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Archive for the ‘Culture’ Category


A toi, Lecteur, ce kolam pour accueillir tes pas….

Kolam vu à Rameswaram – Photo Marc David

J’ai découvert réellement les kolams il y a peu, lors d’un voyage qui a été pour moi une rencontre fondamentale avec l’Inde. Et depuis, je reste sous leur charme. Et depuis, se poursuit mon voyage vers l’Inde, par la pensée, les livres, les images et la Toile…

 

Qu’est-ce que ces kolams ?

Il s’agit de dessins faits à même le sol et que l’on peut voir au seuil des portes (1) d’un certain nombre de maisons de l’Inde du Sud, mais aussi parfois devant des magasins ou des représentations de divinités, en particulier dans le Tamil Nadu que j’ai visité (1).

Ces kolams relèvent d’une tradition ancienne qui convoque à la fois le culturel, le religieux, l’art ; dans leur dimension sociale, familiale et intime. Ce sont les femmes qui perpétuent cette tradition (2). En accomplissant ce rituel, elles placent leur maison sous le signe de la déesse Laskhmi – qui porte chance et prospérité –, et placent ceux qui franchiront le seuil de leur demeure sous le signe de la bienveillance. Ainsi, ils « nous entraînent au cœur de la tradition indienne et de ses valeurs spirituelles » selon Chantal Jumel (3) qui fait des kolams des « Prières pour les yeux ».

Dans le Tamil Nadu, ces kolams sont le plus souvent géométriques et abstraits, mais aussi parfois figuratifs. De couleur blanche en général, ils peuvent être plus ou moins simples, ou colorés et travaillés selon les circonstances : jours fastes pour la famille et jours de fête tel Diwali. Recommencés quotidiennement, ces dessins relèvent d’un art et d’une philosophie de l’éphémère, car un kolam a vocation à s’effacer sous les pas de ceux qui passent (2)…

 

Kolam vu à Rameswaram – Photo Marc David

 

Qu’est-ce qui dans les kolams a pu me charmer ?

La part de beauté qu’ils apportaient par leur présence dans des environnements plus ou moins agréables. La grande diversité des réalisations qui tiraient unité et force de la conjugaison de leur simplicité et de la complexité de leurs graphismes. Et plus que tout, ce qu’ils pouvaient me dire d’une Inde que je tentais de déchiffrer à travers ces signes visuels qui me parlaient bien plus que les mots, car, hors le « Namasté » rituel et le sourire, comment échanger avec les femmes indiennes au seuil de leur maison, quand elles ne parlaient que le tamoul ou l’hindi et moi quelques mots d’anglais ?… Ces kolams suspendaient ma marche au seuil d’une maison. Même si je ne pouvais y pénétrer ni découvrir quelque kolam intérieur, ils me faisaient voyager vers une Inde plus intime.

 

Comment ces kolams avaient-ils été réalisés ?

D’abord, pour voir la main créatrice, il vaut mieux se lever tôt dans la paix des premières heures du jour (2). A défaut de montrer en direct l’art et la manière de réaliser un kolam – ce que l’on peut voir sur nombre de sites – nous empruntons ces témoignages à la littérature.

Ainsi le roman Noces Indiennes de Sharon Maas évoque-t-il la jeune Savitri qui après les premiers rituels du matin « sortait de la maison et dessinait sur le sol un kolam élaboré ». Ce qu’elle fera encore, bien des années plus tard, une fois mère de famille, désignée sous le nom de Ma (4) :

« Aussi, quand elle avait fini de balayer, consacrait-elle une demi-heure à dessiner un kolam devant l’entrée, un kolam chaque jour différent. Elle commençait par répandre de la farine de riz, de manière à établir un réseau de points qu’elle reliait par des traits ou des lignes courbes, jusqu’à ce qu’apparaisse un étonnant motif symbolique, compliqué, fragile, parfaitement symétrique, une œuvre d’art fugitive qui, dès midi, serait effacée par les pas indifférents des personnes qui entraient et sortaient de la maison. »

Voilà qui suppose une certaine dextérité de la main créatrice. Ce qui permet de distinguer la main irrégulière des néophytes de celle des aînées plus expérimentées. Il suffit de regarder ou de s’essayer à quelques réalisations pour s’en convaincre !

C’est merveille de voir filer la farine poussée par les doigts se transformer en lignes s’entrelaçant continûment autour ou à partir de points tracés au sol (4). De suivre ces doigts, agiles traceurs en l’absence de toute pointe ou crayon, et le geste souple, sûr et gracieux du poignet. Et c’est merveille de voir le dessin prendre forme selon la volonté, l’inspiration et le talent de la créatrice ainsi que sa capacité à joindre tradition et inventivité. De voir la concentration, la maîtrise de soi accordées à la sérénité de ce moment de piété domestique. Voilà qui fait du kolam un rituel, une technique et un art.

 

Mais d’où viennent ces dessins et motifs que les femmes tracent sur le sol ?

De la tradition familiale d’abord. L’art, très ancien, du kolam est une affaire de femmes dans le Tamil Nadu. Ce sont elles qui assurent la transmission du répertoire familial, sauvegardé – par certaines – dans des carnets, enrichis éventuellement par la consultation de magazines. Quant aux motifs figuratifs, traités de manière stylisée, ils empruntent au symbolisme religieux pour ce qui est par exemple de la fleur de lotus, signe de Lakshmi, épouse de Vishnou. Dès l’enfance, les mères guident leurs filles de leurs conseils techniques et autres car la transmission de cette pratique se rattache à un ensemble de valeurs.

Un kolam, c’est, au seuil de la maison, la rencontre de l’intime, du familial et du social et c’est le lien avec la tradition. A des degrés divers, éminemment variables, sans nul doute, selon les familles, leur attachement à la tradition et la personnalité de chaque femme ! Plus encore dans l’Inde contemporaine du XXIème siècle prise entre modernité et tradition.

 

Réalisation d’un Kolam au Tamil Nadu – Photos Colette Fontaine

C’est donc avec intérêt que j’ai découvert deux approches littéraires du motif du kolam dans deux romans, écrits par deux romancières contemporaines qui, en reculant de quelques décennies, évoquent toutes deux l’Inde autour du milieu du XXème siècle.

Dans Noces Indiennes de Sharon Maas (4), on retrouve le kolam rituel auspicieux, celui dessiné par Radha, Savitri, puis Ma, celui qui protège la maison, qui purifie en inspirant « de bonnes pensées ». Dans Compartiment pour dames (5), qui donne la parole à une quadragénaire indienne célibataire, Akhila, et cinq autres femmes échangeant sur leur vie de femme indienne, on découvre le propos plus vigoureux de la romancière Anita Nair qui fait du kolam un emblème de la tradition. Pour Amma, la mère d’Akhila, experte dans ces dessins, l’art des kolams est inséparable du rôle d’épouse car « de parfaits kolams de maîtresse de maison parée de toutes les vertus ménagères justifient que les belles-mères appellent leur belle-fille « la lumière qui guide la famille » ». Ainsi, inspirée de la pensée de Thiruvalluvar (5) donne-t-elle à Akhila, qui a alors 19 ans, ces ultimes « conseils concernant les devoirs d’une femme au foyer » mais bien plus encore une leçon d’être au monde :

« Un kolam tracé à la va-vite reflète une maîtresse de maison négligente, indifférente et malhabile. Quant à un kolam dessiné de manière recherchée, il indique un certain égocentrisme, de la vanité et une incapacité à faire passer les besoins des autres avant les siens. Les kolams sophistiqués et compliqués doivent être réservés aux occasions particulières. Ton kolam de tous les jours doit montrer que, si tu es économe, tu n’es pas avare. Il doit témoigner de ton amour de la beauté et du soin que tu apportes aux détails. D’une retenue. D’une certaine élégance et, surtout, d’une bonne compréhension de ta place dans la vie. Ton kolam doit refléter ce que tu es : une bonne maîtresse de maison ».

Au-delà de ces éclairages personnels des auteures sur les kolams, les romancières Anita Nair et Sharon Maas parviennent à suggérer, à travers le traitement de ce motif, des interrogations nouvelles sur la femme indienne et sur une société indienne entre tradition et mutations. Marquée par la voix des grands penseurs de l’Inde et la colonisation anglaise. Au seuil d’une Indépendance nouvellement acquise, face aux défis de l’avenir et de la modernité.

Ainsi le roman Compartiment pour Dames donne-t-il d’Akhila l’image d’une excellente élève, férue de littérature anglaise mais rétive aux enseignements traditionnels, et qui « détestait tous les kolams. Ceux de l’extérieur comme ceux de l’intérieur ». Plus encore ces « kolams sophistiqués » des « agraharam », « ces ghettos brahmanes » « où tout comportement hors norme est conjuré par la censure et un isolement absolu ». Et plus encore, avec la plume critique qui la caractérise, la romancière Anita Nair imagine, de manière transgressive, que le plus beau kolam d’Akhila est réalisé le jour même de la mort de son père. Ce qui fait d’elle, à 19 ans, une jeune femme devant assurer la charge de sa famille… Voilà ce dont parlent ces dames du compartiment de train roulant dans la nuit… Par un pur effet d’imagination, on pourrait adjoindre aux voyageuses sondant leur existence, le personnage de Saroj, la jeune fille du roman Noces Indiennes, osant passer sur le kolam familial et s’introduire dans la puja (salle de prières), accompagnée d’une amie, avec « l’impression de se livrer à quelque chose d’interdit » qui pourtant guide sa quête de libération (4).

 

Au-delà de toutes ces interrogations, les kolams peuvent également ouvrir d’autres voies de réflexion, qui engagent science, art, mystique et philosophie, celles développées par des chercheurs en mathématiques et anthropologie (6). « Cette confrontation de l’art et de la nature par l’intelligence des formes ouvre un espace de rencontre entre l’esthétique et la science. » disent-ils. « La réalisation [de certains de ces dessins] met en œuvre une progression, parfois exponentielle, de motifs élémentaires et l’effet esthétique de ces figures procède aussi du sentiment qu’elles procurent d’une perception de l’unité dans la complexité ». Le point apparaît « symbole de l’infini quand il représente l’immersion dans le tout », « la ligne, symbole aussi de l’infini quand elle contourne ou relie les points, figurant le cycle de la vie et des renaissances… »

Les kolams seraient-il alors l’intuition et l’expression d’un Principe supérieur ? L’illusion d’une autre réalité ? L’expression d’une philosophie de l’éphémère et des renaissances ? Questions qui restent ouvertes, dans l’Inde d’autrefois et d’aujourd’hui…  

 

Kolams vus à Madurai et Pondichéry – Montage Photos Marc David

 

Les kolams peuvent-ils être menacés par la modernité ?

L’Inde est en soi une terre de contrastes. De différences. De spiritualité et de rituels. De culture et d’art. Certes, les kolams ont tendance à s’effacer dans les grosses villes multimillionnaires, où les immeubles se multiplient, où les rues et trottoirs accueillent une foule nombreuse de scooters, rickshaws, voitures et piétons. Mais, nous avons pu en observer à Chennai, à Madurai, dans le cœur même de la ville, en particulier devant les magasins. Ils sont encore bien présents dans des villes moyennes telles Thanjavur ou plus encore dans des plus petites telles Rameswaram à la pointe du sous-continent, à quelques encablures du Sri Lanka. A Pondichéry, ils s’observent aussi bien devant des maisons des différents quartiers de la ville que sur le pas de porte de cités nouvelles ou d’humbles maisons abritant les pêcheurs de la côte.

Et quand le poids des traditions semble s’alléger, les kolams trouvent une présence et une force nouvelle à travers les magazines, la Toile, les concours organisés dans les écoles ou par des associations qui proposent des manifestations aujourd’hui reconnues. Ainsi les festivals de Madurai qui offrent au regard du public l’élaboration des œuvres et affirment la personnalité de créatrices qui en tirent une vraie reconnaissance artistique. Certes, des puristes pourraient prendre ombrage de ce renouveau qui éloigne du rituel domestique mais redonne vitalité et visibilité à une pratique traditionnelle pouvant être éprouvée par la modernité. Aujourd’hui, les Indiennes sont des écolières assidues et nombre de femmes tentent de conjuguer vie familiale, publique et professionnelle…

 

Finalement, les kolams ont été pour moi une porte ouverte sur l’Inde. Et mon voyage, une ouverture plus concrète sur les liens forts unissant l’Inde et La Réunion, même si on ne voit pas de kolams au seuil des maisons dans notre île (7). Peut-on y voir un rapport avec la faiblesse numérique des femmes parmi les engagés indiens et les dures conditions de vie de tous ces travailleurs originaires de régions et de comptoirs divers (8) ? A ces hommes et femmes venus à La Réunion, plus massivement après l’abolition de l’esclavage, nous devons la richesse de notre héritage indien. Un héritage religieux et socio-culturel qui porte ses marques spécifiques dans une société réunionnaise multiculturelle et créole.

Pour moi, les kolams ont été un seuil…

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Nous nous sommes attachés dans cet article principalement aux kolams extérieurs placés au seuil des maisons. Il en existe aussi à l’intérieur des maisons et temples. On trouve des kolams au Tamil Nadu, au Karnataka, dans l’Andhra Pradesh et des réalisations plus ou moins proches dans d’autres régions de l’Inde sous les appellations de rangoli ou de mandala entre autres.
  2. Les kolams se dessinent en général au lever du jour mais peuvent aussi être réalisés le soir. La poudre de riz, employée traditionnellement est remplacée fréquemment aujourd’hui par des pigments ou de la craie, plus économiques. Les kolams ne se limitent pas à une seule communauté de croyance religieuse.
  3. Chantal Jumel, « chercheuse indépendante, écrivain et spécialiste des arts visuels et rituels de l’Inde » et spécialiste des kolams (cf. sites ).
  4. Noces Indiennes, Sharon Maas (Of Marriageable Age, 1999), traduction Martine Leroy Battistelli, 2002, Flammarion. Dans ce roman, Savitri, originaire du Tamil Nadu, s’installera bien plus tard (sous le nom de Ma) en Guyane Britannique (Guyana) suite à un remariage. Dans cette œuvre (étalée entre les années 1920 et 1970/80), Saroj (jeune adolescente de 13 ans vers 1965) ose passer sur le kolam avec une amie africaine et l’introduire dans la salle de la puja où Ma garde secrètement la robe de future mariée d’Indrani (sœur ainée de Saroj).
  5. Compartiment pour dames, Anita Nair, 2001 (Ladies coupé) ; 1ère traduction 2002, Albin Michel, 2016. La famille d’Akhila vit près de Madras (Chennai). D’origine brahmane, elle n’habite cependant pas ces « agraharam », évoqués dans le roman. « Thiruvalluvar, poète d’expression tamoule ayant vécu au 1er siècle av J-C et auteur du Thirukkural, ouvrage traitant de morale, de sagesse, des devoirs des individus, considéré au Tamil Nadu comme le 5ème Veda » (selon le glossaire).
  6. Site : Eléments d’Ethnographie indienne, Bernard Champion, « Rues de Pondichéry », 1ère partie KOLAM. Texte de présentation pour un panneau d’exposition de photographies « Rues de Pondichéry »; avec la mention : [Quelques-unes des notions ici abrégées ont été présentées dans le séminaire de mathématiques de l’ERMIT (Equipe Réunionnaise de Mathématiques et d’Informatique Théorique), le 4/12/2007.]
  7. Nous n’avons pas observé (personnellement) de kolams sur le seuil des maisons à La Réunion, mais renvoyons à la thèse de Florence Callandre (soutenue en 1995), dirigée par Christian Barat, sur Koylou, Représentation divine et architecture sacrée de l’hindouisme réunionnais qui mentionne les kolams observés dans les temples réunionnais.
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ROMANSS DEMI-KOZÉ, DEMI-SHANTÉ

POU DÉSOVAJ ANOU IN PÉ.

 

Shanté : Toultan mi pass ajnou devan le foto

Le gran shèf bann shèf blan

I asir dan son biro

Laba an Frans

(Ah la Frans, la Frans, LA FRANS !…)

Mi prièr ali konm i fo :

 

Kozé : Oté shèf blan, akoz ti pran pa konpassion ? Akoz dan la servèl i ranpli ton kalbass bien verni, i arèt pa in mti lidé po ton zanfan i rèss loin ? Ankor si nout zié té pli gran ke nout vant ! Aléoir, kosa ni vé ?

 

Shanté : Ni vé médikaman

Po éklersi

Nout po

Episa in afèr po fé ni solèy moins sho

Pou-k li arèt noirsi

Zanfan

Mon manman

Anvoy osi (sak ou’a gingné sar bon)

Kidèf-bioliss

Po déviss

Mon vié shové boulon

 

Kozé : Anvoy ankor demoun kapab désovaj anou in pé : in amontrèr pa manj èk la min, pa manj dann fèy fig, pa boir de vin tamasa. In amontrèr manj kari o pin.

 

Shanté : Ni vé pi boir la rak o vèy

Ni bat pi kart koté le kor

Depi jordi na fé parèy

Demoun déor

La pèrd somèy

Devan la mor.

 

Résité : Et vous serez aussi très bien aimab

De nous en envoyer

Des gensses convenab

Qui causent le français

Pour que Axel Gauvin, il en est moins Chauvage.

Axel Gauvin.

 

De la langue créole opprimée…

De la langue créole opprimée…

 

 

SUPPLIQUE (1) MI-PARLÉE, MI-CHANTÉE

POUR NOUS SORTIR UN PEU DE NOTRE ÉTAT SAUVAGE. (traduction française de DPR974)

 

Passage chanté :

 

Souventes fois, je tombe à genoux devant la photo

Du grand chef des chefs blancs

Qui trône, assis à son bureau

Là-bas en France

(Ah la France, la France, LA FRANCE !…)

Je le prie bien comme il faut :

 

Passage parlé : Ô grand chef blanc, pourquoi ne prends-tu pas pitié de nous ? Pourquoi dans ce cerveau qui emplit ta calebasse bien vernie (1) n’y a-t-il pas la moindre idée en faveur de tes enfants qui habitent si loin ? Nous n’avons pourtant pas les yeux plus grands que le ventre. Que voulons-nous, somme toute ?

 

Passage chanté :

Nous voulons une lotion

Pour éclaircir

Notre peau

Ainsi qu’une crème pour apaiser l’ardeur du soleil

Et qu’il cesse de noircir

Les enfants

De notre maman

Envoie aussi (ce que tu trouveras fera l’affaire)

Kidèf-biolis

Pour démêler

Mes vilains cheveux crépus !

 

Passage parlé : Envoie-nous aussi des gens capables de nous désensauvager un peu : un maître qui nous apprenne à ne pas manger avec les doigts, à ne pas manger dans les feuilles de bananiers, à ne pas boire du vin ‘tamasa’ (2). Un maître qui nous apprenne à manger le cari avec le pain.

 

Passage chanté :

Nous ne voulons plus boire d’arak durant les veilles

Fini les claquements de cartes près du corps du défunt

A partir d’aujourd’hui, nous serons pareils

Aux gens du dehors

Qui perdent le sommeil

Devant la mort.

 

Passage récité :

Et vous serez aussi très bien aimab

De nous en envoyer

Des gensses convenab

 

Qui causent le français

Pour que Axel Gauvin,

Il en est moins chauvage.

.

Notes :

 

  • : Pour ceux qui connaissent l’histoire des Présidents de la République, ce serait là le portrait ressemblant de Valéry Giscard – d’Estaing.
  • : Le mot « tamasa » viendrait de l’indien et signifierait « festivité, amusement ». Il nous semble qu’à cette occasion le « vin tamasa » a toute sa place.

 

… au créole libéré

… au créole libéré

 

 

SUPPLIQUE (1) MI-PARLÉE, MI-CHANTÉE

POUR NOUS SORTIR UN PEU DE NOTRE ÉTAT SAUVAGE. (commentaire)

 

Avec cette « romance » Axel Gauvin  abolit les frontières entre poème, chant, prière, dialogue. Il l’a écrite dans les années 1960-1980 qui furent l’époque, à La Réunion, d’un combat à couteaux tirés entre assimilationnistes et tenants de l’identité créole réunionnaise. Ce fut un temps qui ne connaissait guère de nuances. Les accusations et anathèmes volaient bas, une chape de plomb s’était abattue sur l’histoire de La Réunion et le créole, la langue, était interdite d’antenne à la radio et à la télévision, monopole d’état.

Axel Gauvin, poète et romancier bien connu, était alors l’un des plus grands défenseurs de l’identité réunionnaise et en particulier de la langue créole (2). C’est à ce titre qu’il écrivit cette « Romanss demi-kozé, demi-shanté, po désovaj anou in pé ». Cependant, loin d’attaquer l’adversaire de front, il donne au héraut de l’assimilation la parole et lui laisse – est-ce grandeur d’âme ou ruse (?) – toute latitude pour développer ses idées et ses aspirations… Celui-ci ne s’en prive d’ailleurs pas : c’est qu’il est le personnage principal, celui qui dit « je ». C’est vrai aussi qu’il est, ou qu’il croit être, le porte-parole de toute une collectivité et sans hésiter il passe du  » je » au « nous ». Il s’adresse directement au  » grand chef des chefs blancs » qui réside en France. Il s’enhardit même (Akoz ti pran pa konpassion ?) jusqu’à lui reprocher de ne pas se soucier de ses enfants qui habitent au loin.

S’il va jusqu’à cette extrémité, ce n’est pas par ingratitude, c’est qu’il est profondément malheureux, parce qu’apparemment le Tout-puissant ne l’entend pas et qu’il a le sentiment d’être abandonné, plongé dans un état de totale déréliction. Et cela, ni lui, ni le peuple qu’il représente, ne le mérite : ils unissent en effet dans leur amour, dans leur vénération  le  » grand chef des chefs blancs  » et le pays sur lequel celui-ci règne, La France. Ce nom de France, mentionné à plusieurs reprises, avec ses caractères grandissant à vue d’œil, doit se prononcer avec emphase. Les points de suspension et d’exclamation, contribuent à souligner le culte voué à La France : les mots manquent ; ils sont impuissants à exprimer les sentiments éprouvés à l’égard de la terre promise, de la source de toute culture, de la mère-patrie fantasmée.

Le « grand chef des chefs blancs » est un être hors du commun, de qui tout dépend. C’est l’incarnation de la France, c’est une véritable puissance devant laquelle on s’agenouille, que l’on implore. La « romanss  » devient supplique car la situation est urgente. Le héraut, intercesseur auprès du Grand chef blanc, va jusqu’à lui proposer une feuille de route, le programme qu’il convient de mettre en œuvre à La Réunion, à savoir l’assimilation totale. Il implore le Gran shèf d’effacer toutes les traces de créolité chez le Réunionnais. Autrement dit, le Réunionnais a besoin d’être « exorcisé » de son mal. Tout en lui, en effet, est négatif (son aspect physique, son art culinaire, son rapport à la mort). Le Créole réunionnais fait partie de la catégorie du « non », pour reprendre l’expression de Nadine Gordimer (3).

Pour le héraut, porte-parole de l’assimilation, le Réunionnais ne sera « quelqu’un » qu’en devenant totalement autre. Il s’agit d’un processus d’aliénation, de néantisation. L’auteur du poème, Axel Gauvin, montre ainsi à quelle aberration l’idéologie assimilationniste dominante des années 60 à 80 a pu mener.

Le passage récité à la fin du poème demande une attention particulière. On a le sentiment que le héraut de l’assimilation parle de sa dernière requête comme de quelque chose d’accessoire, qui lui était presque sorti de l’esprit. Si c’était une lettre on aurait dit un postscriptum. En fait, il s’agit de la chose essentielle, du souhait le plus important. Comme l’ont affirmé nombre de penseurs: « L’âme d’un peuple vit dans sa langue »,ou encore « La langue d’un peuple, c’est son âme ». L’attaque est effectivement portée contre la langue. L’offensive est fondamentale. C’est la langue créole qu’il faut éradiquer, c’est l’âme du Réunionnais qu’il faut anéantir.

S’adressant à présent en français au « grand chef des chefs blancs », (jusque-là, le héraut a parlé créole), il lui demande d’envoyer des « amontreurs » compétents qui puissent apprendre le français en particulier à Axel Gauvin. Ce faisant il se trahit, se couvre de ridicule. C’est qu’il ne sait pas parler français. La langue qu’il emploie n’est ni du français ni du créole ; c’est un français « macotte « , un français « masikrok » (4), rempli d’incorrections. Si au cours de la lecture de cette « supplique mi-parlée, mi-chantée » nous avions parfois le sourire aux lèvres, si parfois nous avions tendance à manifester notre incrédulité, nous ne pouvons réfréner maintenant un éclat de rire. Le héraut de l’assimilation à outrance se rend parfaitement grotesque car Axel Gauvin est un écrivain reconnu, aussi bien en créole qu’en français (5). L’attaque dirigée contre lui par le porte-parole des assimilationnistes aura fait long feu, aura complètement raté : décidément la défense et la promotion de la langue française sont bien mal assurées par de tels champions ! Un détail amusant : son zèle francophone est si grand que dans sa bouche le mot « sauvage » est victime d’une hypercorrection et devient « chauvage » qu’il pense plus correct en français !

Cette « Supplique mi-parlée, mi-chantée » est-elle encore d’actualité en ce début de XXIème siècle ? Certes, des progrès ont été faits depuis les années 1960. Les luttes pour la connaissance de l’histoire de la Réunion (esclavage, marronnage et engagisme), pour la célébration du 20 décembre et de la révolte de Saint-Leu ont connu des avancées. Le Maloya (chant et danse révélateurs de nos racines africaines et malgaches) a été promu au titre du patrimoine culturel de l’Unesco. Les festivités du Dipavali indien et du Double-Dix chinois ont à présent droit de cité. L’affirmation et l’acceptation de notre métissage ont trouvé une reconnaissance officielle. Dans tous ces domaines reste cependant beaucoup de travail à accomplir… La langue créole a vu, elle aussi, son utilisation développée sur les antennes des radios et télévisions et dans le domaine de la publicité, mais son emploi dans l’enseignement n’est pas encore ce qu’il devrait être pour la reconnaissance de la personnalité réunionnaise et pour une éducation des enfants qui tienne compte de leur langue maternelle, facteur indispensable à leur développement psychologique et cognitif.

 

DPR974

1) « Supplique » n’est pas synonyme de « romanss » créole, mais  nous a semblé la traduction la plus proche du sens du texte. Nous attendons de meilleures propositions de nos lecteurs.

2) Cf. L’essai du même auteur intitulé « DU CRÉOLE OPPRIMÉ AU CRÉOLE LIBÉRÉ », paru en 1977 aux Éditions de l’Harmattan.

3) Cf. Gordimer Nadine, Vivre à présent. Éditions Grasset et Fasquelle, 2013.

4) « Macotte », « masikrok » signifient grossier, mal fait, bancal. Un « français masikrok  » est un français très approximatif.

5) Axel Gauvin est en particulier connu pour son roman en français, intitulé « L’aimé » (Éditions du Seuil) qui fut nominé au Goncourt en 1990.

 

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Qui est la vraie Françoise Chastelain/Châtelain ? (1) Quand exactement et dans quelle ville ou village de France est-elle née ? Est-elle noble ou de petite naissance ? Pauvre orpheline éprouvée par la vie ou fille aux mœurs légères ? Nous laissons la réponse aux généalogistes qui s’opposent sur ces points. Ce qu’on sait, c’est que, rescapée d’un convoi de seize jeunes françaises destinées par ordre du Roy aux colons de Bourbon dans les premières années du peuplement, elle arrive dans l’île en 1676, se marie quatre fois, donne naissance à dix enfants et laisse une nombreuse descendance.

 

Sa vie a de quoi inspirer les plumes !

Deux romans parus en 1993 (2), La Mascarine de Danièle Dambreville et L’Aïeule de l’Isle Bourbon de Monique Agénor, évoquent son destin exceptionnel, en déroulant en arrière-plan l’histoire de la première société bourbonnaise qui, en peu d’années, sera marquée par la pratique de l’esclavage.

Ces deux romans ont donc bien des parentés. Mais, la personnalité, le vécu de Françoise et ses rapports à ses maris, relèvent de la fantaisie de chaque romancière. Leurs choix d’écriture diffèrent également. Danièle Dambreville éclaire son propos en s’appuyant sur des dates (2) et en désignant les époux successifs de Françoise de leurs vrais noms alors que Monique Agénor choisit des appellations métaphoriques et crée des situations amoureuses moins transparentes. La première annonce « un roman historique », la seconde « un roman de fiction » dont le « contexte » est « tout à fait vérifiable« . Ainsi, chaque romancière propose sa propre réélaboration romanesque de l’histoire en invitant à penser les filiations et les origines de l’héroïne et plus largement de l’île elle-même. Et chacune suscite nos interrogations sur cette époque lointaine de notre histoire, peu présente dans la littérature réunionnaise.

Couverture de La Mascarine de Danièle Dambreville, dessin de Marie Winter, éd Azalées

Couverture de La Mascarine de Danièle Dambreville, dessin de Marie Winter, éd Azalées

Que disent ces romans de la vie de Françoise avant son arrivée à Bourbon ?

Ils reprennent, l’un et l’autre, les thèses qui divisent les généalogistes. Monique Agénor fait de Françoise une orpheline noble tôt placée à « La Salpétrière ». Danièle Dambreville, une orpheline sans titres, qui après une infortune amoureuse vit en vendant ses charmes. Dans les deux cas, Françoise se retrouve dans un lieu qui reçoit des enfants abandonnés, des nécessiteux et filles débauchées, prostituées… Elle y mène une vie de recluse racontée avec beaucoup de liberté. La même imagination fertile est déployée aux étapes suivantes de la vie de la jeune femme comme l’expédition à Bourbon, le long et pénible voyage par bateau, l’épisode tragique de Fort-Dauphin en août 1674 – sur un fond de tensions et de rivalités franco-malgaches – (3). Puis, le voyage des rescapés du massacre avec un passage par le Mozambique et l’Inde avant l’arrivée à Bourbon en 1676. L’odyssée ayant duré trois ans depuis le départ de La Rochelle ! Avec des aventures singulières dans chaque roman.

 

Quelle sera désormais la vie de Françoise à Bourbon ?

Son destin se mêle définitivement à celui de l’île selon un tissage de faits avérés ou inventés par les deux auteures autour de ses quatre mariages. Avec son premier mari, Jacques Lelièvre, ou le Lieutenant (4), arrivé comme elle de Fort-Dauphin, elle partage quatre années d’une vie modeste, donnée comme heureuse. Les deux unions qui suivent et qui s’accompagnent de la naissance d’enfants, sont présentées de manière contrastée par les deux romancières. Là où l’une imagine l’amour, l’autre met de la discorde ! Elles se rejoignent cependant sur la mort de Michel Esparon, ou Le Gentilhomme, qui, dans une époque laissant percevoir quelques prémices de l’esclavage, est assassiné par des marrons (5). Elles se rapprochent également sur la situation du troisième mari, épousé en 1686 : Jacques Carré, ou le Commis du Roy, garde magasin du quartier de Saint-Paul pendant quelques années. De ce fait, la vie des époux paraît alors plus aisée – et risquée – car proche du pouvoir. Ainsi, les deux romans les mêlent aux affaires du temps impliquant les pères Bernardin et Camenhen ainsi que les Gouverneurs Drouillard, Vauboulon et Firelin. Enfin, le dernier mariage, en 1696, avec Augustin Panon, ou L’Europe, propriétaire aisé, vivant à La Mare à Sainte-Marie met définitivement Françoise à l’abri du besoin. Dans une époque où l’esclavage est devenu réalité. Mais les deux œuvres diffèrent profondément sur ce point : l’une s’arrête à la fin du XVIIème, le jour du mariage avec l’Europe alors que l’autre nous fait entrer dans le XVIIIème siècle en consacrant encore six chapitres à la longue vie de Françoise avec son mari, ses enfants, petits-enfants et ses esclaves aussi.

 

La vie de Françoise a donc suivi les mutations de la société bourbonnaise et l’a ancrée plus fortement dans l’île. « Bourbon m’a donné une seconde vie, le droit d’être digne et libre, droit que je n’avais plus en quittant la France. (…) Ici, je fais partie des pionniers qu’on vénère (…) ici, j’ai un passé. J’ai planté mes racines. J’ai contribué à façonner une histoire, à créer un pays. Je suis la Mascarine. » écrit la Françoise de Danièle Dambreville. Ainsi devient-elle l’héroïne d’un roman de fondation. Pour avoir été mariée quatre fois, sa descendance est très nombreuse et compte beaucoup de familles alliées. Ce qui fait d’elle « l’ancêtre de beaucoup de Créoles réunionnais » comme le note Monique Agénor elle-même dans le prologue de L’Aïeule de l’Isle Bourbon. Sans qu’on puisse en faire l’aïeule de tous les Réunionnais bien évidemment vu la diversité des origines du peuplement de notre île !

On devine une personnalité riche soulignée au gré de chaque romancière. Tour à tour femme de courage, d’énergie, montrant des capacités d’adaptation. A la fois légère, réfléchie, opportuniste, belle, sensible, pudique ou sensuelle… On est là dans l’imaginaire ! Alors que pour ce qui est des faits politiques, économiques et sociaux, les deux œuvres s’appuient sur un fonds historique exploité cependant de manière romanesque et personnelle.

 Couverture de L'Aïeule de l'Isle Bourbon de Monique Agénor, gravure de Bérard, col. Viollet

Couverture de L’Aïeule de l’Isle Bourbon de Monique Agénor, gravure de Bérard, col. Viollet

Que laissent-elles entrevoir des premiers temps de la société bourbonnaise ?

Certes, les deux romans démarrent une dizaine d’années après le tout premier peuplement pérenne composé de français et malgaches depuis les années 1663/1665 (6). Mais, quand Françoise arrive, la colonie est encore bien jeune. Elle compte autour de cent cinquante habitants, venus principalement d’Europe, de Madagascar ou d’Inde regroupés autour de Saint-Paul, Saint-Denis et Sainte-Suzanne. Les romans montrent donc un pays en construction. Où il y a beaucoup à faire pour ces premiers habitants qui ont « une lourde responsabilité mais également une chance exceptionnelle, celle des pionniers » dit la Françoise de Danièle Dambreville.

Le pays-lui même est à peupler. Pour cela il faut des femmes. C’est ce qui avait motivé l’expédition de Françoise et ses compagnes à Bourbon. Manque de chance pour les colons de l’île, elles ne seront que deux à y arriver, de plus déjà mariées ! Le contexte et la nécessité ont donc fait que toutes les premières femmes présentes dans l’île ont été précieuses. Toutes. Elles ont contribué à construire une société originale, métissée dès le début avec nombre de mariages mixtes, en particulier de colons français avec des femmes malgaches ou Indo-portugaises (7). Si les deux romancières privilégient la souche française en basant leurs œuvres sur l’histoire de Françoise et de ses quatre maris, tous d’origine française, elles esquissent discrètement, en arrière plan, cette société métissée, à travers tel couple mixte ou la figure romanesque et symbolique d’Amande douce, la métisse inventée par Monique Agénor.

Bourbon est également un pays à développer, une terre à travailler. L’île offre de l’eau, du bois, des fruits, du gibier, des poissons… Les premiers habitants se serviront généreusement en abattant « sans discernement » flamants roses, butors, tortues… Mais, les deux romancières montrent surtout, dans les années qui suivent l’arrivée de Françoise à Bourbon, la mise en valeur des concessions par le travail des colons avec la contribution importante de leurs serviteurs, la plupart malgaches. On devine combien l’entreprise pouvait être excitante mais difficile dans un temps où les bateaux étaient rares, les routes à tracer. Un temps où il n’y avait ni écoles, ni hôpitaux. Où les rapports humains n’étaient pas toujours de fraternité, ni d’égalité. Très vite donc, les deux romancières font entrevoir comment on passe en quelques années d’une société embryonnaire, travaillée déjà par des tensions, à une colonie esclavagiste à la fin du XVIIème siècle.

Reprise libre de la Carte d'Estienne Flacourt datant de 1661. Image MCDF.

Reprise libre de la Carte d’Estienne Flacourt datant de 1661. Image MCDF.

Comment laissent-elles apparaître ces mutations de la société bourbonnaise ?

Elles font voir les prémices de l’esclavage avec l’accentuation des inégalités et des clivages entre colons français et malgaches souvent tenus dans des rôles subalternes. D’où des tensions accrues, un climat d’insécurité lié à des velléités de révoltes et à des marronnages de Noirs, des punitions et assassinats tels celui du gouverneur Fleurimont en 1680 et du deuxième mari de Françoise en 1685, attribués à des marrons. Bref, on constate à la lecture que les rapports humains et sociaux basculent véritablement à cette époque.

Les deux romans montrent une colonie difficile à gouverner, alors qu’on voit s’accroître la population bourbonnaise, plus hétérogène encore avec l’arrivée d’un nombre non négligeable de forbans assagis. Et d’ailleurs qui sont-ils ces colons de Bourbon ? Les romans multiplient les portraits de ces hommes qui, pour la plupart, ont quitté la France pour fuir une condition médiocre ou par ambition. Ce sont des hommes très indépendants, souvent peu cultivés et qui ont les qualités et bien des défauts de l’humanité ! Il y a les valeureux, les courageux et les paresseux, brutaux, incestueux, racistes, alcooliques… Or, « tout en connaissant bien la diversité d’un peuple hétéroclite, cosmopolite, fauteur de troubles, difficile à mener, même un gouverneur aguerri et compétent s’y perdrait » écrit Monique Agénor. A plus forte raison quand ces gouverneurs sont incompétents, autoritaires et qu’ils attisent les factions et œuvrent à leur propre perte tels Fleurimont, Drouillard, Vauboulon, Firelin. Que d’années chaotiques pour une colonie négligée par le Pouvoir royal et la Compagnie des Indes !

Finalement, la société bourbonnaise qui s’élabore n’a pas beaucoup été aidée ! « Nous étions là, contraints et forcés. Notre seule chance peut-être, à l’aube de cette société coloniale nouvelle, eût été d’essayer d’y mettre plus de justice, de sagesse, de tolérance et d’amour. Mais nous n’en étions pas capables. Chacun d’entre nous luttait pour sa survie » écrit Monique Agénor. Et nulle figure charismatique n’a pu alors impulser d’autres choix et éclairer les hommes de ce temps.

 

Voilà le terrain ayant permis le développement d’une société colonialiste et esclavagiste. « Comme je l’ai dit, écrit Danièle Dambreville, les noirs, qu’ils fussent Cafres, Madécasses, Malaques ou Malabars, furent à l’origine des serviteurs non des esclaves. (…) Pour des motifs d’ordre économique, brutalement, d’homme le noir devint esclave, c’est à dire qu’il était monnayable, interchangeable. Son identité se résumait à la qualité de marchandise qu’il pouvait représenter ». Voilà qui révèle une société de profit qui exploite, humilie, exacerbe les clivages raciaux et condamne les unions mixtes. Alors, se développent le marronnage et la défense de l’ordre colonial par des milices. Aux « bandes armées [qui] descendaient régulièrement sur toutes les parties habitées de l’île ne laissant après eux que ruines et désolation » répondent désormais les chasseurs coupant mains et oreilles des esclaves fugitifs. Ce qui fait dire à Monique Agénor : « Etaient-ils conscients ces colons, que cet état de choses n’était qu’effet de retour (…) la sagesse et un minimum d’humanité nous auraient sauvé la vie, la nôtre, celle de nos enfants et peut-être aussi celle des générations futures ».

Ainsi ces deux romans laissent-ils entrevoir le nouveau et sinistre visage de la colonie à venir. Si, en poursuivant son récit jusqu’en 1727, Danièle Dambreville nous fait pénétrer dans la société de plantation avec la culture du café, en évoquant les rapports de Françoise à ses propres esclaves, elle accentue cependant le tour familial et intimiste du récit fait par Françoise au terme de sa vie. A la même époque, pourtant, les navires négriers débarquent leurs cargaisons d’Africains, le Code Noir institutionnalise les rapports entre maîtres et esclaves et, pour la première fois, Bourbon compte bien plus d’esclaves que d’hommes libres .

 

On aurait pu inventer un autre modèle de société plus égalitaire et fraternelle… Mais c’est la société que nous ont laissée les premiers habitants de Bourbon. Telle qu’elle apparaît à la lecture de ces deux œuvres intéressantes sur le plan romanesque et historique. Même si le roman du premier peuplement métissé de Bourbon est encore à écrire en cherchant dans les traces ténues et les marges de l’histoire officielle. On peut dire finalement que la société découverte par Françoise Cha(s)telain à son arrivée à Bourbon n’était pas parfaite mais combien plus touchante et moins monstrueuse que l’enfer ouvert de l’esclavage. On aurait pu mieux faire… Mais le miracle est qu’on ait réussi, malgré une histoire aussi douloureuse, à bâtir un vivre ensemble.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Sur la généalogie controversée de Françoise Cha(s)telain (et les choix orthographiques), voir les travaux et sites spécialisés, dont ceux du C.G.B. D. Dambreville écrit F. Châtelain (p 40) et M. Agénor, F. Chastelain. Voir https://dpr974.wordpress.com/2013/09/11/lodyssee-de-francoise-chastelain/
  2. 1ère édition des deux romans en 1993. L’Aïeule de l’Isle Bourbon reçoit le Prix des Mascareignes en 1994 et est réédité en 2000. Afin de permettre au lecteur de situer les faits – malgré de petits écarts possibles avec d’autres documents –, nous indiquons les dates données par D. Dambreville.
  3. Les Français avaient tenté de développer une colonie française à Fort-Dauphin. L’épisode, puisé dans l’histoire, a lieu lors du mariage de plusieurs françaises en août 1674.
  4. Pour la désignation des maris, nous indiquons d’abord le nom exact (D. Dambreville), puis le nom métaphorique (M. Agenor).
  5. Ce deuxième mari est donné assassiné par des Noirs marrons selon certains documents. La même hypothèse, reprise par M. Agénor, est formulée prudemment pour le premier mari de Françoise.
  6. En 1663 l’île accueille deux migrants volontaires français – dont Payen – avec dix malgaches – dont trois femmes –. En 1665 a lieu la colonisation de l’île avec l’arrivée de E. Regnault (premier gouverneur de l’île)et de ses compagnons.
  7. Outre les quelques françaises présentes à l’époque, la majorité des Français/Européens s’installant à Bourbon à partir de 1665 ont épousé, selon les historiens, des Malgaches, Indiennes, Indo-Portugaises. Le tableau de la page 26 de L’Histoire de La Réunion mentionne 8 Françaises, 15 Malgaches, 12 Indiennes, 2 Indo-Portugaises pour la population féminine de 1668 à 1678. (ouvrage de J-P.Coevoet, P. Eve, A. Jauze. C. Wanquet, ed Hachette)

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Allons droit à l’essentiel : deux jeunes garçons qui rient tout leur soûl… L’aîné, à gauche sur la photo, semble prendre son cadet sous son aile, lui témoigner son affection, tout en lui disant, peut-être sur le ton de la taquinerie : « Tu es vraiment impayable ! Où vas-tu chercher tout ça ? » Et d’éclater de rire… L’autre, un peu surpris de l’attitude du « grand frère », esquisse de la main droite un mouvement de défense, mais se laisse faire.
Le rire de l’aîné est si spontané, si intense que la veine de son cou se gonfle, qu’il en ferme les yeux. C’est un rire de bon cœur, un rire à gorge déployée, toutes dents dehors, un rire irrépressible, un rire qui renverse les digues…
Et de fait le plus jeune se laisse gagner par le rire, par la joie : sa bouche grand’ ouverte fait apparaître l’absence de ses dents de lait. Il semble bien qu’il soit à l’origine du rire. Mais d’où provient le déclic ? Qu’a-t-il fait, qu’a-t-il dit de si comique, de si surprenant, de si incongru, que l’autre n’ait pu se retenir ? On n’en saura sans doute jamais rien…

Une chose est sûre cependant : il n’y a ici aucune joie maligne. Il s’agit d’un rire franc, d’un rire partagé, d’une joie communicative. C’est la joie de deux « frères », de deux complices, de deux amis. Cette image est celle de l’amitié, de la fraternité, de la tendresse et l’on pense irrésistiblement à l’adage qui dit : « Un ami, c’est un frère qu’on s’est choisi ! »
Robert Gauvin.
P.S. C’est grâce à un ami de longue date que j’ai découvert cette photo, œuvre de Hans-Joachim Hummel de Wurzbourg (Allemagne). Je sais particulièrement gré à l’artiste de nous avoir donné l’autorisation de l’offrir à nos lecteurs du blog dpr974.wordpress.com (R.G)

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Fontaine de l’ancienne Mairie de St Denis

Fontaine de l’ancienne Mairie de St Denis

 

Après avoir écouté le marchand de pilules qui apaisent la soif et engendrent un gain de temps de cinquante-trois minutes en une semaine, le petit prince de Saint-Exupéry eut cette réflexion : » Si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine « .
Les fontaines sont sources de vie. Elles font partie de notre histoire, de notre paysage, de notre patrimoine. Qu’il s’agisse de la fontaine monumentale de la place de la cathédrale à Saint-Denis (en cours de rénovation) ou des blocs de béton pourvus d’un robinet (parfois de quatre) auquel on venait remplir son « fer-blanc » lors qu’on ne disposait pas de l’eau courante, ou encore d’un simple robinet, comme celui des rampes Ozoux au bas de la rivière, auquel on se désaltérait au retour d’un match à la Redoute, ou d’une baignade dans un « bassin » de la rivière Saint-Denis, la fontaine est le point de ralliement de toutes les soifs du monde. Mais nous aurions quelque difficulté aujourd’hui à marcher tout doucement vers une fontaine dans la ville de Saint-Denis. Elles sont pour la plupart asséchées, taries, bouchées, quand elles n’ont pas purement et simplement disparu.

Fontaine Tortue du bas de la Rivière.

Fontaine Tortue du bas de la Rivière.

 

Ces vers, extraits du poème « Saint-Denis », écrit en 1983, dressent déjà le constat :

Les fontaines taries hantent le paysage

Des rampes de la Source au rond-point du Jardin

Fontaines de la gare et de la rue Bertin

Dans ma quête assoiffée oasis ou mirages

Au plan historique, les premières fontaines sont apparues dans le paysage parisien au 12ème siècle. Les premières fontaines monumentales datent du 16ème siècle, telles la fontaine de la place des Innocents, dans le quartier des Halles, ou la fontaine Médicis, au cœur du jardin du Luxembourg. Au dix-neuvième siècle Paris compte quelque 2 000 points d’eau.

Au sortir de la guerre de 1870, un philanthrope britannique, du nom de Richard Wallace, finance de ses propres deniers l’installation à Paris de fontaines publiques, dénommées « fontaines Wallace » : ce sont de véritables œuvres d’art réalisées en fonte et dont les grands modèles atteignent 2m70 de haut pour un poids de 610 kg. Elles sont munies d’un gobelet métallique, retenu par une chaînette, permettant ainsi à tout passant de se désaltérer gratuitement. A défaut du gobelet de Richard Wallace, les fontaines de Saint-Denis permettaient néanmoins de se désaltérer, lorsqu’on arpentait les rues du chef-lieu sous un soleil de plomb (on ne circulait pas encore en voiture climatisée et on ne buvait pas de sodas glacés pour se rafraîchir).

Si nous pouvions faire une suggestion tant à la ville de Saint-Denis qu’au Conseil régional, ce serait de rajouter les Fontaines aux Pitons, Cirques et Remparts. Et pourquoi les fontaines de Saint-Denis (et des autres communes de la Réunion) ne feraient-elles pas partie du patrimoine réunionnais inscrit à l’UNESCO ? Il suffirait pour cela de remettre en état les fontaines existantes, de telle sorte qu’elles puissent remplir leur double fonction : celle de décor urbain en même temps que mise à la disposition des passants d’une eau potable et gratuite au niveau de la rue.

Dans la plupart des villes dans le monde, les plus beaux centres d’intérêt sont ceux réalisés autour de la magie aquatique (sans que l’on puisse pour autant parler de gaspillage, puisqu’il s’agit d’eau recyclée en circuit fermé).

Dans le département du Vaucluse, en Provence, la petite ville de Pernes-les-Fontaines ne compte pas moins de quarante fontaines, pour une population de dix mille habitants. Et pourquoi Saint-Denis-sur-Mer ne serait-elle pas aussi Saint-Denis-les-Fontaines ?

Dans les jardins Barre -Déramont

Dans la cour de « L’Équipement » à Saint-Denis…

 

Jean-Claude Legros

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Mon kozé kréol-La-Rényon …Lémiène

 

Je l’ai pratiqué oralement, chaque jour, depuis ma tendre enfance, dans les hauts (Trois-Bassins, Le Tampon, Cilaos), comme dans les bas de l’île (Saint- Gilles, Saint-Denis, La Saline-les-bains), au contact de personnes diverses tant par l’âge que par le lien affectif ou le lien social : mon père, ma nénène, mes camarades d’école, les employés de mon père, les gens de différents corps de métiers (facteur, cantonnier, commerçant, pêcheur, chasseur, cocher, coupeur de cannes, forgeron, menuisier, jardinier, journalier…), mes camarades de sport, mes camarades de vacances, etc…

 

Il convient de faire remarquer que son usage ne m’était pas interdit par mes parents (alors qu’il l’était fermement dans certaines autres familles de cette époque). Mon père communiquait volontiers en créole, et pour cause ! Cependant il était très apprécié de se faire entendre en français (avec ou sans accent) par les membres de la famille restreinte ou «élargie ». Je me souviens de l’émerveillement d’un cousin fortuné, de passage à la maison, devant cette déclaration de mon frère aîné : « hier mi cause créole, mais aujourd’hui, je dis français ».

Par contre, à l’âge de 10 ans, pensionnaire au petit séminaire de Cilaos, je n’avais pas le droit de parler créole en cour de récréation. Un tel comportement était sanctionné par « la pièce ». Il s’agissait effectivement d’une pièce de monnaie que le curé, chargé de la surveillance, remettait à l’un d’entre nous au début de la récréation. Celui-ci devait alors la « refiler » au premier qui s’exprimerait en créole devant lui et ainsi de suite. A la fin de la récré, le détenteur de la « pièce », écopait d’une punition. C’était une sorte d’apprentissage déguisé de la délation ! Après 2 années de ce type de contrainte, j’ai retrouvé la liberté d’expression au lycée Leconte Delisle, à Saint-Denis, où j’étais aussi pensionnaire.

 

Je l’ai pratiqué quotidiennement, au pays, pendant une vingtaine d’années, sans aucun repère ou support écrit. Mes références étaient fournies par les conversations de toutes sortes au quotidien, mais aussi par ce qui provenait de la scène (rares p’tits concerts- longtemps, Madoré l’unique chanteur de rue de l’époque, les chanteurs des orchestres de bals…), des manifestations sportives (matchs de foot, courses cyclistes, combats de catch…), des occasions festives (bals avec orchestre et chanteur, fêtes paroissiales, assemblées familiales…) et de la radio, mais à un degré bien moindre qu’aujourd’hui (Georges Fourcade, François Lefèvre, Lolo Kichenin et M’sieur Paul… radio-crochets).

Je l’ai pratiqué épisodiquement, en métropole, pendant la quinzaine d’années qui a suivi cette époque, du fait de mon séjour pour études dites supérieures, service militaire et autres activités post universitaires…

Mon parler créole réunionnais a été réanimé de façon intense pendant deux ou trois ans, à compter de 1974, date de mon retour définitif dans l’île natale. A cette époque, j’ai vécu brusquement et goulûment créole (langage, musique, alimentation, habitation, savoir vivre, randonnées, sport, identité, altérité) au fil de rencontres de natures diverses (familiales, amicales, professionnelles, artistiques…). L’envie, le besoin de m’exprimer en tant que créole réunionnais, ont été encore amplifiés par l’apprentissage de la scène, en chansons, danses et autres sketches, à partir de ce retour au pays.

 

Daniel Vabois à Trois-Bassins

Le 7 septembre 2016

COMMENT J’AI PRIS CONSCIENCE que je parlais créole…

 

Dans mon enfance, aux alentours des années 40, la grande majorité des Réunionnais ne parlait que le créole, exprimait ses idées, ses désirs, ses sentiments dans la langue créole, vivait en créole. C’était la langue des cours d’école, des sentiers, des chemins de cannes, des rues, de la boutique, des ouvriers, des planteurs…Il n’existe pas de statistique à ce sujet, mais on peut penser qu’une très faible proportion de la population (moins de 10%) avait en plus de sa langue maternelle une certaine maîtrise du français. Nous vivions dans notre langue maternelle, « naturelle » (!) n’étant l’objet ni de curiosité ni de mépris. Si l’on nous avait alors demandé en quelle langue nous nous exprimions, nous aurions été bien en peine de répondre : « En créole ! »

À cette époque ancienne où nous n’avions pas conscience de notre langue, nous parlions créole et ne l’écrivions pas et le français, nous devions l’écrire sans le parler couramment ! Il y aurait d’ailleurs bien des choses à dire du français et de son enseignement : on peut, par exemple, affirmer sans exagérer que le français, langue de l’enseignement, n’était pas lui-même réellement enseigné comme une langue vivante !

 

 

Classe des Hauts de Saint-Denis vers 1950 (Remarquez les coiffures, les vêtements, les pieds chaussés ou non…)

Classe des Hauts de Saint-Denis vers 1950 (Remarquez les coiffures, les vêtements, les pieds chaussés ou non…)

Puis vint le jour où je pris conscience de ma langue maternelle créole. Semblable à une naissance, cette prise de conscience fut pour moi, douloureuse. Je me souviens à ce propos de deux anecdotes qui m’ont marqué. L’une d’entre elles concerne la première lettre que je dus écrire à ma mère dont j’étais momentanément séparé. Dès l’entrée en matière je calais piteusement : « Maman, je t’écris… » Je ne pus aller plus loin. Moi, petit Réunionnais, je ne pouvais quand même pas tutoyer ma mère ! Cela pouvait se faire, quand on s’adressait à un camarade, mais quand on écrivait à sa mère, sa « manman » qu’on aimait et respectait, une telle privauté de langage était inconcevable.

J’essayai de trouver une autre solution : « Maman, je vous écris… » Décidément je passais d’un extrême à l’autre. Ce pronom ne me satisfaisait absolument pas. Il pouvait convenir pour Dieu, ou à la rigueur pour le prêtre ou la maîtresse d’école, mais pas pour maman, pour lui dire mon amour !…Il n’y avait chez nous qu’un pronom qui pût convenir, qui alliât à la fois respect et tendresse. C’était le « ou » créole ! « Manman, mi ékri aou ; mi ème aou ! »

Je prenais soudain conscience que seul le créole pouvait exprimer mes sentiments d’enfant à l’égard de ma mère. Malheureusement je n’apprenais pas à écrire en créole à l’école. Ma prise de conscience du créole passait donc par une première frustration !

Une autre anecdote révélatrice eut pour cadre le Lycée que je fréquentais. J’étais alors en classe de 4ème et nous avions un professeur de lettres classiques, français, latin, grec pour qui la seule langue vivante digne d’être parlée était le français. Pour lui le créole n’était pas une langue, mais un patois, que dis-je, un jargon, un sabir, un charabia qui nous empêchait d’accéder à la maîtrise du français, en un mot, à la Culture.

Ce professeur nous reprochait notre accent créole : nous ne savions pas prononcer certains sons du français ! Dans notre bouche de petits Réunionnais créolophones le son « ar » comme dans hasard, bazar, gaillard, devenait, selon lui, « or » et « gaillard » se muait bizarrement en « gayor » !

Non seulement notre prononciation était défectueuse, mais notre mélodie de phrase n’était pas davantage correcte. D’après lui nous laissions tomber si piteusement la fin des phrases qu’elles en devenaient inaudibles. Nous péchions également par l’orthographe et la syntaxe. Nos copies se transformaient sous sa plume vengeresse en sanglants champs de bataille . Aux gallicismes, solécismes, barbarismes de nos traductions de latin, s’ajoutaient les créolismes – horresco referens ! (1) – dont nous nous rendions coupables.
Un jour, en classe de français le professeur posa une question sur un texte que nous expliquions et – bien qu’il fît régner la terreur dans ses cours – cinq ou six élèves, dont j’étais, s’étaient portés volontaires pour lui répondre. Il interrogea d’abord un de ses chouchoux – car il en avait – puis un autre élève, puis un troisième, suivi du quatrième. Les réponses étaient justes et sensiblement les mêmes, à quelques variantes près…C’est alors qu’il se souvint de mon doigt levé au fond de la classe et fit un haussement du menton qui me désignait.

J’étais justement entrain de formuler dans ma tête une réponse que je voulais originale, idéale, mais j’étais bien en peine de me distinguer des autres intervenants. À sa question : «  Et vous ? Que vouliez-vous dire ? », je répondis en faisant un effort surhumain : « Ça minm-minm , Msieu ! »

Vous auriez dû entendre son rire à la fois sardonique et douloureux : « Ça minm-minm ! Vous l’entendez ce gaillard ? Ça minm-minm ! »

La classe entière explosa des rires goguenards et serviles de jeunes citadins, se gaussant du petit paysan, du Yab – les – Hauts (2), que j’étais.

Je me rassis, tout penaud, sans vraiment comprendre ce que j’avais dit de si horrible, de si inconvenant. Depuis lors j’ai subodoré que « ça » avait beau venir du français et « minm » correspondre à la prononciation créole du mot français « même », j’avais réalisé le tour de force d’incommoder le professeur par une expression typiquement créole.

C’est ainsi que je réalisai que parler créole, était pour le professeur, le comble de l’ignorance et de la barbarie. Depuis lors, les temps ont bien changé ; j’ai appris le français, l’anglais, l’allemand et sur le tard je me suis mis à écrire en créole pour retrouver une dignité trop longtemps bafouée et rendre ainsi hommage à tous nos ancêtres français, africains, malgaches, chinois et indiens qui ont contribué à la création de notre langue créole et à la richesse de notre patrimoine réunionnais.

Robert GAUVIN

Notes :

  • horresco referens : je frémis en le racontant…
  • Yab-les-Hauts : petit blanc des Hauts, petit paysan.

 

La langue créole ? Ma poésie, mon enfance, les repères de ma vie.

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*Oui, je suis créole réunionnaise et fière de l’être.

*Oui, j’ai parlé le créole avant le français. Mais mon père, qui était enseignant, n’oubliait pas, quand l’occasion se présentait, de nous sensibiliser à chaud, par la comparaison, aux différences de structures et de vocabulaire des deux langues. Si on s’exprimait en français, on ne pouvait pas dire : « J’amarre mes cordons de souliers» mais « Je noue mes lacets » ; ni : «Hier au soir, j’ai gagné la fièvre » mais : « Hier soir j’ai fait de la fièvre ». Papa nous reprenait si on se trompait, pas de manière autoritaire mais affectueuse, un peu comme par jeu.

Son attitude n’avait rien à voir avec celle de nos professeurs de français qui ne se gênaient pas pour écrire dans la marge de nos rédactions françaises le mot «créolisme ! » au stylo à l’encre rouge, d’un geste rageur. Sur ma copie je voyais rouge! Cela m’inquiétait aussi quelque peu. Mais à la longue heureusement cette annotation s’est raréfiée jusqu’à disparaître.

*Oui, le créole, je l’avais entendu déjà in utéro quand le parlait ma mère. Puis à la maison avec nos nénènes (1), mon frère et mes sœurs, ou quand je jouais avec les enfants du voisinage, et naturellement avec mes camarades à l’école primaire laïque.

*Oui, j’ai dû m’exprimer en français à l’École maternelle à Paris, à l’âge de cinq ans pendant le congé administratif de mes parents. C’était d’ailleurs assez impressionnant de devoir le faire pour être comprise! Je n’avais pas le choix. Mais après avoir fréquenté cette école quelques mois seulement j’avais même pris aussi l’accent parisien! (J’avais sans doute une bonne oreille, stimulée par les airs d’accordéon que jouaient mon père et mon frère à La Réunion !) Mais à chaque fois que je me retrouvais à l’appartement parisien, je parlais spontanément le créole avec mes parents ! Besoin impérieux de retrouver la langue maternelle, de retrouver le pays…

Quelques pratiques chez nous, dans la famille, concernant le créole et le français.

-S’adapter par politesse au registre de langue de notre interlocuteur. Quelqu’un te parle en français,  tu lui réponds en français, et en créole s’il te parle en créole.

-Bien écouter la prononciation du créole des commerçants chinois et zarab (2), celle des yabs (3), et s’habituer au zézaiement d’autres Réunionnais. Chacun a droit à sa différence. A force de persévérance on finissait par comprendre tout ce qu’ils disaient et eux comprenaient aussi ce qu’on disait. Magie de la langue quand les différences de prononciation n’empêchent aucunement le respect qu’on a pour l’humain.

Personnellement, je pense que l’écoute de ces différences a dû affiner mon oreille pour l’apprentissage des langues étrangères au Lycée. J’ai toujours été passionnée par les langues, même si j’aurais aimé en apprendre d’autres, le malgache par exemple à cause de la proximité de nos deux îles et les points communs de leur histoire et de la nôtre. Par contre les langues à idéogrammes ne m’ont jamais tentée, à cause de la difficulté de leur décodage.

Après avoir vu disparaître tant de langues dans le monde, grandes ou petites, ma seule crainte serait de voir disparaître mon créole, élément fondamental de la culture réunionnaise.

Huguette Payet

Notes :

1) nénène : bonne d’enfant.

  • Originaires du nord-ouest de l’Inde.

3) Petits blancs des Hauts.

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« Au sortir de la guerre (de 39-45) l’habitat réunionnais se compose de 62% de paillottes en torchis et en paille, de 31% de petites cases en bois et de seulement 7% de villas créoles et de cases en dur » in  350 ans d’architecture à l’île de La Réunion, un panorama réalisé par le CAUE. Ce n’est qu’au milieu du siècle dernier qu’a lieu une évolution notable dont se fait l’écho le texte de Christian Fontaine intitulé : la Kaz Tikok.

Les paillottes constituaient dans les années 50 plus de 60% de l’habitat réunionnais. (Coll. Y.Patel).

Les paillottes constituaient dans les années 50 plus de 60% de l’habitat réunionnais. (Coll. Y.Patel).

La « Case de Tikok »

Au départ, la case des Biganbé ne comportait que deux pièces comme celle de la famille de Maximin, sauf que son toit était de tôle. Malheureusement le cyclone 48 (1) était passé par là qui avait soulevé la petite bicoque, l’avait  transportée comme une boîte d’allumettes et déposée, sans ménagement, un peu plus loin au bord de la ravine.

Encore heureux que cette année-là, le père Biganbé ait pu garder en réserve de l’essence de géranium : deux estagnons (2) et quelques bouteilles, le tout bien caché sous le toit du poulailler. Biganbé n’a fait ni une ni deux, s’est précipité à la boutique du chinois et a tout vendu pour 32.500 francs CFA (3). (Cela valait bien davantage, mais que faire d’autre ?  Quand vous êtes dans le besoin, vous ne pouvez pas faire la fine bouche!) Ce qui fait qu’il avait pu, grâce à ses petites économies, remettre sa petite case en état. Il a même pu construire deux pièces de plus.  Cela lui faisait donc un pavillon de quatre pièces ; trois pièces avec plancher, une sans (C’était une chambre au sol de terre battue, où le soir, on se lavait les pieds).

La famille s’est ensuite agrandie. En 1962 Mariotte a eu son brevet et a obtenu un poste de remplaçante là-haut à Bésave (4). C’est alors que madame Biganbé a organisé une réunion de famille où elle a déclaré :

«  Une maîtresse d’école ne peut pas habiter une maison qui n’a que quatre pièces !

–« Combien peux-tu mettre, Mariotte ? » a demandé Biganbé.

— « 10.000 francs » a répondu Mariotte.

La maison a alors comporté 6 pièces. Sur le devant, en partant de la droite se trouvaient la chambre des parents et celle des petits. Au milieu s’ouvrait le salon, avec une table ronde sur le côté, un petit lit dans le coin pour Grand’mère Tisia. Ensuite venait la salle à manger (que l’on venait justement de construire) : auparavant, tous mangeaient à la cuisine, assis sur un petit tabouret. À l’arrière une chambre au sol de terre battue, où l’on se lavait les pieds et où dormaient les grands garçons. Sur le côté s’ouvraient la chambre des filles et un magasin où l’on entreposait les produits qu’ils pouvaient depuis peu  acheter en gros à la boutique.

Pour finir, lorsque Mariotte s’était mariée en 1965 on avait abordé la question du salon de bal et de ce qui va avec, mais le père Biganbé ainsi qu’Arsène, Férié (5), Julienne, tous avaient dit fort justement : «  Ce n’est pas parce que Mariotte est devenue maîtresse d’école que nous allons aujourd’hui  faire les fiers ! Montons une salle verte, nous allons damer la terre ; il y aura plus d’ambiance et aussi moins de dépenses ! » La famille du gendre, elle aussi, avait approuvé le choix de la salle verte. Ce qui fait que tous ont donné un coup de main et sont allés chercher des feuilles de palmistes, des palmes de cocotier, de lataniers, des bambous, de la fougère, bref tout ce qu’il faut pour cela. Tikok aussi, vous pouvez m’en croire, n’était pas le dernier à grimper au cocotier. Cette  salle verte constitue, aujourd’hui encore, la septième pièce de la case-six-pièces.

Extrait de Zistoir Tikok de Christian Fontaine.
Traduit du créole réunionnais par Robert Gauvin.

 

salleverte

Salle verte pour les fêtes familiales (mariages etc). Dessin d’Huguette Payet.

Notes :

  1. Le cyclone de 1948 a été particulièrement dévastateur à La Réunion. Tous les Réunionnais d’un certain âge l’ont gardé en mémoire.
  2. Un estagnon est un récipient dans lequel on conserve l’huile essentielle obtenue par distillation du géranium (CF. Dictionnaire illustré de La Réunion.)…On extrait du géranium rosat une huile essentielle – celle de La Réunion est particulièrement réputée – qu’on utilise en parfumerie et comme produit de santé naturelle, à de multiples fins.
  3. Le franc CFA (Franc des Colonies Françaises d’Afrique) valait autrefois deux francs  français (anciens). Il a été supprimé en 1975 et remplacé d’abord par le franc lourd, puis par l’euro en 1999.
  4. Bésave est une localité sur le territoire de la commune de Saint-Joseph (Île de La Réunion). Elle se situe entre Carosse et le Piton de l’Entonnoir au nord et la Rivière du rempart et le Goyave au sud.
  5. Vrai ou faux ? Des Réunionnais en quête de prénoms lors de la  naissance de leurs enfants se seraient reportés, en désespoir de cause, au calendrier pour choisir le nom d’un saint patron et seraient tombés le quatorze juillet sur « Fête nat » ou d’autres fois, le premier mai par exemple, sur la mention « Férié » ; ce qui expliquerait l’étrangeté de ces prénoms que porteraient certains de nos compatriotes… en fait ce ne sont qu’assertions gratuites de certains esprits mal intentionnés !

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