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Archive for the ‘Culture’ Category


 

 

 

Pochette du C.D. Mayok flér de Zanmari Baré sur lequel figure le chant : « Nout lang ».

 

Pokwé nout lang sou pié mang i dor, pokwé pokwé mèm

Kissa i plèr la pré kri la mor, anou anou mèm

Pokwé mon lang konm an tang i dor, pokwé pokwé mèm

Dann gro lardèr i akokiy le kor, koz ou koz ou mèm

 

Si wi vé tap a li, kony a li, touf a li

Si wi vé kraz a li, zèt a li, bli a li

Kit ma yèm a li, kit ma mour a li

Kit ma danse a li, kit ma sante a li

Kit ma yèm a li, kit ma mour a li

Kit ma manz ali, kit ma vanz a li

 

Mon lang konm an kanot si la tèr malizé débouz a li

Dèk li tous la mèr wi sa malèr li fiyout an zangiy

Mon lang konm an kanot si la tèr malizé débouz a li

Dèk li tous la mèr kit ta mèr li filout an zangiy

 

Kissa gran min invizib i prétan pa mon kozé

A mwin kréol la la gèl la lé lib mwin la pa pou largué

Kissa gran min invizib fane mon rèv dann van mové

A mwin kréol kan mèm koko d’tèt vid na ankor le gou kozé…

 

Ki kalité lang wi di pi ma lang, bekali kalité mèm !

Biny dann lo la mèr tir gro lodèr moussang, santi santi mèm

Ki lang i vol i vol an zèl papang, i ronde i ronde mèm

Rant pié langylang vétyver moulang, lodèr ral a li ral a li mèm……

 

Ti di sa lang sal donn manzé koson, i loz i loz mèm

Dann marmit do ri ranpang an graton, onzèr midi mèm

Boug déor dedan nana lang an firang, i désikot, sikot mèm

Kit ma bour d’fé sanm in paké zangzang, tangolé tangolé mèm…

 

Pokwé nout lang sou pié mang i dor, pokwé pokwé mèm

Kissa i plèr la pré kri la mor, anou anou mèm

Pokwé mon lang sou pié mang i dor, pokwé pokwé mèm

Dann gro lardèr i akokiy le kor, gramoun gramoun mèm

Gramoun gramoun mèm, gramoun gramoun mèm

Gramoun gramoun mèm, gramoun gramoun mèm.

 

Traduction de « Nout lang »

Zanmari Baré  (4ème de couverture du C.D. Mayok flér) avec l’autorisation de l’artiste.

 

Pourquoi notre langue dort-elle sous le pied de mangues ?(1)

Pourquoi, pourquoi donc ?

Qui donc pleure et hurle à la mort, personne d’autre que nous-mêmes.

Pourquoi ma langue dort-elle comme un tangue (2) ? Pourquoi, pourquoi donc ?

Au plus fort de l’ardeur, elle recroqueville son corps, à cause de toi – même.

 

Si tu veux, frappe-la, cogne-la, étouffe-la !

Si tu veux, écrase-la, rejette-la, oublie-la !

Laisse-moi l’aimer, laisse-moi l’adorer !

Laisse-moi la danser, laisse-moi la chanter !

Laisse-moi la manger, laisse-moi la défendre !

 

Ma langue est une pirogue : sur terre, pas facile de la faire bouger,

Mais dès qu’elle touche la mer, sapristi, elle part en flèche comme l’anguille.

Ma langue est une pirogue : sur terre pas facile de la faire bouger,

Mais dès qu’elle touche la mer, nom de Dieu, elle glisse comme l’anguille.

 

Quelle est cette grande  main invisible qui ne supporte pas ma langue ?

Moi, Créole, ma grande gueule est libre, ce n’est pas moi qui vais céder.

Quelle est cette grande main invisible qui disperse mon rêve

À tous les vents mauvais ? Moi, Créole, même si dans ma tête

Se fait le vide, J’ai encore le goût de parler……

 

Quelle sorte de langue est la mienne, dont tu dis qu’elle pue ?

Foutor ! (3)C’est justement là sa qualité !

Pour effacer sa puanteur, lave-la dans la mer, elle sentira, sentira toujours…

Quelle est cette autre langue qui vole, vole comme l’aile de la papangue (4)

Et trace des cercles dans le ciel ? Le parfum entêtant de l’ylang-ylang

Mêlé au vétyver l’attire, l’attire malgré tout……

 

Tu dis que c’est une langue sale, bonne pour l’auge des cochons,

Mais dans le fond de notre marmite, à onze heures ou midi

Le riz croustille en grattons !

Gens du dehors ou du dedans ont langues en cisailles qui déchirent et déchiquètent

Laisse-moi prendre une brassée de brindilles, y mettre le feu

Et l’attiser, l’attiser encore en soufflant dans mon tangol (5)…

 

Pourquoi notre langue dort-elle sous le pied de mangues, pourquoi, pourquoi donc ?

Qui donc pleure et hurle à la mort ? Personne d’autre que nous-mêmes.

Pourquoi ma langue dort-elle comme un tangue ? Pourquoi, pourquoi donc ?

Au plus fort de l’ardeur, elle recroqueville son corps, tout comme les petits vieux,

Comme les petits vieux, les petits vieux, les petits vieux.

Traduction H.Payet et R.Gauvin.

 

Notes :1)On dit bien « pied de vigne ». Alors, pourquoi pas « pied de mangues » ?2) Tangue : petit animal, originaire de Madagascar qui ressemble à un hérisson et qui hiberne pendant la saison fraîche (de mai à septembre-octobre) 3) Foutor ! : Interjection créole qui montre l’affirmation, l’imprécation, l’étonnement ! 4) Papangue : oiseau de proie, propre à La Réunion.  5) Le tangol : Petit tuyau utilisé pour attiser le feu

Suggestion : Nous suggérons à nos lecteurs de se reporter au site suivant de You tube : Zanmari Baré et Danyèl Waro -Nout lang- Théâtre de plein air de Saint-Gilles. LiveHD.…C’est d’abord un grand moment d’Anthologie. Et puis il faut aussi vivre la ferveur du public, qu’il soit créole ou zorèy.

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(Version originale en créole)

 

La, po fé pérd mon vié zansèt le gou la liberté

Zot la koup son pié.

Rouj parèy flèr flanboiyan

Son san la kay atèr dann karo kafé.

Li minm la gonn la tèr Larénion

Plibon langré lavé poin…

 

Oté, sien la manj la poud fizi !

La pa zot kras taba masé

 La pa zot dégobiyé d rak

La pa pisa la sèk dan la toil zot morès

La pa zot zirman, la pa zot bous-sal

La pa zot ralé-pousé rantre zot

La rofé la tèr mon péi,

 Mé soman la transpirasion zésklav

Le pléré le momon zot la vann le zanfan

Le san nout vié zansèt minm

La angrès la tèr Larénion.

 

La doulèr banna

La soufrans banna

Le martir banna

Té i sanz

– An rézon n sak péi déor lavé bezoin –

An kafé lodèr i ral

An poiv gro grin

An blé zépi plin

An sik le gou de miel.

Épisa tout sa la son tour

Té i vien an lor dan la kès la konpani…

 

Kan kamayann Colbert

Dan la bonne ville de Paris

Té rouvèr zot blad-larzan-la-po-bèf

Sa té i plèr

Sa té i kri

Soman banna té i sirfou :

Ek le san zèsklav Larénion

Zot té i ashèt

Inn mal doré èk sèt soval blan

Po kado zot métrès

Sinon klavsin ti-zoli

Po la fèt zot ti-fi.                                                           

 

 

Axel Gauvin

 

Dessin de Geneviève Koenig

 

 

 

COLBERT AND CO.

 

(Version française)

 

Alors, / À mon ancêtre, pour lui faire passer le goût de la liberté / On trancha le pied. / Rouge comme la fleur du flamboyant / Son sang sécha dans les champs de café / C’est lui qui féconda la terre réunionnaise / De meilleur engrais il n’y en avait pas…

Ah ! Chiens enragés ! / Ce n’est pas le jus de vos chiques / ce ne sont pas vos vomissures d’alcool / Ce n’est pas la pisse qui a séché dans vos caleçons / Ce ne sont pas vos grossièretés, vos jurons / Ce ne sont pas vos querelles / Qui ont fertilisé la terre de mon pays / C’est la sueur des esclaves / Ce sont les pleurs des mères dont vous avez vendu les enfants / Et le sang de nos ancêtres / Qui ont engraissé la terre de La Réunion.

La douleur de ces ancêtres / leur souffrance / Leur martyre / se transformait – selon les besoins de l’exportation -/ En café odorant / En poivre au grain lourd / En blé aux épis gonflés / En sucre au goût de miel / Et tout cela / À son tour / Se changeait en or dans la caisse de la Compagnie.

Et quand la clique à Colbert / Dans la bonne ville de Paris/  ouvrait / Les bourses de cuir / Des pleurs s’en échappaient /  Des cris / Mais il s’en contrefoutaient / Avec le sang des esclaves de La Réunion / Ils achetaient / Un carrosse doré et sept chevaux blancs / En cadeau à leur maîtresse / Ou alors un petit bijou de clavecin / pour l’anniversaire de leur fille.

 

 

Note :

Ce poème d’Axel Gauvin est extrait du recueil paru en 1983 intitulé : « Romans pou détak la lang, pou démay le kër », illustré par Geneviève Koenig. Il était intéressant de le republier à la veille de  ce 27 Août, date anniversaire de la création de la Compagnie des Indes Orientales et de poser aux historiens la question de la colonisation de Bourbon, du développement de la traite et de l’esclavage, du rôle de Colbert et de sa conception de la colonisation.

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L’HISTOIRE DE LARAMÉE : COMMENT ENTRER AU PARADIS ?

 

…Le temps passa et le jour arriva où Laramée « cassa sa cuillère de bois », autrement dit qu’il avala « son acte de naissance », bref qu’il mourut…mortibus crevatus est ! (sic)1. Le seul problème qu’il lui restait à résoudre, était de savoir comment gagner le Paradis.…

Une fois pour une bonne fois monsieur Le Foie mangea son foie avec un grain de sel.

le violon magique de Laramée (H. Payet)

 

Laramée leva son camp et se dirigea vers le Paradis : le chemin était fort mauvais, vous pouvez m’en croire ! À chaque instant on se prenait les pieds dans les galets de la grand route ! Le froid vous pénétrait jusqu’à la moelle. Ajouté à cela qu’il était seul à faire la route. Mais en mettant un pied devant l’autre il finit par arriver ; il paraît que la porte du Paradis est une belle porte de bois verni qui, sans doute, porte un bel écriteau indiquant « Porte du Paradis ».

Laramée arrive au plus noir de la nuit et se met toc, toc, toc, à toquer contre la porte. Arrive alors Saint-Pierre qui demande : « Qui êtes-vous ? » Laramée décline son identité,  dit qu’il a un bon ami qui s’appelle le Bon Dieu et demande qu’on lui ouvre la porte. Saint-Pierre consulte alors ses registres, se gratte la tête et dit : « Laramée, tu es bien celui qui a fait danser un prêtre dans les épines de sapans ? Tu as été condamné à mort et tu as fait faux bond à la justice…Je regrette, tu vas en Enfer ». – « En Enfer, se dit Laramée, pour périr dans les flammes. Jamais de la vie ! Moi, je reste au Paradis. » Saint-Pierre lui répond que c’est bien dommage et que cela ne lui serait pas arrivé, s’il avait convenablement fait travailler sa tête quand il le fallait. Laramée est fort dépité et finit par dire : « Allons nous-en, on verra bien à quoi ressemble l’Enfer ! »

Kriké, monsieur ! Kraké, madame ! La clé dans ma poche ! La crotte dans votre sac !

Laramée arrive alors devant la porte de l’Enfer, c’était écrit sur la porte ! Il se présente. Et là, mes amis, quand le Grand Diable apprend son identité, il demande à ses serviteurs de fermer la porte à double tour, car il n’y a personne d’aussi dangereux que Laramée : « Va-t’en au diable Vauvert, Laramée ! Va où tu veux, mais tu n’entreras pas dans mon Enfer ! Va-t’en ! Fiche-moi le camp ! »

Le vieux soldat est décidément fatigué, dégoûté. Il en arrive à regretter d’avoir fait danser le prêtre dans les sapans. À force de descendre et de monter, de monter et de descendre, il n’en peut plus et se dit en lui-même : « Quel destin que le mien ! Au lieu de me donner le jour, mon père et ma mère auraient mieux fait  de prendre deux petits bouts de bois et de jouer dans la malpropreté. » Le Paradis n’a que faire de Laramée ; l’Enfer n’a pas besoin de lui non plus. Il décide alors de retourner au Paradis : il ne peut, quand même pas devenir une âme errante pour les quelques bêtises qu’il a faites sur terre. Il faut qu’il arrive à entrer quelque part…Le voilà qui s’assied devant la porte du Paradis et se met à réfléchir, à ré-flé-chir, à ré-flé…

 

« Enfer ou Paradis, dans l’au-delà,
 il me faut un logis ! » (Illustr. H. Payet)

 

Comment Laramée finit par avoir sa place en Paradis

Laramée se décide donc à toquer à la porte du Paradis ; Saint-Pierre apparaît à nouveau qui lui dit : « Qu’est-ce que tu veux encore Laramée ? On t’a dit que ton nom ne figurait pas sur les registres. Quand donc vas-tu entendre raison? » Et Laramée de lui répondre : « Monsieur Saint-Pierre, où pourrais-je donc partir d’après vous ? Personne ne veut de moi et je ne veux pas devenir une âme errante. Prenez mon sac avec vous. C’est tout ce qu’il me reste et je ne voudrais pas qu’on me le filoute : c’est mon seul bien ! »

Saint-Pierre n’a pas encore dit oui que Laramée a déjà échafaudé un plan dans sa tête et qu’il murmure cette formule : « Je veux être dans mon sac magique à quelqu’endroit qu’il se trouve ! » Sur ces mots il traverse le mur et woup !!… Le voilà dans son sac et il n’en bouge plus.

Kriké, monsieur ! Kraké, madame ! La clé dans ma poche, la crotte dans votre sac !

Dans la nuit, il entend  Saint-Pierre qui fait les cent pas : toc, toc, toc, dans le Paradis. Laramée redresse un peu la tête pour voir ce qui se passe aux alentours. Il la baisse aussitôt, mais ce qui devait arriver, arriva : Saint-Pierre le découvre et lui dit : «  Je n’arrive pas à m’en sortir avec toi, je vais me retourner vers le Bon Dieu ! » Le Bon Dieu arrive et demande ce qui se passe. Saint-Pierre lui explique la situation. Puis, c’est au tour de Laramée de donner son explication. Finalement le Bon Dieu déclare : «  Ah, Laramée, tu es enfin arrivé! Saint-Pierre, trouve-moi une bonne place pour mon vieil ami ! » Et c’est ainsi que Laramée entra au Paradis. Je pense qu’il y est encore, car quand on y entre, c’est pour toujours. Cet exemple montre à l’évidence qu’il vaut mieux avoir à faire au Bon Dieu qu’à ses saints.

Mon histoire se termine ici. Merci à mon père qui me l’a racontée et comme le dit la formule consacrée : «  Si l’histoire ment, ce n’est pas de ma faute ! La rafle de maïs coule à pic, la pierre, elle, flotte. Il y avait une fois, pour une bonne fois, un monsieur Le Foie qui mangea son foie avec un grain de sel.

Ainsi finit l’histoire…

 

Texte créole originel : Georges Gauvin.

Traduction française : Dpr974.

Illustrations : Huguette Payet.

 

NOTES :

1) Mortibus, crevatus est : expression en latin de cuisine, mais qui dit bien ce qu’elle veut dire.

2) Veuillez cliquer sur les images pour les agrandir…

 

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 Voici un mot peu fréquemment utilisé de nos jours mais qui dit bien une histoire du quotidien et des manières de vivre autrefois à La Réunion.

La moque ou la mok – ou lamok par agglutination de l’article – désigne communément dans notre île une boîte de conserve vide pouvant servir de récipient et aussi de mesure et plus encore ! (1) Ce qui nous engage dans l’histoire double de l’objet et du mot. On peut conjecturer que l’objet a dû accompagner le développement de l’industrie agroalimentaire de la conserve au début du XIXème siècle après les découvertes de Nicolas Appert. Quant au mot, qui a voyagé entre continents et océans, il a aussi ses mystères. Au sens de récipient et d’ustensile de mesure, il s’apparenterait aux langues dialectales françaises « de la Normandie à la Gascogne », voire « aux langues constitutives de l’espace européen » selon les données du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (1).

Il est employé à La Réunion ainsi que dans d’autres îles créolophones et francophones telle l’Ile Maurice avec des singularités. Ce que soulignent les auteurs de nos divers dictionnaires et lexiques du créole réunionnais et du français en usage à La Réunion (2).

 

 

Alors, c’est quoi notre moque ? nout mok ?

D’abord, c’est toujours une boîte de conserve vide de son contenu. Un objet de récupération, quoi ! Une boîte métallique choisie pour son calibre moyen et sa prise en main idéale. A ne pas confondre avec le bac de graisse qui fera un excellent fer-blanc pour charroyer l’eau de la fontaine à la maison ! Que de mok possibles donc entre la boîte de lait concentré ou de lait Guigoz pour les nourrissons, ou de bœuf assaisonné de Madagascar, ou de grains etc. Bref, à chacun/chacune la mok idéale pour ce dont il/elle a besoin. Telle conviendra bien pour boire de l’eau, telle autre pour des denrées alimentaires ou tout autre emploi…

 

En cela, c’est un objet du quotidien, surtout autrefois dans les milieux modestes ou pauvres, ruraux ou des quartiers plus populaires ainsi que le montrent nombre de textes évoquant La Réunion des années 1950 et même plus après dans le siècle. Avec la mok, on est loin des grandes demeures coloniales de la Rue de Paris ou d’ailleurs. Loin aussi de la société de consommation que nous connaissons aujourd’hui. Avec la mok, on est dans l’espace intime car ces boîtes de conserve qui ont le plus souvent alimenté la famille, disent à leur manière une histoire des nécessités et de la débrouille.

 

Mok et seau d’eau, photo MCDF.

 

On peut boire – on a bu serait plus exact – à la mok. Proprement. Goulument. A satiété.

A défaut de verre, quand l’équipement de certains ménages était réduit au strict nécessaire et que l’eau courante manquait dans bien des maisons, on a utilisé la mok. En veillant à ne pas souiller les provisions péniblement rapportées de la fontaine, de la citerne ou de la source.

Ainsi dans Lontan, une enfance réunionnaise dans le Sud sauvage, Wilfrid Bertile évoque-t-il sa vie « d’enfant pauvre » et ses « éreintantes corvées d’eau » dans les bassins. « A l’aide d’une moque, on la puisait en ayant soin d’écarter les feuilles mortes et les vers de terre et on remplissait son fer-blanc ». De même, donne-t-il à voir l’usage et la confection de ces « récipients multifonctionnels faits de boîtes de conserve vides dont on ne détachait pas entièrement le couvercle, replié en une queue permettant la préhension. On « écrasait » les bords en faisant entrer vers l’intérieur les restes tranchants de couvercles rattachés au rebord. Ces moques servaient de verres, de mesures de volume pour le riz, le maïs et les grains secs, et on les mettait au feu pour chauffer l’eau ou le café ». Alors, ajoute l’auteur convoquant la figure de son père, petit pêcheur, « Papa prenait la moque par son anse, y mettait du sucre et buvait son café, insensible à la chaleur qui lui brûlait les doigts et les lèvres. Puis il partait dans la nuit, dans l’obscurité la plus complète, les pieds nus sur la route pierreuse. »

Cependant, même si elles étaient passées au feu de bois, ces mok ne manquaient pas de propreté ainsi qu’il est écrit dans Zistoir kristian : « En dehors la boîte (« mok de lé konsantré » dans la version créole) était toute noire à force de la faire chauffer sur le feu, mais en dedans c’était bien propre. »

 

On peut – on a pu – aussi avec la mok garder certaines provisions telles le sucre, le sel, la farine, le maïs moulu ainsi qu’on le fait aujourd’hui avec les boîtes en tôle joliment peintes et proposées au prix fort par certains de nos magasins ou designers contemporains !

Dans Le temps du fénoir, David Huet nous fait pénétrer dans la « case des plus sommaires » de Grand-Mère Ma-nini dont la « table de fortune était encombrée d’un invraisemblable bric à brac : petite lampe à pétrole en fer-blanc, bouteilles à moitié remplies de piments confits, nombreuses moques contenant sucre, graisse, etc. » Bref, dans une case où on vit de peu.

Ainsi Jean Albany a-t-il pu écrire dans son P’tit glossaire sous-titré Le piment des mots créoles : la moque, « c’est le verre du pauvre et c’est peut-être aussi son miroir », propos que nous entendons au sens de signe d’une vie difficile et rude dans La Réunion d’antan.

Mais la mok c’est plus encore.

 

La mok, c’est une des mesures de capacité, utilisée à La Réunion il y a peu encore parmi d’autres. Ainsi dans Marie-Biguesse Amacaty, Guy Douyère évoque-t-il le bazardier annonçant à tue-tête « goyavier, goyavier la moque ! ça lé doux, ça lé bien doux ! ça lé greffé, ça lé bien greffé ! » ainsi que « les bazardiers [qui]se servaient d’une moque de coco (sic) comme mesure » pour les bichiques. Albany, dans Varangues, laisse entrevoir la figure des « bergers » porteurs de lait qui « le vendaient à la moque, à la mesure » quand Maxime Laope confie dans sa biographie (3) réalisée par Expédite Laope et Bernadette Guillot « quand j’étais gamin, je vendais de l’eau pendant les courses, avec des jeunes du quartier. Le verre ou la moque d’eau coûtait 10 centimes, l’argent allait à ma mère. »

Mais, en tant que mesure de capacité, il nous faut reconnaître la concurrence du mot pinte largement employé à La Réunion et chanté d’ailleurs par Henri-Claude et Marie-Armande Moutou dans le séga « Goyaviers par pinte« . On peut même avancer la supériorité de la pinte. Laquelle, héritée du fonds français, tout en s’en démarquant aussi, semble auréolée de la « noblesse » de l’étalon d’échange commercial que lui confère le poinçon des poids et mesures, qu’elle soit en fonte, laiton, en bois cerclé ou qu’elle se décline en grande, moyenne ou petite pinte. D’ailleurs, quand la mok semble avoir presque disparu de nos étals, remplacée souvent par la barquette en plastique, la pinte semble mieux résister, nous laissant le plaisir toujours renouvelé des gestes du bazardier remplissant sa pinte jusqu’au point d’équilibre. Mais qu’importe, la mok a su affirmer sa place autrement.

 

Pintes de piment, photo MCDF

 

La mok, c’est en fait un véritable objet « multifonctionnel ». Dans une société réunionnaise ignorant longtemps l’abondance, elle signe le sens de la récupération et de la débrouille.

Elle a servi à l’éclairage. Alors que David Huet dans Le temps du fénoir évoque la« bougie collée sur le fond d’une moque renversée », Maronèr chante « la mok pétrol », la « mok an tol  » qu’on peut trouver par ailleurs sous la forme plus sophistiquée du lumignon ou « ti lamp » après le travail d’ajustement fait par le ferblantierRobert Chaudenson rappelle, quant à lui, ces pêches de nuit au « flambo pétrol » (une mok pleine de gonis imbibés de pétrole) et note aussi l’utilisation de la mok comme écope, quoique moins appréciée que l’écope naturelle du coco par les pêcheurs traditionnels. Dans les rivières, du temps où chevrettes et chevaquines ne manquaient pas, la mok pouvait aussi accompagner le pêcheur et se remplir de ses « prises » ainsi que l’écrit Jean-François Samlong dans L’Empreinte française.

Du temps où les pots en plastique de la modernité n’avaient pas envahi le marché, on pouvait mettre ses plantes dans des mok et des fanjans disposés dans la cour ou sous la serre. Et au cimetière, les jours de Toussaint, ça pouvait toujours servir.

Que d’images désuètes… Ainsi, parmi d’autres, celles des petites filles d’antan jouant à « ti kaz »avec leurs petites et plus grandes mok quand elles ne disposaient pas de dînettes de porcelaine.

 

Quant au jeu de mok consistant à faire tomber des mok placées les unes sur les autres, apparenté à d’autres jeux autrement nommés ailleurs, et commun dans les fêtes municipales et paroissiales d’autrefois, il semble retrouver une nouvelle présence parmi « les jeux lontan » que certains défenseurs du patrimoine tentent de faire connaître lors de manifestations diverses. Et sans doute le jeu de « petite toupie » (jeu de hasard) trouve-t-il encore, malgré un règlement strict, ses passionnés fébriles attendant, comme ceux d’autrefois, le moment où le bol – parfois la mok à l’époque – retourné laisse apparaître le chiffre magique annonçant l’heureux gagnant !

 

Capillaire dans la mok, fanjan et corne de cerf. Photo MCDF

La mok, c’est aussi une caisse de résonance pour les sons.

Autrefois, en particulier dans les Cirques, au lieu dit La Plaine aux Sables à Mafate par exemple, nous avons pu constater son efficacité – quoique relative – pour éloigner les oiseaux effarouchés par le cliquetis du vent balançant les mok suspendues sur un fil au-dessus des champs de lentilles ou de haricots.

Musicalement, la mok est un instrument de percussion qui produit ses effets ! Nous reviennent en mémoire ces images de groupes, de garçons le plus souvent, assis sur leurs talons et tapant sur des mok. Tels Patrice Treuthardt dans Pipit, marmay le Port ou Ousanousava qui dans Lodèr mon péi chante « èk bann kamarad kréol […] nou té zoué sanm la mok en tol  » ou Zanmari Baré qui confie dans un entretien du 13/12/2013 à RFI : « je me suis mis à taper sur une mok (boîte de conserve en fer-blanc) et à chanter pour être comme les autres. » De manière plus anecdotique, car rarissime voire inconnue de la plupart, nous signalons « la mok à fil », instrument « monocorde » constitué d’une mok reliée aux dents par un fil et décrit, avec photo à l’appui, par Jean-Pierre Laselve dans Musiques traditionnelles de La Réunion.

 

Mais la mok, c’est encore plus que tout cela !

L’inventivité des Réunionnais semble avoir été grande et les emplois métaphoriques variés, qu’ils soient attestés dans l’usage collectif de la langue ou qu’ils relèvent d’emplois plus individuels.

L’image est belle quand elle renvoie à un journal scolaire nommé La moque où les mots de chaque enfant sont devenus gouttes d’eau fécondes comme cette « Source la Moque » des hauts du Tévelave (4). L’image est pittoresque et chargée d’affection dans « La moque do fé » désignant la vieille auto cabossée de Jean Albany dans le poème du même nom.

Mais, le plus souvent, le mot se charge de connotations plus lourdes, voire dépréciatives, quand il se rapporte à l’être humain. On peut s’interroger sur le« mi kraz out mok »– au sens de figure – noté par Céline Huet ou sur « la moque de feu »désignant « un garçon aux cheveux roux » selon Albany dans leurs glossaires respectifs. Ce dernier laissant entendre des non-dits dans Mon petit caf’café, poème de Bleu Mascarin où il écrit à propos de Monsieur Malraux :« P’têt li l’est capab’/ chang’ couleur nout’ moque ».

Avec Ousanousava, c’est la nostalgie douloureuse qui s’exprime dans Lodèr mon péi : « Astèr mi par pi lékol/ mon kèr kom in mok ». Avec Céline Huet, dans Karèm Kozé, c’est la douleur et le déchirement d’un enfant rêvant d’un vrai papa et non pas d « un papa la mok/ i koup la zèl zoizo ». Voici bien la mok lestée de négatif. Elle peut même désigner « la mauvaise note » pour le Blog Salanganes ou correspondre aux mauvais points quand il s’agit de distribuer « Bonbons coco et moques en tôle » sur Zinfos974 par exemple. Encore heureux qu’on se contente alors de mots (certes malheureux pour quelques-uns !) quand dans d’autres temps « Certains excités se mettent [mettaient]à jeter des moques sur les dirigeants » (5).

 

Cette dimension métaphorique se déploie également dans des expressions bien attestées par nos lexiques.  » Virer la moque » c’est « changer d’opinion » selon les circonstances et plus encore en période électorale, ce qui peut conduire à « chavirer la moque », soit à modifier les situations. Plus largement encore, la mok peut être métaphore de la vie qui change et de la mort elle-même. Après tel cyclone, écrit Alain Armand dans le recueil Zordi« la mok la tourné/ I fo armèt in not kaz dobout » quand Zanmari Baré, dans Blandine, chante « la mok la viré », en évoquant sa grand-mère morte.

 

Finalement, que de mok ! Oui. En effet.

Mais nombre d’usages disparus depuis. Avec la disparition d’une Réunion d’autrefois pauvre et sous-équipée pour beaucoup. Ce que nous ne regrettons aucunement. La mok la tourné, en effet. Et tant mieux. L’objet lui-même, certes sans beauté intrinsèque et vite dégradable, a même été éliminé de nos maisons, alors que avons su sauvegarder quelques « mirabelias (merveilles créoles) » comme tels « lumignons » ou lilliputienne machine à coudre magnifiés par Mario Serviable et Danio Caze dans les Objets de La Réunion longtemps.

Dans cette histoire, le mot a perdu sa fréquence. Mais nous nous réjouissons de voir l’inventivité surgir de manière insolite de la modernité parfois. Ainsi, sous une forme décomplexée, c’est à qui prend sa « mok coca », quand d’autres, selon Réunionnais du monde, ont peut-être pris « la pint po la mok » avec l’usage de la cigarette électronique et que d’autres encore – dans une veine plus artistique ou écologique ou patrimoniale – inventent d’étonnantes mok à usages multiples…

La seule chose qui importe à nos yeux, c’est d’avoir la mémoire, la conscience de ces temps et modes de vie d’autrefois. Et d’en retenir les leçons dont la sobriété, l’art de la débrouille et de la récupération que la société de consommation met en défaut souvent tant elle crée de tentations.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Notre article se focalise sur ces acceptions. Nous n’avons pas retenu le sens maritime – de morceau de bois instrumentalisé, issu du néerlandais – que nous n’avons pas retrouvé dans les corpus consultés.

Le CNRTL identifie le mot moque au sens 1 de terme de marine.

Pour le sens qui nous intéresse dans cet article, le CNRTL donne les informations suivantes :

Moque (au sens 2) ; « Prononc. et Orth.: [mɔk]. Besch. 1845 : mocque. V. aussi Vialar, Rose mer, 1939, p.12. Étymol. et Hist. 1. 1776 Québec «vase qui sert à boire ou à mesurer» (doc. ds Juneau, Probl. de lexicol. québécoise, Québec, 1977, p.200) ; 1780 «gobelet en faïence» (Glossaire du patois rochelais), 1800 «gobelet de fer-blanc» (Boiste) ; 2. 1931 arg. (d’apr. Esn.). Mot qui se rencontre de la Normandie à la Gascogne (aussi à Boulogne sur Mer) et qui correspond au b. all. mokke «cruche, pot», m. néerl. moken «petite mesure de capacité», néerl. mok «tasse en fer-blanc», frison de l’Est mukke «vase de terre cylindrique» (cf. aussi angl. mug «cruche, pot» depuis 1570 ds NED). Il est difficile de déterminer avec certitude laquelle de ces lang. est à l’origine du mot en fr. selon FEW t.16, p.563 b. Pour l’existence de moque dans les parlers créoles de l’Océan Indien et des Antilles voir R. Chaudenson, Le lexique du parler créole de la Réunion, t.2, pp.812-813. Bbg. Wartburg (W. von). Drei kleine Gruppen galloromanischer Wörter germanischen Ursprungs. Mél. Rohlfs (G.) 1958, pp.486-487.

  1. Bibliographie sommaire pouvant être élargie également aux documents en ligne :

Rémy Nativel, Le lexique de La Réunion, 1972 ; Robert Chaudenson, Le lexique du parler créole de La Réunion, 1974 ; Jean Albany : P’tit glossaire. Le piment des mots créoles, 1974 ; Michel Carayol, Particularités lexicales du français réunionnais,1984 ; Alain Armand, Dictionnaire Kréol Renioné – Français, 1987 ; Daniel Baggioni, Dictionnaire créole réunionnais/français, 1987 ; Jules Bénard, Petit glossaire créole,1996 ; Céline Huet, Le lexiKréol, Français-kréol, 2016 ; etc.

  1. Maxime Laope, un chanteur populaire, Expédite Cerneaux et Bernadette Guillot, 1999.
  2. Ce journal scolaire La moque a été créé à l’initiative d’un instituteur inspiré par la pédagogie Freinet. Il s’agit de Marcel Le Guen, arrivé dans l’île en 1951, enseignant 12 ans dans le Sud. Une école du Tévelave porte son nom depuis 2006.
  3. Particularités lexicales du français réunionnais,Michel Carayol, référence à Témoignages du 25/09/78.

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Étant donné que le Bon Dieu voudrait que Laramée se calme, il lui fait cadeau d’un fusil, d’un violon et d’un sac… magiques ! Il pense, en effet, qu’avec de tels outils Laramée n’aura plus besoin d’importuner les gens et qu’il gagnera sa vie honnêtement et surtout sans faire de bêtises. Mais voilà : le vieux soldat – du moins me semble-t-il – est quelqu’un qui aime « ravager » (1) et il n’est pas aisé de le calmer…

Il y avait une fois un monsieur Le Foie qui mangeait son foie avec un grain de sel…

Voilà donc notre Laramée reparti sur les grands chemins. Il marche, marche encore, marche toujours, sans but précis. Il est encore bien éloigné de son pays. Le soleil étant déjà assez haut dans le ciel, il s’arrête un peu, pense que ce sera bientôt l’heure de manger et qu’il n’a pas prévu son repas. Et soudain, justement, une flopée d’oiseaux se pose devant lui. Il se saisit de son fusil et, de son index, appuie sur la détente. Une forte détonation retentit, d’autant plus forte que son fusil était un calibre douze au moins et qu’à cette époque la région où il se trouvait était bien calme… Tous les oiseaux qui entendirent cette déflagration, tombèrent raides morts. Laramée enjoignit alors à son sac de se remplir d’oiseaux. En moins de deux son sac fut plein à ras bords. Son cari du soir était assuré et même à mon avis, plus qu’assuré.

Kriké  monsieur ! Kraké madame ! La rafle de maïs coule à pic et la pierre flotte.

 

Ah, si le prêtre avait su !…

 

Soudain un prêtre vint à passer qui vit la quantité d’oiseaux à même le sol. Il dit alors à Laramée : « Mon fils tu as abattu beaucoup d’oiseaux. Me permettrais-tu d’en prendre quelques uns ? » Laramée ne vit aucun inconvénient à cela et voilà le prêtre ramassant les oiseaux tombés dans les sapans épineux et les corbeilles d’or. Mais vous savez tous que Laramée est par nature un esprit curieux. Il a certes déjà vu l’effet produit par son fusil. Il sait également ce dont est capable son sac magique. Il reste cependant le violon qui doit encore montrer ce qu’il sait faire. Il le sort de son étui et se met à en jouer : tililil, tiloulou, tiloulou, tililil ! Ce violon est réellement magique… Les notes s’égrènent sous son archet. Et le prêtre se met à danser au beau milieu des épines. « Malheureux, s’écrie-t-il, arrête donc de jouer de ton violon ensorcelé ! Arrête donc, espèce de criminel !… »

Mais Laramée continue de jouer, puis se lève et s’en va. Une fois qu’il est arrivé assez loin, la musique s’arrête et le prêtre cesse de danser. Mais il est en sang : Les sapans ont en effet de grandes épines ! Sa grande robe en est toute déchirée. Sa dignité est mal en point, bien mal en point  même, et il pense qu’il ne tardera pas à déposer plainte contre Laramée…Tant pis pour le vieux soldat !

Kriké monsieur ! Kraké madame ! La clé dans ma poche, la crotte dans votre sac…

C’était la première fois que Laramée essayait ses « outils » et ce fut un vrai désastre : il paraît même que le Bon Dieu dans le ciel s’en est mordu les doigts…

Texte créole : Georges Gauvin.

Traduction française : Dpr974.

Illustration:Huguette Payet.

 

Note :

1) En créole cette expression « il aime ravager » signifie qu’il aime taquiner les autres, qu’il aime se comporter comme un enfant turbulent, qu’il  n’est pas de tout repos, qu’il n’est pas à une bêtise près.

2) Cliquer sur l’image pour l’agrandir.

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(Épisodes 5 et 6).

 

Au cours des épisodes précédents nous avons vu que Laramée avait, lui aussi, voulu faire des miracles en venant au secours de planteurs de mapinm dont la récolte était compromise par le mauvais temps. Il avait piteusement échoué et si le Bon Dieu n’était pas intervenu, il serait parti ad patres.

La leçon n’avait pas réellement servi et, malgré les promesses faites au Bon Dieu, Laramée s’était lancé ensuite dans une opération délicate qui consistait à redonner vigueur et santé à un moribond. Là encore, le Bon Dieu qui manifeste décidément une grande faiblesse à l’égard de Laramée, lui avait sauvé la mise et le vie.(Résumé Dpr974).

 

Il arrive un moment où le Bon Dieu est fatigué de voir Laramée, son ex-compagnon de route, faire des couillonnades à répétition et se met en tête de trouver une solution à ce problème (…) Il décide donc de descendre à nouveau sur terre et de rendre visite à Laramée.

La scène se déroule tard le soir, après que le Bon Dieu ait terminé sa journée de travail au paradis. À l’improviste Il débarque chez Laramée qui sursaute et lui dit :   « Vous m’avez fait peur ! ». Dieu lui rétorque alors :   « Pourquoi sursautes – tu ? Tu sais bien que je ne te veux pas de mal. Bien au contraire ! Je ne veux que ton bien. La preuve en est que je t’ai apporté trois cadeaux ! »

Laramée se réjouit ; comme nous tous il aime les cadeaux : un petit cadeau, il n’y a rien de mieux pour entretenir l’amitié. Et trois cadeaux, ce n’est plus de l’amour. C’est de la rage ! C’est de la gentillesse, à la puissance 5.

Le Bon Dieu rassure Laramée  et lui dit ; « Si je te fais ces cadeaux, c‘est pour que tu arrêtes de faire des bêtises, car si jamais tu ne te calmais pas, je peux t’assurer que, dès lors, je me soucierais de toi comme d’une guigne. »

Laramée se met à rire intérieurement, car il connaît le Bon Dieu depuis très longtemps et selon ses dires, de même que le lièvre connaît  parfaitement les herbes qui lui conviennent, lui, Laramée, ne connaît que trop bien le Bon Dieu et ses faiblesses !

Kriké monsieur, kraké madame. La rafle de maïs coule à pic et la pierre flotte !

Le Bon Dieu dit alors à Laramée : « Voici trois cadeaux pour toi ! D’abord un violon ; tous ceux qui entendront la musique qui sort de ton violon, se mettront à danser. Et voici un fusil : tous les oiseaux qui entendront le bruit de sa détonation, tomberont raides morts. Et voici enfin un sac : tout ce que tu voudras, ira directement dans ton sac qui sera aussitôt bien attaché.»

Laramée observe ces cadeaux et se demande ce qu’il va en faire. Finalement, cela lui pose problème. Ne serait-ce pas un piège ? Comment s’assurer que cela va fonctionner ? Et si ça fonctionne, sera-ce pour son bien ou non ? On sait tous que Laramée est un vieux soldat et qu’il flaire partout le piège qu’on lui tend, alors même qu’il n’y en a pas.Il prendra ensuite tous les risques possibles et va peut-être encore appeler le Bon Dieu à son secours.

(…) Laramée se remet ensuite en route : il marche, marche encore, marche toujours, décidé à  se rendre dans tous les pays, afin de les visiter et de mettre un terme à son ennui. Il pense qu’avec les cadeaux que le Bon Dieu lui a faits, il arrivera sans problème à gagner sa subsistance.

Kriké monsieur, kraké madame, la clé dans ma poche, la crotte dans votre sac ! Le sixième épisode est terminé, le septième ne saurait tarder !

Texte en créole réunionnais de Georges Gauvin.

Traduction française de Dpr974.

Illustration : Huguette Payet.

 

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Dpr974 se réjouit de la bonne nouvelle : un arrêté ministériel, signé le 7 mai 2018 reconnaît l’intérêt public à la conservation de cet édifice de la fin du XIXème siècle, considéré comme un remarquable témoignage des réalisations de l’entreprise Arnodin par son élégance architecturale et ses caractéristiques techniques.…On attend maintenant l’annonce des travaux devant garantir son avenir. À cette occasion Dpr invite ses lecteurs à relire l’article que lui a consacré Marie-Claude DAVID FONTAINE.

 DPR974

 

Il y eut plus d’un pont suspendu à La Réunion ! En un même siècle, furent construits et détruits les ponts suspendus de la Rivière du Mât, de La Rivière des Roches et de la Rivière de l’Est, ce dernier, anéanti en 1861 (1).

Il y eut donc plus d’un pont suspendu sur la Rivière de L’Est !

Voilà qui peut nous surprendre tant nous pouvions penser unique notre vieux pont, celui que nous connaissons. Un pont dont la réalisation longtemps différée se concrétisa à la fin du XIXème siècle. Un beau cas d’école.

 

Comme bien des ponts suspendus, il allie la grâce de ses câblages lancés dans le ciel à la pesanteur de ses 4 piliers en pierres maçonnées, arrimés aux remparts basaltiques à plus de 40 mètres au-dessus du lit du cours d’eau qu’il franchit avec légèreté sur près de 150 mètres de longueur. Il y a du plaisir à voir comment ses câbles porteurs de belle section, sortis des puissants massifs d’ancrage souterrains, situés 25 mètres plus loin dans les talus, semblent s’affiner en s’élevant au-dessus des piliers pour supporter son tablier par des suspentes qui dessinent un joli profil d’arc incurvé. Et il est fort intéressant aussi – si on ose un œil sous cette travée unique – de découvrir la structure métallique qui permet de mieux rigidifier l’ensemble et de mieux répartir le poids de l’ouvrage. Soit plus de cent tonnes de fonte, d’acier, de fer, d’alliage, etc. Un mécanisme faisant jouer des forces considérables ! Une belle rencontre entre l’art, la technique et la nature.

 

Le pont suspendu de la Rivière de l’Est, photo Marc David

 

Quelle est l’histoire de ce pont ? Et que nous dit-il de La Réunion de l’époque ?

Après la destruction du premier pont suspendu de la Rivière de l’Est, on peut s’étonner de la commande d’un pont de même type dans une période de moindre fortune pour de tels ouvrages en France, suite à l’écroulement du Pont suspendu d’Angers qui en 1850 entraîna un bataillon de soldats dans la mort. Mais la Rivière de L’Est, qui sourd du massif volcanique du Piton de la Fournaise, se charge des pluies abondantes de cette région de l’île et court dans des gorges vertigineuses et serrées en entonnoir, est un cas difficile ! Redoutée des hommes, elle n’est pas aisée à ponter. Son premier pont suspendu, « le plus remarquable de la Colonie », réalisé en 1842 à plus de 10 mètres du lit, fut anéanti en 1861 par une crue extraordinaire charriant les roches et débris d’un monstrueux éboulis (1). Les besoins humains et les nécessités économiques imposant rapidement un nouveau pont, la topographie des lieux poussa sans doute à éviter le choix d’un ouvrage à piliers multiples implantés dans le lit de ce cours d’eau.

 

Ancien pont suspendu de la Rivière de L’Est, Album de La Réunion, Antoine Roussin

Voici donc l’histoire de ce pont de sa conception à son inauguration, telle qu’elle apparaît à travers divers documents dont Le Mémorial de La Réunion (2) auquel nous avons emprunté nombre de données factuelles.

En 1861, la Colonie retient le projet de l’ingénieur Bonnin qui propose un pont suspendu (2) situé bien en amont de l’ancien, à un endroit où la rivière se resserre sur une centaine de mètres en prenant soin d’ancrer les piliers porteurs dans la roche à 40 mètres au-dessus de son lit. Ce qui devrait protéger le pont des crues et des éboulis. On lance la construction. Mais en 1867, le chantier s’arrête car la Colonie, qui traverse depuis peu une crise économique grave, liée à une soudaine baisse de rentabilité de la canne à sucre, ne peut plus assurer le coût des travaux. Au grand dam de l’entrepreneur Louis Julien qu’il faudra indemniser ultérieurement (2). Au regret des usagers sans doute qui durent longtemps avoir recours à une étroite passerelle suspendue aux restes des piliers du premier pont, voire à un passage à gué pour certains.

Une vingtaine d’années plus tard, en 1888, le Conseil général relance le projet (2) dans un contexte de réalisation de grands travaux accompagnant les mutations socio-économiques de l’île et suite dit-on à la mise en péril d’une délégation de conseillers généraux tentant de traverser la Rivière de l’Est… L’ingénieur et Chef des Travaux des Ponts et Chaussées Buttié s’adresse à la Compagnie Eiffel qui propose un type de pont classique en arc, et à Ferdinand Arnodin (2), un ingénieur et industriel français spécialiste des ponts câblés ; lesquels ont retrouvé dans les dernières décennies du siècle un nouveau souffle inaugurant une nouvelle génération de ponts suspendus, en France et ailleurs. De cette époque datent par exemple le pont de Brooklyn à New-York – long de presque 2 kilomètres –, Le Pont de L’Abîme à Cusy en France ou Le Pont de Biscaye en Espagne. (3)

Les responsables de la Colonie hésitent quant au type de pont à choisir. On est sensible aux observations d’un Rapport de 1888 émanant de De Jullidière, directeur du service des Travaux Publics (2). Et on opte finalement pour un pont suspendu (celui proposé par Arnodin) dans la continuité du projet initial mais intégrant les avancées de la technique des ponts suspendus, et qui a l’avantage (en apparence) d’être plus économique pour les décideurs car les piliers et l’accès au pont sont en partie déjà réalisés.(2) Commencés dans les années 1890, ces travaux d’envergure passent par l’assemblage en quelques mois des pièces détachées importées et en 1894 a lieu l’inauguration du pont par le gouverneur Danel. Quant aux ouvriers bâtisseurs, spécialistes ou manœuvres, nous ignorons les noms de ces hommes dont le courage et l’audace à lancer les câblages au-dessus du vide méritent notre estime. Mais on peut imaginer avec émotion, qu’autour de ce 4ème et dernier pont suspendu du XIXème siècle, palpitait le cœur d’une Réunion libérée des fers de l’esclavage, au visage plus multiple par l’accueil de nombreux engagés venus plus massivement d’Inde mais aussi d’autres continents.

 

Détails du Pont : section et pilier, photos M. David

 

C’est notre pont qu’ils ont bâti. Celui que nous connaissons. A quelques exceptions près. « Dans une période relativement récente, se trouvaient encore sur le site voie d’acheminement des marchandises, magasins et établissement des douanes » dit le site officiel de la ville de Sainte-Rose. Ont disparu également les cahutes des gardiens (et les gardiens) fixées par l’objectif d’Albany au milieu du XXème. Ont été faits aussi dans les années 60 et ultérieurement divers travaux de renforcement et de réfection.

 

Si ce pont suspendu a vaillamment survécu en 1927 à un éboulis monumental charrié par la rivière qui avait réussi à projeter des pierres sur son tablier à 40 mètres au-dessus de son lit (2), il accuse depuis le dernier quart du XXème l’outrage des ans, des vents, des pluies et des mutations démographiques et socio-économiques de l’île. On y avait toujours roulé à poids et vitesse limités, au pas presque, mais, vu l’intensification du trafic routier, il fallut le ménager. On construisit alors un nouveau pont routier dont l’inauguration en 1979 fut marquée par l’invitation au dialogue entre les cultures et croyances des hommes que l’histoire avait portés dans l’île (4). Pour ce nouveau pont, on choisit la sobriété : un simple arc en béton précontraint arrimé à des culées situées 50 mètres en amont de l’aîné… Etait-ce un clin d’œil au projet Eiffel ? Une nécessité technique ou financière ? Ou un signe de respect pour un vieux pont suspendu qui méritait seul de retenir l’attention du passant ?

Dessous du pont suspendu, photo M. David

Alors s’ouvrit une ère nouvelle pour ce vieux pont. Dégagé de toute circulation routière, nous l’avons mieux vu et encore mieux aimé. Nous avons vécu dans la familiarité des visites à l’ancêtre. Nous avons partagé avec lui les bonheurs et malheurs. Joie des mariages et des pique-niques sur l’aire aménagée non loin de ses piliers. Frissons des sauts à l’élastique au-dessus du vide ou souffrance des désespérés… Et nous avons surtout connu le plaisir et pour certains l’audace de marcher sur son plancher suspendu sur le vide. Ce qui n’est plus possible depuis l’arrêté municipal du 29 janvier 2016 qui interdit le pont aux piétons. Un véritable « crève-cœur » pour le maire Michel Vergoz mais une nécessité. Vu son état délabré, il « nécessite des travaux d’urgence » ainsi que le rapportent des articles de presse (5) de 2017 qui s’appuient sur un récent rapport d’expertise – « commandé par la mairie » – pointant la corrosion avancée de la structure « gravement altérée ». Tout en ouvrant la perspective de travaux de conservation et de réhabilitation qui engageraient la municipalité de Sainte-Rose, la Région-Réunion et l’Etat.

Nous saluons ces initiatives, même tardives, pour tenter de sauver notre vieux pont, le seul et le dernier de ce type à La Réunion. Certes, nous pouvons nous réjouir d’autres belles et audacieuses constructions contemporaines, tel ce merveilleux voilier posé sur la Route des Tamarins au dessus de la Ravine des Trois-Bassins et dont les grands haubans obliques, portés par deux mâts/piliers qui dessinent deux voiles dans le ciel, nous interpellent sur les mutations de la technique en matière de ponts, ici « extradossé » et « en béton précontraint » (6). Mais nous sommes aussi attachés à notre pont suspendu de la Rivière de L’Est. Un pont remarquable : inscrit aux Monuments historiques en 2014, signalé par des spécialistes, chanté, photographié par les amateurs et professionnels, les Réunionnais et les touristes venus de partout (7). Un pont aujourd’hui en danger. Avec les technologies dont nous disposons et au regard des fabuleux et invraisemblables ponts suspendus qu’on construit depuis des années dans le monde et en Asie plus particulièrement, on se dit qu’il faut agir pour sauver cet audacieux vestige de notre patrimoine.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Cf l’article centré sur Les trois premiers ponts suspendus de l’île, édité sur dpr le 25/01/2018

https://dpr974.wordpress.com/2018/01/25/la-reunion-au-fil-de-ses-ponts-suspendus/

  1. L’histoire de ce pont est plus ou moins développée sur de nombreux sites et articles de presse ou d’ouvrages tels : La Réunion du battant des lames au sommet des montagnes de C. Lavaux (1973) et Le Mémorial de La Réunion, direction de H. Maurin et J. Lentge, Tome II réalisé par D. Vaxelaire assisté de M.C Chane-Tune (1978 à 1981) ; Monuments Historiques, Côte Est/ Grand Sud, notices S. Réol, DAC-oI, 2014.

On peut voir des images exceptionnelles du Pont suspendu de la Rivière de l’Est sur certains sites en ligne.

  1. Brooklyn bridge : pont suspendu avec haubans, Roebling, 1883. Pont de l’Abîme : pont suspendu avec haubans, 1887, F. Arnodin. Pont de Biscaye : pont suspendu et pont transbordeur, 1887/1893 ; intervenants : F. Arnodin et A. de Palacio (site structurae).
  2. On peut citer par exemple l’article du JIR du 2 mai 2016 dans lequel Idriss Issop Banian évoque « une cérémonie au cours de laquelle fut dite une prière commune, dans une communion fraternelle » réunissant Mgr Aubry et des représentants de diverses religions de l’île.

5.Parmi les articles de presse récents pointant ces problèmes, on peut signaler les articles du Quotidien (30/03/2017; 29/12/2017) et du J.I.R (01/02/ 2016 ; 28/12/ 2017).

6. Site structurae. Voir par ailleurs les nombreux documents en ligne sur ce pont extradossé.

7. Le pont de la Rivière de l’Est, inscrit aux ISMH le 14 mars 2014, est en cours de classement. Il est signalé dans l’ouvrage de Marcel Prade : Les grands ponts du monde, Hors d’Europe, 1990. Agnès Gueneau fait allusion à ce « pont magique » dans La Terre-bardzour, granmoune, p 27. Michel Admette a chanté « Le pont d’la rivière de l’Est« . Ce lieu, l’un des plus visités de La Réunion a un réel intérêt patrimonial et touristique.

Annexe : Il existe de nombreux articles en ligne sur les ponts suspendus et leur histoire et évolution. Avec de très belles photos.

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