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Notre exploration de St Denis pour nous rendre compte de ce que sont devenues les cases créoles présentant un intérêt patrimonial a été enrichie le 30 Mai 2010.

DPR974

Légende:

En violet, les bâtiments patrimoniaux démolis devant être reconstruits.

En jaune, les maisons d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural qui ont connu des sorts divers (abandon, reconstruction à l’identique, plus souvent remplacement par des immeubles pseudo-créoles.)


Nous voici à présent au seuil du cimetière marin ; nous y rencontrons de nombreuses personnalités qui ont marqué notre histoire de leur empreinte et font partie de la mythologie réunionnaise, entre autres La Buse, Mme Desbassayns et Leconte de Lisle…

Voici d’abord notre pirate national, Olivier Levasseur dit La Buse qui écumait tout le sud-ouest de l’océan indien, de la baie d’Antongil à Madagascar jusqu’aux Seychelles, de l’île Sainte-Marie jusqu’aux Mascareignes. Au début du 18ème siècle il est proposé aux pirates de renoncer à leurs forfaits et d’accepter l’amnistie offerte par le roi de France, mais La Buse fait la sourde oreille et continue ses actes de piraterie. C’est à lui que l’on donne alors la chasse. Une expédition partie de Bourbon parvient à s’emparer de lui, à le ramener à la Réunion, à Saint-Paul, où le tribunal le juge et le condamne à mort.

Olivier Levasseur, dit le jugement, « sera conduit en la place publique pour y être pendu et étranglé jusqu’à ce que mort s’en suive à une potence qui, pour cet effet sera plantée à la place accoutumée ; son corps mort y restera 24 heures et sera ensuite exposé au bord de la mer… »… Quand il monte à l’échafaud pour y expier ses crimes La Buse lance dans la foule un cryptogramme en s’écriant: « Mes trésors à qui saura comprendre ! » Le fameux trésor de La Buse n’a pas fini de susciter des vocations. Où peut-il bien se trouver ? Dans la baie d’Antongil, à l’île Sainte-Marie ou encore à Bourbon, voire aux Seychelles ?… Premier mystère.

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Mais il est un autre mystère tout aussi opaque : il est certain que la Buse a été exécuté à Saint-Paul (1), mais où a-t-il été enterré ? Est-ce à l’entrée du cimetière, là où l’on voit sa tombe ? La croix de pierre marquée d’une tête de mort n’aurait-elle pas été retrouvée sur la plage par Mr Ignace de Villèle en 1944 ? Le charmant petit canon à gauche de la tombe a –t-il une valeur autre que décorative ? Sa pierre tombale est-elle bien la sienne ? De sérieux doutes subsistent, mais la tradition populaire remontant à plus d’un siècle est formelle ; elle affirme que c’est bien là que La Buse a été inhumé. Qui croire ? Mystère !

En fait le mythe a depuis longtemps dépassé la réalité : nous n’en voulons pour preuve que cette anecdote récente : Le maire de l’île Sainte-Marie, désireux de restaurer le cimetière des pirates de son île, prend contact avec la mairie de Saint-Paul pour s’informer de moyens de le faire, Saint-Paul ayant de l’expérience dans ce domaine, et tombe des nues en apprenant que la Buse était logé à Saint-Paul pour son repos éternel, alors qu’il pensait de bonne foi que la tombe authentique du pirate se trouvait – il l’avait vue, de ses yeux vue – à l’île Sainte-Marie.

Pour nous aucun doute n’est possible : La Buse a été effectivement jugé, condamné, enterré à La Réunion ; On ne nous le prendra pas ! Sa tombe est-elle bien sa tombe ? Chi lo sa ? (2) Il est fort possible qu’on l’ait enterré « aux sables » comme on le faisait pour les morts en surnombre au moment des épidémies et pour les individus peu recommandables. Sa dépouille ne devait-elle pas, conformément au jugement, être « exposée au bord de la mer »? Que s’est-il passé après qu’on l’ait exposé ? L’a-t-on enseveli dans le sable noir de la grève ? Rien n’est sûr mais on peut tout imaginer…

A propos de La Buse nous avons également appris que la vénération à l’égard des pirates et autres criminels de haut vol tels Sitarane battait un peu de l’aile et que l’on trouvait de moins en moins de bougies, de menue monnaie et de petits verres de rhum offerts en guise de présents sur leurs tombes… Et l’on s’étonnera après, ô hommes de peu de foi, de ne pas trouver son trésor !

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Quittons à présent La Buse et ses mystères et avançons de quelques pas. Nous tombons sur une construction étrange, un cimetière au sein du cimetière !!! Il y aurait-il pour ainsi dire des cimetières « privatifs » ? A –t-on voulu ainsi séparer les gens de la Haute et le vulgum pecus ? On pourrait le supposer, car ces enclos privés existent entre autres à Colimaçons pour les Chateauvieux et au cimetière marin pour les Desbassayns. Il y aurait, en fait ici une autre raison que Jacques Lougnon a confiée à Bernard Marek : au moment du décès de son mari, Henri-Paulin Panon Desbassayns, sa femme, la célèbre Mme Desbassayns voulut faire enterrer son mari dans ce cimetière qui n’était pas encore marin. Elle se heurta au refus catégorique du curé de Saint-Paul, le père Davelu, homme de caractère et de conviction ; il s’opposait à cela pour deux raisons, à savoir d’une part qu’ Henri-Paulin avait mené une vie dissolue et qu’en outre il était franc-maçon ! Il semblerait d’ailleurs que la deuxième raison, l’appartenance à la franc-maçonnerie soit déterminante voire rédhibitoire, car où irait-on si l’on devait exclure des cimetières tous les coureurs de jupons !…

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Mme Desbassayns était bonne chrétienne et disposait de relations bien placées ; elle écrivit illico au Préfet apostolique et obtint l’autorisation d’enterrer son mari dans le cimetière de Saint-Paul à condition toutefois que ce soit dans une enceinte fermée. Ce qui fut fait, apparemment à la satisfaction des belligérants.

Quarante six ans plus tard, Mme Desbassayns mourait et était inhumée auprès de son mari. Quoi de plus normal ? Mais dix ans plus tard il fut décidé, par qui ? Comment ? de transférer les restes mortels de Mme Desbassayns dans la chapelle pointue à Saint-Gilles les Hauts et de laisser Mr Desbassayns dans son enclos du cimetière marin. Pourquoi ? Autre mystère !… Les lecteurs de dpr974 ont assurément leur idée sur la question et nous leur demandons de bien vouloir nous en faire part…

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N.B. Etant donné l’abondance de matière, nous sommes obligés de reporter à plus tard la rencontre avec Leconte de Lisle, hôte de marque, lui aussi, du cimetière marin.

(1) Le lieu d’exécution se trouvait sur une place située à l’arrière de l’hôpital Gabriel Martin qui s’appelait alors place du tribunal. Il s’agit de l’actuelle place du 18 juin.

(2) Formule toute faite en langue italienne marquant l’ignorance et l’incapacité de choisir : Qui le sait ?


Mon kozé kréol-La-Rényon …Lémiène

 

Je l’ai pratiqué oralement, chaque jour, depuis ma tendre enfance, dans les hauts (Trois-Bassins, Le Tampon, Cilaos), comme dans les bas de l’île (Saint- Gilles, Saint-Denis, La Saline-les-bains), au contact de personnes diverses tant par l’âge que par le lien affectif ou le lien social : mon père, ma nénène, mes camarades d’école, les employés de mon père, les gens de différents corps de métiers (facteur, cantonnier, commerçant, pêcheur, chasseur, cocher, coupeur de cannes, forgeron, menuisier, jardinier, journalier…), mes camarades de sport, mes camarades de vacances, etc…

 

Il convient de faire remarquer que son usage ne m’était pas interdit par mes parents (alors qu’il l’était fermement dans certaines autres familles de cette époque). Mon père communiquait volontiers en créole, et pour cause ! Cependant il était très apprécié de se faire entendre en français (avec ou sans accent) par les membres de la famille restreinte ou «élargie ». Je me souviens de l’émerveillement d’un cousin fortuné, de passage à la maison, devant cette déclaration de mon frère aîné : « hier mi cause créole, mais aujourd’hui, je dis français ».

Par contre, à l’âge de 10 ans, pensionnaire au petit séminaire de Cilaos, je n’avais pas le droit de parler créole en cour de récréation. Un tel comportement était sanctionné par « la pièce ». Il s’agissait effectivement d’une pièce de monnaie que le curé, chargé de la surveillance, remettait à l’un d’entre nous au début de la récréation. Celui-ci devait alors la « refiler » au premier qui s’exprimerait en créole devant lui et ainsi de suite. A la fin de la récré, le détenteur de la « pièce », écopait d’une punition. C’était une sorte d’apprentissage déguisé de la délation ! Après 2 années de ce type de contrainte, j’ai retrouvé la liberté d’expression au lycée Leconte Delisle, à Saint-Denis, où j’étais aussi pensionnaire.

 

Je l’ai pratiqué quotidiennement, au pays, pendant une vingtaine d’années, sans aucun repère ou support écrit. Mes références étaient fournies par les conversations de toutes sortes au quotidien, mais aussi par ce qui provenait de la scène (rares p’tits concerts- longtemps, Madoré l’unique chanteur de rue de l’époque, les chanteurs des orchestres de bals…), des manifestations sportives (matchs de foot, courses cyclistes, combats de catch…), des occasions festives (bals avec orchestre et chanteur, fêtes paroissiales, assemblées familiales…) et de la radio, mais à un degré bien moindre qu’aujourd’hui (Georges Fourcade, François Lefèvre, Lolo Kichenin et M’sieur Paul… radio-crochets).

Je l’ai pratiqué épisodiquement, en métropole, pendant la quinzaine d’années qui a suivi cette époque, du fait de mon séjour pour études dites supérieures, service militaire et autres activités post universitaires…

Mon parler créole réunionnais a été réanimé de façon intense pendant deux ou trois ans, à compter de 1974, date de mon retour définitif dans l’île natale. A cette époque, j’ai vécu brusquement et goulûment créole (langage, musique, alimentation, habitation, savoir vivre, randonnées, sport, identité, altérité) au fil de rencontres de natures diverses (familiales, amicales, professionnelles, artistiques…). L’envie, le besoin de m’exprimer en tant que créole réunionnais, ont été encore amplifiés par l’apprentissage de la scène, en chansons, danses et autres sketches, à partir de ce retour au pays.

 

Daniel Vabois à Trois-Bassins

Le 7 septembre 2016

COMMENT J’AI PRIS CONSCIENCE que je parlais créole…

 

Dans mon enfance, aux alentours des années 40, la grande majorité des Réunionnais ne parlait que le créole, exprimait ses idées, ses désirs, ses sentiments dans la langue créole, vivait en créole. C’était la langue des cours d’école, des sentiers, des chemins de cannes, des rues, de la boutique, des ouvriers, des planteurs…Il n’existe pas de statistique à ce sujet, mais on peut penser qu’une très faible proportion de la population (moins de 10%) avait en plus de sa langue maternelle une certaine maîtrise du français. Nous vivions dans notre langue maternelle, « naturelle » (!) n’étant l’objet ni de curiosité ni de mépris. Si l’on nous avait alors demandé en quelle langue nous nous exprimions, nous aurions été bien en peine de répondre : « En créole ! »

À cette époque ancienne où nous n’avions pas conscience de notre langue, nous parlions créole et ne l’écrivions pas et le français, nous devions l’écrire sans le parler couramment ! Il y aurait d’ailleurs bien des choses à dire du français et de son enseignement : on peut, par exemple, affirmer sans exagérer que le français, langue de l’enseignement, n’était pas lui-même réellement enseigné comme une langue vivante !

 

 

Classe des Hauts de Saint-Denis vers 1950 (Remarquez les coiffures, les vêtements, les pieds chaussés ou non…)

Classe des Hauts de Saint-Denis vers 1950 (Remarquez les coiffures, les vêtements, les pieds chaussés ou non…)

Puis vint le jour où je pris conscience de ma langue maternelle créole. Semblable à une naissance, cette prise de conscience fut pour moi, douloureuse. Je me souviens à ce propos de deux anecdotes qui m’ont marqué. L’une d’entre elles concerne la première lettre que je dus écrire à ma mère dont j’étais momentanément séparé. Dès l’entrée en matière je calais piteusement : « Maman, je t’écris… » Je ne pus aller plus loin. Moi, petit Réunionnais, je ne pouvais quand même pas tutoyer ma mère ! Cela pouvait se faire, quand on s’adressait à un camarade, mais quand on écrivait à sa mère, sa « manman » qu’on aimait et respectait, une telle privauté de langage était inconcevable.

J’essayai de trouver une autre solution : « Maman, je vous écris… » Décidément je passais d’un extrême à l’autre. Ce pronom ne me satisfaisait absolument pas. Il pouvait convenir pour Dieu, ou à la rigueur pour le prêtre ou la maîtresse d’école, mais pas pour maman, pour lui dire mon amour !…Il n’y avait chez nous qu’un pronom qui pût convenir, qui alliât à la fois respect et tendresse. C’était le « ou » créole ! « Manman, mi ékri aou ; mi ème aou ! »

Je prenais soudain conscience que seul le créole pouvait exprimer mes sentiments d’enfant à l’égard de ma mère. Malheureusement je n’apprenais pas à écrire en créole à l’école. Ma prise de conscience du créole passait donc par une première frustration !

Une autre anecdote révélatrice eut pour cadre le Lycée que je fréquentais. J’étais alors en classe de 4ème et nous avions un professeur de lettres classiques, français, latin, grec pour qui la seule langue vivante digne d’être parlée était le français. Pour lui le créole n’était pas une langue, mais un patois, que dis-je, un jargon, un sabir, un charabia qui nous empêchait d’accéder à la maîtrise du français, en un mot, à la Culture.

Ce professeur nous reprochait notre accent créole : nous ne savions pas prononcer certains sons du français ! Dans notre bouche de petits Réunionnais créolophones le son « ar » comme dans hasard, bazar, gaillard, devenait, selon lui, « or » et « gaillard » se muait bizarrement en « gayor » !

Non seulement notre prononciation était défectueuse, mais notre mélodie de phrase n’était pas davantage correcte. D’après lui nous laissions tomber si piteusement la fin des phrases qu’elles en devenaient inaudibles. Nous péchions également par l’orthographe et la syntaxe. Nos copies se transformaient sous sa plume vengeresse en sanglants champs de bataille . Aux gallicismes, solécismes, barbarismes de nos traductions de latin, s’ajoutaient les créolismes – horresco referens ! (1) – dont nous nous rendions coupables.
Un jour, en classe de français le professeur posa une question sur un texte que nous expliquions et – bien qu’il fît régner la terreur dans ses cours – cinq ou six élèves, dont j’étais, s’étaient portés volontaires pour lui répondre. Il interrogea d’abord un de ses chouchoux – car il en avait – puis un autre élève, puis un troisième, suivi du quatrième. Les réponses étaient justes et sensiblement les mêmes, à quelques variantes près…C’est alors qu’il se souvint de mon doigt levé au fond de la classe et fit un haussement du menton qui me désignait.

J’étais justement entrain de formuler dans ma tête une réponse que je voulais originale, idéale, mais j’étais bien en peine de me distinguer des autres intervenants. À sa question : «  Et vous ? Que vouliez-vous dire ? », je répondis en faisant un effort surhumain : « Ça minm-minm , Msieu ! »

Vous auriez dû entendre son rire à la fois sardonique et douloureux : « Ça minm-minm ! Vous l’entendez ce gaillard ? Ça minm-minm ! »

La classe entière explosa des rires goguenards et serviles de jeunes citadins, se gaussant du petit paysan, du Yab – les – Hauts (2), que j’étais.

Je me rassis, tout penaud, sans vraiment comprendre ce que j’avais dit de si horrible, de si inconvenant. Depuis lors j’ai subodoré que « ça » avait beau venir du français et « minm » correspondre à la prononciation créole du mot français « même », j’avais réalisé le tour de force d’incommoder le professeur par une expression typiquement créole.

C’est ainsi que je réalisai que parler créole, était pour le professeur, le comble de l’ignorance et de la barbarie. Depuis lors, les temps ont bien changé ; j’ai appris le français, l’anglais, l’allemand et sur le tard je me suis mis à écrire en créole pour retrouver une dignité trop longtemps bafouée et rendre ainsi hommage à tous nos ancêtres français, africains, malgaches, chinois et indiens qui ont contribué à la création de notre langue créole et à la richesse de notre patrimoine réunionnais.

Robert GAUVIN

Notes :

  • horresco referens : je frémis en le racontant…
  • Yab-les-Hauts : petit blanc des Hauts, petit paysan.

 

La langue créole ? Ma poésie, mon enfance, les repères de ma vie.

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*Oui, je suis créole réunionnaise et fière de l’être.

*Oui, j’ai parlé le créole avant le français. Mais mon père, qui était enseignant, n’oubliait pas, quand l’occasion se présentait, de nous sensibiliser à chaud, par la comparaison, aux différences de structures et de vocabulaire des deux langues. Si on s’exprimait en français, on ne pouvait pas dire : « J’amarre mes cordons de souliers» mais « Je noue mes lacets » ; ni : «Hier au soir, j’ai gagné la fièvre » mais : « Hier soir j’ai fait de la fièvre ». Papa nous reprenait si on se trompait, pas de manière autoritaire mais affectueuse, un peu comme par jeu.

Son attitude n’avait rien à voir avec celle de nos professeurs de français qui ne se gênaient pas pour écrire dans la marge de nos rédactions françaises le mot «créolisme ! » au stylo à l’encre rouge, d’un geste rageur. Sur ma copie je voyais rouge! Cela m’inquiétait aussi quelque peu. Mais à la longue heureusement cette annotation s’est raréfiée jusqu’à disparaître.

*Oui, le créole, je l’avais entendu déjà in utéro quand le parlait ma mère. Puis à la maison avec nos nénènes (1), mon frère et mes sœurs, ou quand je jouais avec les enfants du voisinage, et naturellement avec mes camarades à l’école primaire laïque.

*Oui, j’ai dû m’exprimer en français à l’École maternelle à Paris, à l’âge de cinq ans pendant le congé administratif de mes parents. C’était d’ailleurs assez impressionnant de devoir le faire pour être comprise! Je n’avais pas le choix. Mais après avoir fréquenté cette école quelques mois seulement j’avais même pris aussi l’accent parisien! (J’avais sans doute une bonne oreille, stimulée par les airs d’accordéon que jouaient mon père et mon frère à La Réunion !) Mais à chaque fois que je me retrouvais à l’appartement parisien, je parlais spontanément le créole avec mes parents ! Besoin impérieux de retrouver la langue maternelle, de retrouver le pays…

Quelques pratiques chez nous, dans la famille, concernant le créole et le français.

-S’adapter par politesse au registre de langue de notre interlocuteur. Quelqu’un te parle en français,  tu lui réponds en français, et en créole s’il te parle en créole.

-Bien écouter la prononciation du créole des commerçants chinois et zarab (2), celle des yabs (3), et s’habituer au zézaiement d’autres Réunionnais. Chacun a droit à sa différence. A force de persévérance on finissait par comprendre tout ce qu’ils disaient et eux comprenaient aussi ce qu’on disait. Magie de la langue quand les différences de prononciation n’empêchent aucunement le respect qu’on a pour l’humain.

Personnellement, je pense que l’écoute de ces différences a dû affiner mon oreille pour l’apprentissage des langues étrangères au Lycée. J’ai toujours été passionnée par les langues, même si j’aurais aimé en apprendre d’autres, le malgache par exemple à cause de la proximité de nos deux îles et les points communs de leur histoire et de la nôtre. Par contre les langues à idéogrammes ne m’ont jamais tentée, à cause de la difficulté de leur décodage.

Après avoir vu disparaître tant de langues dans le monde, grandes ou petites, ma seule crainte serait de voir disparaître mon créole, élément fondamental de la culture réunionnaise.

Huguette Payet

Notes :

1) nénène : bonne d’enfant.

  • Originaires du nord-ouest de l’Inde.

3) Petits blancs des Hauts.


Dans notre imaginaire, le baobab est un arbre de puissance et de majesté que nous associons aux régions sèches ou semi-sèches de Madagascar et d’Afrique. Certains, qui ont traversé les siècles et millénaires, ont une stature vénérable. Jusqu’à peu, alors que bien des espèces venues d’ailleurs ont proliféré et se sont naturalisées à La Réunion, on pouvait encore compter les quelques rares baobabs de notre île. Cet arbre, de la famille des géants, est pour nous l’objet d’une curiosité mêlée à une forme de respect. Sa seule vue suffit à retisser les liens entre Madagascar, l’Afrique et La Réunion. D’ailleurs, les baobabs qu’on peut rencontrer dans l’île sont de l’espèce Adansonia digitata présente dans ces deux espaces géographiques (1).

Dans mon enfance, chaque baobab rencontré, comme celui devant l’hôpital de Saint-Louis, était l’objet d’une parole de notre père, d’une observation ou d’un arrêt. « Vous avez vu le baobab ? ». Aujourd’hui, ils se sont tant multipliés dans l’île que nous limiterons notre investigation à quelques-uns de ces arbres remarquables qui marquent des lieux et places de Saint-Denis et participent ainsi à l’architecture et la construction du paysage urbain.

Baobab rond-point et Baobab du Parvis des Droits de l'homme, montage M.David

Baobab rond-point et Baobab du Parvis des Droits de l’homme, montage M.David

Quel serait le plus ancien baobab du chef-lieu ? Difficile à dire car les spécialistes ont du mal à dater cet arbre qui ne porte pas de cercles de croissance signifiants et dont le développement dépend du milieu de vie. Dans un sol aride, il lui faudra du temps alors que dans un terrain plus fertile, il peut atteindre un beau volume en deux à trois décennies.
Quant à savoir quand et qui a introduit les premiers baobabs dans l’île, on a peu de certitudes. Plus que séculaires seraient les baobabs du jardin de l’Etat, « sans doute Adansonia digitata L. l’africain, déjà présent en 1825 et 1856 dans les catalogues des jardiniers-botanistes », – Nicolas Bréon et Jean-Michel Claude Richard – selon Roger Lavergne (2). Mais, dans cet espace très arboré, ils ont une allure élevée et peu imposante (2). Celui, à l’extérieur du jardin, et situé sur le parking de la rue Malartic face au commissariat de police, a plus belle allure.

Mais qu’en est-il des autres baobabs ? Portés et plantés par des hommes dont l’histoire n’a pas gardé le nom ? Hommes de pouvoir ? Hommes serviles ? A quelle époque ? Entre le XVIII ou le XIXème siècle ? Dans la Flore de la Réunion, ouvrage paru en 1895, le Docteur Jacob de Cordemoy évoque la présence du baobab Adansonia digitata, « grand arbre, bien connu, au tronc volumineux. Cultivé et se reproduisant spontanément dans quelques localités [dont] Saint-Paul ». Pour sa part, Emile Trouette dans son Introduction aux végétaux à l’île de La Réunion fait remonter sa présence à la 2ème moitié du XVIIIème, sans apporter de preuve suffisante (3). Le même Trouette fait surtout part d’une rencontre exceptionnelle avec un baobab gigantesque, du côté de l’ancienne usine sucrière du Chaudron. Baobab observé « une cinquantaine d’années » avant la rédaction de l’article de son ouvrage paru en 1898. Ce baobab aurait-il donc traversé le siècle et vécu l’esclavage et son abolition ? Si c’est le cas, ces hommes esclaves arrachés à l’Afrique et à Madagascar et qui portaient en eux la silhouette et l’imaginaire lié à ce grand arbre de légendes et de palabres, l’avaient-ils peut-être, pour certains, contemplé avec nostalgie, douleur et colère. Et une fois ses feuilles tombées, car elles sont caduques, peut-être s’identifiaient-ils à l’arbre de la légende, aux racines plantées à l’envers sous l’effet de la colère des dieux… « Qu’est-il devenu ce baobab ? » se demande Trouette dans le même article. Tout comme nous, aujourd’hui…

 Le vénérable baobab de la placette, photo Marc David

Le vénérable baobab de la placette, photo Marc David

Par son amplitude, il pourrait faire penser au majestueux baobab qui couvre presque toute une placette située entre Les Camélias et La Trinité (4). Ce dernier a des allures d’ancêtre par la puissance de son tronc ventru et la large et haute portée de ses branches. Un « papa baobab » (5). « C’est sans conteste le plus beau spécimen de La Réunion, de plus bien mis en valeur sur une placette surélevée à proximité des habitations, et certainement le plus âgé. » dit-on (6). Le vénérable semble en effet d’âge respectable. On ne peut dire s’il a accompagné le passage de la servitude à la liberté, mais sans doute a-t-il vu l’implantation du Château Morange dans un quartier couvert de manguiers, lataniers et kapokiers et vu passer AbdelKrim El-Khattabi le guerrier du Rif (région nord du Maroc) exilé sur notre île en 1926. Il a accompagné les transformations de la société réunionnaise et des quartiers environnants gagnés par le béton ces cinquante dernières années, et entendu en 1989 l’appel vibrant du Pape Jean-Paul II aux Réunionnais rassemblés sur la vaste esplanade devant l’église de la Trinité : « Rest’ pa dan’ fénoir ». Depuis peu, il a retrouvé la compagnie des benjoins, bois d’éponge et autres espèces plantées à proximité du boulevard Sud. Veillons à préserver au mieux cet ancêtre qui a su s’adapter à l’écosystème environnant, dût-il en souffrir. Il est superbe, même si une de ses branches semble fatiguée et sa floraison inégale. En saison fraîche, il est encore plus beau quand il a perdu ses feuilles et qu’on voit se détacher ses ramures sur les immeubles alentour, telles les racines du ciel.

Le baobab de la cour de la D.D.E, photo Marc David

Le baobab de la cour de la D.D.E, photo Marc David

Autre fameux baobab de Saint-Denis : celui de la cour de l’ancien Parc d’artillerie ou actuelle cour de la Direction Départementale de l’Equipement, entre le Barachois et la rue de Nice. Lui aussi, de l’espèce digitata et de la génération des anciens semble t-il. Beau et bien membré. Se détachant avec superbe des galeries superposées et des arcades en pierre du bâtiment qui longe le Barachois. On ne peut en dire autant de son compagnon qui, sur la même place, de l’autre côté d’une fontaine carrée, semble davantage souffrir de vivre « comme un arbre dans la ville ». Quel rapport entre l’un et l’autre ? Mystère.

Et que dire encore des quelques autres baobabs de la ville ? Ils sont beaucoup plus récents et se sont bien développés en deux à trois décennies.
Ainsi le baobab du Parvis des Droits de l’homme à Champ-Fleuri, sur l’esplanade devant le théâtre, à proximité du Palais de justice et des bâtiments modernes des Archives. Magnifique emplacement qui relie mémoire, justice et culture ! L’arbre est vigoureux dans un sol riche – expliquant sans doute son développement rapide -. Cet Adansonia digitata fleurit abondamment, laissant pendre ses fleurs blanches comme des parachutes de porcelaine puis ses gros fruits bruns oblongs et duveteux contenant des graines (7). Avec le vent, ils échouent parfois, corolles vite défraîchies ou grosses coques qui ne s’ouvrent pas toujours spontanément. Un bel arbre pour palabrer sur ce Parvis des Droits de l’homme qui invite dans les circonstances graves à dépasser le malheur par la fraternité.

On peut être finalement surpris par la présence, aujourd’hui plus marquée, des baobabs à La Réunion. Poussés non pas spontanément mais à partir de plants grandis en pépinières et qui semblent s’épanouir et fructifier malgré l’absence de certains de leurs pollinisateurs de prédilection.
Dans le chef-lieu, regardez bien, vous pourrez voir leur silhouette ici et là, par exemple sur les ronds-points du Chaudron, du parc de la Trinité, vers le stade Jean-Ivoula et le crématorium de Prima… Le parc jouxtant la médiathèque François Mitterrand abrite même un petit bois d’une dizaine de baobabs ! Certains disent amoureux ou jumeaux ceux dont les troncs dédoublés lors de la croissance de l’arbre laissent penser qu’ils proviennent de deux plants distincts noués à la vie, à la mort. Regardez ailleurs, vers l’ouest et le sud de l’île jusqu’à la région de Saint-Pierre et du Tampon : vous découvrirez de beaux ronds-points arborés avec ce que des voix entendues ont désigné comme « Bois d’rond-point » ! Un arbre qui, avec ses fleurs qui tombent en parachutes délicats, apporte quelque chose de magique à un univers de béton et de bitume.

Fleurs et fruits de baobab, montage Marc David

Fleurs et fruits de baobab, montage Marc David

Voilà qui aidera peut-être à mieux faire connaître cet arbre. A La Réunion, nous avons perdu presque tout ce qu’il représente dans la culture africaine et malgache. Sa portée magique et sacrée, ses mythes de fondation et légendes, ses vertus médicinales et cosmétiques, ses usages alimentaires. N’est-il pas l’arbre emblématique du Sénégal ? Ne l’appelle-t-on pas aussi pain de singe en Afrique ? Tout est bon et utile dans le baobab. Les feuilles, l’écorce, les graines, les fibres… On peut en faire de la farine. Des huiles essentielles. Des boissons. Puiser à boire dans le tronc spongieux de l’arbre bouteille en période de grande sécheresse. Ainsi le baobab intéresse-t-il aujourd’hui l’industrie agro-alimentaire et pharmaceutique. Il fait l’objet de programmes d’études, de préservation et de développement. A Madagascar notamment car le pays, avec ses 7 espèces différentes (sur les 8 qui existent sur Terre) présente une biodiversité unique au monde. Elle doit être préservée ainsi que l’a montré le film « Baobabs entre ciel et terre » (8) réalisé par des chercheurs du CIRAD et primé au festival Ciné Science de La Réunion en 2010. Et, si les baobabs de notre île n’ont pas l’envergure et la puissance symbolique de leurs ancêtres millénaires, leur présence à La Réunion nous est chère car ils disent notre part africaine et malgache.

Marie-Claude DAVID FONTAINE

1. Avec mes remerciements aux guides malgaches, Christian MAROVAHINY et GOULAM, qui m’ont accompagnée dans ma découverte des baobabs de Madagascar.
Le baobab, est un arbre de la famille des Malvacées ou Bombacacées (selon les classifications). L’Adansonia digitata tient son nom du botaniste français Michel Adanson – qui visita le Sénégal au XVIIIème – et de la forme de ses feuilles digitées. Les autres espèces de baobab (tous nommés Adansonia) sont Andansonia grandidieri, A. Suarezensis, A. Madagascariensis, A. Za, A. Rubrostipa, A. Perrieri, A. Gibbosa. Madagascar compte 7 espèces de baobabs. Adansonia digitata est commun à L’Afrique et Madagascar. Adansonia Gibbosa se trouve en Australie. On distingue mieux les diverses espèces par leurs fleurs pendantes ou dressées, de couleur blanche, rouge, orange ou jaune et par leurs fruits plus ou moins oblongs ou arrondis.
2. Propos cités dans un compte-rendu de visite du jardin de l’Etat le 29 octobre 2004 pour la Société botanique de France avec le Docteur Roger Lavergne, auteur par ailleurs de Fleurs de Bourbon, édition Cazal. Cf. également note 4.
3. Emile Trouette, Introduction de végétaux à l’île de La Réunion, notes historiques, publié en 1898, 2ème édition en 1983 par la SREPEN. « J’ai lu, je ne sais plus où, que Bellecombe, qui nous est arrivé en 1767, nous a apporté des baobabs, en même temps que les chênes d’Europe qui lui sont attribués ».
4. L’arbre, à la jonction des Camélias, de Château-Morange et de la Trinité, est situé près du gymnase Patrick Cazal, non loin de la médiathèque F. Mitterrand et de l’église de La Trinité. Il est visible depuis le boulevard Sud.
5. « papa baobab »: gros, énorme baobab.
6. Cité par la Revue Latania, le magazine de Palmeraie-Union, n°23, juin 2010, compte-rendu de J.M Burglin après une visite du jardin de l’Etat avec les explications de Roger Lavergne. Le même article émet l’hypothèse d’une espèce hybride au jardin de l’Etat.
7. Adansonia digitata est la seule espèce à porter des fleurs blanches pendantes avec un fruit ovale. Adansonia grandidieri et suarezensis ont des fleurs blanches mais dressées (cf. article Baobabs de Lucile Allorge).
8. « Baobabs entre ciel et terre. Quand les satellites observent Adansonia grandidieri », film produit par le CIRAD, sous la direction de C. Cornu et P. Danthu, réalisé par S. Corduant, et primé au festival Ciné Science de La Réunion en 2010.


 

Tous les Réunionnais connaissent le « 32 Dumas », couteau, ou canif, légendaire fabriqué à Thiers, en Auvergne. Pascale Sol-Bruchon, PDG de la société Rousselon qui fabrique le 32 Dumas, raconte qu’au début du siècle dernier, en 1908, son grand-père, Paul Rousselon, fit un voyage à la Réunion, faisant ainsi découvrir aux planteurs de cannes le fameux couteau. Le succès fut immédiat : les planteurs l’adoptèrent et le baptisèrent d’un petit nom familier le « ti-32 ».

 

Photo du ti-32

Photo du ti-32

 Dumas 32 est également la marque du sabre utilisé par les coupeurs de cannes de la Réunion : doté d’une lame en acier carbone de 32 cm de long et de 35mm de large avec un manche en bois dur, il pèse environ 350 grammes, le sabre à cannes » (« machette » en français) est l’outil incontournable pour défricher, couper les fourrages et le bois, pour « dépailler » et couper les cannes ou pour ouvrir les noix de coco. On l’appelle aussi « grand couteau » ou encore tout simplement « 32 » pour le différencier du canif « ti-32 ».

 

Le sabre à cannes, un outil aux multiples usages.

Le sabre à cannes, un outil aux multiples usages.

 

L’origine de l’appellation remonte au XVIème siècle, où fut enregistrée la marque « 32 » en chiffres, sur la table de plomb exposée au Musée National de la Coutellerie à Thiers. En 1852 Antoine Rousselon crée à Paris la société qui porte son nom, spécialisée dans le négoce d’articles pour l’équipement de la maison. En 1882 Henri et Gabriel Rousselon installent l’usine de fabrication des couteaux Dumas sur les bords de la Durolle à Thiers, dans le Puy-de-Dôme.

 

En 1921 Paul et Maurice Rousselon succèdent à leur père Henri. Paul Rousselon est celui qui est venu 13 ans auparavant faire découvrir le « ti-32 » aux planteurs de la Réunion. En 1984 Pascale Sol-Bruchon, petite-fille de Paul Rousselon, prend la direction de la société.

 

 

Les différentes parties du ti-32

Les différentes parties du ti-32

Le « ti-32 » allait se révéler d’usages multiples. Il avait élu domicile aussi bien dans la poche des planteurs que dans celle de leurs enfants, qui s’en servaient pour « éplucher » les cannes, bonbon, mapou ou autres, découper les entre-noeuds et les mâcher pour en extraire le jus. Mais il servait aussi pour le jeu de casse-couteau, un jeu-longtemps qui ne nécessitait ni espace, ni budget, ni uniforme : un petit coin de terre meuble, ou de sable, et un canif « ti-32 ».

L’étui d’un cadeau mémorable.

L’étui d’un cadeau mémorable.

Le jeu de casse-couteau comportait sept figures qui toutes visaient le même but : lancer le couteau de telle sorte que la pointe de la lame se plante droit dans le sable, à la verticale : si le couteau penchait, il fallait qu’on puisse passer deux doigts superposés entre la lame et le sol pour que le coup soit validé. Si par malheur le couteau se plantait par le manche, il fallait tout reprendre depuis la première figure. Comme pour les chiffres aux dominos, chaque figure de casse-couteau avait un nom, variable selon les « quartiers » de l’île.

 

Dans la première figure le couteau était posé à plat dans le creux de la main ouverte, d’où le joueur devait le lancer pour en planter la lame verticalement dans le sol. Dans la deuxième figure le couteau était posé sur le dos de la main, dans la troisième sur le plat du poing fermé. Dans la quatrième le couteau était posé à plat sur deux doigts ouverts,  l’index et l’auriculaire, les autres restant repliés. Les trois dernières figures étaient la roulade, le ciseau et le zobok. La figure finale, le zobok, la plus difficile, a d’ailleurs donné son nom au jeu : jouer à casse-couteau, c’est « joué zobok ». Le joueur qui avait la main la gardait tant qu’il réussissait les figures successives. Quand une figure était ratée (si on avait fait carotte), le couteau passait dans la main de l’adversaire. Une partie comportait dix « séries », chaque série se terminant par un plusieurs « zobok » selon les conventions. A noter que le mot zobok (variante bobok) désigne également le tibia : au foot-ball « joué zobok » c’est viser le tibia et d’une manière plus générale c’est jouer avec brutalité.

De nos jours le « ti-32 » Dumas Ainé est toujours là, mais les enfants ne s’en servent pratiquement plus pour « éplucher » la canne. On achète des tronçons de cannes pré-découpés sur l’étal des marchés, ou même des entre-noeuds coupés en quatre dans le sens de la longueur, prêts à la mastication. Et on ne joue plus au casse-couteau : on court comme des fous derrière des chimères électroniques !

 

 

Jean-Claude Legros

 

Note de DPR 974 :

Dans cet article on se rend compte que les Réunionnais ont un certain talent pour adopter et adapter des apports extérieurs. Ils font ainsi « leurs » des éléments qui viennent du « dehors ». Pour l’auteur interrogé à ce sujet, un tel comportement est l’essence même du phénomène de créolisation.

 

Sources :

Société Rousselon, Thiers.

Dictionnaire illustré de la Réunion (René Robert, Christian Barat).

Jean Albany : le piment des mots créoles.

Photos : JCL.


Avec l’approche de la rentrée, c’est une nouvelle année scolaire qui démarre pour chaque élève. Avec son lot d’émotions, d’inquiétudes et d’espoir. Aujourd’hui comme autrefois, et cela même si le système scolaire réunionnais a été affecté par de profondes mutations depuis les décennies qui ont suivi la départementalisation en 1946. Dans son roman autobiographique Ti Kréver, l’enfant bâtard (1), situé à Saint-Benoît dans les années 1930, Dhavid Huet (2) évoque sa vie difficile d’enfant recueilli par Berthe macatia, « ainsi surnommée à cause de son habileté à fabriquer de bons, de gros, de chauds « macatias » » et nous fait le récit d’une rentrée scolaire mémorable. Voici des extraits de ce fameux jour de rentrée.

Lo jour « la rentrée »

« Le grand jour arriva. Le jour de la rentrée des classes. Tous les chemins, qui des écarts menaient au centre ville, se virent envahis par des files de « marmailles » qui se dirigeaient vers l’école.

Certains arrivaient en groupes : les plus grands. D’autres étaient accompagnés par un membre de leur famille. Les plus petits, ceux qui y venaient pour la première fois, avaient des airs inquiets. Quelques uns pleuraient.

Pourtant, pour beaucoup de ces petits, ce n’était pas à proprement parler leur premier contact avec livres et cahiers.

Si à cette époque les écoles maternelles, de même que les crèches et garderies n’existaient pas, en revanche, il y avait ce que l’on appelait alors : l’école marron, ou encore « le ti l’école ».

Ces termes peuvent peut-être faire sourire aujourd’hui. Mais le grand mérite de ces « écoles marrons » était de faire arriver à celle que l’on nommait : « la grande école », des enfants déjà familiarisés avec les premiers rudiments de l’alphabet et de la lecture, du calcul et de l’écriture.

Il n’était pas rare que ces enfants, ainsi préformés, ne sautent plusieurs classes dès leur admission à la grande école, ce qui justifiait la confiance que les parents plaçaient en ces écoles marrons.

Il faut dire aussi que cet enseignement pré-scolaire était donné, la plupart du temps, par de vénérables vieilles filles, ayant voué leur vie à l’instruction des enfants qu’elles n’avaient jamais eus. Ceci contre une somme modique ou un paiement en nature, qui les aidait à subsister pendant tout le temps où elles faisaient entrer, avec patience, dans des caboches plus ou moins dures, les premières notions qui feraient d’eux des élèves accomplis.

Aussi beaucoup, parmi ceux qui venaient pour la première fois à « la grande école », étaient déjà préparés pour cela. Ce qui facilitait la tâche à tout le monde.

Couverture du livre Ti Kréver, l'enfant bâtard, illustration éd. Graphica

Couverture du livre Ti Kréver, l’enfant bâtard, illustration éd. Graphica

Toute cette marmaille bruyante et gesticulante, ainsi que ceux qui les avaient accompagnés, s’agglutinaient devant le grand portail de l’école ; le « baro » qui, pour l’heure, était encore fermé.

Quand enfin, à sept heures trente, ce « baro » s’ouvrit, les enfants, comme une volée de moineaux, se précipitèrent dans la cour de l’école dans un brouhaha et une cacophonie, dont les proches voisins avaient un peu perdu l’habitude. Cela s’entendit de loin et laissait augurer de longs jours pendant lesquels régnerait cette rumeur spécifique que l’on entend près des écoles. Rumeur faite de récitations collectives, de chants scolaires, de déclamations des maîtres et, aux heures de récréation, d’un infernal charivari. Toutes choses cependant auxquelles on finissait par s’habituer.

Cependant, cette hâte à pénétrer dans la cour de l’école, n’était pas à mettre au compte d’un enthousiasme à retrouver les études. Il fallait surtout l’attribuer à la joie de retrouver des copains, perdus de vue depuis la date du début des vacances. Des copains avec qui on voulait entamer, avant que ne sonne la cloche annonçant les fins de récréation, une bonne partie de « cannettes ». Les « cannettes », ces petites billes de terre cuite de toutes les couleurs, qui étaient l’un des principaux jeux du moment.

Et puis, on en avait des histoires à se raconter ! En deux mois de vacances, il s’en était passé des choses !

Ti kréver, lui aussi, était là. Comme les autres il était entré. Mais il ne participait pas à la joie des retrouvailles. Ombrageux, taciturne, il se tenait à l’écart, ne se résignant pas à entrer tout de suite en contact avec ceux qui allaient être ses camarades de classe pour toute l’année.

Il était surtout préoccupé par la différence qu’il constatait entre ses vêtements, et ceux des autres petits garçons de son âge. Son amertume allait grandissant. Il soupirait en voyant leurs petits shorts, retenus à la taille par une belle ceinture de cuir. Les petits shorts avec « posse à ki » (3). Ceux-là mêmes qu’il avait vus chez le « Baye » Ismaël (3). La grande mode enfantine. Il jetait des regards envieux sur ces enfants qui semblaient sortir d’une gravure de mode. Il louchait sur leurs petites chemises « kanzé » (3). Chemises avec cols, se boutonnant par devant, à l’aide de trois jolis petits boutons de nacre. Chemises qui s’enfilaient par le cou et dont le bas rentrait dans le short.

Bref, de vrais habits de petits garçons, et non pas ce que lui portait. Des « kabayes » (3) affreux, flottants, courts et sans cols. Des « kabayes » faits avec de la toile à très bon marché qui lui donnaient l’air d’être engoncé dans un sac.

Et, comme pour raviver une de ses secrètes blessures, il y en avait aussi qui arboraient ces fameux petits chapeaux « Tino ». Certains allaient même jusqu’à avoir des chaussures aux pieds.

Ti kréver lui, comme beaucoup d’autres, ne pouvait se permettre ce luxe insolent. Ils allaient les pieds nus.

Mais c’était un fait que Ti kréver acceptait, car les rares fois qu’il avait dû chausser l’unique paire de bottines qu’il possédait depuis de nombreuses années, cela s’était traduit par de superbes ampoules qui l’avaient bien fait souffrir.

Aussi, ce n’était pas là son sujet de préoccupations. Ce qui le chagrinait, c’était la comparaison qu’il faisait entre son « sapo frivole » (3), son « kabaye », son « kilotte bretelle » sans braguette, et les petits shorts qui eux avaient une braguette sur le devant, signe indéniable de la masculinité.

Dans son attifement ridicule, il avait la pénible impression, avec juste raison d’ailleurs, d’être la cible de tous les regards.

Elèves de l'Ecole Centrale à Saint-Denis , cliché Laffon, Photo d'un document du C.C.E.E.

Elèves de l’Ecole Centrale à Saint-Denis , cliché Laffon, Photo d’un document du C.C.E.E.

 

Il en était là de ses réflexions lorsque la cloche, annonçant le rassemblement de tous les élèves, se mit à sonner.

Tout ce petit monde se retrouva sous le grand préau, où chaque maître et maîtresse allait prendre en main le groupe d’enfants qui serait le sien pour cette année scolaire qui commençait.

Parmi ces enfants, il y avait quelques redoublants. Ceux-là étaient facilement reconnaissables à leur air de supériorité affectée et de matamores en herbe. Pour eux, la préoccupation du moment était de se chercher un « bef » (3) parmi les nouveaux de la classe. Un « bef » sur qui ils allaient pouvoir exercer leur autorité d’ancien. Un « bef » qui leur serait inféodé en toutes circonstances et devrait se plier à toutes leurs exigences, sous peine de sévices.

Ti kréver connaissait cette règle impitoyable, imposée par les anciens aux nouveaux. Il l’avait déjà expérimentée à ses dépens, dans la classe précédente. Aussi s’efforçait-il de ne pas attirer les regards. Ce qui avec son accoutrement était à peu près impossible.

Il se sentait soupesé, évalué, par les regards accompagnés de ricanements de mauvais aloi, que lui jetaient les grands. S’il s’était écouté, il se serait bien enfui de cette école. Malheureusement, le « baro » avait été refermé.

Ti kréver avait un autre motif d’inquiétude. Depuis la date des vacances, il savait qu’il ne redoublait pas. Il savait qu’il allait monter de classe. Cela avait été inscrit sur son carnet de notes. Mais sur ce même carnet avaient été aussi mentionnés les livres dont il devait se munir, pour que son passage dans l’autre classe se fasse dans de bonnes conditions.

Ce carnet il l’avait bien sûr apporté à Berthe macatia.

Berthe macatia ne savait pas lire. Aussi avait-elle demandé au Vié Zouzoune de lui dire ce qu’il y avait d’écrit, concernant les livres à acheter. Puis, péremptoire, elle avait déclaré à Ti kréver :

Toué na qu’a dire à zot, labas l’école, que toué la pi ni papa ni momon. Que toué c’est in zenfant ramassé. Zot y sora obligé donne à toué toute bande liv’ toué na besoin. La commine y paye pou ça ! Moin, moin la point l’argent pou zété, pou asseté liv ‘ ! (4)

Ti kréver éprouvait donc un sentiment de culpabilité en ce jour de rentrée scolaire, où il voyait les autres enfants arriver avec les livres demandés. Il avait honte et ne savait comment il allait pouvoir expliquer, à son nouveau maître ou à sa nouvelle maîtresse, pourquoi il arrivait ainsi les mains vides.

Car, bien entendu, il se refusait à donner les explications que Berthe macatia lui avait suggérées. Aussi s’était-il mis parmi les derniers pour prendre place dans les rangs des élèves de sa classe.

Une fois l’appel des noms fait, chaque groupe d’élèves se dirigea vers la pièce de l’école qui lui était réservée. Endroit maudit par plus d’un qui n’y voyaient qu’une espèce de prison sans barreaux, où ils auraient à souffrir pendant toute une année, sous la férule d’un personnage payé pour les tourmenter. Ce qui leur semblait le comble de l’iniquité.

Arrivés sur les lieux, les enfants furent invités par la maîtresse, car c’était une maîtresse, une toute jeune et jolie maîtresse même, qui étrennait son premier poste d’institutrice, à choisir eux-mêmes les places qu’ils voulaient occuper. (…) »

 

Ecole Saint-Michel à Saint-Denis, photo tirée d'un document du C.C.E.E.

Ecole Saint-Michel à Saint-Denis, photo tirée d’un document du C.C.E.E.

 

[ Après un beau brouhaha, la maîtresse intervient pour placer, à sa convenance, les élèves dont elle avait étudié les dossiers – peu fameux pour nombre d’entre eux – , en mettant les redoublants au premier rang. Suit alors un discours magistral sur le travail et l’attitude en classe, puis l’annonce de récompenses pour les plus méritants : des places gratuites de cinéma ! Véritable aubaine pour tous et pour Ti krever. Cela valait la peine de travailler ! ]

 

« Ti kréver en était là de ses réflexions lorsque, effectivement, la maîtresse demanda à tous les élèves de mettre sur les pupitres, les livres cahiers et matériel dont ils disposaient pour l’année scolaire.

Chacun y alla de son petit déballage. Pendant quelques minutes, ce fut un beau remue-ménage.

Au fond de la classe, Ti kréver s’était fait tout petit. Pour tout ouvrage et pour tout matériel il n’avait qu’un cahier et un porte plume, avec un seul bec « mallac ». Pas même un encrier !

Il sentait le sol se dérober sous lui, au fur et à mesure que la « mamzelle » appelait chaque enfant, pour faire l’inventaire de ce qu’il possédait et lui demander de mettre un nom sur ses effets.

Et son tour arriva. Et la maîtresse se rendit compte qu’il n’avait rien ou presque.

Ti kréver ne savait pas, ne pouvait pas savoir, que celle-ci s’attendait à rencontrer, peu ou prou, ce genre de situation, contre laquelle elle avait été prémunie. Il ne se doutait pas, non plus, que le directeur de l’école, en homme habitué à rencontrer dans bien des classes ce genre de problèmes, s’y était préparé.

Pour le moment, il se sentait seulement être le point de mire de tous les regards des autres enfants, braqués dans sa direction et sur son indigence. Il avait mal, très mal.

Avant cette promesse de récompense, sous forme de billets gratuits de cinéma, Ti kréver avait vaguement souhaité et espéré que sa situation d’élève sans effets scolaires, aurait débouché sur son exclusion de l’école.

Ce dont il se serait fort bien accommodé. Comme cela, avait-il pensé, Berthe macatia aurait été obligée de l’envoyer « rall pioss » (3). Comme cela il aurait eu, lui aussi « dé trois katsou dann son posse » (3).

Et surtout, il ne serait plus le « bef  » de personne !

Mais voilà ! Depuis il y avait eu cette promesse !

A l’énoncé de cette récompense mirifique, Ti kréver avait senti s’éveiller en lui des ardeurs soudaines pour l’étude. Il avait pensé que, après tout, ce ne devait pas être beaucoup plus difficile que d’apprendre le catéchisme. Et puis, Berthe macatia n’avait-elle pas assez souvent dit : « que li l’avé bonne tête » ?

Aussi se sentait-il maintenant pris d’un grand désespoir, en disant à la maîtresse qu’il n’avait pas de livres, ni de cahiers, ni de rien. Et, se jetant soudainement à l’eau, il ajouta en supplément : « à cose moin la pi ni papa ni momon, à cose moin c’est un z’enfant ramassé » (4). Argumentation qui lui avait été soufflée par Berthe macatia.

Argumentation, arme suprême, arme dont il ne se serait pas servi s’il n’y avait pas eu cette histoire de cinéma.

 

 Extraits d'ouvrages du milieu du XXème siècle (éd Barcla et Nathan) et écriture, coll privée.

Extraits d’ouvrages du milieu du XXème siècle (éd Barcla et Nathan) et écriture, coll privée.

 

Du coin de l’œil, véritable petit cabotin en herbe, il lorgnait maintenant le visage de la jeune fille, en essayant de deviner l’effet qu’il avait produit par sa déclaration.

Comme il avait eu raison, Ti kréver, de faire cette concession à son amour propre d’enfant !

En toute femme sommeille une maman. Il est bien rare qu’une misère, qu’une détresse d’enfant, n’arrive pas à toucher une âme féminine. Cette pourtant jeune institutrice n’allait pas faire mentir cette loi de la nature. Elle fut apitoyée par les mots de Ti kréver. Elle fut touchée par le désespoir qu’elle lut dans ses yeux. Elle lui dit simplement :

– Bien mon petit ! Pendant la récréation, nous allons arranger cela !

Une prière intense, une action de grâces instantanée montèrent spontanément du cœur de Ti kréver. Il n’était pas renvoyé. Il allait rester à l’école. Son problème d’effets scolaires allait peut-être être réglé. En plus, cela allait se passer pendant la première récréation, celle où les grands, les redoublants, les caïds, allaient choisir leur « bef ».

C’était en quelque sorte pour lui faire d’une pierre deux coups. Qui sait ? Il échapperait peut-être également à leurs persécutions. Surtout que, maintenant, la « mamzelle » le prenait, indubitablement, sous sa protection.

Dans ce qu’avait dit précédemment Berthe macatia à Ti kréver, il y avait une part de vérité. La commune de Saint-Benoît, le conseil municipal de la ville, avait voté un crédit pour acheter quelques livres destinés aux enfants les plus nécessiteux.

Certes, on n’avait pas fait grand bruit autour de cette opération qui, si elle avait été connue de tous, aurait conduit les parents, même aisés, à ne pas se procurer pour leurs enfants ces mêmes livres.

Aussi, lorsque la maîtresse conduisit Ti kréver chez le directeur, pour lui exposer la situation de l’enfant, celui-ci put-il disposer de la presque totalité des ouvrages scolaires nécessaires. Il n’en manquait que deux : un livre de géographie et un livre de calcul.

Et on allait lui donner ces livres, à Ti kréver! Ou plutôt les lui prêter pour l’année scolaire, à la condition qu’il ne les abîme pas. Ce qu’il jura solennellement.

Puis, ému au dernier degré, il fondit en larmes, en prenant possession de ce véritable trésor qu’on lui remettait et qu’il serrait précieusement sur sa poitrine, tandis que la cloche sonnant la fin de la récréation se faisait entendre.

Il restait une heure avant que se termine cette première matinée de classe. Elle fut mise à profit par Ti kréver pour recouvrir, d’un fort papier, les livres qu’il avait maintenant pris en charge. Papier qui lui avait été donné par la maîtresse. Décidément, c’était son jour de chance, car celle-ci semblait bien l’avoir pris sous son aile. »

 

Dhavid Huet, Ti Krever L’enfant bâtard,

extraits du ch. 10 « Lo jour la rentrée » et du chapitre 12  » Un z’enfant ramassé ».

 

Avec nos remerciements à David Huet, notre collaborateur, pour l’aimable autorisation de publier ces pages de son roman.

Dpr974

 

Avec nos remerciements au C.C.E.E. (Comité de la Culture, de l’Education et de l’Environnement) pour l’autorisation de publier les photos tirées de Histoire abrégée de l’enseignement à La Réunion, Prosper Eve, C.C.E.E, 1990.

 

  1. Ti krever l’enfant bâtard, Dhavid, éd de référence imprimerie Graphica, 1991 (1ère éd 1990) ; Océan Editions, 1992 ; éd Azalées, 2006.
  2. Dhavid ou Dhavid Huet ou David Huet a aussi publié : Tienbo l’ker Ti krever aux Océan Editions et les récits : Zaza ; Le temps du « fénoir » ; Souvenance, aux éditions Azalées ainsi qu’une Histoire de la poste à La Réunion, des origines à nos jours et La longue marche vers la liberté Sarda Garriga.
  3. Lexique : « posse à ki » : poche par derrière ; « le Baye » Ismaël » : le mot bay (est) utilisé familièrement pour désigner un « zarabe » (dict. A. Armand) ; « kanzé » : amidonné ; « kabaye » : chemise ; « sapo frivole » : « Le frivole était un petit chapeau masculin soit en paille soit en tissu qui était à la mode au début du XXème » (dict. J. Albany) ; « bef » : bœuf , ici connote la soumission ; « rall pioss » : travailler la terre (dict. A. Armand) ; « dé trois katsou dann son posse » : disposer de quelques sous ; « zenfant ramassé » : enfant recueilli.
  4. A l’école, tu n’as qu’à leur dire que tu n’a plus ni père, ni mère. Que tu as été recueilli. Ils seront obligés de te donner tous les livres dont tu as besoin. La commune paye pour cela ! Personnellement, moi, je n’ai pas d’argent à jeter en achetant des livres !

« Au sortir de la guerre (de 39-45) l’habitat réunionnais se compose de 62% de paillottes en torchis et en paille, de 31% de petites cases en bois et de seulement 7% de villas créoles et de cases en dur » in  350 ans d’architecture à l’île de La Réunion, un panorama réalisé par le CAUE. Ce n’est qu’au milieu du siècle dernier qu’a lieu une évolution notable dont se fait l’écho le texte de Christian Fontaine intitulé : la Kaz Tikok.

Les paillottes constituaient dans les années 50 plus de 60% de l’habitat réunionnais. (Coll. Y.Patel).

Les paillottes constituaient dans les années 50 plus de 60% de l’habitat réunionnais. (Coll. Y.Patel).

La « Case de Tikok »

Au départ, la case des Biganbé ne comportait que deux pièces comme celle de la famille de Maximin, sauf que son toit était de tôle. Malheureusement le cyclone 48 (1) était passé par là qui avait soulevé la petite bicoque, l’avait  transportée comme une boîte d’allumettes et déposée, sans ménagement, un peu plus loin au bord de la ravine.

Encore heureux que cette année-là, le père Biganbé ait pu garder en réserve de l’essence de géranium : deux estagnons (2) et quelques bouteilles, le tout bien caché sous le toit du poulailler. Biganbé n’a fait ni une ni deux, s’est précipité à la boutique du chinois et a tout vendu pour 32.500 francs CFA (3). (Cela valait bien davantage, mais que faire d’autre ?  Quand vous êtes dans le besoin, vous ne pouvez pas faire la fine bouche!) Ce qui fait qu’il avait pu, grâce à ses petites économies, remettre sa petite case en état. Il a même pu construire deux pièces de plus.  Cela lui faisait donc un pavillon de quatre pièces ; trois pièces avec plancher, une sans (C’était une chambre au sol de terre battue, où le soir, on se lavait les pieds).

La famille s’est ensuite agrandie. En 1962 Mariotte a eu son brevet et a obtenu un poste de remplaçante là-haut à Bésave (4). C’est alors que madame Biganbé a organisé une réunion de famille où elle a déclaré :

«  Une maîtresse d’école ne peut pas habiter une maison qui n’a que quatre pièces !

–« Combien peux-tu mettre, Mariotte ? » a demandé Biganbé.

— « 10.000 francs » a répondu Mariotte.

La maison a alors comporté 6 pièces. Sur le devant, en partant de la droite se trouvaient la chambre des parents et celle des petits. Au milieu s’ouvrait le salon, avec une table ronde sur le côté, un petit lit dans le coin pour Grand’mère Tisia. Ensuite venait la salle à manger (que l’on venait justement de construire) : auparavant, tous mangeaient à la cuisine, assis sur un petit tabouret. À l’arrière une chambre au sol de terre battue, où l’on se lavait les pieds et où dormaient les grands garçons. Sur le côté s’ouvraient la chambre des filles et un magasin où l’on entreposait les produits qu’ils pouvaient depuis peu  acheter en gros à la boutique.

Pour finir, lorsque Mariotte s’était mariée en 1965 on avait abordé la question du salon de bal et de ce qui va avec, mais le père Biganbé ainsi qu’Arsène, Férié (5), Julienne, tous avaient dit fort justement : «  Ce n’est pas parce que Mariotte est devenue maîtresse d’école que nous allons aujourd’hui  faire les fiers ! Montons une salle verte, nous allons damer la terre ; il y aura plus d’ambiance et aussi moins de dépenses ! » La famille du gendre, elle aussi, avait approuvé le choix de la salle verte. Ce qui fait que tous ont donné un coup de main et sont allés chercher des feuilles de palmistes, des palmes de cocotier, de lataniers, des bambous, de la fougère, bref tout ce qu’il faut pour cela. Tikok aussi, vous pouvez m’en croire, n’était pas le dernier à grimper au cocotier. Cette  salle verte constitue, aujourd’hui encore, la septième pièce de la case-six-pièces.

Extrait de Zistoir Tikok de Christian Fontaine.
Traduit du créole réunionnais par Robert Gauvin.

 

salleverte

Salle verte pour les fêtes familiales (mariages etc). Dessin d’Huguette Payet.

Notes :

  1. Le cyclone de 1948 a été particulièrement dévastateur à La Réunion. Tous les Réunionnais d’un certain âge l’ont gardé en mémoire.
  2. Un estagnon est un récipient dans lequel on conserve l’huile essentielle obtenue par distillation du géranium (CF. Dictionnaire illustré de La Réunion.)…On extrait du géranium rosat une huile essentielle – celle de La Réunion est particulièrement réputée – qu’on utilise en parfumerie et comme produit de santé naturelle, à de multiples fins.
  3. Le franc CFA (Franc des Colonies Françaises d’Afrique) valait autrefois deux francs  français (anciens). Il a été supprimé en 1975 et remplacé d’abord par le franc lourd, puis par l’euro en 1999.
  4. Bésave est une localité sur le territoire de la commune de Saint-Joseph (Île de La Réunion). Elle se situe entre Carosse et le Piton de l’Entonnoir au nord et la Rivière du rempart et le Goyave au sud.
  5. Vrai ou faux ? Des Réunionnais en quête de prénoms lors de la  naissance de leurs enfants se seraient reportés, en désespoir de cause, au calendrier pour choisir le nom d’un saint patron et seraient tombés le quatorze juillet sur « Fête nat » ou d’autres fois, le premier mai par exemple, sur la mention « Férié » ; ce qui expliquerait l’étrangeté de ces prénoms que porteraient certains de nos compatriotes… en fait ce ne sont qu’assertions gratuites de certains esprits mal intentionnés !

En 2014 Lofis la Lang Kréol La Rényon et l’association Tikouti ont coédité le livre de Christian Fontaine « Zistoir Tikok » avec le soutien de la Commune de Saint-Joseph. Ce livre est précieux à plus d’un titre :
La langue utilisée est riche, authentique et pleine d’humour.
C’est un document irremplaçable sur la vie quotidienne des Réunionnais du milieu du 20ème siècle.
C’est l’œuvre  d’un homme, d’un prêtre engagé, au service de la culture réunionnaise, du patrimoine de son île et des petites gens de son pays.…

Ce livre est indispensable à tous ceux qui aiment La Réunion, sa langue, son histoire, sa culture.

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Zistoir Tikok de Christian Fontaine est en vente dans toutes les bonnes librairies de l’île au prix de 20 euros. On peut également se le procurer en s’adressant à : lofislalang@gmail.com

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La « case créole », illustration de Géno.

 

La « Case créole »

Il paraît qu’en France « la case » est bien différente de « la case » de La Réunion.

Et puis, d’abord les « zoreils » (1) ne disent pas « la case », mais la maison. Leur maison à eux est vraiment très étrange ! Elle sert à peu près pour tout ! On y trouve la cuisine où l’on prépare les repas, la salle de séjour où l’on reçoit les visiteurs et où l’on discute ; il y a encore le grenier, une sorte de far-far (2) où l’on entrepose toutes sortes de vieilleries et sous la maison se trouve la cave où l’on range les bouteilles de vin… Dans cette « maison » en question, il y a même les « toilettes », le cabinet si vous préférez !

Ici, à La Réunion, on ne mélange pas tout cela. Ici, la case, c’est la case ! La cuisine, c’est la cuisine et le cabinet, le cabinet ! Mais cela ne veut pas dire que nous ayons davantage de place qu’en France, ni que nous soyons plus riches. Bien au contraire ! C’est souvent parce que nous sommes à l’étroit, parce que nous sommes vraiment pauvres, que nous agissons ainsi !

Jugez-en vous-mêmes : la case de Maximin, un ami de Tikok, ne comporte que deux pièces ; elle a un toit de paille de vétiver et n’a pas de cheminée à la différence de ce qui se fait en France. Supposons un moment que la maman de Maximin veuille faire cuire le repas dans la maison, vous imaginez ce que cela va donner ? Le feu dans la paille de vétiver, la fumée qui boucane les yeux, le couvercle des marmites dans l’armoire à linge, la marmite quant à elle, en compagnie du pot de chambre sous le lit !…

 Pour ce qui est du cabinet, c’est bien pis ! Où prendrait-on l’eau courante ? Où est-il ce papier-toilette si doux ? Et même le flacon de grésil pour chasser la mauvaise odeur ? Où est –il ? Il n’y en a pas ! Dans une situation aussi scabreuse, il vaut mieux se  contenter de la touffe de bananiers, là-bas au fond de la cour, de deux ou trois « cotons » de maïs (3) à portée de  la main et d’un sac de jute (4) qui vous tient lieu de paravent !

En fin de compte une case comme celle de Maximin ne sert que pour dormir, la nuit. Et même, comme Maximin a un grand frère et trois sœurs presque grandes, les deux garçons sont obligés de dormir sur une « caisse » (5) dans la cuisine !

Et puis, dans la journée, Madame Raphaël n’entre que rarement dans sa case, quand il y a vraiment nécessité : pour faire les lits, pour repasser, pour prendre un papier important. C’est dans la case aussi qu’elle range sa tente   (6) de couture, mais pour coudre, elle s’installe sous la treille de chouchoux (7). Cette treille lui sert également de salon. C’est là qu’elle reçoit  son monde…en particulier en décembre, janvier et février trois mois où en France  la neige fond alors qu’ici les gens sont sur le point de fondre sous l’effet de la chaleur !

Extrait de « Zistoir Tikok » de Christian Fontaine (coédition Lofis la Lang Kréol La Rényon-Tikouti). Décembre 2014.

Traduit du créole par Robert Gauvin.

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Zistoir Tikok de Christian Fontaine

 

Notes :

1)   Zoreil : terme réunionnais qui s’applique à un français de l’Hexagone, arrivé dans l’île pour un séjour plus ou moins long. L’origine de ce mot est controversée.

2)   Le Far-far : Sorte d’étagère placée au-dessus du foyer où l’on conserve le maïs et où l’on suspend la viande, les saucisses à boucaner.

3)    Le coton de maïs = la rafle de maïs : l’axe renflé de l’épi de maïs (Cf : le Nouveau Petit Robert.)

4)   Ce sac de jute s’appelle en créole, le goni, terme d’origine indo-portu gaise.

5)   La caisse : sommier rudimentaire en bois.

6)   Tant(e) : sorte de panier de vacoa tressé (mot d’origine malgache).

7)    Le chouchou, appelé « chayotte » dans le midi de la France et « christophine » aux Antilles…est cultivé sur une treille…Il demeure un élément important de l’alimentation créole …Il fournit, à la fois ses tubercules (patat sousou), ses fruits (sousou) et ses bourgeons et feuilles terminaux que l’on  mange en « brèdes ». (CF. Dictionnaire Kréol rénioné-français d’Alain Armand).