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Notre exploration de St Denis pour nous rendre compte de ce que sont devenues les cases créoles présentant un intérêt patrimonial a été enrichie le 30 Mai 2010.

DPR974

Légende:

En violet, les bâtiments patrimoniaux démolis devant être reconstruits.

En jaune, les maisons d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural qui ont connu des sorts divers (abandon, reconstruction à l’identique, plus souvent remplacement par des immeubles pseudo-créoles.)

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(L’auteur nous raconte aujourd’hui son vol de rêve en parapente…)

 

 

Qui n’a pas rêvé,

Dans son enfance,

De prendre son élan,

De courir, de foncer, de fendre la brise,

Plus vite,

Toujours plus vite,

Les ailes déployées,

Jusqu’à ce que le pied quitte le sol,

Jusqu’à ce que l’on finisse par décoller,

Par monter dans les airs,

Semblable au paille-en-queue dans le ciel.

 

Moi aussi, l’autre jour, sur les hauteurs de Saint-Leu, j’ai rêvé de faire comme l’oiseau : je me voyais déjà, parapente amarré dans le dos, casque enfoncé sur la tête : je filais dans la descente, écartais les ailes et volais ! Mais soudain, juste devant moi, un fond de rempart, une ravine à malheur, une grande gueule ouverte attendant mon corps. Je fermai les yeux pour ne pas voir la mort. Une seconde… deux secondes…trois secondes…Toujours rien ?… Mes yeux se sont alors rouverts : la brise glissait sous mon aile, me portait dans ses mains. J’étais comme  Ti-Jean dans son panier-bras-de-fer (1)…J’ai respiré un bon coup…

Et  après cela, à moi l’altitude !  Un virage à droite, un tournant à  gauche ; en douceur je frôle mes camarades jouant à cache-cache avec les nuages. À moi l’espace, à moi la liberté ! Ne me parlez surtout  pas de cette bande d’escargots traînant leur corps à même le sol. Moi, semblable au paille-en-queue, je plane. D’en haut je vois mon pays en contrebas : « Voilà mon champ de cannes et là mon verger de manguiers, et là encore  ma rivière argentée : tout ce pays  est à moi. J’en suis le roi ! »

Soudain ne voilà-t-il pas que mon voisin me pousse du coude et me dit : « Pourquoi ne pas essayer nous aussi ? »  Pour le coup mon rêve  s’est arrêté net, a viré au cauchemar, un grand frisson m’a saisi : « Dis donc ? Tu n’es pas un peu fou, non ? Tu ne m’as jamais vu ? Avec la chance que j’ai…je suis bien capable de tomber dans un champ d’épines, voire même de me casser le bras…et puis imagine un peu que le vent me pousse du côté de Madagascar et que je ne puisse plus retourner !… »

 

Robert Gauvin.

 

Note : allusion à Petit-Jean, héros des contes créoles qui, pour échapper au diable, s’était envolé dans un panier d’osier en compagnie de sa sœur.

 

 

(Illustration : Huguette Payet)

 

Parèy payanké dann sièl…

 

 

  (Ci-dessous la version originale en créole réunionnais)

 

Kisa,

Tan pti,

La pa rèv pran lélan,

Lofé, fonssé, tay la briz,

Plu vit,

Plu vit ankor,

Zèl karté,

Ziskatank le pié i shap sanm la tèr,

Ziskatank i vienbou dékolé,

I vienbou mont anlèr

Parèy payanké dann sièl ?

 

Moin-si, l’ot jour, dan lé – o Saint-Leu, moin la rèv fé komm zoizo : moin té voi amoin déja, parapant amaré dann do, mon kask su mon tèt, apo fil dan la déssant, apo kart la zèl, apo volé ! Soman, toudinkou, jiss devan moin, in fon n’ranpar, in ravine a malèr, in sapré guèl rouvèr pou atann mon kor ! Moin la ferm le zié po pa voir la mor…Inn segonn…dé…troi segonn… rien-minm ? Mon zié la rouvèr : la briz té i gliss sou mon zèl, té i port amoin dans son min, parèy Ti-jan dann ti-panié bra-d-fèr. Moin la respir in bon kou…

 

Aprésa monté ki di ! In tourné a droit, in viré a gosh ; an dousèr mi frol mon bann kamarad apo joué lou-kashièt sanm nuaj. Lespass pou moin, pou moin la liberté ! Koz pa moin se bann léskargo apo trènn zot kor atér… Parèy payanké mi plane…D’anlèr mi guète mon péï par dann fon : ala mon karo kann, ala mon verjé mang, ala mon rivièr delo-darjan ; tout péï-la t’a moin ! Amoin-minm le roi !

 

Toudinkou, alapa k’mon voizin i donn amoin in kou d’koud ; i di amoin konmsa : «  akoz pa essèy nout tour ? » Pou’l kou mon rèv l’arèt sèk, la tourn an koshmar, kapkap la mont su moin : «  Otoué, toué lé pa fou ? Toué la fine voir amoin ? Ek la shanss moin néna,  moin lé riskab tonm dann karo zépine, si pa minm kass mon bra…Épi majine in kou, le van i ral amoin par koté Madégaskar, mi gingn pu artourné ! »

 

Robert Gauvin.


( bis repetita…)

 

Dans un pays du bout du monde vivait un homme si pauvre qu’il n’avait ni revenu, ni toit pour s’abriter, ni même de repas assuré chaque jour. Abandonné de tous, fatigué des démarches qui n’en finissaient plus, des réponses évasives de l’administration, des promesses non tenues des décideurs, il n’eut d’autre choix que de chercher un petit coin de terre  où s’installer.

 

Au bord d’une ravine,  au milieu des aloès et des buissons de jambrosades, il dégagea une parcelle que personne ne revendiquait pour y construire son boucan et un lopin de terre où planter des patates douces, des brèdes, un pied de piment… deux-trois animaux, cabris ou volaille, lui permettaient  d’améliorer son ordinaire…l’eau de la rivière lui épargnait les factures de Véolia ou de la Cise … Quelques bougies lui évitaient d’avoir recours aux services tarifés de Bourbon-lumière.  C’était quasiment le paradis…

 

 

Loin de lui l’idée de s’enrichir, loin de lui l’intention d’enfreindre un règlement quelconque, loin de lui la volonté de nuire à qui que ce fût. Il vivait en marge de la société et pensait qu’on l’avait oublié. Cela dura nombre d’années…

AVANT

Mais c’était compter sans la loi qui ne dort que d’un œil et qui possède une mémoire d’éléphant. Revêtue de son uniforme, la LOI (1) était venue le voir, avait tenu un discours plein de mots ronflants auxquels il ne comprenait goutte. Il avait cependant senti comme une menace : la loi avait décrété que cette zone où notre homme tentait de survivre, était un espace naturel à protéger et qu’il fallait qu’il dégage, qu’il décampe, qu’il fasse place nette… Mais pour aller où Bon Dieu Seigneur ? !

C’était à n’y rien comprendre pour le vieil homme, qui en lui-même pensait qu’un « gramoune » (2)  de son âge, qui plus est à l’approche de la saison cyclonique, pouvait garder sa petite case, le matelas et les maigres ustensiles qu’il possédait : il avait toujours entendu dire que « dann péi déor konm la France,  i jète pa demoun dann shemin  kan la-fré i poik, kan la nèj i tonm ». (3)

Mais la justice  s’était prononcée, le Gouverneur (ou son successeur) avait ordonné l’exécution du jugement : force devait rester à la loi  et elle le resta! On est  dans un état de droit, que diable !

Le très-peu (4)  que le  « pov boug » possédait  fut sorti de la case, éparpillé sur le sol avant que la masure ne fût démantibulée : toute une vie, toute une humble intimité fanée aux quatre vents !

 

APRÈS

 

 L’homme était désemparé : qu’allait-il devenir ? Il ne lui restait plus que ses yeux pour pleurer…

 

Ce conte pourrait avoir une autre fin : à toi lecteur de l’imaginer !…

 

Huguette PAYET

 Notes :

  • Dans son patois, fort sympathique au demeurant, le mot la LOI désigne non seulement la loi = Lex (en latin) mais également celui qui la représente : le gendarme, le policier…
  • « Gramoune » : personne âgée.
  • « Dans des pays lointains comme la France, on ne doit pas jeter des gens à la rue, quand sévissent le froid et la neige. »
  • « le maigre trésor que le pauvre homme » possédait…

 

Post-Scriptum :Ce conte n’est rien moins qu’un conte de fées (d’ailleurs toute ressemblance avec des faits s’étant déroulés récemment dans une île du Sud-Ouest de l’océan Indien ne serait absolument pas fortuite). Il soulève un certain nombre de problèmes : il faut certes que la nature soit protégée, que la justice suive son cours, mais elle ne saurait faire fi de la moindre humanité. S’est-on posé la question du devenir de cet homme âgé, de son relogement, de ses moyens de subsistance ?

En outre si les autorités procèdent avec détermination contre cet homme en détruisant son habitation, combien de constructions bien plus riches sont construites dans l’illégalité ? A-t-on voulu faire seulement un exemple ou est-on décidé dans ce pays du bout du monde à utiliser la voie juridique et la manière forte contre les milliers de constructions illégales et contre les permis de complaisance ?


Le 27 Février 1713, là-bas dans son grand château en France, le roi Louis XIV prit sa plume d’oie, la plongea dans l’encre afin de signer un décret par lequel il signifiait aux Bourbonnais, à nos ancêtres par conséquent, qu’ils devaient cesser de massacrer les tortues de terre, car le risque était grand de voir l’espèce disparaître à jamais… Mais comment en était on arrivé là ?

 

Pour bien comprendre l’histoire, revenons par la pensée à La Réunion des tout premiers temps : à cette époque notre île ne s’appelait pas encore La Réunion ; elle était inhabitée ; la surface de la mer, l’océan indien, était pratiquement déserte… lorsqu’un jour, un bateau, par le plus grand des hasards, arriva dans les parages. A bord il y avait de nombreux malades, fièvre, maux de ventre ; les dents des matelots « grénaient »  (1)… Quand un corps enveloppé dans un goni (2) faisait « plouc ! » dans la mer, tous, tracassés, se disaient en eux-mêmes : « Mon tour risque bientôt de venir ! »

 

Alors, quand du haut du mât la vigie criait : « Terre … ! Terre…! » on peut imaginer sans peine la joie de tous  les membres d’équipage , d’autant plus que s’offrait à leur vue un véritable paradis terrestre, une magnifique forêt grimpant du battant des lames au sommet des montagnes : palmistes, fanjans, tamarins des hauts, petits nattes, grands nattes, bois de bombarde, bois de chandelle, bois de fer, bois de maman, bois de change-écorce, bois de senteur, bois d’oiseaux, bois de source… Il y en avait tant et tant qu’il vaut mieux que je m’arrête, sinon nous serions encore là demain matin.

 

On s’empresse de débarquer, de boire de l’eau fraîche, de l’eau pure ; on se roule dans l’herbe et l’on sent tout de suite comme un soulagement ; ceux qui étaient mal en point se lèvent ragaillardis ; pour un peu les morts ressusciteraient ! Des oiseaux de toutes les couleurs, pas farouches, et pour cause – ils n’ont jamais connu d’humains – viennent voir les hommes, se posent sur leurs épaules, leur mangent dans la main : pigeons ramiers, tourterelles, perroquets mascarins, sans oublier une espèce d’oiseau bien gras, incapable de voler… Il suffisait de prendre un bâton, de frapper dans le tas et l’on en avait trop pour pouvoir tous les ramasser… Tous ces oiseaux en grillade, en rôti, en friture, en cari, en brochettes…j’imagine sans peine qu’il vous vient l’eau à la bouche !…Dans les rivières le poisson était en abondance : des anguilles, en veux tu, en voilà : il fallait faire très attention quand on voulait traverser une rivière, elles étaient si nombreuses  et si vigoureuses qu’elles risquaient  à tout moment de vous chavirer dans le courant !…

« Cylindraspis indica », la tortue de terre de Bourbon (3)

Et puis les tortues, de bonnes dimensions, capables de porter un homme sur leur dos. Une seule tortue suffisait pour rassasier 25 convives… Ah ! le foie des tortues : le goût oté ! (4)

Le seul ennui c’est qu’il y avait tant de tortues qu’on ne pouvait dormir la nuit à même le sol car elles risquaient de vous marcher dessus. Ah ces tortues ! On peut dire qu’on en a mangé et quand les voiles d’un bateau se gonflaient pour le départ, il y avait 200 à 300 tortues  vivantes à bord qui attendaient leur heure pour finir en cari. Vous devinez aisément ce qui s’est passé ! Toute cette chasse, tout ce gaspillage – à chaque fois on en tuait plus qu’il ne fallait – justifient bien le décret royal… qui n’a d’ailleurs pas servi à grand chose : essayez donc à l’heure actuelle de trouver encore une tortue sauvage sur la terre réunionnaise !!!

 

Ce que nos ancêtres ont fait des tortues, ils l’ont fait aussi des oiseaux, des poissons, des arbres. Ils ne se sont pas gênés, pour défricher, pour tuer. Et ce qu’ils n’ont pas fait, la maladie ou les animaux qu’ils ont introduits, chiens, chats, rats, cochons, cabris s’en sont chargé.

Ne serait-il pas grand temps que nous ouvrions nos yeux et notre esprit, que nous respections vraiment la nature, pour que nos enfants et les enfants de nos enfants puissent vivre mieux sur la terre que Dieu nous a donnée ?

 

R.Gauvin.

 

Notes :

  • « grénaient » : tombaient.
  • Goni : grand sac de jute.
  • Voilà à quoi devait ressembler la tortue de terre de Bourbon, disparue définitivement vers 1840, vue par une artiste d’aujourd’hui : pastel  de Marie-Antoinette B. tenant compte des découvertes les plus récentes…
  • Le goût oté ! : un vrai délice !

La Cour de Londres vient de rendre son verdict suite à l’action portée devant elle par les Chagossiens. C’est un NON sans nuance opposé à la revendication chagossienne de retourner vivre aux Chagos, leur terre natale, d’où ils ont été déportés il y a un demi-siècle.

le pavillon des Chagos

 

Un bref retour en arrière n’est pas inutile pour comprendre l’origine de ce procès. En juin 2016, la Cour Suprême britannique a reconnu le droit des Chagossiens de faire appel si la Grande-Bretagne ne menait pas à bien les négociations promises par Theresa  May à l’ONU. Or quelques mois plus tard, le 16 novembre 2016, la même Theresa May a radicalement fermé la porte des Chagos aux Chagossiens. Elle a renouvelé pour 20 ans le bail consenti aux USA sans y inclure la moindre clause de droit au retour des Chagossiens.

A partir de cette trahison, Olivier Bancoult et les Chagossiens étaient en droit de repartir à l’assaut de la Justice britannique, et c’est ce qu’ils ont fait avec leur courage habituel, devant la Cour de Londres.

Si le jugement de cette Cour ne constitue pas à vrai dire une grande surprise, connaissant la mauvaise foi régulièrement mise en œuvre par la partie britannique, le cynisme dont se nourrit le jugement de mercredi dernier atteint des sommets. Les magistrats soutiennent en effet dans  leurs attendus (comme le rapporte « Le Quotidien de la Réunion » du 15 février 2019) que « la décision d’interdire aux membres de la communauté chagossienne de retourner dans l’archipel des Chaos pour des raisons de sécurité ne peut être jugée par une cour de justice » ! Autrement dit, la justice britannique n’a pas à intervenir dans une décision politique qui relève de la souveraineté britannique! C’est donc exclusivement le gouvernement britannique qui peut intervenir ! Bel échantillon de démocratie dans un pays qui se targue d’en être un modèle.

L’argumentaire de la Cour de Londres est d’une pitoyable fragilité. Il suffit de remonter toute la saga des procès des années 2000 à 2008, où chaque séquence était ponctuée par un jugement d’une Cour de Justice. A commencer par le jugement historique du 3 novembre 2000, où c’était bien la Haute Cour de Londres qui avait solennellement reconnu que les Chagossiens étaient  des autochtones des îles Chagos et qu’à ce titre ils pouvaient désormais retourner sur leurs terres.

 

Olivier Bancoult : « Nous ne baisserons pas les bras »

 

 

Manifestation des Chagossiens devant l’ambassade de Grande-Bretagne à Port-Louis.

 

Donc, comme l’a dit Olivier Bancoult, « nos droits sont toujours bafoués ». Déçu mais pas découragé, il affirme ce qu’il a toujours dit : « Nous ne baisserons pas les bras ». Lui qui a vécu l’exil à l’âge de quatre ans, lui qui a mené une lutte très dure, semée d’embuches, lui qui a vu disparaître des êtres chers qui n’ont pas atteint la terre promise, il est certain qu’il ne baissera pas les bras !

La décision de faire appel est d’ores et déjà prise. L’heure n’est à coup sûr pas à l’abattement. La lutte continue…  Qui peut dire par exemple, pour le procès en appel, si Theresa May sera toujours en place, solide à son poste !?

Un autre élément important va intervenir très prochainement dans le puzzle chagossien. Il s’agit de la Cour internationale de Justice de La Haye, qui va livrer son avis très attendu avant la fin de ce mois. Même si cet avis n’a pas le statut de ‘jugement’, même s’il n’est donc pas ‘contraignant’, il est certain qu’il aura un impact sur le déroulé des faits et gestes à venir, de la part des différents acteurs de ce dossier appelé à avoir un grand retentissement international.

Pour le Comité Solidarité Chagos La Réunion

Georges Gauvin, président

Alain Dreneau, secrétaire


Mésyé Bondyé,

Si azordi mi anvoy aou inn ti modékri an pat mous, sétakoz mon kanar lé nwar sétansi. Aou k’lé lao, ou dwa konèt lanmèrdatwar moin lé dodan. Tout domoun, lo nwar, lo blan, lo pti, lo gran, lo gro zozo konm lo pti kolon, tout lo pé i anvé amwin. Akoz ? Pars mi fout azot la maladi. Dayèr i tard pa mi pas dovan Tribinal Pénal Internasyonal. Ou dovine mwin lé kui davans. Minm bann lavoka « commis d’office » i vé pa pran mon défans. Paré mon ka lé indéfandab…

Bondyé, na ryink aou lé kab anpès amwin dor vitaméternam dan la zol an tol Zilièt Dodi.

Alé Gran Papa, vyin di banna poukwé mon pikir i fé mars domoun an 90 dégré!

Rapèl aou koman sa la komansé. Promyé débi ou la invant tout kalité domoun épila tout sort kalité zanimo. Aprésa té rèt aou inn ti gigine fournitir dann fon out basine. Ou la di, ou sar pa lès gaté. Alor par pastan, ou la fabrik amwin. Ou la zwé-zwé èk mwin, ou la aprann amwin fé « Zon ! Zon ! Zon ! », ou la amont amwin fé santous dan lé zèr. Mé o bout in moman, parèy in zanfan gaté néna tro zwé, ou la bord amwin si koté. Mwin té anserv pi ryin pou ou.

« Mé Bondyé, kwè mi sar fé astèr ? » mwin la di aou. « Tout zanimo na in lokipasyion. Kok i sant tou lé matin (kan li la pwin la grip), lo syin i kour dèryèr volèr,  soval i dadak domoun si son do. Mé mwin ? Mwin, zéro a la gos d’in sif, parèy in zanpoul na pwin kouran ! ». Ou la di amwin, arèt fatig out tanpéraman, ou la pwin ryink sa pou fé, pran dé pti bwa, zwé dan la tay…

Té komsi ou té vyinn déklar amwin konm promyé somèr si la tèr Bondyé. Alors konm in mousavér dann in mok férblan, mwin la tourn-tourn an ron. Mwin la komans tonm dan lalkol, mwin la parti trinn mon kadav dan la bou.

É alapa in zour, in gran boug i vyin war amwin. Bitanblan, son zantyiès i ral amwin. Li di amwin : « Kosa i ariv aou mon pov zanfan ? » Mi asplik ali mon ka é toutsuit pou toutsuit, li promet amwin in plas travay. « Moustik ! », la di boug-la « Ou va parkour tout la tèr, ou va pas kaz an kaz tout domoun é ou va anbras azot »,  « Sé sa mon travay ? », mwin la di ali. Li la fé amwin pou répons ké li té domann pa mwin plis. Kisa noré rofiz in travay parèy ?  Ét péyé po anbras domoun tout la zourné.

« Mé mésyé, pandan konbyin tan mi fé travay la ? ». « Pou in bon bout d’tan mon kaf. É dayèr ala in kontra d’travay, sign ali  ». Dosi papyé la té ékri « Monsieur Moustik est engagé sur in CPE en tant que Chargé de mission pour apporter par transmission buccale, le bonheur aux créatures de Dieu ». Mwin té konpran pa tro, mé mwin la kap le lidé an gro : mwin té péyé pou rann domoun éré ! An plis ou koné, lèr ou lé o somaz é toudinkou ou giny in CPE, ou poz pa tro késtion. Tout manir, si o bout dé zan, té plé pa li, mwin té manz l’ASSÉDIC. Avan alé fé mon « mission », li la di amwin komsa « Oté bin i anbras pa son patron an romèrsiman, don ? » Dan mon kontantman, mwin la sot dési li é mwin la piouk ali for-for minm si la zou. Lavé konm inn ti gou lo san, mé té pa mové. 

É ou koné la suit, mwin la fé parèy èk tout domoun té pas si mon somin. Pyouk parsi ! Pyouk par la ! É pyouk ! É ropyouk !

Zordi mwin la konpri kisa lété gran boug la. Son non mi rotyin pa byin, in nafèr konm Sikoun kéksoz… Mé sak mwin lé sir astèr, sék sé le dyab an pèrsone. É son san té anpwazoné èk la maladi, maladi i fé mars an 90 dégré. Mwin la fé rolir mon kontra par Madame Aude é sé èl la di amwin : « Mé mon cher monsieur, ou la fé avoir avou ! CPE i veut dire : Contrat pour Empoisonner… »

Wi, mi pik domoun, wi mi rann azot malad. Mé di bann ziz la, Mondyé, di azot mwin lé anmarré par in malédiksyon lo Dyab… Di azot la pa mwin i fo zizé.

Bondyé i fo pa kine amwin, i fo zis tir so malédiksyon i pèz si mon tèt. Mé minm lo sorsyé lo pli diplomé la pa fout kapab fé sa. Pouvwar la, ryink aou néna…

Bondyé, fé in manir syouplé !

Davans, mi anbras aou for-for minm si la zou !!!

 

 

Moustik.

 

 

Illustration Huguette Payet.

 

Note :

Ce texte plein d’humour a été écrit par Sully Andoche, défenseur de la langue et de la culture créoles. S. Andoche est à la fois auteur de contes, de chansons, de pièces de théâtre. Ce texte, quoique datant de 2006, est très  actuel  dans la mesure où après avoir été marquée naguère par une grave épidémie de Chikungunya, notre île est menacée en ce moment par une épidémie de dengue. La dengue comme le chikungunya étant propagée par le même moustique aedes albopictus.

 

TRADUCTION :

 

LETTRE  OUVERTE DE MOUSTIQUE AU BON DIEU.

 

Monsieur le bon Dieu,

Si je Vous envoie aujourd’hui ce mot plein de pattes de mouches, c’est qu’en ce moment je suis dans de beaux draps. Vous qui êtes là-haut dans le ciel, vous devez être au courant des emmerdements que j’ai en ce moment. Tous les gens, qu’ils soient noirs, blancs, petits ou grands, gens haut placés ou menu fretin, tout le monde m’en veut. Et pourquoi donc, me direz-vous ? Parce que je suis cause de leur maladie. D’ailleurs  je risque de passer bientôt devant le Tribunal Pénal International. Vous devinez sans peine, que pour moi, les carottes sont cuites. Même les avocats « commis d’office » ne veulent pas prendre ma défense : Il paraît que mon cas est indéfendable…

 Bon Dieu, Vous êtes le seul capable de faire en sorte que je ne dorme pas ad vitam aeternam dans la geôle en tôle de la rue Juliette Dodu. (1)

Allons Grand papa-Bon Dieu, viens donc un peu expliquer à ces gens, pourquoi ma piqûre les fait marcher à 90 degrés !

Souviens-toi comment tout cela a commencé : dans les premiers temps tu as créé toutes sortes d’humains et d’animaux. Il ne te restait alors qu’un tout petit peu de matière au fond de ta bassine. Tu as décidé de ne pas la laisser se gâter. Alors, histoire de passer le temps, tu m’as créé. Tu as joué un certain temps avec moi, tu m’as enseigné à faire « Zon ! zon ! Zon ! » Tu m’as appris à faire des casse-cou dans les airs. Mais au bout d’un moment, semblable à un enfant gâté qui a trop de jouets, tu m’as laissé tomber. Je ne te servais plus à rien…

« Dis-moi, Bon Dieu, que vais-je faire, à présent ? Tous les animaux ont une activité : Le coq chante tous les matins (quand il n’a pas la grippe). Le chien fait la chasse aux voleurs. Le cheval caracole, cavalier sur son dos. Mais moi ? Je ne suis qu’un zéro à la gauche d’un chiffre ; je suis semblable à une ampoule privée de courant ! » Tu m’as dit d’arrêter une bonne fois pour toutes de te fatiguer. Tu n’avais, en effet, pas que cela à faire, et je devais prendre deux bâtonnets et jouer dans la m…(2)

C’était comme si tu avais fait de moi le premier chômeur sur la terre du Bon Dieu. Alors, telle une mouche à vers dans une boîte de fer-blanc, j’ai tourné en rond, encore et encore. J’ai commencé à m’adonner à l’alcool et je suis allé traîner ma carcasse dans la boue.

Et ne voilà-t-il pas qu’un beau jour, un grand longaye (3) est venu me voir. Dès l’abord j’ai été frappé par sa gentillesse. « Qu’est-ce qui t’arrive, mon pauvre enfant ? » me demande –t-il.  Je lui explique alors ce qui m’arrive et aussitôt il me promet un travail.  « Moustique », me dit cet homme, « Tu vas parcourir toute la terre, tu passeras de maison en maison et tu embrasseras tous les gens que tu rencontreras ». « C’est ça mon travail ? » lui ai-je demandé. Il m’a répondu que c’était tout ce qu’il me demandait de faire. Qui aurait refusé semblable travail : être payé à embrasser les gens toute la sainte journée !

« Mais, monsieur, pendant combien de temps dois-je faire ce travail ? » « Un bon bout de temps, mon cafre ! (4) Et d’ailleurs, voici un contrat de travail, signe-le ! » Sur la feuille de papier était écrit : « Mr Moustique est engagé pour un CPE (5) en tant que chargé de mission pour apporter par transmission buccale, le bonheur aux créatures de Dieu ». Je ne comprenais pas trop ce que cela voulait dire ; cela signifiait en gros que j’étais payé pour rendre les gens heureux ! Et puis, vous savez, quand vous êtes au chômage et que vous obtenez un CPE, vous ne vous posez pas trop de questions. De toute façon, si au bout de deux ans, mon travail ne lui plaisait pas, je dépendrais de  L’ASSEDIC pour avoir de quoi manger. Avant que je n’aille remplir ma « mission » il m’interpella: « Dis donc ? On n’embrasse pas son patron pour le remercier ? » Dans ma joie je me suis précipité sur lui et je l’ai «pyouké » (6) très fort, et même si la joue avait comme un petit goût de sang… tout bien considéré, ce n’était pas désagréable.
Et vous connaissez la suite ; j’ai agi de même avec tous les gens que j’ai rencontrés sur mon chemin. « Pyouk par-ci ! Pyouk par-là ! » Et pyouk !  Et repyouk ! Aujourd’hui j’ai fini par comprendre qui était ce grand longaye. Son nom, je ne m’en souviens pas bien: c’était un nom comme Sikoun… quelque chose…(7)
mais ce dont je suis sûr à présent c’est que c’était le diable en personne et son sang était porteur du poison de la maladie, cette maladie qui vous contraint à marcher à 90 degrés. J’ai demandé à Madame Aude (8) de relire mon contrat et c’est elle qui m’a dit : « Mais mon cher Monsieur, vous vous êtes fait avoir : CPE cela veut dire : Contrat Pour Empoisonner… »

Oui, je pique les gens, c’est vrai ; je transmets la maladie. Mais, ô mon Dieu, dites aux juges que je suis lié par une malédiction du Diable. Dites leur que ce n’est pas moi qu’il faut juger…Bon Dieu, il ne faut pas que je sois exécuté, il faut simplement ôter la malédiction qui pèse sur ma tête. Même le sorcier le plus diplômé n’est pas fichu de faire cela. Ce pouvoir, vous êtes seul à l’avoir…

Bon Dieu, s’il vous plaît, faites un geste ! D’avance je vous embrasse très fort sur la joue.

Moustique.

(Traduction DPR 974)

Notes :

1° Prison de Saint-Denis, rue Juliette Dodu.

2° Crotte

3° Un grand longaye (créole) : un grand escogriffe.

4° « Mon Cafre »: Ici le terme n’est pas à prendre en un sens méprisant ou raciste, mais quasiment dans un sens affectueux.

5° Acronyme ayant plusieurs significations, dont « Contrat Première Embauche ».

6° Pyouker : embrasser. / « Pyouk » : le bruit du bisou.

7° Les Réunionnais pensent inévitablement au Chikungunya, maladie transmise par la femelle du moustique-tigre qui a été à l’origine d’une grave épidémie dans leur île au cours des années 2005-2006/ 266.000 personnes en ont été affectées.

8° Madame Aude est une star bien connue de tous les Réunionnais qui intervient à la télévision et à la radio sur beaucoup de questions ayant trait au droit, à la santé etc…


Bonjour Mesdames, bonjour Messieurs, bonjour à toute la société !

Vous savez, bien sûr, ce qu’est un rêve. Qu’il s’agisse d’un beau rêve ou bien d’un cauchemar, cela se passe pendant votre sommeil. Il arrive qu’une fois réveillé on ne se souvienne plus de grand chose, mais parfois c’est différent, on s’en souvient très bien. En ce qui me concerne, j’ai souvent la chance de me souvenir des rêves que j’ai faits. Pas toujours certes, mais cela arrive quand même assez souvent.

J’ai rêvé un jour que je savais lire : figurez-vous, en effet, qu’il y a dans notre île plus de 120.000 personnes en âge de lire et qui ne maîtrisent pas la lecture : eh bien! Je suis de ceux-là !

Vous savez, quand on naît sous une mauvaise étoile, toutes sortes de mésaventures vous arrivent. Vous êtes le premier à perdre votre travail, premier à avoir des ennuis avec l’administration, premier à souffrir du mépris de la société, premier à subir les mauvais coups de la vie. Je ne sais pas si vous en avez vraiment conscience, mais je peux vous assurer que quelqu’un qui ne sait pas lire, souffre beaucoup dans notre société fondée sur l’écrit. Et si vous ne savez pas lire, vous êtes comme un handicapé dans la vie…Cela finit par vous stresser, par vous tourmenter jusque dans votre sommeil. C’est allé si loin, qu’un beau jour…j’ai rêvé que je savais lire.

Cela m’a pris un jour où plus exactement une nuit : je me souviens de m’être levé et d’avoir marché dans toute la maison à la simple lueur de la lampe de sel. Je jure que j’ai vu ma maison comme je ne l’avais encore jamais vue ; j’arrivais même à lire les jours sur le calendrier, les actualités sur les pages des revues, collées sur la cloison, ainsi que les informations concernant vedettes et gens de la haute, sans compter les nouvelles des guerres dans telle ou telle région du globe. J’étais très heureux d’être capable de voir et de lire tout cela. Le prix des courses sur le carnet de boutique (1) m’intéressait également, même si ce n’était guère bon marché…(2)

Mais ce dont je rêvais depuis longtemps, s’est enfin réalisé : j’ai pu lire sur le carnet de notes de ma petite fille ce que la maîtresse pensait d’elle. Ah ! Ma petite-fille – Elle est pour moi le Bon Dieu – et de plus elle travaille très bien. La maîtresse ne tarit pas d’éloges à son sujet : « Bien ! Très bien ! Trop bien ! Bon travail ! Bonne volonté ! » Dans mon coeur je me disais : si elle continue ainsi, elle sera infirmièse (3) ou même docteuse (3). Quand on peut être l’un, on peut également être l’autre, n’est-ce pas ?

Mais voilà tout à coup le réveil qui se met à sonner. C’est l’heure de se lever. J’ouvre les yeux et la première question que je me pose est de savoir si je sais encore lire. Hélas, non ! Je ne le sais plus, mais alors plus du tout. Mon rêve s’est dissipé : je n’arrive plus à lire ce qui est écrit sur le calendrier ! Ni sur la liste des commissions du carnet de boutique. Je n’arrive pas davantage à déchiffrer le nom des vedettes sur les pages des magazines. Il en est de même pour les nouvelles de la guerre. Et en ce qui concerne le carnet de notes des élèves, impossible à moi de savoir si les résultats sont bons ou non. Mon rêve s’est envolé et avec lui ma capacité de lire en comprenant quelque chose…Fini, bien fini !… À moins qu’une prochaine fois, lors d’un prochain rêve…Ce que l’on a pu faire une fois, on peut sans doute le « re-bisser » (4). N’est-ce pas ?

Georges Gauvin.

NOTES :

  1. C’était le carnet en double exemplaire sur lequel le commerçant chinois notait pour les clients importants les achats et leur coût. Le règlement se faisant à la fin du mois.
  2. Les gilets jaunes n’auraient-ils pas déjà frappé ?
  3. Tous nos lecteurs auront bien compris ce que l’auteur veut dire.
  4. « Bisser » est bon, « re-bisser » est plus clair ! N’est-ce pas ?

 

illustration Huguette Payet

illustration Huguette Payet

Ceux qui veulent et savent apprécier le créole réunionnais auront plaisir à découvrir ci-dessous le texte original en créole de Georges Gauvin.

Moin la fé in rèv éstra : moin téi konète lir ! !

Mésyé, Médam, la sosyété, zot i koné kosa i lé in rèv, kisoi in mové rèv, kisoi in bon rèv. In rèv ou i fé sa kan ou i dor.Dé foi ou ansouvien pi, défoi ou i ansouvien bien. Par shans, souvan dé foi, mi rapèl bann rèv moin la fé. Pa tout biensir, mé désèrtin kant mèm…

Moin la rèv moin téi konète lir. Pars figir azot néna isi La Rényon plis san vin mil pèrsone an az lir i koné pa lir pou vréman, é moin osi pou mon par moin lé an parmi sak i koné pa lir…Zot i koné kan ou lé né sou in mové zétoil tout kalité kanikrosh i ariv pou ou. Promyé pou pèrd travaye ! Promyé pou an avoir bann z’annuiman avèk l’administrasyon ! Promyé pou ète méprizé dann la sosyété ! Promyé pou soufèr bann trikmardaz la vi.

Mi koné pa si zot i koné mé mi di azot in moun i koné pa lir i soufèr bonpé dann nout sosyété bazé dsi sak lé ékri, alor forsé si ou i koné pa lir ou lé konm andikapé d’ la vi… Afors ou néna lo stress pou in n’afèr konmsa, dé foi sa i zigil aou ziska dann out somèye. Sé konmsa k’in zour moin la rèv moin té i koné lir.

Sa la trap amoin in zour, plito in nuite, mi rapèl moin la lové épi moin la marsh partou dann la kaz. La lanp do sèl téi sifi pou fé in klarté dan la kaz. Mi jur moin la vi mon kaz konm moin l’avé zamé vi é anplis moin té i pé lir lo bann zour dsi kalandriyé, lo bann laktyalité dsi bann paz katalog kolé dsi lo kloizon avèk bann védète, bann moun la ote, épi ankor bann gèr d’isi d’laba dsi la tèr. Moin té kontan oir épi lir tousala. Mèm lo karné d’boutik moin té kontan oir sak lété marké dsi-solman lété in pé shèr lo bann komisyon.

Mé sak moin té i rèv dopi lontan l’arivé : moin la gingn lir dann karné d’note mon pti fiy sak la métrèss téi pans d’èl. A ! Mon pti fiy, fransh vérité, sa mèm mon bondyé é anplis èl i travaye bien konm k’i fo. La métrèss néna arienk konpliman pou èl : Bien ! Trébien ! Tro bien ! Gayar travaye ! Bone volonté. Dann mon kèr moin té i di si èl i kontinyé konmsa èl sar infirmyèz, pétète doktèz. Kan ou i pé fé l’inn, ou i pé fé l’ot !

Mé ala toudinkou révèye i sone. L’èr pou lévé l’arivé. Mi rouv mon zyé é promyé nafèr mi pans, si mi konète ankor lir. Non ! Mi koné pi ! Mi koné pi lir ditou. Mon rèv lé déyèr moin : Pi d’lékritir dsi kalandriyé ! Pi d’ komisyon dsi karné la boutik ! Mèm lo non bann védète dsi paz katalog mi gingn pi déshifré. Parèye pou la guèr. Tanka lo karné d’zélèv inposib amoin oir in n’afèr si lé bon sansa si la pa bon bon. Mon rèv lété parti avèk mon kapasité lir pou konprann in n’afèr. Fini ! Terminé tousa… ziska pétète in proshène foi, in proshin rèv. Sak la fé in foi, i pé ro-bissé non ?

Texte original créole de Georges GAUVIN.


 

  1. Le jardin sous la lune

Assis à sa table de travail, Gramoune (1) écrit.

Cher Théophane, hier soir, il y avait un beau clair de lune dans le jardin. Une petite brise agitait mollement la cime des palmiers ; des ruisseaux de lait coulaient sur les feuilles du bananier et, dans les ramures de l’avocatier, cascadaient des flots d’argent…

Mais, quand, sur palmiers et bananiers ruisselle la lune, rester prisonnier de quatre murs ? Quand, de branches en branches, cascadent des flots d’argent, se claquemurer derrière portes et fenêtres ? Impossible, pas vrai ! Quand tu viendras à La Réunion, voilà ce que nous ferons : nous descendrons au jardin et, sur l’herbe, entre avocatier et bananiers, nous étendrons notre saisie (2) …

Alors, bercés par le chant des étoiles, nous nous endormirons. La lune ruissellera sur nos corps endormis, des flots d’argent cascaderont dans nos cœurs ; la brise, comme une palme, caressera nos visages…

  • Gramoune, Gramoune ! Regarde !

Tiré de mon sommeil, je me frotte les yeux. Au travers des frondaisons noires de l’avocatier, c’est quoi, cette lumière ?

Un peu plus tard, la lumière nous réveille à nouveau.

  • Gramoune, elle a bougé
  • Oui, elle est plus brillante…
  • Elle se rapproche !
  • Un phare, des feux clignotants un peu partout…
  • Gramoune, c’est un vaisseau spatial !
  • Ça y ressemble !
  • Comme dans Star Wars, avec des canons laser !
  • Mais c’est qu’il y a du monde dedans !
  • Ils nous regardent…
  • Des hommes !
  • de l’herbe…
  • Des fleurs…
  • Des arbres…
  • La brise agite la cime des arbres !
  • Ce n’est pas chez nous que la brise agite les cimes des arbres…
  • Pas chez nous que des ruisseaux de lait coulent sur les feuilles…
  • Que des flots d’argent cascadent de branche en branche…
  • On va voir ?
  • On les appelle ?
  • Monsieur ! Monsieur ! Nous venons d’Aldébaran !
  • On a perdu notre chemin !
  • Vous pouvez nous dire le chemin de Sirius s’il vous plaît ?
  • Gramoune, ils peuvent venir ? Gramoune a dit oui !

(Illustration de H. Payet )

Quand la fraîcheur du petit matin nous réveille, Véli (3) brille au-dessus du Dimitile (4), ils sont déjà partis. Reste juste un rond d’herbe un peu brûlée. Et un petit mot dans une écriture qu’on ne comprend pas. Mais, sur le papier, il y a des marques, comme des larmes… Toi et moi, nous savons bien que ce n’est pas la rosée…

Entre l’étoile du matin et le Piton des Neiges (5), s’éloigne un éclat argenté inhabituel…

  • Que voulez-vous ? Tout le monde n’a pas la chance de naître homme…

Gramoune se rassied à sa table de travail.

Je t’embrasse, mon cher Théophane, Il faut deux années-lumière pour aller de Sirius à Aldébaran. Cela te donne le temps de revenir et d’être là quand, à leur prochain voyage, ils perdront à nouveau leur chemin sous la lune des hommes.

Gramoune

 

Notes :

  • Gramoun : personne âgée et digne de respect.
  • Saisie : natte de vacoa.
  • Véli : nom indien de Vénus, étoile de quatre heures.
  • Le Dimitile : planèze qui domine la localité de l’Entre-deux.
  • Sommet de La Réunion culminant à 3069 mètres.
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