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Afficher Patrimoine 974 sur une carte plus grande

Notre exploration de St Denis pour nous rendre compte de ce que sont devenues les cases créoles présentant un intérêt patrimonial a été enrichie le 30 Mai 2010.

DPR974

Légende:

En violet, les bâtiments patrimoniaux démolis devant être reconstruits.

En jaune, les maisons d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural qui ont connu des sorts divers (abandon, reconstruction à l’identique, plus souvent remplacement par des immeubles pseudo-créoles.)


 

Quand je pense à la ville de Prétoria en Afrique du Sud que je n’ai vue qu’une fois dans ma vie et que je ne reverrai peut-être jamais, resurgissent aussitôt à mon esprit les milliers de jacarandas ombrageant les rues de la cité du mauve de leur floraison.

Pourquoi, me direz-vous, aller chercher si loin la beauté ? N’avons-nous pas ici, à La Réunion même, de beaux arbres, de belles réalisations paysagères : que l’on pense aux flamboyants  qui accueillent en été les visiteurs du Tampon, aux routes fleuries de francicéas vers Montvert et la Petite-île, aux alignements de badamiers  et de palmiers à Saint-Denis après le rond-point Vauban et à tout l’aménagement paysager qu’on ne se lasse pas d’admirer entre Sainte-Marie et Saint-Benoît : un effort méritoire a été fait par les aménageurs pour intégrer la route dans le paysage, pour la végétaliser, offrant de quoi séduire et l’œil et l’esprit et le coeur .

Le palmier rouge à lèvres (Cyrtostachys lakka).

Le palmier rouge à lèvres (Cyrtostachys lakka).

 

Cela vaut pour l’extérieur des villes, mais il en va différemment pour le cœur des cités. De beaux arbres, il y en a encore -mais la plupart du temps isolés – dont la floraison, la forme ou l’originalité peuvent plaire. Je mentionnerai par exemple à Saint-Denis le cyrtostachys lakka, communément appelé palmier rouge à lèvres, dont un exemplaire se trouve derrière l’Immaculée Conception dans la rue Roland Garros ou encore le majestueux baobab de la cour de l’Equipement, les lataniers à « écailles » à la direction de la Culture du Conseil Général, rue de Paris, ou le cytise couvert de ses milliers de papillons jaunes dans la rue Monseigneur de Beaumont. Mais autant on admire ces arbres isolés, autant on se dit que rien n’est plus beau qu’un ensemble d’arbres ou de buissons. Cependant l’évolution à laquelle nous assistons ne va pas forcément dans le bon sens.

Le cytise de la rue Monseigneur de Beaumont.

Le cytise de la rue Monseigneur de Beaumont.

Où est passée la ville-jardin ?

Saint-Denis, par exemple, était autrefois une ville-jardin, avec ses arbres, ses parterres fleuris, ses fontaines jaillissantes ; elle l’est de moins en moins. Il y a 15 ou 20 ans de cela on pouvait, au cœur de l’été, marcher à l’ombre des arbres. C’est de plus en plus difficile, car on bétonne en largeur, on bétonne en hauteur, on bétonne en profondeur.

Bien entendu les décideurs en matière de PLU (Plan Local d’Urbanisme) ont, dans leur immense sagesse, décrété, qu’il fallait dans certains quartiers « maintenir l’implantation des maisons au centre des parcelles pour conserver la densité des espaces verts » (2). On ne sait que trop bien comment, avec la complicité des services de l’Abf et  de la mairie, ces principes sont battus en brèche : on affirme quelque chose et en misouk (3) on tolère le contraire… Le plus souvent on abat les arbres, ces empêcheurs de spéculer en rond. On éradique  le manguier du 141 de la rue Juliette Dodu. Dans la rue Monseigneur de Beaumont on met à bas un arbre à pain, un manguier, un letchi en état de produire. Devant la BNP on sacrifie un magnifique palmier royal de plus de dix mètres de haut et on le remplace par un multipliant qui se prépare une destinée de Bonsaï. Au boulevard Lacaussade on tronçonne sans trembler un flamboyant qui égayait la ville en  décembre. Pour ce faire toutes les raisons sont bonnes. Il arrive certes que des arbres soient cariatés (attaqués par les termites), mais en général les carias ont bon dos. La plupart du temps ce sont des promoteurs qui veulent rentabiliser le moindre mètre carré de terre et pour eux tout prétexte est bienvenu.

Palmier royal remplacé par des multipliants (devant la BNP à Saint-Denis).

Palmier royal remplacé par des multipliants (devant la BNP à Saint-Denis).

Massacre à la tronçonneuse

A côté de ceux qui veulent faire place nette pour engranger le maximum de profits, se trouvent, hélas, des gens qui ne sont pas forcément mal intentionnés, mais dont l’action n’est pas particulièrement heureuse : je veux parler des élagueurs.  Je ne nie pas qu’il y ait parfois nécessité d’élaguer, en particulier avant la période cyclonique pour éviter que des branches ne portent atteinte aux fils électriques ou aux lignes téléphoniques, mais on élague trop souvent  en dépit du bon sens et de l’esthétique (4): il y a quelque temps de cela, une entreprise au nom prédestiné, Jardinator (5), s’attaquait à l’élagage des filaos du Collège Juliette Dodu : le combat fut sans pitié. Je ne prétends pas que le filao soit une essence précieuse ; qu’il soit nécessaire de le discipliner, je l’admets volontiers, mais était-ce vraiment utile de procéder à ce massacre à la tronçonneuse du côté de la rue Sainte-Marie ?

Si le filao ne convient pas, que l’on trouve une autre essence d’arbre plus adaptée, et  que l’on replante d’urgence une haie  le long des rues Sainte-Marie et Juliette Dodu car il y a nécessité d’abriter les murs du collège d’un soleil trop ardent et d’atténuer les bruits de la circulation. Sans parler de l’aspect esthétique !

le letchi supplicié de la rue Juliette Dodu.

le letchi supplicié de la rue Juliette Dodu.

Pour conclure je voudrais soumettre à votre réflexion  une citation de Théodore Monod, naturaliste et savant français de renom, à propos de la place de l’arbre dans la ville : « L’arbre en ville, est porteur de messages. Tout d’abord en tant que symbole de la vie dans un paysage artificiel de béton, d’asphalte, de verre et de métal. Ensuite par sa beauté née du contraste entre le vivant et l’inanimé. Mais il évoque également le silence dans un univers de bruit. Enfin il devrait inspirer le respect de la vie. Le mot respect n’étant pas pris dans le sens affaibli qu’il a aujourd’hui, mais dans celui de révérence tel qu’Albert Schweitzer l’avait employé en espérant qu’il deviendrait, si l’homme s’humanisait, la base d’une morale nouvelle et d’un essor de l’humanité. »

 

Robert Gauvin.

Notes

(1) C’est le titre  d’une belle chanson de Maxime Leforestier qui aborde cette question sous un angle sensiblement différent.

(2) Cf. PLU de Saint-Denis : Secteurs UPC, UPD.

(3) En misouk : (créole réunionnais) signifie en cachette, en douce.

(4) Normalement n’est pas élagueur qui veut. Il y a toute une formation à suivre… Qu’en est-il à La Réunion, terre de grande liberté ?

(5)  Terminator, Mediator, Jardinator… On ne se méfie jamais assez de ces termes en – tor qui apparemment cachent quelque chose de destructeur et d’irréversible.

AMIS LECTEURS : A VOS PLUMES !!!

L’arbre fait partie de votre vie et de votre patrimoine ; il en est qui ont marqué durablement votre  enfance, votre jeunesse, votre vie. Faites nous part de votre expérience ! Nos colonnes vous sont ouvertes !


ROMANSS DEMI-KOZÉ, DEMI-SHANTÉ

POU DÉSOVAJ ANOU IN PÉ.

 

Shanté : Toultan mi pass ajnou devan le foto

Le gran shèf bann shèf blan

I asir dan son biro

Laba an Frans

(Ah la Frans, la Frans, LA FRANS !…)

Mi prièr ali konm i fo :

 

Kozé : Oté shèf blan, akoz ti pran pa konpassion ? Akoz dan la servèl i ranpli ton kalbass bien verni, i arèt pa in mti lidé po ton zanfan i rèss loin ? Ankor si nout zié té pli gran ke nout vant ! Aléoir, kosa ni vé ?

 

Shanté : Ni vé médikaman

Po éklersi

Nout po

Episa in afèr po fé ni solèy moins sho

Pou-k li arèt noirsi

Zanfan

Mon manman

Anvoy osi (sak ou’a gingné sar bon)

Kidèf-bioliss

Po déviss

Mon vié shové boulon

 

Kozé : Anvoy ankor demoun kapab désovaj anou in pé : in amontrèr pa manj èk la min, pa manj dann fèy fig, pa boir de vin tamasa. In amontrèr manj kari o pin.

 

Shanté : Ni vé pi boir la rak o vèy

Ni bat pi kart koté le kor

Depi jordi na fé parèy

Demoun déor

La pèrd somèy

Devan la mor.

 

Résité : Et vous serez aussi très bien aimab

De nous en envoyer

Des gensses convenab

Qui causent le français

Pour que Axel Gauvin, il en est moins Chauvage.

Axel Gauvin.

 

De la langue créole opprimée…

De la langue créole opprimée…

 

 

SUPPLIQUE (1) MI-PARLÉE, MI-CHANTÉE

POUR NOUS SORTIR UN PEU DE NOTRE ÉTAT SAUVAGE. (traduction française de DPR974)

 

Passage chanté :

 

Souventes fois, je tombe à genoux devant la photo

Du grand chef des chefs blancs

Qui trône, assis à son bureau

Là-bas en France

(Ah la France, la France, LA FRANCE !…)

Je le prie bien comme il faut :

 

Passage parlé : Ô grand chef blanc, pourquoi ne prends-tu pas pitié de nous ? Pourquoi dans ce cerveau qui emplit ta calebasse bien vernie (1) n’y a-t-il pas la moindre idée en faveur de tes enfants qui habitent si loin ? Nous n’avons pourtant pas les yeux plus grands que le ventre. Que voulons-nous, somme toute ?

 

Passage chanté :

Nous voulons une lotion

Pour éclaircir

Notre peau

Ainsi qu’une crème pour apaiser l’ardeur du soleil

Et qu’il cesse de noircir

Les enfants

De notre maman

Envoie aussi (ce que tu trouveras fera l’affaire)

Kidèf-biolis

Pour démêler

Mes vilains cheveux crépus !

 

Passage parlé : Envoie-nous aussi des gens capables de nous désensauvager un peu : un maître qui nous apprenne à ne pas manger avec les doigts, à ne pas manger dans les feuilles de bananiers, à ne pas boire du vin ‘tamasa’ (2). Un maître qui nous apprenne à manger le cari avec le pain.

 

Passage chanté :

Nous ne voulons plus boire d’arak durant les veilles

Fini les claquements de cartes près du corps du défunt

A partir d’aujourd’hui, nous serons pareils

Aux gens du dehors

Qui perdent le sommeil

Devant la mort.

 

Passage récité :

Et vous serez aussi très bien aimab

De nous en envoyer

Des gensses convenab

 

Qui causent le français

Pour que Axel Gauvin,

Il en est moins chauvage.

.

Notes :

 

  • : Pour ceux qui connaissent l’histoire des Présidents de la République, ce serait là le portrait ressemblant de Valéry Giscard – d’Estaing.
  • : Le mot « tamasa » viendrait de l’indien et signifierait « festivité, amusement ». Il nous semble qu’à cette occasion le « vin tamasa » a toute sa place.

 

… au créole libéré

… au créole libéré

 

 

SUPPLIQUE (1) MI-PARLÉE, MI-CHANTÉE

POUR NOUS SORTIR UN PEU DE NOTRE ÉTAT SAUVAGE. (commentaire)

 

Avec cette « romance » Axel Gauvin  abolit les frontières entre poème, chant, prière, dialogue. Il l’a écrite dans les années 1960-1980 qui furent l’époque, à La Réunion, d’un combat à couteaux tirés entre assimilationnistes et tenants de l’identité créole réunionnaise. Ce fut un temps qui ne connaissait guère de nuances. Les accusations et anathèmes volaient bas, une chape de plomb s’était abattue sur l’histoire de La Réunion et le créole, la langue, était interdite d’antenne à la radio et à la télévision, monopole d’état.

Axel Gauvin, poète et romancier bien connu, était alors l’un des plus grands défenseurs de l’identité réunionnaise et en particulier de la langue créole (2). C’est à ce titre qu’il écrivit cette « Romanss demi-kozé, demi-shanté, po désovaj anou in pé ». Cependant, loin d’attaquer l’adversaire de front, il donne au héraut de l’assimilation la parole et lui laisse – est-ce grandeur d’âme ou ruse (?) – toute latitude pour développer ses idées et ses aspirations… Celui-ci ne s’en prive d’ailleurs pas : c’est qu’il est le personnage principal, celui qui dit « je ». C’est vrai aussi qu’il est, ou qu’il croit être, le porte-parole de toute une collectivité et sans hésiter il passe du  » je » au « nous ». Il s’adresse directement au  » grand chef des chefs blancs » qui réside en France. Il s’enhardit même (Akoz ti pran pa konpassion ?) jusqu’à lui reprocher de ne pas se soucier de ses enfants qui habitent au loin.

S’il va jusqu’à cette extrémité, ce n’est pas par ingratitude, c’est qu’il est profondément malheureux, parce qu’apparemment le Tout-puissant ne l’entend pas et qu’il a le sentiment d’être abandonné, plongé dans un état de totale déréliction. Et cela, ni lui, ni le peuple qu’il représente, ne le mérite : ils unissent en effet dans leur amour, dans leur vénération  le  » grand chef des chefs blancs  » et le pays sur lequel celui-ci règne, La France. Ce nom de France, mentionné à plusieurs reprises, avec ses caractères grandissant à vue d’œil, doit se prononcer avec emphase. Les points de suspension et d’exclamation, contribuent à souligner le culte voué à La France : les mots manquent ; ils sont impuissants à exprimer les sentiments éprouvés à l’égard de la terre promise, de la source de toute culture, de la mère-patrie fantasmée.

Le « grand chef des chefs blancs » est un être hors du commun, de qui tout dépend. C’est l’incarnation de la France, c’est une véritable puissance devant laquelle on s’agenouille, que l’on implore. La « romanss  » devient supplique car la situation est urgente. Le héraut, intercesseur auprès du Grand chef blanc, va jusqu’à lui proposer une feuille de route, le programme qu’il convient de mettre en œuvre à La Réunion, à savoir l’assimilation totale. Il implore le Gran shèf d’effacer toutes les traces de créolité chez le Réunionnais. Autrement dit, le Réunionnais a besoin d’être « exorcisé » de son mal. Tout en lui, en effet, est négatif (son aspect physique, son art culinaire, son rapport à la mort). Le Créole réunionnais fait partie de la catégorie du « non », pour reprendre l’expression de Nadine Gordimer (3).

Pour le héraut, porte-parole de l’assimilation, le Réunionnais ne sera « quelqu’un » qu’en devenant totalement autre. Il s’agit d’un processus d’aliénation, de néantisation. L’auteur du poème, Axel Gauvin, montre ainsi à quelle aberration l’idéologie assimilationniste dominante des années 60 à 80 a pu mener.

Le passage récité à la fin du poème demande une attention particulière. On a le sentiment que le héraut de l’assimilation parle de sa dernière requête comme de quelque chose d’accessoire, qui lui était presque sorti de l’esprit. Si c’était une lettre on aurait dit un postscriptum. En fait, il s’agit de la chose essentielle, du souhait le plus important. Comme l’ont affirmé nombre de penseurs: « L’âme d’un peuple vit dans sa langue »,ou encore « La langue d’un peuple, c’est son âme ». L’attaque est effectivement portée contre la langue. L’offensive est fondamentale. C’est la langue créole qu’il faut éradiquer, c’est l’âme du Réunionnais qu’il faut anéantir.

S’adressant à présent en français au « grand chef des chefs blancs », (jusque-là, le héraut a parlé créole), il lui demande d’envoyer des « amontreurs » compétents qui puissent apprendre le français en particulier à Axel Gauvin. Ce faisant il se trahit, se couvre de ridicule. C’est qu’il ne sait pas parler français. La langue qu’il emploie n’est ni du français ni du créole ; c’est un français « macotte « , un français « masikrok » (4), rempli d’incorrections. Si au cours de la lecture de cette « supplique mi-parlée, mi-chantée » nous avions parfois le sourire aux lèvres, si parfois nous avions tendance à manifester notre incrédulité, nous ne pouvons réfréner maintenant un éclat de rire. Le héraut de l’assimilation à outrance se rend parfaitement grotesque car Axel Gauvin est un écrivain reconnu, aussi bien en créole qu’en français (5). L’attaque dirigée contre lui par le porte-parole des assimilationnistes aura fait long feu, aura complètement raté : décidément la défense et la promotion de la langue française sont bien mal assurées par de tels champions ! Un détail amusant : son zèle francophone est si grand que dans sa bouche le mot « sauvage » est victime d’une hypercorrection et devient « chauvage » qu’il pense plus correct en français !

Cette « Supplique mi-parlée, mi-chantée » est-elle encore d’actualité en ce début de XXIème siècle ? Certes, des progrès ont été faits depuis les années 1960. Les luttes pour la connaissance de l’histoire de la Réunion (esclavage, marronnage et engagisme), pour la célébration du 20 décembre et de la révolte de Saint-Leu ont connu des avancées. Le Maloya (chant et danse révélateurs de nos racines africaines et malgaches) a été promu au titre du patrimoine culturel de l’Unesco. Les festivités du Dipavali indien et du Double-Dix chinois ont à présent droit de cité. L’affirmation et l’acceptation de notre métissage ont trouvé une reconnaissance officielle. Dans tous ces domaines reste cependant beaucoup de travail à accomplir… La langue créole a vu, elle aussi, son utilisation développée sur les antennes des radios et télévisions et dans le domaine de la publicité, mais son emploi dans l’enseignement n’est pas encore ce qu’il devrait être pour la reconnaissance de la personnalité réunionnaise et pour une éducation des enfants qui tienne compte de leur langue maternelle, facteur indispensable à leur développement psychologique et cognitif.

 

DPR974

1) « Supplique » n’est pas synonyme de « romanss » créole, mais  nous a semblé la traduction la plus proche du sens du texte. Nous attendons de meilleures propositions de nos lecteurs.

2) Cf. L’essai du même auteur intitulé « DU CRÉOLE OPPRIMÉ AU CRÉOLE LIBÉRÉ », paru en 1977 aux Éditions de l’Harmattan.

3) Cf. Gordimer Nadine, Vivre à présent. Éditions Grasset et Fasquelle, 2013.

4) « Macotte », « masikrok » signifient grossier, mal fait, bancal. Un « français masikrok  » est un français très approximatif.

5) Axel Gauvin est en particulier connu pour son roman en français, intitulé « L’aimé » (Éditions du Seuil) qui fut nominé au Goncourt en 1990.

 


 Histoire de Betty, reine de l’Ile Sainte-Marie,

et de Jean Onésime Filet, dit « la Bigorne »,

caporal de France

 

Toute histoire commence par une légende (1)

La légende est celle d’un pêcheur dénommé Borahigny, originaire de la ville de Mananara, sur la côte nord-est de Madagascar, dont la barque avait chaviré alors qu’il était à la poursuite d’une baleine. Borahigny avait été sauvé de la noyade par un dauphin qui l’avait chargé sur son dos et l’avait déposé sur une plage inconnue (2) Le dauphin avait faim, il demanda à Borahigny de lui ramener des bénitiers. Borahigny avait soif, le dauphin lui dit de creuser le sable : une source a ainsi jailli. Borahigny était sur une île, il rencontra trois grand-mères avec leurs enfants et leurs petits-enfants. Borahigny eut une nombreuse descendance. Les pirates de l’Océan Indien donnèrent à l’île le nom de « Nossi Bourahigny (en malgache « l’île de Bourahigny ») devenue entre-temps Nosy Boraha, les habitants se définissant comme « Zafi-boraha » (en malgache « les descendants de Boraha »).

Le cimetière des pirates de l’île Sainte-Marie

Le cimetière des pirates de l’île Sainte-Marie

L’île Boraha est plus connue sous le nom d’île Sainte-Marie qu’elle doit aux navigateurs portugais qui y débarquèrent vers 1506, le jour de l’Assomption. En 1595 l’Amiral hollandais Cornélis de Houtman fit une escale de six mois dans l’île Borah, également appelée île d’Abraham. Ils y rencontrèrent les « Zafibrahim » (descendants d’Abraham) dont les coutumes (shabat, interdiction du porc, etc.) accréditent la thèse selon laquelle ils auraient été d’ascendance hébraïque.

 

Un millier de forbans

 L’île Sainte-Marie se situe au large de la côte nord-est de Madagascar à 7 km de la Pointe Larrée. Longue de plus de 60 km pour une largeur maximale de 5 km, elle est huit fois plus petite que la Réunion et culmine à 114 mètres. Mais son histoire n’en est pas moins très riche.

 

Au début du 18ème siècle, la côte nord-est de Madagascar (notamment la Baie de Titingue) ainsi que l’île Sainte-Marie constituaient la base arrière des pirates de l’Océan Indien. Parmi les plus célèbres figuraient les Français Plentain, Olivier Levasseur (dit La Buse), l’Américain Thomas Tew, le Gallois David Williams ou l’Anglais Thomas White. Ces forbans vivaient en bonne intelligence avec la population locale. Ils s’établirent principalement à Sainte-Marie et se mirent en ménage avec les femmes de l’île. Bon nombre d’entre eux y ont fini leur vie et sont enterrés dans « le cimetière des pirates » (3) près d’Ambodifotatra. Vers 1700, l’île Sainte-Marie comptait une vingtaine de vaisseaux pirates et un millier de forbans. La tombe du pirate Le Chartier porte, outre la tête de mort et les deux tibias croisés, l’épitaphe suivante : « Joseph Pierre Le Chartier, né à Ducey, département de la Manche, le 10 avril 1788. Arrivé sur la flûte « La Normande » le 1er novembre 1821. Mort à Sainte-Marie le 14 mars 1834. Par son ami Hulin. Passants, priez pour lui ».

 

La tombe du pirate Le Chartier

La tombe du pirate Le Chartier 

Le royaume Betsimisaraka

Ainsi naquirent de nombreux descendants que l’on appela « les malates » (mulâtres). L’un d’entre eux, du nom de Ratsimilaho, ou Ratsimiloatra, probablement le fils du pirate Américain Thomas Tew et d’une princesse Betsimisaraka, créa un véritable royaume en pays Betsimisaraka (« les nombreux qui ne se séparent pas »), depuis Foulpointe (Mahavelona) jusqu’à la Baie d’Antongil. Ratsimilaho régna à Toamasina (Tamatave) sous le nom de Ramaromanompo. Lorsqu’il mourut en 1750 (ou 1751), son fils Zanahary (4) s’appropria le royaume Betsimisaraka de la Grande Terre tandis que sa fille Betty (5) se repliait sur l’île Sainte-Marie, dont elle devint la reine.

 

La reine et le caporal

 Au début du 18ème siècle (nous n’avons pas de référence sur la date précise), naquit en pays gascon, à Casteljaloux, dans le Lot-et-Garonne, Jean-Onésime Filet (surnommé par la suite « La Bigorne » (6). Jean Onésime Filet, que la tradition gasconne a crédité d’une sulfureuse réputation de hâbleur et de coureur de jupons, tenait une auberge sur le quai de l’Avance à Casteljaloux. En 1740 (ou 1741), pour une cause indéterminée (échapper aux conséquences de sa réputation ?) Filet décida de s’engager sur un navire de la Compagnie des Indes Orientales. Ses faits d’arme dans la Mer des Indes lui valurent d’être nommé rapidement caporal. En 1746 blessé au cours d’une bataille contre les Anglais, il est rapatrié à l’île Bourbon pour y être soigné. Mais l’incorrigible La Bigorne aurait encore trouvé le moyen de séduire la femme d’un officier, ce qui l’aurait contraint à quitter l’île en catastrophe, sur une embarcation de fortune qui l’aurait amené sur les rivages de l’Ile Sainte-Marie. C’est ainsi que Jean Onésime Filet, aventurier gascon dit La Bigorne, fit la connaissance de la reine Betty (fille du roi Ratsimilaho et petite-fille du pirate américain Thomas Tew) qu’il ne tardera pas à épouser. Selon Le Gentil de la Galaisière, la reine Betty était      » sans contredit l’une des plus belles femmes qu’on pût voir (7).

 

 

L’Ile Sainte-Marie « abandonnée » à la France

Par son mariage avec la reine Betty, La Bigorne devint Prince consort de l’Ile Sainte-Marie et c’est semble-t-il sous son influence que la reine signa en 1750, un traité de rattachement de son île à la France. Le 30 juillet 1750 le traité fut signé, en présence des chefs de tribus, à bord du navire Mars. Il stipulait notamment  » l’abandon entier et sans aucune restriction au roi Louis XV et à sa Compagnie des Indes orientales de l’Ile Sainte-Marie, de son port et de l’îlot qui le ferme, sans qu’ils soient tenus de payer à elle, Béti, ni à aucun de ses successeurs, aucuns droits et rétributions pour cause de la dite acquisition ».

 

A ce stade de l’histoire un doute subsiste néanmoins sur la présence effective de La Bigorne à la signature du traité. Dans la lettre que Pierre Poivre, intendant de l’isle de France (Maurice) adressa au roi Louis XV en 1772 (8), il est fait état d’un acte de succession dans lequel le dénommé Filet est dit natif de Béthune, en Artois (tout à l’opposé de Casteljaloux). Il apparaît par ailleurs sous le nom de « Louis Filet dit La Bigorne » (flèche rouge sur le document) sur le rôle d’équipage du navire « Le Saint-Priest », année 1750, département du Port-Louis (en Bretagne). Il serait ainsi arrivé à l’Isle de France en 1751.

 

En l’occurrence ne pourrions-nous supposer être en présence de deux personnages différents, tous deux portant le patronyme de Filet mais l’un se prénommant Jean-Onésime et l’autre Jean-Louis ou Louis ? L’un né à Casteljaloux, dans l’actuel Tarn-et-Garonne, embarqué en 1740 pour les Indes Orientales et l’autre né à Béthune dans l’Artois, embarqué dix ans plus tard pour l’Ile de France ? Quelle est la part qui revient à la réalité historique, quelle est celle de la légende ?

 

 L’armement du Saint-Priest.

L’armement du Saint-Priest.

 

Le massacre

Ce qui est sûr c’est que les années qui suivirent la cession de l’île Sainte-Marie à la France ont été marquées par des événements sanglants. L’administrateur Gosse nommé par la France suscita par ses agissements (9) le mécontentement de la population, au point que Rahena, également nommée « Mamadion », veuve du roi défunt Ratsimilaho, alliée aux princes Siba et Tsifanda (10) provoqua en 1753 (ou 1754) un soulèvement général qui se soldera par l’assassinat de l’administrateur et le massacre des Français. Les représailles de la France ne se feront pas attendre. La reine Betty, qui n’avait pas pris part au mouvement, ainsi que sa mère Mamadion, furent « exilées » à l’île Maurice. Betty y finira ses jours en 1805 (11

 

Deux mille esclaves

C’est alors que survint un épisode sombre dans la trajectoire du gascon. Selon la lettre que Pierre Poivre, Intendant de l’isle de France (Maurice), adressa en 1772 au roi Louis XV, le sieur Filet, dit La Bigorne, soumit en 1767 au Commandant Général Dumas le projet de capturer deux mille esclaves malgaches pour les vendre à l’Isle de France. N’ayant pas confiance dans la personne de ce « dangereux aventurier », Pierre Poivre demanda à Dumas d’empêcher La Bigorne de quitter l’Isle de France (où il se trouvait) et de lui interdire l’accès à Madagascar. Mais à l’insu de l’Intendant, Dumas fit embarquer le sieur Filet à destination de Madagascar. La Bigorne passa l’année 1768 à préparer son « coup » et le mit à exécution en 1769, ce qui lui permit de régler en 1770 les dettes énormes qu’il avait accumulées.

 

La fin de l’aventure

De 1770 à 1771 La Bigorne s’en fut guerroyer contre des tribus de l’intérieur des terres (12).Dans le même temps il fit venir à Foulpointe la reine Betty, qui résidait à l’Ile de France où elle possédait des terres, des esclaves et des troupeaux. A Foulpointe régnait alors Iavi, fils de Zanahary, (13) le frère de Betty. Le prétexte du voyage était pour Betty de rendre visite à sa famille et de récupérer le reliquat de la succession de son père, le roi Ratsimilaho. Mais d’après Pierre Poivre son arrivée provoqua la panique dans la population et Iavi, le neveu de Betty, se retrancha derrière sa palissade (le « rova »). La Bigorne aurait en effet projeté, avec l’aide de ses « guerriers », d’investir les villages de Foulpointe pour y faire un maximum de prisonniers qu’il aurait ensuite revendus en Ile de France.

 

Heureusement le destin en décida autrement : l’aventurier Jean-Onésime Filet, dit La Bigorne, caporal de France, mourut (tué ?) dans des conditions mal connues, en 1771 selon Pierre Poivre (14).

 

L’hommage des Mauriciens (15)

 Le 15 octobre 2010, pour le 205ème anniversaire de sa mort, fut célébrée en l’église de Vacoas (Ile Maurice) une messe en l’honneur de la reine Betty par le prêtre malgache Tiziano. Richard Via, chargé d’affaires de Madagascar, lui a rendu hommage en rappelant qu’elle fut baptisée en 1775 par le père Delfolie dans la Cathédrale de Saint-Louis à Port-Louis. La reine possédait des terrains à Plaines Wilhems, à Saint-Pierre et Corps-de-Garde, à la Fenêtre, à la Ferme et aux abords de la ville de Curepipe. Elle vécut à Port-louis, dans le quartier du Rempart ainsi qu’à Vacoas et mourut à Holyrood le 14 octobre 1805.

 

Les tribulations de l’Ile Sainte-Marie

 En 1804, Sylvain Roux fut nommé agent à Madagascar par le général Decaen, gouverneur de l’Ile de France. En 1811 les Anglais s’emparèrent de l’Ile de France, de l’Ile Bourbon ainsi que de Tamatave, de l’Ile Sainte-Marie et de la plupart des comptoirs de la côte est. En 1814, par le Traité de Paris, Madagascar et Bourbon furent restitués à la France. En 1818 le baron de Maikan reprit possession de Sainte-Marie. En 1876 l’île fut rattachée à Bourbon, puis à Diégo-Suarez en 1888 et enfin à Madagascar en 1896. Lors de l’indépendance de Madagascar en 1960 les Saint-Mariens bénéficièrent de la double nationalité, française et malgache, ceci jusqu’en 199

 

Jean-Claude Legros

 

1) Source : madagascar.mmcc.free.fr.

2) Cette histoire n’est pas sans rappeler celle de Jonas dans la Bible.

3) Ou du pirate Anglais Thomas White (selon une autre source).

4) Le nom du Créateur en malgache.

5) Ou Béti, du malgache « Betia » : bienaimé,e (source : blog « filet.org »Jean-Louis Filet). De son vrai nom Marie Elisabeth Sobobic Betia (source : Robert Andriantsoa, « malagasy58@gmail.com »).

6 Surnom attribué, selon certains, à ses prouesses sexuelles, « bigorne » signifiant « enclume ». Pour Jean-Louis Filet la bigorne, l’enclume à deux pointes, est en rapport avec le métier de serrurier qu’il aurait exercé. Enfin selon la ville de Casteljaloux, le surnom serait dû au fait que Jean Onésime Filet aurait signé son engagement pour la Compagnie des Indes Orientales sur une enclume.

7) Source : Robert Andriantsoa.

8) Source : « Dossier Louis Fillet, dit La Bigorne », Archives Nationales de l’Outre-Mer.

9) Il se livra notamment au pillage de la tombe du roi Ratsimilaho, père de la reine Bety.

10) Source : Robert Andriantsoa.

11) Source : l’Express (Maurice).

12) Les  » Ancover », selon la lettre de Pierre Poivre.

13) Zanahary, fils du roi Ratsimilaho, petit-fils du pirate américain Thomas Tew, et frère de la reine Betty, fut assassiné par ses sujets.

14) « Vers 1774 » selon le site Généalogie en Aquitaine.

15) source : l’Express (Maurice). Selon l’Express, l’Ambassade de Madagascar à Maurice projetait d’organiser, conjointement avec le Ministère des Arts et de la Culture, un colloque sur « le vécu de la reine Betty à Maurice ». la collaboration des historiens mauriciens, malgaches et réunionnais devait être recherchée.


Qui est la vraie Françoise Chastelain/Châtelain ? (1) Quand exactement et dans quelle ville ou village de France est-elle née ? Est-elle noble ou de petite naissance ? Pauvre orpheline éprouvée par la vie ou fille aux mœurs légères ? Nous laissons la réponse aux généalogistes qui s’opposent sur ces points. Ce qu’on sait, c’est que, rescapée d’un convoi de seize jeunes françaises destinées par ordre du Roy aux colons de Bourbon dans les premières années du peuplement, elle arrive dans l’île en 1676, se marie quatre fois, donne naissance à dix enfants et laisse une nombreuse descendance.

 

Sa vie a de quoi inspirer les plumes !

Deux romans parus en 1993 (2), La Mascarine de Danièle Dambreville et L’Aïeule de l’Isle Bourbon de Monique Agénor, évoquent son destin exceptionnel, en déroulant en arrière-plan l’histoire de la première société bourbonnaise qui, en peu d’années, sera marquée par la pratique de l’esclavage.

Ces deux romans ont donc bien des parentés. Mais, la personnalité, le vécu de Françoise et ses rapports à ses maris, relèvent de la fantaisie de chaque romancière. Leurs choix d’écriture diffèrent également. Danièle Dambreville éclaire son propos en s’appuyant sur des dates (2) et en désignant les époux successifs de Françoise de leurs vrais noms alors que Monique Agénor choisit des appellations métaphoriques et crée des situations amoureuses moins transparentes. La première annonce « un roman historique », la seconde « un roman de fiction » dont le « contexte » est « tout à fait vérifiable« . Ainsi, chaque romancière propose sa propre réélaboration romanesque de l’histoire en invitant à penser les filiations et les origines de l’héroïne et plus largement de l’île elle-même. Et chacune suscite nos interrogations sur cette époque lointaine de notre histoire, peu présente dans la littérature réunionnaise.

Couverture de La Mascarine de Danièle Dambreville, dessin de Marie Winter, éd Azalées

Couverture de La Mascarine de Danièle Dambreville, dessin de Marie Winter, éd Azalées

Que disent ces romans de la vie de Françoise avant son arrivée à Bourbon ?

Ils reprennent, l’un et l’autre, les thèses qui divisent les généalogistes. Monique Agénor fait de Françoise une orpheline noble tôt placée à « La Salpétrière ». Danièle Dambreville, une orpheline sans titres, qui après une infortune amoureuse vit en vendant ses charmes. Dans les deux cas, Françoise se retrouve dans un lieu qui reçoit des enfants abandonnés, des nécessiteux et filles débauchées, prostituées… Elle y mène une vie de recluse racontée avec beaucoup de liberté. La même imagination fertile est déployée aux étapes suivantes de la vie de la jeune femme comme l’expédition à Bourbon, le long et pénible voyage par bateau, l’épisode tragique de Fort-Dauphin en août 1674 – sur un fond de tensions et de rivalités franco-malgaches – (3). Puis, le voyage des rescapés du massacre avec un passage par le Mozambique et l’Inde avant l’arrivée à Bourbon en 1676. L’odyssée ayant duré trois ans depuis le départ de La Rochelle ! Avec des aventures singulières dans chaque roman.

 

Quelle sera désormais la vie de Françoise à Bourbon ?

Son destin se mêle définitivement à celui de l’île selon un tissage de faits avérés ou inventés par les deux auteures autour de ses quatre mariages. Avec son premier mari, Jacques Lelièvre, ou le Lieutenant (4), arrivé comme elle de Fort-Dauphin, elle partage quatre années d’une vie modeste, donnée comme heureuse. Les deux unions qui suivent et qui s’accompagnent de la naissance d’enfants, sont présentées de manière contrastée par les deux romancières. Là où l’une imagine l’amour, l’autre met de la discorde ! Elles se rejoignent cependant sur la mort de Michel Esparon, ou Le Gentilhomme, qui, dans une époque laissant percevoir quelques prémices de l’esclavage, est assassiné par des marrons (5). Elles se rapprochent également sur la situation du troisième mari, épousé en 1686 : Jacques Carré, ou le Commis du Roy, garde magasin du quartier de Saint-Paul pendant quelques années. De ce fait, la vie des époux paraît alors plus aisée – et risquée – car proche du pouvoir. Ainsi, les deux romans les mêlent aux affaires du temps impliquant les pères Bernardin et Camenhen ainsi que les Gouverneurs Drouillard, Vauboulon et Firelin. Enfin, le dernier mariage, en 1696, avec Augustin Panon, ou L’Europe, propriétaire aisé, vivant à La Mare à Sainte-Marie met définitivement Françoise à l’abri du besoin. Dans une époque où l’esclavage est devenu réalité. Mais les deux œuvres diffèrent profondément sur ce point : l’une s’arrête à la fin du XVIIème, le jour du mariage avec l’Europe alors que l’autre nous fait entrer dans le XVIIIème siècle en consacrant encore six chapitres à la longue vie de Françoise avec son mari, ses enfants, petits-enfants et ses esclaves aussi.

 

La vie de Françoise a donc suivi les mutations de la société bourbonnaise et l’a ancrée plus fortement dans l’île. « Bourbon m’a donné une seconde vie, le droit d’être digne et libre, droit que je n’avais plus en quittant la France. (…) Ici, je fais partie des pionniers qu’on vénère (…) ici, j’ai un passé. J’ai planté mes racines. J’ai contribué à façonner une histoire, à créer un pays. Je suis la Mascarine. » écrit la Françoise de Danièle Dambreville. Ainsi devient-elle l’héroïne d’un roman de fondation. Pour avoir été mariée quatre fois, sa descendance est très nombreuse et compte beaucoup de familles alliées. Ce qui fait d’elle « l’ancêtre de beaucoup de Créoles réunionnais » comme le note Monique Agénor elle-même dans le prologue de L’Aïeule de l’Isle Bourbon. Sans qu’on puisse en faire l’aïeule de tous les Réunionnais bien évidemment vu la diversité des origines du peuplement de notre île !

On devine une personnalité riche soulignée au gré de chaque romancière. Tour à tour femme de courage, d’énergie, montrant des capacités d’adaptation. A la fois légère, réfléchie, opportuniste, belle, sensible, pudique ou sensuelle… On est là dans l’imaginaire ! Alors que pour ce qui est des faits politiques, économiques et sociaux, les deux œuvres s’appuient sur un fonds historique exploité cependant de manière romanesque et personnelle.

 Couverture de L'Aïeule de l'Isle Bourbon de Monique Agénor, gravure de Bérard, col. Viollet

Couverture de L’Aïeule de l’Isle Bourbon de Monique Agénor, gravure de Bérard, col. Viollet

Que laissent-elles entrevoir des premiers temps de la société bourbonnaise ?

Certes, les deux romans démarrent une dizaine d’années après le tout premier peuplement pérenne composé de français et malgaches depuis les années 1663/1665 (6). Mais, quand Françoise arrive, la colonie est encore bien jeune. Elle compte autour de cent cinquante habitants, venus principalement d’Europe, de Madagascar ou d’Inde regroupés autour de Saint-Paul, Saint-Denis et Sainte-Suzanne. Les romans montrent donc un pays en construction. Où il y a beaucoup à faire pour ces premiers habitants qui ont « une lourde responsabilité mais également une chance exceptionnelle, celle des pionniers » dit la Françoise de Danièle Dambreville.

Le pays-lui même est à peupler. Pour cela il faut des femmes. C’est ce qui avait motivé l’expédition de Françoise et ses compagnes à Bourbon. Manque de chance pour les colons de l’île, elles ne seront que deux à y arriver, de plus déjà mariées ! Le contexte et la nécessité ont donc fait que toutes les premières femmes présentes dans l’île ont été précieuses. Toutes. Elles ont contribué à construire une société originale, métissée dès le début avec nombre de mariages mixtes, en particulier de colons français avec des femmes malgaches ou Indo-portugaises (7). Si les deux romancières privilégient la souche française en basant leurs œuvres sur l’histoire de Françoise et de ses quatre maris, tous d’origine française, elles esquissent discrètement, en arrière plan, cette société métissée, à travers tel couple mixte ou la figure romanesque et symbolique d’Amande douce, la métisse inventée par Monique Agénor.

Bourbon est également un pays à développer, une terre à travailler. L’île offre de l’eau, du bois, des fruits, du gibier, des poissons… Les premiers habitants se serviront généreusement en abattant « sans discernement » flamants roses, butors, tortues… Mais, les deux romancières montrent surtout, dans les années qui suivent l’arrivée de Françoise à Bourbon, la mise en valeur des concessions par le travail des colons avec la contribution importante de leurs serviteurs, la plupart malgaches. On devine combien l’entreprise pouvait être excitante mais difficile dans un temps où les bateaux étaient rares, les routes à tracer. Un temps où il n’y avait ni écoles, ni hôpitaux. Où les rapports humains n’étaient pas toujours de fraternité, ni d’égalité. Très vite donc, les deux romancières font entrevoir comment on passe en quelques années d’une société embryonnaire, travaillée déjà par des tensions, à une colonie esclavagiste à la fin du XVIIème siècle.

Reprise libre de la Carte d'Estienne Flacourt datant de 1661. Image MCDF.

Reprise libre de la Carte d’Estienne Flacourt datant de 1661. Image MCDF.

Comment laissent-elles apparaître ces mutations de la société bourbonnaise ?

Elles font voir les prémices de l’esclavage avec l’accentuation des inégalités et des clivages entre colons français et malgaches souvent tenus dans des rôles subalternes. D’où des tensions accrues, un climat d’insécurité lié à des velléités de révoltes et à des marronnages de Noirs, des punitions et assassinats tels celui du gouverneur Fleurimont en 1680 et du deuxième mari de Françoise en 1685, attribués à des marrons. Bref, on constate à la lecture que les rapports humains et sociaux basculent véritablement à cette époque.

Les deux romans montrent une colonie difficile à gouverner, alors qu’on voit s’accroître la population bourbonnaise, plus hétérogène encore avec l’arrivée d’un nombre non négligeable de forbans assagis. Et d’ailleurs qui sont-ils ces colons de Bourbon ? Les romans multiplient les portraits de ces hommes qui, pour la plupart, ont quitté la France pour fuir une condition médiocre ou par ambition. Ce sont des hommes très indépendants, souvent peu cultivés et qui ont les qualités et bien des défauts de l’humanité ! Il y a les valeureux, les courageux et les paresseux, brutaux, incestueux, racistes, alcooliques… Or, « tout en connaissant bien la diversité d’un peuple hétéroclite, cosmopolite, fauteur de troubles, difficile à mener, même un gouverneur aguerri et compétent s’y perdrait » écrit Monique Agénor. A plus forte raison quand ces gouverneurs sont incompétents, autoritaires et qu’ils attisent les factions et œuvrent à leur propre perte tels Fleurimont, Drouillard, Vauboulon, Firelin. Que d’années chaotiques pour une colonie négligée par le Pouvoir royal et la Compagnie des Indes !

Finalement, la société bourbonnaise qui s’élabore n’a pas beaucoup été aidée ! « Nous étions là, contraints et forcés. Notre seule chance peut-être, à l’aube de cette société coloniale nouvelle, eût été d’essayer d’y mettre plus de justice, de sagesse, de tolérance et d’amour. Mais nous n’en étions pas capables. Chacun d’entre nous luttait pour sa survie » écrit Monique Agénor. Et nulle figure charismatique n’a pu alors impulser d’autres choix et éclairer les hommes de ce temps.

 

Voilà le terrain ayant permis le développement d’une société colonialiste et esclavagiste. « Comme je l’ai dit, écrit Danièle Dambreville, les noirs, qu’ils fussent Cafres, Madécasses, Malaques ou Malabars, furent à l’origine des serviteurs non des esclaves. (…) Pour des motifs d’ordre économique, brutalement, d’homme le noir devint esclave, c’est à dire qu’il était monnayable, interchangeable. Son identité se résumait à la qualité de marchandise qu’il pouvait représenter ». Voilà qui révèle une société de profit qui exploite, humilie, exacerbe les clivages raciaux et condamne les unions mixtes. Alors, se développent le marronnage et la défense de l’ordre colonial par des milices. Aux « bandes armées [qui] descendaient régulièrement sur toutes les parties habitées de l’île ne laissant après eux que ruines et désolation » répondent désormais les chasseurs coupant mains et oreilles des esclaves fugitifs. Ce qui fait dire à Monique Agénor : « Etaient-ils conscients ces colons, que cet état de choses n’était qu’effet de retour (…) la sagesse et un minimum d’humanité nous auraient sauvé la vie, la nôtre, celle de nos enfants et peut-être aussi celle des générations futures ».

Ainsi ces deux romans laissent-ils entrevoir le nouveau et sinistre visage de la colonie à venir. Si, en poursuivant son récit jusqu’en 1727, Danièle Dambreville nous fait pénétrer dans la société de plantation avec la culture du café, en évoquant les rapports de Françoise à ses propres esclaves, elle accentue cependant le tour familial et intimiste du récit fait par Françoise au terme de sa vie. A la même époque, pourtant, les navires négriers débarquent leurs cargaisons d’Africains, le Code Noir institutionnalise les rapports entre maîtres et esclaves et, pour la première fois, Bourbon compte bien plus d’esclaves que d’hommes libres .

 

On aurait pu inventer un autre modèle de société plus égalitaire et fraternelle… Mais c’est la société que nous ont laissée les premiers habitants de Bourbon. Telle qu’elle apparaît à la lecture de ces deux œuvres intéressantes sur le plan romanesque et historique. Même si le roman du premier peuplement métissé de Bourbon est encore à écrire en cherchant dans les traces ténues et les marges de l’histoire officielle. On peut dire finalement que la société découverte par Françoise Cha(s)telain à son arrivée à Bourbon n’était pas parfaite mais combien plus touchante et moins monstrueuse que l’enfer ouvert de l’esclavage. On aurait pu mieux faire… Mais le miracle est qu’on ait réussi, malgré une histoire aussi douloureuse, à bâtir un vivre ensemble.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Sur la généalogie controversée de Françoise Cha(s)telain (et les choix orthographiques), voir les travaux et sites spécialisés, dont ceux du C.G.B. D. Dambreville écrit F. Châtelain (p 40) et M. Agénor, F. Chastelain. Voir https://dpr974.wordpress.com/2013/09/11/lodyssee-de-francoise-chastelain/
  2. 1ère édition des deux romans en 1993. L’Aïeule de l’Isle Bourbon reçoit le Prix des Mascareignes en 1994 et est réédité en 2000. Afin de permettre au lecteur de situer les faits – malgré de petits écarts possibles avec d’autres documents –, nous indiquons les dates données par D. Dambreville.
  3. Les Français avaient tenté de développer une colonie française à Fort-Dauphin. L’épisode, puisé dans l’histoire, a lieu lors du mariage de plusieurs françaises en août 1674.
  4. Pour la désignation des maris, nous indiquons d’abord le nom exact (D. Dambreville), puis le nom métaphorique (M. Agenor).
  5. Ce deuxième mari est donné assassiné par des Noirs marrons selon certains documents. La même hypothèse, reprise par M. Agénor, est formulée prudemment pour le premier mari de Françoise.
  6. En 1663 l’île accueille deux migrants volontaires français – dont Payen – avec dix malgaches – dont trois femmes –. En 1665 a lieu la colonisation de l’île avec l’arrivée de E. Regnault (premier gouverneur de l’île)et de ses compagnons.
  7. Outre les quelques françaises présentes à l’époque, la majorité des Français/Européens s’installant à Bourbon à partir de 1665 ont épousé, selon les historiens, des Malgaches, Indiennes, Indo-Portugaises. Le tableau de la page 26 de L’Histoire de La Réunion mentionne 8 Françaises, 15 Malgaches, 12 Indiennes, 2 Indo-Portugaises pour la population féminine de 1668 à 1678. (ouvrage de J-P.Coevoet, P. Eve, A. Jauze. C. Wanquet, ed Hachette)

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A le plaisir d’annoncer la parution prochaine du livre :

Mauriciens d’ici et d’ailleurs

De Thomas MEUR et Julien VENNER

… Une redécouverte de l’île Maurice à travers ses habitants.

(Voir le bon de commande qui suit).

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http://www.hummel-fotografie.de

Allons droit à l’essentiel : deux jeunes garçons qui rient tout leur soûl… L’aîné, à gauche sur la photo, semble prendre son cadet sous son aile, lui témoigner son affection, tout en lui disant, peut-être sur le ton de la taquinerie : « Tu es vraiment impayable ! Où vas-tu chercher tout ça ? » Et d’éclater de rire… L’autre, un peu surpris de l’attitude du « grand frère », esquisse de la main droite un mouvement de défense, mais se laisse faire.
Le rire de l’aîné est si spontané, si intense que la veine de son cou se gonfle, qu’il en ferme les yeux. C’est un rire de bon cœur, un rire à gorge déployée, toutes dents dehors, un rire irrépressible, un rire qui renverse les digues…
Et de fait le plus jeune se laisse gagner par le rire, par la joie : sa bouche grand’ ouverte fait apparaître l’absence de ses dents de lait. Il semble bien qu’il soit à l’origine du rire. Mais d’où provient le déclic ? Qu’a-t-il fait, qu’a-t-il dit de si comique, de si surprenant, de si incongru, que l’autre n’ait pu se retenir ? On n’en saura sans doute jamais rien…

Une chose est sûre cependant : il n’y a ici aucune joie maligne. Il s’agit d’un rire franc, d’un rire partagé, d’une joie communicative. C’est la joie de deux « frères », de deux complices, de deux amis. Cette image est celle de l’amitié, de la fraternité, de la tendresse et l’on pense irrésistiblement à l’adage qui dit : « Un ami, c’est un frère qu’on s’est choisi ! »
Robert Gauvin.
P.S. C’est grâce à un ami de longue date que j’ai découvert cette photo, œuvre de Hans-Joachim Hummel de Wurzbourg (Allemagne). Je sais particulièrement gré à l’artiste de nous avoir donné l’autorisation de l’offrir à nos lecteurs du blog dpr974.wordpress.com (R.G)


⁃ Ce que j’allais dire, reprit le Dodo d’un ton vexé, c’est que la meilleure chose pour nous sécher serait une course au  » Caucus « .

⁃ Qu’est-ce que c’est qu’une course au  » Caucus  » ? demanda Alice ; non pas qu’elle tînt beaucoup à le savoir mais le Dodo s’était tu comme s’il estimait que quelqu’un devait prendre la parole, et personne n’avait l’air de vouloir parler.

⁃ Ma foi, répondit-il, la meilleure façon d’expliquer ce qu’est qu’une course au Caucus, c’est de la faire.

(Extrait d’Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll, 1865)

Alice et le Dodo

Alice et le Dodo

Cet extrait d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, ainsi que l’illustration d’origine, signée John Tenniel, consacrent l’entrée dans la littérature mondiale du dodo.

Ils ont vu le Dodo !

Pendant des siècles les îles Mascareignes (Maurice, Rodrigues et La Réunion) ont vécu dans la certitude d’avoir hébergé un gros oiseau, du « genre » Dodo. Ainsi à la Réunion nous avons vécu jusqu’à la fin du vingtième siècle dans un monde merveilleux où notre île, à l’instar de Maurice, notre île-sœur, pouvait s’enorgueillir d’avoir été, trois siècles auparavant, le royaume d’un oiseau aujourd’hui disparu, un volatile qui ne volait pas, le dronte, également dit dodo.

 Dessin de Salomon Savery illustrant le voyage de Bontekoe.

Dessin de Salomon Savery illustrant le voyage de Bontekoe.

Les témoignages sur l’existence du  » dronte de Bourbon  » ne manquent pas. Dans un livre extrêmement bien documenté, « le Solitaire de la Réunion »(1 ), Pierre Brial, chercheur passionné en a dressé un inventaire précis et détaillé dont voici quelques extraits apparemment convaincants :

– février 1613. Le capitaine Castelton et l’officier Tatton, sur le navire britannique Pearl, abordent une île qu’ils baptisent England’s forest (l’un des tout premiers noms de la Réunion). Dans son journal de bord Tatton décrit : « une grosse espèce de volaille, de la grosseur d’un dindon, très grasse, et aux ailes si courtes qu’elle ne peut voler… »

– août 1619. Témoignage du capitaine hollandais Bontekoe, sur le New-Hoorn, qui fit un séjour de 3 semaines dans l’île : « Il y avait aussi des Dodos qui ont de petites ailes. Bien loin de pouvoir voler, ils étaient si gras qu’à peine pouvaient-ils marcher… »

– octobre-novembre 1667. L’abbé Carré :  » J’ai vu dans ce lieu une sorte d’oiseau que je n’ai point vu ailleurs. C’est celui que les habitants ont surnommé l’oiseau solitaire, parce qu’effectivement il aime la solitude et ne se plaît que dans les endroits les plus écartés… »

– avril 1671- septembre 1672. D’un voyageur dénommé Dubois : « Solitaires : ces oiseaux sont nommés ainsi parce qu’ils vont toujours seuls. Ils sont gros comme une grosse oie et ont le plumage blanc, noir à l’extrémité des ailes et de la queue… »

– 1763. D’un officier de la marine anglaise : « Il y a aussi de curieux oiseaux qui ne descendent jamais au bord de la mer, et qui sont si peu habitués ou alarmés à la vue de l’homme, que l’on peut les tuer à coups de bâton … »

L’entrée du Dodo dans la légende

Pour Pierre Brial, solitaire ou dodo, l’oiseau dont il est question a vraisemblablement disparu dans la première moitié du 18ème siècle, à l’époque de La Bourdonnais : « La disparition de ces volatiles est non seulement due à l’homme qui les tuait à coups de bâton mais également aux animaux que l’homme a introduits, notamment les rats et les porcs qui se nourrissaient des œufs de ces oiseaux qui faisaient leurs nids à même le sol. »

Le souvenir de l’oiseau est néanmoins resté vivace dans la conscience collective réunionnaise. C’est ainsi qu’en 1960 Emile Hugot, directeur des Sucreries de Bourbon et Jean Perreau-Pradier, préfet de la Réunion, demandent aux responsables du Muséum d’histoire naturelle de Saint-Denis que soit réalisée à des fins pédagogiques une reproduction fidèle du Dronte de Bourbon!

En 1963 les Brasseries de Bourbon lancent la première bière de fabrication locale, baptisée Dodo Pils. Deux dodos blancs se faisant face sur l’étiquette. La bière fut surnommée dans un premier temps « bière canard » par les consommateurs, et connut un succès foudroyant. La Dodo est ainsi devenue à La Réunion un nom commun, synonyme de bière. L’appropriation du dodo par la population réunionnaise (alors qu’il figurait déjà sur le blason officiel de la République de Maurice) est un fait culturel indéniable. Deux communes de l’île ont incorporé l’image du dodo dans leurs armoiries où elles figurent encore aujourd’hui : les Avirons en 1967 et la Possession en 1971.

Le grand désenchantement

L’existence du dodo réunionnais sera mise en cause dans le dernier quart du 20ème siècle. En 1974 Bertrand Kervazo, spécialiste de la préhistoire, entreprend les premières fouilles dans la grotte dite « des premiers Français » à Saint-Paul.

En 1980 Roger Bour, herpétologue, et François Moutou, président de la Société de protection des mammifères, explorent la grotte dite « de l’autel », à Saint-Gilles-les-Bains. C’est là que furent identifiés les premiers fragments d’un oiseau inconnu…qui se révèlera être un ibis.

En 1989 Philippe Kaufmant, ingénieur agronome, avec l’aide d’Harry Gruchet, conservateur du Muséum, entreprend des fouilles sur le terrain marécageux du futur Jardin d’Eden.

En 1992, sous l’impulsion de Sonia Ribes, nouveau conservateur du Muséum, les fouilles s’intensifient. Elles donneront lieu en 1994 à la découverte de fragments d’os d’oiseaux qui permettront l’identification de l’ibis de la Réunion, ou Threskiornis solitarius. Mais aucun ossement de dodo n’a été trouvé !

Et lorsqu’en 1996 Mme Mourer-Chauviré, paléontologue de l’Université de Lyon annonça que le dodo de la Réunion n’était selon toute vraisemblance qu’un ibis solitaire, ce fut la consternation générale.

l’ibis de La Réunion/ Muséum d’Histoire naturelle de Saint-Denis (Photo : Jcl).

l’ibis de La Réunion/ Muséum d’Histoire naturelle de Saint-Denis (Photo : Jcl).

Voulant en avoir le cœur net, Robert Gauvin et moi-même sommes allés rendre visite à Pierre Brial, l’auteur de l’ouvrage  » Le Solitaire de la Réunion ». Qui a bien voulu éclairer notre lanterne sur les points suivants :

– le dronte de Maurice et le solitaire de Rodrigues sont parfaitement identifiés. On a retrouvé des ossements dans la Mare aux Joncs, près de Curepipe, pour le dronte et dans des cavernes de Rodrigues pour le solitaire. Par contre Il n’y a jamais eu de dodo à La Réunion. L’oiseau de Bourbon est un ibis.

– la Réunion est, en effet, une île beaucoup plus jeune que Maurice : deux à trois millions d’années, contre huit à dix millions pour l’île Maurice. Jusqu’à 180 000 ans en arrière, à l’époque où le dodo de Maurice et le solitaire de Rodrigues n’étaient déjà plus capables de voler, les éruptions du Piton des Neiges avaient rendu l’île pratiquement invivable. Le temps était dès lors trop court pour qu’un oiseau arrive de Maurice en volant et se transforme en dodo, même en plusieurs centaines de millénaires.

– Comment se fait-il que l’on ait cru si longtemps en l’existence d’un dodo réunionnais ?

– A Maurice les fouilles ont débuté dès la fin du 19ème siècle à la Mare aux Joncs, près de Curepipe. A la Réunion les fouilles n’ont commencé qu’un siècle plus tard, en 1974, ce qui explique que le mythe du dodo de Bourbon ait perduré jusqu’à la fin du 20ème siècle.

Mais la légende est plus tenace que la réalité : les poètes y ont largement contribué, comme Jean-Henri Azéma, auteur du « Dodo vavangueur » et Patrice Treuthard et son « Dodo dodu » à l’intention des enfants. Le dodo qu’il ait existé ou non à La Réunion, fait désormais partie du paysage culturel réunionnais. Assurément :

Le dodo lé la !

Publicité géante des Brasseries de Bourbon dans le cirque de Cilaos.

Publicité géante des Brasseries de Bourbon dans le cirque de Cilaos.

Jean-Claude Legros

 

⁃ Notes: 1) Pierre Brial : « Le Solitaire de la Réunion », 2006 (le livre, indispensable à ceux qui veulent faire le tour complet de la question, peut être commandé sur le site « www.lulu.com », voir le lien suivant http://www.lulu.com/shop/pierre-brial/le-solitaire-de-la-réunion/paperback/product-20553397.html).

⁃ 2) de Patrice Treuthard : Le dodo dodu (extrait)

⁃ Avez-vous vu le dodo dodu ?

⁃ Le dodo aux ergots pointus

⁃ Qui dort

⁃ Qui dîne

⁃ Et qui se dandine ?