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Archive for the ‘Littérature’ Category


Parmi « Les Introuvables de l’Océan Indien »

 

En 1887 La Réunion reçevait la visite d’un être un peu mystérieux, un dénommé Pooka, collaborateur du Journal de Maurice. Derrière ce nom d’emprunt se cachait en fait Alphonse Gaud, un tout jeune franco-mauricien (Il n’avait alors que 24 ans) qui entamait un séjour de six mois dans notre île. Ses articles envoyés à son journal, à Port-louis, seront rassemblés par la suite en un recueil intitulé : «  Choses de Bourbon. » et signé de son pseudonyme. Ce nom, Pooka, il ne l’a pas choisi par hasard. Il renvoie au « Puck, sorte de Farfadet, de lutin malin, espiègle et un tantinet rebelle qui joue des tours aux voyageurs, se transforme sans cesse et effraie les jeunes filles » (C.f Wikipédia)) …

Que Pooka soit espiègle et doué d’humour, il suffit de lire ses écrits pour s’en convaincre : dans une préface aux « Choses de Bourbon », préface qui n’en est pas une, (Pooka dixit), il parle en ces termes de son portrait réalisé par son ami Boucherat, reproduit en première de couverture : « J’informe mes nombreux lecteurs et mes plus nombreuses lectrices que la ressemblance est frappante, sauf sur un point de détail : l’original est plus beau que le portrait, tout embelli que soit le portrait ».

Portrait de Pooka (1ère de couverture)

Pooka, loin d’effrayer les jeunes filles comme le ferait un Puck, cherche la proximité de la gent féminine et étudie de près ce qui fait le charme des jeunes Bourbonnaises. La description scientifique ou plutôt lyrique commence ainsi : «  Svelte et fine, avec une grâce balancée dans la marche, une grâce faite de nonchalance et de précoce lassitude et qui se berce elle-même comme une onde mouvante en un rythme cadencé, sans cesse renaissant… » Le lecteur intéressé par la merveille en question se reportera avantageusement aux pages 159-160 du livre. Pooka prend cependant bien soin de ne pas déplaire à ses compatriotes mauriciennes et se garde de trancher en faveur des unes ou des autres pour ne pas s’aliéner leur bienveillance.

Ce serait cependant un peu court de ne voir en lui qu’un amuseur, qu’un plaisantin, qu’un être superficiel : il est également journaliste, conseiller privé du gouverneur John Pope Hennessy et veut connaître l’île Bourbon et ses habitants, leurs mœurs, leur vie politique et littéraire, leur situation économique. Pour lui les deux grandes Mascareignes sont réellement des îles sœurs (2) et il s’efforcera, au fil de ses écrits, de comparer les deux îles, fera valoir en quoi l’une est supérieure à l’autre et vice-versa et ce que l’une peut en conséquence emprunter à l’autre.

L’auteur s’intéresse également à la vie éducative et littéraire de La Réunion. Il aime les auteurs réunionnais Lacaussade et Leconte de Lisle, fait une place à la chanson créole, cite in extenso la « Çanson pa Félis» ou « Nounoutte à cause», tente une analyse comparée du « patois » de La Réunion et de celui de l’île Maurice qui ferait aujourd’hui sourire les linguistes d’ici ou d’ailleurs…

Il se préoccupe sérieusement des questions éducatives jusqu’à assister à de multiples distributions des prix (dont une nous aurait bien suffi) et il rend compte des discours officiels et du comportement des lauréats et de leurs familles…À plusieurs reprises il rend hommage aux congrégations qui se dévouent à la chose éducative et plaide leur cause à une époque où, à La Réunion, les lois laïques commencent à entrer dans la réalité.  « Les Frères ont plusieurs établissements à La Réunion. Ils sont généralement très florissants. Échapperont-ils cependant à la haine des briseurs de crucifix et des crocheteurs de couvents ? That is the question…Le gouvernement de la métropole qui n’admet peut-être pas même l’existence de la déesse Raison, avait adopté cette loi attentatoire aux vœux de trente millions de catholiques, et le Conseil Général de Saint-Denis a cru devoir marcher sur les traces des républicains de France. Aujourd’hui les Frères ne sont plus que tolérés…Un jour ou l’autre les instituteurs religieux recevront leur congé. » (P.54)Il tombe sous le sens que Pooka verrait d’un bon œil leur venue à Maurice. Il souhaite de toute façon que l’éducation se développe dans son île, propose d’y créer un Collège supplémentaire et plaide en faveur de l’éducation des jeunes filles, qui a, selon lui, un temps de retard à Maurice par rapport à La Réunion.

Dans son désir de mieux comprendre le fonctionnement, économique et politique de la Réunion, il assiste à une séance du Conseil Général où le Gouverneur Richaud fait des propositions concernant une méthode plus rationnelle de création ou de suppression de postes, afin de tenir le moins de compte possible des amitiés ou des liens de parenté de chacun. Ce qu’il approuve. De même il applaudit des deux mains quand le gouverneur plaide pour la diversification des cultures et la modernisation des techniques (emploi plus fréquent de la charrue) ; il verrait avec intérêt le développement de cette politique dans son île natale. Mais il ne se contente pas de discours, il va sur le terrain afin de visiter Sucreries, distilleries et même une féculerie. Si les Sucreries mauriciennes sont plus modernes que les réunionnaises, à l’exception de deux d’entre elles qui peuvent soutenir la comparaison, il fait l’éloge de la féculerie du Colosse et de ses produits. Emporté par l’enthousiasme, il déclare au propriétaire de l’usine « J’aurais préféré voir votre féculerie s’élever dans mon pays, plutôt que dans le vôtre. Mais en attendant qu’il s’en élève une, il faut bien que je dise la vérité : vos produits sont admirables et je ne manquerai pas de le déclarer tout haut à Maurice. » Là-dessus Le propriétaire de l’usine lui donne un sac de tapioca et lui indique la manière idéale de le préparer : « J’ai suivi le conseil. À Bourbon et à Maurice, j’ai goûté du tapioca du Colosse : il est délicieux et je le recommande à mes compatriotes.…Et pour terminer, puisque nous n’avons pas ici de féculerie, montrons-nous bons frères, et donnons la préférence aux produits de l’île-Sœur. M.Rouzaud (le propriétaire) sera content, et moi aussi, car la prochaine fois que j’irai à Bourbon, il me donnera un autre sac de tapioca pour me remercier d’avoir dit de sa marchandise tout le bien qu’elle mérite. » 

La vision politique de Pooka

De temps en temps, Pooka, le lutin, laisse percer plus que le bout de l’oreille et se lance dans des prises de position qu’en Réunionnais du 21ème siècle nous avons, pour le moins, du mal à suivre : on ne peut passer sous silence son jugement définitif sur le suffrage universel, « arme terrible » dans les mains des gens du peuple ; il ne cache pas non plus son aversion pour les lois laïques. Son opinion à l’égard des Indiens du Goudjérat et des Chinois n’est pas exempte de xénophobie, sentiment partagé naguère par nombre de Réunionnais aisés qui se sentaient en concurrence avec eux…

Il nous faut enfin faire une place spéciale au dernier chapitre du recueil où il parle, à mots à peine couverts (3), de l’aspiration des Mauriciens et de la sienne propre : « Nous avez-vous entendus, Bourbonnais, pousser ce cri du plus profond du cœur : Maurice aux Mauriciens ! Ce cri résume toutes nos souffrances. »Il semble assez évident, à la lecture du contexte, qu’il rêve d’un avenir où les Mauriciens de son origine et de sa culture dirigeraient le pays… l’avenir qui s’est rapidement mué en passé, en a décidé autrement.

Par contre le cri de certains Réunionnais qui réclament parfois : La Réunion aux Bourbonnais ! lui paraît être une erreur impardonnable et il avance les arguments suivants : « Vous avez une mère qui vous protège et vous aime et vous ouvre tout grand ses bras. Sous le soleil de votre pays, la place vous est large ; vous trouvez des postes lucratifs et honorables ; ailleurs, sur toute l’étendue du territoire français, vous êtes accueillis comme des frères. »…Il y aurait dans ce qui précède matière à réflexion sur l’évolution de nos îles-Sœurs au cours du 20ème siècle et leur situation d’aujourd’hui !

En manière de conclusion

On quitte, comme à regret, ce recueil de chroniques qui nous éclairent sur nos îles à la fin du 19ème siècle. D’une part parce qu’elles sont alertes, vivantes, souvent spirituelles et fort bien écrites. Qu’on se remémore en particulier certaines séquences concernant le débarquement agité au pont du Barachois, la rencontre en fanfare de la jeunesse dorée au Jardin Colonial, la découverte enthousiaste du Bernica (4), l’ascension du Piton des Neiges où après avoir souffert le martyre, l’auteur domine un panorama à couper le souffle.

 

Qu’en est-il advenu aujourd’hui?

 

Et puis qu’il est bon, de temps à autre, de redécouvrir son pays, son île, avec le regard neuf du visiteur, surtout quand celui-ci est enthousiaste…Car même quand Pooka jette un regard critique sur La Réunion, c’est un regard amical : il nous dit nos vérités, mais il y va de notre intérêt bien compris : si l’on ne rénove pas la station thermale d’Hell-bourg en 1888, on risque fort la désaffection des touristes dont de nombreux Mauriciens.

Pooka compare souvent nos deux îles et met en avant le fait que Maurice dispose de davantage de possibilités économiques que La Réunion, mais il regrette que la course en avant vers le profit n’ait pas été sans conséquence sur la mentalité mauricienne. « L’intérêt matériel a tout dominé » déplore–t -il… Il trace de La Réunion un portrait idyllique, fait de cordialité, de fraternité, d’hospitalité. Il nous semble dans cette affaire bien dur à l’égard des Mauriciens et l’on peut, par contre, se demander s’il ne nourrit pas quelques illusions sur les Réunionnais…

Alphonse Gaud dit Pooka (1864-1896) est mort bien jeune. C’était un journaliste, un écrivain plein de promesses. En refermant son livre on a quelque part le sentiment d’avoir perdu un ami.

 

Robert Gauvin.

 

Notes :

  • Nous sommes particulièrement redevables au dynamisme du Président de l’Académie de La Réunion A-M. Vauthier et aux Éditions Orphie de la réédition de cet ouvrage rarissime, précieux pour la connaissance de la société réunionnaise à la fin du 19ème siècle.
  • L’on est bien loin du style dithyrambique de Marius et Ary Leblond qui dans « Les Îles Sœurs ou Le Paradis retrouvé »  n’arrêtent pas d’employer superlatifs, hyperboles et comparaisons avec la Grèce antique.
  • Pooka n’est pas tout à fait libre d’exprimer sa pensée, étant donné qu’il est Conseiller privé du Gouverneur anglais de Maurice, Sir John Pope Hennessy. Ah, le fameux devoir de réserve !
  • Pooka affirme que ce site est « une merveille de la nature ». D’autres artistes ont également magnifié le Bernica ; qu’on pense aux écrivains George Sand (dans Indiana) et Leconte de Lisle (dans ses « Poèmes Barbares »), ou encore au peintre Ménardeau dont un tableau orne la Salle des mariages de l’hôtel de ville de Saint-Denis. Où donc est passé le Bernica ? Qu’est-il advenu de lui ?

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Ecoutons Charlesia Alexis chanter Pei Natal car le propos reste d’actualité quand les témoins de la tragique histoire des Chagos disparaissent progressivement. Ainsi en est-il de Charlesia, née en 1934 à Diego Garcia, installée contre son gré à Maurice en 1967 et décédée à Crawley, en Grande-Bretagne en 2012.

C’est cette chanteuse et cette chanson emblématique de la souffrance et du combat des Chagossiens que nous suivrons à travers une mise en perspective et une lecture sélective du roman Le silence des Chagos de Shenaz Patel (1), paru en 2005.

Charlesia Alexis : une grande figure de femme par sa détermination à chanter les Chagos et à dénoncer, avec ses compatriotes, la spoliation insoutenable dont ont été victimes les Chagossiens expulsés de leurs îles de 1967 à 1973. Par traîtrise. En effet, Les Chagos, laissées pour compte de l’histoire de la guerre froide et de l’Indépendance de Maurice (en 1968), restèrent sous tutelle britannique et furent cédées en bail aux USA qui établirent à Diego Garcia la plus grosse base militaire américaine pour la défense du monde depuis l’Océan Indien. Voilà donc 50 ans que les Chagossiens ont été expulsés des îles Diego Garcia, Salomon et Peros Banhos et déportés à Maurice pour la plupart ou aux Seychelles (2).

 

Couverture du livre Le Silence des Chagos de Shenaz Patel, ed. de L'Olivier, Le Seuil, 2005

Couverture du livre Le Silence des Chagos de Shenaz Patel, ed. de L’Olivier, Le Seuil, 2005

 

C’est la voix des Chagossiens que nous donne à entendre Chenaz Patel, journaliste et romancière mauricienne dans Le Silence des Chagos. Et en particulier celle de Charlesia qui, dit-elle, « en apprenant que j’écrivais des romans, m’avait fait promettre qu’un jour, je raconterais aussi son histoire à elle » (3). Par sa dédicace, l’auteure rend hommage « A Charlesia, Raymonde et Désiré, qui m’ont confié leur histoire [et à] tous les Chagossiens, déracinés et déportés de leur île, au profit du « monde libre » ». Cependant, si pour déchirer le silence entretenu par les gouvernements sur le malheur des Chagossiens, elle s’appuie sur leur témoignage, la journaliste fait œuvre de romancière par le traitement des personnages essentiels et relais de parole, par le dispositif romanesque et par l’écriture. Son récit, dont l’unité se construit autour de Charlésia, se place dès les premiers pages sous le signe de Pei Natal et peut se lire comme une forme d’ample modulation de cette composition nourrie de la tradition mais « composée et chantée par les Chagossiens en exil à Maurice« .

Voici le premier couplet de cette chanson, tel qu’il apparaît dans le roman. Tel qu’on peut l’entendre sur le CD Charlesia, La voix des Chagos (4) enregistré en 2004 par le Pôle des Musiques Actuelles de La Réunion ou au final du film Stealing a Nation de John Pilger.

Létan mo ti viv dan Diégo / Quand je vivais à Diégo

Mo ti kouma payanké dan lézer / J’étais comme un paille-en-queue dans les cieux

Dépi mo apé viv dan Moris / Depuis que je vis à Maurice

Mo amenn lavi kotomidor / Je mène une vie de bâton de chaise

Voilà qui oppose vivement les espaces/temps et les modes de vie développés dans le roman.

A Maurice, les Chagossiens vivent péniblement dans les quartiers misérables de Port Louis. Qu’il s’agisse des premiers exilés de 1967 telle Charlesia, des derniers débarqués du Nordvaer en 1973 après une rapide évacuation manu militari, ou de leurs descendants dans les années 90 sur lesquelles s’achève le livre. Ils mènent une vie de gens de peu en manque d’argent, de subalternes, « d’ilois » mal intégrés à la Nation mauricienne. Eprouvés dans leur dignité et leur identité, ils souffrent et vivent dans le souvenir des Chagos.

 

Jaquette du CD Charlesia, la voix des Chagos, P.R.M.A de La Réunion, 2004(4)

Jaquette du CD Charlesia, la voix des Chagos, P.R.M.A de La Réunion, 2004(4)

 

« Quand j’étais à Diego, j’étais comme un paille en queue dans le ciel » chante Charlesia. En effet, les Chagossiens se sentaient bien dans leurs îles. Ils y menaient une vie proche d’une nature généreuse en poissons, rythmée par le travail aux cocoteraies, par le passage des bateaux de ravitaillement pour les produits de première nécessité comme le riz, et par les ségas du samedi. Une vie simple, paisible, avec ses joies et menus plaisirs.

Si cette représentation de la vie chagossienne peut sembler avoir quelque chose d’un âge d’or, si les rapports de dépendance économique et de sujétion à un Administrateur de cette population en grande partie descendante d’esclaves malgaches et mozambicains puis engagés venus d’Inde travaillant pour le compte de la Chagos-Agaléga Corporation sont seulement esquissés dans le texte, c’est aussi que la tragédie du déracinement brutal a laissé des blessures profondes. D’où cette nostalgie dont la romancière se fait porte-parole, ce ton de « la souvenance » plus douloureuse que le souvenir, voire l’idéalisation possible d’une réalité « enjolivée » peut-être, se demande Désiré, représentant de la première génération de Chagossiens nés dans l’exil. Celle évoquée avec tendresse et inquiétude à la fin de Pei natal :

Sagrin mo éna dan léker / Mon coeur est plein de chagrin

Get mo piti ki pé lévé / Voyez mon enfant qui grandit

Get piti ki apé lévé / Voyez les enfants qui grandissent

Pa kone péi natal so mama / Sans connaître le pays natal de leur mère

 

Il y a 50 ans les Chagossiens étaient expulsés de leur pays natal.

Il y a 50 ans les Chagossiens étaient expulsés de leur pays natal.

 

De cette vie simple et fraternelle, le roman souligne le goût pour les ségas du samedi soir qui faisaient exploser les tambours et entendre la voix de Charlesia. En accordant une place appréciable aux pratiques musicales traditionnelles des Chagos, Shenaz Patel révèle un monde, un mode d’être au monde et des parentés avec les sociétés créoles de l’Océan Indien, par le peuplement, l’usage du créole, le rythme trépignant du séga (4) et des tambours auxquels un hommage est rendu à travers Bat ou tambour, Nezim (…) Wiyem alé.

Le roman contribue donc à témoigner d’un patrimoine menacé par la disparition d’un mode de vie. Cependant, avec l’évocation du makalapo au son prémonitoire et la reprise du séga La zirodo, chanté par Charlesia avant son départ, Shenaz Patel renforce la dimension littéraire de son œuvre. Comme le jeune homme de la chanson, abandonné à son sort par le Capitaine La Giraudeau, Charlesia, venue à Maurice pour faire soigner son mari malade, ne pourra regagner Diego car il n’y a plus de bateau-retour. La détresse et le poids de malheur qui l’accablent sont alors placés avec pudeur dans les mots repris de la chanson.

Pour les Chagossiens, la prise de conscience de la tragédie se fera de manière progressive alors que le dispositif romanesque est lui plus lourd de signes donnés en surplomb par la romancière. D’où l’écriture de ce texte qui s’ouvre et se ferme par une mise en perspective de l’Indépendance mauricienne et du drame des Chagos. Et la douloureuse prosopopée du Nordvaer, ce bateau qui se charge des souffrances de ceux qu’il a transportés. Finalement, c’est par la voix de Charlesia que Shenaz Patel résume l’histoire des Chagos piégées par les gouvernements. C’est elle qui dit à Désiré : « Anglais et Américains avaient arrangé leur affaire. Et Maurice n’a rien fait pour nous défendre. Trop contente d’avoir son indépendance. » C’est elle qui révèle le mensonge des Anglais qui ont voulu faire croire aux Américains que les Chagossiens étaient des « saisonniers » alors qu’ils habitaient les îles depuis le XVIIIème. Ils n’étaient donc pas ces « Tarzans et Vendredis » mentionnés dans une note officielle -datant de 1966- citée ironiquement par la romancière. Et depuis, Diego est devenue une puissante base militaire américaine – ou « Baz naval » selon la chanson – d’où partent les B52 avec leurs bombes meurtrières. Tout est dit dans ces mots que le roman emprunte au poète Charles Ducasse « Diego amour / Diego amer / Diego à mort… ».

Flottille de bombardiers B52 sur la base U.S de Diégo Garcia.

Flottille de bombardiers B52 sur la base U.S de Diégo Garcia.

Quant aux luttes des Chagossiens, elles sont esquissées seulement à la fin de l’œuvre. « On s’est beaucoup battus » (…) pour essayer d’être rétablis dans nos droits » dit Charlesia à Désiré en rappelant le combat des militantes, les manifestations, la prison et les matraques de la police, cette dernière évoquée également dans Pei natal. Si, dans les années 80, une « maigre compensation » – désignée « larzan lil Diego » dans la chanson – (5) est « versée par la Grande-Bretagne à Maurice« , selon Charlesia, elle piège encore les Chagossiens, qui par ignorance signèrent des documents indiquant qu’ils renonçaient au retour dans les îles. D’où les mots de Charlesia à Désiré et aux nouvelles générations : « il faut continuer à lutter« , mots accordés à l’appel lancinant de Pei natal.

 

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Nou avoy nou mesaz dan lé mond / A envoyer notre message à travers le monde

Voilà 50 ans de souffrances et de luttes qui, fédérées en 1983 par Olivier Bancoult du Mouvement Réfugiés Chagos (MRC), avaient été soutenues dès le début par des femmes Chagossiennes déterminées telles Rita Elysée Bancoult, Lisette Talate et Charlesia Alexis. Depuis les années 90, la lutte a pris une tournure plus juridique, a été relayée par d’autres mouvements, a rencontré d’autres obstacles et développements qu’on peut suivre à travers de nombreux sites, productions musicales, films et documentaires consacrés aux Chagos.

Elle a fédéré des solidarités dans le monde et à La Réunion (6) où les militants ont été accueillis, de même que les Tambours Chagos et Charlesia elle-même, qui a chanté lors d’un kabar en 2004. Cette cause chagossienne a pris aussi une forme plus médiatique, populaire et sensible à travers les réseaux, la littérature et la musique (7). Quant au retour au pays natal, s’il reste encore un rêve et un but, il faut souligner la haute portée affective et symbolique du « voyage historique » d’une centaine de Chagossiens autorisés à revoir leurs îles quelques jours en 2006. On peut en trouver des traces poignantes par exemple dans le film Unforgotten Islands, Chagos ou la mémoire des îles, réalisé par Michel Daëron en 2010, et une interprétation très pudique dans la courte BD Péis natal de Michel Faure et Christophe Cassiau-Haurie qui reprend la chanson Pei natal (8).

Le bail de 50 ans, qui liait Américains et Britanniques et qui s’achevait le 30 décembre 2016, ayant été reconduit pour 20 ans, qu’en sera t-il de la cause des Chagossiens ? Il faut encore écouter Charlesia Alexis chanter Pei Natal.

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Done moi la min krié / Aide-moi à crier

Done la min mo kamarad / Aide-moi mon ami

Nou avoy nou mesaz dan lé mond / A envoyer notre message à travers le monde

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Shenaz Patel : journaliste et romancière. Outre des nouvelles et pièces de théâtre, a publié les romans : Le Portrait Chamarel, 2002 ; Sensitive, 2003 ; Le silence des Chagos, 2005 ; Paradis Blues, 2014. A participé au film de D. Constantin Diego L’interdite et au CD Charlesia La voix des Chagos, PRMA, 2004. A réalisé avec Laval NG une BD sur l’histoire de Paul et Virginie.
  2. Ils furent 1500 à 2000 à être déportés. Ils forment aujourd’hui une communauté d’environ 8000 personnes. Avec le passeport britannique, à partir de 2002 certains Chagossiens se sont installée en Grande-Bretagne .
  3. Article de Valérie Magdelaine Andrianjafitrimo www.revue-silene.com/f/index.php?sp=comm&comm_id=33
  4. Ce CD(label Takamba) paru en 2004, a été enregistré par une équipe du PRMA de La Réunion, sous la Présidence de D. Carrère, la direction de A. Courbis, avec l’ethnomusicienne Fanie Précourt, et la participation de Philippe de Magnée (pour le son) et de Shenaz Patel. Dans le livret d’accompagnement du CD, Fanie Précourt propose une analyse de la tradition musicale chagossienne. Pour le mot « séga » (à ne pas confondre avec le séga réunionnais), il est écrit : « A la différence du « séga typique » mauricien et du « maloya » réunionnais, le séga chagossien était dansé en gardant les deux pieds bien à plat sur le sol ». http://www.runmuzik.fr/#patrimoine/

Reproduction de la jaquette du CD avec l’aimable autorisation de Mme E. Sindraye directrice du PRMA.

  1. Pour éclairer la chanson, il faut se rappeller les conditions très misérables de vie des Chagossiens, qui avaient tout perdu. La compensation étant versée à Maurice, ils durent encore lutter et furent encore piégés.
  2. La cause a été relayée en particulier à La Réunion par le Comité Solidarité Chagos Réunion (CSCR).
  3. Parmi une production nombreuse, on peut citer des références accessibles sur la toile :

 Diego l’interdite, film de David Contantin (avec la participation de Shenaz Patel), 2002

https://vimeo.com/34618354

– Stealing a Nation, film de John Pilger, 2004

http://johnpilger.com/videos/stealing-a-nation

– Unforgotten Islands, Chagos ou la mémoire des îles, film de Michaël Daëron (version longue et extrait)

http://video-streaming.orange.fr/tv/unforgotten-islands-chagos-ou-la-memoire-des-iles-de-michel-daeron-2011

https://www.youtube.com/watch?v=BUKslafQ9xU

Pour la musique, voici quelques références accessibles parmi d’autres : Les Tambours Chagossiens avec Lisette Talate, Mimose et Cyril Furcy, Ton Vié, Cassiya, Bam Cuttayen, Menwar, Ras Natty Baby, Tiloun, etc.

  1. Péis natal de Michel Faure et Christophe Cassiau-Haurie, Musiques créoles, Centre du Monde éditions. Dans cette BD, la chanson est interprétée par Olivia, personnage symbolique.

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(Extrait du roman de François Dijoux, intitulé « L’Âme en dose ».)

Dans l’église, les garçons attendaient, en rang serré, pour passer au confessionnal. Sébastien trouva le temps long et eut envie de s’en aller. Mais Lili, sa grand-mère l’avait accompagné et le surveillait du coin de l’œil, installée à un prie-Dieu. Enfin son tour arriva.

Il s’agenouilla dans l’étroite cabine et voulut parler immédiatement. Mais le guichet était fermé. Le prêtre était occupé avec un autre pénitent. Le garçon se mit à réfléchir à ce qu’il allait dire. À la vérité, il n’en savait rien. Il s’adapterait aux circonstances.

L’entrée du tunnel…(illustration MAB.)

L’entrée du tunnel…(illustration MAB.)

Soudain il sursauta et eut l’impression de se trouver dans l’obscurité du train sous le tunnel. Dans un claquement sec, un rectangle blafard venait de s’ouvrir et, à travers le grillage, il apercevait un visage rouge et boursouflé, orné de grosses lunettes d’écaille. Déjà une oreille se collait à la grille et il entendit assez nettement le religieux murmurer :

« In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti… »

Il attendit la suite. Le confesseur aussi…Les secondes s’écoulaient avec le poids de l’éternité. Enfin le prêtre chuchota :

« Pardonnez-moi, mon Père, parce que j’ai péché. »

Sébastien ne broncha pas. Il entendit prononcer pour la seconde fois la même phrase. Conscient de la nécessité de dire quelque chose, il bredouilla :

« Oui, oui…

– Mon fils, répétez après moi : « Pardonnez-moi, mon Père, parce que j’ai péché ».

Le garçon répéta la phrase magique sans ajouter un mot de plus. Il avait la tête en feu et aurait été bien incapable de confesser un péché quelconque. Mais l’homme en noir revenait à la charge :

« Je vais vous aider, mon enfant. Avez-vous péché par rapport au premier commandement ?

  • Non, répondit prudemment Sébastien.
  • Et par rapport au second ?
  • Comment ? Dans ce pays où l’on n’arrête pas de jurer, vous n’avez jamais dit de gros mot, mon enfant ?
  • Ça m’arrive…
  • Souvent ?
  • Je ne sais plus…
  • Plusieurs fois par jour ?
  • Oui…
  • Bien »
  • Et il passa patiemment les autres commandements en revue jusqu’au cinquième :
  • « Vous n’avez rien à vous reprocher par rapport à ce commandement, mon enfant ?
  • Oui, répondit Sébastien sans hésiter.
  • Comment, mon fils, vous avez tué ?
  • Non, non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire…Je me suis trompé… » Le garçon crut que le confessionnal allait s’écrouler sur sa tête. Il était haletant et rouge de confusion. Mais l’interrogatoire continuait impitoyablement.
    Le sixième commandement posa au jeune pénitent un problème insurmontable.
  • « Avez-vous fait de vilaines choses ? questionna sévèrement le confesseur. Réfléchissez bien avant de répondre. Avez-vous péché par pensée ou par action ? Seul ou avec d’autres ? » Le malheureux ne savait que répondre, surtout à la question « Seul ou avec d’autres ? » Il hésita un long moment, se répéta mentalement plusieurs fois l’invraisemblable question, comme pour mieux la comprendre, et finit par avouer bravement : « Avec d’autres.
  • Du même sexe ou du sexe opposé ?
  • Les deux. » murmura dans un souffle Sébastien, pour en finir. Il eut aussitôt l’impression qu’on le dévisageait bizarrement. Dans la foulée il avoua avoir volé, avoir fait de faux témoignages, avoir désiré la femme de son prochain, avoir péché par convoitise.
 ???… !!! (illustration MAB.)

???… !!! (illustration MAB.)

La barque lourdement chargée, il attendait une pénitence                      exemplaire. Aussi fut-il surpris de la légèreté de la peine : un Pater et deux Ave. Il entendit enfin la phrase sacramentelle :

  • « Absolvo te, in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Amen. » Le guichet se referma d’un coup sec et l’enfant noir partit sans demander son reste, le visage cramoisi. Il alla se réfugier, tout tremblant, derrière un pilier de l’église, pour dissimuler son trouble. Mais Lili vint immédiatement le quérir :
  • « Eh bien ! tu en a mis du temps, lui reprocha-t-elle. Tu devais avoir la conscience bien lourde.
  • Mais non…» bredouilla le garçon. Et ils repartirent, tous les deux, vers les Capucines, dans la fraîcheur complice du soir.

 

François DIJOUX

est né en 1939 à Saint-Denis de La Réunion. Il est l’auteur de plusieurs romans, dont « L’Âme en dose » paru en 1995 aux Éditions Autres temps, de Marseille. L’auteur y dépeint avec humour et tendresse le « Monde des Hauts » de La Réunion des années 50, à la fois pittoresque et marqué par la dureté et la souffrance. Ce roman a reçu en 1996 un prix ADELF (Association des Écrivains de langue Française) qui lui a été remis par S.E.M Boutros BOUTROS- GHALI, ancien Secrétaire Général de l’O.N.U. Nous n’avons pu résister au plaisir de publier les pages ci-dessus, avec l’aimable autorisation de l’auteur. Un extrait de cet ouvrage figure au Manuel de littérature réunionnaise des Collèges de l’île de La Réunion, mais il serait souhaitable que ce roman soit étudié plus à fond dans nos établissements scolaires.

« L’Âme en dose » (1995) fait partie avec « Les Frangipaniers » (2004) et « Le Marlé » (2008) de la trilogie romanesque réunionnaise de François Dijoux intitulée « Dans le souffle de l’alizé ». Nous suggérons à nos lecteurs de rechercher sur internet davantage d’information sur cet auteur réunionnais sous la rubrique : « François Dijoux, écrivain » et leur recommandons les interviews réalisées par Gora Patel dans « Dix minutes pour le dire » à propos des romans « Les Frangipaniers » et « Le Marlé ». DPR974.

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ROMANSS DEMI-KOZÉ, DEMI-SHANTÉ

POU DÉSOVAJ ANOU IN PÉ.

 

Shanté : Toultan mi pass ajnou devan le foto

Le gran shèf bann shèf blan

I asir dan son biro

Laba an Frans

(Ah la Frans, la Frans, LA FRANS !…)

Mi prièr ali konm i fo :

 

Kozé : Oté shèf blan, akoz ti pran pa konpassion ? Akoz dan la servèl i ranpli ton kalbass bien verni, i arèt pa in mti lidé po ton zanfan i rèss loin ? Ankor si nout zié té pli gran ke nout vant ! Aléoir, kosa ni vé ?

 

Shanté : Ni vé médikaman

Po éklersi

Nout po

Episa in afèr po fé ni solèy moins sho

Pou-k li arèt noirsi

Zanfan

Mon manman

Anvoy osi (sak ou’a gingné sar bon)

Kidèf-bioliss

Po déviss

Mon vié shové boulon

 

Kozé : Anvoy ankor demoun kapab désovaj anou in pé : in amontrèr pa manj èk la min, pa manj dann fèy fig, pa boir de vin tamasa. In amontrèr manj kari o pin.

 

Shanté : Ni vé pi boir la rak o vèy

Ni bat pi kart koté le kor

Depi jordi na fé parèy

Demoun déor

La pèrd somèy

Devan la mor.

 

Résité : Et vous serez aussi très bien aimab

De nous en envoyer

Des gensses convenab

Qui causent le français

Pour que Axel Gauvin, il en est moins Chauvage.

Axel Gauvin.

 

De la langue créole opprimée…

De la langue créole opprimée…

 

 

SUPPLIQUE (1) MI-PARLÉE, MI-CHANTÉE

POUR NOUS SORTIR UN PEU DE NOTRE ÉTAT SAUVAGE. (traduction française de DPR974)

 

Passage chanté :

 

Souventes fois, je tombe à genoux devant la photo

Du grand chef des chefs blancs

Qui trône, assis à son bureau

Là-bas en France

(Ah la France, la France, LA FRANCE !…)

Je le prie bien comme il faut :

 

Passage parlé : Ô grand chef blanc, pourquoi ne prends-tu pas pitié de nous ? Pourquoi dans ce cerveau qui emplit ta calebasse bien vernie (1) n’y a-t-il pas la moindre idée en faveur de tes enfants qui habitent si loin ? Nous n’avons pourtant pas les yeux plus grands que le ventre. Que voulons-nous, somme toute ?

 

Passage chanté :

Nous voulons une lotion

Pour éclaircir

Notre peau

Ainsi qu’une crème pour apaiser l’ardeur du soleil

Et qu’il cesse de noircir

Les enfants

De notre maman

Envoie aussi (ce que tu trouveras fera l’affaire)

Kidèf-biolis

Pour démêler

Mes vilains cheveux crépus !

 

Passage parlé : Envoie-nous aussi des gens capables de nous désensauvager un peu : un maître qui nous apprenne à ne pas manger avec les doigts, à ne pas manger dans les feuilles de bananiers, à ne pas boire du vin ‘tamasa’ (2). Un maître qui nous apprenne à manger le cari avec le pain.

 

Passage chanté :

Nous ne voulons plus boire d’arak durant les veilles

Fini les claquements de cartes près du corps du défunt

A partir d’aujourd’hui, nous serons pareils

Aux gens du dehors

Qui perdent le sommeil

Devant la mort.

 

Passage récité :

Et vous serez aussi très bien aimab

De nous en envoyer

Des gensses convenab

 

Qui causent le français

Pour que Axel Gauvin,

Il en est moins chauvage.

.

Notes :

 

  • : Pour ceux qui connaissent l’histoire des Présidents de la République, ce serait là le portrait ressemblant de Valéry Giscard – d’Estaing.
  • : Le mot « tamasa » viendrait de l’indien et signifierait « festivité, amusement ». Il nous semble qu’à cette occasion le « vin tamasa » a toute sa place.

 

… au créole libéré

… au créole libéré

 

 

SUPPLIQUE (1) MI-PARLÉE, MI-CHANTÉE

POUR NOUS SORTIR UN PEU DE NOTRE ÉTAT SAUVAGE. (commentaire)

 

Avec cette « romance » Axel Gauvin  abolit les frontières entre poème, chant, prière, dialogue. Il l’a écrite dans les années 1960-1980 qui furent l’époque, à La Réunion, d’un combat à couteaux tirés entre assimilationnistes et tenants de l’identité créole réunionnaise. Ce fut un temps qui ne connaissait guère de nuances. Les accusations et anathèmes volaient bas, une chape de plomb s’était abattue sur l’histoire de La Réunion et le créole, la langue, était interdite d’antenne à la radio et à la télévision, monopole d’état.

Axel Gauvin, poète et romancier bien connu, était alors l’un des plus grands défenseurs de l’identité réunionnaise et en particulier de la langue créole (2). C’est à ce titre qu’il écrivit cette « Romanss demi-kozé, demi-shanté, po désovaj anou in pé ». Cependant, loin d’attaquer l’adversaire de front, il donne au héraut de l’assimilation la parole et lui laisse – est-ce grandeur d’âme ou ruse (?) – toute latitude pour développer ses idées et ses aspirations… Celui-ci ne s’en prive d’ailleurs pas : c’est qu’il est le personnage principal, celui qui dit « je ». C’est vrai aussi qu’il est, ou qu’il croit être, le porte-parole de toute une collectivité et sans hésiter il passe du  » je » au « nous ». Il s’adresse directement au  » grand chef des chefs blancs » qui réside en France. Il s’enhardit même (Akoz ti pran pa konpassion ?) jusqu’à lui reprocher de ne pas se soucier de ses enfants qui habitent au loin.

S’il va jusqu’à cette extrémité, ce n’est pas par ingratitude, c’est qu’il est profondément malheureux, parce qu’apparemment le Tout-puissant ne l’entend pas et qu’il a le sentiment d’être abandonné, plongé dans un état de totale déréliction. Et cela, ni lui, ni le peuple qu’il représente, ne le mérite : ils unissent en effet dans leur amour, dans leur vénération  le  » grand chef des chefs blancs  » et le pays sur lequel celui-ci règne, La France. Ce nom de France, mentionné à plusieurs reprises, avec ses caractères grandissant à vue d’œil, doit se prononcer avec emphase. Les points de suspension et d’exclamation, contribuent à souligner le culte voué à La France : les mots manquent ; ils sont impuissants à exprimer les sentiments éprouvés à l’égard de la terre promise, de la source de toute culture, de la mère-patrie fantasmée.

Le « grand chef des chefs blancs » est un être hors du commun, de qui tout dépend. C’est l’incarnation de la France, c’est une véritable puissance devant laquelle on s’agenouille, que l’on implore. La « romanss  » devient supplique car la situation est urgente. Le héraut, intercesseur auprès du Grand chef blanc, va jusqu’à lui proposer une feuille de route, le programme qu’il convient de mettre en œuvre à La Réunion, à savoir l’assimilation totale. Il implore le Gran shèf d’effacer toutes les traces de créolité chez le Réunionnais. Autrement dit, le Réunionnais a besoin d’être « exorcisé » de son mal. Tout en lui, en effet, est négatif (son aspect physique, son art culinaire, son rapport à la mort). Le Créole réunionnais fait partie de la catégorie du « non », pour reprendre l’expression de Nadine Gordimer (3).

Pour le héraut, porte-parole de l’assimilation, le Réunionnais ne sera « quelqu’un » qu’en devenant totalement autre. Il s’agit d’un processus d’aliénation, de néantisation. L’auteur du poème, Axel Gauvin, montre ainsi à quelle aberration l’idéologie assimilationniste dominante des années 60 à 80 a pu mener.

Le passage récité à la fin du poème demande une attention particulière. On a le sentiment que le héraut de l’assimilation parle de sa dernière requête comme de quelque chose d’accessoire, qui lui était presque sorti de l’esprit. Si c’était une lettre on aurait dit un postscriptum. En fait, il s’agit de la chose essentielle, du souhait le plus important. Comme l’ont affirmé nombre de penseurs: « L’âme d’un peuple vit dans sa langue »,ou encore « La langue d’un peuple, c’est son âme ». L’attaque est effectivement portée contre la langue. L’offensive est fondamentale. C’est la langue créole qu’il faut éradiquer, c’est l’âme du Réunionnais qu’il faut anéantir.

S’adressant à présent en français au « grand chef des chefs blancs », (jusque-là, le héraut a parlé créole), il lui demande d’envoyer des « amontreurs » compétents qui puissent apprendre le français en particulier à Axel Gauvin. Ce faisant il se trahit, se couvre de ridicule. C’est qu’il ne sait pas parler français. La langue qu’il emploie n’est ni du français ni du créole ; c’est un français « macotte « , un français « masikrok » (4), rempli d’incorrections. Si au cours de la lecture de cette « supplique mi-parlée, mi-chantée » nous avions parfois le sourire aux lèvres, si parfois nous avions tendance à manifester notre incrédulité, nous ne pouvons réfréner maintenant un éclat de rire. Le héraut de l’assimilation à outrance se rend parfaitement grotesque car Axel Gauvin est un écrivain reconnu, aussi bien en créole qu’en français (5). L’attaque dirigée contre lui par le porte-parole des assimilationnistes aura fait long feu, aura complètement raté : décidément la défense et la promotion de la langue française sont bien mal assurées par de tels champions ! Un détail amusant : son zèle francophone est si grand que dans sa bouche le mot « sauvage » est victime d’une hypercorrection et devient « chauvage » qu’il pense plus correct en français !

Cette « Supplique mi-parlée, mi-chantée » est-elle encore d’actualité en ce début de XXIème siècle ? Certes, des progrès ont été faits depuis les années 1960. Les luttes pour la connaissance de l’histoire de la Réunion (esclavage, marronnage et engagisme), pour la célébration du 20 décembre et de la révolte de Saint-Leu ont connu des avancées. Le Maloya (chant et danse révélateurs de nos racines africaines et malgaches) a été promu au titre du patrimoine culturel de l’Unesco. Les festivités du Dipavali indien et du Double-Dix chinois ont à présent droit de cité. L’affirmation et l’acceptation de notre métissage ont trouvé une reconnaissance officielle. Dans tous ces domaines reste cependant beaucoup de travail à accomplir… La langue créole a vu, elle aussi, son utilisation développée sur les antennes des radios et télévisions et dans le domaine de la publicité, mais son emploi dans l’enseignement n’est pas encore ce qu’il devrait être pour la reconnaissance de la personnalité réunionnaise et pour une éducation des enfants qui tienne compte de leur langue maternelle, facteur indispensable à leur développement psychologique et cognitif.

 

DPR974

1) « Supplique » n’est pas synonyme de « romanss » créole, mais  nous a semblé la traduction la plus proche du sens du texte. Nous attendons de meilleures propositions de nos lecteurs.

2) Cf. L’essai du même auteur intitulé « DU CRÉOLE OPPRIMÉ AU CRÉOLE LIBÉRÉ », paru en 1977 aux Éditions de l’Harmattan.

3) Cf. Gordimer Nadine, Vivre à présent. Éditions Grasset et Fasquelle, 2013.

4) « Macotte », « masikrok » signifient grossier, mal fait, bancal. Un « français masikrok  » est un français très approximatif.

5) Axel Gauvin est en particulier connu pour son roman en français, intitulé « L’aimé » (Éditions du Seuil) qui fut nominé au Goncourt en 1990.

 

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Qui est la vraie Françoise Chastelain/Châtelain ? (1) Quand exactement et dans quelle ville ou village de France est-elle née ? Est-elle noble ou de petite naissance ? Pauvre orpheline éprouvée par la vie ou fille aux mœurs légères ? Nous laissons la réponse aux généalogistes qui s’opposent sur ces points. Ce qu’on sait, c’est que, rescapée d’un convoi de seize jeunes françaises destinées par ordre du Roy aux colons de Bourbon dans les premières années du peuplement, elle arrive dans l’île en 1676, se marie quatre fois, donne naissance à dix enfants et laisse une nombreuse descendance.

 

Sa vie a de quoi inspirer les plumes !

Deux romans parus en 1993 (2), La Mascarine de Danièle Dambreville et L’Aïeule de l’Isle Bourbon de Monique Agénor, évoquent son destin exceptionnel, en déroulant en arrière-plan l’histoire de la première société bourbonnaise qui, en peu d’années, sera marquée par la pratique de l’esclavage.

Ces deux romans ont donc bien des parentés. Mais, la personnalité, le vécu de Françoise et ses rapports à ses maris, relèvent de la fantaisie de chaque romancière. Leurs choix d’écriture diffèrent également. Danièle Dambreville éclaire son propos en s’appuyant sur des dates (2) et en désignant les époux successifs de Françoise de leurs vrais noms alors que Monique Agénor choisit des appellations métaphoriques et crée des situations amoureuses moins transparentes. La première annonce « un roman historique », la seconde « un roman de fiction » dont le « contexte » est « tout à fait vérifiable« . Ainsi, chaque romancière propose sa propre réélaboration romanesque de l’histoire en invitant à penser les filiations et les origines de l’héroïne et plus largement de l’île elle-même. Et chacune suscite nos interrogations sur cette époque lointaine de notre histoire, peu présente dans la littérature réunionnaise.

Couverture de La Mascarine de Danièle Dambreville, dessin de Marie Winter, éd Azalées

Couverture de La Mascarine de Danièle Dambreville, dessin de Marie Winter, éd Azalées

Que disent ces romans de la vie de Françoise avant son arrivée à Bourbon ?

Ils reprennent, l’un et l’autre, les thèses qui divisent les généalogistes. Monique Agénor fait de Françoise une orpheline noble tôt placée à « La Salpétrière ». Danièle Dambreville, une orpheline sans titres, qui après une infortune amoureuse vit en vendant ses charmes. Dans les deux cas, Françoise se retrouve dans un lieu qui reçoit des enfants abandonnés, des nécessiteux et filles débauchées, prostituées… Elle y mène une vie de recluse racontée avec beaucoup de liberté. La même imagination fertile est déployée aux étapes suivantes de la vie de la jeune femme comme l’expédition à Bourbon, le long et pénible voyage par bateau, l’épisode tragique de Fort-Dauphin en août 1674 – sur un fond de tensions et de rivalités franco-malgaches – (3). Puis, le voyage des rescapés du massacre avec un passage par le Mozambique et l’Inde avant l’arrivée à Bourbon en 1676. L’odyssée ayant duré trois ans depuis le départ de La Rochelle ! Avec des aventures singulières dans chaque roman.

 

Quelle sera désormais la vie de Françoise à Bourbon ?

Son destin se mêle définitivement à celui de l’île selon un tissage de faits avérés ou inventés par les deux auteures autour de ses quatre mariages. Avec son premier mari, Jacques Lelièvre, ou le Lieutenant (4), arrivé comme elle de Fort-Dauphin, elle partage quatre années d’une vie modeste, donnée comme heureuse. Les deux unions qui suivent et qui s’accompagnent de la naissance d’enfants, sont présentées de manière contrastée par les deux romancières. Là où l’une imagine l’amour, l’autre met de la discorde ! Elles se rejoignent cependant sur la mort de Michel Esparon, ou Le Gentilhomme, qui, dans une époque laissant percevoir quelques prémices de l’esclavage, est assassiné par des marrons (5). Elles se rapprochent également sur la situation du troisième mari, épousé en 1686 : Jacques Carré, ou le Commis du Roy, garde magasin du quartier de Saint-Paul pendant quelques années. De ce fait, la vie des époux paraît alors plus aisée – et risquée – car proche du pouvoir. Ainsi, les deux romans les mêlent aux affaires du temps impliquant les pères Bernardin et Camenhen ainsi que les Gouverneurs Drouillard, Vauboulon et Firelin. Enfin, le dernier mariage, en 1696, avec Augustin Panon, ou L’Europe, propriétaire aisé, vivant à La Mare à Sainte-Marie met définitivement Françoise à l’abri du besoin. Dans une époque où l’esclavage est devenu réalité. Mais les deux œuvres diffèrent profondément sur ce point : l’une s’arrête à la fin du XVIIème, le jour du mariage avec l’Europe alors que l’autre nous fait entrer dans le XVIIIème siècle en consacrant encore six chapitres à la longue vie de Françoise avec son mari, ses enfants, petits-enfants et ses esclaves aussi.

 

La vie de Françoise a donc suivi les mutations de la société bourbonnaise et l’a ancrée plus fortement dans l’île. « Bourbon m’a donné une seconde vie, le droit d’être digne et libre, droit que je n’avais plus en quittant la France. (…) Ici, je fais partie des pionniers qu’on vénère (…) ici, j’ai un passé. J’ai planté mes racines. J’ai contribué à façonner une histoire, à créer un pays. Je suis la Mascarine. » écrit la Françoise de Danièle Dambreville. Ainsi devient-elle l’héroïne d’un roman de fondation. Pour avoir été mariée quatre fois, sa descendance est très nombreuse et compte beaucoup de familles alliées. Ce qui fait d’elle « l’ancêtre de beaucoup de Créoles réunionnais » comme le note Monique Agénor elle-même dans le prologue de L’Aïeule de l’Isle Bourbon. Sans qu’on puisse en faire l’aïeule de tous les Réunionnais bien évidemment vu la diversité des origines du peuplement de notre île !

On devine une personnalité riche soulignée au gré de chaque romancière. Tour à tour femme de courage, d’énergie, montrant des capacités d’adaptation. A la fois légère, réfléchie, opportuniste, belle, sensible, pudique ou sensuelle… On est là dans l’imaginaire ! Alors que pour ce qui est des faits politiques, économiques et sociaux, les deux œuvres s’appuient sur un fonds historique exploité cependant de manière romanesque et personnelle.

 Couverture de L'Aïeule de l'Isle Bourbon de Monique Agénor, gravure de Bérard, col. Viollet

Couverture de L’Aïeule de l’Isle Bourbon de Monique Agénor, gravure de Bérard, col. Viollet

Que laissent-elles entrevoir des premiers temps de la société bourbonnaise ?

Certes, les deux romans démarrent une dizaine d’années après le tout premier peuplement pérenne composé de français et malgaches depuis les années 1663/1665 (6). Mais, quand Françoise arrive, la colonie est encore bien jeune. Elle compte autour de cent cinquante habitants, venus principalement d’Europe, de Madagascar ou d’Inde regroupés autour de Saint-Paul, Saint-Denis et Sainte-Suzanne. Les romans montrent donc un pays en construction. Où il y a beaucoup à faire pour ces premiers habitants qui ont « une lourde responsabilité mais également une chance exceptionnelle, celle des pionniers » dit la Françoise de Danièle Dambreville.

Le pays-lui même est à peupler. Pour cela il faut des femmes. C’est ce qui avait motivé l’expédition de Françoise et ses compagnes à Bourbon. Manque de chance pour les colons de l’île, elles ne seront que deux à y arriver, de plus déjà mariées ! Le contexte et la nécessité ont donc fait que toutes les premières femmes présentes dans l’île ont été précieuses. Toutes. Elles ont contribué à construire une société originale, métissée dès le début avec nombre de mariages mixtes, en particulier de colons français avec des femmes malgaches ou Indo-portugaises (7). Si les deux romancières privilégient la souche française en basant leurs œuvres sur l’histoire de Françoise et de ses quatre maris, tous d’origine française, elles esquissent discrètement, en arrière plan, cette société métissée, à travers tel couple mixte ou la figure romanesque et symbolique d’Amande douce, la métisse inventée par Monique Agénor.

Bourbon est également un pays à développer, une terre à travailler. L’île offre de l’eau, du bois, des fruits, du gibier, des poissons… Les premiers habitants se serviront généreusement en abattant « sans discernement » flamants roses, butors, tortues… Mais, les deux romancières montrent surtout, dans les années qui suivent l’arrivée de Françoise à Bourbon, la mise en valeur des concessions par le travail des colons avec la contribution importante de leurs serviteurs, la plupart malgaches. On devine combien l’entreprise pouvait être excitante mais difficile dans un temps où les bateaux étaient rares, les routes à tracer. Un temps où il n’y avait ni écoles, ni hôpitaux. Où les rapports humains n’étaient pas toujours de fraternité, ni d’égalité. Très vite donc, les deux romancières font entrevoir comment on passe en quelques années d’une société embryonnaire, travaillée déjà par des tensions, à une colonie esclavagiste à la fin du XVIIème siècle.

Reprise libre de la Carte d'Estienne Flacourt datant de 1661. Image MCDF.

Reprise libre de la Carte d’Estienne Flacourt datant de 1661. Image MCDF.

Comment laissent-elles apparaître ces mutations de la société bourbonnaise ?

Elles font voir les prémices de l’esclavage avec l’accentuation des inégalités et des clivages entre colons français et malgaches souvent tenus dans des rôles subalternes. D’où des tensions accrues, un climat d’insécurité lié à des velléités de révoltes et à des marronnages de Noirs, des punitions et assassinats tels celui du gouverneur Fleurimont en 1680 et du deuxième mari de Françoise en 1685, attribués à des marrons. Bref, on constate à la lecture que les rapports humains et sociaux basculent véritablement à cette époque.

Les deux romans montrent une colonie difficile à gouverner, alors qu’on voit s’accroître la population bourbonnaise, plus hétérogène encore avec l’arrivée d’un nombre non négligeable de forbans assagis. Et d’ailleurs qui sont-ils ces colons de Bourbon ? Les romans multiplient les portraits de ces hommes qui, pour la plupart, ont quitté la France pour fuir une condition médiocre ou par ambition. Ce sont des hommes très indépendants, souvent peu cultivés et qui ont les qualités et bien des défauts de l’humanité ! Il y a les valeureux, les courageux et les paresseux, brutaux, incestueux, racistes, alcooliques… Or, « tout en connaissant bien la diversité d’un peuple hétéroclite, cosmopolite, fauteur de troubles, difficile à mener, même un gouverneur aguerri et compétent s’y perdrait » écrit Monique Agénor. A plus forte raison quand ces gouverneurs sont incompétents, autoritaires et qu’ils attisent les factions et œuvrent à leur propre perte tels Fleurimont, Drouillard, Vauboulon, Firelin. Que d’années chaotiques pour une colonie négligée par le Pouvoir royal et la Compagnie des Indes !

Finalement, la société bourbonnaise qui s’élabore n’a pas beaucoup été aidée ! « Nous étions là, contraints et forcés. Notre seule chance peut-être, à l’aube de cette société coloniale nouvelle, eût été d’essayer d’y mettre plus de justice, de sagesse, de tolérance et d’amour. Mais nous n’en étions pas capables. Chacun d’entre nous luttait pour sa survie » écrit Monique Agénor. Et nulle figure charismatique n’a pu alors impulser d’autres choix et éclairer les hommes de ce temps.

 

Voilà le terrain ayant permis le développement d’une société colonialiste et esclavagiste. « Comme je l’ai dit, écrit Danièle Dambreville, les noirs, qu’ils fussent Cafres, Madécasses, Malaques ou Malabars, furent à l’origine des serviteurs non des esclaves. (…) Pour des motifs d’ordre économique, brutalement, d’homme le noir devint esclave, c’est à dire qu’il était monnayable, interchangeable. Son identité se résumait à la qualité de marchandise qu’il pouvait représenter ». Voilà qui révèle une société de profit qui exploite, humilie, exacerbe les clivages raciaux et condamne les unions mixtes. Alors, se développent le marronnage et la défense de l’ordre colonial par des milices. Aux « bandes armées [qui] descendaient régulièrement sur toutes les parties habitées de l’île ne laissant après eux que ruines et désolation » répondent désormais les chasseurs coupant mains et oreilles des esclaves fugitifs. Ce qui fait dire à Monique Agénor : « Etaient-ils conscients ces colons, que cet état de choses n’était qu’effet de retour (…) la sagesse et un minimum d’humanité nous auraient sauvé la vie, la nôtre, celle de nos enfants et peut-être aussi celle des générations futures ».

Ainsi ces deux romans laissent-ils entrevoir le nouveau et sinistre visage de la colonie à venir. Si, en poursuivant son récit jusqu’en 1727, Danièle Dambreville nous fait pénétrer dans la société de plantation avec la culture du café, en évoquant les rapports de Françoise à ses propres esclaves, elle accentue cependant le tour familial et intimiste du récit fait par Françoise au terme de sa vie. A la même époque, pourtant, les navires négriers débarquent leurs cargaisons d’Africains, le Code Noir institutionnalise les rapports entre maîtres et esclaves et, pour la première fois, Bourbon compte bien plus d’esclaves que d’hommes libres .

 

On aurait pu inventer un autre modèle de société plus égalitaire et fraternelle… Mais c’est la société que nous ont laissée les premiers habitants de Bourbon. Telle qu’elle apparaît à la lecture de ces deux œuvres intéressantes sur le plan romanesque et historique. Même si le roman du premier peuplement métissé de Bourbon est encore à écrire en cherchant dans les traces ténues et les marges de l’histoire officielle. On peut dire finalement que la société découverte par Françoise Cha(s)telain à son arrivée à Bourbon n’était pas parfaite mais combien plus touchante et moins monstrueuse que l’enfer ouvert de l’esclavage. On aurait pu mieux faire… Mais le miracle est qu’on ait réussi, malgré une histoire aussi douloureuse, à bâtir un vivre ensemble.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Sur la généalogie controversée de Françoise Cha(s)telain (et les choix orthographiques), voir les travaux et sites spécialisés, dont ceux du C.G.B. D. Dambreville écrit F. Châtelain (p 40) et M. Agénor, F. Chastelain. Voir https://dpr974.wordpress.com/2013/09/11/lodyssee-de-francoise-chastelain/
  2. 1ère édition des deux romans en 1993. L’Aïeule de l’Isle Bourbon reçoit le Prix des Mascareignes en 1994 et est réédité en 2000. Afin de permettre au lecteur de situer les faits – malgré de petits écarts possibles avec d’autres documents –, nous indiquons les dates données par D. Dambreville.
  3. Les Français avaient tenté de développer une colonie française à Fort-Dauphin. L’épisode, puisé dans l’histoire, a lieu lors du mariage de plusieurs françaises en août 1674.
  4. Pour la désignation des maris, nous indiquons d’abord le nom exact (D. Dambreville), puis le nom métaphorique (M. Agenor).
  5. Ce deuxième mari est donné assassiné par des Noirs marrons selon certains documents. La même hypothèse, reprise par M. Agénor, est formulée prudemment pour le premier mari de Françoise.
  6. En 1663 l’île accueille deux migrants volontaires français – dont Payen – avec dix malgaches – dont trois femmes –. En 1665 a lieu la colonisation de l’île avec l’arrivée de E. Regnault (premier gouverneur de l’île)et de ses compagnons.
  7. Outre les quelques françaises présentes à l’époque, la majorité des Français/Européens s’installant à Bourbon à partir de 1665 ont épousé, selon les historiens, des Malgaches, Indiennes, Indo-Portugaises. Le tableau de la page 26 de L’Histoire de La Réunion mentionne 8 Françaises, 15 Malgaches, 12 Indiennes, 2 Indo-Portugaises pour la population féminine de 1668 à 1678. (ouvrage de J-P.Coevoet, P. Eve, A. Jauze. C. Wanquet, ed Hachette)

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« Au sortir de la guerre (de 39-45) l’habitat réunionnais se compose de 62% de paillottes en torchis et en paille, de 31% de petites cases en bois et de seulement 7% de villas créoles et de cases en dur » in  350 ans d’architecture à l’île de La Réunion, un panorama réalisé par le CAUE. Ce n’est qu’au milieu du siècle dernier qu’a lieu une évolution notable dont se fait l’écho le texte de Christian Fontaine intitulé : la Kaz Tikok.

Les paillottes constituaient dans les années 50 plus de 60% de l’habitat réunionnais. (Coll. Y.Patel).

Les paillottes constituaient dans les années 50 plus de 60% de l’habitat réunionnais. (Coll. Y.Patel).

La « Case de Tikok »

Au départ, la case des Biganbé ne comportait que deux pièces comme celle de la famille de Maximin, sauf que son toit était de tôle. Malheureusement le cyclone 48 (1) était passé par là qui avait soulevé la petite bicoque, l’avait  transportée comme une boîte d’allumettes et déposée, sans ménagement, un peu plus loin au bord de la ravine.

Encore heureux que cette année-là, le père Biganbé ait pu garder en réserve de l’essence de géranium : deux estagnons (2) et quelques bouteilles, le tout bien caché sous le toit du poulailler. Biganbé n’a fait ni une ni deux, s’est précipité à la boutique du chinois et a tout vendu pour 32.500 francs CFA (3). (Cela valait bien davantage, mais que faire d’autre ?  Quand vous êtes dans le besoin, vous ne pouvez pas faire la fine bouche!) Ce qui fait qu’il avait pu, grâce à ses petites économies, remettre sa petite case en état. Il a même pu construire deux pièces de plus.  Cela lui faisait donc un pavillon de quatre pièces ; trois pièces avec plancher, une sans (C’était une chambre au sol de terre battue, où le soir, on se lavait les pieds).

La famille s’est ensuite agrandie. En 1962 Mariotte a eu son brevet et a obtenu un poste de remplaçante là-haut à Bésave (4). C’est alors que madame Biganbé a organisé une réunion de famille où elle a déclaré :

«  Une maîtresse d’école ne peut pas habiter une maison qui n’a que quatre pièces !

–« Combien peux-tu mettre, Mariotte ? » a demandé Biganbé.

— « 10.000 francs » a répondu Mariotte.

La maison a alors comporté 6 pièces. Sur le devant, en partant de la droite se trouvaient la chambre des parents et celle des petits. Au milieu s’ouvrait le salon, avec une table ronde sur le côté, un petit lit dans le coin pour Grand’mère Tisia. Ensuite venait la salle à manger (que l’on venait justement de construire) : auparavant, tous mangeaient à la cuisine, assis sur un petit tabouret. À l’arrière une chambre au sol de terre battue, où l’on se lavait les pieds et où dormaient les grands garçons. Sur le côté s’ouvraient la chambre des filles et un magasin où l’on entreposait les produits qu’ils pouvaient depuis peu  acheter en gros à la boutique.

Pour finir, lorsque Mariotte s’était mariée en 1965 on avait abordé la question du salon de bal et de ce qui va avec, mais le père Biganbé ainsi qu’Arsène, Férié (5), Julienne, tous avaient dit fort justement : «  Ce n’est pas parce que Mariotte est devenue maîtresse d’école que nous allons aujourd’hui  faire les fiers ! Montons une salle verte, nous allons damer la terre ; il y aura plus d’ambiance et aussi moins de dépenses ! » La famille du gendre, elle aussi, avait approuvé le choix de la salle verte. Ce qui fait que tous ont donné un coup de main et sont allés chercher des feuilles de palmistes, des palmes de cocotier, de lataniers, des bambous, de la fougère, bref tout ce qu’il faut pour cela. Tikok aussi, vous pouvez m’en croire, n’était pas le dernier à grimper au cocotier. Cette  salle verte constitue, aujourd’hui encore, la septième pièce de la case-six-pièces.

Extrait de Zistoir Tikok de Christian Fontaine.
Traduit du créole réunionnais par Robert Gauvin.

 

salleverte

Salle verte pour les fêtes familiales (mariages etc). Dessin d’Huguette Payet.

Notes :

  1. Le cyclone de 1948 a été particulièrement dévastateur à La Réunion. Tous les Réunionnais d’un certain âge l’ont gardé en mémoire.
  2. Un estagnon est un récipient dans lequel on conserve l’huile essentielle obtenue par distillation du géranium (CF. Dictionnaire illustré de La Réunion.)…On extrait du géranium rosat une huile essentielle – celle de La Réunion est particulièrement réputée – qu’on utilise en parfumerie et comme produit de santé naturelle, à de multiples fins.
  3. Le franc CFA (Franc des Colonies Françaises d’Afrique) valait autrefois deux francs  français (anciens). Il a été supprimé en 1975 et remplacé d’abord par le franc lourd, puis par l’euro en 1999.
  4. Bésave est une localité sur le territoire de la commune de Saint-Joseph (Île de La Réunion). Elle se situe entre Carosse et le Piton de l’Entonnoir au nord et la Rivière du rempart et le Goyave au sud.
  5. Vrai ou faux ? Des Réunionnais en quête de prénoms lors de la  naissance de leurs enfants se seraient reportés, en désespoir de cause, au calendrier pour choisir le nom d’un saint patron et seraient tombés le quatorze juillet sur « Fête nat » ou d’autres fois, le premier mai par exemple, sur la mention « Férié » ; ce qui expliquerait l’étrangeté de ces prénoms que porteraient certains de nos compatriotes… en fait ce ne sont qu’assertions gratuites de certains esprits mal intentionnés !

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Le 25 juillet 1838 après avoir travaillé quelques années à Bourbon, Joseph Morizot présente sa thèse à la Faculté de Médecine de Montpellier afin d’obtenir le grade de Docteur en médecine. « Ces Considérations historiques et médicales sur l’état de l’esclavage à l’île Bourbon (Afrique) comprennent deux parties. La première livre les « observations » d’un médecin sur les pratiques esclavagistes dans notre pays. C’est l’homme qui parle. Et qui, tout en ménageant les colons, n’en déclare pas moins son indignation. La deuxième partie « Coup d’œil sur quelques-unes des maladies les plus communes chez les esclaves à Bourbon » relève plus du traité de médecine tropicale et s’adresse davantage aux professionnels de santé ».
Ainsi Daniel Lauret présente-t-il ce document qu’il a numérisé, et qui a été publié en 1968 par Boris Gamaleya dans la revue « Réalités et perspectives Réunionnaises ».

Du code noir et des punitions infligées aux esclaves…

Du code noir et des punitions infligées aux esclaves…

Voici quelques extraits de ce document concernant les esclaves, leurs conditions de vie et leur état sanitaire. (1) Les intertitres sont de dpr974 et permettent de cibler quelques points sur lesquels portent les observations et la réflexion de Joseph Morizot.

Un habitat précaire et malsain…
Chaque établissement possède une cour ou emplacement où sont construites en bois ou en paille les misérables petites cases des nègres qui vivent ainsi pêle-mêle, souvent en compagnie avec des cochons, des volailles, etc. Un cadre ou boucan leur sert de lit ; on n’y remarque que quelques mauvais chiffons sales, une natte déchirée, une petite marmite cassée, le tout sur un sol terreux, humide : ces cases exhalent une odeur dégoûtante de fumée et d’immondices ; tels sont en général les logements destinés aux noirs de pioche.
Au reste, ce genre de vie plaît à beaucoup d’entre eux et ce serait vainement qu’on chercherait à les persuader que la propreté est une condition indispensable à la conservation de leur santé et à la guérison de certaines maladies cutanées dont ils sont affectés et qui ne reconnaissent souvent d’autres causes que la malpropreté dans laquelle ils croupissent.

Comment sont soignés les esclaves…
C’est là, quand il n’existe pas d’hôpital, qu’est traitée assez généralement, d’abord par le maître qui daigne quelques fois entrer chez son malade, ensuite par un empirique libre, puis enfin par le médecin, cette misérable espèce qui fait toute la fortune d’un homme. Les soins ainsi administrés au noir sont entièrement intéressés ; c’est un animal que visite un vétérinaire ; et la mort d’un esclave de 60 ans ne fait naître d’autre regret aux propriétaires que celui de n’avoir peut-être pas tiré de lui pendant sa vie l’avantage qu’il aurait pu en obtenir. Les domestiques sont un peu mieux logés, mieux soignés.

Les établissements un peu considérables ont des espèces d’infirmeries (hôpitaux) étroites et à peu près dans le genre des cases dont j’ai parlé, et où sont entassés un nombre plus ou moins grand de malades, sans linge, sans couverture. Là, très souvent, le médecin tenu par un abonnement de faire une ou deux visites par jour, ne peut se procurer les choses de première nécessité : une bande, un morceau de linge pour faire de la charpie, un vase, de l’eau, rien enfin pour nettoyer, déterger une plaie, pour opérer un pansement. Sorti de ce lieu, la première question qu’adresse au praticien non abonné le maître d’un noir visité est relative au pronostic : s’il est fâcheux, on lui fait entendre poliment que si l’on a encore besoin de son ministère, on ira le prier de revenir. Très souvent un esclave vient se plaindre d’une douleur quelconque : c’est le propriétaire qui juge alors de l’état de son pouls, de la langue, de la peau et, déclarant qu’il ne mérite pas d’entrer à l’hôpital, le renvoie travailler à la bande, jusqu’à ce que la gravité de l’affection l’oblige à reconnaître sa méprise.

Toutefois, une légère amélioration dans les soins apportés aux malades s’est observée depuis peu d’années par la considération qu’ont faite les colons de la diminution sensible du nombre de leurs esclaves, dont le prix s’est maintenu…

De l’interdiction faite aux esclaves de porter des chaussures…

Généralement les domestiques sont assez bien habillés ; quelques-uns même font les élégants les jours de fête ; et l’on se méprendrait aisément sur la conduite de certains créoles esclaves, si la marque distinctive de l’esclavage, les pieds nus, n’était là pour l’attester : cette habitude, bien que déterminant chez tous des endurcissements de la plante des pieds, des callosités, n’en est pas moins une cause très fréquente d’accidents, tels que : contusions, plaies, piqûres, introduction de corps étrangers souvent suivie de tétanos, etc. Le malade ou le convalescent est dans l’obligation de se munir d’un certificat l’autorisant à se servir d’une chaussure quelconque.

Des problèmes de santé liés à la nourriture et à l’usage de l’arack et du tabac…

La nourriture varie en qualité et en quantité. Assez bonne dans les bourgs, l’eau des hauts, des établissements de sucrerie, est dans beaucoup de localités d’une très mauvaise qualité ; là le Créole est obligé de se servir de celle que contiennent les bassins creusés par la nature : elle est tiède, stagnante, verdâtre et renferme souvent des matières végétales en putréfaction. (…) Du riz plus ou moins avarié, et vendu à bas prix à des habitants qui ne calculent que l’économie ; la rareté de cette denrée, par quelques difficultés survenues dans les arrivages, nécessitant l’usage du maïs vert, sont des causes assez communes de maladies chez les noirs : ce genre d’alimentation détermine des indigestions, des coliques, des dysenteries (…).
Le nègre aime tout ce qui excite fortement ; il est content quand il peut ajouter à sa fade nourriture quelques grains de petits piments ou un peu de morue même avariée, gâtée. Plusieurs semblent avoir un goût particulier pour les viandes corrompues, les chairs d’animaux en putréfaction, qu’ils trouvent toujours occasion de dérober, malgré toute défense, soit chez leur maître, soit au bord de la mer. Mais l’observateur tant soit peu judicieux reconnaitra de suite que cette anomalie, cette dépravation de goût, tient moins bien à une disposition normale, qu’à un usage habituel d’une alimentation insuffisante ou de mauvaise nature. Pourquoi le praticien n’a-t-il jamais à combattre dans les maisons bien tenues, bien administrées, les effets funestes de cette intoxication septique ?

Le produit des vols que commettent journellement les noirs, sert à leur acheter du tabac et à s’enivrer d’arack ; ils usent du premier sous toutes les formes : en poudre, ils en placent une grosse prise entre la lèvre et la mâchoire inférieure. Les négresses, les affranchies et même quelques blanches créoles ont cette dégoûtante habitude, qui, chez tous, détermine de bonne heure des caries de dents ; chez beaucoup, des toux chroniques, auxquelles succède bientôt un épuisement des organes de la respiration et de la digestion. Je crois d’ailleurs que la fréquence des maladies nerveuses et surtout des épilepsies, dont sont affectés beaucoup d’entre eux, ne reconnaît souvent d’autre cause que l’usage immodéré d’une espèce de tabac enivrant et de l’arack.

De la difficulté de soigner les esclaves malades…

Les conditions sociales dans lesquelles ils sont placés les rendent méfiants, soupçonneux, dissimulés ; leurs moindres actions sont cachées avec le plus grand soin aux blancs, qu’ils considèrent comme leurs ennemis ; et la fausseté qui les caractérise en tout, l’astuce qu’ils déploient dans les réponses évasives, ambiguës qu’ils font aux praticiens, les indications mensongères qu’ils lui donnent sur les causes de la maladie pour laquelle il est appelé, le jettent très souvent dans de grands embarras : alors il est réduit à n’ordonner que quelques moyens insignifiants, en attendant qu’une circonstance favorable vienne l’éclairer sur la nature de l’affection qu’il a à traiter. Mais, quelques fois, cette conduite du noir malade envers son médecin ne trouverait elle pas son excuse dans une sorte de nécessité ? Et une correction ne suivrait-elle pas bientôt l’aveu qu’il pourrait lui faire de telle ou telle affection (la syphilis, la blennorragie, par exemple) ? Ou bien obtiendrait-il, en le demandant un jour de repos à l’hôpital, devenu nécessaire après une fatigue excessive ? Enfin, dans quelques cas, des menaces faites par le maître ne l’empêcheront-elles pas de déclarer que les lésions, tant externes qu’internes, dont il est atteint, sont le résultat de mauvais traitements exercés contre sa personne ?

L’emplacement contient encore le bloc ou prison destiné à contenir les marrons, ceux qui sont coupables de quelques fautes, les incorrigibles, etc. Là, différents genres de correction sont exercées : celui-ci a le collier de force, une chaîne au cou, dont les anneaux recouvrent souvent un large ulcère chronique, déterminé par leurs frottements ; celui-là traîne une énorme pierre ou boulet par la jambe, à la partie inférieure de laquelle on remarque une plaie suppurante circulaire, entretenue dans cet état par un fer. Un autre a les deux pieds serrés dans des ouvertures pratiquées dans l’épaisseur d’un bois, etc. Une négresse d’habitation traînait une masse d’environ cinquante livres : Qu’as-tu fait pour être ainsi, lui dis-je un jour ? Monsieur, j’ai cassé un verre !

Il est vrai que depuis quelque temps deux motifs puissants ont contribué à apporter une légère amélioration dans leur sort, de salutaires modifications dans leur traitement de la part des maîtres ou régisseurs : le premier se retire de l’avantage de posséder des esclaves jouissant d’une santé robuste et capables de rendre de bons services ; le deuxième est la crainte d’enfreindre telle ordonnance et de se rendre passible des peines portées par elle. Néanmoins, le médecin légiste n’est encore que trop souvent requis de constater l’état de noirs porteurs de marques, évidentes ou non, d’un châtiment pouvant sinon intéresser leur vie, du moins compromettre gravement leur santé.

Échapper à l’esclavage en devenant marrons. Camp marron de l’Entre-Deux recréé par l’association « Capitaine Dimitile ». (Coll. privée).

Échapper à l’esclavage en devenant marrons. Camp marron de l’Entre-Deux recréé par l’association « Capitaine Dimitile ». (Coll. privée).

Des suicides…ou quand la vie devient un fardeau…

À̀ quoi tiennent ces nombreux suicides observés de tout temps, et dans toutes les parties de cette colonie, parmi les esclaves des deux sexes de tout âge ? Sans doute un amour contrarié, malheureux, et surtout la jalousie, peuvent particulièrement chez eux, les porter à se détruire ; mais il est certain que le caractère emporté d’un maître trop exigeant, la misère, les mauvais traitements en sont les causes les plus communes. En effet, n’est-ce pas sur les habitations les moins bien administrées, celles où cette classe est traitée avec le plus de rigueur, entretenue le plus misérablement ; celles où le propriétaire, pour une faute des plus légères, sévit avec le plus de violence, inflige des punitions souvent non méritées, que l’on remarque la plus grande fréquence des suicides ? Alors un vieux gardien d’une petite propriété, préférant mettre un terme à sa misérable existence que de s’exposer à une dure correction qu’il ne peut éviter, se pend parce qu’il n’a pu empêcher soit des voleurs, soit des animaux, de venir dérober quelque chose de ce qui était confié à sa surveillance…

Presque toujours ces suicides affectent un mode épidémique : et si 15 ou 20 jours se sont passés sans donner lieu à aucune levée de cadavre, c’est avec certitude qu’on peut prédire que le 1er noir trouvé pendu sera, quelques jours après, imité par plusieurs autres. Toutefois, nous avons observé que l’époque de la plus grande fréquence des suicides est la saison des plus grandes chaleurs et celle des travaux extraordinaires.

Conclusion

Connu des colons, le tableau que nous venons d’esquisser, concernant l’état de l’esclavage à l’île Bourbon et le traitement qu’on exerce à l’égard des noirs, serait, nous n’en doutons pas, vivement contredit et blâmé surtout par les créoles qui ne manqueraient pas de nous opposer leurs vices et leurs caractères indomptables : mais, résultant de nos propres observations, ces considérations abrégées et caractérisées par l’exacte vérité n’en prouveront pas moins aux hommes impartiaux et justes l’avantage et la possibilité d’améliorer le sort de cette race sous les rapports de l’hygiène et de la morale.

(Extraits de la thèse de médecine de Joseph Morizot 25 juillet 1838.)

Vue d’ensemble du monument aux marrons (Association Capitaine Dimitile). (Coll. privée).

Vue d’ensemble du monument aux marrons (Association Capitaine Dimitile). (Coll. privée).

Note :
1) Ces considérations, exposées dix ans avant l’abolition, peuvent exprimer la position ambiguë du médecin officiant dans la société coloniale bourbonnaise dont il doit s’accommoder, mais révèlent surtout un esprit critique attentif à l’analyse des perversions du système esclavagiste. C’est un témoignage irremplaçable qui devrait servir dans nos établissements scolaires à l’étude d’un chapitre important et douloureux de notre histoire.

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