire de la Réunion risquent à tout moment de s’effacer du paysage. La mémoire de nos ancêtres engagés ne mérite-t-elle pas d’être entretenue avec tous nos soins ? Il y a là un passé à visiter, un présent à habiter, un avenir à consolider.

 

Au cœur de la créolisation ?

 

Dès son édification, la chapelle Saint-Thomas s’est embarquée dans l’histoire de la Réunion et des Réunionnais. Elle a accueilli non seulement des Indiens, mais aussi des Malgaches, des Africains, des Chinois. Père Stéphane Nicaise rapporte, en effet, que dans sa mission, la chapelle avait une approche globale des engagés[4]. Saint-Thomas aurait ainsi participé au processus d’une mutuelle « intégration ».

Il est vrai qu’en 1863, au moment où la chapelle Saint-Thomas voit le jour, les enjeux étaient principalement économiques. Ce qui importait c’était le nombre « de bras » sur les plantations[5]. Mais dans cet espace religieux, se tissaient des relations prometteuses. À sa manière, Saint-Thomas a apporté sa pierre au processus de rencontre de gens venus de différents horizons. Elle se serait inscrite dans le souffle d’une culture en construction, la culture créole.

Il ne s’agit pas ici d’enjoliver l’histoire. Dans notre histoire coloniale, la période de l’engagisme tout comme celle de l’esclavage, est imprégnée de son lot de souffrances incontestables. Des hommes ont été traités de manière inhumaine par d’autres hommes[6].  Au lendemain de la sombre histoire de l’esclavage, la chapelle Saint-Thomas a sans doute semé des graines pour un vivre-ensemble : une société créole. Les pères jésuites avaient d’ailleurs observé sa progression, en ce qui concerne la langue, dans diverses paroisses. Voilà ce que dit le père Pierre Antoine Marqués à ce propos dans un rapport datant du 27 juillet 1888 :

 

« L’immigration indienne a cessé. Les Indiens de notre île arrivés depuis de longues années de leur pays natal ont appris le créole. Presque tous possèdent suffisamment cette langue pour comprendre et être compris. Au lieu donc de venir comme autrefois exclusivement à St Thomas pour remplir leurs devoirs religieux, ils vont ordinairement à l’église la moins éloignée de leur demeure. Cependant la chapelle St Thomas n’est pas déserte. Tous les dimanches à la messe de 4 heures elle est pleine de monde mais non pas pleine d’Indiens. Ceux-ci y sont moins nombreux que les Créoles »[7].

 

 

Façade de Saint-Thomas des Indiens, donnant sur la rue Monseigneur de Beaumont.

Façade de Saint-Thomas des Indiens, donnant sur la rue Monseigneur de Beaumont.

 

Il y a un travail de recherche historique approfondie à continuer pour apporter les nécessaires lumières sur cette histoire qui nous est commune. Nous ne pourrons pas ignorer les zones sombres. N’espérons pas non plus trouver toute la lumière mais nous pouvons créer les conditions pour assumer ensemble notre histoire avec ses souffrances, ses silences et ses beautés.

En son chœur, la chapelle Saint-Thomas a réuni des hommes, des femmes de cultures différentes. Sur l’Île Bourbon de la fin du 19è siècle, alors que tout aurait présagé du contraire, elle a vu le possible d’un vivre-ensemble. Ne pourrait-elle pas rouvrir ses murs pour continuer et améliorer cette construction ?

 

Une unité riche de sa diversité…

 

Dans un climat national et international où les peurs de la différence peuvent être attisées, où tout un chacun peut à tout moment être la proie de propos xénophobes, de replis communautaristes, la chapelle Saint-Thomas pourrait contribuer à recueillir l’expérience du vivre-ensemble réunionnais. Il n’y serait pas question de se donner comme modèle mais de porter la conviction que l’unité s’enrichit de l’apport de la diversité. Forte de son expérience, Saint-Thomas saura trouver les mots pour proposer des alternatives aux replis et aux crispations identitaires. Elle serait fière de pouvoir apporter sa pierre à ce travail d’approfondissement et de prise de conscience de notre richesse. Elle attend pour cela qu’on lui en offre les moyens, afin qu’elle puisse mobiliser des forces nouvelles pour une Réunion dynamique, solidaire et ouverte.

En ses murs, une histoire nouvelle peut s’écrire, un esprit nouveau peut souffler : un chantier s’ouvre à nous. Il comporte divers domaines : linguistique, anthropologique, sociologique, philosophique, psychanalytique, religieux, théologique, littéraire, artistique… Il y a encore de la place pour de nombreux ouvriers. Un lieu comme celui de Saint-Thomas ne serait pas de trop. Ne pourrait-il pas renaître de ses ruines et offrir cet espace de recherches, de rencontres dont notre diversité culturelle a besoin ? L’enjeu est notre unité dans sa diversité.

 

 

Dominique JOSEPHINE

 

[1] Cf. Le Livre Ézéchiel 37, 1-14.r

[2] Cf. le blog dpr974, Naufrage au cœur de la ville, 3 février 2011.

(https://dpr974.wordpress.com/2011/02/23/naufrage-au-coeur-de-la-ville/).

[3] « Paroli », dans la langue créole ce mot désigne « la façon de parler, l’accent, le langage ».

[4] Cf. Stéphane NICAISE, Les missions jésuites dans l’Océan Indien, Madagascar, La Réunion, Maurice, Lessius, 2015, pp. 34-39.

[5] Cf. Raoul LUCAS, Bourbon à l’école, 1815-1946, Océan Éditions, 20062, p.195.

[6] Cf. par exemple, le livre de Jean-Régis RAMSAMY, Abady EGATA-PATCHÉ accuse : L’engagisme a été un crime contre l’humanité, Épica, 2016.

[7] Stéphane NICAISE, op. cit., p. 38.

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