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Archive for the ‘Littérature’ Category


          Zot i ansouvien, kan nou té marmay, koman nou té koup par santié dann bitassion Méssié Fénouss ? Nou té amuz pa pou kass son kann-Bonbon ; nou té fé le vif pou shaboul kou d’galé son mang-drajé. In zié té i vol mang, lot zié té i vèy si gardien té vien pa…La pèr té sér le vantr, mé lanvi té tro for, lèrk nou lavé diz an.

Zot i rapèl ankor, lané nout kinz an, kan nou té sar kass zambrozad par koté la rivière ? Le kèr té i kongn dann do, la jamb té i  tranm, lèrk nou té rod kosté sanm inn ti manmzel  bien pommé. Ah ! Bordaj la rivière ousak le zié lamour la komanss rouvèr !

Apréla nou la suiv in kantité shemin-kass-kontour : nou té toujour a dmandé kosa navé par déryér tournan-la, kèl kaskad delo-d’arjan, kèl plato-dé-flèr té i atann anou ? Mé plu souvandéfoi, déryér premié tournan navé arienk in ot tournan kashièt…Parèy dan la vi…Inn vi nou té kroi konprann : nou lavé 20 an !

Depusa le tan la passé ; défoi la pente té rèd, réspirassion té i mank, galé té i déboul sou nout pié ; nou té avanss  piang-an-piang, mésoman nou la gingn ariv  o bout. Là, anlér piton, nu gingn woir par dann fon nout péi an kado devan nou èk tout shemin nou la fine traversé. Le zié i brul, le kèr i gonf, fierté èk regré melanjé.

Shemin La Rényon, shemin nout péi…Sa la amont anou koman i lé la vi !

Robert Gauvin.               

la Rényon dann kèr

LES SENTIERS DE DÉCOUVERTE

 

Vous souvenez-vous du temps de notre enfance, quand nous prenions des raccourcis à travers les champs de Monsieur Fénousse ? Nous avions vite fait de chaparder une ou deux cannes bonbon. En moins de deux, à coups de galets, nous faisions aussi tomber ses mangues dragées. D’un œil on volait des mangues ; l’autre oeil servait à monter la garde au cas où un gardien arriverait…La peur nous serrait le ventre, mais l’envie était trop forte quand nous avions dix ans.

Vous rappelez-vous encore l’année de nos quinze ans quand nous allions cueillir des jameroses au bord de la rivière ? Le cœur battait à tout rompre, la jambe flageolait quand on essayait d’aborder une demoiselle bien pommée. Ah ! Les bords de rivière où, pour la première fois, les yeux de l’amour se sont ouverts !

Par la suite nous avons emprunté de nombreux chemins aux multiples lacets : nous en étions toujours à nous demander, quelle cascade argentée, quel « Plateau des Fleurs » nous attendait encore. Mais la plupart du temps, derrière le premier tournant, ne se cachait qu’un autre tournant, comme dans la vie…Une vie que nous pensions comprendre : nous n’avions alors que 20 ans !

Depuis lors le temps a passé ; parfois la pente était raide, le souffle venait à manquer, nous sentions les galets se dérober sous nos pieds. Nous avancions tant bien que mal, mais nous sommes malgré tout, arrivés au bout. Là, du haut du piton, nous pouvions découvrir notre pays, offert à nos regards, avec tous les chemins que nous avions parcourus. Nos yeux brûlaient, notre cœur se gonflait, fierté et regrets mélangés.

Sentiers de La Réunion, sentiers de notre pays, vous nous avez appris à connaître la vie !

Traduction : R. Gauvin et H. Payet

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                  Péi Bondië

 

In zour l’roi Bondië la di/Moin la fini fé tout péï/Pou noir péï zafrikin/Pou blan péï zoropéin/Inn pou bann Zarab/Inn pou tout Shinoi/Inn pou tout Zindien/Èk in gran pou Zamérikin/Astèrk moin na la min/M’a fé kèkshoz lé byien :

Lü la fé inn ti boute la tèr/Lü la poz sü milië la mèr/Ou toultan solèy i briy/Lü la fé nout péï/La donn alü in ta d’nom/Pou fini La Rényon/Somanké pou sa sü l’boute la tèr/Nana d’monn tout koulèr/

Prömië débü té dézér/Prop konm la tête mon granpér/I fo di azot son manman/Lété in volkan/La briz la porté/Lo grin tout kalité/ Prömié kou la  plü/Tout sa la verdi/La pa atann lontan/L’prömié zabitan/

Zoizo la travèrs la mèr/Pou venir sü s’bout la tèr/Koman la fé pou gingn lapin/Sa dömann pa moin/Prömié boug la débarké/Lété in bann kondané/Lèrk la vnü shérsh azot, zot la di/Anou nü par pü/

Apré dot la débarké/Sa péï Bondië la doné/Zot va done alü la valèr/Va travay son tèr/La komans koupé/L’bon boi son foré/La tüé tout lapin/Èpi la fé plinn shömin/Ouk i lé nout péï/Lü k té bien zoli ?

Le roi Bondië sar pa kontan/Lérk lü va oir son zanfan/La sakaj son n’ti péï/Pou fé konm Pari/I di dann Loséan indyien/Lü vitrinn Zoropéin/Bondië mi domann aou siouplé/Di azot asé !

 

François Saint-Alme.

 

Carte du Péï Bondié. Illustration Huguette Payet.

 

Poème

 

LE PAYS DU BON DIEU (Traduction DPR974)

 

Un jour, Dieu le roi a dit/J’ai créé toutes sortes de pays/Pour les noirs les pays africains/Pour les blancs les pays européens/J’ai fait un pays pour les Arabes/Un autre pour les Chinois/Un autre encore pour les Indiens/Et un grand pour les Américains/ Maintenant que je me suis fait la main/Je vais faire quelque chose de bien/

Il a façonné un petit bout de terre/Qu’il a posé au milieu des mers/Là où toujours le soleil brille/Il a créé notre pays/À ce pays on a donné toutes sortes de noms et pour finir La Réunion/Peut-être est-ce pour cela que sur ce bout de terre/il y a des hommes de toutes les couleurs/

Au début ce pays était désert/Nu comme le crâne de mon Grand-père/Il faut dire que sa maman était une montagne-volcan/La brise a apporté des graines de toutes qualités/À la première pluie tout a reverdi/Et il ne fallut pas attendre longtemps ses premiers habitants/

Les oiseaux ont franchi les mers/pour se poser sur ce bout de terre/ Comment se fait-il qu’il y ait des lapins/Ma foi, je n’en sais rien/Les premiers hommes qui aient débarqué/C’étaient une bande de condamnés/Lorsqu’on est venu les rechercher/Ils ont déclaré/Nous, on ne repart plus/

Ensuite d’autres sont arrivés/Sur ce pays donné par Dieu/Ils le mettront en valeur/Travailleront sa terre/Ils ont commencé par couper le bon bois de ses forêts/Ont décimé tous ses lapins/Et ont tracé de multiples chemins/ Où est passé notre pays/Lui qui était si joli ?

Le roi Bon Dieu ne sera pas content/Quand il verra que ses enfants/Ont saccagé son petit pays/Pour faire comme à Paris/On prétend que dans l’Océan indien/C’est la vitrine des Européens/Je t’en supplie, Bon Dieu/Dis leur que cela suffit !

François Saint-Alme.

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PLÉONASME


Ticoq (1) a de la fièvre ; sa maman l’emmène chez le médecin. Lorsqu’ils arrivent au dispensaire il y a déjà des gens qui patientent dans la salle d’attente : certains lisent leur journal, des femmes allaitent leurs enfants, d’autres encore  discutent de choses et d’autres avec  leurs connaissances. Quant aux enfants, certains, craignant les infirmières aux blouses blanches, poussent des cris de terreur.

Ticoq, lui, fixe du regard la porte par laquelle les patients passent au fur et à mesure. Sur la porte, un  écriteau : « Cabinet du docteur X »… et cela l’inquiète : « Cabinet !…cabinet ! » se dit-il intérieurement : «  mais je n’ai pas besoin d’aller au cabinet ! » Soudain c’est son tour d’entrer dans ce cabinet ! Pas de fuite possible, sa mère lui tient la main. Elle le présente au docteur ! Ticoq se résigne et entre.

Une fois à l’intérieur, il se rend compte que cela n’a rien à voir avec un  cabinet ! Bien au contraire ! Ce qu’on appelle cabinet est un grand et beau salon avec beaucoup d’objets brillants et un petit lit blanc au milieu de la pièce !…Quant au docteur, un grand zoreil (2),  blanc et maigre comme un hareng, au lieu de lui demander d’enlever son short pour aller au cabinet, il lui fait enlever sa chemisette pour l’ausculter ! Et puis, ce médecin est plutôt facile à vivre. Il parle comme il faut à Ticoq. Il lui demande : « Alors, jeune homme, qu’est-ce qui ne va pas ? »

Ticoq est tout fier qu’on l’appelle « jeune homme ». Il se lance à son tour en un français mal dégrossi :

« – Maman a dit que j’ai la fièvre, docteur ! Épi je tousse aussi tazantan ! (3)

– Bon ! On va voir ça ! » dit le docteur.

À ce moment-là, le grand docteur prend une sorte de tuyau en caoutchouc, place deux embouts dans ses oreilles et  dirige la troisième extrémité  sur la poitrine de Ticoq en lui disant :

« Respire !…respire fort ! »

Ticoq  respire deux ou trois fois, l’appareil placé sur la poitrine, sur le dos, sur les côtés.

Soudain le médecin lui touche le coude  et lui demande :

«  Qu’est-ce que tu as là ?

– Un bobo, docteur !

– Oui, je vois bien que c’est un bobo, mais comment est-ce arrivé ?

– Voilà, dit Ticoq. Jean-Luc et moi on jouait aux indiens. Un moment donné, j’ai reculé en arrière pour esquive l’épée de Jean-Luc. J’ai tombé, la pluche mon bras !… » (3)

Mais pourquoi donc le docteur éclate-t-il de rire ?…

Il demande alors à Ticoq :

«  Qu’as-tu fait avant de tomber ?

– Eh bien, reprend Ticoq, j’ai…reculé en arrière !

– Mais c’est un pléonasme, mon enfant !

– C’est quoi ça? demande Ticoq.

– Un pléonasme ! C’est quand tu dis, par exemple : reculer en arrière, avancer en avant, monter en haut, descendre en bas, chaussure de pied, chapeau de tête, etc…Mais laissons cela, ce n’est pas grave !…Bon, je vais te prescrire les médicaments  nécessaires pour ce bobo. Car c’est  lui qui te donne de la fièvre…»

Quand Ticoq sort de l’auscultation, Madame Bigambé accourt et lui demande ce que le docteur a dit :

« Il a dit que j’avais un pléonasme au coude, maman ! Mais il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Ce n’est pas grave !

– Qu’est-ce que tu as alors ? demande à nouveau Madame Bigambé.

– Un PLÉ-O-NAS, répète Ticoq ! C’est cela qui me donne de la fièvre et mal à la tête ! »

A ce moment-là le front de Madame Bigambé se plisse comme la peau du cou d’un dindon et elle déclare : Il y a bien longtemps que je suis sur cette terre, mais c’est bien la première fois que j’entends parler de cette maladie !…  C’est qu’il y a tant de maladies de nos jours !!… Enfin, j’espère qu’il t’a donné les médicaments qui conviennent !

– Bon ! Donne-moi l’ordonnance pour que j’aille à la pharmacie !…Nous allons guérir ce pléonasme ! »

 Extrait de Zistoir Tikok de Christian Fontaine.

 Traduit en français par R. Gauvin et C. Fontaine.

        NOTES :

  1. « Ticoq » est un surnom qu’on attribuait souvent aux petits garçons et qui leur restait parfois toute la vie…
  2. Le « Zoreil » ou « Zorèy » est le Français de France.
  3. Le français de Ticoq fleure souvent bon son créole !

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Il était une fois un homme d’une force peu commune qui s’appelait Dimilié. Il avait un bâton d’un poids peu ordinaire. Un grand bâton, de la taille d’un cocotier mais bien plus solide. C’était une sorte de poutre en bois de fer (2)  qui ne le quittait jamais.

Dimilié avait acheté une concession sur les hauteurs de son pays et avait besoin d’hommes costauds, n’ayant pas peur du travail pour l’aider dans son entreprise. Il décida de faire battre tambour dans toute la ville pour recruter ses ouvriers : «  Si vous avez du cœur à l’ouvrage, venez rencontrer Dimilié ! Vous serez logés, nourris et bien payés ! »… Il suffisait pour prouver sa force et son courage de soulever de terre le bâton de Dimilié et de faire quelques pas…Les candidats au travail ne manquèrent pas. Mais personne n’arrivait à porter ce « bâton » sur quelques mètres, tant il était lourd.

Finalement un homme du nom de Tranche-montagne parvint à soulever le bâton et à le porter sur trois ou quatre pas.  Personne ne l’avait fait avant lui et Dimilié décida par conséquent de le recruter. Mais il en fallait d’autres et l’on fit battre et rebattre le tambour dans toute la région. On chercha partout et on finit par tomber sur un autre candidat du nom de Fondeur-de-plomb qui arrivait  tout juste à soulever le bâton. « Bien, se dit Dimilié,   prenons encore celui-là ; à trois on arrivera à s’en sortir! »

Dimilié

Le premier travail était de bâtir la case (3). Sinon, où mangerait-on le soir ? Où trouverait-on le calme ? Où dormirait-on après une dure journée de travail?… Un peu en contrebas de la case, on construisit la cuisine en bois sous paille à quelque distance de la case (un incendie est si vite arrivé !). Près de la cuisine on installa une cloche pour battre le rappel (à cette époque, il y avait toujours une cloche sur les propriétés) et un peu plus loin on installa un cabinet d’aisance.

Et une nuit passa ainsi… Le lendemain Dimilié déclara : « Aujourd’hui, Fondeur- de-plomb, tu mettras le manger au feu et quand il sera midi tu sonneras la cloche et nous descendrons pour le repas. »

Dimilié et Tranche-montagne montent  alors à l’habitation (4)tandis que Fondeur-de-plomb s’apprête à faire la cuisine. Sur le terrain, là-haut, les deux compagnons travaillent à corps perdu. On ne joue pas avec le travail…On travaille pour de bon ! On défriche 1000 gaulettes (5)de forêt, on gratte, on creuse des fosses, on plante… On défriche encore, on gratte de nouveau, on creuse d’autres fosses, on plante de plus belle et on attaque mille nouvelles gaulettes.

Mais il commence à se faire tard. Midi est passé depuis longtemps ; il y a un bon moment déjà que le soleil ne fait plus obstacle à l’ombre. Le ventre des deux compagnons commence à crier famine. Et la cloche qui ne sonne toujours pas ! Leurs entrailles se mettent à tirailler. Et toujours aucun son de cloche. Les deux hommes mangeraient des galets, les gros comme les petits. Mais la cloche reste toujours muette.

Finalement les deux hommes décident de descendre et de regagner la case. Ils entrent dans la cuisine : les marmites sont vides ! Ils entendent des appels au secours. On crie, on pleure, on geint. C’est Fondeur-de-plomb ! Il est par terre dans le cabinet, solidement attaché.

– «  Qu’est-ce qui t’est arrivé, mon camarade ? » demande Dimilié.

– « Des gens sont arrivés en nombre. Ils m’ont attaqué. Je ne me suis pas laissé faire, croyez-moi ! Je me suis défendu comme un beau diable. J’ai rendu coup pour coup. Mais ils étaient trop nombreux…Ils étaient quatre à me tenir par les bras, mais mes jambes étaient encore libres : Je leur ai servi  une volée de coups de pieds : coups de pied « bourrantes » (6)dans le ventre, coups de talons malgaches… Ils se sont mis à quatre pour me maintenir les jambes. »…

Le lendemain ce fut le tour de Tranche-montagne de rester à la case pour faire cuire le repas et Dimilié et Fondeur-de-plomb montèrent à l’habitation. Ils défrichent alors mille gaulettes de forêt : ils défrichent, grattent la terre, creusent des fosses, plantent … Ils défrichent encore, grattent de plus belle, creusent de nouvelles fosses, replantent et attaquent mille gaulettes de plus. Quand arrive l’heure de midi leur ventre se met à gargouiller, mais la cloche ne sonne toujours pas.

Dimilié dit alors à Fondeur-de-plomb : «  Ce doit être à nouveau la bande qui t’a attaqué hier ! Qu’en penses-tu ? »

Fondeur-de-plomb se contente d’émettre un grognement qui signifie : « Peut-être bien ! »

Les deux hommes arrivent alors à la case. La situation est la même que celle de la veille : dans la cuisine les marmites sont vides ; on retrouve Tranche-montagne dans le cabinet, qui appelle au secours. Attaché, enchaîné, il crie, il pleure, il se plaint : « Ils étaient toute une bande. Ils étaient au moins cinquante ! »

Le troisième jour Dimilié dit à ses compagnons : «  Écoutez-moi, vous autres, vous allez au travail ; c’est mon tour de rester. Je verrai bien comment ces bandits se comportent à mon égard. »

L’heure de midi arrive ; le manger est cuit ; rien que du mauvais (7)manger ! Du riz Basmati, un cari de bichiques, un rougail de mangues… Dimilié se prépare à sonner la cloche, quand débarque un vieillard, le crâne dénudé, portant grande barbe blanche, qui lui dit : « J’ai faim ! »

— Quand le manger est cuit, tout un chacun est bienvenu ! Je sonne la cloche et dès que mes compagnons arrivent, on passe à table. Préparez votre bouche en attendant ! »

–Je me fiche pas mal de vos compagnons : j’ai faim, je mange  et tout de suite encore ! »

Il tend la main vers la marmite, mais Dimilié l’arrête net :

–Non, grand-père ! Tu vas attendre les autres. On mangera tous ensemble ! »

Ne voilà-t-il pas que le vieillard saute sur Dimilié ! Et c’est qu’il est costaud le bougre! Il est fort comme un Turc ! Mais qui était-ce en réalité ? Pas vraiment un grand-père en tout cas. On aurait dit qu’il avait bouffé du cabri marron. Ne serait-ce pas celui qui… Vous voyez à qui je pense… Celui qui a, au derrière, une  queue enroulée comme un cordage et cache des cornes sous son chapeau !… Pour un vieillard, il était  bien vaillant.

Mais, face à Dimilié, il ne faisait pas le poids ! Dimilié l’empoigne, lui passe une clé malgache dans le cou. Puis  se saisit de son bâton, le plante en terre et y attache le vieux. Par  la barbe ! Il fait ainsi trois fois le tour du bâton. Que voilà colis bien amarré !

Fondeur-de-plomb et Tranche-montagne entendent la cloche qui sonne annonçant le repas :

  • Les bandits ne sont donc pas venus aujourd’hui ? »
  • Probablement ! »
  • Lorsqu’ils arrivent à la case tout semble normal. Dimilié est assis, tranquille comme Baptiste. De petits nuages blancs passent dans le ciel. Les becs-roses chantent dans les menées (8) de manioc. L’odeur du cari flatte les narines. Les deux compagnons prennent alors une assiette pour se servir.
  • « Vous savez, dit Dimilié, la bande de malandrins qui vous a attaqués… est  aussi venue pour m’agresser.… » Tranche-montagne et Fondeur-de-plomb sont bien gênés et n’ont pas le courage de le regarder en face.
  •  Venez voir. Elle est là, votre bande de malandrins ! »
  • Les deux compagnons ne savent plus où se mettre. Dimilié prend ses pauvres camarades en pitié ; il ne se moque pas davantage d’eux. Il leur dit : « Prenez un bâton et donnez-moi une bonne volée à ce malappris. Allez-y, mais faites attention ! frappez sur les reins, frappez sur les jambes ! frappez sur la moustache ! mais ne frappez pas sur la barbe ! Si la barbe cède…
  • Tranche-montagne et Fondeur-de-plomb ne se font pas prier. Chacun prend son bâton et ça y va : bababanm, bababanm ! Ils frappent et frappent encore ; sur le dos ! sur les jambes ! ils donnent une sérieuse volée de coups de bâton à celui qui mange le repas des autres, à ce voleur de manger cuit, à ce type qui vous attache dans le cabinet. Mais à un moment, dans le feu de l’action, le bâton tombe en plein sur la barbe ! Le vieux en oublie de demander son reste et s’enfuit à toutes jambes.
  • Bon ! C’est notre tour à présent de passer à table !
  • Quand on souleva le couvercle de la marmite, une bonne odeur se répandit dans l’air ! Elle flattait l’appétit pour de bon. Le mien en particulier. J’ai osé demander une part. La seule réponse qu’ils m’aient donnée fut un grand coup de pied au derrière qui m’a propulsé jusqu’à vous pour que je vous raconte cette histoire.
  • Conte en créole réunionnais recueilli par A. Gauvin et traduit en français par H. Payet et R. Gauvin.
  • Notes :
  • 1) Pourquoi ce nom de Dimilié ? C’est qu’il en valait plus d’un.
  • 2) Le bois de fer est un bois d’un beau brun, très dur, dans lequel il est très difficile d’enfoncer un clou.
  • 3) La « case » créole peut être une maison de paille ou de bois sous tôle ou même une villa de maître. Elle correspond en fait au « home » britannique.
  • 4) « L’habitation » en créole réunionnais signifie : l’exploitation agricole.
  • 5) La gaulette est une mesure de longueur valant 5 mètres.
  • 6) Coup de pied « bourrante » terme créole de moring (lutte) désignant un double coup de talon porté au ventre.
  • 7) « Mauvais manger » : trait d’humour traditionnel créole  qui, par antiphrase, qualifie un excellent repas.
  • 8) Les menées de manioc : les rangées de plants de manioc.

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  1. Le jardin sous la lune

Assis à sa table de travail, Gramoune (1) écrit.

Cher Théophane, hier soir, il y avait un beau clair de lune dans le jardin. Une petite brise agitait mollement la cime des palmiers ; des ruisseaux de lait coulaient sur les feuilles du bananier et, dans les ramures de l’avocatier, cascadaient des flots d’argent…

Mais, quand, sur palmiers et bananiers ruisselle la lune, rester prisonnier de quatre murs ? Quand, de branches en branches, cascadent des flots d’argent, se claquemurer derrière portes et fenêtres ? Impossible, pas vrai ! Quand tu viendras à La Réunion, voilà ce que nous ferons : nous descendrons au jardin et, sur l’herbe, entre avocatier et bananiers, nous étendrons notre saisie (2) …

Alors, bercés par le chant des étoiles, nous nous endormirons. La lune ruissellera sur nos corps endormis, des flots d’argent cascaderont dans nos cœurs ; la brise, comme une palme, caressera nos visages…

  • Gramoune, Gramoune ! Regarde !

Tiré de mon sommeil, je me frotte les yeux. Au travers des frondaisons noires de l’avocatier, c’est quoi, cette lumière ?

Un peu plus tard, la lumière nous réveille à nouveau.

  • Gramoune, elle a bougé
  • Oui, elle est plus brillante…
  • Elle se rapproche !
  • Un phare, des feux clignotants un peu partout…
  • Gramoune, c’est un vaisseau spatial !
  • Ça y ressemble !
  • Comme dans Star Wars, avec des canons laser !
  • Mais c’est qu’il y a du monde dedans !
  • Ils nous regardent…
  • Des hommes !
  • de l’herbe…
  • Des fleurs…
  • Des arbres…
  • La brise agite la cime des arbres !
  • Ce n’est pas chez nous que la brise agite les cimes des arbres…
  • Pas chez nous que des ruisseaux de lait coulent sur les feuilles…
  • Que des flots d’argent cascadent de branche en branche…
  • On va voir ?
  • On les appelle ?
  • Monsieur ! Monsieur ! Nous venons d’Aldébaran !
  • On a perdu notre chemin !
  • Vous pouvez nous dire le chemin de Sirius s’il vous plaît ?
  • Gramoune, ils peuvent venir ? Gramoune a dit oui !

(Illustration de H. Payet )

Quand la fraîcheur du petit matin nous réveille, Véli (3) brille au-dessus du Dimitile (4), ils sont déjà partis. Reste juste un rond d’herbe un peu brûlée. Et un petit mot dans une écriture qu’on ne comprend pas. Mais, sur le papier, il y a des marques, comme des larmes… Toi et moi, nous savons bien que ce n’est pas la rosée…

Entre l’étoile du matin et le Piton des Neiges (5), s’éloigne un éclat argenté inhabituel…

  • Que voulez-vous ? Tout le monde n’a pas la chance de naître homme…

Gramoune se rassied à sa table de travail.

Je t’embrasse, mon cher Théophane, Il faut deux années-lumière pour aller de Sirius à Aldébaran. Cela te donne le temps de revenir et d’être là quand, à leur prochain voyage, ils perdront à nouveau leur chemin sous la lune des hommes.

Gramoune

 

Notes :

  • Gramoun : personne âgée et digne de respect.
  • Saisie : natte de vacoa.
  • Véli : nom indien de Vénus, étoile de quatre heures.
  • Le Dimitile : planèze qui domine la localité de l’Entre-deux.
  • Sommet de La Réunion culminant à 3069 mètres.

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Illustration Huguette Payet.

 

Nana i di mon kozé                                 Certains disent que mon parler

Ti santié malizé                                       N’est qu’un petit sentier tortueux

Dann gran shemin fransé.                   Dans la grande voie du français.

 

Nana i kroi mon kozé                            D’autres croient que mon parler

In patoi malparlé                                     Est patois estropié

Ek bann mo rapiésé.                             Plein de mots rapiécés.

 

Nana i kalkil mon kozé                         D’aucuns jugent que mon parler

Mal fagoté an kaskasé                          Mal fagoté, mal fichu, 

Pa kapab témoigné.                              Est incapable de témoigner.

 

Nana i kalbite mon kozé                        Il en est qui culbutent mon parler,

Touf a li dann fénoir                               L’étouffent dans l’obscurité

Shabouk pou fé plié.                              Manient le fouet pour le dompter.

 

Nana i shèrsh mon kozé                            Et puis il y a ceux qui cherchent

Dann gran kiltir, gran lékritir                 En grande culture, grande littérature

Lintéré son prézans.                                 L’intérêt de sa présence.

 

Mé mon kozé                                               Mais mon parler : 

Inn ti kozé Lamour                                    Un simple parler d’amour

In tradiktèr pou lo kèr                             Un interprète du cœur,

In souvnir dousamer                               Un  souvenir doux-amer,

In bonèr si la tèr…                                     Un bonheur sur la terre…

Dann in passé la soufrans                       Dans un passé de souffrance

Li mark mon légzistans                           Il marque mon existence

Dann in zordi minm resanblans           Dans un présent uniformisé

Li sign mon diférans.                               Il signe ma différence.

 

Danièle MOUSSA

 

 

Le texte du poème de Danièle MOUSSA nous a semblé tout indiqué à l’occasion de cette semaine créole. Ce qui nous a plu en particulier c’est le ton nouveau, si différent de celui de beaucoup d’autres, qu’ils soient en faveur du créole ou hostiles à son égard. Ici, pas de violence, pas de grandiloquence : ce qui frappe avant tout, c’est la connaissance du passé de notre île qu’a l’auteur, sa sagesse, son amour pour la langue créole et sa reconnaissance pour les bonheurs que le parler créole lui a apportés.

Dpr974.

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illust. Vivian Gauvin

 

Tant que les feuilles de cannes à sucre, d’un vert luisant, cachaient derrière leur rideau notre petite case en bois…

Tant que le concert des grenouilles berçait nos nuits d’enfants sous le tulle de nos moustiquaires…

Tant que, tous ensemble, nous faisions trempette dans le bassin carré du jardin dont notre père avait ôté la veille, limons et mousses  avant d’en changer l’eau, c’était pour moi l’été…

 

La nouvelle eau du bassin était claire et fraîche, nous la cueillions de nos petites mains  pour en faire des gerbes qui se fanaient dans le ciel d’azur, au milieu de nos rires. Puis, assis sur le bord du bassin nous laissions nos pieds traîner dans l’eau, jusqu’à ce qu’ils se rident, ravis que le soleil butine une à une les gouttes restées sur notre peau.

Maman coupait alors nos ongles ramollis de ses petits ciseaux pointus, pendant que papa jouait sur son banjo nos airs préférés. Et nous chantions tous, papa, maman et nous. Ensemble…

 

J’avais toujours pensé que chez nous, à La Réunion, il n’y avait  qu’une saison : l’été.

Sa première moitié était chaude  et avait la saveur des letchis et des longanis à chair blanche et juteuse. Sa seconde moitié, balayée par l’Alizé, était chargée de mille parfums. C’est alors que maman sortait son crochet pour nous faire de petits cache-cœur de laine au cas où quelque frisson nous surprendrait dans les Hauts de l’île. 

Point de printemps, avec le brusque réveil de la nature. Chez nous, celle-ci ne s’endormait jamais : elle était en perpétuelle explosion, à l’image de son volcan… Pas un soupçon d’hiver non plus…La neige dont nous rêvions n’existait que dans les livres que nous lisions à l’école. 

C’était tous les jours le même été, insouciant, libre, heureux…

 

Cet été perpétuel qui remplissait nos vies régnait dans la maison, dans le carillon de notre pendule marquant la succession des heures,  des activités, des jeux. Il était aussi au dehors, dans le chant du coq, dans les tétines de la grande truie rose, contre lesquelles les cochons nouveaux-nés donnaient des coups de tête pour grandir plus vite, dans les cloches de l’église vers lesquelles on se pressait pour la grand-messe, dans cet échange intense de chaque moment de la vie qui s’écoulait…

 

Paquebot de la ligne Marseille-Réunion (Coll.. L.Fontaine)

 

Un jour vint le grand voyage tant espéré, le voyage vers La France : une véritable  aventure qui me marqua… Accoudés au bastingage, nous regardions s’éloigner l’île, dans son beau patchwork vert, cependant que l’énorme paquebot fendait l’océan. Malgré les papillotes qui ornaient les cuisses des volailles rôties qu’on nous servait à bord, malgré nos lits-couchettes, auxquels nous avions accès par de petites échelles  et qui étaient recouverts de doubles draps, qu’on n’avait pas chez nous, malgré la piscine, géante à côté de notre petit bassin carré, malgré tout ce qui nous dépaysait, la saison, elle, n’avait pas changé : c’était toujours l’été. 

Tous ensemble, nous attendions la prochaine terre, où l’odeur de la sueur qui montait à bord, en même temps que les tapis à vendre, nous ancrait encore plus dans la chaleur torride de l’été…Et c’était bon…

 

C’est de nuit que nous arrivâmes à Marseille, en rade du Vieux-Port. La ville avait mis pour nous saluer, sa robe de brume. Des flocons de neige s’écrasaient sur le pont et les bastingages. Nous étions transis de froid. Nous ne débarquerions que le lendemain à cause de l’heure tardive et des mauvaises conditions météorologiques. Et nous voilà, tous ensemble, pour la dernière nuit dans nos cabines, qui telles des cocons douillets nous attendaient… C’était notre première rencontre avec l’hiver et le débarquement nous permit le lendemain d’en ressentir la réelle morsure.

 

Cette morsure-là, qui m’était étrangère, fit naître en moi de petits tressautements bizarres…mon cerveau semblait tourner au ralenti…les couches de vêtements m’emprisonnaient…le bonnet me piquait les oreilles et le cou, mes doigts étaient tout engourdis, même dans les gants. Si j’avais pu voir au moins quelques rayons de soleil, ils m’auraient réconfortée. Je me mis  à pleurer doucement…C’était donc cela l’hiver ? Je pris la main de mon père et dis :

– « Je n’aime pas du tout l’hiver. C’est beaucoup mieux chez nous ! »

– « Tu finiras par t’y habituer », me persuada t-il calmement. « Et après lui, tu verras le beau printemps ».

 

L’hiver en fait ne réussit à aucun d’entre nous. Il fut véritablement très rude, cette année-là. La neige, tenace, persista de manière exceptionnelle, même dans le Midi, où notre père avait choisi de vivre pendant notre congé. Nous attrapâmes tous la grippe, fûmes obligés de garder la chambre de longs jours et la neige  finit par s’infiltrer jusque dans les alvéoles des poumons de papa qui dut aller à l’hôpital où son séjour se prolongea, à notre inquiétude à tous. 

 

Nous revîmes papa tout froid dans ses draps blancs. Maman lui mit son beau costume gris. Blottis contre elle, comme des poussins, nous comprenions que rien ne serait plus comme avant…L’hiver qu’on avait ressenti dehors était arrivé jusqu’au fond de nos cœurs maintenant. Nous étions figés, transis jusqu’à la moelle. Papa était mort. Il nous fallait rentrer au pays. Nous n’avons pas vu le printemps qu’il nous avait promis.

 

 

De retour chez nous, l’été retrouvé était aussi froid que l’hiver là-bas. Mon ère glaciaire dura longtemps, très longtemps, malgré le soleil et la mer, malgré les fleurs, les fruits, la forêt et les gens qui m’étaient chers.

 

le flamboyant, symbole de notre été (Cliché R.G)

J’ai longtemps essayé de recréer l’été comme je l’aimais. J’y suis arrivée à force de volonté. Mais allez savoir pourquoi, certains  jours, du fond de ma mémoire, resurgit un iceberg…

 

Huguette Payet.

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