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Archive for the ‘Patrimoine’ Category


Nos deux orateurs centrent aujourd’hui leurs interventions  sur la question  de l’esthétique dans l’œuvre de Jean Bossu.

 

Mr Ledoyen : Revenons, si tu le veux bien, sur «l’esthétique » des constructions de Bossu, si l’on ose employer ce mot. Tu ne vas quand même pas te pâmer là-devant ?…

 

Mr Lejeune : il y a un dicton fort connu qui nous dit que des goûts et des couleurs on peut discuter à perte de vue…Mais je voudrais d’abord, à ce propos, te rappeler que les goûts changent : l’on a dit le plus grand mal de la Tour Eiffel et de l’immeuble Lecorbusier à Marseille que l’on nommait «  la maison du fada » (1) ! Et aujourd’hui ces réalisations sont des repères incontournables en matière architecturale…Parlons plutôt de Jean Bossu …C’est d’abord quelqu’un dont le style a évolué des années 50 à sa mort dans les années 80. Il n’est pas resté figé dans un style, dans une forme. On sent au début une certaine rigidité, et plus on avance, plus on sent une opulence, un certain baroque qui n’existait pas dans l’architecture à La Réunion. (2)

Mr Ledoyen : Là, je t’attends au tournant : Tu ne vas quand-même pas me dire que tu tombes en extase devant la Poste Centrale de Saint-Denis ! Cet édifice de Jean Bossu est un défi à l’architecture créole traditionnelle.

 

Mr Lejeune : La Poste, il faut la resituer dans la perspective de la rue Maréchal Leclerc : Saint-Denis n’avait pas de centre. Pas de place, pas de monument qui indique la centralité. Que fait Bossu ? Il donne un centre à Saint-Denis.

L’auvent du central téléphonique, rue de la Compagnie.

Il crée un repère au milieu d’une ville au plan en damier où les places (celles de la rue de Paris) sont des places « de circulation » et non « des places à vivre ». En fait, de la fin des années 50 jusqu’au début des années 70, Bossu va structurer tous les carrefours de la rue Maréchal Leclerc : d’abord la séparation des rues Félix Guyon et Mal Leclerc avec un bâtiment d’angle remarquable, puis une partie du carrefour de Ravate, enfin le croisement avec la rue Jean Chatel (le bâtiment où se trouve Pardon, le magasin Badat, la bijouterie). Tout cela c’est à Bossu qu’on le doit… Aujourd’hui on ne voit plus rien à cause des enseignes envahissantes et laides qui masquent tout

Mr Ledoyen : Pour moi, la Poste est une « verrue » qui défigure complètement le centre-ville de Saint-Denis.

Poste Centrale de Saint-Denis.

.Mr Lejeune : Décidément il n’y a que la case traditionnelle créole qui trouve grâce à tes yeux ! Je n’ai rien contre ; je suis même pour, mais le patrimoine créole ne s’arrête pas en 1850, békali !… Il y a eu depuis une évolution et des réalisations qui font partie intrinsèque de notre patrimoine moderne. C’est le cas de la Poste …Ce sont malheureusement les constructions modernes-bas de gamme qui nuisent à l’idée que l’on devrait se faire de l’architecture de Bossu : le souci de Bossu n’était pas de calculer le profit maximum, contrairement à certains promoteurs  d’aujourd’hui et de naguère. A la différence d’autres architectes,  c’est aussi un véritable artiste : Comment expliquer que la Poste, avec ses multiples étages n’écrase pas le reste de la ville ? En fait Bossu a joué intelligemment en décalant sa tour ; il y a d’abord la partie basse du bâtiment, la « galette » qui reste à la hauteur des constructions qui l’entourent, le magasin Salojee Badat, la « Ville de Paris » entre autres. Bossu a observé ce qu’il y avait aux alentours et a d’abord placé son bâtiment avec un certain recul et cette tour il l’a élevée au fond de la « galette » pour qu’elle n’étouffe pas tout le reste : c’est un signe moderne au Centre-ville de Saint-Denis que l’on voit de loin et qui en même temps n’écrase ni les immeubles environnants, ni les passants. (3)

Mr Ledoyen : Décidément tu es atteint de dithyrambisme aigu quand il s’agit d’architecture moderne !!!

Mr Lejeune : Et pourquoi pas ? Soyons modernes ! Nous sommes au 21ème siècle, que Diable ! Il serait temps de se rendre compte que durant le demi-siècle qui vient de s’écouler on a construit beaucoup plus à La Réunion que dans les 250 années précédentes. Tout n’est pas d’égale valeur, tant s’en faut, mais ce que nous a légué Bossu est une richesse pour notre chef-lieu. Cet élément de notre patrimoine de la seconde moitié du 20ème siècle est un symbole, un repère pour deux générations. Va-t-on continuer à le traiter avec mépris ? A le dénigrer sans le connaître réellement ? Si on ne le  connaît pas, si on ne le respecte pas, si on ne le protège pas, on va tout droit à la perte d’une part  inestimable de notre patrimoine dû à un architecte dont la valeur internationale est reconnue. (4)        Hall d’entrée de l’Immeuble des Remparts. (Ci-dessous).

 Mr Ledoyen : Tu n’as sans doute pas complètement tort, mais tu ne m’empêcheras pas de préférer l’architecture créole traditionnelle.

Mr Lejeune : C’est tout à fait ton droit. Du reste je ne vois pas pourquoi on opposerait systématiquement ces deux formes architecturales. Saint-Denis a une architecture moderne qu’il faut mettre en valeur à côté de son architecture traditionnelle de cases créoles, de jardins qu’il faut impérativement restaurer ; il est des quartiers à respecter comme on le fait pour le Carré français de la Nouvelle-Orléans. Ces deux formes architecturales doivent trouver leur juste place dans le projet global de Saint-Denis, ville d’art et d’histoire. (5)

 

 

Texte et images : R. Gauvin.

 Notes.

1) Le fada : se dit dans le sud de la France de quelqu’un d’un peu fou, de cinglé.

2) Une thèse récente d’histoire de l’art a recensé toute l’œuvre de Jean Bossu dont plus de la moitié se trouve à La Réunion.

3) Nous n’avons rien contre la convivialité et le petit commerce, mais l’on doit à la vérité de reconnaître que les petits bars-restaurants placés devant la poste dont elles encombrent l’entrée, empêchent également d’apprécier l’architecture de l’ensemble.

4) D’autres exemples de l’esthétique de Bossu peuvent se découvrir dans le hall de l’Immeuble des Remparts avec ses « vitraux » ou dans la villa de la route du Brûlé qui est une véritable réussite.

5) A lire : Jean Bossu, architectures 1950-1979, La Réunion ; collection « Itinéraires du patrimoine ». (Disponible au Caue à un prix modeste).

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Nous savons qu’au moins trois constructions de l’architecte Jean Bossu, à savoir la gendarmerie de Saint-Benoît, l’immeuble qui fait l’angle de la rue Félix Guyon et de la rue Maréchal Leclerc à Saint-Denis ainsi que la Direction de l’agriculture et de la forêt ont été inscrites, il y a quelque temps de cela, à l’inventaire des monuments historiques…Lors de leur incription un débat s’est engagé au sein de l’Association de Défense du Patrimoine ArchitecturalRéunionnais (ADPAR). Voici les positions qui se sont alors affrontées, représentées par deux membres de l’association : Mrs Ledoyen (Contre) et Lejeune (Pour).

Mr Ledoyen : Pour moi, ce qui fait l’intérêt de l’architecture à La Réunion, c’est la case créole avec son jardin, sa varangue, ses lambrequins, ses impostes et j’ai la conviction que Jean Bossu a, le premier, commencé à détruire l’harmonie du Saint-Denis d’autrefois…

Grand Case traditionnelle créole (Saint-Louis, La Réunion).

Mr Lejeune :Je ne le pense absolument pas, et je dirais en ce qui concerne ta position, qu’on ne peut rester cramponné sur le passé, sur une architecture qui a connu son heure de gloire au milieu du 19èmesiècle. J’ai le sentiment que nous sommes entrain, toi et moi, de recommencer la querelle des Anciens et des Modernes … Pourquoi pas, après tout ? Ces débats il faut les accepter. C’est comme cela que les choses avancent, sur la contradiction, sur le fait que l’on transgresse une certaine tradition pour laisser apparaître des formes nouvelles, aussi bien en littérature, en peinture qu’en architecture…Peut être manquons nous aussi de recul ; peut-être ne voyons-nous pas encore la qualité architecturale de ce qui a été construit depuis 70 ans environ et qui démontre la nouveauté, la créativité de certains architectes à La Réunion.

Mr Ledoyen : Je ne suis pas, par principe contre la nouveauté, mais je demande un peu de respect pour le passé, pour notre histoire ; on ne peut faire table rase de nos cases créoles et de leurs jardins. On ne peut, sous prétexte de densification dans le centre de Saint-Denis, faire de pseudo- cases créoles qui n’arrivent pas à masquer, à l’arrière, des  immeubles où l’on entasse appartements sur appartements. Il ne suffit pas non plus de coller des lambrequins sur un bloc de béton pour en faire une case créole ;  ces constructions qui prolifèrent ces dernières années, répondent au seul dessein des promoteurs de réaliser le maximum de profit sur la moindre parcelle de terrain et n’ont rien à voir avec le style et le véritable art de vivre créoles.

Immeubles  néo-créoles de saint-Denis

Mr Lejeune : je suis tout autant que toi révulsé de voir cette explosion de trompe-l’œil, ces imitations de style créole qui en fait  ne font preuve d’aucune créativité, d’aucune recherche esthétique, qui ne tiennent aucun compte des données climatiques… Cependant je te ferai remarquer que l’on ne peut condamner irrémédiablement l’emploi  du béton ; si l’on est passé du bois au béton, c’est que cela correspondait à une demande des Réunionnais eux-mêmes, à un besoin,  voire à une nécessité : autrefois l’on n’avait pas vraiment les moyens de lutter contre les carias (1) et les Réunionnais des générations précédentes vivaient dans la hantise de voir leurs maisons détruites par les « coups de vent » (2)… il fallait en outre donner un habitat durable à une masse de gens qui n’en avaient pas (On a vite fait d’oublier que dans les années 50, la moitié de l’habitat réunionnais au moins, était constitué de cases en paille ou d’abris de fortune, genre bidonvilles)…De là vient le succès du béton.

Mr Ledoyen : je ne suis pas systématiquement contre l’utilisation du béton, mais j’estime que le retour au bois est une bonne chose pour de multiples raisons et qu’il existe maintenant des techniques nouvelles et des traitements qui permettent de lui assurer une longévité certaine. Ce contre quoi je  m’élève, ce sont ces constructions en béton sans originalité, sans respect de l’environnement, sans âme : comme un architecte célèbre l’a dit avant moi et mieux que moi : une maison n’est pas faite uniquement pour protéger le corps de l’homme, elle doit lui assurer le bien-être et répondre à une recherche esthétique.

Mr Lejeune :je partage ton point de vue ; je crois seulement qu’à La Réunion on a essayé de parer au plus pressé et que trop souvent dans les années 50 et au-delà, bon nombre d’architectes se sont contentés d’utiliser des matériaux et d’appliquer ici des techniques, des modèles qui avaient cours en Europe ou dans le monde, sans prendre en compte les conditions climatiques et les traditions locales.  Mais il y avait d’autres architectes sur la place qui sortaient du lot, dont Jean Bossu. Bossu, tu le sais, sans doute, a commencé par faire l’école des Arts Décoratifs avant d’entrer dans l’atelier de Lecorbusier; il était considéré  d’ailleurs par Lecorbusier comme l’un de ses meilleurs élèves. Il fait partie des architectes reconnus, non seulement au niveau national mais aussi international : il a travaillé en Europe, en Algérie, mais en fait, la plus grosse partie de sa production se trouve ici, à La Réunion. Nous avons donc la très grande chance d’avoir chez nous nombre de réalisations d’un des grands novateurs en architecture du 20èmesiècle.

Mr Ledoyen : Je vois que j’ai affaire à un partisan inconditionnel de Bossu. Mais tu pourras difficilement me convaincre des qualités de l’architecture de Bossu du point de vue esthétique et encore moins en ce qui concerne l’adaptation au climat…

L’immeuble des Remparts

Mr Lejeune : en ce qui concerne le climat justement, prenons l’exemple de « l’immeuble des Remparts » que des créoles facétieux avaient appelé en manière de dérision « le classeur zorèy » (3). Sais-tu que les appartements ont de vraies varangues, qu’il y a là-dedans  de petits appartements sur le devant mais aussi de grands appartements traversants, extrêmement agréables à habiter, que l’air y circule librement, que les plafonds sont très hauts et qu’à l’origine les portes avaient un système de jalousies, que des claustras permettent à la lumière d’entrer tout en évitant la trop grande exposition à la chaleur ? La lutte contre la chaleur était d’ailleurs le principal argument de vente du constructeur ; la brochure disait en effet : « Vous avez dans ces appartements le climat de la Montagne en plein centre de Saint-Denis ! » (4)

Un autre exemple encore : quand Bossu a construit l’Ecole d’Agriculture de Saint-Joseph ou le bâtiment des Douanes à Saint-Denis, il a également imaginé un système de toiture double qui permettait à l’air de circuler et de rafraîchir ces constructions. Depuis, à l’immeuble de la douane à Saint-Denis, sous prétexte que les pigeons venaient y loger et s’en servaient pour tous leurs besoins (nidification etc) ; on a tout fermé, ce qui est une hérésie : il y avait certainement d’autres manières de faire pour éviter le recours probable à la climatisation qui a un coût considérable. Où donc est passé le respect de l’environnement ?

Mr Ledoyen : j’avoue humblement que j’ignorais tout cela…mais tu conviendras avec moi que du point de vue esthétique cela jure avec le style créole et je n’arrive pas… je ne suis pas le seul…à trouver du charme aux constructions de Bossu.…

Texte et photos de R. Gauvin…(à suivre)

Notes :

  • Carias : nom réunionnais des termites.
  • Ainsi appelait-on autrefois les cyclones.
  • « Classeur zorèy » : classeur fait pour le « rangement (sic) » des Zorèy, métropolitains nouvellement arrivés dans l’île.
  • « La Montagne », Quartier de Saint-Denis, situé sur les hauteurs et jouissant d’un climat plus agréable en été.

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Des salines à l’Etang-Salé les Bains, dites vous? 

Mais oui !

C’était dans les années 1920.

 

Il n’y a pas de quoi s’en étonner avec un nom pareil : Etang-Salé. Un nom attesté sur les plus anciennes cartes de La Réunion, depuis celle de Flacourt établie en 1661 d’après les récits des exilés de Fort-Dauphin revenus de « l’Isle Mascaregne », à celle du chevalier de Ricous proposant en 1681 un « Pland de Lille Masquarin ou Bourbon » après y avoir séjourné. Un nom repris continûment par les cartographes successifs tels Selhausen (1793), Lislet Geoffroy (1819), ou Maillard (1852), dont les dessins signalent cet étang s’étendant, au-delà d’une petite frange littorale, parallèlement à la baie du Bassin Pirogue. 

 

Mais comment est-ce possible ? Où sont les traces de ces salines ?

Du côté de la mer peut-être ? Pas d’étagement de salines en vue au bord de l’eau, ni d’un côté, ni de l’autre de la rade portuaire abritée par le lagon. Mais un somptueux paysage, doux et puissant à la fois, qui conjugue les bleus du ciel et d’une mer vive et claire au gris moiré d’un fin sable noir s’étendant jusqu’au vert des filaos et des patates à Durand. 

 

Si ces salines ne sont pas visibles de la côte, sans doute faut-il chercher leurs traces à l’intérieur du village, lequel s’est étiré initialement sur la frange littorale entre le bord de mer, l’étang et la forêt sèche qui, plantée en filaos à la fin du XIXème siècle et – enrichie par des reboisements successifs – a fixé les dunes de sables mouvants et permis le développement de la localité.

Et là, quelques traces possibles. 

D’abord, la découverte d’un plan d’eau de dimensions réduites comparées aux données cartographiques antérieures. L’endroit a bien du charme avec les maisons environnantes et les profils des montagnes lointaines qui se reflètent dans l’eau. On en fait le tour par un agréable petit sentier, prenant plaisir à voir une nichée de poules d’eau ou une nuée de becs roses se balançant sur les tiges des joncs, ou quelque pêcheur guettant des tilapias…

 

Le plan d’eau actuel, photo Marc David, 2016

 

Puis une deuxième trace : la découverte d’une pierre taillée en stèle sur la Place Clémencin Honorine, large place damée qui accueille les promeneurs, les joueurs de pétanque et quelques barques et bateaux de pêcheurs remontés du bord de mer.

Hélas, l’inscription capitale indiquant le nom de la place a disparu de la stèle il y a quelque temps. C’est ce que nous voulons rétablir par cet article en évoquant le souvenir des salines de l’Etang-Salé et du saunier qui y a relancé l’exploitation du sel au quart du XXème siècle. 

 

Avant cette date, on récoltait bien évidemment du sel à l’Etang-Salé.

On l’a sans doute toujours fait de manière empirique et naturelle comme en d’autres lieux de l’île où il suffit d’aller sur la côte pour découvrir des cristaux de sel dans quelque anfractuosité de roche. Mais, historiquement, les premières formes d’exploitation du sel à l’Etang-Salé remontent au XVIIIème siècle. Ainsi – même s’il ne nous éclaire aucunement sur la fabrique citée – un document des Archives départementales, mentionné par l’historien Prosper Eve, évoque la mort de « Jean, esclave d’André Rault, employé à la fabrique de sel à la Grande Pointe de l’Etang-Salé[…] emporté et noyé par les lames de la mer en octobre 1728  » (1). De manière plus explicite, un autre document, reproduit par le site de l’ACSP (2), date du 3 février 1787 l’acte de permission « signé par MM Dioré et de Chanvalon[…] permettant aux dits Srs Pascalis et St Aubin, d’établir et former provisoirement dans les marécages de l’etang-dallé […]une saline, sur un espace de 200 toises »(soit environ 400 mètres de long). 

C’est celle-là dont parle l’historien Claude Wanquet quand il écrit : « A la veille de la Révolution, Pascalis, le plus riche habitant de Saint-Louis, dirige à l’Etang-salé une saline dont l’intérêt est très important pour l’économie insulaire. Bourbon manque en effet fréquemment de sel. L’entreprise de Pascalis peut pallier cette carence mais elle provoque quelques difficultés sociales car elle prive de nombreux pauvres d’une ressource précieuse. Aussi soulève-t-elle diverses contestations. »Aujourd’hui, elle soulève plutôt nos interrogations sur sa configuration, sur le recrutement de sa main-d’œuvre à une époque d’esclavage, ainsi que sur son système d’alimentation en eau, sachant que les sables non fixés étaient alors aisément déplacés par le vent.

 

Qu’advint-il de cette saline par la suite ?A défaut de données suffisantes, nous ouvrons quelques questions. Auraient-elles été reprises par d’autres propriétaires ? A une échelle moindre ou sous une forme redevenue plus empirique ? Voire, auraient-elles  fini par disparaître ?

Dans son Essai de statistique, publié en 1828, Pierre Philippe Urbain Thomas, Ordonnateur à Bourbon de 1817 à 1824 écrit : « Ce bassin qui a reçu et donné à cette petite contrée le nom d’Etang-Salé est une saline naturelle exploitée par les habitants des environs et qui offre une ressource précieuse à de pauvres familles. » Par la suite, au cours du même siècle, des voyageurs tels M. Simonin ou A. Billiard, qui passèrent par l’Etang-Salé, n’en parlent pas à l’exemple de F. Cazamian évoquant juste « un petit lac »,« souvent à sec »; ce qui prolonge nos interrogations.

 

La stèle Clémencin Honorine sur la Place du même nom, photo Marc David, 2014.

 

Il faut donc attendre le XXème siècle pour voir relancé un projet concret et ambitieux de salines à l’Etang-Salé les Bains. C’est le fait de Charles Robin, propriétaire également du four à chaux situé à proximité ainsi que d’un parc à huîtres en bord de mer. Cet homme d’action accorda sa confiance au saunier Clémencin Honorine, Réunionnais d’origine (4), qu’il recruta à Madagascar car ce dernier travaillait sur les grandes salines de Diego Suarez. Honorine, secondé par d’autres travailleurs, fit alors prospérer les salines du village pendant une vingtaine d’années, jusqu’à sa mort en 1946. Sans nul doute, l’homme avait l’art et la science du métier. 

 

On peut retrouver le souvenir de ces salines dans quelques documents tels des cartes routières et des pages d’auteurs. Si le poète Jean Albany, dont le grand-père était chef de gare à l’Etang-Salé, les mentionne simplement en évoquant dans Fare Farela case en bois qui « se trouvait du côté des Salines »et qui a été roulée« sur des rondins de filaos »jusqu’en face de la gare du village, Marie-Laure Payet nous en propose une idée plus précise dans son récit de vie intitulé Entre deux souvenirs. La station de vacances, écrit-elle, « possédait des marais salants en pleine exploitation. Bien vite, cet endroit devint un lieu de rendez-vous avec nos camarades. Marco, le paludier, nous laissait jouer à récolter le sel en nous servant de son immense râteau. Je ne me lassais pas d’observer l’eau de mer qui terminait sa route en labyrinthe dans des bassins plats sous forme de fins cristaux dorés, étincelant sous le soleil. J’organisais avec mon frère des concours d’équilibre sur la murette étroite, sous l’œil indulgent de Marco. »

 

Mais, si on veut en savoir plus, le mieux est de faire parler les anciens du village. Mettons donc nos pas dans ceux de Monsieur Louis Alain Savigny et écoutons parler la mémoire d’un des plus vieux pêcheurs du village et fils de Tétin Savigny dont une rue porte le nom. 

Ces salines qu’il a pu voir dans son jeune temps s’étendaient largement sur un vaste espace, qu’on peut borner par la route montant vers l’Etang-Salé les Hauts et correspondant approximativement  à l’arrière de la partie centrale du village actuel, aujourd’hui urbanisée. 

C’est ce que confirment des photos aériennes datant des années 1950. Sur celle que nous avons retenue, on voit bien qu’à la place de l’étang, on observe un vaste étagement de grands casiers s’étalant parallèlement à la baie. Seul un observateur bien informé pourrait deviner le magasin où le sel s’entassait, ainsi que ce qui pourrait être la première pompe et la deuxième plus au sud.

 

Vue aérienne des salines, 1950, © SHOM, Ifremer, Photothèque nationale

Car, en effet, comme nous le rappelle Monsieur Savigny, les salines étant séparées de la côte, il fallait donc pomper l’eau de mer pour les alimenter et assurer également le déversement du trop plein à la mer. Un canal d’alimentation menait donc à une pompe qui, située en aval, au bout de la baie, n’est plus que vestige aujourd’hui.  

 

Cette première pompe, hélas, montra des faiblesses car elle puisait dans une zone du lagon moins concentrée en salinité vu les résurgences naturelles d’eau douce qu’on trouve dans les petits bassins adjacents. On fit donc une deuxième pompe plus excentrée vers le sud, à une centaine de mètres de la première et donnant plus directement sur la partie rocheuse de la côte, vers la haute mer. Sans doute ce canal d’alimentation dort-il enseveli aujourd’hui sous les routes, le Chemin de la Vieille Pompe et les maisons bâties depuis. Hélas encore, cette deuxième pompe, faite de pierre et de chaux maçonnée, a été sérieusement endommagée par les derniers cyclones et grandes houles des deux dernières décennies. 

Pour en revenir aux salines, et aux propos de notre guide Monsieur Savigny, cette eau pompée était dirigée vers le haut et redistribuée dans les bassins où on faisait « cuire » ou décanter l’eau qui, avec l’évaporation naturelle au soleil, donnait le sel. Il fallait réalimenter les bassins en eau de manière périodique, une fois par mois le plus souvent, ou vidanger quand les pluies « lavaient » le sel dont on surveillait constamment l’élaboration. Deux à trois dizaines d’hommes et de femmes  travaillaient sur ces salines (et également sur le four à chaux) selon Monsieur Savigny. Ils venaient pour la plupart de l’Etang-Salé, Piton Saint-Leu, et Saint-Louis. Ces employés travaillaient protégés de gonis sur les pieds et les mains quand ils n’avaient pas de gants. Ils balayaient les casiers et raclaient le sel recueilli plus bas et entreposé dans une maison magasin, située vers le virage que fait la route nationale traversant le village.

L’activité tournait bien. On vendait du sel. Et même du beau sel, dit-on. 

 

La deuxième pompe, photo Marc David, 2014

 

Respect donc au paludier Clémencin Honorine et à tous ces travailleurs qui firent fleurir le sel de la mer indienne. Car faire du sel, c’est un métier qui demande une science de la nature et des éléments, encore plus dans un temps où on disposait de peu d’instruments. C’est maîtriser et gouverner les eaux, l’ensoleillement, la pluviométrie, les vents et les sols. Ce que fit Clémencin Honorine, vingt ans durant, l’œil aux aguets sur la cristallisation du sel.  

Après sa disparition en 1946, les héritiers Robin tentèrent de poursuivre l’activité mais dans un contexte économique plus difficile. Outre la concurrence du sel d’importation, il fallut faire avec le développement des marais salants de la Pointe au Sel à Saint-Leu à l’initiative d’Etienne Dussac, propriétaire de l’Usine de Stella Matutina. A partir des années 50, les salines de l’Etang-Salé cessèrent leur activité. Un lotissement SHLMR s’implanta ultérieurement près de la « vaste cuvette sèche ordinairement », mais remplie à la saison des pluies, »d’une eau boueuse qui n’était pas drainée »(5) et le village se tranforma progressivement.  

 

Qu’advint-il alors des infrastructures ?Des grands casiers dessinés sur ce qui était autrefois l’étang salé ? Qu’advint-il des pierres ou « murettes » qui les délimitaient, voire des pavages éventuels de certains bassins au moins, sauf à penser qu’ils disparurent emportés par certains ou enfouis sous les maisons et les routes ? (6) Ce qui est sûr, c’est que les salines disparurent, au point qu’on pourrait croire qu’elles n’ont jamais existé. Ainsi donc, sept décennies suffiraient à effacer des lieux une histoire, un vécu, un paysage économique et social et à redessiner de nouveaux espaces de vie qui pourraient laisser croire aux nouvelles générations qu’il en a toujours été ainsi. Le village s’est bien étoffé depuis, bien urbanisé, s’est ouvert au tourisme sans les excès constatés ailleurs, offrant à la fois les plaisirs du bord de mer et de la forêt. 

 

A la place des salines, on découvre aujourd’hui des maisons et un agréable petit plan d’eau. Lequel plan d’eau fait l’objet de discordes – portées par la presse sur la place publique (7) – entre la mairie, l’Etat (la DEAL) et des associations de défense du patrimoine en ce qui concerne l’entretien ou la préservation du lieu. Ainsi, à propos du dernier et massif curage effectué fin 2014, la mairie considère avoir créé un bassin de rétention des eaux pluviales financé pour moitié par l’Etat en 1988, quand les associations ACPEGES et ACSP arguent de la nécessité de protéger ce qu’elles considèrent comme une « lagune intérieure », riche d’un « écosystème » et précieuse sur le plan environnemental (7).

Finalement, si les salines et le sel ont disparu du village de l’Etang-Salé, la localité compte bien des atouts dont un patrimoine naturel et une histoire intéressante. Ne pourrait-on au moins préserver ce qui reste et le mettre en valeur, recueillir les témoignages et sonder les traces du passé et le sol lui-même qui cache encore ses secrets ? Encore un peu de temps, encore un peu de houle et les derniers vestiges des vieilles pompes iront à la mer comme le reste.

 

Or le sel, ce vieux compagnon de l’humanité, a de tout temps satisfait des besoins des hommes, a servi dans leurs échanges, a porté même certaines de leurs révoltes (8). Si on se réjouit de voir relancées les salines de la Pointe au Sel à Saint-Leu, on regrette de voir que la production de sel ne suffit pas pour La Réunion. Et on a du mal à penser que nous ne savons pas tirer le sel de la vie de l’Océan Indien qui nous entoure.

 

Avec nos remerciements à nos informateurs et plus particulièrement à Monsieur Savigny.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE 

 

 

1. ADR C°845 ; cité par Prosper Eve dans Les esclaves de Bourbon à l’œuvre, Revue n°2 des Mascareignes, 2000.  

2. Site de l’Association Citoyenne de Saint-Pierre portant sur un « Rapport sur le site de la lagune de l’Etang-Salé Les Bains » par les associations ACPEGES et ACSP, 20/01/11. 

3. Claude Wanquet : Histoire d’une révolution. La Réunion 1789-1803.

4. Clémencin Honorine est le père de Madame Visnelda, ancienne secrétaire de mairie de l’Etang-Salé et guérisseuse de grande réputation. 

5. Cet article du Mémorial de La Réunion, (volume 7, 1964-1979 p 166) sur Logement : Résidences et bidonvillesévoque à propos de ce lieu des problèmes sanitaires liés aux moustiques.

6. Selon les articles, sites et personnes, on parle de sol naturel mais aussi de pavages. Ces points mériteraient d’être éclaircis par des recherches et fouilles archéologiques.

7. Cf. articles de presse JIR et Quotidien et site ACSP autour des projets « Marina » et opérations de nettoyage du plan d’eau en 2009 et 2014 en particulier (ex : JIR du 17/02/15 ; Q du 18/02/15).

8. Par exemple contre la gabelle à la veille de la Révolution française ou contre le monopole des Britanniques lors de la marche du sel initiée en 1930 par Gandhi en Inde.

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Le village de Hell-Bourg est toujours aussi joli et accueillant, la maison Folio est toujours ouverte à tous mais le patriarche Raphaël Folio nous a quittés il y a peu. En hommage à l’œuvre de cet homme, ardent défenseur de notre patrimoine architectural et culturel, nous avons le plaisir de rééditer cet entretien (publié le 3/07/2013) qu’il avait accordé à dpr974 sur L’histoire de la restauration de la maison Folio.

 

Au cœur du village de Hell-Bourg se trouve la maison Folio, du nom du propriétaire qui l’habite depuis une quarantaine d’années. Inscrite aux Monuments historiques, elle se visite et peut-être l’avez-vous déjà vue ? C’est une belle demeure dont on aperçoit le joli kiosque précédé d’une fontaine derrière le portail et les allées de pierres taillées. De là, on voit la villa elle-même, d’un beau volume, coiffée de son toit de zinc à écailles. Avec ses façades blanches et ses volets verts, elle s’inscrit naturellement dans son jardin de fougères arborescentes et camélias. Avec l’avancée gracieuse de sa pergola, elle invite à entrer dans un autre espace temps… Hell-Bourg était alors une florissante station thermale fréquentée par les gens aisés des bas.  

Nous avons eu beaucoup de plaisir à remonter ce temps avec M. Raphaël Folio – ingénieur météorologue à la retraite – qui nous raconte comment cette maison a été restaurée pour être la belle demeure que nous connaissons.

La maison Folio, photo Marc David

 

  1. Que sait-on de la construction de la maison et des premiers propriétaires ?                                                                                      R.Folio : Cette maison créole a été construite, dans les années 1860, par des charpentiers de marine. A l’époque, c’étaient le propriétaire et les ouvriers qui étaient au fond l’architecte et faisaient la maison. Le premier propriétaire et constructeur était M. Nermeil, installé comme négociant à Saint-Denis. Il a fait aussi le kiosque et mis la fontaine des trois grâces. Et aussi, comme dans les stations thermales de Vichy et Evian, la verrière ou pergola, unique dans l’île et de style art décor. Cette maison s’appelait autrefois la « Villa des châtaigniers ». Je l’ai achetée en 1969 avec M. Leroux qui avait une grande propriété à Bois Blanc. Elle servait de maison de vacances quand je travaillais à Saint-Denis. Ma famille venait ici se reposer. Ce lieu nous a plu, c’est pour ça qu’à la retraite, en 1980, on est venu s’y installer définitivement.

 

  1. Quels sont les principes de construction et les caractéristiques de la maison ?                                                                                      R.Folio : Premier principe : ces ouvriers avaient une base architecturale qui était la symétrie. Comme dans un bateau, les deux moitiés de la maison sont semblables. Par rapport à ce qui se faisait à l’époque, on observe un peu de modernisme : un couloir de distribution qui vous dispatcher dans les pièces de la maison. Autre principe : à l’époque, on ne parlait pas de climatisation. Le sol et les plafonds typiques font la spécificité des maisons créoles. Il pleut beaucoup ici. La maison est construite sur un soubassement, 60 cm au dessus du sol, donc isolée par un vide sanitaire. La hauteur des plafonds et le nombre des portes et fenêtres assurent l’aération. Portes et fenêtres sont disposées en enfilade. Ce qui faisait des maisons pas très fonctionnelles mais à l’époque on ne vivait pas dans la maison la journée.

 

  1. Dans quelle mesure cette maison témoigne t-elle d’un art de vivre créole caractéristique d’une certaine bourgeoisie aisée ?                                             R.Folio : On vivait dehors. Il n’y avait pas de salle d’eau, de salle de bain, de toilettes, de cuisine dans la maison. Tout se faisait à l’extérieur dans les petites dépendances (une pour les amis, une pour le personnel et une pour la cuisine et la salle d’eau ; et derrière les toilettes). On entrait dans la maison pour dormir et quand il faisait mauvais, quand il y avait un cyclone. On recevait avant d’aller à table sous la petite varangue dallée de la dépendance d’amis. C’était comme la salle à manger de dehors, le petit salon. On allait jouer aux dominos, aux cartes, boire le punch, discuter, broder, causer – en particulier les amoureux – dans le kiosque de jardin, d’inspiration créole, disposé de manière à avoir une vue sur la route. A l’époque, il n’y avait pas de distraction, pas de télévision comme aujourd’hui. On se promenait dans les allées et le jardin qui sont d’origine. Ce jardin ressemble à un coin de forêt car en ce temps-là, on allait dans la forêt et on choisissait ses plantes. Le jardin potager assurait le nécessaire pour la cuisine et la santé avec ses légumes, fruits, plantes aromatiques et médicinales. Et il y avait le parc pour l’élevage des volailles et canards. Cela faisait une petite entité autonome.

Le kiosque, photo M. David

 

  1. Dans quel état était la maison ? Comment l’avez-vous restaurée ?                                                                                                             R. Folio : La maison était en très mauvais état. J’ai dû refaire la toiture, les planchers pourris… Il n’y avait de sûr que l’ossature en bois de natte et bois de fer imputrescibles que les insectes n’attaquent pas car trop durs, ce qui explique sa longévité. L’ossature a été gardée et il a fallu modifier un peu. La maison c’était un salon, une salle à manger et six chambres. Il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité. J’ai fait une salle d’eau, des toilettes, une petite cuisine à la place d’une chambre.  On l’a restaurée à l’ancienne. J’ai pris des ouvriers au départ, contrôlés par moi seul. Après, mon fils a ouvert un atelier ici et j’y travaillais beaucoup. On a restauré tout. La pergola était en bon état. On a changé des pièces. J’ai rajouté les lambrequins, les accoudoirs aux fenêtres, les impostes… La maison, en bois brut – du natte – n’était pas peinte. Je l’ai peinte. La varangue devant la dépendance d’amis a été rallongée. Le seul bâtiment qui reste couvert en bardeaux est le kiosque. Il y avait des meubles, on les a retapés : on a rajouté quelques éléments qui ont été créés dans le même style. Presque tout est d’origine. Le lit à baldaquin était dans la maison. On a gratté, repeint nous-mêmes ; sinon ça revient cher si on fait appel à des artisans. On a pu faire tout cela car la maison n’était pas encore inscrite à l’ISMH (1).

La chambre et le lit, photo M. David

 

  1. Quand et dans quelles circonstances a t-elle été inscrite aux Monuments historiques ?                                                                 R. Folio : Quand je me suis installé ici, à Hell-Bourg, il existait encore une partie du patrimoine qui était conservé. On a créé l’association Sauvegarde et Renouveau de Hell-Bourg pour essayer de le protéger et le conserver. Avec la DRAC, notamment M. Augeard, l’Architecte des Bâtiments de France, qui a été le fer de lance dans cette affaire, on a cherché un moyen pour protéger le village. M. Augeard m’a dit de faire inscrire ma maison. Depuis le 6 Avril 1989, la maison est inscrite à l’ISMH avec ses dépendances, cour, jardins, allées, fontaine et kiosque.

 

  1. Quels sont les atouts et contraintes de cette inscription ?                                                                                                                     R. Folio : Il y a la valorisation du patrimoine et il y a les contraintes des travaux. Il faut passer en principe par l’ABF(2). Or les artisans ne veulent pas travailler dans cette vieille maison, sauf pour de gros travaux. Il y a toujours une chose derrière autre chose. Par exemple, on fait de la peinture, il faut changer une planche. Donc, pour les petits travaux, je préfère faire moi-même, nous-mêmes. Pour les gros travaux de réfection, il y a une aide de 40% si on passe par l’ABF. Par exemple quand j’ai refait la toiture. Le toit d’origine était en bardeaux, mais, quand j’ai acheté, il était en tôle ondulée et il coulait. Il fallait changer. Les bardeaux étaient trop chers. J’ai réfléchi : dans mon enfance, surtout dans les campagnes, il y avait des toits à écailles. Les créoles coupaient des bidons d’essence, de pétrole, vendus dans les boutiques des Chinois, les étalaient et faisaient des toits. Il y a encore des maisons comme ça. Pour avoir ce type de toit et comme la maison est inscrite, il a fallu se bagarrer. Quelqu’un m’a dit que ça ne se faisait pas à La Réunion ! Il a fallu une réunion ici avec M. Brunel, ABF venu de France, plus l’ABF de La Réunion, les gens de la DRAC, mon ouvrier, pour arriver à un accord. Le toit à écailles de zinc date de 2001 et a donné lieu à une fête du toit.

 

  1. Comment envisager l’avenir de cette maison ?                                                                                                                                      R. Folio : Ça revient cher d’entretenir une maison comme ça. C’est ce que les services du patrimoine ne comprennent pas. Elle a beau être en bois de fer, il y a des parties qui se détériorent. Il faut faire un entretien régulier. Tous les ans ou deux ans, on fait un lavage au karcher et on repeint tous les 6 ou 7 ans. Ce patrimoine on le conserve, moi jusqu’à la fin de mes jours, mais je ne sais pas si mon fils – Jean-François Folio, copropriétaire et guide (3) – pourra le faire. Elle a 150 à 160 ans. Elle est vieille. Il y a toujours à faire. On essaie de pousser Raphaël, (4) notre petit fils, pour la relève…

 

Une jolie demeure restaurée avec patience et amour. Un bien précieux pour la famille et le village, mais fragile, et à préserver constamment. Il faut lui souhaiter une longue vie encore.

 

Avec nos remerciements et notre gratitude à Raphaël Folio qui nous a toujours ouvert les portes de sa maison.

 

Entretien réalisé par Marie-Claude DAVID FONTAINE pour DPR

 

  • ISMH: Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques
  • ABF: Architecte des Bâtiments de France
  • La maison se visite depuis 1985
  • Depuis cet entretien, Raphaël Folio, le petit-fils assure cette relève espérée avec ses parents.

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Les journées du patrimoine, le temps d’un weekend, lui donnent l’occasion d’ouvrir ses portes à des visiteurs, des artistes. Le reste de l’année, elle a triste mine dernière des barreaux enchaînés. À la voir ainsi, on pourrait penser aux ossements dont parlait le prophète Ézéchiel[1] : comme eux elle est desséchée, sans souffle. Cependant, à chœur ouvert, appuyée sur ses vestiges, elle crie, elle crie vers le ciel. Désespérément. Elle fait signe aux passants de la rue Mgr de Beaumont. Peut-être se sont-ils habitués à sa sombre présence ; c’est à peine s’ils lui adressent un regard. Entendent-ils le cri de son silence ? Serait-elle vouée à mourir dans l’indifférence, l’ignorance ?

 

Au centre de Saint-Denis, telle un vaisseau en danger, la chapelle Saint-Thomas des Indiens.

Au centre de Saint-Denis, telle un vaisseau en danger, la chapelle Saint-Thomas des Indiens.

 

Et la lueur d’espoir !

 

En 1998, une lueur d’espoir s’était manifestée lorsque la chapelle Saint-Thomas des Indiens fut inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques[2]. La lueur s’est hélas vite dissipée. Bientôt vingt ans, et l’on ne voit toujours rien venir ! Dans sa misère, l’édifice délabré « bouge » encore. Il résiste au temps et aux intempéries. Seule, sans protection, la chapelle s’efforce de tenir. Et pourtant elle nous est précieuse : ne garde-t-elle pas en mémoire une partie de l’histoire des hommes, des femmes, de ces engagés dont le reflet transparaît dans la diversité du métissage réunionnais que l’on peut voir dans les couleurs de peau, les paroli[3], les plats, les musiques, les danses, l’habitat…

Saint-Thomas aurait certainement bien des choses à nous raconter avec sa touche personnelle, son originalité. Combien de temps pourra-t-elle encore tenir, si rien n’est fait pour la restaurer, pour l’inscrire dans un projet d’avenir ? Avec elle, des éléments importants de l’histoire de la Réunion risquent à tout moment de s’effacer du paysage. La mémoire de nos ancêtres engagés ne mérite-t-elle pas d’être entretenue avec tous nos soins ? Il y a là un passé à visiter, un présent à habiter, un avenir à consolider.

 

Au cœur de la créolisation ?

 

Dès son édification, la chapelle Saint-Thomas s’est embarquée dans l’histoire de la Réunion et des Réunionnais. Elle a accueilli non seulement des Indiens, mais aussi des Malgaches, des Africains, des Chinois. Père Stéphane Nicaise rapporte, en effet, que dans sa mission, la chapelle avait une approche globale des engagés[4]. Saint-Thomas aurait ainsi participé au processus d’une mutuelle « intégration ».

Il est vrai qu’en 1863, au moment où la chapelle Saint-Thomas voit le jour, les enjeux étaient principalement économiques. Ce qui importait c’était le nombre « de bras » sur les plantations[5]. Mais dans cet espace religieux, se tissaient des relations prometteuses. À sa manière, Saint-Thomas a apporté sa pierre au processus de rencontre de gens venus de différents horizons. Elle se serait inscrite dans le souffle d’une culture en construction, la culture créole.

Il ne s’agit pas ici d’enjoliver l’histoire. Dans notre histoire coloniale, la période de l’engagisme tout comme celle de l’esclavage, est imprégnée de son lot de souffrances incontestables. Des hommes ont été traités de manière inhumaine par d’autres hommes[6].  Au lendemain de la sombre histoire de l’esclavage, la chapelle Saint-Thomas a sans doute semé des graines pour un vivre-ensemble : une société créole. Les pères jésuites avaient d’ailleurs observé sa progression, en ce qui concerne la langue, dans diverses paroisses. Voilà ce que dit le père Pierre Antoine Marqués à ce propos dans un rapport datant du 27 juillet 1888 :

 

« L’immigration indienne a cessé. Les Indiens de notre île arrivés depuis de longues années de leur pays natal ont appris le créole. Presque tous possèdent suffisamment cette langue pour comprendre et être compris. Au lieu donc de venir comme autrefois exclusivement à St Thomas pour remplir leurs devoirs religieux, ils vont ordinairement à l’église la moins éloignée de leur demeure. Cependant la chapelle St Thomas n’est pas déserte. Tous les dimanches à la messe de 4 heures elle est pleine de monde mais non pas pleine d’Indiens. Ceux-ci y sont moins nombreux que les Créoles »[7].

 

 

Façade de Saint-Thomas des Indiens, donnant sur la rue Monseigneur de Beaumont.

Façade de Saint-Thomas des Indiens, donnant sur la rue Monseigneur de Beaumont.

 

Il y a un travail de recherche historique approfondie à continuer pour apporter les nécessaires lumières sur cette histoire qui nous est commune. Nous ne pourrons pas ignorer les zones sombres. N’espérons pas non plus trouver toute la lumière mais nous pouvons créer les conditions pour assumer ensemble notre histoire avec ses souffrances, ses silences et ses beautés.

En son chœur, la chapelle Saint-Thomas a réuni des hommes, des femmes de cultures différentes. Sur l’Île Bourbon de la fin du 19è siècle, alors que tout aurait présagé du contraire, elle a vu le possible d’un vivre-ensemble. Ne pourrait-elle pas rouvrir ses murs pour continuer et améliorer cette construction ?

 

Une unité riche de sa diversité…

 

Dans un climat national et international où les peurs de la différence peuvent être attisées, où tout un chacun peut à tout moment être la proie de propos xénophobes, de replis communautaristes, la chapelle Saint-Thomas pourrait contribuer à recueillir l’expérience du vivre-ensemble réunionnais. Il n’y serait pas question de se donner comme modèle mais de porter la conviction que l’unité s’enrichit de l’apport de la diversité. Forte de son expérience, Saint-Thomas saura trouver les mots pour proposer des alternatives aux replis et aux crispations identitaires. Elle serait fière de pouvoir apporter sa pierre à ce travail d’approfondissement et de prise de conscience de notre richesse. Elle attend pour cela qu’on lui en offre les moyens, afin qu’elle puisse mobiliser des forces nouvelles pour une Réunion dynamique, solidaire et ouverte.

En ses murs, une histoire nouvelle peut s’écrire, un esprit nouveau peut souffler : un chantier s’ouvre à nous. Il comporte divers domaines : linguistique, anthropologique, sociologique, philosophique, psychanalytique, religieux, théologique, littéraire, artistique… Il y a encore de la place pour de nombreux ouvriers. Un lieu comme celui de Saint-Thomas ne serait pas de trop. Ne pourrait-il pas renaître de ses ruines et offrir cet espace de recherches, de rencontres dont notre diversité culturelle a besoin ? L’enjeu est notre unité dans sa diversité.

 

 

Dominique JOSEPHINE

 

[1] Cf. Le Livre Ézéchiel 37, 1-14.r

[2] Cf. le blog dpr974, Naufrage au cœur de la ville, 3 février 2011.

(https://dpr974.wordpress.com/2011/02/23/naufrage-au-coeur-de-la-ville/).

[3] « Paroli », dans la langue créole ce mot désigne « la façon de parler, l’accent, le langage ».

[4] Cf. Stéphane NICAISE, Les missions jésuites dans l’Océan Indien, Madagascar, La Réunion, Maurice, Lessius, 2015, pp. 34-39.

[5] Cf. Raoul LUCAS, Bourbon à l’école, 1815-1946, Océan Éditions, 20062, p.195.

[6] Cf. par exemple, le livre de Jean-Régis RAMSAMY, Abady EGATA-PATCHÉ accuse : L’engagisme a été un crime contre l’humanité, Épica, 2016.

[7] Stéphane NICAISE, op. cit., p. 38.

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(Extrait du roman de François Dijoux, intitulé « L’Âme en dose ».)

Dans l’église, les garçons attendaient, en rang serré, pour passer au confessionnal. Sébastien trouva le temps long et eut envie de s’en aller. Mais Lili, sa grand-mère l’avait accompagné et le surveillait du coin de l’œil, installée à un prie-Dieu. Enfin son tour arriva.

Il s’agenouilla dans l’étroite cabine et voulut parler immédiatement. Mais le guichet était fermé. Le prêtre était occupé avec un autre pénitent. Le garçon se mit à réfléchir à ce qu’il allait dire. À la vérité, il n’en savait rien. Il s’adapterait aux circonstances.

L’entrée du tunnel…(illustration MAB.)

L’entrée du tunnel…(illustration MAB.)

Soudain il sursauta et eut l’impression de se trouver dans l’obscurité du train sous le tunnel. Dans un claquement sec, un rectangle blafard venait de s’ouvrir et, à travers le grillage, il apercevait un visage rouge et boursouflé, orné de grosses lunettes d’écaille. Déjà une oreille se collait à la grille et il entendit assez nettement le religieux murmurer :

« In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti… »

Il attendit la suite. Le confesseur aussi…Les secondes s’écoulaient avec le poids de l’éternité. Enfin le prêtre chuchota :

« Pardonnez-moi, mon Père, parce que j’ai péché. »

Sébastien ne broncha pas. Il entendit prononcer pour la seconde fois la même phrase. Conscient de la nécessité de dire quelque chose, il bredouilla :

« Oui, oui…

– Mon fils, répétez après moi : « Pardonnez-moi, mon Père, parce que j’ai péché ».

Le garçon répéta la phrase magique sans ajouter un mot de plus. Il avait la tête en feu et aurait été bien incapable de confesser un péché quelconque. Mais l’homme en noir revenait à la charge :

« Je vais vous aider, mon enfant. Avez-vous péché par rapport au premier commandement ?

  • Non, répondit prudemment Sébastien.
  • Et par rapport au second ?
  • Comment ? Dans ce pays où l’on n’arrête pas de jurer, vous n’avez jamais dit de gros mot, mon enfant ?
  • Ça m’arrive…
  • Souvent ?
  • Je ne sais plus…
  • Plusieurs fois par jour ?
  • Oui…
  • Bien »
  • Et il passa patiemment les autres commandements en revue jusqu’au cinquième :
  • « Vous n’avez rien à vous reprocher par rapport à ce commandement, mon enfant ?
  • Oui, répondit Sébastien sans hésiter.
  • Comment, mon fils, vous avez tué ?
  • Non, non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire…Je me suis trompé… » Le garçon crut que le confessionnal allait s’écrouler sur sa tête. Il était haletant et rouge de confusion. Mais l’interrogatoire continuait impitoyablement.
    Le sixième commandement posa au jeune pénitent un problème insurmontable.
  • « Avez-vous fait de vilaines choses ? questionna sévèrement le confesseur. Réfléchissez bien avant de répondre. Avez-vous péché par pensée ou par action ? Seul ou avec d’autres ? » Le malheureux ne savait que répondre, surtout à la question « Seul ou avec d’autres ? » Il hésita un long moment, se répéta mentalement plusieurs fois l’invraisemblable question, comme pour mieux la comprendre, et finit par avouer bravement : « Avec d’autres.
  • Du même sexe ou du sexe opposé ?
  • Les deux. » murmura dans un souffle Sébastien, pour en finir. Il eut aussitôt l’impression qu’on le dévisageait bizarrement. Dans la foulée il avoua avoir volé, avoir fait de faux témoignages, avoir désiré la femme de son prochain, avoir péché par convoitise.
 ???… !!! (illustration MAB.)

???… !!! (illustration MAB.)

La barque lourdement chargée, il attendait une pénitence                      exemplaire. Aussi fut-il surpris de la légèreté de la peine : un Pater et deux Ave. Il entendit enfin la phrase sacramentelle :

  • « Absolvo te, in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Amen. » Le guichet se referma d’un coup sec et l’enfant noir partit sans demander son reste, le visage cramoisi. Il alla se réfugier, tout tremblant, derrière un pilier de l’église, pour dissimuler son trouble. Mais Lili vint immédiatement le quérir :
  • « Eh bien ! tu en a mis du temps, lui reprocha-t-elle. Tu devais avoir la conscience bien lourde.
  • Mais non…» bredouilla le garçon. Et ils repartirent, tous les deux, vers les Capucines, dans la fraîcheur complice du soir.

 

François DIJOUX

est né en 1939 à Saint-Denis de La Réunion. Il est l’auteur de plusieurs romans, dont « L’Âme en dose » paru en 1995 aux Éditions Autres temps, de Marseille. L’auteur y dépeint avec humour et tendresse le « Monde des Hauts » de La Réunion des années 50, à la fois pittoresque et marqué par la dureté et la souffrance. Ce roman a reçu en 1996 un prix ADELF (Association des Écrivains de langue Française) qui lui a été remis par S.E.M Boutros BOUTROS- GHALI, ancien Secrétaire Général de l’O.N.U. Nous n’avons pu résister au plaisir de publier les pages ci-dessus, avec l’aimable autorisation de l’auteur. Un extrait de cet ouvrage figure au Manuel de littérature réunionnaise des Collèges de l’île de La Réunion, mais il serait souhaitable que ce roman soit étudié plus à fond dans nos établissements scolaires.

« L’Âme en dose » (1995) fait partie avec « Les Frangipaniers » (2004) et « Le Marlé » (2008) de la trilogie romanesque réunionnaise de François Dijoux intitulée « Dans le souffle de l’alizé ». Nous suggérons à nos lecteurs de rechercher sur internet davantage d’information sur cet auteur réunionnais sous la rubrique : « François Dijoux, écrivain » et leur recommandons les interviews réalisées par Gora Patel dans « Dix minutes pour le dire » à propos des romans « Les Frangipaniers » et « Le Marlé ». DPR974.

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Tous les Réunionnais connaissent le « 32 Dumas », couteau, ou canif, légendaire fabriqué à Thiers, en Auvergne. Pascale Sol-Bruchon, PDG de la société Rousselon qui fabrique le 32 Dumas, raconte qu’au début du siècle dernier, en 1908, son grand-père, Paul Rousselon, fit un voyage à la Réunion, faisant ainsi découvrir aux planteurs de cannes le fameux couteau. Le succès fut immédiat : les planteurs l’adoptèrent et le baptisèrent d’un petit nom familier le « ti-32 ».

 

Photo du ti-32

Photo du ti-32

 Dumas 32 est également la marque du sabre utilisé par les coupeurs de cannes de la Réunion : doté d’une lame en acier carbone de 32 cm de long et de 35mm de large avec un manche en bois dur, il pèse environ 350 grammes, le sabre à cannes » (« machette » en français) est l’outil incontournable pour défricher, couper les fourrages et le bois, pour « dépailler » et couper les cannes ou pour ouvrir les noix de coco. On l’appelle aussi « grand couteau » ou encore tout simplement « 32 » pour le différencier du canif « ti-32 ».

 

Le sabre à cannes, un outil aux multiples usages.

Le sabre à cannes, un outil aux multiples usages.

 

L’origine de l’appellation remonte au XVIème siècle, où fut enregistrée la marque « 32 » en chiffres, sur la table de plomb exposée au Musée National de la Coutellerie à Thiers. En 1852 Antoine Rousselon crée à Paris la société qui porte son nom, spécialisée dans le négoce d’articles pour l’équipement de la maison. En 1882 Henri et Gabriel Rousselon installent l’usine de fabrication des couteaux Dumas sur les bords de la Durolle à Thiers, dans le Puy-de-Dôme.

 

En 1921 Paul et Maurice Rousselon succèdent à leur père Henri. Paul Rousselon est celui qui est venu 13 ans auparavant faire découvrir le « ti-32 » aux planteurs de la Réunion. En 1984 Pascale Sol-Bruchon, petite-fille de Paul Rousselon, prend la direction de la société.

 

 

Les différentes parties du ti-32

Les différentes parties du ti-32

Le « ti-32 » allait se révéler d’usages multiples. Il avait élu domicile aussi bien dans la poche des planteurs que dans celle de leurs enfants, qui s’en servaient pour « éplucher » les cannes, bonbon, mapou ou autres, découper les entre-noeuds et les mâcher pour en extraire le jus. Mais il servait aussi pour le jeu de casse-couteau, un jeu-longtemps qui ne nécessitait ni espace, ni budget, ni uniforme : un petit coin de terre meuble, ou de sable, et un canif « ti-32 ».

L’étui d’un cadeau mémorable.

L’étui d’un cadeau mémorable.

Le jeu de casse-couteau comportait sept figures qui toutes visaient le même but : lancer le couteau de telle sorte que la pointe de la lame se plante droit dans le sable, à la verticale : si le couteau penchait, il fallait qu’on puisse passer deux doigts superposés entre la lame et le sol pour que le coup soit validé. Si par malheur le couteau se plantait par le manche, il fallait tout reprendre depuis la première figure. Comme pour les chiffres aux dominos, chaque figure de casse-couteau avait un nom, variable selon les « quartiers » de l’île.

 

Dans la première figure le couteau était posé à plat dans le creux de la main ouverte, d’où le joueur devait le lancer pour en planter la lame verticalement dans le sol. Dans la deuxième figure le couteau était posé sur le dos de la main, dans la troisième sur le plat du poing fermé. Dans la quatrième le couteau était posé à plat sur deux doigts ouverts,  l’index et l’auriculaire, les autres restant repliés. Les trois dernières figures étaient la roulade, le ciseau et le zobok. La figure finale, le zobok, la plus difficile, a d’ailleurs donné son nom au jeu : jouer à casse-couteau, c’est « joué zobok ». Le joueur qui avait la main la gardait tant qu’il réussissait les figures successives. Quand une figure était ratée (si on avait fait carotte), le couteau passait dans la main de l’adversaire. Une partie comportait dix « séries », chaque série se terminant par un plusieurs « zobok » selon les conventions. A noter que le mot zobok (variante bobok) désigne également le tibia : au foot-ball « joué zobok » c’est viser le tibia et d’une manière plus générale c’est jouer avec brutalité.

De nos jours le « ti-32 » Dumas Ainé est toujours là, mais les enfants ne s’en servent pratiquement plus pour « éplucher » la canne. On achète des tronçons de cannes pré-découpés sur l’étal des marchés, ou même des entre-noeuds coupés en quatre dans le sens de la longueur, prêts à la mastication. Et on ne joue plus au casse-couteau : on court comme des fous derrière des chimères électroniques !

 

 

Jean-Claude Legros

 

Note de DPR 974 :

Dans cet article on se rend compte que les Réunionnais ont un certain talent pour adopter et adapter des apports extérieurs. Ils font ainsi « leurs » des éléments qui viennent du « dehors ». Pour l’auteur interrogé à ce sujet, un tel comportement est l’essence même du phénomène de créolisation.

 

Sources :

Société Rousselon, Thiers.

Dictionnaire illustré de la Réunion (René Robert, Christian Barat).

Jean Albany : le piment des mots créoles.

Photos : JCL.

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