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Notre exploration de St Denis pour nous rendre compte de ce que sont devenues les cases créoles présentant un intérêt patrimonial a été enrichie le 30 Mai 2010.

DPR974

Légende:

En violet, les bâtiments patrimoniaux démolis devant être reconstruits.

En jaune, les maisons d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural qui ont connu des sorts divers (abandon, reconstruction à l’identique, plus souvent remplacement par des immeubles pseudo-créoles.)


Avec l’approche de la rentrée, c’est une nouvelle année scolaire qui démarre pour chaque élève. Avec son lot d’émotions, d’inquiétudes et d’espoir. Aujourd’hui comme autrefois, et cela même si le système scolaire réunionnais a été affecté par de profondes mutations depuis les décennies qui ont suivi la départementalisation en 1946. Dans son roman autobiographique Ti Kréver, l’enfant bâtard (1), situé à Saint-Benoît dans les années 1930, Dhavid Huet (2) évoque sa vie difficile d’enfant recueilli par Berthe macatia, « ainsi surnommée à cause de son habileté à fabriquer de bons, de gros, de chauds « macatias » » et nous fait le récit d’une rentrée scolaire mémorable. Voici des extraits de ce fameux jour de rentrée.

Lo jour « la rentrée »

« Le grand jour arriva. Le jour de la rentrée des classes. Tous les chemins, qui des écarts menaient au centre ville, se virent envahis par des files de « marmailles » qui se dirigeaient vers l’école.

Certains arrivaient en groupes : les plus grands. D’autres étaient accompagnés par un membre de leur famille. Les plus petits, ceux qui y venaient pour la première fois, avaient des airs inquiets. Quelques uns pleuraient.

Pourtant, pour beaucoup de ces petits, ce n’était pas à proprement parler leur premier contact avec livres et cahiers.

Si à cette époque les écoles maternelles, de même que les crèches et garderies n’existaient pas, en revanche, il y avait ce que l’on appelait alors : l’école marron, ou encore « le ti l’école ».

Ces termes peuvent peut-être faire sourire aujourd’hui. Mais le grand mérite de ces « écoles marrons » était de faire arriver à celle que l’on nommait : « la grande école », des enfants déjà familiarisés avec les premiers rudiments de l’alphabet et de la lecture, du calcul et de l’écriture.

Il n’était pas rare que ces enfants, ainsi préformés, ne sautent plusieurs classes dès leur admission à la grande école, ce qui justifiait la confiance que les parents plaçaient en ces écoles marrons.

Il faut dire aussi que cet enseignement pré-scolaire était donné, la plupart du temps, par de vénérables vieilles filles, ayant voué leur vie à l’instruction des enfants qu’elles n’avaient jamais eus. Ceci contre une somme modique ou un paiement en nature, qui les aidait à subsister pendant tout le temps où elles faisaient entrer, avec patience, dans des caboches plus ou moins dures, les premières notions qui feraient d’eux des élèves accomplis.

Aussi beaucoup, parmi ceux qui venaient pour la première fois à « la grande école », étaient déjà préparés pour cela. Ce qui facilitait la tâche à tout le monde.

Couverture du livre Ti Kréver, l'enfant bâtard, illustration éd. Graphica

Couverture du livre Ti Kréver, l’enfant bâtard, illustration éd. Graphica

Toute cette marmaille bruyante et gesticulante, ainsi que ceux qui les avaient accompagnés, s’agglutinaient devant le grand portail de l’école ; le « baro » qui, pour l’heure, était encore fermé.

Quand enfin, à sept heures trente, ce « baro » s’ouvrit, les enfants, comme une volée de moineaux, se précipitèrent dans la cour de l’école dans un brouhaha et une cacophonie, dont les proches voisins avaient un peu perdu l’habitude. Cela s’entendit de loin et laissait augurer de longs jours pendant lesquels régnerait cette rumeur spécifique que l’on entend près des écoles. Rumeur faite de récitations collectives, de chants scolaires, de déclamations des maîtres et, aux heures de récréation, d’un infernal charivari. Toutes choses cependant auxquelles on finissait par s’habituer.

Cependant, cette hâte à pénétrer dans la cour de l’école, n’était pas à mettre au compte d’un enthousiasme à retrouver les études. Il fallait surtout l’attribuer à la joie de retrouver des copains, perdus de vue depuis la date du début des vacances. Des copains avec qui on voulait entamer, avant que ne sonne la cloche annonçant les fins de récréation, une bonne partie de « cannettes ». Les « cannettes », ces petites billes de terre cuite de toutes les couleurs, qui étaient l’un des principaux jeux du moment.

Et puis, on en avait des histoires à se raconter ! En deux mois de vacances, il s’en était passé des choses !

Ti kréver, lui aussi, était là. Comme les autres il était entré. Mais il ne participait pas à la joie des retrouvailles. Ombrageux, taciturne, il se tenait à l’écart, ne se résignant pas à entrer tout de suite en contact avec ceux qui allaient être ses camarades de classe pour toute l’année.

Il était surtout préoccupé par la différence qu’il constatait entre ses vêtements, et ceux des autres petits garçons de son âge. Son amertume allait grandissant. Il soupirait en voyant leurs petits shorts, retenus à la taille par une belle ceinture de cuir. Les petits shorts avec « posse à ki » (3). Ceux-là mêmes qu’il avait vus chez le « Baye » Ismaël (3). La grande mode enfantine. Il jetait des regards envieux sur ces enfants qui semblaient sortir d’une gravure de mode. Il louchait sur leurs petites chemises « kanzé » (3). Chemises avec cols, se boutonnant par devant, à l’aide de trois jolis petits boutons de nacre. Chemises qui s’enfilaient par le cou et dont le bas rentrait dans le short.

Bref, de vrais habits de petits garçons, et non pas ce que lui portait. Des « kabayes » (3) affreux, flottants, courts et sans cols. Des « kabayes » faits avec de la toile à très bon marché qui lui donnaient l’air d’être engoncé dans un sac.

Et, comme pour raviver une de ses secrètes blessures, il y en avait aussi qui arboraient ces fameux petits chapeaux « Tino ». Certains allaient même jusqu’à avoir des chaussures aux pieds.

Ti kréver lui, comme beaucoup d’autres, ne pouvait se permettre ce luxe insolent. Ils allaient les pieds nus.

Mais c’était un fait que Ti kréver acceptait, car les rares fois qu’il avait dû chausser l’unique paire de bottines qu’il possédait depuis de nombreuses années, cela s’était traduit par de superbes ampoules qui l’avaient bien fait souffrir.

Aussi, ce n’était pas là son sujet de préoccupations. Ce qui le chagrinait, c’était la comparaison qu’il faisait entre son « sapo frivole » (3), son « kabaye », son « kilotte bretelle » sans braguette, et les petits shorts qui eux avaient une braguette sur le devant, signe indéniable de la masculinité.

Dans son attifement ridicule, il avait la pénible impression, avec juste raison d’ailleurs, d’être la cible de tous les regards.

Elèves de l'Ecole Centrale à Saint-Denis , cliché Laffon, Photo d'un document du C.C.E.E.

Elèves de l’Ecole Centrale à Saint-Denis , cliché Laffon, Photo d’un document du C.C.E.E.

 

Il en était là de ses réflexions lorsque la cloche, annonçant le rassemblement de tous les élèves, se mit à sonner.

Tout ce petit monde se retrouva sous le grand préau, où chaque maître et maîtresse allait prendre en main le groupe d’enfants qui serait le sien pour cette année scolaire qui commençait.

Parmi ces enfants, il y avait quelques redoublants. Ceux-là étaient facilement reconnaissables à leur air de supériorité affectée et de matamores en herbe. Pour eux, la préoccupation du moment était de se chercher un « bef » (3) parmi les nouveaux de la classe. Un « bef » sur qui ils allaient pouvoir exercer leur autorité d’ancien. Un « bef » qui leur serait inféodé en toutes circonstances et devrait se plier à toutes leurs exigences, sous peine de sévices.

Ti kréver connaissait cette règle impitoyable, imposée par les anciens aux nouveaux. Il l’avait déjà expérimentée à ses dépens, dans la classe précédente. Aussi s’efforçait-il de ne pas attirer les regards. Ce qui avec son accoutrement était à peu près impossible.

Il se sentait soupesé, évalué, par les regards accompagnés de ricanements de mauvais aloi, que lui jetaient les grands. S’il s’était écouté, il se serait bien enfui de cette école. Malheureusement, le « baro » avait été refermé.

Ti kréver avait un autre motif d’inquiétude. Depuis la date des vacances, il savait qu’il ne redoublait pas. Il savait qu’il allait monter de classe. Cela avait été inscrit sur son carnet de notes. Mais sur ce même carnet avaient été aussi mentionnés les livres dont il devait se munir, pour que son passage dans l’autre classe se fasse dans de bonnes conditions.

Ce carnet il l’avait bien sûr apporté à Berthe macatia.

Berthe macatia ne savait pas lire. Aussi avait-elle demandé au Vié Zouzoune de lui dire ce qu’il y avait d’écrit, concernant les livres à acheter. Puis, péremptoire, elle avait déclaré à Ti kréver :

Toué na qu’a dire à zot, labas l’école, que toué la pi ni papa ni momon. Que toué c’est in zenfant ramassé. Zot y sora obligé donne à toué toute bande liv’ toué na besoin. La commine y paye pou ça ! Moin, moin la point l’argent pou zété, pou asseté liv ‘ ! (4)

Ti kréver éprouvait donc un sentiment de culpabilité en ce jour de rentrée scolaire, où il voyait les autres enfants arriver avec les livres demandés. Il avait honte et ne savait comment il allait pouvoir expliquer, à son nouveau maître ou à sa nouvelle maîtresse, pourquoi il arrivait ainsi les mains vides.

Car, bien entendu, il se refusait à donner les explications que Berthe macatia lui avait suggérées. Aussi s’était-il mis parmi les derniers pour prendre place dans les rangs des élèves de sa classe.

Une fois l’appel des noms fait, chaque groupe d’élèves se dirigea vers la pièce de l’école qui lui était réservée. Endroit maudit par plus d’un qui n’y voyaient qu’une espèce de prison sans barreaux, où ils auraient à souffrir pendant toute une année, sous la férule d’un personnage payé pour les tourmenter. Ce qui leur semblait le comble de l’iniquité.

Arrivés sur les lieux, les enfants furent invités par la maîtresse, car c’était une maîtresse, une toute jeune et jolie maîtresse même, qui étrennait son premier poste d’institutrice, à choisir eux-mêmes les places qu’ils voulaient occuper. (…) »

 

Ecole Saint-Michel à Saint-Denis, photo tirée d'un document du C.C.E.E.

Ecole Saint-Michel à Saint-Denis, photo tirée d’un document du C.C.E.E.

 

[ Après un beau brouhaha, la maîtresse intervient pour placer, à sa convenance, les élèves dont elle avait étudié les dossiers – peu fameux pour nombre d’entre eux – , en mettant les redoublants au premier rang. Suit alors un discours magistral sur le travail et l’attitude en classe, puis l’annonce de récompenses pour les plus méritants : des places gratuites de cinéma ! Véritable aubaine pour tous et pour Ti krever. Cela valait la peine de travailler ! ]

 

« Ti kréver en était là de ses réflexions lorsque, effectivement, la maîtresse demanda à tous les élèves de mettre sur les pupitres, les livres cahiers et matériel dont ils disposaient pour l’année scolaire.

Chacun y alla de son petit déballage. Pendant quelques minutes, ce fut un beau remue-ménage.

Au fond de la classe, Ti kréver s’était fait tout petit. Pour tout ouvrage et pour tout matériel il n’avait qu’un cahier et un porte plume, avec un seul bec « mallac ». Pas même un encrier !

Il sentait le sol se dérober sous lui, au fur et à mesure que la « mamzelle » appelait chaque enfant, pour faire l’inventaire de ce qu’il possédait et lui demander de mettre un nom sur ses effets.

Et son tour arriva. Et la maîtresse se rendit compte qu’il n’avait rien ou presque.

Ti kréver ne savait pas, ne pouvait pas savoir, que celle-ci s’attendait à rencontrer, peu ou prou, ce genre de situation, contre laquelle elle avait été prémunie. Il ne se doutait pas, non plus, que le directeur de l’école, en homme habitué à rencontrer dans bien des classes ce genre de problèmes, s’y était préparé.

Pour le moment, il se sentait seulement être le point de mire de tous les regards des autres enfants, braqués dans sa direction et sur son indigence. Il avait mal, très mal.

Avant cette promesse de récompense, sous forme de billets gratuits de cinéma, Ti kréver avait vaguement souhaité et espéré que sa situation d’élève sans effets scolaires, aurait débouché sur son exclusion de l’école.

Ce dont il se serait fort bien accommodé. Comme cela, avait-il pensé, Berthe macatia aurait été obligée de l’envoyer « rall pioss » (3). Comme cela il aurait eu, lui aussi « dé trois katsou dann son posse » (3).

Et surtout, il ne serait plus le « bef  » de personne !

Mais voilà ! Depuis il y avait eu cette promesse !

A l’énoncé de cette récompense mirifique, Ti kréver avait senti s’éveiller en lui des ardeurs soudaines pour l’étude. Il avait pensé que, après tout, ce ne devait pas être beaucoup plus difficile que d’apprendre le catéchisme. Et puis, Berthe macatia n’avait-elle pas assez souvent dit : « que li l’avé bonne tête » ?

Aussi se sentait-il maintenant pris d’un grand désespoir, en disant à la maîtresse qu’il n’avait pas de livres, ni de cahiers, ni de rien. Et, se jetant soudainement à l’eau, il ajouta en supplément : « à cose moin la pi ni papa ni momon, à cose moin c’est un z’enfant ramassé » (4). Argumentation qui lui avait été soufflée par Berthe macatia.

Argumentation, arme suprême, arme dont il ne se serait pas servi s’il n’y avait pas eu cette histoire de cinéma.

 

 Extraits d'ouvrages du milieu du XXème siècle (éd Barcla et Nathan) et écriture, coll privée.

Extraits d’ouvrages du milieu du XXème siècle (éd Barcla et Nathan) et écriture, coll privée.

 

Du coin de l’œil, véritable petit cabotin en herbe, il lorgnait maintenant le visage de la jeune fille, en essayant de deviner l’effet qu’il avait produit par sa déclaration.

Comme il avait eu raison, Ti kréver, de faire cette concession à son amour propre d’enfant !

En toute femme sommeille une maman. Il est bien rare qu’une misère, qu’une détresse d’enfant, n’arrive pas à toucher une âme féminine. Cette pourtant jeune institutrice n’allait pas faire mentir cette loi de la nature. Elle fut apitoyée par les mots de Ti kréver. Elle fut touchée par le désespoir qu’elle lut dans ses yeux. Elle lui dit simplement :

– Bien mon petit ! Pendant la récréation, nous allons arranger cela !

Une prière intense, une action de grâces instantanée montèrent spontanément du cœur de Ti kréver. Il n’était pas renvoyé. Il allait rester à l’école. Son problème d’effets scolaires allait peut-être être réglé. En plus, cela allait se passer pendant la première récréation, celle où les grands, les redoublants, les caïds, allaient choisir leur « bef ».

C’était en quelque sorte pour lui faire d’une pierre deux coups. Qui sait ? Il échapperait peut-être également à leurs persécutions. Surtout que, maintenant, la « mamzelle » le prenait, indubitablement, sous sa protection.

Dans ce qu’avait dit précédemment Berthe macatia à Ti kréver, il y avait une part de vérité. La commune de Saint-Benoît, le conseil municipal de la ville, avait voté un crédit pour acheter quelques livres destinés aux enfants les plus nécessiteux.

Certes, on n’avait pas fait grand bruit autour de cette opération qui, si elle avait été connue de tous, aurait conduit les parents, même aisés, à ne pas se procurer pour leurs enfants ces mêmes livres.

Aussi, lorsque la maîtresse conduisit Ti kréver chez le directeur, pour lui exposer la situation de l’enfant, celui-ci put-il disposer de la presque totalité des ouvrages scolaires nécessaires. Il n’en manquait que deux : un livre de géographie et un livre de calcul.

Et on allait lui donner ces livres, à Ti kréver! Ou plutôt les lui prêter pour l’année scolaire, à la condition qu’il ne les abîme pas. Ce qu’il jura solennellement.

Puis, ému au dernier degré, il fondit en larmes, en prenant possession de ce véritable trésor qu’on lui remettait et qu’il serrait précieusement sur sa poitrine, tandis que la cloche sonnant la fin de la récréation se faisait entendre.

Il restait une heure avant que se termine cette première matinée de classe. Elle fut mise à profit par Ti kréver pour recouvrir, d’un fort papier, les livres qu’il avait maintenant pris en charge. Papier qui lui avait été donné par la maîtresse. Décidément, c’était son jour de chance, car celle-ci semblait bien l’avoir pris sous son aile. »

 

Dhavid Huet, Ti Krever L’enfant bâtard,

extraits du ch. 10 « Lo jour la rentrée » et du chapitre 12  » Un z’enfant ramassé ».

 

Avec nos remerciements à David Huet, notre collaborateur, pour l’aimable autorisation de publier ces pages de son roman.

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Avec nos remerciements au C.C.E.E. (Comité de la Culture, de l’Education et de l’Environnement) pour l’autorisation de publier les photos tirées de Histoire abrégée de l’enseignement à La Réunion, Prosper Eve, C.C.E.E, 1990.

 

  1. Ti krever l’enfant bâtard, Dhavid, éd de référence imprimerie Graphica, 1991 (1ère éd 1990) ; Océan Editions, 1992 ; éd Azalées, 2006.
  2. Dhavid ou Dhavid Huet ou David Huet a aussi publié : Tienbo l’ker Ti krever aux Océan Editions et les récits : Zaza ; Le temps du « fénoir » ; Souvenance, aux éditions Azalées ainsi qu’une Histoire de la poste à La Réunion, des origines à nos jours et La longue marche vers la liberté Sarda Garriga.
  3. Lexique : « posse à ki » : poche par derrière ; « le Baye » Ismaël » : le mot bay (est) utilisé familièrement pour désigner un « zarabe » (dict. A. Armand) ; « kanzé » : amidonné ; « kabaye » : chemise ; « sapo frivole » : « Le frivole était un petit chapeau masculin soit en paille soit en tissu qui était à la mode au début du XXème » (dict. J. Albany) ; « bef » : bœuf , ici connote la soumission ; « rall pioss » : travailler la terre (dict. A. Armand) ; « dé trois katsou dann son posse » : disposer de quelques sous ; « zenfant ramassé » : enfant recueilli.
  4. A l’école, tu n’as qu’à leur dire que tu n’a plus ni père, ni mère. Que tu as été recueilli. Ils seront obligés de te donner tous les livres dont tu as besoin. La commune paye pour cela ! Personnellement, moi, je n’ai pas d’argent à jeter en achetant des livres !

« Au sortir de la guerre (de 39-45) l’habitat réunionnais se compose de 62% de paillottes en torchis et en paille, de 31% de petites cases en bois et de seulement 7% de villas créoles et de cases en dur » in  350 ans d’architecture à l’île de La Réunion, un panorama réalisé par le CAUE. Ce n’est qu’au milieu du siècle dernier qu’a lieu une évolution notable dont se fait l’écho le texte de Christian Fontaine intitulé : la Kaz Tikok.

Les paillottes constituaient dans les années 50 plus de 60% de l’habitat réunionnais. (Coll. Y.Patel).

Les paillottes constituaient dans les années 50 plus de 60% de l’habitat réunionnais. (Coll. Y.Patel).

La « Case de Tikok »

Au départ, la case des Biganbé ne comportait que deux pièces comme celle de la famille de Maximin, sauf que son toit était de tôle. Malheureusement le cyclone 48 (1) était passé par là qui avait soulevé la petite bicoque, l’avait  transportée comme une boîte d’allumettes et déposée, sans ménagement, un peu plus loin au bord de la ravine.

Encore heureux que cette année-là, le père Biganbé ait pu garder en réserve de l’essence de géranium : deux estagnons (2) et quelques bouteilles, le tout bien caché sous le toit du poulailler. Biganbé n’a fait ni une ni deux, s’est précipité à la boutique du chinois et a tout vendu pour 32.500 francs CFA (3). (Cela valait bien davantage, mais que faire d’autre ?  Quand vous êtes dans le besoin, vous ne pouvez pas faire la fine bouche!) Ce qui fait qu’il avait pu, grâce à ses petites économies, remettre sa petite case en état. Il a même pu construire deux pièces de plus.  Cela lui faisait donc un pavillon de quatre pièces ; trois pièces avec plancher, une sans (C’était une chambre au sol de terre battue, où le soir, on se lavait les pieds).

La famille s’est ensuite agrandie. En 1962 Mariotte a eu son brevet et a obtenu un poste de remplaçante là-haut à Bésave (4). C’est alors que madame Biganbé a organisé une réunion de famille où elle a déclaré :

«  Une maîtresse d’école ne peut pas habiter une maison qui n’a que quatre pièces !

–« Combien peux-tu mettre, Mariotte ? » a demandé Biganbé.

— « 10.000 francs » a répondu Mariotte.

La maison a alors comporté 6 pièces. Sur le devant, en partant de la droite se trouvaient la chambre des parents et celle des petits. Au milieu s’ouvrait le salon, avec une table ronde sur le côté, un petit lit dans le coin pour Grand’mère Tisia. Ensuite venait la salle à manger (que l’on venait justement de construire) : auparavant, tous mangeaient à la cuisine, assis sur un petit tabouret. À l’arrière une chambre au sol de terre battue, où l’on se lavait les pieds et où dormaient les grands garçons. Sur le côté s’ouvraient la chambre des filles et un magasin où l’on entreposait les produits qu’ils pouvaient depuis peu  acheter en gros à la boutique.

Pour finir, lorsque Mariotte s’était mariée en 1965 on avait abordé la question du salon de bal et de ce qui va avec, mais le père Biganbé ainsi qu’Arsène, Férié (5), Julienne, tous avaient dit fort justement : «  Ce n’est pas parce que Mariotte est devenue maîtresse d’école que nous allons aujourd’hui  faire les fiers ! Montons une salle verte, nous allons damer la terre ; il y aura plus d’ambiance et aussi moins de dépenses ! » La famille du gendre, elle aussi, avait approuvé le choix de la salle verte. Ce qui fait que tous ont donné un coup de main et sont allés chercher des feuilles de palmistes, des palmes de cocotier, de lataniers, des bambous, de la fougère, bref tout ce qu’il faut pour cela. Tikok aussi, vous pouvez m’en croire, n’était pas le dernier à grimper au cocotier. Cette  salle verte constitue, aujourd’hui encore, la septième pièce de la case-six-pièces.

Extrait de Zistoir Tikok de Christian Fontaine.
Traduit du créole réunionnais par Robert Gauvin.

 

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Salle verte pour les fêtes familiales (mariages etc). Dessin d’Huguette Payet.

Notes :

  1. Le cyclone de 1948 a été particulièrement dévastateur à La Réunion. Tous les Réunionnais d’un certain âge l’ont gardé en mémoire.
  2. Un estagnon est un récipient dans lequel on conserve l’huile essentielle obtenue par distillation du géranium (CF. Dictionnaire illustré de La Réunion.)…On extrait du géranium rosat une huile essentielle – celle de La Réunion est particulièrement réputée – qu’on utilise en parfumerie et comme produit de santé naturelle, à de multiples fins.
  3. Le franc CFA (Franc des Colonies Françaises d’Afrique) valait autrefois deux francs  français (anciens). Il a été supprimé en 1975 et remplacé d’abord par le franc lourd, puis par l’euro en 1999.
  4. Bésave est une localité sur le territoire de la commune de Saint-Joseph (Île de La Réunion). Elle se situe entre Carosse et le Piton de l’Entonnoir au nord et la Rivière du rempart et le Goyave au sud.
  5. Vrai ou faux ? Des Réunionnais en quête de prénoms lors de la  naissance de leurs enfants se seraient reportés, en désespoir de cause, au calendrier pour choisir le nom d’un saint patron et seraient tombés le quatorze juillet sur « Fête nat » ou d’autres fois, le premier mai par exemple, sur la mention « Férié » ; ce qui expliquerait l’étrangeté de ces prénoms que porteraient certains de nos compatriotes… en fait ce ne sont qu’assertions gratuites de certains esprits mal intentionnés !

En 2014 Lofis la Lang Kréol La Rényon et l’association Tikouti ont coédité le livre de Christian Fontaine « Zistoir Tikok » avec le soutien de la Commune de Saint-Joseph. Ce livre est précieux à plus d’un titre :
La langue utilisée est riche, authentique et pleine d’humour.
C’est un document irremplaçable sur la vie quotidienne des Réunionnais du milieu du 20ème siècle.
C’est l’œuvre  d’un homme, d’un prêtre engagé, au service de la culture réunionnaise, du patrimoine de son île et des petites gens de son pays.…

Ce livre est indispensable à tous ceux qui aiment La Réunion, sa langue, son histoire, sa culture.

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Zistoir Tikok de Christian Fontaine est en vente dans toutes les bonnes librairies de l’île au prix de 20 euros. On peut également se le procurer en s’adressant à : lofislalang@gmail.com

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La « case créole », illustration de Géno.

 

La « Case créole »

Il paraît qu’en France « la case » est bien différente de « la case » de La Réunion.

Et puis, d’abord les « zoreils » (1) ne disent pas « la case », mais la maison. Leur maison à eux est vraiment très étrange ! Elle sert à peu près pour tout ! On y trouve la cuisine où l’on prépare les repas, la salle de séjour où l’on reçoit les visiteurs et où l’on discute ; il y a encore le grenier, une sorte de far-far (2) où l’on entrepose toutes sortes de vieilleries et sous la maison se trouve la cave où l’on range les bouteilles de vin… Dans cette « maison » en question, il y a même les « toilettes », le cabinet si vous préférez !

Ici, à La Réunion, on ne mélange pas tout cela. Ici, la case, c’est la case ! La cuisine, c’est la cuisine et le cabinet, le cabinet ! Mais cela ne veut pas dire que nous ayons davantage de place qu’en France, ni que nous soyons plus riches. Bien au contraire ! C’est souvent parce que nous sommes à l’étroit, parce que nous sommes vraiment pauvres, que nous agissons ainsi !

Jugez-en vous-mêmes : la case de Maximin, un ami de Tikok, ne comporte que deux pièces ; elle a un toit de paille de vétiver et n’a pas de cheminée à la différence de ce qui se fait en France. Supposons un moment que la maman de Maximin veuille faire cuire le repas dans la maison, vous imaginez ce que cela va donner ? Le feu dans la paille de vétiver, la fumée qui boucane les yeux, le couvercle des marmites dans l’armoire à linge, la marmite quant à elle, en compagnie du pot de chambre sous le lit !…

 Pour ce qui est du cabinet, c’est bien pis ! Où prendrait-on l’eau courante ? Où est-il ce papier-toilette si doux ? Et même le flacon de grésil pour chasser la mauvaise odeur ? Où est –il ? Il n’y en a pas ! Dans une situation aussi scabreuse, il vaut mieux se  contenter de la touffe de bananiers, là-bas au fond de la cour, de deux ou trois « cotons » de maïs (3) à portée de  la main et d’un sac de jute (4) qui vous tient lieu de paravent !

En fin de compte une case comme celle de Maximin ne sert que pour dormir, la nuit. Et même, comme Maximin a un grand frère et trois sœurs presque grandes, les deux garçons sont obligés de dormir sur une « caisse » (5) dans la cuisine !

Et puis, dans la journée, Madame Raphaël n’entre que rarement dans sa case, quand il y a vraiment nécessité : pour faire les lits, pour repasser, pour prendre un papier important. C’est dans la case aussi qu’elle range sa tente   (6) de couture, mais pour coudre, elle s’installe sous la treille de chouchoux (7). Cette treille lui sert également de salon. C’est là qu’elle reçoit  son monde…en particulier en décembre, janvier et février trois mois où en France  la neige fond alors qu’ici les gens sont sur le point de fondre sous l’effet de la chaleur !

Extrait de « Zistoir Tikok » de Christian Fontaine (coédition Lofis la Lang Kréol La Rényon-Tikouti). Décembre 2014.

Traduit du créole par Robert Gauvin.

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Zistoir Tikok de Christian Fontaine

 

Notes :

1)   Zoreil : terme réunionnais qui s’applique à un français de l’Hexagone, arrivé dans l’île pour un séjour plus ou moins long. L’origine de ce mot est controversée.

2)   Le Far-far : Sorte d’étagère placée au-dessus du foyer où l’on conserve le maïs et où l’on suspend la viande, les saucisses à boucaner.

3)    Le coton de maïs = la rafle de maïs : l’axe renflé de l’épi de maïs (Cf : le Nouveau Petit Robert.)

4)   Ce sac de jute s’appelle en créole, le goni, terme d’origine indo-portu gaise.

5)   La caisse : sommier rudimentaire en bois.

6)   Tant(e) : sorte de panier de vacoa tressé (mot d’origine malgache).

7)    Le chouchou, appelé « chayotte » dans le midi de la France et « christophine » aux Antilles…est cultivé sur une treille…Il demeure un élément important de l’alimentation créole …Il fournit, à la fois ses tubercules (patat sousou), ses fruits (sousou) et ses bourgeons et feuilles terminaux que l’on  mange en « brèdes ». (CF. Dictionnaire Kréol rénioné-français d’Alain Armand).

 


Installée dans le cirque de Salazie après la première guerre mondiale qui avait mobilisé de nombreux Réunionnais, le Monument aux morts de Hell-Bourg nommé « L’âme de la France » a connu une vie chaotique largement racontée ici et là (1) avant d’être classé Monument historique (2). Un soir, un siècle après le début de cette guerre, alors que le cirque s’assombrissait, une fois les derniers feux du soleil passés de l’autre côté des montagnes, je l’ai entendue qui me parlait . Voici le Dit de l’âme de la France :

Je suis l’âme de la France. Des milliers d’hommes se sont tournés vers moi pour supplier quelques jours de plus, pour soulager leurs souffrances innommables, pour croire à la vie encore quand elle n’était plus que chaos et terreur. Ils ont rêvé de moi et rêvé de poser leur tête douloureuse, cabossée ou explosée sur ma poitrine et mes hanches généreuses. Ils ont aussi maudit mon nom dans le grondement des canons et quand la faux terrible de la mort ramenait à leur conscience vacillante le visage des bien-aimés et de leur île lointaine et chérie.

Je suis l’âme et la compagne des combattants de Verdun, de La Marne, des Dardanelles et d’ailleurs, charniers de France et d’Orient. Soldats Réunionnais, combattants de la Grande Guerre (3), que vous soyez couchés à jamais dans la boue avec vos frères morts sur le front ou revenus au pays gazés, mutilés ou indemnes, je vous rends grâce et vous honore. Je vous offre les lauriers de la victoire. Avec moi, votre sacrifice et votre souvenir traverseront les temps.

Statue Hell Bourg Vue d'ensemble PhotoM.David

Photo: Monument aux Morts de Hell-Bourg. Photo Marc David

Je suis la femme de bronze rêvée et façonnée selon les désirs de mon créateur : le sculpteur Charles Sarrabezolles (4). Il me voulut pensée faite femme. De moi il voulut faire « l’âme de la France ». Est-il possible ? La quête de cet absolu avait sans doute quelque chose d’impératif pour cet homme retenu en captivité pendant la Grande Guerre. Trois fois le démiurge enfanta une créature « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre », moulée dans le plâtre, ou taillée dans la pierre ou coulée dans le bronze. Il me créa, femme, le buste découvert et la poitrine ferme, vêtue simplement d’un drapé tombant bas en plis amples, élancée vers le ciel, une main tenant résolument un bouclier levé et l’autre élevant un bouquet feuillu. A la fois guerrière et messagère de paix. Il me façonna le visage déterminé sous un casque de lauriers coiffant mes longs cheveux tressés en nattes ; les bras dessinant fermement le V de la victoire. Et, à la mesure de l’idéal que je représentais, placée sur un haut piédestal ouvragé de chapiteaux. C’est vrai, il fit de moi une créature peu commune pour un monument aux morts. Haute et belle comme la liberté et comme la paix qu’il faut savoir défendre. Belle à ébranler les âmes, à fédérer les énergies défaillantes des hommes, à ranimer les flammes vacillantes dans les tranchées ou sous le feu de la mitraille. Haute, altière et rayonnante. Compagne forte et inébranlable capable de soutenir dans les moments périlleux mais honnie, et encore plus des femmes, pour ravir maris, fiancés, amants, fils et bien-aimés projetés dans la folie de la guerre et si loin de leur terre natale.

Je suis la statue désirée et choisie par le député réunionnais Lucien Gasparin pour honorer la victoire et les morts de la Grande Guerre. Les hommes de la lointaine colonie avaient tant donné de leur ardeur, de leur vie que ma présence était attendue dans ce cirque de Salazie qui avait largement participé à l’effort de guerre. Et mérité, peut-on penser, le soutien du député et de l’Etat. La Rivière Saint-louis, Saint-Denis, Saint-Pierre… n’avaient-elles pas déjà leurs monuments ? (5)

Statue Hell Bourg Montage M. David

Photo : Monument aux Morts de Hell-Bourg, montage Marc David.

On m’installa donc à Salazie, sur la place devant la mairie et devant l’église (6). Vrais signes de considération. Je découvrais un cirque verdoyant avec des parois ruisselant des pluies d’été et d’une luminosité somptueuse sous le soleil. Je m’imaginais la reconnaissance pleine de tendresse qui allait m’être dévolue dans un lieu qui avait tant donné pour la patrie. Et je mesurais combien ils avaient dû souffrir ces hommes arrachés à leur terre natale et jetés sur les fronts de la guerre.

Je déchantais assez vite. J’affolais paraît-il les sens de quelques ouailles et jeunes gens en bourgeon. Des seins triomphant avec des bras levés ! Des hanches et un nombril largement dégagés ! Des voiles tombant si bas ! Un jeune curé plein de zèle et de morale s’offusqua ainsi que ses paroissiens de ma nudité jugée impudique. Père Bourasseau, je ne peux vous oublier. Vous ne m’aimiez pas. Mais que votre âme repose en paix, vous le bâtisseur obstiné de la monumentale Notre Dame de l’Assomption (7) sise à l’emplacement de l’ancienne église, vous qui soulagez les misères humaines et accordez des grâces selon certains.

Bref, ma présence semait la discorde dans les ménages, les familles, le village. Moi, la femme de la paix revenue ! J’en pleurais. Les enfants ne m’aimaient pas de tendresse douce. Ils riaient, se poussaient du coude et mon âme en était chavirée.

Des voix s’élevaient sur la place, dans les cases, les kiosques et guétalis.

– Baissez les yeux les enfants. C’est pas pour vous !

– Encore si on mettait une robe dessus ! Mèt in bout d’tôle !

– I faut prend’ la corde !

D’autres répondaient. Car j’avais aussi mes défenseurs, y compris Monsieur le Maire.

– Sa pa inn famm pod’vré, sa la France. Son ker. 

– Une belle femme c’est mieux qu’une colonne en marbre.

– Belle allégorie. Voilà qui élève nos pensées ! Voici la France éternelle !

La petite guéguerre animée contre moi par le curé redoubla dans les années 40 lors de la 2ème guerre mondiale. Car hélas, on s’outrageait plus de ma nudité que de la liberté menacée ! Avec le régime de Vichy, les mots du Maréchal Pétain « travail, famille, patrie » résonnaient dans le cirque. Les paroissiens et le curé donnèrent alors l’assaut. On essaya la corde. Mais j’avais le pied ferme. Puis la dynamite. Et on triompha ! On me déboulonna et on m’abandonna mutilée des membres, comme bien des soldats de la grande guerre. Je compris alors mieux leur détresse d’hommes cassés et estropiés. Et on m’oublia quelques années. Outragée !

Statue Hell Bourg Deětails Photo M.David

Photo: Monument aux Morts de Hell-Bourg, détail. Photo Marc David

Un jour, on me sortit du néant. Qu’est-ce qui guida la main secourable de mes sauveurs ? Le respect des morts de la guerre ? Le refus du moralisme ? L’anticléricalisme ? La fidélité à la pensée du député Gasparin ? L’intérêt pour le patrimoine ? L’amour de moi ? Je n’en sais rien… Peut-être tout cela à la fois.

Femme mutilée, je fus ressoudée, rafistolée. Voyez mes dessous de bras un peu gaufrés ! On m’installa alors sur la petite place de la mairie annexe à l’entrée du village de Hell-Bourg. Je pensais démarrer une nouvelle vie dans le cadre merveilleux du joli village aux maisons de bois, aux beaux murets de pierre, dans la trouée du cirque verdoyant. C’était sans compter le cyclone de 1948 qui me mit face contre terre pendant longtemps. Je ne lui en veux pas. Les forces de la nature sont tellement mystérieuses et imprévisibles. Les dégâts furent si considérables dans le cirque de Salazie – comme dans toute l’île – que je ne peux que me taire. Mais après cette épreuve, combien il me fut difficile de vivre dans le néant pendant deux décennies. On me retrouva, dit-on, dans une arrière cour… J’étais tombée bien bas !

Et puis miracle ! On décida de me restaurer. On me réinstalla sur la même place du village et je suis là, triomphante, depuis. Le temps a fait son œuvre. Ma silhouette dénudée en partie ne choque plus vraiment aujourd’hui. Patinée par le soleil, les rayons de lune, les pluies des hauts et le regard bienveillant des villageois et des passants. Je suis sauvegardée comme le village (8). On a fait de moi une œuvre protégée, et classée monument historique désormais. C’est dire la considération qu’on me porte de nouveau. Mais, plus que tout, me touche cette affection que me portent les gens du cirque.

Je suis l’âme de la France, réconciliée et apaisée dans ce cirque de Salazie. Et si vous m’entendez parfois pleurer, c’est que la tristesse d’avoir vu des existences ravagées par la guerre et d’avoir perdu des fils jeunes et vigoureux ne peut se consoler. Je suis leur mémoire. Respect à ces hommes.

Ainsi me parla « L’âme de la France » dans la splendeur étoilée de la nuit enveloppant le cirque.

Marie-Claude DAVID FONTAINE

  1. Toutes les données factuelles sont tirées de la bibliographie : Le Mémorial de La Réunion, 1940-1963, Volume 6 réalisé par D. Vaxelaire ; Le Patrimoine des communes de La Réunion, éd FLOHIC, 2000; article du Quotidien du 15/07/1997 ; article du JIR du 25/08/2013 ; sites divers dont le site officiel de la ville de Salazie.
  2. Le monument a été inscrit à l’inventaire des Monuments historiques le 22 octobre 1998. Il a été classé Monument historique le 5 mai 2004
  3. Selon Rachel Mnémosyne-Fèvre, docteur en histoire, qui a soutenu une thèse sur Les soldats réunionnais pendant la Grande Guerre 14-18, il y eut 14 355 soldats réunionnais mobilisés, 10 094 sur les Fronts du Nord-Est de la France ou le Front d’Orient ; 1 698 morts et disparus. Cf. article dpr974.
  4. Charles Sarrabezolles (dit aussi Carlo Sarrabezolles) sculpteur français (1888-1971) ayant réalisé nombre de monuments commémoratifs. Il a fait 3 versions monumentales de L’âme de La France, hautes de 3,20 mètres. La première, en plâtre date de 1921. La 2ème en pierre de 1922 a reçu le Prix national. La 3ème en bronze, commande de l’Etat, datant de 1930, est celle installée à Hell-Bourg. En 1923, C. Sarrabezolles a fait également en bronze doré une version en réduction de L’âme de la France.
  5. Le monument aux morts de La Rivière Saint-Louis fut commencé dès 1917, ceux de Saint-Denis et Saint-Pierre immédiatement après guerre.
  6. La statue fut installée en 1931.
  7. Le Père Bourasseau a été nommé curé de Salazie en 1936. Il repose derrière l’église et est connu pour accorder des grâces, guérisons et réussites. Selon la biographie consultée , »Il est à l’initiative de l’actuelle église de Salazie commencée en 1939 « – bâtie autour de l’ancienne – et bénie en 1941. A signaler par ailleurs de rares références à Méry Payet, fille d’Ivrin Payet.
  8. Le village compte 4 bâtiments inscrits aux ISMH (dont ce monument classé). Il a fait l’objet d’un projet de « Sauvegarde et renouveau » dans les années 1980.  Cf. article dpr974.

Décidément, tu ne manques pas de culot ! Comment as tu fait pour entrer, ni vu ni connu, à La Réunion ?

« L’œil vif comme caille-malheur… » Photo Michel Fontaine.

« L’œil vif comme caille-malheur… » Photo Michel Fontaine.

Oui, toi, c’est bien à toi que je parle, à toi, le Bulbul Orphée, l’oiseau Condé, le merle de Maurice…L’oiseau au chapeau noir !… Ne fais pas semblant de ne pas comprendre! Comment as-tu donc fait pour rouler « la Police de l’Air et des Frontières » ? Tu n’avais pas de passeport, encore moins de visa. Pas l’ombre d’une carte d’identité !
À ta place je me serais tenu à carreau ! Mais toi, le pied à peine posé à Gillot, le toupet de plume sur la tête comme un « jène jan-karnér» (1), les joues bien fardées, l’œil vif comme celui de la caille-malheur (2), la petite culotte rouge pour en mettre plein la vue, tu as pensé : des letchis en veux-tu, en voilà, des mangues José à profusion, des bibasses (3) du pays, des pêches de France…

La noce dans le champ de cannas. (Photo Yabalex).

La noce dans le champ de cannas. (Photo Yabalex).

Nom d’une pipe, ce pays me plaît ! Tu as aiguisé ton bec, un coup à gauche, un coup à droite…Tel un ventre sans fond, un glouton, un goulafre, un goulipia-gran-boyo (4), tu t’en es donné à cœur joie ! Et si tu ne t’attaquais qu’aux fruits ! Mais, qu’il s’agisse de légumes ou de fleurs, tout fait ventre pour toi. Pire encore, certains prétendent que tu pourchasses le merle de Bourbon afin de prendre sa place. Franche vérité, tu es vraiment un goujat !
Pas étonnant que ton compte soit bon ! Sur les murs ta tête est mise à prix ; ta condamnation à mort est signée. As–tu vu à la télé ces gens aux visages décidés ? Qui recherchent-ils à ton avis ? Après la tête de qui en ont ils donc ? Après la tienne !… Et ils connaissent tes défauts ! Ils savent comme tu es effronté, comme tu es gourmand, comme tu aimes la compagnie. Ils savent que tu perds la tête quand une petite merlette bien faite te fait signe. Quand elle t’a appelé, tu n’as pas remarqué que sa cage était garnie de petites barres de fer !

merle et merlette en des temps plus heureux. (Photo Yabalex).

merle et merlette en des temps plus heureux. (Photo Yabalex).

Maintenant te voilà dans la geôle ! À présent tu ne peux plus leur fausser compagnie. Tu es à leur merci ! Quel Préfet, quel avocat de France (5) parviendrait à te tirer de ce mauvais pas ? Quelle idée aussi avais-tu de vouloir arracher leur bouchée de manger aux enfants des planteurs de La Réunion ? Cette fois ton compte est bon ! Écoute, entends-tu dans la cuisine l’huile chanter dans la marmite ? Pour toi, petit merle au chapeau noir, ils ouvrent les portes de l’enfer… Fais ta prière : ta dernière heure est venue !
Traduit du créole par : Robert Gauvin.
Notes :
D’abord un grand merci aux artistes qui ont bien voulu illustrer les textes : à YABALEX, bien connu pour ses livres et ses photos de l’avifaune réunionnaise ainsi qu’à Michel et Christian  FONTAINE qui ont épié des heures durant le tourné-viré du merle-Maurice et à Huguette PAYET, l’illustratrice attitrée de notre blog.

1) Cette expression qualifie un jeune homme crâneur, fanfaron, fier de son allure (Dictionnaire Kréol rénioné – Français, d’Alain Armand.)

2) Le mot malheur a parfois en créole le sens de : vif, déluré. « Sa in ti marmay malèr, sa ! » c.a.d, c’est un enfant à l’esprit vif, malicieux.

3) La bibasse créole est une nèfle.

4) À vous de choisir entre ces synonymes ! Je signale aux puristes créolophones qui pourraient être choqués de la crudité du mot, que « boyo », à côté de significations plus lestes, signifie également « les intestins ».

5) Dans les affaires importantes il n’est pas rare que l’on fasse appel à un avocat qui vient de la France continentale : on continue allégrement à avoir le complexe de la « goyave de France ».
Lire ci-dessous avec la prononciation et l’accent adhoc le texte original en créole réunionnais :

Oté zoizo shapo noir !

« Ne vois-tu rien venir ?… » Photo Michel Fontaine.

« Ne vois-tu rien venir ?… » Photo Michel Fontaine.

Koman ou la-fé pou rant an misouk isi La Rényon ? Oui, aou-minm mi koz, aou zoizo kondé, aou mérl Maurice, aou zoizo shapo noir ! Fé pa sanblan ou i konpran pa ! Koman ou la-fé, don, pou roul la « Police de l’air et des Frontières » ? Paspor ou lavé poin ! Koz pü d’viza ! minm pa sür ou lavé in mti kart lidantité !
Out plass moin noré rèss trankil ! Aou soman, tèl ou la poz le pié atèr koté Gillot, le toupé d’plüm sü la tèt an jène jan karnér, le jou bien fardé, le zië briyan konm kay malër, le pti külot rouj pou fé dantèl, ou la-majiné : letshi an poundiak, mang jozé tanksétassé, bibass péi, pesh de France…Tabouèt ! Sa in péi pou moin, sa ! Ou la repass out bèk, in kou a gosh, in kou a droit…Parèy in vantr san fon, in goulipia vorass, ou la tonm la-dan ti-frèr ! Si té rienk le frui ankor ! Soman légume, flër, tout lé bon pou ou ; dan out kafé poin d’triaj ! Si té rienk sa : désertin i prétan, out kouzin, le mérl Bourbon, ou i porsui alü pou pran la plass. Fransh vérité, ou sé-t in malfondé !

« À nous les caramboles !… » Dessin d’Huguette Payet.

« À nous les caramboles !… » Dessin d’Huguette Payet.

Astër trouv pa drol si out poi lé o fë. Sü l’mür l’apré kol out portré ; out kondanation a mor la fine signé. Ou la-vü dann post télé se bann boug déssidé-la ? Kisa zot i rod d’apré ou ? Kisa zot i vë koup kabèsh. Aou-minm ! E zot i koné out défo ! Koman ou lé fourné, koman ou lé gourman, koman ou i èm èt anparmi. Zot i koné ou na poin la rézon kant in mti manmzèl shapo noir bien tourné i sonn aou : lërk el la-apèl aou, ou la pa port antansion partou son kaz navé baro !

"Ou le pri dan la min korbo ! "(Photo Christian Fontaine).

« Ou le pri dan la min korbo ! « (Photo Christian Fontaine).

Astër ou lé dan la jol ! Astër pü moiyen shapé : ou lé pri dan la min korbo ! Kél préfé, kél zavoka d’France va niabou fé sort aou an ndan-la ? Kél idé osi ou lavé pou pran boushé manjé zanfan plantër La Rényon ? Se kou-si out kanar lé noir. Akout ! Dan la kizine, dann marmit, deluil l’apo shanté : po ou, pti shapo noir, bann-la l’apo rouv l’anfér… Réssit out priyèr : Out lër l’arivé !

Tèks kréol rénioné : Robert Gauvin.


 

Beaucoup de choses ont été dites ou écrites sur le Bourbon pointu et pourtant la plupart des Réunionnais ne sont pas mieux informés pour autant. Le lecteur de bonne volonté est souvent noyé sous une masse de détails qui l’empêchent d’arriver à l’essentiel. Dpr974 a voulu rencontrer des responsables de cette filière pour faire le point sur ce café d’exception. Nous nous sommes donc rendus à la coopérative Bourbon pointu à la ligne Paradis à Saint-Pierre et avons été reçus par M. Descroix et M. Dami.

Mr Dami est technicien qualité à la Coopérative Bourbon pointu et M. Descroix est chercheur au Cirad, coordonnateur du projet Bourbon pointu et Directeur de la coopérative. C’est lui qui dès le départ a été chargé de mener à bien ce projet.

Nous les avons interviewés à tour de rôle et les remercions bien sincèrement de tous les éclaircissements qu’ils nous ont apportés. (dpr974)

« Récolte du café à Bourbon ». Peinture attribuée à Jean-Joseph Patu de Rosemont (1766-1818).

« Récolte du café à Bourbon ». Peinture attribuée à Jean-Joseph Patu de Rosemont (1766-1818).

Dpr974 : Pouvez vous nous parler des différentes sortes de cafés ayant existé sur le sol de La Réunion ?

F.Descroix : Il ne me sera pas possible de toutes les étudier. Je me limiterai aux principales : il faut tout d’abord dire qu’existaient à Bourbon comme à Maurice des cafés endémiques, des cafés « sauvages ». Les différences entre ces cafés étaient minimes et ils furent baptisés « Coffea Mauritiana ». Au début on a pensé à Bourbon que l’on pouvait récolter les cerises de ces caféiers et en tirer un café de qualité. Ce fut un échec : le café obtenu ne contenait pas de caféine et avait un goût amer. Il fut rapidement abandonné après que l’Intendant du roi de France eut écrit à la Compagnie des Indes que ce café envoyé depuis l’île Bourbon était « de piètre qualité » en comparaison de celui de Moka.

Les choses évoluèrent positivement avec l’arrivée dans notre île en 1715 du vaisseau « Le Chasseur» placé sous le commandement de Dufresne d’Arsel. Il apportait des plants embarqués à Moka au Yémen. Des 60 plants du départ il n’en restait que 25 à l’arrivée qui dépérirent rapidement sauf un qui avait été confié à M. Martin à Saint-Denis et dont les graines furent par la suite distribuées aux colons. Ce café, un Coffea Arabica cultivé au Yémen, d’où son nom de Coffea Arabica, venait en fait, à l’origine, d’Éthiopie. Il a été appelé dans notre île de différentes façons : café pays, café Bourbon et plus tard Bourbon rond pour le différencier du Bourbon pointu.

 

  Caféière de Bourbon pointu au Tampon (Fleur de kfé). (Pyramides étêtées pour faciliter la récolte). Photo Nicolas Broders.

Caféière de Bourbon pointu au Tampon (Fleur de kfé). (Pyramides étêtées pour faciliter la récolte). Photo Nicolas Broders.

Dpr974 : Et d’ou sort alors le fameux Bourbon pointu ?

F.Descroix : J’y viens ! C’est en 1771 à Bourbon, à la pépinière de Mr Pajot, à la Ravine des Chèvres, que le chef de culture, Mr Leroy, un ancien officier de marine, découvrit parmi ses caféiers Arabica de Bourbon quelques petits plants qui n’avaient pas la même morphologie que ceux qu’il multipliait habituellement pour agrandir l’exploitation de son patron. Au lieu de les éliminer comme non conformes, il les a mis de côté et les a plantés au dessus du domaine. Quelques années plus tard il a récolté des cerises mûres sur ces caféiers, en a fait du café qu’il a fait goûter à son patron. Celui-ci l’a apprécié et a dit à Mr Leroy : «  Si ce produit s’avérait supérieur, je le garderais et lui donnerais ton nom ».

Et quand moi-même suis arrivé à La Réunion en 2002 et que je cherchais à savoir s’il était possible de relancer le Bourbon pointu, tous les anciens que je contactais, me disaient à la vue des plants en question : « Ça la pa Bourbon pointu, ça ! Ça café Leroy ! »

 

Floraison de Bourbon pointu. (Photo Patrick Bénard).

Floraison de Bourbon pointu. (Photo Patrick Bénard).

Dpr974 : Par quel phénomène ce caféier différent, qu’on appelle Bourbon pointu ou café Leroy, a-t-il vu le jour?

F.Descroix : L’on a émis différentes hypothèses quant à la genèse de ce caféier nouveau. Le botaniste Joseph Hubert a pensé à une hybridation Coffea Arabica x Coffea Mauritiana, le café endémique : il y avait dans l’environnement bourbonnais un Coffea Mauritiana sans caféine. Puis on a introduit un Arabica du Yémen qui a 1.1ou 1.2 de caféine et l’on a eu ensuite le café Leroy avec 0.6 ou 0.7 de caféine. Pour Auguste de Villèle, le café Leroy est bien un hybride de Coffea Mauritiana et de Coffea Arabica. Mais cette hypothèse a été infirmée : aujourd’hui, les différentes analyses biochimiques et génétiques menées sur la variété Bourbon pointu montrent qu’elle découle en fait d’une mutation récessive de la variété Bourbon et on lui a donné le nom de Coffea Arabica, variété Laurina, étant donné que ses feuilles ressemblaient à celles du laurier (du latin laurus : laurier).

L’on en a eu d’abord une preuve non scientifique, mais visuelle qu’il était de l’espèce Arabica, lorsqu’on a constaté que sur un pied de Bourbon pointu certaines branches s’étaient développées exactement comme celles d’un Arabica. (Ceci a été observé en 2005 sur la plantation du Domaine de Maison Rouge à Saint-Louis). C’est ce qu’on appelle le phénomène de reversion : le Bourbon pointu était revenu à son aspect originel d’Arabica.

Nous avons eu ensuite des moyens plus conséquents et la possibilité de faire de la génomique (1). Le résultat des recherches effectuées est clair. Cela a été scientifiquement démontré que le génome du Coffea Mauritiana est bien différent de celui de l’Arabica et que le génome du Bourbon pointu est le même que celui de l’Arabica de Bourbon, à un gêne près.

Dpr974 : Votre réponse est sans appel… Le Bourbon pointu est une variété de l’Arabica de Bourbon. Dites-nous maintenant, en quoi le Bourbon pointu diffère du Bourbon rond, descendant de l’Arabica introduit dans notre île en 1715 ?…

F.Descroix :   Globalement, du point de vue morphologique, l’arbuste du Bourbon rond se forme en « gobelet » (2), alors que le Bourbon pointu a la forme d’un petit sapin, c’est ce que notait déjà Auguste Billiard dans les années 1817-1820. Il écrit en effet dans ses « Voyages aux colonies orientales » que « ce caféier a le port d’un arbre d’ornement ; il s’élève en pyramide. Ses branches se détachent toutes d’une tige commune ».

Cerises de Bourbon pointu à pleine maturité. (Photo : Patrick Bénard.)

Cerises de Bourbon pointu à pleine maturité. (Photo : Patrick Bénard.)

 

Leur différence morphologique provient de la longueur des entre-nœuds qui sont extrêmement courts chez le Bourbon pointu (entre 2cm et 2,5 cm), de là cette forme de l’arbuste de Bourbon pointu alors que chez le Bourbon rond (Arabica ordinaire) les entre-nœuds sont de l’ordre de 8 cm et sous ombrage peuvent atteindre 15 cm.

On a parfois imaginé que ce nom de Bourbon pointu viendrait de la forme des cerises qui seraient plus pointues chez le Bourbon dit pointu que chez le Bourbon rond. En fait il n’y a aucune différence statistique si l’on mesure la longueur et la largeur des deux sortes de café.

Par contre une différence vient des fèves se trouvant dans les cerises des cafés en question. Les cerises de l’un et l’autre café peuvent contenir trois fèves, deux fèves ou une fève. Or l’on a noté que le pourcentage des cerises à trois fèves était de 1 pour 800 chez l’Arabica de Bourbon alors qu’il est de 1 pour 80 chez le Bourbon pointu. Mais on ne peut réellement parler de « Bourbon pointu » en fonction du pourcentage des cerises à trois fèves : statistiquement ce n’est pas un critère discriminant suffisant.

Si l’on veut noter encore une autre différence entre ces deux cafés, il nous faut mentionner qu’ils affectionnent des zones aux climats un peu différents. Le café Bourbon, variété Laurina, c.à.d le Bourbon pointu, préfère un climat plus frais que celui qui convient à l’Arabica de Bourbon (2 à 3 degrés de moins et peut donc être cultivé plus sur les hauteurs.)

Et il y a, bien sûr, le goût ou plutôt les arômes que « distille » le Bourbon pointu. Mais nous en reparlerons.

 

Fèves de bourbon pointu. (Photo Nicolas Broders).

Fèves de bourbon pointu. (Photo Nicolas Broders).

Dpr974 : Pouvez-vous nous dire quel est le café de La Réunion qui a eu historiquement le plus de succès en France ? L’Arabica de Bourbon ou le Bourbon pointu (Le Coffea Arabica, var. Laurina)?

F.Descroix : On n’a quasiment pas d’information là-dessus jusqu’au XXème siècle. Mais à partir de là on dispose d’une « Bible », à savoir le livre de M Philippe Jobin, importateur de café du HAVRE : « Les cafés produits dans le Monde ». Il indique les pays producteurs, les variétés, les surfaces, les tonnages annuels et en tant qu’importateur et dégustateur il donne son appréciation. Il note dans son livre qu’à son avis, « Le café de l’île Bourbon est l’un des meilleurs du Monde. » (3) À suivre…

Notes :

1) Cf. La Thèse de Doctorat : Caractérisation de certains impacts de la mutation Laurina chez Coffea Arabica aux niveaux histo-morphologique et moléculaire ; Aurélie Lécolier ; Université de La Réunion, Soutenance 11 décembre 2006.

2) La forme en « gobelet » de l’arabica Bourbon résulte de la taille. Celle-ci consiste à former quatre bras issus d’un pied central en éliminant ceux du centre afin de répartir et d’aérer les grappes quand il s’agit de raisin ou les branches porteuses de fruits pour les pommiers ou d’autres fruits…On ne peut « former » le Bourbon pointu en gobelet car ses ramifications sont latérales et denses.

3) Compte tenu que M. Jobin est né en 1929, il ne peut avoir dégusté que les dernières exportations de café de La Réunion, soit le Bourbon pointu de M. Roussel du Tampon.

4) Voici un site auquel le lecteur pourra se reporter utilement : http://www.cafe-reunion.com


 

«  Il n’existe rien de constant, si ce n’est le changement » (Bouddha)

«  Il n’existe rien de constant, si ce n’est le changement » (Bouddha)

Originaire des Hauts de l’île de La Réunion Philippe Defaud n’est pas né avec une cuiller d’argent dans la bouche : il est issu d’une famille modeste, dont la seule richesse et le grand souci était le nombre des enfants qu’il fallait « soigner » (1), éduquer et former à un métier. L’urgence première était de gagner sa vie dès que possible. Le destin de Philippe semblait tout tracé, le menant vers un métier manuel dans l’agriculture ou dans le bâtiment permettant juste de survivre.

Dans ces conditions comment s’ouvrir à l’art, à la création : la passion qu’il éprouvait pour le dessin – comment avait-elle pu voir le jour ?- n’était pas toujours comprise de ses proches. Le papier nécessaire, les crayons de couleur, le temps, étaient un luxe que l’on ne pouvait s’offrir. C’était gaspillage d’argent, gaspillage de temps … Il y avait bien cette grand-tante chez qui il se réfugiait parfois pour s’adonner à cette folie du dessin, mais elle était bien la seule à le soutenir. Dans cette première moitié du XXème siècle quelles expositions de peinture ou de sculpture aurait-il pu aller voir ? Bien sûr il y avait un musée à Saint-Denis…mais comment s’y rendre ?

Gestation.

Gestation.

Et malgré tout le goût était né, l’envie était là qui l’amenait à concourir avec Michel, son camarade de classe, à qui ferait le plus beau dessin, respecterait le mieux les volumes, saurait créer l’harmonie des couleurs. Déjà les volumes c’était son affaire alors que Michel le battait à plate couture pour les couleurs.

Dès la sortie du primaire, son père dont on devine la force de caractère et l’ardeur au travail, l’emmène sur les chantiers, où le fils s’initie au travail de la pierre, à la pose des carrelages. L’on sent à la manière dont il parle de cette expérience, de ses outils, des techniques de construction de murs en moellons de basalte que Philippe, jeune adolescent, manifeste déjà l’ardeur de se mesurer à la matière, éprouve le goût du travail bien fait. En secret il cultive le désir de voir autre chose, de voyager, afin d’élargir son horizon, de progresser, de se dépasser.

Après la Bretagne et Rennes où il fait un stage au Centre FPA pour se perfectionner dans le bâtiment, il aura l’occasion de voyager. Ses voyages le mettront au contact de l’art et en particulier de la sculpture ; il visitera églises romanes ou gothiques, châteaux médiévaux ou Renaissance et musées qui lui dévoileront l’Égypte des Pharaons. Il sera en outre profondément marqué par ses escapades à Florence, Herculanum et Pompéi.

Ce n’est cependant qu’à la retraite – il fallait sans doute davantage de loisir et le temps de maturation nécessaire – pour qu’il se lance dans la sculpture. Le déclic viendra d’un clin d’œil du hasard : un jour, il découvre dans son jardin un morceau de corail. Il le retourne du pied, machinalement, et à son esprit surgit soudain l’image, la vision d’une tête « grecque ». Il retourne le corail dans tous les sens. Finalement il saisit son burin, son marteau et se met en devoir de tailler le corail, montre ensuite l’œuvre réalisée à sa femme qui lui demande : «  Où donc as–tu trouvé cela ? » « Cela, je viens juste de le tailler ! ». Sa femme tombe des nues…Et c’est ainsi que tout a démarré…

Le Grec, avant ...

Le Grec, avant …

et après la bataille…(2)

et après la bataille…(2)

Depuis lors il n’a pas arrêté… il sculpte le bois, le grès, la pierre, mais son matériau de prédilection reste la « roche » dure de notre île, le basalte. Sa rencontre avec Gilbert CLAIN, le sculpteur du Petit Serré sur la route de Cilaos, a été l’occasion d’un défi que ce dernier lui a lancé : « Depuis plus de trente ans– lui a dit Clain – Je travaille dans ce domaine ; vous allez vous casser les dents sur le basalte ! » Philippe est du genre d’hommes à relever les défis. Du basalte il apprend à connaître toutes les qualités et toutes  les nuances : roche bleue, roche pintade, roche incrustée d’olivine…C’est l’objet de toutes ses recherches. Sur ce matériau il essaie toutes les techniques qu’il imagine pour le tailler, le poncer, le colorer. Dans le basalte il inscrit les visages et le mouvement des corps en attachant une attention particulière à l’expression de ses créatures. Mais laissons la parole au sculpteur au sujet de son art dans un texte qu’il a intitulé :

Rêve d’adolescent

« Projeté dans un grand rêve d’adolescent, autodidacte (3) tardivement amené à la sculpture après une vie active enrichissante, je laisse aller mon imagination en fonction de la matière, selon une légère esquisse directement effectuée sur le bloc. C’est le départ d’une aventure…

Le nu au chapeau… (Toujours sortir couverte !… )

Le nu au chapeau… (Toujours sortir couverte !… )

Mon travail est une recherche et une union avec la matière telle que le basalte que l’on retrouve dans tous les recoins de mon île. C’est une matière très noble par ses différents coloris. Elle m’amène avec des techniques diverses et une recherche de formes simples à représenter la vie et la nature qui nous entourent. Avec des formes épurées, entre le poli et le brut, le basalte me procure le désir d’aller plus loin dans mon inspiration. La taille directe de la matière me guide, grâce à sa nature, et l’œuvre prend forme peu à peu pour aboutir à une totale complicité entre la matière et moi-même. » P. Defaud

Le sculpteur a fait sien le credo de Pierre LAGÉNIE qui dit : «  Une sculpture est une aventure pour celui qui la fait, mais aussi pour celui qui la regarde. Le volume et la pensée communiquent. Si une sculpture est réussie c’est que la pensée s’est bien incarnée dans le volume. Mais cela, seuls les autres peuvent le dire. »

Virevolte

Virevolte

 

 Texte, R. Gauvin/ Illustrations, Christian Fontaine.

 Notes :

(1) « Soigner » en créole signifie ici : « en prendre soin, nourrir, élever, faire grandir ».

(2) Le visage en corail a subi un accident, mais le sculpteur l’a gardé précieusement comme déclic de sa vocation.

(3) Autodidacte, du grec ancien autodidaktos : qui s’est instruit soi-même. Combien de fois P. Defaud ne l’a-t-il pas entendu de ses interlocuteurs, certains admiratifs, d’autres ayant le plus souvent sur les lèvres un sourire de supériorité parce que « sortis des écoles » ? Oui, autodidacte ! Ce qualificatif P. Defaud l’assume, il le revendique, car il exprime toute la force, tout le courage qu’il faut pour s’affirmer, pour progresser et se réaliser.

(4) Se reporter également à l’article intitulé : « Récit de vie de Philippe Defaud ». Voir lien ci-dessous:  https://dpr974.wordpress.com/2016/04/17/recit-de-vie-de-philippe-defaud/

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