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Archive for the ‘histoire’ Category


 

Nénène. Un mot au parfum de femme, d’enfance, de passé, de douceur et de douleurs aussi. Un mot en usage à La Réunion pour désigner « ces femmes qui s’occupent d’enfants et de maisons qui ne sont pas les leurs ». Ecrire sur les nénènes, c’est écrire sur l’enfance, la maternité, la vie dans l’intimité et le huis clos des maisons. C’est dévoiler une société réunionnaise inégalitaire mais aussi se demander si elles sont subalternes ces nénènes qui ont fait grandir nombre de petits Réunionnais ? (1)

Voilà ce que nous offrent cinq auteures réunionnaises (2) dans des nouvelles qui retravaillent une figure esquissée déjà par d’autres de nos écrivains (3). Une belle entreprise qui croise la diversité des nénènes et des auteures du recueil Nénènes porteuses d’enfance qui sont Isabelle Hoarau-Joly, Céline Huet, Monique Mérabet, Huguette Payet, Monique Séverin. Si la plupart d’entre elles écrivent en français et en créole, pour ce recueil, édité par Petra, elles ont fait le choix de la langue française, ici discrètement travaillée par le créole.

Couverture du recueil

Quelles sont ces nouvelles ?

Elles sont dix. Quant aux nénènes, imaginées ou inspirées du réel (2), leur destin est scellé en quelques pages denses dans ces nouvelles dont la chute – que nous taisons pour préserver le charme du genre – est un plaisir renouvelé. Disons seulement que chaque titre ouvre des horizons d’attente qui peuvent orienter ou intriguer le lecteur qui pourra être surpris au-delà des intitulés tels que La Malédiction, La face cachée, La cinquième photo, Le revers de la médaille ou Bad nénène, etc. Surpris, il le sera aussi par la variété des tons du récit, ici « classique », ailleurs plus lyrique ou prenant les accents de la confidence, de l’ironie, du loufoque, ou la gravité du drame. Tout aussi étonnants sont les visages multiples des nénènes du recueil : dévouées, aimantes, imaginatives, sentimentales, idéalistes, ou perverses, originales, rebelles ou éprises de justice, elles ont leur part d’ombre et de lumière.

 

Mais qui sont-elles ces nénènes du recueil ?

Elles s’inscrivent dans La Réunion des années 1950 à nos jours nonobstant quelques prolongements remontant à la génération de leur mère. Dolène, c’est la grande sœur/nénène qui autrefois, dans certaines familles nombreuses et modestes, secondait la mère ; Augustine, la tante vieille fille dévouée à ses neveux mieux lotis pour gagner sa vie. Mais, en général, les nénènes, d’extraction modeste, sont étrangères aux familles plus aisées qu’elles investissent –parfois à demeure – : gens de « bonne famille », propriétaires terriens ou fonctionnaires, etc. Les dix nouvelles déclinent leurs rôles multiples entre prise en charge des enfants et tâches ménagères variant selon les besoins des employeurs. Ainsi se profilent dans les textes, les mutations familiales, sociales et même linguistiques autour de l’usage des mots nénène et bonne. Mais, ce qui signe chaque fois la singularité de la nénène réunionnaise, c’est son rôle particulier auprès des enfants.

 

Elles sont « porteuses d’enfance » dit le titre de ce recueil.

Les cinq auteures soulignent l’empreinte majeure qu’elles peuvent laisser dans la mémoire et le cœur des enfants qu’elles ont bercés, nourris, lavés, gardés… Elles seraient d’une certaine manière une « seconde maman » telles Francine, Agathe ou Augustine. C’est ce lien quasi-maternel -voire cette potentielle rivalité – qui a été problématisé, quoique différemment, par Monique Séverin dans Elle, la mère et par Céline Huet dans « La face cachée ».

Si l’attachement réciproque des enfants à leur nénène ne surprend pas, leurs relations peuvent être différentes selon leurs personnalités, leurs employeurs et selon la fantaisie des auteures. L’inconscience, la crainte, voire une candeur perverse, peuvent percer comme dans La goutte d’eau ou L’empreinte de la peur. Mais au-delà de tous ces sentiments, si l’empreinte des nénènes est vive sur les enfants, c’est aussi car elles ouvrent différemment leur regard.

Tendresse, aquarelle et plume, Marie-Claude David Fontaine

« Porteuses d’enfances », les nénènes sont aussi porteuses de mondes.

Elles permettent à l’enfant d’approcher la diversité d’une société réunionnaise pluriethnique, pluriculturelle et socialement hétérogène. En cela, elles tissent des liens. Avec les nénènes, c’est la langue créole – mise à distance par certaines familles de maîtres tels les Chatelier – et aussi les jeux et l’imaginaire réunionnais que les enfants s’approprient. Ici, on fait « Kadadak » ou « zinzin la malis ». Là on rit avec « toute domoune » aux dires de Lina ou parce que « l’est gaillard ». Ailleurs ce sont les fantômes de Grand-mère Kalle, des âmes errantes et « bébètes zaven » qui, agités par les récits des nénènes, suscitent la fascination ou la peur des enfants, à défaut de compréhension. Car pour « donner du sens » à « la richesse de notre diversité créole », pour reprendre les mots d’Isabelle Hoarau-Joly dans L’empreinte de la peur, il faut du temps.

 

En fait, avec les nénènes on fait une plongée dans la société réunionnaise.

On peut y lire une histoire des mentalités dont l’origine remonte à la période de l’esclavage. Ainsi La cinquième photo, Bad nénène ou La Malédiction laissent filtrer des relents d’une pensée coloniale raciste ou pleine de morgue. On peut y lire aussi une histoire des inégalités et de leur reproduction. Sur ce point, trois nouvelles proposent des lignées de nénènes, comme s’il allait de soi que la place et la vocation étaient héréditaires. Ainsi Rosalie, Erika et Marcelle succèdent-elles chacune à leur mère !

Plus largement, les nénènes du recueil apparaissent comme des laissées pour compte d’une société inégalitaire, qu’elles s’apparentent à une lignée plus ou moins métissée de descendants d’esclaves telles Agathe, Rosalie, Erika Cicéron ou Andréa Sontano ou qu’elles viennent par exemple des Cirques telle Dolène, fille de « petits-blancs des Hauts ». Toutes vivent dans le besoin, au point de monnayer leurs bras. Certaines devant alors laisser à d’autres la garde de leurs propres enfants. Ce dont souffrent ces mères qui se sentent coupables comme Marcelle, ainsi que ces enfants à qui on a volé l’amour de leur mère comme Erika.

 

Quant à leur statut social, leur histoire est celle des subalternes placées sous le regard des maîtres(ses)/patron(ne)s, qui ont le pouvoir d’engager et congédier. Ecrire sur les nénènes, c’est donc écrire sur eux aussi. Et sur ces autres femmes réunionnaises qu’elles ont contribué à libérer de leurs tâches familiales et domestiques en leur permettant de s’investir sur le plan professionnel dans des fonctions plus gratifiantes sur tous les plans comme telle gérante de propriété ou professeur ou médecin du recueil. Certes, sont esquissées des relations de confiance et d’ouverture à l’autre, par exemple chez Huguette Payet qui fait de Claudine et Dolène deux femmes complices et complémentaires. Sont également mises en scène des relations pouvant même être de séduction – plus ou moins sincère – entre patrons et employées dans trois nouvelles. Mais sont soulignées plutôt, avec humour, des attitudes égoïstes, autoritaires, condescendantes, voire racistes, et surtout l’incapacité à penser l’autre dans sa différence. D’où l’incompréhension et les faux-semblants entre maîtres et nénènes parfois. Et pour ces dernières la voie étroite entre le silence des « muselés » (3) et la parole risquée, l’acceptation de son sort ou le refus, qu’on s’appelle Rosalie, Augustine ou Agathe.

Elles ne manquent donc ni de grandeur, ni de courage ni de dignité toutes ces femmes qu’on pense subalternes. Comment pourraient-elles l’être exclusivement, elles qui sont porteuses d’enfance et porteuses de mondes ? Voilà qui a pu interpeller chaque auteur. Mais en faisant le choix d’une œuvre collective, elles ont multiplié les possibles et les sens. On leur en sait gré.

Sur le chemin, aquarelle Marie-Claude David Fontaine

Dans quelle mesure l’œuvre collective élargit-t-elle le sens ?

Parce que les manières d’écrire et la large palette de personnages et de situations témoignent d’un monde multiple. Et que les dix nouvelles, conçues indépendamment, offrent des regards croisés permettant d’approcher la complexité du sujet. Bref, tout cela fait une œuvre littéraire dont le sens est ouvert.

Sur les ombres portées du passé voici par exemple de jolis contrepoints. Dans la continuité des « amours ancillaires courant lors de la période de l’esclavage », Isabelle Hoarau-Joly brode l’image de Rosalie, cette « pauvre fille » engrossée par le jeune maître. Quand, à l’inverse, Monique Séverin sur un mode parodique semble faire un pied de nez aux normes coloniales et régler des comptes avec l’histoire réunionnaise en faisant d’Erika la nouvelle Madame du texte. Quant à la réplique de Lina : « Madame Deybassyns la fine mor », (4) elle peut nous éclairer sur le départ d’Agathe qui choisit, comme d’autres jadis, la liberté et la précarité aux humiliations de la servitude et nous invite à penser autrement les rapports de subordination.

Ainsi pointent quelques mutations des mentalités et de la société réunionnaise dans les passages évoquant une Réunion plus contemporaine. Ces derniers orientent par exemple la question du racisme vers une quête des origines, une réflexion sur l’histoire et les rapports sociaux à la manière d’Erika et d’Andréa. La notion de travail y est également abordée autrement, non sous l’antienne de la fatalité mais comme possibilité d’accèder à une autonomie financière permettant même la réalisation des désirs intimes à l’exemple d’Andréa qui veut se payer un voyage pour revoir ses filles en France. Dans le même sens, les jeunes Dolène, Marcelle ou Erika mettent à distance la vie de leurs mères qui ont vécu sous le poids de leur condition de femme au foyer ou de nénènes. Elles semblent d’ailleurs plus bavardes que leurs aînées. Toutes trois cherchent une libération. Erika des infamies du passé, Dolène d’un Cirque et d’un rôle de petite mère étouffants et Marcelle d’un métier difficile lui préférant finalement le poste « d’agent d’entretien dans un supermarché », avec contrat, heures et salaire fixes. Ce qui laisse à penser.

Quant à la question du rapport du Réunionnais à son monde et à sa culture, elle affleure aussi ici et là. Se rejoue dans les nouvelles, dans leur écriture comme dans les situations mises en scène, l’opposition ou la co-existence du français et du créole. Se cristallisent dans trois textes les métamorphoses enfantées par l’histoire et l’imaginaire réunionnais autour du personnage de grand mère Kalle. Parmi ses avatars, la plume poétique de Monique Mérabet mentionne la figure de la « nénène à l’incomparable dévouement », ce qui en fait un archétype de la nénène et ouvre des champs d’interprétation peu perceptibles aux jeunes « oreilles, [qui] conditionnées de peur » autrefois, ne sont plus aujourd’hui dans les mêmes dispositions. Ainsi la « loufoque » nénène Marcelle échoue-t-elle à restaurer l’autorité de Kalla – et la sienne – face à des enfants qui n’ont « même pas peur » et aucune considération pour l’histoire et ses mythes et pas plus pour leur nénène ! Quid alors de la culture et de l’histoire réunionnaise ? Elles sont le terreau fondamental et demandent le temps de l’apprentissage, de la réflexion et de la maturité ainsi que le montrent aussi les nouvelles.

 

Finalement, ces textes ont révélé les incompréhensions, rancoeurs et non-dits, mais aussi les liens forts unissant les cœurs et le monde des nénènes et des maîtres. Si le mot « nénène » semble concurrencé aujourd’hui par d’autres, tels nounou, tatie, assistante maternelle, employée, c’est qu’il est difficile d’envisager ce métier comme autrefois dans un monde où les crèches et jardins d’enfants se sont multipliés et où les femmes réunionnaises, dont celles qui exercent une profession, désirent cultiver la relation qui les unit à leurs enfants.

 

Il y a beaucoup d’émotion à découvrir les nénènes de ce recueil. Chacun n’y trouvera sans doute pas la figure de telles nénènes qu’il a connues mais ces fragments du réel feront naître de belles résonances et découvrir de vrais personnages de littérature. Voici levé un beau voile sur ces femmes.

 

Laissez- vous aussi porter par ces « Nénènes porteuses d’enfance ».

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

 

  1. Cette introduction reprend des éléments de la 4ème de couverture du recueil, rédigée par M.C. David Fontaine.
  2. Voir l’article de dpr974 du 04/03/2018

https://dpr974.wordpress.com/2018/03/04/les-auteures-de-nenenes-porteuses-denfance-ont-la-parole/

  1. Parmi d’autres, on peut citer Le Journal de Marguerite, Eudora ou l’île enchantée de Marguerite-Hélène Mahé, Marie-Biguesse Amacaty de Guy Agenor, le poème Manoël Manoël dans Indiennes de Jean Albany (ici un nénain’ masculin dit Manuel dans Zamal), Les Muselés d’Anne Cheynet, Plus léger que l’air de Joelle Ecormier etc.
  2. « Madame Desbassyns est morte »: traduction proposée par Monique Mérabet dans La cinquième photo. Le propos fait allusion à une grande propriétaire vivant à l’époque de l’esclavage, figure historique devenue personnage mythique et littéraire.
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A la sortie sud de Saint-Paul, l’ancienne route nationale, improprement rebaptisée « Route des premiers Français » (ce serait plutôt la « Route des premiers Réunionnais ») longe sur sa droite le « Cimetière marin » (« ce toit tranquille où marchent des colombes ») et sur sa gauche, depuis la « Maison du coco » jusqu’au parking jouxtant la zone de pique-nique de la « Caverne des douze exilés »(1) ; (elle aussi improprement rebaptisée « Grotte des premiers Français »)  une étendue de plus de 7000m², coincée entre la route et la falaise. 

C’est à cet endroit que la Société d’Equipement du Département de la Réunion  (SEDRE) doit mettre en œuvre la réalisation de logements et de commerces, juste en face du cimetière, en contrebas de la falaise. En vertu de la loi sur l’archéologie préventive, la Direction des Affaires Culturelles de l’Océan Indien ((DACOI) a prescrit un diagnostic archéologique. C’est ainsi qu’une équipe de l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP) a mené en décembre 2016, à l’aide d’une pelle hydraulique, une opération de creusement de 22 sondages sur près de deux hectares. Ont été ainsi mis à jour des travaux de maçonnerie, des fosses, des fragments d’objets métalliques, des ossements d’animaux, des bris de verre et de céramique.

Dès lors le service régional d’archéologie a lancé une campagne de fouilles préventives. Les travaux ont débuté le 22 janvier 2018 et ont pris fin le 9 mars prochain, afin de ne pas retarder la mise en œuvre du projet immobilier de la SEDRE. Sous un soleil de plomb, cinq archéologues de L’INRAP ont procédé aux fouilles, sur une étendue de près de 7000 m².

Dans son dépliant « Un habitat du XVIIIe siècle », l’ INRAP dit avoir identifié deux secteurs, distants de quelques dizaines de mètres :

Dans le premier secteur, une maçonnerie légère, peu large (20 cm) constituée de blocs et galets de roches locales noyés dans un mortier de chaux, s’accompagne de creusements, interprétables pour partie comme des fosses de calage de poteaux.

Le second secteur aux structures identiques révèle quelques vestiges particuliers ; plusieurs fosses sont sans contestation des trous de poteaux dont l’un a conservé au fond un anneau métallique, sans doute destiné à cercler et ainsi consolider le poteau de bois.

L’autre fosse contenait un vaste récipient : un saloir enfoui (remploi). Il pourrait s’agir d’une réserve à eau, située à proximité de bâtiments sur charpente de bois.

 

Squelette de cabri (Photo JCL)

Types de fosses servant à caler des poteaux, à recevoir des récipients ou à faire office de silos (Photos JCL)

 

 

Près de 200 objets ont ainsi été collectés : éléments de bouteilles, clous, fragments de céramiques (poteries importées d’Europe et de Chine, services à thé, assiettes en porcelaine). Le diagnostic fait ressortir qu’il s’agissait de gens relativement aisés de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

L’équipe de l’INRAP a également mis en lumière un ensemble de fossés évoquant des cultures, ainsi que des fosses circulaires qui pouvaient être des silos. L’intérêt du site est que ce type d’habitat (bâtimentsq sur poteaux, seconde moitié du XVIIIe siècle) n’est pas courant. Seule une carte de 1806 mentionne un bâtiment dans ce secteur.

Plan du diagnostic et plan de 1806 INRAP0001

L’analyse des vestiges devrait permettre de répondre à un certain nombre de questions : 

    • s’agissait-il d’un habitat permanent (ou d’une succession d’occupants) ?
    • la vocation agricole est-elle confirmée ?
    • pour quelles raisons le site a-t-il été abandonné ?

Photos prises le  samedi 24 février 2018, dans le cadre des visites guidées (JCL)

Jean-Claude LEGROS

(1) L’appellation de « caverne des douze exilés », usuelle jusque dans les années soixante, fait référence aux douze mutins français de Fort-Dauphin déportés sur l’île Bourbon en 1646 (ils n’y resteront que trois ans). L’expression »grotte des premiers Français » a été créée au début des années soixante .

 

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Le village de Hell-Bourg est toujours aussi joli et accueillant, la maison Folio est toujours ouverte à tous mais le patriarche Raphaël Folio nous a quittés il y a peu. En hommage à l’œuvre de cet homme, ardent défenseur de notre patrimoine architectural et culturel, nous avons le plaisir de rééditer cet entretien (publié le 3/07/2013) qu’il avait accordé à dpr974 sur L’histoire de la restauration de la maison Folio.

 

Au cœur du village de Hell-Bourg se trouve la maison Folio, du nom du propriétaire qui l’habite depuis une quarantaine d’années. Inscrite aux Monuments historiques, elle se visite et peut-être l’avez-vous déjà vue ? C’est une belle demeure dont on aperçoit le joli kiosque précédé d’une fontaine derrière le portail et les allées de pierres taillées. De là, on voit la villa elle-même, d’un beau volume, coiffée de son toit de zinc à écailles. Avec ses façades blanches et ses volets verts, elle s’inscrit naturellement dans son jardin de fougères arborescentes et camélias. Avec l’avancée gracieuse de sa pergola, elle invite à entrer dans un autre espace temps… Hell-Bourg était alors une florissante station thermale fréquentée par les gens aisés des bas.  

Nous avons eu beaucoup de plaisir à remonter ce temps avec M. Raphaël Folio – ingénieur météorologue à la retraite – qui nous raconte comment cette maison a été restaurée pour être la belle demeure que nous connaissons.

La maison Folio, photo Marc David

 

  1. Que sait-on de la construction de la maison et des premiers propriétaires ?                                                                                      R.Folio : Cette maison créole a été construite, dans les années 1860, par des charpentiers de marine. A l’époque, c’étaient le propriétaire et les ouvriers qui étaient au fond l’architecte et faisaient la maison. Le premier propriétaire et constructeur était M. Nermeil, installé comme négociant à Saint-Denis. Il a fait aussi le kiosque et mis la fontaine des trois grâces. Et aussi, comme dans les stations thermales de Vichy et Evian, la verrière ou pergola, unique dans l’île et de style art décor. Cette maison s’appelait autrefois la « Villa des châtaigniers ». Je l’ai achetée en 1969 avec M. Leroux qui avait une grande propriété à Bois Blanc. Elle servait de maison de vacances quand je travaillais à Saint-Denis. Ma famille venait ici se reposer. Ce lieu nous a plu, c’est pour ça qu’à la retraite, en 1980, on est venu s’y installer définitivement.

 

  1. Quels sont les principes de construction et les caractéristiques de la maison ?                                                                                      R.Folio : Premier principe : ces ouvriers avaient une base architecturale qui était la symétrie. Comme dans un bateau, les deux moitiés de la maison sont semblables. Par rapport à ce qui se faisait à l’époque, on observe un peu de modernisme : un couloir de distribution qui vous dispatcher dans les pièces de la maison. Autre principe : à l’époque, on ne parlait pas de climatisation. Le sol et les plafonds typiques font la spécificité des maisons créoles. Il pleut beaucoup ici. La maison est construite sur un soubassement, 60 cm au dessus du sol, donc isolée par un vide sanitaire. La hauteur des plafonds et le nombre des portes et fenêtres assurent l’aération. Portes et fenêtres sont disposées en enfilade. Ce qui faisait des maisons pas très fonctionnelles mais à l’époque on ne vivait pas dans la maison la journée.

 

  1. Dans quelle mesure cette maison témoigne t-elle d’un art de vivre créole caractéristique d’une certaine bourgeoisie aisée ?                                             R.Folio : On vivait dehors. Il n’y avait pas de salle d’eau, de salle de bain, de toilettes, de cuisine dans la maison. Tout se faisait à l’extérieur dans les petites dépendances (une pour les amis, une pour le personnel et une pour la cuisine et la salle d’eau ; et derrière les toilettes). On entrait dans la maison pour dormir et quand il faisait mauvais, quand il y avait un cyclone. On recevait avant d’aller à table sous la petite varangue dallée de la dépendance d’amis. C’était comme la salle à manger de dehors, le petit salon. On allait jouer aux dominos, aux cartes, boire le punch, discuter, broder, causer – en particulier les amoureux – dans le kiosque de jardin, d’inspiration créole, disposé de manière à avoir une vue sur la route. A l’époque, il n’y avait pas de distraction, pas de télévision comme aujourd’hui. On se promenait dans les allées et le jardin qui sont d’origine. Ce jardin ressemble à un coin de forêt car en ce temps-là, on allait dans la forêt et on choisissait ses plantes. Le jardin potager assurait le nécessaire pour la cuisine et la santé avec ses légumes, fruits, plantes aromatiques et médicinales. Et il y avait le parc pour l’élevage des volailles et canards. Cela faisait une petite entité autonome.

Le kiosque, photo M. David

 

  1. Dans quel état était la maison ? Comment l’avez-vous restaurée ?                                                                                                             R. Folio : La maison était en très mauvais état. J’ai dû refaire la toiture, les planchers pourris… Il n’y avait de sûr que l’ossature en bois de natte et bois de fer imputrescibles que les insectes n’attaquent pas car trop durs, ce qui explique sa longévité. L’ossature a été gardée et il a fallu modifier un peu. La maison c’était un salon, une salle à manger et six chambres. Il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité. J’ai fait une salle d’eau, des toilettes, une petite cuisine à la place d’une chambre.  On l’a restaurée à l’ancienne. J’ai pris des ouvriers au départ, contrôlés par moi seul. Après, mon fils a ouvert un atelier ici et j’y travaillais beaucoup. On a restauré tout. La pergola était en bon état. On a changé des pièces. J’ai rajouté les lambrequins, les accoudoirs aux fenêtres, les impostes… La maison, en bois brut – du natte – n’était pas peinte. Je l’ai peinte. La varangue devant la dépendance d’amis a été rallongée. Le seul bâtiment qui reste couvert en bardeaux est le kiosque. Il y avait des meubles, on les a retapés : on a rajouté quelques éléments qui ont été créés dans le même style. Presque tout est d’origine. Le lit à baldaquin était dans la maison. On a gratté, repeint nous-mêmes ; sinon ça revient cher si on fait appel à des artisans. On a pu faire tout cela car la maison n’était pas encore inscrite à l’ISMH (1).

La chambre et le lit, photo M. David

 

  1. Quand et dans quelles circonstances a t-elle été inscrite aux Monuments historiques ?                                                                 R. Folio : Quand je me suis installé ici, à Hell-Bourg, il existait encore une partie du patrimoine qui était conservé. On a créé l’association Sauvegarde et Renouveau de Hell-Bourg pour essayer de le protéger et le conserver. Avec la DRAC, notamment M. Augeard, l’Architecte des Bâtiments de France, qui a été le fer de lance dans cette affaire, on a cherché un moyen pour protéger le village. M. Augeard m’a dit de faire inscrire ma maison. Depuis le 6 Avril 1989, la maison est inscrite à l’ISMH avec ses dépendances, cour, jardins, allées, fontaine et kiosque.

 

  1. Quels sont les atouts et contraintes de cette inscription ?                                                                                                                     R. Folio : Il y a la valorisation du patrimoine et il y a les contraintes des travaux. Il faut passer en principe par l’ABF(2). Or les artisans ne veulent pas travailler dans cette vieille maison, sauf pour de gros travaux. Il y a toujours une chose derrière autre chose. Par exemple, on fait de la peinture, il faut changer une planche. Donc, pour les petits travaux, je préfère faire moi-même, nous-mêmes. Pour les gros travaux de réfection, il y a une aide de 40% si on passe par l’ABF. Par exemple quand j’ai refait la toiture. Le toit d’origine était en bardeaux, mais, quand j’ai acheté, il était en tôle ondulée et il coulait. Il fallait changer. Les bardeaux étaient trop chers. J’ai réfléchi : dans mon enfance, surtout dans les campagnes, il y avait des toits à écailles. Les créoles coupaient des bidons d’essence, de pétrole, vendus dans les boutiques des Chinois, les étalaient et faisaient des toits. Il y a encore des maisons comme ça. Pour avoir ce type de toit et comme la maison est inscrite, il a fallu se bagarrer. Quelqu’un m’a dit que ça ne se faisait pas à La Réunion ! Il a fallu une réunion ici avec M. Brunel, ABF venu de France, plus l’ABF de La Réunion, les gens de la DRAC, mon ouvrier, pour arriver à un accord. Le toit à écailles de zinc date de 2001 et a donné lieu à une fête du toit.

 

  1. Comment envisager l’avenir de cette maison ?                                                                                                                                      R. Folio : Ça revient cher d’entretenir une maison comme ça. C’est ce que les services du patrimoine ne comprennent pas. Elle a beau être en bois de fer, il y a des parties qui se détériorent. Il faut faire un entretien régulier. Tous les ans ou deux ans, on fait un lavage au karcher et on repeint tous les 6 ou 7 ans. Ce patrimoine on le conserve, moi jusqu’à la fin de mes jours, mais je ne sais pas si mon fils – Jean-François Folio, copropriétaire et guide (3) – pourra le faire. Elle a 150 à 160 ans. Elle est vieille. Il y a toujours à faire. On essaie de pousser Raphaël, (4) notre petit fils, pour la relève…

 

Une jolie demeure restaurée avec patience et amour. Un bien précieux pour la famille et le village, mais fragile, et à préserver constamment. Il faut lui souhaiter une longue vie encore.

 

Avec nos remerciements et notre gratitude à Raphaël Folio qui nous a toujours ouvert les portes de sa maison.

 

Entretien réalisé par Marie-Claude DAVID FONTAINE pour DPR

 

  • ISMH: Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques
  • ABF: Architecte des Bâtiments de France
  • La maison se visite depuis 1985
  • Depuis cet entretien, Raphaël Folio, le petit-fils assure cette relève espérée avec ses parents.

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Il fut un temps où les montées de bichiques étaient si abondantes qu’on pouvait se régaler de bichiques fraîches et de bichiques sèches. Aujourd’hui, quand les Réunionnais n’en peuvent plus d’attendre un cari pays de bichiques frétillantes, ils se tournent vers les surgelés venus d’Asie et du Pacifique, et voilà bien longtemps qu’on ne voit plus sécher les bichiques le long du bord de mer avoisinant les embouchures de rivières ou sur quelques toits de maison ou de boutique… Voici une page témoignant de cette pratique. Elle complète l’article « Bichique la monté » (1) et est tirée du même livre Ti Kréver, l’enfant bâtard de Dhavid Huet (2) qui, dans ce roman autobiographique, évoque sa vie difficile d’enfant vivant à Saint-Benoît dans les années 1930.

Ne pouvant rivaliser avec « les professionnels » lors d’une montée faramineuse de bichiques à la Rivière des Marsouins, Ti Kréver doit se contenter de placer sa vouve à l’arrière plan de tous et ne récolte qu’une maigre pêche de bichiques de qualité jugée moindre.

Canaux de bord de mer et d’arrière plan à la Rivière des Marsouins. Photo M. David

Extraits du chapitre 35 de Ti Kréver

« Bichiques vertes et bichiques sèches »

 

« Pourtant, il n’était pas peu fier de sa pêche Ti kréver. Il voulut essayer d’en vendre une partie alentour. Mais il y avait un hic ! Tout le monde, ou presque, avait fait comme lui. Des bichiques chacun en avait pris, peu ou prou. Ce qui allait réduire considérablement ses chances.

De plus, en cette première journée de montée des bichiques, les quelques rares personnes qui s’étaient montrées intéressées par ses offres de vente, s’étaient vite récusées devant la couleur noire de ses prises.

Elles ne voulaient que des bichiques « blanches », des bichiques « la rose » (3). Celles de Ti kréver étaient trop vilaines ! Elles ne devaient pas avoir le même goût ! Elles ne flattaient pas la vue !

Aberration visuelle ? Excès d’imagination ? Différence réelle gustative entre les bichiques grises ou noires et les bichiques roses ?

Les avis sont partagés là-dessus. Mais il est certain que les bichiques roses, transparentes comme des petits clous de verre articulés, sont de loin, les préférées des gourmets.

Ce fut donc un échec. Ti kréver, désenchanté, ramena chez lui sa tente de bichiques, presque intacte.

Il n’en avait vendu qu’une livre, à une vieille dame, à peu près aveugle, à qui il avait effrontément affirmé qu’elles étaient blanches.

Comme il n’était pas question pour lui de perdre toute cette pêche, il avait trempé abondamment sa tente à la fontaine, afin que les bichiques restent vivantes juqu’au lendemain, et qu’il puisse alors les mettre à sécher : « bordage la mer ».

Berthe macatia (4) cependant n’en démordait pas. Elle le lui dit : jamais il ne serait un pêcheur de bichiques ! Cela n’était pas un métier pour lui !

[…]

Mais Ti kréver était un obstiné. Peut-être ne serait-il jamais pêcheur de bichiques. Soit ! Mais il ne pouvait quand même pas perdre les quelques kilos qu’il avait pris la veille !

Il fallait qu’il aille les faire sécher sur les galets « bordage la mer », comme le faisait tout le monde.

Aussi, dès que le soleil fut assez haut, […] il reprit le chemin de la mer, sa tente sur l’épaule gauche, une « saisie » roulée sous l’aisselle et aussi, comme la veille, sa « gaulette la mer ».

Dès son arrivée sur les lieux, il se rendit compte qu’il n’aurait pas la tâche facile pour trouver une place où étendre sa « saisie ».

 

Séchage des bichiques. Illustration de Huguette Payet

 

L’agitation de la veille, les incessantes allées et venues sur les lieux de pêche avaient encore augmenté.

De plus, sur une bonne distance, tout au long du rivage, les pêcheurs professionnels avaient monopolisé tout l’espace environnant, afin d’y faire sécher leurs prises.

A cela deux raisons. Les bichiques pêchées en très grandes quantités, plusieurs dizaines de tonnes parfois, ne pouvaient être vendues à l’état naturel. Les moyens de conservation par le froid étant inexistants.

Il ne restait alors que la ressource de les mettre à sécher, ce qui permettait de les consommer beaucoup plus tard.

C’est pourquoi, ce matin-là, pour arriver à ces fins, le bord de la mer, là où les galets sont transformés en véritables plaques chauffantes par un soleil plus qu’ardent, était recouvert sur plus de cinq cents mètres de part et d’autre du point de jonction, entre la rivière et la mer, par une quantité impressionnante de « saisies ». Des grandes celles-là, marquées aux initiales de leur propriétaire.

Sur ces « saisies » avait déjà été déversé le contenu de plusieurs paniers de bichiques frétillantes, qui n’avaient pas tardé à être foudroyées par les rayons solaires.

Cela n’allait pas sans dommage pour le sens olfactif de tous ceux qui se trouvaient à proximité. Une effroyable puanteur était alors leur lot quotidien.

Pourtant, par un phénomène d’accoutumance, ils finissaient par ne plus rien sentir et admettre prosaïquement cette nuisance, comme faisant partie intégrante de leur univers habituel.

Ce qui n’était pas le cas pour le visiteur occasionnel qui devait lui, se boucher le nez, avant de s’enfuir beaucoup plus loin afin de retrouver une atmosphère un peu plus respirable.

Mais c’était là le seul procédé permettant une dessication complète de ces bichiques, dessication qui devait être suivie pendant toute sa durée par les autres membres de la famille du pêcheur, lesquels devaient veiller à retouner fréquemment les « grains de bichiques », pour qu’ils ne collent pas à la saisie, et aussi à éloigner les mouches attirées irrésistiblement vers ce qu’elles croyaient être une proie facile.

Ce qui se faisait au détriment des arbustes environnants qui voyaient leurs branches promues au rang de chasse-mouches.

Il faut dire que cette marchandise, un peu spéciale, une fois arrivée au stade de la consommation, atteignait parfois des cours assez élevés, pour ceux qui pouvaient en stocker, afin de la revendre en d’autres périodes propices, quand il n’y avait plus de « bichiques vertes ».

[…]

Mais tout cela était organisation de professionnels. Organisation bien rodée, fonctionnant à la satisfaction de tous (5).

Restaient les marginaux. Ceux qui comme Ti kréver essayaient eux aussi de tirer quelques profits de cette manne d’un nouveau genre.

Ti kréver qui dut s’éloigner de beaucoup, avant de trouver un endroit, pour mettre à sécher sa maigre prise de la veille.

Comme il avait vu faire les autres, il avait étendu sa « saisie » par terre et, afin qu’elle ne s’envolât point, il l’avait fixée par quatre gros galets posés à ses quatre coins. Ensuite il y avait déversé le contenu de sa « tente », l’étendant uniformément sur la natte, afin d’obtenir le meilleur résultat possible.

Il ne lui restait plus qu’à attendre. Le soleil tapait dur et les galets étaient brûlants. Ti kréver dut aller se mettre à l’abri sous un « pied de vacoa », car la réverbération l’avait un peu abasourdi.

 

Vacoas de bord de mer. Photo M. David

 

Une soif intense le tenaillait et, par manque d’expérience, il n’avait pas apporté de provision d’eau. Certes, il aurait pu boire celle de la rivière mais, curieusement, il y répugnait, il lui semblait y retrouver un goût bizarre, celui des bichiques vivantes, un goût de « cru », comme l’on disait à propos de tout ce qui provenait de l’élément liquide et qui n’était pas cuit.

Il patienta un moment, puis se décida : il allait courir jusqu’à la fontaine la plus proche, celle se trouvant devant l’église, afin de se désaltérer.

Son absence fut de courte durée, à peine dix minutes.

Quand il revint une surprise l’attendait : là où il avait posé sa saisie il n’y avait plus rien.

Il se sentit envahi par une rage folle et se mit à proférer une kyrielle d’injures à faire rougir un charretier.

Mais cela ne fit revenir ni les bichiques, ni la « saisie ». Ulcéré, révolté, il reprit le chemin de la case de Berthe macatia, en admettant maintenant qu’il n’était pas bon pour faire un pêcheur de bichiques.

Avec nos remerciements à Dhavid Huet pour l’aimable autorisation de publier ces pages de son roman. Et à Huguette Payet pour l’illustration réalisée pour cet article.

 

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

 

 

  1. Article dpr « Bichiques la monté » reprenant le chapitre 34 du roman mentionné :

https://dpr974.wordpress.com/2017/12/09/bichiques-la-monte/

  1. Ti kréver l’enfant bâtard, Dhavid, éd de référence imprimerie Graphica, 1991 (1ère éd 1990) ; Océan Editions, 1992 ; éd Azalées, 2006. Dhavid ou Dhavid Huet ou David Huet a aussi publié : Tienbo l’ker Ti kréver aux Océan Editions et les récits : Zaza ; Le temps du « fénoir » ; Souvenance, aux éditions Azalées ainsi qu’une Histoire de la poste à La Réunion, des origines à nos jours et La longue marche vers la liberté Sarda Garriga.
  2. Distinction bien développée dans l’article « Bichiques la monté » qui évoque les bichiques « blanches » ou « roses » pêchées au plus près de la mer à l’embouchure de la rivière et les bichiques plus grises prises dans les canaux d’arrière plan. Ce qui est le cas pour Ti Kréver.
  3. Berthe macatia est la « momon », la femme qui a recueilli et élevé Ti Kréver, dans le roman.
  4. L’intérêt économique et le caractère spéculatif de la vente des bichiques sont esquissés dans les chapitres 34 et 35 du roman à travers les figures des pêcheurs amateurs et « professionnels », des « maquignons […] qui achetaient pour aller revendre » et – pour les bichiques séchées – du « compère chinois [qui] était l’un des personnages clés, avec lequel il fallait compter, dans le domaine de l’économie locale ».

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C’est en 1984 que furent mis en place les CCEE (Comité de la Culture, de l’Éducation et de l’Environnement) des Régions d’Outre-mer afin de tenir compte de nos particularités. En tant que premier Président de cette institution à La Réunion, je voudrais évoquer, en cette période du 20 décembre, un souvenir qui fera prendre conscience du temps écoulé et du chemin parcouru. Il a trait à notre histoire et plus particulièrement à l’esclavage dans notre île.

 

À l’époque, sur ce sujet de l’esclavage, deux camps s’affrontaient sans merci :

L’un était opposé à ce que l’on aborde cette période de notre histoire. Le sujet était tabou : l’on se refusait à en parler et il n’était surtout pas question de commémorer l’abolition de l’esclavage. Pourquoi, disaient les partisans de cette thèse, remuer les cendres du passé ? Ils avançaient comme argument que les gens de couleur, eux-mêmes, ne s’intéressaient pas à cela. Parlez leur plutôt – nous disaient-ils – de sport, d’arts martiaux ou de reggae… Mais à quoi bon ressasser ces histoires d’un passé révolu ? Ne voulait-on pas humilier les descendants d’esclaves en leur rappelant leurs origines serviles ? Ils allaient jusqu’à reprocher aux membres du camp opposé, désireux de faire sortir le passé du « fénoir », de vouloir dresser les Réunionnais, les uns contre les autres, au risque de mettre l’île à feu et à sang…

La meilleure attitude à l’égard de cette période devait être l’oubli. Cette idée était défendue par Auguste Legros, le Président du Conseil Général d’alors…Et il s’était ingénié à la mettre en pratique ! Il avait pour ce faire organisé le jumelage de Saint-Denis avec la ville de Metz en Lorraine. Metz organisant la fête des mirabelles, Saint-Denis se devait d’organiser une fête analogue, et il avait décidé que Saint-Denis fêterait les letchis. La récolte des letchis tombait justement aux alentours du 20 décembre, date de l’abolition de l’esclavage. C’était l’occasion rêvée, en y mettant quelques moyens, d’étouffer le souvenir de l’esclavage et de son abolition sous une avalanche de ballots de letchis.

Face au camp des amnésiques volontaires, les partis de gauche.…Lors de la fête du journal Témoignages, par exemple, chaque année en décembre, l’accent était mis sur l’histoire de l’île, sur l’abolition de l’esclavage, et l’on faisait redécouvrir le maloya.

 

C’est dans ce contexte que le CCEE était donc créé, composé pour l’essentiel d’acteurs issus du domaine culturel et éducatif. Il défendait, dans sa majorité, l’idée selon laquelle il était impossible, à nous Réunionnais, de comprendre notre présent et d’affronter l’avenir si nous ne savions pas d’où nous venions et qui nous étions. Pour le CCEE, les Réunionnais étaient capables de regarder leur passé en face et de l’assumer : il était indigne d’êtres humains, de vivre à l’étroit dans le présent, coincés entre la honte d’un passé refoulé et la crainte de l’avenir.

Le CCEE se met donc au travail. Parmi les questions qu’il veut traiter figure en priorité la connaissance de l’esclavage et de son abolition. Le Conseil est également convaincu de la nécessité d’entreprendre quelque chose de concret, qui marque les esprits. Pourquoi ne pas organiser une exposition sur cette période de notre histoire et publier un livre à l’intention des enseignants pour faire le point sur cette question ? Par bonheur nous pouvons compter sur un historien dont la compétence et le souci d’objectivité sont connus de tous, Mr Jean-Marie Desport. Grâce à beaucoup de diplomatie les crédits pour l’exposition sont votés par le Conseil Régional et notre historien planche sur le sujet.

Sarda-Garriga annonce aux Noirs de La Réunion leur libération. (Cf. Livre de Jean-Marie Desport)

 

D’autres problèmes se posent par la suite : il nous faut obtenir un lieu assez vaste pour y organiser l’exposition. L’idéal serait le Théâtre de Champ fleuri, son grand hall d’entrée et la galerie du premier étage. Or ce théâtre est propriété du Conseil Général dont le Président est justement l’instigateur de la fête des letchis… Le sens des relations publiques de notre Chargée de mission, Jacqueline Farreyrol fait merveille et le Directeur du théâtre nous ouvre ses portes. Ceci a lieu en 1988.

Le sérieux du travail de l’historien et le décor sur lequel on n’a pas lésiné font l’unanimité ou presque. Affirmer en effet que la réalisation de l’exposition soit le vœu le plus cher des deux Présidents des collectivités locales serait sans doute exagéré : le jour de l’inauguration tous deux sont – malheureusement – retenus ailleurs par d’autres obligations et délèguent un élu culturel pour les représenter.

 

Une anecdote révélatrice, l’histoire du fusil de Mussard, le chasseur de noirs marrons :

Une fois franchies les différentes étapes du financement et du lieu où installer l’expo, nous n’étions pas encore arrivés au bout de nos peines : un épisode croustillant montrera les réticences qui pouvaient exister chez les tenants de l’oubli : il concerne le fusil de François Mussard, le célèbre chasseur de noirs marrons. Ce fusil, rongé par les termites, était en 1988 de peu d’efficacité contre d’éventuels ennemis. Il était en outre d’une valeur marchande fort réduite et n’avait qu’une portée… symbolique. Nous voulions cependant l’avoir et l’exposer, car c’était un « pièce à conviction » de l’histoire réunionnaise. À notre demande il fut répondu par la Directrice du Musée Léon Dierx, où le fusil était entreposé dans quelque recoin obscur, que ce serait peut-être envisageable… Mais plus le temps passait et plus les réponses devenaient évasives. En même temps les conditions pour le prêt devenaient plus nombreuses ; il nous fallut répondre aux conditions distillées au fur et à mesure par la Directrice du Musée Léon Dierx : il fallait tout d’abord une assurance que nous obtînmes d’un assureur étonné, mais complaisant. Madame la Directrice exigea une vitrine, que nous trouvâmes – grâce à un commerçant de Saint-Denis. La dite vitrine devait fermer à clé…C’était la moindre des choses : elle ferma à clé.

Cinq minutes avant l’inauguration de l’exposition le fusil n’était pas arrivé sur les lieux de l’exposition. La Directrice du musée Léon Dierx, contactée par nos soins, réclama un gardiennage particulier pour le fusil. Et elle nous asséna le coup de grâce en évoquant le fait qu’en ce jour inaugural, avec tout ce concours de monde, le fusil ne risquait rien, mais lorsqu’elle reprendrait le fusil au bout d’un mois d’exposition et qu’elle repartirait avec l’arme, ne risquerait-elle pas une attaque à main armée ?…Que répondre à cela ? Mme la Directrice agissait-elle en son nom propre ou ne faisait-elle que répondre avec zèle aux vœux formulés ou supposés de ses employeurs?

L’historien me demanda alors ce qu’il convenait de faire… Je lui suggérai de placer à l’intérieur de la vitrine une grande feuille de papier blanc de 50 cm de large sur plus d’1 mètre de long qu’on trouverait chez le pâtissier chinois du coin. Il fallait dessiner là-dessus le plus fidèlement possible, un fusil du type de celui de Mussard. Il devrait ensuite placer une pancarte sur la vitrine avec l’inscription suivante : « Ici devait se trouver le fusil de François Mussard, le célèbre chasseur de noirs marrons. Ce fusil nous a été aimablement refusé par Mme la Directrice du Musée Léon Dierx ». Ce qui fut dit, fut fait. Le public venu en masse s’indigna, ce fut pain bénit pour les journalistes qui s’en emparèrent et l’affaire fit scandale : Comment pouvait-on refuser aux Réunionnais le droit de voir ce fusil, leur fusil ?

Peu de jours après je recevais un appel téléphonique du Conseil Général. Un responsable me demandait si je tenais toujours à exposer le fusil de Mussard. Il faut dire qu’entre temps, le Conseil Général avait changé de bureau et avait élu un nouveau Président, plus sensible à la culture et à l’histoire de La Réunion : Éric Boyer remplaçait Auguste Legros. Je fus tenté de jouer les indifférents, mais je me ravisais bien vite d’autant plus que l’interlocuteur, au bout du fil, s’engageait au nom de sa collectivité à assurer le gardiennage du fusil pour la durée de l’exposition. Je ne me fis donc pas davantage prier. Et c’est ainsi qu’un fusil qui n’avait aucune valeur marchande fut jour et nuit, un mois durant, gardé comme un trésor par des vigiles qui se sont abondamment ennuyés.

Il ne s’agit bien sûr que d’une anecdote, mais elle est révélatrice de l’état d’esprit qui régnait encore à La Réunion, à la fin des années 1980.

 

 

L’exposition eut un très grand succès ; elle circula à partir de 1988 dans de nombreuses villes de La Réunion et le livre à destination des historiens fut arraché par le public. En quelques jours le tirage de 1500 exemplaires fut épuisé : je n’aurais jamais imaginé qu’il y eut tant d’historiens à La Réunion !

 

Depuis lors les mentalités ont commencé à changer à La Réunion. Le CCEE et le Président que je fus ne peuvent s’en attribuer seuls le mérite. Nombreux sont ceux qui oeuvraient dans le même sens et depuis longtemps. Une chose est sûre cependant : l’exposition et le livre sont arrivés au bon moment et ont contribué à l’évolution des mentalités…

 

Il ne faudrait pas croire toutefois que le travail soit pour autant terminé. Il y a encore bien du chemin à faire en cette fin d’année 2017 : de grands penseurs, dDONT LE PRÉSIDENT ont l’actuel Président du Conseil Régional ont inventé le concept de « liberté métisse » et ne lésinent pas sur les moyens pour offrir au bon peuple des festivités de toutes sortes, chants, danses et ris…Ne serait-on pas entrain de nous refaire d’une autre manière le coup de la fête des letchis ?

Et puis« Liberté métisse », qu’est-ce que cela veut dire ?… De notre point de vue la liberté n’est pas blanche, elle n’est pas noire, elle n’est pas métisse.

Que les Réunionnais soient conscients de leur métissage, c’est très bien. Mais parler de liberté « métisse », c’est utiliser une expression floue et qui tend à nous égarer, à nous embrouiller l’esprit. On voudrait enlever aux descendants d’esclaves leur personnalité, leur histoire, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Décidément le révisionnisme n’est pas mort…

 

 

Nous n’aurons de cesse que l’histoire de la Réunion soit connue et respectée : il faut pour cela que l’enseignement de l’histoire de La Réunion soit satisfaisant. D’abord au niveau de la formation initiale et continue des enseignants certes, mais aussi en ce qui concerne ce qui est enseigné aux élèves : il serait temps que les jeunes Réunionnais apprennent à connaître véritablement, dans sa globalité, l’histoire de leur île.

Nous ne voulons plus d’une touche par-ci par-là de couleur locale. Les jeunes Réunionnais ont droit à l’histoire universelle, à l’histoire de France et à l’histoire complète de La Réunion qui n’est réductible à aucune autre.

 

Danse des Noirs sur la place du Gouvernement le 20 décembre
1848 (Lithographie de Roussin.)

  

ROBERT GAUVIN (Président du CCEE de La Réunion (1984-1993).

 

1) Le texte qui précède est la réédition du discours prononcé par Robert Gauvin (premier Président du Conseil de la Culture) en 2014, à l’occasion du 30ème anniversaire de cette institution. Il est encore, hélas, d’actualité.

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« Bichiques la monté ! » Si c’était vrai ! Voilà des années qu’on attend ! Il fut un temps où, pour le plus grand bonheur des Réunionnais, les montées de bichiques (1) étaient abondantes, encore plus pendant la saison chaude. Hélas, elles se font si rares aujourd’hui que nous proposons, à défaut d’un bon cari de bichiques de nos rivières, une page souvenir et témoignage sur une de nos pêches traditionnelles. Elle est tirée de Ti kréver, l’enfant bâtard de Dhavid Huet (2) qui, dans ce roman autobiographique situé à Saint-Benoît dans les années 1930, évoque sa vie d’enfant démuni ainsi que La Réunion d’antan. On peut y découvrir les aventures à la fois « drolatiques ou graves » de Ti kréver qui se demène pour vivre avec sa mère et s’essaye dans les chapitres 34 et 35 du livre à la pêche des bichiques dans un temps où les montées prodigieuses régalaient les Réunionnais de bichiques fraîches (non congelées !) et de bichiques sèches (3).

4ème de couverture de « Ti kréver » de Dhavid, photo de C. Bonne

 

 

Extraits du chapitre 34 de Ti kréver : « Bichiques la monté »

 

Tï kréver de son côté, se désolait de ne pouvoir rien faire qui puisse aider un peu son « momon » (4).

Arriva alors la nouvelle : « bichique la monté ! ».

Il y avait déjà quelque temps qu’une bonne partie de la population bénédictine attendait cela. Les bichiques ! cette bénédiction du ciel dont la pêche et la vente, constituaient l’essentiel des ressources de bien des familles.

Depuis plusieurs semaines, les pêcheurs se tenaient à l’embouchure de la Rivière des Marsouins et cela jour et nuit.

Le jour, ils creusaient inlassablement des petits canaux. Petits canaux destinés à devenir le passage obligé des bichiques, entre la mer et la rivière.

Travail ardu, exécuté souvent sous le soleil de plomb. Mais travail nécessaire si l’on voulait que la pêche soit bonne.

Ces canaux étaient assez longs. De la même longueur que la barrière naturelle de galets que la mer avait dressée le long du rivage et qui constituait un obstacle de taille pour le bon déroulement des opérations.

C’était, en quelque sorte, une lutte de tous les instants entre les pêcheurs qui enlevaient les galets, et la mer qui en apportait d’autres.

Une seule demi-journée d’abandon et le « canal bichique » se trouvait obstrué.

C’était presque un art que le creusement et la consolidation de ces petites tranchées, par où l’eau claire de la rivière rejoignait la mer et qu’allaient emprunter les bichiques, pour passer de l’eau salée à l’eau douce.

La nuit, les pêcheurs dormaient sur place, sous une espèce de petite tente faite d’une « saisie » de vacoa, ces mêmes tentes qui, aux heures les plus chaudes de la journée, leur permettaient de s’abriter, de courts instants, du soleil « bord’ mer ». Un soleil dont la réverbération sur les galets donnait mal aux yeux et cuisait littéralement l’épiderme de ceux qui s’y trouvaient.

Mais tous ces préliminaires étaient absolument nécessaires si l’on voulait obtenir de bons résultats. Ceux qui s’y soumettaient y étaient habitués. Ils ne se rendaient même plus compte de ce que leur condition de vie avait de pénible.

Leur récompense était là : les bichiques montaient. Des jours fastes allaient suivre.

 

Canaux à l’embouchure de la Rivière des Roches – Photo Marc David

 

Ti kréver, enfant de Saint-Benoît, vivait aussi cette particularité de la vie locale.

Comme bien d’autres de ses petits camarades, il avait « in ti vouve ». Cette petite nasse spéciale faite avec la nervure centrale du latanier ou du cocotier, véritable piège dans lequel, une fois entrés, les alevins ne pouvaient plus sortir.

Sa « vouve » en bandoulière il était, lui aussi, descendu à l’embouchure de la rivière. Comme les autres il attendait. Il attendait en scrutant les lames au travers desquelles on distinguait les « rouleaux » de bichiques qui se rapprochaient du rivage (5).

Il priait ardemment pour que cette montée de bichiques se fasse. En posant sa « vouve », non pas dans les canaux sévèrement gardés et contrôlés par ceux qui les avaient creusés, mais à l’arrière, il espérait en prendre suffisamment pour pouvoir aller en vendre, afinde gagner quelques sous.

Bien sûr, il savait qu’il ne pourrait pas, comme les professionnels, attraper des bichiques « blanches », des bichiques « la rose », les plus demandées, qui étaient les plus chères. Mais il se consolait en sachant aussi que, même à l’arrière, on pouvait faire de bonnes prises. Les bichiques ayant seulement changé de couleur, pour devenir noires.

C’était là une particularité que connaissaient bien les pêcheurs. Il fallait absolument que les bichiques soient capturées dès leur sortie de l’eau de mer. Elles étaient alors d’une légère couleur rose, et translucides. Les meilleures pour la confection du « carri de bichiques ».

Poussées par leur instinct qui les obligeait à retourner vivre en eau douce après leur éclosion en mer, leur capture au cours d’une campagne de pêche se comptait par dizaines de tonnes, et avait une incidence notable sur l’économie de toute la région.

 

Canaux d’arrière plan – Photos et montage Marc David

-1. A la Rivière des Marsouins    -2. A la Rivière des Roches.

 

Dès qu’avait retenti ce cri de : « bichique la monté ! », une activité fébrile s’était installée au bord de la mer. Des tas de « vouves », assez grandes pour qu’un enfant de dix ans puisse y prendre place, furent « calées », en différents points des canaux, le long desquels il ne fallait plus marcher après cela, pour ne pas contrarier les véritables nappes de bichiques qui les remontaient.

Des concentrations de paniers, en bambou tressé, se faisaient le long des petits sentiers qui se trouvaient tracés le long des berges de la rivière, par le passage quotidien des pêcheurs.

Ces paniers étaient destinés au transport des bichiques vers les lieux de vente.

Ils allaient être remplis à ras bords de bichiques sautillantes, dont beaucoup, en tombant par terre lors de ce transport, auraient pu permettre de les suivre à la trace. Inconvénient que l’on essayait de réduire en recouvrant les paniers, une fois remplis, avec des rameaux fraîchement cassés sur les arbustes environnants. […]

 

Panier de bichiques à la vente et Vouve – Collection privée

 

Imité en cela par beaucoup d’autres, Ti kréver, bien à l’arrière, là où la pêche était libre, avait « calé sa vouve ».

Pour ce faire, il avait dû, au préalable, construire un petit barrage, avec des gros galets et de la paille, sur une bonne longueur, afin de créer une retenue d’eau, laquelle inciterait les bichiques à monter plus haut.

Au beau milieu de cette petite digue, la gueule béante tournée vers la mer, et l’arrière bien attaché, par un brin de vacoa, la « vouve », piège parfait, était prête à remplir son office.

Il ne lui restait plus qu’à attendre.

Il était alors dix heures et il savait que, pour obtenir un résultat satisfaisant, il fallait au moins cinq heures.

Aussi en prévision de cette longue attente, il avait apporté, en même temps que la « vouve », sa gaulette. « Sa gaulette la mer » (6). Ceci afin de se livrer à la pêche aux « macabis ». Petits poissons voraces qui, ayant suivi les bichiques, se trouvaient eux aussi dans les lames écumeuses qui se brisaient sur le rivage.

Rivage animé, au long duquel régnait une agitation extrême, où tout un chacun s’évertuait à retirer le maximum de cette véritable manne aquatique (7).

[…]

Puis, le moment étant venu, il était allé « lever sa vouve ».

Si celle-ci n’était pas remplie entièrement, elle n’en contenait pas moins à peu près une demi-tente de bichiques. Malheureusement devenues noires, par un phénomène de mimétisme lié à la couleur sombre du fond de la rivière.

Après avoir consciencieusement lavé sa « vouve », il prit alors le chemin de ce qui lui restait de case.

A l’horloge de l’église qui se voyait de l’embouchure, il était trois heures de l’après-midi.

 

Avec nos remerciements à Dhavid Huet pour l’aimable autorisation de publier ces pages de son roman.

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

 

 

  1. Bichiques : minuscules alevins pêchés à l’embouchure de certaines rivières.
  2. Ti kréver l’enfant bâtard, Dhavid, éd. de référence imprimerie Graphica, 1991 (1ère éd. 1990) ; Océan Editions, 1992 ; éd. Azalées, 2006. dpr974 a publié le 11/08/2016 un extrait du roman portant sur la rentrée scolaire vécue par l’enfant d’autrefois.

Dhavid ou Dhavid Huet ou David Huet a aussi publié : Tienbo l’ker Ti kréver aux Océan Editions et les récits : Zaza ; Le temps du « fénoir » ; Souvenance, aux éditions Azalées ainsi qu’une Histoire de la poste à La Réunion, des origines à nos jours et La longue marche vers la liberté Sarda Garriga.

  1. Le chapitre 34 porte sur la pêche des bichiques. Le chapitre 35, plus centré sur les bichiques sèches, fait l’objet d’un autre article.
  2. Ti kréver (surnom de l’enfant) est élevé par « son momon » qui est en fait Berthe Macatia qui l’a recueilli.
  3. La masse sombre des bichiques agglutinées en rouleaux est en effet repérable depuis les berges.
  4. La gaulette, ici réalisée en bambou, est une canne à pêche artisanale.
  5. Depuis le rivage, Ti kréver pêche les macabis, alors que les pêcheurs plus expérimentés s’attaquent à la pêche plus sportive de grosses carangues appâtées par la montée des bichiques.

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De tout temps, en vertu d’un albocentrisme indécrottable, le colonisateur a transcrit, sciemment ou par ignorance, les toponymes de la Réunion en les adaptant à la phonétique de la langue française. La première phase fut celle de la francisation des toponymes hérités du marronnage.

 

 

C’est ainsi, à titre d’exemple, que le Camp de Pitse (chef marron) est devenu le Camp de Puces, Grand et Petit Bénare (du malgache be nara : où il fait très froid) sont devenus, du moins dans un premier temps, Grand et Petit Bénard (le look faisait plus créole), les Feux de Manjaka (celui qui règne, nom d’un chef marron) sont devenus les Feux à Mauzac (look du midi de la France), Kelval (du malgache kely vala : le petit enclos) a été transformé en Kerval (look breton), le Bras Massine (du malgache masina : sacré) a été rebaptisé Bras Machine, les Patates Madiran ou Maduran (du malgache mahadiorano : qui purifie l’eau) ont été reconverties en Patates à Durand et l’Ilet Apère (du malgache apetraka : où l’on dépose, où l’on s’assied) s’est vu affubler du nom d’Ilet à Pères (3).

 

Et un pas de plus dans la francisation…

 

Justice en l’occurrence doit être rendue à M. Jean-Cyrille Notter et à Mme Charlotte Rabesahala pour les travaux qu’ils ont menés sur les cartes IGN de la Réunion, afin de restituer à la plupart de ces toponymes leurs noms d’origine, conformes à l’histoire, ainsi qu’à Nicolas Gérodou pour son sublime « Passage des Lémures ».

 

Par la suite tout le monde se mit de la partie : ainsi le Chemin Sumer à Saint-Gilles, du nom de M. Sumer, devint, sous une influence non identifiée, le Chemin Summer, le chemin de l’été, tant il est connu que le créole est anglophone à ses heures perdues. Le Bras d’Ahiel, tel qu’il figurait sur les anciennes cartes, s’appelle désormais la Ravine Daniel, et le Boulevard Banks (prononcé Bankss, en faisant siffler sur vos têtes le « s » final), dédié au chevalier Banks à qui l’on doit le tracé en quadrillage de la ville de Saint-Pierre en 1785 (puis celui de la ville de Saint-Denis en 1790) (4) en est déjà au stade de Boulevard Bank et ne tardera pas à devenir Boulevard la Banque.

 

Marcel Lenormand

 

Notes :

1) Dans la série «  Ce que parler veut dire » Marcel Lenormand a publié chez notre confrère 7lamesla mer ce texte intitulé « Toponymes et homophones » qu’il offre à nos lecteurs. Nous l’en remercions bien sincèrement.

2) Cette carte est extraite du livre « De la servitude à la liberté » de J-M. Desport. CCEE 1988. « La zone privilégiée du marronnage…c’étaient la partie de Bourbon restée sauvage, les Cirques et les Hauts qui servaient d’abris naturels aux marrons » De là les nombreux toponymes malgaches de l’intérieur de l’île… Les cercles plus clairs indiquent les principaux camps des marrons à l’époque de la Compagnie des Indes.

3) Par souci d’écarter toute polémique, je me suis volontairement abstenu de mentionner les étymologies avancées par Jules Hermann dans son ouvrage « Les Révélations du Grand Océan ».

4) D’où l’expression : « Allons batte in carré en ville ».

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