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Vient de paraître, de Michel Thouillot, membre associé de L’Académie de l’Île de La Réunion.…

MICHEL THOUILLOT,

Agrégé et docteur ès lettres, a publié articles et études critiques sur l’œuvre de Claude Simon (Les Guerres de Claude Simon, Presses Universitaires de Rennes, 1998). Il a retracé le destin du frère d’Honoré de Balzac dans un roman intitulé Henry de Balzac, enfant de l’amour (L’Harmattan, 2011). Un deuxième roman, en Lémurie, ou Guerre et mythe dans l’océan indien (L’Harmattan 2013), est consacré à la prise de Madagascar par la France à la fin du XIXème siècle et au mythe du continent disparu cher au Réunionnais Jules Hermann. Un troisième roman, Marocs (L’Harmattan 2015), nous plonge dans le Maroc des années vingt à l’heure de la guerre du Rif. L’affaire Meursault est son quatrième roman.

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Qui étaient et que sait-on des premières femmes de Bourbon ? C’est le sujet développé à la médiathèque Alain Lorraine par Angélique Gigan (1), Docteur en langue et littérature françaises, à l’invitation de l’Association Famille Maxime Laope dans le cadre de la célébration de la fête de L’Abolition, ce 20 décembre 2016, lors d’un généreux choral faisant entendre, tour à tour, les voix de la conférencière et des femmes de la famille Laope.

C’est cette conférence que nous vous proposons de découvrir grâce à l’amabilité d’Angélique Gigan qui a accepté que son texte soit édité sur notre site. A défaut de tout retranscrire, nous avons choisi de vous présenter deux articles afférant aux parties II et III de son intervention, reprises fidèlement et centrées plus directement sur le sujet. Après le premier article sur l’identité des premières Bourbonnaises venues de Madagascar, d’Inde et de France (2), voici ce 2ème article.

 

 

Les représentations des premières bourbonnaises dans les textes anciens

Partie III de la conférence d’Angélique Gigan

 

« Il apparaît que dans le Mémoire de Desforges-Boucher, les femmes originaires de Madagascar jouissent d’une bonne réputation, contrairement à certaines Françaises et à l’ensemble des métisses indo-européennes dont il dresse un portrait péjoratif, teinté de misogynie. Nous allons montrer qu’à la misogynie ambiante s’ajoute, dans quelques récits de voyages anciens et écrits d’administrateurs coloniaux, une note sexiste où l’image de la femme bourbonnaise se trouve au carrefour d’un ensemble de mythes discriminants, allant de la Veuve noire à l’Eve tentatrice.

 

Tous ceux qui se sont essayés aux recherches historiques concernant notre île savent que les sources sont difficilement accessibles. Il existe, bien entendu, un état des lieux de la société bourbonnaise sous l’Ancien Régime, notamment grâce aux travaux de Jean Barassin, mais très peu de choses concernent à proprement parler les femmes et leurs conditions de vie. Ce que nous pouvons déduire de la présence de ces toutes premières Réunionnaises, c’est que la distinction blanche/non-blanche ne se fait pas encore véritablement sentir. Les colons français doivent se marier et, dans un contexte où la présence féminine fait défaut, la couleur de peau importait, pour le moment, peu.

 

Couverture du livre Sous le signe de la Tortue, Voyages anciens à L’Ile Bourbon, Albert Lougnon, Azalées éditions

 

  1. L’habit ne fait pas le moine ? Regards de deux voyageurs, Borghesi et Durot, sur les Bourbonnaises (1704 et 1705).

Ce sont dans les récits de voyage anciens que nous pouvons appréhender, même partiellement, le mode de vie de ces premières femmes entre le début du peuplement et le tout début du 18ème siècle. Deux récits de voyage nous livrent des informations de la sorte : il s’agit de celui de Giovanni Borghesi, médecin italien qui a effectué un séjour dans l’île en 1704 et dont le récit est publié à Rome en 1705, et celui de Durot, dont nous ne savons rien, et qui a séjourné dans l’île en 1705 (3).

 

Giovanni Borghesi, une description neutre

Borghesi, écrit que les premiers habitants étaient habillés « ni à l’usage indien ni à celui de l’Europe ». Il met donc en relief une mode vestimentaire propre à Bourbon, qui souligne implicitement une créolisation de l’habillement, empruntant à la fois à l’Inde et à l’Europe. Il dit des Bourbonnaises :

Les femmes en effet portent une chemise suivant la coutume européenne et la robe qui les recouvre, de la ceinture jusqu’aux pieds, ressemble à celle de chez nous [= Italie], excepté que, généralement, elle est de soie ou de toile peinte. Toutefois quelques-unes, en plus de la chemise, portent sur le dos un petit habit, comparable à celui qu’ont coutume de revêtir nos hommes et que nous appelons camisole. De plus, toutes les femmes s’enveloppent la tête d’une petite étoffe semblable à nos mouchoirs ; elle est pliée de telle sorte que deux angles pendent sur le derrière du cou, entre les deux épaules, tandis que les deux autres se nouent sur la nuque (3).

Borghesi indique également que, comme les hommes, les femmes marchent « jambes et pieds nus » : « [I]ls ne portent ni bas, ni chaussures, ne sachant pas les confectionner, inhabiles à cet art comme en tous autres. Ajoutons à cela que les femmes, si simplement vêtues, se marient sans aucune dot. » Le jugement porté sur l’inaptitude des Bourbonnais est sévère, mais il est vrai que la colonie ne dispose pas encore d’école et que les colons, débrouillards malgré une grande pauvreté, se livrent surtout à une agriculture de subsistance (4). Un peu plus loin, Borghesi met en lumière une image de femmes au tempérament courageux, qui n’hésitent pas « au moment même où elles préparaient le dîner » à tuer des pigeons, dont l’île était envahie, « par douzaine avec un bâton, jusque dans la cuisine. »

 

Le double regard de Durot : entre désir et mépris

La description dressée par Durot porte également sur l’habillement, mais est d’une tout autre teneur, offrant davantage de détails à travers un regard visiblement subjugué par la beauté des femmes :

Les femmes à commencer par leur tête, ne se servent point de coiffure, mais portent aussi un mouchoir fin et garni de dentelles, qu’elles nouent par derrière pour tenir leurs cheveux qu’elles ont assez beaux et dont elles prennent assez de soin. Elles ont des boucles d’oreilles ainsi que des colliers d’or ou d’émail rouge. De simples chemises fines leur découvrent la gorge qu’elles ont assez belle et bien placée. Ces chemises, fendues par le haut à la française, ne sont attachés que par deux ou trois boucles d’or rondes. Elles ne portent point de manteau ni de corset, mais une jupe des belles étoffes qu’elles peuvent trouver à acheter des vaisseaux. Elles les font amples et un peu traînantes par derrière, ce qui leur donne un air charmant. Elles ne portent point de bas ni de souliers, pour les mêmes raisons que les hommes, ce qui leur ride les jambes, leur ôtant le seul agrément qui leur manque car elles nous ont paru presque toutes fort jolies, mais, je crois, plus par la longue absence de voir des femmes blanches comme celles d’Europe que par leur beauté naturelle (3).

Le portrait idyllique se trouve contrebalancé par la remarque finale, qui impliquerait que les femmes de Bourbon seraient moins belles que les Européennes et que seul le manque pousserait les hommes à leur trouver autant de charme.

 

Saint-Paul vu par Durot, Voyages anciens à L’ïle Bourbon, A Lougnon

 

  1. Les Bourbonnaises, des femmes dangereuses et frivoles ?

Ce désabusement de l’auteur précède une image peu valorisante des Bourbonnaises vues comme des veuves noires en puissance :

Le commerce de l’amour n’est point banni de leur cœur, mais il est à craindre pour leur mari qu’elles font assassiner par-dessous main, et quelquefois par leurs amants, ce qui était arrivé peu de temps avant notre passage. Un habitant dont la femme était jolie et d’un cœur assez tendre, après une absence de quelques jours fut trouvé poignardé dans un bois sans qu’on pût trouver d’indice pour pouvoir poursuivre sa veuve qui affectait une douleur extrême quoiqu’elle fût dans le chemin de se remarier. Bien que les autres maris vivent dans une grande méfiance de leur femme, les enfermant même lorsqu’ils vont quelque part, elles ne manquent guère à leur faire porter un croissant sur la tête, la chaleur du pays ne les pouvant retenir dans une passion réglée (3).

Il est possible que cette histoire soit vraie. Elle est assez similaire à celle décrite par Desforges-Boucher à propos de Monique Vincendo, veuve à 28 ans de François Garnier, qui aurait disparu de la circulation sans que les autorités aient pu résoudre l’affaire, malgré de nombreuses recherches. Mais les propos de Durot attirent notre attention. N’oublions pas que le regard porté sur les femmes est exclusivement masculin, ce qui implique un ensemble de préjugés d’ordre à la fois sexuel et social.

Commençons par le préjugé d’ordre sexuel : Durot, en faisant d’un cas particulier une généralité, entend activer à propos des Bourbonnaises le stéréotype de la veuve noire. Les femmes apparaissent ici menaçantes et dangereuses pour la gent masculine, s’éloignant ainsi de l’idéal féminin européen où les femmes sont vues comme des modèles de douceur et de charité sur lesquels les hommes assoient leur supériorité. Le texte souligne la méfiance des maris envers leurs épouses, en même temps qu’il pointe implicitement leur tempérament jaloux. Concernant le remariage de la veuve noire citée par l’auteur, il s’explique en grande partie par le fait que le nombre de femmes étant largement inférieur à celui des hommes, très peu d’entre elles restaient célibataires longtemps. Ainsi, à la fin du 18e siècle, l’île ne comptait encore que 297 femmes sur un total de 734 habitants.

Enfin, concernant le préjugé d’ordre social, il relève de ce qu’on appelle la théorie du climat, très en vogue sous l’Ancien Régime et dont Montesquieu est un des principaux représentants (5). En somme, la théorie du climat, qui est un des arguments pour justifier l’esclavage, dit que le climat influe sur toute la personne : ainsi, c’est parce que l’homme de couleur vient d’un climat chaud qu’il est à même d’être esclave, car son corps serait préparé à travailler durement au soleil. La chaleur du soleil engendre en effet un ensemble de clichés, notamment autour de l’oisiveté ou de la lascivité des habitants des pays colonisés, et permet de mettre en relief une opposition stéréotypée entre ces pays et la France, telle que l’opposition entre raison/émotion ou encore vertu/légèreté des mœurs. En ce sens, une femme d’Europe est supérieure à une femme des colonies. Cela est vrai pour Durot qui affirme que la légèreté des mœurs des Bourbonnaises est due, pardonnez-leur !, au climat. CQFD.

 

Détail de la Quatrième de couverture de Sous le signe de la Tortue, Voyages anciens à L’Ile Bourbon, A. Lougnon, Azalées Editions

Autre cliché avancé par Durot et qui va persister longtemps : celui selon lequel les Bourbonnaises raffoleraient des Français de passage : « Elles aiment fort les Français, ne pouvant guère tenir contre leurs pressantes poursuites, et trouvent de concert beaucoup de détours pour éloigner leur mari, pouvant affirmer ce que j’avance par les observations que j’en ai faites sur les lieux » (3).

En plus d’être des veuves noires, les Bourbonnaises seraient d’une avidité sexuelle sans limite, ce qui met implicitement en relief un caractère rusé qui n’est pas sans rappeler le mythe de l’Eve trompeuse, d’autant plus manifeste ici que Bourbon a longtemps été vue par les voyageurs comme un paradis terrestre. L’emprunt à la mythologie chrétienne apparaît d’autant plus manifeste que chez un auteur comme Desforges-Boucher, plusieurs femmes sont explicitement comparées à un démon (6). Le caractère néfaste des Bourbonnaises justifierait selon Durot la pseudo-incapacité des hommes à leur résister, tels des marins happés par le chant des sirènes. Spectateur de scènes galantes, il voit dans le commerce de l’amour un moyen pour les marins de décompresser et de marchander l’amour des femmes en payant avec des habits venus de France.

Ce constat de la légèreté des mœurs des Bourbonnaises est également très présent dans le Mémoire de Desforges-Boucher (6) où il est clairement question de prostitution et autres scandales. Le cas le plus sulfureux évoqué dans son Mémoire est sans conteste celui de Marie Anne FONTAINE : « Creole plus noire qu’un Diable, et qui en a toutes les inclinations ». Elle aurait tenu un « bordel public » (pour reprendre les mots de l’auteur lui-même) ouvert aussi bien aux Blancs qu’aux Noirs.

Mais dans une île, où, de l’aveu du gouverneur lui-même, la plupart des hommes sont des ivrognes, où les habitants ne vivent pratiquement que d’une agriculture de subsistance, que restait-il aux femmes, en-dehors de leur fonction reproductrice ? Leur infériorité numérique faisait nécessairement d’elles des appâts, de sorte qu’aussitôt qu’elles devenaient veuves, elles étaient remariées. Le choix des Bourbonnaises à disposer de leur vie semble dès lors se limiter à deux possibilités : ou mener une vie stable faite de dévotion, une vie de femme et mère dévouée et laborieuse, malgré l’inaptitude des époux, souvent ivrognes ; ou choisir de disposer de leur corps tout en subissant l’opprobre. Il faut bien garder en tête que l’île au début de son peuplement se trouve dans une extrême pauvreté. La prostitution était donc un moyen pour les femmes de subvenir à leurs besoins matériels, et d’obtenir, entre autres, de quoi se vêtir.

Il serait toutefois malvenu et inapproprié de prendre au premier degré les propos de ces différents auteurs, car dans une île où tous les habitants devaient tous se connaître, où la religion catholique jouait un rôle puissant, le moindre écart des femmes était nécessairement sévèrement jugé. Si l’on s’en fie à ces textes, les premières femmes de Bourbon sont l’objet d’une double discrimination : sexuelle, en tant que femme, et raciale, en tant que métisses, noires et blanches habitant les tropiques.

 

Conclusion

Ces premières habitantes de Bourbon, ces femmes françaises, métisses indo-portugaises et malgaches, qui ont donné naissance à de nombreux enfants dans des conditions misérables tout en ayant subi l’ardeur d’hommes plus nombreux qu’elles, étaient d’un courage sans faille, qu’importe leur origine ou la couleur de leur peau. Sans elles, sans leur volonté, sans leurs souffrances, le peuplement de l’île était voué à l’échec. Ces toutes premières femmes ont appris, bon gré mal gré, à s’émanciper autant que faire se peut, face à des maris bien souvent défaillants. La vraie liberté étant celle où l’on s’autodétermine, indépendamment des jugements moraux. C’est aussi cela l’esprit du 20 désanm : le combat pour l’accès à la liberté, celle où chaque Etre humain est finalement maître de lui-même ».

 

Avec nos remerciements à Angélique Gigan pour l’aimable communication de cet article.

 

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

 

  1. Angélique Gigan : Docteur en langue et littérature françaises. A soutenu en 2013 une thèse sur L’imaginaire colonial dans l’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre. Outre la préparation d’une édition critique des Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, elle a participé à des ouvrages collectifs et intervient dans des colloques autour de l’écrivain et sur les thèmes se rapportant à la colonisation sous l’Ancien Régime (récits de voyage, esclavage, représentation de l’Autre et de l’ailleurs).
  2. Le premier article paru sur dpr intitulé Portraits de Femmes à Bourbon de 1663 à 1710 était sous-titré Les premières femmes arrivées à Bourbon. Les deux articles du site sont fidèles au texte transmis par Angélique Gigan, à l’exception de quelques coupures.
  3. Les textes cités de Borghesi et Durot sont intégrés à l’édition de l’ouvrage Sous le signe de la Tortue, Voyages Anciens à L’île Bourbon de Albert Lougnon (ch VI), ed Azalées1992, 1ère ed 1939.  
  4. Prosper Eve, « De l’Esprit inventif à Bourbon du 16e au 19e siècle », in Revue historique de l’océan Indien : Science, techniques et technologies dans l’océan Indien (XVIIe-XXIe siècle), La Réunion : AHIOI, 2006, n° 2, p. 61-62.
  5. Montesquieu, De l’Esprit des lois, éd. Victor Goldschmidt, tome I, op. cit., p. 382 (3e partie, livre XIV, chap. 10).

6. Desforges-Boucher, Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’isle Bourbon par Desforges-Boucher [1710]. Ed par J. Barassin, ARS Terres Créoles, 1976. Réédition 2016, Cercle Généalogique de Bourbon et Académie de La Réunion. P.116 (cas d’Anne Bellon) ; p136 (cas Marie Anne Fontaine).

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Qui étaient et que sait-on des toutes premières femmes de Bourbon ? C’est le sujet développé à la médiathèque Alain Lorraine par Angélique Gigan (1), Docteur en langue et littérature françaises, à l’invitation de l’Association Famille Maxime Laope dans le cadre de la célébration de la fête de L’Abolition, le 20 décembre 2016, lors d’un généreux choral faisant entendre, tour à tour, les voix de la conférencière et des femmes de la famille Laope.

C’est cette conférence que nous vous proposons de découvrir grâce à l’amabilité d’Angélique Gigan qui a accepté que son texte soit édité sur notre site. A défaut de tout retranscrire, nous avons choisi de vous présenter deux articles afférant aux parties II et III de son intervention, centrées plus directement sur le sujet, et vous proposons pour commencer une brève synthèse inspirée largement de l’introduction et de la Partie I relative au contexte historique (2).

« Il était une fois une île peuplée d’hommes » qui vivaient sans femmes. Une île habitée de manière transitoire, de 1646 à 1663, pendant deux courtes périodes de 3 à 4 ans. En 1646, 12 colons rebelles y sont déportés par Jacques Pronis, gouverneur de la colonie française de Fort-Dauphin à Madagascar. En 1654, débarque un groupe de 8 Français et 6 malgaches, rassemblés autour d’Antoine Couillard, dit Taureau (« on trouve également le nom Antoine Taureau, dit Couillard »).

C’est en 1663 que démarre la colonisation pérenne de Bourbon et que les premières femmes arrivent dans l’île. Louis Payen, colon français de Fort-Dauphin s’y installe, « accompagné d’un autre Français, et de 10 Malgaches – 7 hommes et 3 femmes -« . De « l’infériorité numérique » des femmes serait née la discorde. « Tout porte à croire que les tout premiers habitants de l’île sont ces 7 hommes et ces 3 femmes malgaches restés sur place après le départ des 2 Français. » C’est en 1665 que débute administrativement la colonisation de Bourbon avec une impulsion française. L’île compte alors « une vingtaine de Français sous le commandement d’Etienne Regnault et 10 Malgaches, et visiblement toujours que 3 femmes ». « Pour assurer sa pérennité », il fallait donc des femmes !  

Qui étaient ces premières femmes à peupler l’île entre 1663 et 1710 ? Elles venaient de Madagascar, d’Inde et de France. Pour être mariées à des colons. Dans un temps où Bourbon n’était ni l’éden, ni la « pastorale » chantés par certains voyageurs.

C’est ce que montre Angélique Gigan dont l’objectif est « de mettre en lumière le destin de ces premières Réunionnaises dans une perspective à la fois historique, sociologique et littéraire », en soulevant au préalable « deux paradoxes. Le premier est que dans le titre il est question de portrait, sauf que nous ne disposons d’aucune iconographie des femmes dont nous allons parler. Il faut donc entendre par « portrait » une description, une vision des premières habitantes de l’île. Le second paradoxe est qu’il s’agit bien de femmes, mais leur voix manque à l’appel. Tout ce que nous savons d’elles est en effet filtré par le regard masculin, souvent sans complaisance, voire brutal. »

 

 

Les premières femmes arrivées à Bourbon

Partie II de la conférence d’Angélique Gigan

 

« Qui étaient ces femmes et dans quelles conditions sont-elles arrivées à Bourbon au cours des 13 années du peuplement définitif (1663-1676) ? S’il est très facile de trouver le nom de la plupart des premiers Français, il est moins aisé de retrouver l’identité des premières femmes.

 

  1. Les femmes françaises

L’historien Isidore Guët (3) mentionne l’arrivée de cinq Françaises en 1667 (Barassin (4) avance le chiffre de 6). Ces jeunes femmes sont des rescapées d’une traversée périlleuse qui comptait au départ 32 femmes (3). Ces Françaises étaient volontaires au départ, recrutées par la Compagnie des Indes (4). Il s’agit de :

– Antoinette RENAUD, native de Lyon, qui s’était d’abord rendue à Madagascar. Elle épouse Jean Bellon dont elle aura un fils et 6 filles. Desforges-Boucher dit qu’elle est un « démon pour le travail, elle reste jour, et nuit, dans une habitation, qu’elle a au proche de l’Etang » et « vit fort dévotement » (5) ;

– Marie BAUDRY (5), native de Calais. Elle épouse René Hoareau ;

– Marguerite COMPIEGNE, originaire de Picardie, âgée de 15 ans. Elle épouse le fameux François Mussard. Et conformément au proverbe selon lequel « Qui se ressemble, s’assemble », Marguerite Compiègne était réputée pour être particulièrement cruelle envers ses esclaves (5) ; [ NB: L’esclavage se développa fin du XVIIème] ;

– Jeanne DE LA CROIX, originaire de Boulogne-sur-Mer, âgée également de 15 ans. Elle épouse en premières noces Claude Mollet (1667), puis en secondes noces Pierre Hibon (1680) (5) ;

– Léonarde PILLE, native de la Manche qui a épousé Henri Dennemont, puis Jean Brun (1679) (5).

Comme cela était le cas dans la plupart des colonies, ces jeunes femmes, souvent orphelines, étaient issues de classes sociales très pauvres. Le départ vers Bourbon pouvait donc sonner comme un nouveau départ pour ces femmes démunies, notamment à travers la perspective d’un mariage, sans dot. En effet, la France contenant un grand nombre de miséreux, il était apparu judicieux sous l’Ancien Régime de transférer ces pauvres en excès dans la métropole vers les colonies, le but étant de contribuer à l’essor de la colonie sans dépeupler la métropole, ce qui était à l’époque la grande hantise des politiques. Pour exemple, en 1678, (ou 1676, selon les sources) le contingent de 14 jeunes femmes qui arrivent à Bourbon vient de l’Hôpital général de la Salpétrière, « Maison fondée, destinée pour recevoir les pauvres, les malades, les passans, les y loger, les nourrir, les traiter par charité » (6), qui avait une fonction carcérale et de répression contre la pauvreté. De quoi puiser pour peupler les colonies ! A noter que Françoise CHASTELAIN DE CRESSY, une des premières Bourbonnaises, y a été élevée avant de gagner les colonies où elle s’est mariée 4 fois.

On ne peut que conjecturer de la vie de ces femmes : pour nombre d’entre elles, elles sont orphelines et sans ressources ; elles ont subi les affres d’une navigation d’environ 6 à 8 mois où les hommes, plus nombreux qu’elles, devaient les presser de leur envie ardente. La promesse d’un mariage, d’une stabilité matérielle et d’une vie de famille devait apparaître comme une perspective réjouissante si c’était ce qu’elles souhaitaient, (mais nous n’en savons rien). Quoi qu’il en soit, ces femmes, mises à rude épreuve, se révèlent être d’une grande solidité pour avoir résisté à toutes ces contraintes.

Mais qu’en est-il des Indiennes et des Malgaches ?

 

Le Mémoire d’Antoine Boucher et L’Ile Bourbon et Antoine Boucher par Jean Barassin, (couverture du livre et extraits p 54, 55)

 

  1. Les femmes venues d’Inde

Selon les différents éléments rassemblés, la présence des femmes venues d’Inde daterait de 1676. Il y avait 14 filles nées de mère indienne (7), toutes venues de Goa, en somme des métisses indo-portugaises. Nous avons choisi de mentionner 4 d’entre elles qui ont fait l’objet d’une description par le gouverneur Desforges-Boucher dont Le Mémoire est écrit dans les années 1710, après un premier séjour dans l’île de 1702 à 1709. Il s’agit de :

  1. Domingue ROSARIOS dite ROSAIRE, épouse Julien Dalleau. Desforges-Boucher en offre un portait très virulent : « plus noire qu’un Diable, et aussy ivrognesse [que son mari] est ivrogne, et si elle n’a pas l’accomplissement de toutes ces belles qualités attachées au libertinage, c’est qu’elle est trop laide et trop vieille, et que personne n’en veut. » ;
  2. Monique PEREIRA épouse Louis Caron. Desforges-Boucher en dresse un portrait d’une sévérité et d’une misogynie redoutable : « glorieuse comme le sont toutes celles de ce pays la, quoyque sans sçavoir faire, et sans aucune éducation, toute vieille meme qu’elle est elle ne laisse pas de faire parler encor d’Elle ; mais les blancs n’en voulant plus, elle est obligée de se donner aux Noirs, encor a ceux qui en veulent bien, elle a deux grandes filles qui suivent exactement ses traces et qui n’ont aucune bonne éducation […] ». Elle a 12 ans lorsqu’elle épouse J. Arnould en 1692 ;
  3. Thérèse HEROS épouse François Rivière. Desforges-Boucher lui consacre une notice relativement élogieuse : « fort bien élevée et qui a de tres bonnes manieres, mais elle ne les met en usage que pour mal faire, car c’est une femme abandonnée, qui a deux enfans depuis son veuvage » ;
  4. Sabine RABELLE, épouse Gaspard Lautrec. Desforges-Boucher lui consacre une notice en insistant sur son handicap physique tout en lui reconnaissant de la volonté : « borgnesse, et même presqu’aveugle, Cette femme est sans éducation, mais fort bonne personne, vivant très Chrêtiennement, et fort laborieuse ; malgré son incommodité, et a l’aide d’un seul Noir et d’une petite fille, elle cultive suffisamment la terre, pour vivre commodément, et vend même du bléd du surplus de son nécessaire […] ».

Nous ne connaissons pas les conditions d’arrivée de ces femmes venues d’Inde et les principales informations, qui sont peu élogieuses, nous viennent du Mémoire de Desforges-Boucher. Tout au plus, nous avons appris qu’elles étaient destinées à être mariées aux colons de Bourbon et, en tant que telles, jouissaient du statut de femmes libres.

 

Carte d’après Flacourt, image MCDF

 

III. Les femmes malagasses

Les premières femmes malgaches de l’île sont incontestablement les 3 arrivées avec Louis Payen en 1663. Nous savons peu de choses d’elles. Il s’en est suivi d’autres par la suite. D’après J. Barassin (4), les premières étaient au nombre de 15 et 3 d’entre elles étaient stériles. L’identité d’un certain nombre d’entre elles est aujourd’hui connue, à commencer par les 3 femmes malgaches arrivées sur l’île avec Louis Payen et qui sont vraisemblablement :

– Anne CAZE (= CAZO, = RACAZO), née à Madagascar vers 1650. Elle a été l’épouse de Paul Cauzan, puis de Gilles Launay (vers 1678). Desforges-Boucher nous apprend qu’elle possédait « 8 : Nègres et 6 : Négresses, 60 : bœufs, 280 : Cabrits, 15 : moutons, et 30 : cochons, et environ 2000 : Ecus d’argent comptant. Cette femme vit d’une maniere […] exemplaire, devote, tout ce qui se peut, et charitable autant qu’il est possible de l’estre, fort laborieuse, et qui conduit ses noirs comme ses propres enfans, avec lesquels elle cultive un espace de terrain tres considérable ».

Il convient de noter qu’une fois mariées à un colon, les Malgaches jouissaient du statut de femme libre et agissaient en tant que tel en possédant des esclaves, à partir du moment où l’esclavage s’installe à Bourbon dès la fin du XVIIème.

– Marguerite CAZE (= CAZO,= RACAZO), mariée à un esclave malgache de la CompagnieEtienne Lambouquiti(5)

– Marie CAZE (= CAZO,= RACAZO), ancienne esclave malgache de la Compagnie, née à Madagascar vers 1655. Elle a d’abord été mariée à Jean Mousse (ou Moussa), lui aussi esclave de la Compagnie dont elle a eu 2 enfants nés à Bourbon : Anne et Cécile. Desforges-Boucher en dresse un portrait élogieux : « elle vit d’une grande sagesse, fort dévote, et assidüe au service divin ; cette femme vit fort a son aise, et a l’aide d’un seul noir qu’elle a, elle cultive plus de terres que bien d’autres ne font avec un plus grand nombre […]. »

 

Alors que Desforges-Boucher a un avis très sévère et fortement péjoratif sur les femmes venues d’Inde, on constate que son regard sur celles originaires de Madagascar est plus clément. Nous pourrions parler un peu plus longuement de ces premières femmes malgaches, parmi lesquelles Louise SIARAM, Marie MAHON, Marie TOUTE ou encore Marthe MAHOU, mais, à défaut de temps, nous retiendrons particulièrement la personne d’Anne Mousse, qui a été la première femme à naître sur l’île :

– Anne MOUSSE, née à Bourbon en 1688, morte en 1733, fille de Marie CAZE, et de Jean Mousse, deux des 10 Malgaches arrivés sur l’île avec Louis Payen. Elle a épousé Noël Tessier (Français), puis Domingue Ferrère (Portugais). Desforges-Boucher dit qu’elle « fait beaucoup parler d’elle, mais avec cela, tres bonne ménagère ; c’est elle qui fait valoir sa maison, elle vit fort a son Aise ». Sa sœur, Cécile MOUSSE, est née en 1675 et a été mariée à Gilles Dugain.

 

Il apparaît donc que, dans le Mémoire de Desforges-Boucher, les femmes originaires de Madagascar jouissent d’une bonne réputation, contrairement à certaines Françaises et à l’ensemble des métisses indo-européennes dont il dresse un portrait péjoratif, teinté de misogynie. Nous allons montrer dans notre dernière partie qu’à la misogynie ambiante s’ajoute dans quelques récits de voyages anciens une note sexiste où l’image de la femme bourbonnaise se trouve au carrefour d’un ensemble de mythes discriminants, allant de la Veuve noire à l’Eve tentatrice ». [cf Article annexe de dpr]

 

Avec nos remerciements à Angélique Gigan pour l’aimable communication de cet article

 

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

  1. Angélique Gigan : Docteur en littérature. A soutenu en 2013 une thèse sur  L’imaginaire colonial dans l’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre. Outre la préparation d’une édition critique des Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, elle a participé à des ouvrages collectifs et intervient dans des colloques autour de l’écrivain et sur les thèmes se rapportant à la colonisation sous l’Ancien Régime (récits de voyage, esclavage, représentation de l’Autre et de l’ailleurs).
  2. Les Parties II et III sont fidèles au texte transmis par Angélique Gigan, à l’exception de quelques coupures. Pour la clarté du propos, les informations détaillées sur les premières bourbonnaises et les extraits de textes d’auteurs sont marqués par une calligraphie différente.
  3. Isidore Guët, Les Origines de l’île Bourbon et de la colonisation française à Madagascar : d’après des documents inédits tirés des Archives coloniales du Ministère de la Marine et des Colonies, etc., nouvelle édtion refondue et précédée d’une introduction de l’auteur, Bayle, 1888, p.53-54, références tirées des p.93.
  4. Voir J. Barassin, dans son édition du Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’isle Bourbon par Desforges-Boucher [1710], p.21.
  5. Desforges-Boucher, Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’isle Bourbon par Desforges-Boucher [1710]. Ed par J. Barassin, ARS Terres Créoles, 1976. Réédition 2016, Cercle Généalogique de Bourbon et Académie de La Réunion.
  6. Dictionnaire de l’Académie française [1762, 4e éd.].

7. Tout ce qui concerne les femmes venues d’Inde, voir D. Vaxelaire, 21 jours d’histoire, Orphie, 2015, 240 p. et Frédéric Mocadel Dames créoles. Anthologie des femmes illustres de La Réunion de 1663 à nos jours, tome 1, La Réunion : Azalées éditions, 2005, 272 p. Le chiffre de 14 métisses indo-européennes est confirmé par J. Barassin, op. cit., p. 27. D’après nos recherches, il s’agit de Françoise DOS ROSARIOS, Domingue ROSARIOS dite ROSAIRE, Dominique ROSAIRE, Catherine Mise PEREIRA, etc.

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La Bâtarde du Rhin… ou une histoire de femmes du Rhin à La Réunion.

Voici une fiction audacieuse qui fait plonger dans l’histoire terrible de Kozima et rapproche deux guerres mondiales et deux sœurs nées d’un même père réunionnais d’ascendance blanche et noire, en reliant l’Allemagne et La Réunion, par-delà les ignominies de l’histoire de ces deux pays.

  1. LE ROMAN DE LA BATARDE DU RHIN ET DE LA HONTE NOIRE

La Bâtarde du Rhin, c’est Kozima, la « Rheinlandbastard ». Avec Kozima, fille de Leni Müller, jeune pianiste allemande, et de Louis Gallieri, jeune soldat métis réunionnais stationné en Rhénanie avec les troupes coloniales d’occupation après la guerre de 14/18, nous lisons l’histoire du racisme en Allemagne du début au milieu du XXème. Nous découvrons les ravages d’une idéologie diffusée d’abord contre les troupes coloniales. C’est pourtant dans ce contexte que Monique Séverin (1) réunit l’Allemande Leni et Louis le Réunionnais par la grâce de l’amour et la magie d’un piano. Quand Louis est démobilisé, il ignore qu’il a engendré Kozima (2), laissée, comme sa mère, à la vindicte générale.

Mais, dans les années 30/40, avec la montée du nazisme et la prise du pouvoir par Hitler, vient l’apothéose avec la mise en place de programmes d’exclusion voire d’éradication des non-aryens et individus différents. « Il fallait purger la nation » de « l’héritage de la honte noire ». D’où la stérilisation de la jeune Kozima, la bâtarde. Et la pratique de l’eugénisme, avec la contribution de médecins et de SS qui vont ensemencer des jeunes femmes sélectionnées au nom du « projet Lebensborn » « conçu par Heinrich Himmler pour vivifier la race allemande » (3). Lequel projet révèle sa face sinistre et son absurdité quand la romancière imagine que Kozima, la bâtarde, est choisie par le Dr Helmut Letz pour porter un enfant engendré par lui-même !

Au bout de ces horreurs et autres malheurs, survivante du camp de Buchenwald, après la mort de tous les siens, dont son mari André Scherrer, c’est vers La Réunion, vers son père biologique, Louis, que se tourne Kozima. Tout le roman se situe d’ailleurs à La Réunion, juste après la 2ème guerre mondiale.

Couverture du livre, Ed. Vents d’ailleurs

   2. UN ROMAN DE LA QUETE ET UN ROMAN D’INITIATION

On peut alors lire ce livre comme un roman d’initiation. Que découvre Kozima ? A la fois sa famille, la société réunionnaise et elle-même. Car son périple est aussi descente en soi pour la jeune femme dont le passé hante douloureusement le présent.

Sa quête familiale débute difficilement car sa grand-mère, Eugénie Gallieri, l’exclut immédiatement du cercle familial. A défaut d’être acceptée, Kozima apprend la mort de son père et l’existence d’une sœur aînée, Génia dite Zénia, protégée par Eugénie, la gardienne des secrets et de l’ordre familial.

Pour retrouver les fils du roman familial, Kozima va alors arpenter l’île des bas vers les hauts, vers les Cirques (4), ces matrices primordiales de l’histoire de l’île, du marronnage et des personnages. Avec elle, on s’aventure dans une sorte de « jeu de piste ontologique » où les vérités affleurent progressivement. Alors se recomposent les généalogies, apparaissent ces autres bâtardes du roman, dont Eugénie. Ce qui inscrit Kozima, la Bâtarde du Rhin, dans une filiation réunionnaise qui croise Noirs et Blancs et remonte à l’époque de l’esclavage. Mais aussi Zénia sa sœur, dont Kozima saisit l’histoire cachée, et qui se révèle bâtarde également par Ameline, sa mère, née de Rose, petite « Yab » (4) violée à onze ans par son « petit-père », « Désiré – Kafblan ».

Ainsi le roman familial se révèle le roman des monstrueux et honteux secrets. Des turpitudes et des fuites. Mais aussi le roman de la révélation et de la transmission car la quête de Kozima fissure « l’ordre d’Eugénie » et aboutit aux « délivrances » finales et à la reconnaissance de la parenté des deux sœurs. Progressivement donc, « les voiles opaques » se sont levés, même ceux qui couvraient le passé douloureux de Kozima et de la société réunionnaise.

Si Kozima arrive dans l’île au lendemain de la départementalisation, elle découvre surtout un pays marqué par l’histoire coloniale, « une île bâtarde » depuis le tout premier peuplement. Quant au racisme, il puise dans la nuit de l’esclavage qui a infériorisé l’homme Noir et lui a dénié son humanité. Et depuis, la société réunionnaise est placée sous le poids de cette histoire dont les ondes « pernicieuses » s’exercent encore 50 ans, voire un siècle, après l’abolition – le roman s’étalant sur la 1ere moitié du XXème. On peut lire les relents de cette pensée dans les pages se référant à Eugénie, Ameline, Rose ou Zénia. Même si l’oeuvre distingue des figures d’exception, telle celle d’Alfred Gallieri magnifiée par son amour pour Eugénie.

 

Graff sur un mur de la Rue Léopold Rambaud à Sainte-Clotilde

 

 3. LE ROMAN DES HOMMMES ET DES FEMMES A L’EPREUVE

Finalement, à La Réunion comme en Rhénanie, les hommes et les femmes sont à l’épreuve de l’histoire et de leurs turpitudes. Lesquelles sont rapprochées de manière audacieuse par Monique Séverin à travers une mise en perspective – du nazisme et de l’histoire coloniale née de l’esclavage – pouvant susciter l’effroi. Au bord du Rhin comme de l’Océan Indien, la guerre, le racisme, la démesure ont engendré le malheur des hommes (au sens générique). Des deux côtés, le Noir stigmatisé dans son identité, sa moralité et sa sexualité. Des deux côtés, la violence, les ignominies, le « Mal ».

Qu’est-ce qui rapproche ces turpitudes ? Elles relèvent de la seule responsabilité des hommes qui, par nature, « oscillent en permanence entre le Bien et le Mal ». Elles les placent face à des voies étroites et douloureuses entre collaboration, résignation, compromis – voire compromission – ou résistance. Sous leurs formes diverses, ces turpitudes, qu’on « ne peut hiérarchiser », amènent souffrances, malheur et mort… Il faut le talent de Monique Séverin pour parvenir à dépasser le paradoxe qu’il y a à dire l’indicible et l’insoutenable dans une entreprise romanesque qui mêle passé, présent et espaces en jouant des effets de contrepoints. Pour écrire cette partition effroyable, cette « Apocalypse où les voiles avaient été levés sur la nature humaine « , en laissant une chance à la vie.

Pour ce faire, la fiction entrelace la grande et la petite histoire, le collectif et l’intime. Et quand l’histoire est monstrueuse, les individus sont soumis à rude épreuve. C’est ce qui donne à l’œuvre sa forme sensible et romanesque. Ce qui en fait aussi un roman qui charrie les émotions.

La famille est ébranlée. Même si le roman déploie les belles figures de Walter Becker et de Frau Müller, il est écrit que en faisant passer « le Volkskörper avant la famille », « le nazisme est allé au-delà du fanatisme, il a atteint le sacré ». En Allemagne, comme à La Réunion, combien de visages familiaux sinistres, ou inquiétants quand ils conjuguent les faces du Bien et du Mal. Parmi ceux-là, Eugénie, protectrice inconditionnelle de Zénia mais effroyable pour d’autres par sa démesure.

Les liens amoureux sont affectés aussi. Car il y a des époques qui génèrent des contes amoureux inouïs. Certains peuvent paraître exceptionnels et beaux, fussent-ils douloureux. D’autres sont remplis de fureur car de l’amour à la haine, il n’y a parfois qu’un pas. Enfin, il y a des « contes ténébreux » tel celui qui unit Kozima au docteur Helmut Letz et que Monique Séverin parvient à formuler par le biais de la fable de la Bête et du Prince. Il faudra à Kozima une éprouvante descente en soi pour dépasser les contradictions de la haine, de l’amour et de la honte et pouvoir assumer son passé et l’existence de son/leur fils, Siegfried. En ce sens, le voyage dans l’île est fondateur de soi pour Kozima.

 

Maternité à l’entrée du Cirque de Salazie. Sculpture de Gilbert Clain

A l’évidence, le tribut de tous aux turpitudes de l’histoire est lourd. Mais bien lourd apparaît le tribut des femmes dans le roman. Car La Bâtarde du Rhin est « une histoire de femmes ». Contre l’adage de Simone de Beauvoir, Monique Séverin montre qu’on naît femme, avec un ventre, un utérus. Et cette capacité à donner la vie, expose particulièrement les femmes surtout dans des contextes historiques troubles. Elle écrit un roman des grossesses et de la « délivrance » sur le plan factuel, dramatique et symbolique. On y trouve toujours un « enfant dans le gouni », le plus souvent bâtard, porté dans la solitude et l’angoisse de l’avenir, par des mères ignorant les émois d’une maternité resplendissante ! De quoi se demander si les femmes disposent vraiment de leur ventre ? Et comment parler de leur responsabilité, en l’absence fréquente des pères biologiques ?

Finalement, qu’elles soient mères, aïeules, bâtardes ou non, le roman propose une magnifique constellation de femmes. Lesquelles ne sont pas idéalisées mais pleines de leurs faiblesses, forces et contradictions. Avec leur lot de « connivences immémorielles » et de rivalités qui éclatent dans le chapitre « Le rapt », où Eugénie récupère Zénia alors sous la protection d’Anastasia. On peut y lire un bel hommage au « clan des Femmes Debout », pour qui vivre c’est Tomber/Lever, loin de l’image baudelairienne de la créole voluptueuse.

Ce sont ces femmes qui, in fine, ouvrent les voies de la délivrance. Car, comme elles transmettent la vie, elles transmettent l’histoire, celle de l’intime qui s’appuie à l’histoire officielle. Ce sont finalement Zénia et Kozima qui, par leur adhésion aux forces progressistes (5), tentent de libérer les femmes et d’inventer, avec l’aide des hommes, « un monde nouveau », « pluriel » et plus fraternel. On est bien dans un grand roman de femmes – féministe sur certains points – et qui joint sensibilité et créativité pour faire bouger bien des lignes, en particulier sur la question des femmes et de la « batarsité » (6).

 4. COMMENT LA QUESTION DU BATARD EST-ELLE RETRAVAILLEE ?

Par l’art de faire bouger les lignes, ce qui, ici, est à la fois principe de vie et d’écriture. Ainsi, cette œuvre touffue brasse les époques, les espaces, les points de vue et modes d’énonciation. Elle développe une poétique de la relation (7) en faisant des ponts entre les histoires, cultures, littératures, langues. Sur ce point, en mêlant des emprunts au créole et à l’allemand à une langue française riche et érudite. De même, cette œuvre brasse nombre de concepts : Bien/Mal, Ordre/Chaos, Vie/Anti-vie, Vérité/Mensonge, Pureté/Batarsité… Sans sombrer pour autant dans les schémas binaires ou l’idéalisation, trop réducteurs pour dire la complexité du réel qui n’est ni noir, ni blanc.

 

Monique Séverin lors d’une séance de dédicace du roman

Pour ce qui est du bâtard, le roman propose une figure complexe. En croisant les acceptions de ce terme aux connotations péjoratives, qu’il désigne l’enfant né hors mariage ou celui qui n’est pas de race pure, mais croisé, « hybride ». Certes, l’auteure donne à voir la douloureuse figure du bâtard quand elle exhibe sa monstruosité sous le regard nazi ou colonial, mais elle disqualifie ces regards du même coup en faisant apparaître la monstruosité des prétendues hiérarchies raciales. Elle rend le concept de pureté inopérant pour La Réunion car « l’île était bâtarde depuis toujours » par son histoire et son peuplement. Elle souligne de plus l’inanité et l’absurdité des classifications anthropométriques et traits supposés distinguer les bâtards. Lesquels traits dépendent de la fantaisie des combinaisons génétiques et sont subjectifs. Selon l’observateur, la peau peut paraître plus foncée ou claire, les lèvres plus ou moins épaisses, les cheveux plus ou moins frisés. Louis a du Blanc pour sa mère, est Noir pour les Allemands et pour Leni « Il était fin, cultivé, avait une peau cuivrée »… Ainsi en croisant les voix, en jouant des variations, Monique Séverin fait bouger les lignes par l’art de bouger les portraits. Par là, elle montre avec subtilité et brio la faiblesse des assignations identitaires, l’irréductibilité des êtres humains et la complexité du réel. Ce qui est délectable.

Finalement, l’auteure montre que le bâtard est un homme, ni plus, ni moins. Avec ses qualités et défauts. Elle laisse aussi entendre des mutations amorcées par les couples mixtes et évoque dans sa dimension réunionnaise, un « processus » de transformation et d’harmonie en cours, qui n’a cependant pas atteint encore la perfection espérée.

Quoi qu’il en soit, Monique Séverin fait de la batarsité, une positivité. Elle met ainsi en évidence les potentialités du bâtard ou du métis. Non parce qu’il est meilleur que quiconque, mais parce que sa présence ouvre la voie des possibles. Parce que sa « batarsité », son identité riche et complexe et non réductible, peuvent être sources fécondes. Avec le bâtard, c’est la vie imprévisible, hors des lignes qui surgit. C’est le pied de nez aux bienséances, aux ordres implacables et totalitaires car il est celui dont la présence peut « ébranler un ordre établi, repositionner les éléments, créer du lien, mettre en relation, transformer ». Ainsi Kozima qui tisse, après son père, des voies inouïes entre La Réunion et les berges du Rhin. Ainsi, Zénia et Kozima, les deux sœurs bâtardes, qui entreprennent de transformer le monde et l’ordre colonial…

 

Avec La Bâtarde du Rhin, Monique Séverin nous offre un grand et puissant roman. Si l’œuvre lève, dans la douleur, les voiles du passé, elle fait de la transmission de l’histoire une nécessité pour donner sens à la vie des hommes. Elle esquisse ainsi les voies de la délivrance des malédictions et pesanteurs du passé. Avec les personnages de Kozima et de Zénia, devenues sœurs de sang et de cœur, le roman donne à voir une identité tentant de s’affirmer finalement librement, au-delà des assignations réductrices de couleur, de sexe ou de lieu. Telle une symphonie suspendue, ce roman terrible, qui parie sur l’élan de vie, bruisse des possibles à venir. Sans angélisme ni désespérance. Et c’est de La Réunion qu’on entend les premières harmoniques de la symphonie humaine espérée.

 

La Bâtarde du Rhin… Voici un fanal qui nous éclaire sur les hommes et les femmes qu’ils soient aux bords du Rhin, de l’Océan Indien ou ailleurs.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Monique Séverin a publié des nouvelles et les récits : Némésis et autres humeurs noires, Editions Caribéennes, 1989 ; Femme sept peaux, L’Harmattan, 2003 ;  un recueil poétique : Opus incertum, Surya Editions, 2014 ; et le roman La Bâtarde du Rhin en 2016 aux éditions Vents d’ailleurs. Elle est co-auteure de la première édition du Dictionnaire Kréol Français de Alain Armand, Océan Editions, 1987.
  2. Ce prénom hybride emprunte à Cosima von Bülow Wagner, fille de Liszt (ce qui renvoie à l’art musical bien présent dans l’œuvre et à d’autres adultères), à l’écriture KZW du créole réunionnais, ainsi qu’au Kosmos grec et à la notion d’harmonie.
  3. Ce projet, exposé dès le ch.1 est développé au ch.10, dont le titre « La fontaine de vie » joue de la traduction du mot « Lebensborn ».
  4. Il s’agit des Cirques de Cilaos, Mafate, Salazie. L’auteure évoque leur peuplement et la rencontre des « Yabs » (Blancs des hauts) et descendants d’esclaves, laissés pour compte des richesses de la colonie. Désiré Kafblan est le 2ème mari de la mère de Rose.
  5. Kozima et Zénia œuvrent ensemble à l’antenne locale de l’UFF (Union des femmes françaises). Quant à Zénia, avant même l’arrivée de Kozima, elle a affirmé sa liberté et son refus des déterminismes par ses choix de vie et engagements auprès du Parti du Dr Vergès.
  6. Batarsité (mot repris à Danyel Waro par l’auteure) qui utilise par ailleurs les termes hybrides/hybridité, métis/métissage et interroge l’identité complexe des Réunionnais dans ses autres œuvres – dont Femme sept peaux où apparaît également un personnage nommé Zénia.
  7. Expression empruntée à Edouard Glissant.

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Parmi « Les Introuvables de l’Océan Indien »

 

En 1887 La Réunion reçevait la visite d’un être un peu mystérieux, un dénommé Pooka, collaborateur du Journal de Maurice. Derrière ce nom d’emprunt se cachait en fait Alphonse Gaud, un tout jeune franco-mauricien (Il n’avait alors que 24 ans) qui entamait un séjour de six mois dans notre île. Ses articles envoyés à son journal, à Port-louis, seront rassemblés par la suite en un recueil intitulé : «  Choses de Bourbon. » et signé de son pseudonyme. Ce nom, Pooka, il ne l’a pas choisi par hasard. Il renvoie au « Puck, sorte de Farfadet, de lutin malin, espiègle et un tantinet rebelle qui joue des tours aux voyageurs, se transforme sans cesse et effraie les jeunes filles » (C.f Wikipédia)) …

Que Pooka soit espiègle et doué d’humour, il suffit de lire ses écrits pour s’en convaincre : dans une préface aux « Choses de Bourbon », préface qui n’en est pas une, (Pooka dixit), il parle en ces termes de son portrait réalisé par son ami Boucherat, reproduit en première de couverture : « J’informe mes nombreux lecteurs et mes plus nombreuses lectrices que la ressemblance est frappante, sauf sur un point de détail : l’original est plus beau que le portrait, tout embelli que soit le portrait ».

Portrait de Pooka (1ère de couverture)

Pooka, loin d’effrayer les jeunes filles comme le ferait un Puck, cherche la proximité de la gent féminine et étudie de près ce qui fait le charme des jeunes Bourbonnaises. La description scientifique ou plutôt lyrique commence ainsi : «  Svelte et fine, avec une grâce balancée dans la marche, une grâce faite de nonchalance et de précoce lassitude et qui se berce elle-même comme une onde mouvante en un rythme cadencé, sans cesse renaissant… » Le lecteur intéressé par la merveille en question se reportera avantageusement aux pages 159-160 du livre. Pooka prend cependant bien soin de ne pas déplaire à ses compatriotes mauriciennes et se garde de trancher en faveur des unes ou des autres pour ne pas s’aliéner leur bienveillance.

Ce serait cependant un peu court de ne voir en lui qu’un amuseur, qu’un plaisantin, qu’un être superficiel : il est également journaliste, conseiller privé du gouverneur John Pope Hennessy et veut connaître l’île Bourbon et ses habitants, leurs mœurs, leur vie politique et littéraire, leur situation économique. Pour lui les deux grandes Mascareignes sont réellement des îles sœurs (2) et il s’efforcera, au fil de ses écrits, de comparer les deux îles, fera valoir en quoi l’une est supérieure à l’autre et vice-versa et ce que l’une peut en conséquence emprunter à l’autre.

L’auteur s’intéresse également à la vie éducative et littéraire de La Réunion. Il aime les auteurs réunionnais Lacaussade et Leconte de Lisle, fait une place à la chanson créole, cite in extenso la « Çanson pa Félis» ou « Nounoutte à cause», tente une analyse comparée du « patois » de La Réunion et de celui de l’île Maurice qui ferait aujourd’hui sourire les linguistes d’ici ou d’ailleurs…

Il se préoccupe sérieusement des questions éducatives jusqu’à assister à de multiples distributions des prix (dont une nous aurait bien suffi) et il rend compte des discours officiels et du comportement des lauréats et de leurs familles…À plusieurs reprises il rend hommage aux congrégations qui se dévouent à la chose éducative et plaide leur cause à une époque où, à La Réunion, les lois laïques commencent à entrer dans la réalité.  « Les Frères ont plusieurs établissements à La Réunion. Ils sont généralement très florissants. Échapperont-ils cependant à la haine des briseurs de crucifix et des crocheteurs de couvents ? That is the question…Le gouvernement de la métropole qui n’admet peut-être pas même l’existence de la déesse Raison, avait adopté cette loi attentatoire aux vœux de trente millions de catholiques, et le Conseil Général de Saint-Denis a cru devoir marcher sur les traces des républicains de France. Aujourd’hui les Frères ne sont plus que tolérés…Un jour ou l’autre les instituteurs religieux recevront leur congé. » (P.54)Il tombe sous le sens que Pooka verrait d’un bon œil leur venue à Maurice. Il souhaite de toute façon que l’éducation se développe dans son île, propose d’y créer un Collège supplémentaire et plaide en faveur de l’éducation des jeunes filles, qui a, selon lui, un temps de retard à Maurice par rapport à La Réunion.

Dans son désir de mieux comprendre le fonctionnement, économique et politique de la Réunion, il assiste à une séance du Conseil Général où le Gouverneur Richaud fait des propositions concernant une méthode plus rationnelle de création ou de suppression de postes, afin de tenir le moins de compte possible des amitiés ou des liens de parenté de chacun. Ce qu’il approuve. De même il applaudit des deux mains quand le gouverneur plaide pour la diversification des cultures et la modernisation des techniques (emploi plus fréquent de la charrue) ; il verrait avec intérêt le développement de cette politique dans son île natale. Mais il ne se contente pas de discours, il va sur le terrain afin de visiter Sucreries, distilleries et même une féculerie. Si les Sucreries mauriciennes sont plus modernes que les réunionnaises, à l’exception de deux d’entre elles qui peuvent soutenir la comparaison, il fait l’éloge de la féculerie du Colosse et de ses produits. Emporté par l’enthousiasme, il déclare au propriétaire de l’usine « J’aurais préféré voir votre féculerie s’élever dans mon pays, plutôt que dans le vôtre. Mais en attendant qu’il s’en élève une, il faut bien que je dise la vérité : vos produits sont admirables et je ne manquerai pas de le déclarer tout haut à Maurice. » Là-dessus Le propriétaire de l’usine lui donne un sac de tapioca et lui indique la manière idéale de le préparer : « J’ai suivi le conseil. À Bourbon et à Maurice, j’ai goûté du tapioca du Colosse : il est délicieux et je le recommande à mes compatriotes.…Et pour terminer, puisque nous n’avons pas ici de féculerie, montrons-nous bons frères, et donnons la préférence aux produits de l’île-Sœur. M.Rouzaud (le propriétaire) sera content, et moi aussi, car la prochaine fois que j’irai à Bourbon, il me donnera un autre sac de tapioca pour me remercier d’avoir dit de sa marchandise tout le bien qu’elle mérite. » 

La vision politique de Pooka

De temps en temps, Pooka, le lutin, laisse percer plus que le bout de l’oreille et se lance dans des prises de position qu’en Réunionnais du 21ème siècle nous avons, pour le moins, du mal à suivre : on ne peut passer sous silence son jugement définitif sur le suffrage universel, « arme terrible » dans les mains des gens du peuple ; il ne cache pas non plus son aversion pour les lois laïques. Son opinion à l’égard des Indiens du Goudjérat et des Chinois n’est pas exempte de xénophobie, sentiment partagé naguère par nombre de Réunionnais aisés qui se sentaient en concurrence avec eux…

Il nous faut enfin faire une place spéciale au dernier chapitre du recueil où il parle, à mots à peine couverts (3), de l’aspiration des Mauriciens et de la sienne propre : « Nous avez-vous entendus, Bourbonnais, pousser ce cri du plus profond du cœur : Maurice aux Mauriciens ! Ce cri résume toutes nos souffrances. »Il semble assez évident, à la lecture du contexte, qu’il rêve d’un avenir où les Mauriciens de son origine et de sa culture dirigeraient le pays… l’avenir qui s’est rapidement mué en passé, en a décidé autrement.

Par contre le cri de certains Réunionnais qui réclament parfois : La Réunion aux Bourbonnais ! lui paraît être une erreur impardonnable et il avance les arguments suivants : « Vous avez une mère qui vous protège et vous aime et vous ouvre tout grand ses bras. Sous le soleil de votre pays, la place vous est large ; vous trouvez des postes lucratifs et honorables ; ailleurs, sur toute l’étendue du territoire français, vous êtes accueillis comme des frères. »…Il y aurait dans ce qui précède matière à réflexion sur l’évolution de nos îles-Sœurs au cours du 20ème siècle et leur situation d’aujourd’hui !

En manière de conclusion

On quitte, comme à regret, ce recueil de chroniques qui nous éclairent sur nos îles à la fin du 19ème siècle. D’une part parce qu’elles sont alertes, vivantes, souvent spirituelles et fort bien écrites. Qu’on se remémore en particulier certaines séquences concernant le débarquement agité au pont du Barachois, la rencontre en fanfare de la jeunesse dorée au Jardin Colonial, la découverte enthousiaste du Bernica (4), l’ascension du Piton des Neiges où après avoir souffert le martyre, l’auteur domine un panorama à couper le souffle.

 

Qu’en est-il advenu aujourd’hui?

 

Et puis qu’il est bon, de temps à autre, de redécouvrir son pays, son île, avec le regard neuf du visiteur, surtout quand celui-ci est enthousiaste…Car même quand Pooka jette un regard critique sur La Réunion, c’est un regard amical : il nous dit nos vérités, mais il y va de notre intérêt bien compris : si l’on ne rénove pas la station thermale d’Hell-bourg en 1888, on risque fort la désaffection des touristes dont de nombreux Mauriciens.

Pooka compare souvent nos deux îles et met en avant le fait que Maurice dispose de davantage de possibilités économiques que La Réunion, mais il regrette que la course en avant vers le profit n’ait pas été sans conséquence sur la mentalité mauricienne. « L’intérêt matériel a tout dominé » déplore–t -il… Il trace de La Réunion un portrait idyllique, fait de cordialité, de fraternité, d’hospitalité. Il nous semble dans cette affaire bien dur à l’égard des Mauriciens et l’on peut, par contre, se demander s’il ne nourrit pas quelques illusions sur les Réunionnais…

Alphonse Gaud dit Pooka (1864-1896) est mort bien jeune. C’était un journaliste, un écrivain plein de promesses. En refermant son livre on a quelque part le sentiment d’avoir perdu un ami.

 

Robert Gauvin.

 

Notes :

  • Nous sommes particulièrement redevables au dynamisme du Président de l’Académie de La Réunion A-M. Vauthier et aux Éditions Orphie de la réédition de cet ouvrage rarissime, précieux pour la connaissance de la société réunionnaise à la fin du 19ème siècle.
  • L’on est bien loin du style dithyrambique de Marius et Ary Leblond qui dans « Les Îles Sœurs ou Le Paradis retrouvé »  n’arrêtent pas d’employer superlatifs, hyperboles et comparaisons avec la Grèce antique.
  • Pooka n’est pas tout à fait libre d’exprimer sa pensée, étant donné qu’il est Conseiller privé du Gouverneur anglais de Maurice, Sir John Pope Hennessy. Ah, le fameux devoir de réserve !
  • Pooka affirme que ce site est « une merveille de la nature ». D’autres artistes ont également magnifié le Bernica ; qu’on pense aux écrivains George Sand (dans Indiana) et Leconte de Lisle (dans ses « Poèmes Barbares »), ou encore au peintre Ménardeau dont un tableau orne la Salle des mariages de l’hôtel de ville de Saint-Denis. Où donc est passé le Bernica ? Qu’est-il advenu de lui ?

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Ecoutons Charlesia Alexis chanter Pei Natal car le propos reste d’actualité quand les témoins de la tragique histoire des Chagos disparaissent progressivement. Ainsi en est-il de Charlesia, née en 1934 à Diego Garcia, installée contre son gré à Maurice en 1967 et décédée à Crawley, en Grande-Bretagne en 2012.

C’est cette chanteuse et cette chanson emblématique de la souffrance et du combat des Chagossiens que nous suivrons à travers une mise en perspective et une lecture sélective du roman Le silence des Chagos de Shenaz Patel (1), paru en 2005.

Charlesia Alexis : une grande figure de femme par sa détermination à chanter les Chagos et à dénoncer, avec ses compatriotes, la spoliation insoutenable dont ont été victimes les Chagossiens expulsés de leurs îles de 1967 à 1973. Par traîtrise. En effet, Les Chagos, laissées pour compte de l’histoire de la guerre froide et de l’Indépendance de Maurice (en 1968), restèrent sous tutelle britannique et furent cédées en bail aux USA qui établirent à Diego Garcia la plus grosse base militaire américaine pour la défense du monde depuis l’Océan Indien. Voilà donc 50 ans que les Chagossiens ont été expulsés des îles Diego Garcia, Salomon et Peros Banhos et déportés à Maurice pour la plupart ou aux Seychelles (2).

 

Couverture du livre Le Silence des Chagos de Shenaz Patel, ed. de L'Olivier, Le Seuil, 2005

Couverture du livre Le Silence des Chagos de Shenaz Patel, ed. de L’Olivier, Le Seuil, 2005

 

C’est la voix des Chagossiens que nous donne à entendre Chenaz Patel, journaliste et romancière mauricienne dans Le Silence des Chagos. Et en particulier celle de Charlesia qui, dit-elle, « en apprenant que j’écrivais des romans, m’avait fait promettre qu’un jour, je raconterais aussi son histoire à elle » (3). Par sa dédicace, l’auteure rend hommage « A Charlesia, Raymonde et Désiré, qui m’ont confié leur histoire [et à] tous les Chagossiens, déracinés et déportés de leur île, au profit du « monde libre » ». Cependant, si pour déchirer le silence entretenu par les gouvernements sur le malheur des Chagossiens, elle s’appuie sur leur témoignage, la journaliste fait œuvre de romancière par le traitement des personnages essentiels et relais de parole, par le dispositif romanesque et par l’écriture. Son récit, dont l’unité se construit autour de Charlésia, se place dès les premiers pages sous le signe de Pei Natal et peut se lire comme une forme d’ample modulation de cette composition nourrie de la tradition mais « composée et chantée par les Chagossiens en exil à Maurice« .

Voici le premier couplet de cette chanson, tel qu’il apparaît dans le roman. Tel qu’on peut l’entendre sur le CD Charlesia, La voix des Chagos (4) enregistré en 2004 par le Pôle des Musiques Actuelles de La Réunion ou au final du film Stealing a Nation de John Pilger.

Létan mo ti viv dan Diégo / Quand je vivais à Diégo

Mo ti kouma payanké dan lézer / J’étais comme un paille-en-queue dans les cieux

Dépi mo apé viv dan Moris / Depuis que je vis à Maurice

Mo amenn lavi kotomidor / Je mène une vie de bâton de chaise

Voilà qui oppose vivement les espaces/temps et les modes de vie développés dans le roman.

A Maurice, les Chagossiens vivent péniblement dans les quartiers misérables de Port Louis. Qu’il s’agisse des premiers exilés de 1967 telle Charlesia, des derniers débarqués du Nordvaer en 1973 après une rapide évacuation manu militari, ou de leurs descendants dans les années 90 sur lesquelles s’achève le livre. Ils mènent une vie de gens de peu en manque d’argent, de subalternes, « d’ilois » mal intégrés à la Nation mauricienne. Eprouvés dans leur dignité et leur identité, ils souffrent et vivent dans le souvenir des Chagos.

 

Jaquette du CD Charlesia, la voix des Chagos, P.R.M.A de La Réunion, 2004(4)

Jaquette du CD Charlesia, la voix des Chagos, P.R.M.A de La Réunion, 2004(4)

 

« Quand j’étais à Diego, j’étais comme un paille en queue dans le ciel » chante Charlesia. En effet, les Chagossiens se sentaient bien dans leurs îles. Ils y menaient une vie proche d’une nature généreuse en poissons, rythmée par le travail aux cocoteraies, par le passage des bateaux de ravitaillement pour les produits de première nécessité comme le riz, et par les ségas du samedi. Une vie simple, paisible, avec ses joies et menus plaisirs.

Si cette représentation de la vie chagossienne peut sembler avoir quelque chose d’un âge d’or, si les rapports de dépendance économique et de sujétion à un Administrateur de cette population en grande partie descendante d’esclaves malgaches et mozambicains puis engagés venus d’Inde travaillant pour le compte de la Chagos-Agaléga Corporation sont seulement esquissés dans le texte, c’est aussi que la tragédie du déracinement brutal a laissé des blessures profondes. D’où cette nostalgie dont la romancière se fait porte-parole, ce ton de « la souvenance » plus douloureuse que le souvenir, voire l’idéalisation possible d’une réalité « enjolivée » peut-être, se demande Désiré, représentant de la première génération de Chagossiens nés dans l’exil. Celle évoquée avec tendresse et inquiétude à la fin de Pei natal :

Sagrin mo éna dan léker / Mon coeur est plein de chagrin

Get mo piti ki pé lévé / Voyez mon enfant qui grandit

Get piti ki apé lévé / Voyez les enfants qui grandissent

Pa kone péi natal so mama / Sans connaître le pays natal de leur mère

 

Il y a 50 ans les Chagossiens étaient expulsés de leur pays natal.

Il y a 50 ans les Chagossiens étaient expulsés de leur pays natal.

 

De cette vie simple et fraternelle, le roman souligne le goût pour les ségas du samedi soir qui faisaient exploser les tambours et entendre la voix de Charlesia. En accordant une place appréciable aux pratiques musicales traditionnelles des Chagos, Shenaz Patel révèle un monde, un mode d’être au monde et des parentés avec les sociétés créoles de l’Océan Indien, par le peuplement, l’usage du créole, le rythme trépignant du séga (4) et des tambours auxquels un hommage est rendu à travers Bat ou tambour, Nezim (…) Wiyem alé.

Le roman contribue donc à témoigner d’un patrimoine menacé par la disparition d’un mode de vie. Cependant, avec l’évocation du makalapo au son prémonitoire et la reprise du séga La zirodo, chanté par Charlesia avant son départ, Shenaz Patel renforce la dimension littéraire de son œuvre. Comme le jeune homme de la chanson, abandonné à son sort par le Capitaine La Giraudeau, Charlesia, venue à Maurice pour faire soigner son mari malade, ne pourra regagner Diego car il n’y a plus de bateau-retour. La détresse et le poids de malheur qui l’accablent sont alors placés avec pudeur dans les mots repris de la chanson.

Pour les Chagossiens, la prise de conscience de la tragédie se fera de manière progressive alors que le dispositif romanesque est lui plus lourd de signes donnés en surplomb par la romancière. D’où l’écriture de ce texte qui s’ouvre et se ferme par une mise en perspective de l’Indépendance mauricienne et du drame des Chagos. Et la douloureuse prosopopée du Nordvaer, ce bateau qui se charge des souffrances de ceux qu’il a transportés. Finalement, c’est par la voix de Charlesia que Shenaz Patel résume l’histoire des Chagos piégées par les gouvernements. C’est elle qui dit à Désiré : « Anglais et Américains avaient arrangé leur affaire. Et Maurice n’a rien fait pour nous défendre. Trop contente d’avoir son indépendance. » C’est elle qui révèle le mensonge des Anglais qui ont voulu faire croire aux Américains que les Chagossiens étaient des « saisonniers » alors qu’ils habitaient les îles depuis le XVIIIème. Ils n’étaient donc pas ces « Tarzans et Vendredis » mentionnés dans une note officielle -datant de 1966- citée ironiquement par la romancière. Et depuis, Diego est devenue une puissante base militaire américaine – ou « Baz naval » selon la chanson – d’où partent les B52 avec leurs bombes meurtrières. Tout est dit dans ces mots que le roman emprunte au poète Charles Ducasse « Diego amour / Diego amer / Diego à mort… ».

Flottille de bombardiers B52 sur la base U.S de Diégo Garcia.

Flottille de bombardiers B52 sur la base U.S de Diégo Garcia.

Quant aux luttes des Chagossiens, elles sont esquissées seulement à la fin de l’œuvre. « On s’est beaucoup battus » (…) pour essayer d’être rétablis dans nos droits » dit Charlesia à Désiré en rappelant le combat des militantes, les manifestations, la prison et les matraques de la police, cette dernière évoquée également dans Pei natal. Si, dans les années 80, une « maigre compensation » – désignée « larzan lil Diego » dans la chanson – (5) est « versée par la Grande-Bretagne à Maurice« , selon Charlesia, elle piège encore les Chagossiens, qui par ignorance signèrent des documents indiquant qu’ils renonçaient au retour dans les îles. D’où les mots de Charlesia à Désiré et aux nouvelles générations : « il faut continuer à lutter« , mots accordés à l’appel lancinant de Pei natal.

 

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Nou avoy nou mesaz dan lé mond / A envoyer notre message à travers le monde

Voilà 50 ans de souffrances et de luttes qui, fédérées en 1983 par Olivier Bancoult du Mouvement Réfugiés Chagos (MRC), avaient été soutenues dès le début par des femmes Chagossiennes déterminées telles Rita Elysée Bancoult, Lisette Talate et Charlesia Alexis. Depuis les années 90, la lutte a pris une tournure plus juridique, a été relayée par d’autres mouvements, a rencontré d’autres obstacles et développements qu’on peut suivre à travers de nombreux sites, productions musicales, films et documentaires consacrés aux Chagos.

Elle a fédéré des solidarités dans le monde et à La Réunion (6) où les militants ont été accueillis, de même que les Tambours Chagos et Charlesia elle-même, qui a chanté lors d’un kabar en 2004. Cette cause chagossienne a pris aussi une forme plus médiatique, populaire et sensible à travers les réseaux, la littérature et la musique (7). Quant au retour au pays natal, s’il reste encore un rêve et un but, il faut souligner la haute portée affective et symbolique du « voyage historique » d’une centaine de Chagossiens autorisés à revoir leurs îles quelques jours en 2006. On peut en trouver des traces poignantes par exemple dans le film Unforgotten Islands, Chagos ou la mémoire des îles, réalisé par Michel Daëron en 2010, et une interprétation très pudique dans la courte BD Péis natal de Michel Faure et Christophe Cassiau-Haurie qui reprend la chanson Pei natal (8).

Le bail de 50 ans, qui liait Américains et Britanniques et qui s’achevait le 30 décembre 2016, ayant été reconduit pour 20 ans, qu’en sera t-il de la cause des Chagossiens ? Il faut encore écouter Charlesia Alexis chanter Pei Natal.

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Done moi la min krié / Aide-moi à crier

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Nou avoy nou mesaz dan lé mond / A envoyer notre message à travers le monde

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Shenaz Patel : journaliste et romancière. Outre des nouvelles et pièces de théâtre, a publié les romans : Le Portrait Chamarel, 2002 ; Sensitive, 2003 ; Le silence des Chagos, 2005 ; Paradis Blues, 2014. A participé au film de D. Constantin Diego L’interdite et au CD Charlesia La voix des Chagos, PRMA, 2004. A réalisé avec Laval NG une BD sur l’histoire de Paul et Virginie.
  2. Ils furent 1500 à 2000 à être déportés. Ils forment aujourd’hui une communauté d’environ 8000 personnes. Avec le passeport britannique, à partir de 2002 certains Chagossiens se sont installée en Grande-Bretagne .
  3. Article de Valérie Magdelaine Andrianjafitrimo www.revue-silene.com/f/index.php?sp=comm&comm_id=33
  4. Ce CD(label Takamba) paru en 2004, a été enregistré par une équipe du PRMA de La Réunion, sous la Présidence de D. Carrère, la direction de A. Courbis, avec l’ethnomusicienne Fanie Précourt, et la participation de Philippe de Magnée (pour le son) et de Shenaz Patel. Dans le livret d’accompagnement du CD, Fanie Précourt propose une analyse de la tradition musicale chagossienne. Pour le mot « séga » (à ne pas confondre avec le séga réunionnais), il est écrit : « A la différence du « séga typique » mauricien et du « maloya » réunionnais, le séga chagossien était dansé en gardant les deux pieds bien à plat sur le sol ». http://www.runmuzik.fr/#patrimoine/

Reproduction de la jaquette du CD avec l’aimable autorisation de Mme E. Sindraye directrice du PRMA.

  1. Pour éclairer la chanson, il faut se rappeller les conditions très misérables de vie des Chagossiens, qui avaient tout perdu. La compensation étant versée à Maurice, ils durent encore lutter et furent encore piégés.
  2. La cause a été relayée en particulier à La Réunion par le Comité Solidarité Chagos Réunion (CSCR).
  3. Parmi une production nombreuse, on peut citer des références accessibles sur la toile :

 Diego l’interdite, film de David Contantin (avec la participation de Shenaz Patel), 2002

https://vimeo.com/34618354

– Stealing a Nation, film de John Pilger, 2004

http://johnpilger.com/videos/stealing-a-nation

– Unforgotten Islands, Chagos ou la mémoire des îles, film de Michaël Daëron (version longue et extrait)

http://video-streaming.orange.fr/tv/unforgotten-islands-chagos-ou-la-memoire-des-iles-de-michel-daeron-2011

https://www.youtube.com/watch?v=BUKslafQ9xU

Pour la musique, voici quelques références accessibles parmi d’autres : Les Tambours Chagossiens avec Lisette Talate, Mimose et Cyril Furcy, Ton Vié, Cassiya, Bam Cuttayen, Menwar, Ras Natty Baby, Tiloun, etc.

  1. Péis natal de Michel Faure et Christophe Cassiau-Haurie, Musiques créoles, Centre du Monde éditions. Dans cette BD, la chanson est interprétée par Olivia, personnage symbolique.

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(Extrait du roman de François Dijoux, intitulé « L’Âme en dose ».)

Dans l’église, les garçons attendaient, en rang serré, pour passer au confessionnal. Sébastien trouva le temps long et eut envie de s’en aller. Mais Lili, sa grand-mère l’avait accompagné et le surveillait du coin de l’œil, installée à un prie-Dieu. Enfin son tour arriva.

Il s’agenouilla dans l’étroite cabine et voulut parler immédiatement. Mais le guichet était fermé. Le prêtre était occupé avec un autre pénitent. Le garçon se mit à réfléchir à ce qu’il allait dire. À la vérité, il n’en savait rien. Il s’adapterait aux circonstances.

L’entrée du tunnel…(illustration MAB.)

L’entrée du tunnel…(illustration MAB.)

Soudain il sursauta et eut l’impression de se trouver dans l’obscurité du train sous le tunnel. Dans un claquement sec, un rectangle blafard venait de s’ouvrir et, à travers le grillage, il apercevait un visage rouge et boursouflé, orné de grosses lunettes d’écaille. Déjà une oreille se collait à la grille et il entendit assez nettement le religieux murmurer :

« In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti… »

Il attendit la suite. Le confesseur aussi…Les secondes s’écoulaient avec le poids de l’éternité. Enfin le prêtre chuchota :

« Pardonnez-moi, mon Père, parce que j’ai péché. »

Sébastien ne broncha pas. Il entendit prononcer pour la seconde fois la même phrase. Conscient de la nécessité de dire quelque chose, il bredouilla :

« Oui, oui…

– Mon fils, répétez après moi : « Pardonnez-moi, mon Père, parce que j’ai péché ».

Le garçon répéta la phrase magique sans ajouter un mot de plus. Il avait la tête en feu et aurait été bien incapable de confesser un péché quelconque. Mais l’homme en noir revenait à la charge :

« Je vais vous aider, mon enfant. Avez-vous péché par rapport au premier commandement ?

  • Non, répondit prudemment Sébastien.
  • Et par rapport au second ?
  • Comment ? Dans ce pays où l’on n’arrête pas de jurer, vous n’avez jamais dit de gros mot, mon enfant ?
  • Ça m’arrive…
  • Souvent ?
  • Je ne sais plus…
  • Plusieurs fois par jour ?
  • Oui…
  • Bien »
  • Et il passa patiemment les autres commandements en revue jusqu’au cinquième :
  • « Vous n’avez rien à vous reprocher par rapport à ce commandement, mon enfant ?
  • Oui, répondit Sébastien sans hésiter.
  • Comment, mon fils, vous avez tué ?
  • Non, non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire…Je me suis trompé… » Le garçon crut que le confessionnal allait s’écrouler sur sa tête. Il était haletant et rouge de confusion. Mais l’interrogatoire continuait impitoyablement.
    Le sixième commandement posa au jeune pénitent un problème insurmontable.
  • « Avez-vous fait de vilaines choses ? questionna sévèrement le confesseur. Réfléchissez bien avant de répondre. Avez-vous péché par pensée ou par action ? Seul ou avec d’autres ? » Le malheureux ne savait que répondre, surtout à la question « Seul ou avec d’autres ? » Il hésita un long moment, se répéta mentalement plusieurs fois l’invraisemblable question, comme pour mieux la comprendre, et finit par avouer bravement : « Avec d’autres.
  • Du même sexe ou du sexe opposé ?
  • Les deux. » murmura dans un souffle Sébastien, pour en finir. Il eut aussitôt l’impression qu’on le dévisageait bizarrement. Dans la foulée il avoua avoir volé, avoir fait de faux témoignages, avoir désiré la femme de son prochain, avoir péché par convoitise.
 ???… !!! (illustration MAB.)

???… !!! (illustration MAB.)

La barque lourdement chargée, il attendait une pénitence                      exemplaire. Aussi fut-il surpris de la légèreté de la peine : un Pater et deux Ave. Il entendit enfin la phrase sacramentelle :

  • « Absolvo te, in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Amen. » Le guichet se referma d’un coup sec et l’enfant noir partit sans demander son reste, le visage cramoisi. Il alla se réfugier, tout tremblant, derrière un pilier de l’église, pour dissimuler son trouble. Mais Lili vint immédiatement le quérir :
  • « Eh bien ! tu en a mis du temps, lui reprocha-t-elle. Tu devais avoir la conscience bien lourde.
  • Mais non…» bredouilla le garçon. Et ils repartirent, tous les deux, vers les Capucines, dans la fraîcheur complice du soir.

 

François DIJOUX

est né en 1939 à Saint-Denis de La Réunion. Il est l’auteur de plusieurs romans, dont « L’Âme en dose » paru en 1995 aux Éditions Autres temps, de Marseille. L’auteur y dépeint avec humour et tendresse le « Monde des Hauts » de La Réunion des années 50, à la fois pittoresque et marqué par la dureté et la souffrance. Ce roman a reçu en 1996 un prix ADELF (Association des Écrivains de langue Française) qui lui a été remis par S.E.M Boutros BOUTROS- GHALI, ancien Secrétaire Général de l’O.N.U. Nous n’avons pu résister au plaisir de publier les pages ci-dessus, avec l’aimable autorisation de l’auteur. Un extrait de cet ouvrage figure au Manuel de littérature réunionnaise des Collèges de l’île de La Réunion, mais il serait souhaitable que ce roman soit étudié plus à fond dans nos établissements scolaires.

« L’Âme en dose » (1995) fait partie avec « Les Frangipaniers » (2004) et « Le Marlé » (2008) de la trilogie romanesque réunionnaise de François Dijoux intitulée « Dans le souffle de l’alizé ». Nous suggérons à nos lecteurs de rechercher sur internet davantage d’information sur cet auteur réunionnais sous la rubrique : « François Dijoux, écrivain » et leur recommandons les interviews réalisées par Gora Patel dans « Dix minutes pour le dire » à propos des romans « Les Frangipaniers » et « Le Marlé ». DPR974.

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