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Afficher Patrimoine 974 sur une carte plus grande

Notre exploration de St Denis pour nous rendre compte de ce que sont devenues les cases créoles présentant un intérêt patrimonial a été enrichie le 30 Mai 2010.

DPR974

Légende:

En violet, les bâtiments patrimoniaux démolis devant être reconstruits.

En jaune, les maisons d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural qui ont connu des sorts divers (abandon, reconstruction à l’identique, plus souvent remplacement par des immeubles pseudo-créoles.)

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Bonjour Mesdames, bonjour Messieurs, bonjour à toute la société !

Vous savez, bien sûr, ce qu’est un rêve. Qu’il s’agisse d’un beau rêve ou bien d’un cauchemar, cela se passe pendant votre sommeil. Il arrive qu’une fois réveillé on ne se souvienne plus de grand chose, mais parfois c’est différent, on s’en souvient très bien. En ce qui me concerne, j’ai souvent la chance de me souvenir des rêves que j’ai faits. Pas toujours certes, mais cela arrive quand même assez souvent.

J’ai rêvé un jour que je savais lire : figurez-vous, en effet, qu’il y a dans notre île plus de 120.000 personnes en âge de lire et qui ne maîtrisent pas la lecture : eh bien! Je suis de ceux-là !

Vous savez, quand on naît sous une mauvaise étoile, toutes sortes de mésaventures vous arrivent. Vous êtes le premier à perdre votre travail, premier à avoir des ennuis avec l’administration, premier à souffrir du mépris de la société, premier à subir les mauvais coups de la vie. Je ne sais pas si vous en avez vraiment conscience, mais je peux vous assurer que quelqu’un qui ne sait pas lire, souffre beaucoup dans notre société fondée sur l’écrit. Et si vous ne savez pas lire, vous êtes comme un handicapé dans la vie…Cela finit par vous stresser, par vous tourmenter jusque dans votre sommeil. C’est allé si loin, qu’un beau jour…j’ai rêvé que je savais lire.

Cela m’a pris un jour où plus exactement une nuit : je me souviens de m’être levé et d’avoir marché dans toute la maison à la simple lueur de la lampe de sel. Je jure que j’ai vu ma maison comme je ne l’avais encore jamais vue ; j’arrivais même à lire les jours sur le calendrier, les actualités sur les pages des revues, collées sur la cloison, ainsi que les informations concernant vedettes et gens de la haute, sans compter les nouvelles des guerres dans telle ou telle région du globe. J’étais très heureux d’être capable de voir et de lire tout cela. Le prix des courses sur le carnet de boutique (1) m’intéressait également, même si ce n’était guère bon marché…(2)

Mais ce dont je rêvais depuis longtemps, s’est enfin réalisé : j’ai pu lire sur le carnet de notes de ma petite fille ce que la maîtresse pensait d’elle. Ah ! Ma petite-fille – Elle est pour moi le Bon Dieu – et de plus elle travaille très bien. La maîtresse ne tarit pas d’éloges à son sujet : « Bien ! Très bien ! Trop bien ! Bon travail ! Bonne volonté ! » Dans mon coeur je me disais : si elle continue ainsi, elle sera infirmièse (3) ou même docteuse (3). Quand on peut être l’un, on peut également être l’autre, n’est-ce pas ?

Mais voilà tout à coup le réveil qui se met à sonner. C’est l’heure de se lever. J’ouvre les yeux et la première question que je me pose est de savoir si je sais encore lire. Hélas, non ! Je ne le sais plus, mais alors plus du tout. Mon rêve s’est dissipé : je n’arrive plus à lire ce qui est écrit sur le calendrier ! Ni sur la liste des commissions du carnet de boutique. Je n’arrive pas davantage à déchiffrer le nom des vedettes sur les pages des magazines. Il en est de même pour les nouvelles de la guerre. Et en ce qui concerne le carnet de notes des élèves, impossible à moi de savoir si les résultats sont bons ou non. Mon rêve s’est envolé et avec lui ma capacité de lire en comprenant quelque chose…Fini, bien fini !… À moins qu’une prochaine fois, lors d’un prochain rêve…Ce que l’on a pu faire une fois, on peut sans doute le « re-bisser » (4). N’est-ce pas ?

Georges Gauvin.

NOTES :

  1. C’était le carnet en double exemplaire sur lequel le commerçant chinois notait pour les clients importants les achats et leur coût. Le règlement se faisant à la fin du mois.
  2. Les gilets jaunes n’auraient-ils pas déjà frappé ?
  3. Tous nos lecteurs auront bien compris ce que l’auteur veut dire.
  4. « Bisser » est bon, « re-bisser » est plus clair ! N’est-ce pas ?

 

illustration Huguette Payet

illustration Huguette Payet

Ceux qui veulent et savent apprécier le créole réunionnais auront plaisir à découvrir ci-dessous le texte original en créole de Georges Gauvin.

Moin la fé in rèv éstra : moin téi konète lir ! !

Mésyé, Médam, la sosyété, zot i koné kosa i lé in rèv, kisoi in mové rèv, kisoi in bon rèv. In rèv ou i fé sa kan ou i dor.Dé foi ou ansouvien pi, défoi ou i ansouvien bien. Par shans, souvan dé foi, mi rapèl bann rèv moin la fé. Pa tout biensir, mé désèrtin kant mèm…

Moin la rèv moin téi konète lir. Pars figir azot néna isi La Rényon plis san vin mil pèrsone an az lir i koné pa lir pou vréman, é moin osi pou mon par moin lé an parmi sak i koné pa lir…Zot i koné kan ou lé né sou in mové zétoil tout kalité kanikrosh i ariv pou ou. Promyé pou pèrd travaye ! Promyé pou an avoir bann z’annuiman avèk l’administrasyon ! Promyé pou ète méprizé dann la sosyété ! Promyé pou soufèr bann trikmardaz la vi.

Mi koné pa si zot i koné mé mi di azot in moun i koné pa lir i soufèr bonpé dann nout sosyété bazé dsi sak lé ékri, alor forsé si ou i koné pa lir ou lé konm andikapé d’ la vi… Afors ou néna lo stress pou in n’afèr konmsa, dé foi sa i zigil aou ziska dann out somèye. Sé konmsa k’in zour moin la rèv moin té i koné lir.

Sa la trap amoin in zour, plito in nuite, mi rapèl moin la lové épi moin la marsh partou dann la kaz. La lanp do sèl téi sifi pou fé in klarté dan la kaz. Mi jur moin la vi mon kaz konm moin l’avé zamé vi é anplis moin té i pé lir lo bann zour dsi kalandriyé, lo bann laktyalité dsi bann paz katalog kolé dsi lo kloizon avèk bann védète, bann moun la ote, épi ankor bann gèr d’isi d’laba dsi la tèr. Moin té kontan oir épi lir tousala. Mèm lo karné d’boutik moin té kontan oir sak lété marké dsi-solman lété in pé shèr lo bann komisyon.

Mé sak moin té i rèv dopi lontan l’arivé : moin la gingn lir dann karné d’note mon pti fiy sak la métrèss téi pans d’èl. A ! Mon pti fiy, fransh vérité, sa mèm mon bondyé é anplis èl i travaye bien konm k’i fo. La métrèss néna arienk konpliman pou èl : Bien ! Trébien ! Tro bien ! Gayar travaye ! Bone volonté. Dann mon kèr moin té i di si èl i kontinyé konmsa èl sar infirmyèz, pétète doktèz. Kan ou i pé fé l’inn, ou i pé fé l’ot !

Mé ala toudinkou révèye i sone. L’èr pou lévé l’arivé. Mi rouv mon zyé é promyé nafèr mi pans, si mi konète ankor lir. Non ! Mi koné pi ! Mi koné pi lir ditou. Mon rèv lé déyèr moin : Pi d’lékritir dsi kalandriyé ! Pi d’ komisyon dsi karné la boutik ! Mèm lo non bann védète dsi paz katalog mi gingn pi déshifré. Parèye pou la guèr. Tanka lo karné d’zélèv inposib amoin oir in n’afèr si lé bon sansa si la pa bon bon. Mon rèv lété parti avèk mon kapasité lir pou konprann in n’afèr. Fini ! Terminé tousa… ziska pétète in proshène foi, in proshin rèv. Sak la fé in foi, i pé ro-bissé non ?

Texte original créole de Georges GAUVIN.


 

  1. Le jardin sous la lune

Assis à sa table de travail, Gramoune (1) écrit.

Cher Théophane, hier soir, il y avait un beau clair de lune dans le jardin. Une petite brise agitait mollement la cime des palmiers ; des ruisseaux de lait coulaient sur les feuilles du bananier et, dans les ramures de l’avocatier, cascadaient des flots d’argent…

Mais, quand, sur palmiers et bananiers ruisselle la lune, rester prisonnier de quatre murs ? Quand, de branches en branches, cascadent des flots d’argent, se claquemurer derrière portes et fenêtres ? Impossible, pas vrai ! Quand tu viendras à La Réunion, voilà ce que nous ferons : nous descendrons au jardin et, sur l’herbe, entre avocatier et bananiers, nous étendrons notre saisie (2) …

Alors, bercés par le chant des étoiles, nous nous endormirons. La lune ruissellera sur nos corps endormis, des flots d’argent cascaderont dans nos cœurs ; la brise, comme une palme, caressera nos visages…

  • Gramoune, Gramoune ! Regarde !

Tiré de mon sommeil, je me frotte les yeux. Au travers des frondaisons noires de l’avocatier, c’est quoi, cette lumière ?

Un peu plus tard, la lumière nous réveille à nouveau.

  • Gramoune, elle a bougé
  • Oui, elle est plus brillante…
  • Elle se rapproche !
  • Un phare, des feux clignotants un peu partout…
  • Gramoune, c’est un vaisseau spatial !
  • Ça y ressemble !
  • Comme dans Star Wars, avec des canons laser !
  • Mais c’est qu’il y a du monde dedans !
  • Ils nous regardent…
  • Des hommes !
  • de l’herbe…
  • Des fleurs…
  • Des arbres…
  • La brise agite la cime des arbres !
  • Ce n’est pas chez nous que la brise agite les cimes des arbres…
  • Pas chez nous que des ruisseaux de lait coulent sur les feuilles…
  • Que des flots d’argent cascadent de branche en branche…
  • On va voir ?
  • On les appelle ?
  • Monsieur ! Monsieur ! Nous venons d’Aldébaran !
  • On a perdu notre chemin !
  • Vous pouvez nous dire le chemin de Sirius s’il vous plaît ?
  • Gramoune, ils peuvent venir ? Gramoune a dit oui !

(Illustration de H. Payet )

Quand la fraîcheur du petit matin nous réveille, Véli (3) brille au-dessus du Dimitile (4), ils sont déjà partis. Reste juste un rond d’herbe un peu brûlée. Et un petit mot dans une écriture qu’on ne comprend pas. Mais, sur le papier, il y a des marques, comme des larmes… Toi et moi, nous savons bien que ce n’est pas la rosée…

Entre l’étoile du matin et le Piton des Neiges (5), s’éloigne un éclat argenté inhabituel…

  • Que voulez-vous ? Tout le monde n’a pas la chance de naître homme…

Gramoune se rassied à sa table de travail.

Je t’embrasse, mon cher Théophane, Il faut deux années-lumière pour aller de Sirius à Aldébaran. Cela te donne le temps de revenir et d’être là quand, à leur prochain voyage, ils perdront à nouveau leur chemin sous la lune des hommes.

Gramoune

 

Notes :

  • Gramoun : personne âgée et digne de respect.
  • Saisie : natte de vacoa.
  • Véli : nom indien de Vénus, étoile de quatre heures.
  • Le Dimitile : planèze qui domine la localité de l’Entre-deux.
  • Sommet de La Réunion culminant à 3069 mètres.

NOUT LANG


 

 

 

Pochette du C.D. Mayok flér de Zanmari Baré sur lequel figure le chant : « Nout lang ».

 

Pokwé nout lang sou pié mang i dor, pokwé pokwé mèm

Kissa i plèr la pré kri la mor, anou anou mèm

Pokwé mon lang konm an tang i dor, pokwé pokwé mèm

Dann gro lardèr i akokiy le kor, koz ou koz ou mèm

 

Si wi vé tap a li, kony a li, touf a li

Si wi vé kraz a li, zèt a li, bli a li

Kit ma yèm a li, kit ma mour a li

Kit ma danse a li, kit ma sante a li

Kit ma yèm a li, kit ma mour a li

Kit ma manz ali, kit ma vanz a li

 

Mon lang konm an kanot si la tèr malizé débouz a li

Dèk li tous la mèr wi sa malèr li fiyout an zangiy

Mon lang konm an kanot si la tèr malizé débouz a li

Dèk li tous la mèr kit ta mèr li filout an zangiy

 

Kissa gran min invizib i prétan pa mon kozé

A mwin kréol la la gèl la lé lib mwin la pa pou largué

Kissa gran min invizib fane mon rèv dann van mové

A mwin kréol kan mèm koko d’tèt vid na ankor le gou kozé…

 

Ki kalité lang wi di pi ma lang, bekali kalité mèm !

Biny dann lo la mèr tir gro lodèr moussang, santi santi mèm

Ki lang i vol i vol an zèl papang, i ronde i ronde mèm

Rant pié langylang vétyver moulang, lodèr ral a li ral a li mèm……

 

Ti di sa lang sal donn manzé koson, i loz i loz mèm

Dann marmit do ri ranpang an graton, onzèr midi mèm

Boug déor dedan nana lang an firang, i désikot, sikot mèm

Kit ma bour d’fé sanm in paké zangzang, tangolé tangolé mèm…

 

Pokwé nout lang sou pié mang i dor, pokwé pokwé mèm

Kissa i plèr la pré kri la mor, anou anou mèm

Pokwé mon lang sou pié mang i dor, pokwé pokwé mèm

Dann gro lardèr i akokiy le kor, gramoun gramoun mèm

Gramoun gramoun mèm, gramoun gramoun mèm

Gramoun gramoun mèm, gramoun gramoun mèm.

 

Traduction de « Nout lang »

Zanmari Baré  (4ème de couverture du C.D. Mayok flér) avec l’autorisation de l’artiste.

 

Pourquoi notre langue dort-elle sous le pied de mangues ?(1)

Pourquoi, pourquoi donc ?

Qui donc pleure et hurle à la mort, personne d’autre que nous-mêmes.

Pourquoi ma langue dort-elle comme un tangue (2) ? Pourquoi, pourquoi donc ?

Au plus fort de l’ardeur, elle recroqueville son corps, à cause de toi – même.

 

Si tu veux, frappe-la, cogne-la, étouffe-la !

Si tu veux, écrase-la, rejette-la, oublie-la !

Laisse-moi l’aimer, laisse-moi l’adorer !

Laisse-moi la danser, laisse-moi la chanter !

Laisse-moi la manger, laisse-moi la défendre !

 

Ma langue est une pirogue : sur terre, pas facile de la faire bouger,

Mais dès qu’elle touche la mer, sapristi, elle part en flèche comme l’anguille.

Ma langue est une pirogue : sur terre pas facile de la faire bouger,

Mais dès qu’elle touche la mer, nom de Dieu, elle glisse comme l’anguille.

 

Quelle est cette grande  main invisible qui ne supporte pas ma langue ?

Moi, Créole, ma grande gueule est libre, ce n’est pas moi qui vais céder.

Quelle est cette grande main invisible qui disperse mon rêve

À tous les vents mauvais ? Moi, Créole, même si dans ma tête

Se fait le vide, J’ai encore le goût de parler……

 

Quelle sorte de langue est la mienne, dont tu dis qu’elle pue ?

Foutor ! (3)C’est justement là sa qualité !

Pour effacer sa puanteur, lave-la dans la mer, elle sentira, sentira toujours…

Quelle est cette autre langue qui vole, vole comme l’aile de la papangue (4)

Et trace des cercles dans le ciel ? Le parfum entêtant de l’ylang-ylang

Mêlé au vétyver l’attire, l’attire malgré tout……

 

Tu dis que c’est une langue sale, bonne pour l’auge des cochons,

Mais dans le fond de notre marmite, à onze heures ou midi

Le riz croustille en grattons !

Gens du dehors ou du dedans ont langues en cisailles qui déchirent et déchiquètent

Laisse-moi prendre une brassée de brindilles, y mettre le feu

Et l’attiser, l’attiser encore en soufflant dans mon tangol (5)…

 

Pourquoi notre langue dort-elle sous le pied de mangues, pourquoi, pourquoi donc ?

Qui donc pleure et hurle à la mort ? Personne d’autre que nous-mêmes.

Pourquoi ma langue dort-elle comme un tangue ? Pourquoi, pourquoi donc ?

Au plus fort de l’ardeur, elle recroqueville son corps, tout comme les petits vieux,

Comme les petits vieux, les petits vieux, les petits vieux.

Traduction H.Payet et R.Gauvin.

 

Notes :1)On dit bien « pied de vigne ». Alors, pourquoi pas « pied de mangues » ?2) Tangue : petit animal, originaire de Madagascar qui ressemble à un hérisson et qui hiberne pendant la saison fraîche (de mai à septembre-octobre) 3) Foutor ! : Interjection créole qui montre l’affirmation, l’imprécation, l’étonnement ! 4) Papangue : oiseau de proie, propre à La Réunion.  5) Le tangol : Petit tuyau utilisé pour attiser le feu

Suggestion : Nous suggérons à nos lecteurs de se reporter au site suivant de You tube : Zanmari Baré et Danyèl Waro -Nout lang- Théâtre de plein air de Saint-Gilles. LiveHD.…C’est d’abord un grand moment d’Anthologie. Et puis il faut aussi vivre la ferveur du public, qu’il soit créole ou zorèy.


 

 Le jour vint où le grand-père et la grand-mère Le Toullec, partis pour des cieux que l’on dit plus cléments, la maison familiale de ma femme fut mise en vente…(1) Ce n’était pas un palais, ni même une maison à étage, propriété de gros Blancs désireux d’en mettre plein la vue, mais une jolie case créole de plain-pied au bout d’une allée bordée de rosiers. Construite en bois sous tôle et bardeaux elle n’était plus de première fraîcheur : il fallait la vendre et partager les revenus entre les neuf héritiers (2).

Maison du 60 rue Sainte-Marie ; on remarquera sa varangue, ses losanges et ses lambrequins.

Apparemment personne ne pouvait ou ne voulait s’en rendre acquéreur : cela coûtait  un certain prix et il fallait, en outre, la restaurer de fond en comble. Dans l’assistance nombreuse des Hoarau et de leurs conjoints réunis autour de la grande table de la salle à manger, je remarquai soudain que ma femme semblait saisie d’un frétillement ; frétillement d’espoir ? d’excitation ? Des deux sans doute : c’est que l’idée avait germé en elle de vivre à nouveau dans la case où elle avait passé sa prime jeunesse, avec ses parents, ses grands-parents maternels, ses huit frères et sœurs…et sa nénène Simone.

Bien sûr il aurait fallu nous défaire de notre maison récemment construite sur les hauteurs de la ville avec vue imprenable sur l’Océan Indien. Mais mon épouse, quand elle voulait quelque chose, n’était jamais à court d’arguments, ceux de la raison certes, mais aussi et surtout ceux du cœur : nous pouvions, selon elle, vendre notre maison neuve, ce qui nous permettrait, d’avoir de quoi financer les travaux de restauration. Habiter au cœur de la ville, près des écoles, des collèges, des lycées, des terrains de sport et des cinémas nous mettrait à l’abri de la rude existence de parents-taximen, chargés en permanence de véhiculer leur progéniture vers différents lieux d’études et de loisirs.

Ma femme développa ensuite, entre quat-zieux, tout l’intérêt architectural que présentait la maison : la case n’avait-elle pas un  cachet particulier, typiquement créole : une disposition intérieure originale, une façade décorée de losanges mystérieux, des lambrequins tout en finesse ? Ses façades Est et Ouest n’étaient–elles pas recouvertes de beaux bardeaux de tamarin ? N’avais-je jamais contemplé son plancher en petit natte et en grand natte  aux couleurs contrastées? Sans compter sa varangue historique aux carreaux qui dataient certainement du début du 19èmesiècle ?

Hoarau témoignant de sa dévotion quasiment pontificale à la maison familiale.

Cette varangue – parlons en de la varangue ! – elle en avait des choses à raconter sur toutes les familles qui avaient habité là, les Lassais d’abord à la jonction du 18èmeet la première moitié du 19èmesiècles, puis L’abbé de Margeris qui fut vicaire de la cathédrale de Saint-Denis, les demoiselles  Vollard, et, last but not least, la famille, la tribu, le clan des Hoarau-Le Toullec : Ma femme avait encore à l’esprit les repas de famille du jeudi midi quand les enfants et petits enfants accouraient des quatre coins de l’île ; il ne serait jamais venu à personne le commencement de l’idée de rater le traditionnel rendez-vous hebdomadaire. Il fallait alors organiser deux services au repas de midi, dont le premier, consacré à la marmaille pendant que les adultes échangeaient des nouvelles de la santé, de la famille, de l’île et du Monde autour des pistaches, du rhum arrangé et de la limonade.

Grand-mère Le Toullec, entourée des enfants Hoarau, de leurs conjoints et de leurs enfants. (Année 1971).

La maison c’était assurément un élément important, mais ma femme  déclara qu’elle ne pouvait passer sous silence tous les arbres fruitiers qui faisaient l’attrait du jardin : les letchis centenaires, l’arbre à pain, le pied de mangues-carottes pour salades et rougails, la treille de raisin Isabelle (la vigne qui rend fou), sans oublier le camélia romantique qui poussait juste sous la fenêtre de Grand-mère. Ce n’était plus un jardin, c’était mieux qu’un verger, un véritable Jardin d’Eden, offrant de quoi manger, de quoi se soigner, de quoi jouer, de quoi vivre et être heureux.

Letchi centenaire et latanier argenté.

« Pourquoi pas ? » concédé-je dans une dernière tentative de détourner la question ; j’essayai, en effet, de faire valoir que la maison voisine, construite en dur par le Grand-père lui-même, avec des murs porteurs de quatre-vingt centimètres d’épaisseur au moins, semblait forteresse inexpugnable, à l’abri des cyclones les plus terribles comme il y en avait eu en 1940, en 1944, en 1948, sans compter leurs enfants baptisés de noms de jeunes filles plus ou moins ravageuses, Jenny, Carole et celles qui, par la suite, ne manqueraient pas de nous tomber dessus, entraînant force catastrophes aisément prévisibles. (Je m’élève, entre parenthèses, avec la dernière énergie contre cette attitude sexiste qui consiste à donner aux cyclones des prénoms féminins !)

Qu’avais-je suggéré là !!!… Ce fut pour mon épouse l’occasion de m’asséner un argument imparable: « Bien, me dit-elle, mais ne viens pas me canuler si dans ton blockhaus d’à-côté, tu te retrouves assiégé par une meute de spéculateurs  qui cerneront ta maison ! Ils monteront leurs bâtiments sur plusieurs étages : pour nous et notre famille, plus d’espace, plus d’air, plus de lumière ! Nous serons étouffés, écrasés, enterrés vivants ! »

Mon épouse avait du tempérament…Je dus m’avouer vaincu ! Nous achetâmes donc la maison créole et la restaurâmes… Elle avait vu juste : elle fut certes épargnée, car elle quitta cette terre pour l’autre monde et n’assista pas aux assauts des spéculateurs. Qui bénéficièrent de nombreuses complaisances pour ne pas dire de la complicité des autorités, chargées en principe de défendre notre patrimoine réunionnais. Je dus me battre contre  des gens qu’une seule chose intéressait : faire le maximum de fric. Ils baptisèrent le quartier des écoles « le carré d’or », révélant par là leur seule motivation.

Pour pouvoir continuer à vivre je m’arrangeais pour fixer à toutes les fenêtres des rideaux, qui cachaient la vue sur l’écran de béton tout en laissant passer la lumière, pour lancer des lianes à l’assaut des murs du voisinage, je n’élaguai plus les letchis et les manguiers. Au bout de quelque temps j’eus le sentiment d’être oppressé; je manquais d’air et de lumière et me lançai à la recherche d’un élagueur qui aurait exaucé mon voeu d’être à l’abri du regard des voisins et du béton environnant. C’était la quadrature du cercle, tout un art, que seuls des élagueurs de haut vol savent réaliser : il fallait élaguer ni trop ni trop peu.

La maison au milieu du jardin.

Je vis aujourd’hui encore dans cette maison et une question me taraude toujours : dans toute cette aventure je conçois sans peine que ma femme avec son vécu dans ce « lieu idyllique », ait été attachée à la maison de son enfance, mais que moi aussi j’éprouve pour cette maison, cette case créole, pour son histoire, son jardin, de tels sentiments relève de la magie et je ne peux m’empêcher de penser aux vers fameux de Lamartine :

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme

Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? »

La liane de Mysore.

Quand un souci m’effleure l’esprit, il me suffit de faire le tour du jardin, de respirer le parfum capiteux du Franciséa,  de rendre visite aux oiseaux du paradis ou d’admirer la floraison des lianes de Mysore pour me sentir requinqué et je m’en retourne alors à mes occupations quotidiennes en imaginant qu’un des miens puisse un jour défier les spéculateurs et rester fidèle à la maison créole de la rue Sainte-Marie et à son oasis de verdure.

R. Gauvin.

 

NOTES :

  • Ma femme était la fille de Jeanne Le Toullec et d’André Hoarau.
  • Après avoir élevé leurs cinq enfants, les grands-parents Le Toullec avaient pris en charge les 9 enfants de Jeanne et André Hoarau, prématurément décédés.

Parmi ceux qui furent propriétaires de l’emplacement et de la case créole du 60 rue Sainte-Marie…

La famille Denis, Julien, Lassais: les Archives attestent le fait que cette maison, l’une des plus anciennes du quartier, appartint à la famille Lassais et ses descendants depuis la fin du 18èmesiècle jusqu’au 30 novembre 1859 où elle fut vendue à… Monsieur l’abbé Louis, François Margeris,en son vivant chanoine et vicaire général de Saint-Denis après la création de l’Évêché. J’ai voulu savoir si ces lieux avaient été consacrés par sa présence. Ma désillusion fut grande lorsque j’appris du père De Guigné, chargé des Archives de l’Évêché, à Saint-Denis, que normalement tout prêtre habite la cure, sauf si, habitant Saint-Pierre, Mr de Margeris avait un pied-à-terre à Saint-Denis ou s’il était à la retraite. Je reste donc dans le doute. Ce qui est certain, par contre, c’est que Mr de Margeris essaya en vain, par deux fois, de vendre la maison et finit par faire de sa nièce de Lisieux sa légataire universelle. Celle-ci revendit la maison à Mr de Fayard en 1883.

De 1936 à 1941 la maison fut la propriété du couple Ludovic Revest et Mme, née Legros. Mr. Revest était connu pour des articles journalistiques, suffisamment originaux pour qu’on les qualifiât de « revestades ».

En 1941 la maison fut achetée par les demoiselles Vollard, soeurs d’Ambroise Vollard, Réunionnais et marchand d’art parisien qui fit découvrir au public Van Gogh, Gauguin et Picasso entre autres. Il fut aussi à l’origine d’un don important d’œuvres d’art au Musée Léon Dierx à Saint-Denis.

Il n’est pas possible de citer tous les propriétaires qui se succédèrent dans cette maison : elle a  changé assez souvent de mains. Mais une performance fut accomplie en 1944 -1945 par Mr. Camille Auber, qui, après avoir racheté leur bien aux sœurs Vollard au prix de 162.500 francs de l’époque, le revendit un an plus tard pour 300.000 francs aux époux Hoarau-Le Toullec réalisant ainsi un substantiel bénéfice…Depuis lors la maison resta dans la même famille jusqu’à ce jour, soit 73 ans : un record !


 

 

Illustration Huguette Payet.

 

Nana i di mon kozé                                 Certains disent que mon parler

Ti santié malizé                                       N’est qu’un petit sentier tortueux

Dann gran shemin fransé.                   Dans la grande voie du français.

 

Nana i kroi mon kozé                            D’autres croient que mon parler

In patoi malparlé                                     Est patois estropié

Ek bann mo rapiésé.                             Plein de mots rapiécés.

 

Nana i kalkil mon kozé                         D’aucuns jugent que mon parler

Mal fagoté an kaskasé                          Mal fagoté, mal fichu, 

Pa kapab témoigné.                              Est incapable de témoigner.

 

Nana i kalbite mon kozé                        Il en est qui culbutent mon parler,

Touf a li dann fénoir                               L’étouffent dans l’obscurité

Shabouk pou fé plié.                              Manient le fouet pour le dompter.

 

Nana i shèrsh mon kozé                            Et puis il y a ceux qui cherchent

Dann gran kiltir, gran lékritir                 En grande culture, grande littérature

Lintéré son prézans.                                 L’intérêt de sa présence.

 

Mé mon kozé                                               Mais mon parler : 

Inn ti kozé Lamour                                    Un simple parler d’amour

In tradiktèr pou lo kèr                             Un interprète du cœur,

In souvnir dousamer                               Un  souvenir doux-amer,

In bonèr si la tèr…                                     Un bonheur sur la terre…

Dann in passé la soufrans                       Dans un passé de souffrance

Li mark mon légzistans                           Il marque mon existence

Dann in zordi minm resanblans           Dans un présent uniformisé

Li sign mon diférans.                               Il signe ma différence.

 

Danièle MOUSSA

 

 

Le texte du poème de Danièle MOUSSA nous a semblé tout indiqué à l’occasion de cette semaine créole. Ce qui nous a plu en particulier c’est le ton nouveau, si différent de celui de beaucoup d’autres, qu’ils soient en faveur du créole ou hostiles à son égard. Ici, pas de violence, pas de grandiloquence : ce qui frappe avant tout, c’est la connaissance du passé de notre île qu’a l’auteur, sa sagesse, son amour pour la langue créole et sa reconnaissance pour les bonheurs que le parler créole lui a apportés.

Dpr974.


Il y a quelque temps de cela, passait sur France-Inter, à une heure très matinale,l’émission de Fabrice Drouelle intitulée : « Affaires sensibles ».Ce jour-là il était question des enfants réunionnais déracinés de leur île de l’Océan Indien à partir des années 1960 et transplantés dans le département de la Creuse (1).

Ce furent de 1963 à 1982, plus de 2150 enfants réunionnais, d’origine modeste, orphelins ou non, qui furent ainsi envoyés dans de nombreux départements français qui souffraient du dépeuplement de leurs campagnes (Lozère, Corrèze, Tarn, Gers, Pyrénées orientales etc.) alors que leur île connaissait chômage et misère, avec une population jeune qui s’accroissait rapidement. C’est en Creuse que beaucoup d’entre eux ont fini par atterrir, c’est pourquoi l’on parle la plupart du temps des Déracinés de la Creuse.
Pour arriver à ses fins, l’administration se servait souvent de la ruse pour convaincre parents ou grands-parents analphabètes. On leur faisait miroiter pour les enfants la perspective de la réussite, d’études donnant accès à de « bons métiers ». Il suffisait que les parents signent un formulaire rempli par d’autres… Mais ces formulaires, ils n’arrivaient pas à les déchiffrer et souvent, à la place des signatures, figurent une croix et des empreintes digitales…On donnait aussi aux parents l’assurance verbale que les enfants pourraient rentrer au pays pour les vacances ce qui, à notre connaissance, ne s’est jamais produit.

Sur ces 2150 enfants, un certain nombre s’est tiré d’affaire…plus ou moins bien…Mais d’après les recherches faites récemment il a été estimé qu’un quart, voire près d’un tiers des enfants ont connu l’échec, les mauvais traitements et de graves souffrances psychologiques : dépressions et suicides n’ont pas concerné uniquement quelques cas isolés ; il suffit de voir encore, à l’heure actuelle, les visages marqués par la tristesse de certains enfants de la Creuse devenus adultes, pour se rendre compte de tout ce qu’ils ont enduré.

Tristes Tropiques de la Creuse

L’émission de France-Inter «  Affaires sensibles » concernant les enfants de la Creuse est un document essentiel pour qui veut comprendre cette triste affaire. C’est pourquoi nous recommandons à nos lecteurs de s’y reporter. Mais il existe bien d’autres moyens à la disposition de ceux qui veulent s’informer : livres, émissions radio ou télé, articles de  journaux, rapport officiel qu’on pourra aisément trouver sur internet (2). Il est plus que temps que tous les Réunionnais connaissent la vérité sur ces pages douloureuses de notre histoire.

Sur le même sujet l’émission faite en collaboration par France 3-Nouvelle Aquitaine et Réunion Première intitulée : « Loin, si loin… Les Réunionnais de la Creuse »commence par une fiction traitant de cette affaire ; un débat s’engage ensuite avec la participation d’anciens enfants transplantés à Guéret. Ce débat, particulièrement émouvant, est révélateur de la manière dont on a arraché des enfants à leur île, à  leur famille, à leur culture pour les transplanter à 10.000 km de chez eux. L’un des cas les plus intéressants est celui de Mme Andanson. Nous apprenons qu’elle était d’une fratrie de 6 enfants qui furent transbahutés dans la Creuse ; elle n’avait à l’époque que 3 ans !… Les frères et soeurs ont été rapidement séparés les uns des autres : tout a été fait comme si le passé des enfants, leur langue, leur culture et surtout leurs parents, leurs relations entre frères et sœurs ne comptaient pour rien. On a poussé le luxe dans la négation, dans l’effacement de leur histoire jusqu’à changer l’état-civil de cette petite fille.  Elle s’appelait au départ Marie – Germaine Périgone, était née à La Réunion au Bois de Nèfles Saint-Paul. On lui inventera un autre nom, un autre prénom, un autre lieu de naissance. Elle s’appellera dorénavant Valérie Andanson. Son lieu de naissance, attribué à posteriori : La Brionne, un village de la Creuse. Comment expliquer cette volonté de tout cacher, de faire table rase de tout un passé ?

Sa prime enfance dans la Creuse a été marquée par la violence de la famille d’accueil dans laquelle elle a été placée. Par la suite elle sera adoptée par une famille aimante – elle le dit elle-même – qui l’aidera à se construire normalement. Ce fut sa grande chance, alors qu’un de ses frères, marqué par l’exil, s’est suicidé à l’âge de 32 ans.

Devenue une jeune fille de seize ans, elle découvrira par hasard, que ceux qu’elle tenait pour ses parents par le sang, sont en fait ses parents adoptifs. Elle les aime assurément, leur est reconnaissante de ce qu’ils ont fait pour elle. Mais qu’on lui ait menti,  caché tout ce temps la vérité sur ses origines ; C’est cela qui pour elle, est inadmissible, intolérable. Était-ce sur les recommandations des autorités ? C’est possible, c’est probable (3)

Selon un autre intervenant dans le débat, Mr Coussy, journaliste qui a étudié cette affaire, aucun des enfants ainsi transplantés n’est sorti indemne de l’expérience. Beaucoup d’entre eux ont souffert de solitude, parfois de racisme ou d’exploitation dans les fermes et encore aujourd’hui, après plus d’un demi-siècle ils continuent à vivre avec le traumatisme causé par cette transplantation.

 

une enfance volée (image livre Martial)

 

Quels sont les responsables de cette situation ? Différentes sources considèrent qu’une grande part de responsabilité incombe à Mr Michel Debré qui fut des années durant premier ministre sous De Gaulle, responsable de différents ministères ensuite, avant de devenir député de La Réunion. Il exerça pendant de nombreuses années un pouvoir sans partage…Quel est le Préfet, quel est l’homme de droite qui aurait pu réellement lui résister ? (4)Quel est le fonctionnaire qui ne craignait pas l’exil depuis l’application  aux DOM de l’ordonnance d’octobre 1960 qui permettait au Préfet d’exiler de La Réunion tout fonctionnaire dont le comportement était de « nature à troubler l’ordre public »? Le Préfet n’était d’ailleurs aucunement tenu pour cela de justifier sa décision.

Dans la Réunion post-coloniale d’alors, qui sentait encore à plein nez la colonie, Mr Debré était tout puissant. Mais, dira-t-on, peut-être n’était–il pas au courant de tout ce qui se passait ? Peut-être ignorait-il tout de la situation des enfants réunionnais de la Creuse ?…Des témoins bien placés affirment qu’il était parfaitement au courant de la situation et des souffrances des enfants réunionnais transplantés. Ainsi le responsable de la maison de la Creuse, d’origine réunionnaise,  qui avait fait connaître son  point de vue sur la situation des enfants maltraités, exploités, mal en point psychologiquement, fut promptement limogé.

 

la une de Jablonka

 

Pour l’historien Ivan Jablonka (5)« Debré a traité l’île comme une colonie. »  Il parle de lui comme de l’homme qui « joua un rôle décisif… et défendit (cette opération de transplantation) contre vents et marées » (Cf. Wikipédia : Enfants de la Creuse).

Il est indispensable que la vérité éclate au grand jour, que les responsabilités soient clairement établies. Toutes les conséquences doivent être tirées concernant ceux qui ont tenu les ficelles. Il faut en outre que les torts envers les victimes soient officiellement reconnus et réparés.

 

Dpr974.

 

Notes

  1. À retrouver sur France-Inter sous le titre : « Les Réunionnais de la Creuse : Le Grand Préfet et les Déracinés », émission du 30 Août 2018.
  2. – « Loin…si loin… Les Réunionnais de la Creuse ». Une production France 3. Nouvelle – Aquitaine et Réunion Première. Débat sur You tube Guéret 21 juin 2017.
  3. – Étude de la transplantation de mineurs de La Réunion en France hexagonale (1962-1984). Rapport à Madame la Ministre des Outre-mer.–Philippe Vitale, Gilles Ascaride, Corinne Spagnoli : Tristes Tropiques de la Creuse. (Éditions K’A).
  • Yvan Jablonka : Enfants en exil, transfert de pupilles réunionnais en Métropole (1963-1982). Le Seuil.
  • Jean-Jacques Martial : « Une enfance volée » (Éditions 4 Chemins 2003).
  • 3) Mme Marie-Michèle Bourrat, psychiatre, qui participait au débat rappelle le secret que l’on devait autrefois garder à tout prix face aux enfants adoptés et défend la nécessité de dire la vérité : « On ne peut pas tout dire. Mais ce que l’on dit doit toujours être vrai ! ».
  • 4) Rares sont les hommes politiques de droite qui ont tenu tête à Michel Debré. À notre connaissance il en est deux qui l’ont fait : Pierre Lagourgue qui s’est présenté contre lui lors des élections législatives de 1981 et Mr Roger Payet, ancien président du Conseil général qui s’est prononcé officiellement contre l’Ordonnance du 15 octobre 1960, œuvre de Michel Debré, qui permettait d’exiler des départements d’Outre-mer tout fonctionnaire dont le comportement était de nature à troubler l’ordre public. C’est ainsi qu’ont été exilés 13 fonctionnaires de la Réunion.

Des salines à l’Etang-Salé les Bains, dites vous? 

Mais oui !

C’était dans les années 1920.

 

Il n’y a pas de quoi s’en étonner avec un nom pareil : Etang-Salé. Un nom attesté sur les plus anciennes cartes de La Réunion, depuis celle de Flacourt établie en 1661 d’après les récits des exilés de Fort-Dauphin revenus de « l’Isle Mascaregne », à celle du chevalier de Ricous proposant en 1681 un « Pland de Lille Masquarin ou Bourbon » après y avoir séjourné. Un nom repris continûment par les cartographes successifs tels Selhausen (1793), Lislet Geoffroy (1819), ou Maillard (1852), dont les dessins signalent cet étang s’étendant, au-delà d’une petite frange littorale, parallèlement à la baie du Bassin Pirogue. 

 

Mais comment est-ce possible ? Où sont les traces de ces salines ?

Du côté de la mer peut-être ? Pas d’étagement de salines en vue au bord de l’eau, ni d’un côté, ni de l’autre de la rade portuaire abritée par le lagon. Mais un somptueux paysage, doux et puissant à la fois, qui conjugue les bleus du ciel et d’une mer vive et claire au gris moiré d’un fin sable noir s’étendant jusqu’au vert des filaos et des patates à Durand. 

 

Si ces salines ne sont pas visibles de la côte, sans doute faut-il chercher leurs traces à l’intérieur du village, lequel s’est étiré initialement sur la frange littorale entre le bord de mer, l’étang et la forêt sèche qui, plantée en filaos à la fin du XIXème siècle et – enrichie par des reboisements successifs – a fixé les dunes de sables mouvants et permis le développement de la localité.

Et là, quelques traces possibles. 

D’abord, la découverte d’un plan d’eau de dimensions réduites comparées aux données cartographiques antérieures. L’endroit a bien du charme avec les maisons environnantes et les profils des montagnes lointaines qui se reflètent dans l’eau. On en fait le tour par un agréable petit sentier, prenant plaisir à voir une nichée de poules d’eau ou une nuée de becs roses se balançant sur les tiges des joncs, ou quelque pêcheur guettant des tilapias…

 

Le plan d’eau actuel, photo Marc David, 2016

 

Puis une deuxième trace : la découverte d’une pierre taillée en stèle sur la Place Clémencin Honorine, large place damée qui accueille les promeneurs, les joueurs de pétanque et quelques barques et bateaux de pêcheurs remontés du bord de mer.

Hélas, l’inscription capitale indiquant le nom de la place a disparu de la stèle il y a quelque temps. C’est ce que nous voulons rétablir par cet article en évoquant le souvenir des salines de l’Etang-Salé et du saunier qui y a relancé l’exploitation du sel au quart du XXème siècle. 

 

Avant cette date, on récoltait bien évidemment du sel à l’Etang-Salé.

On l’a sans doute toujours fait de manière empirique et naturelle comme en d’autres lieux de l’île où il suffit d’aller sur la côte pour découvrir des cristaux de sel dans quelque anfractuosité de roche. Mais, historiquement, les premières formes d’exploitation du sel à l’Etang-Salé remontent au XVIIIème siècle. Ainsi – même s’il ne nous éclaire aucunement sur la fabrique citée – un document des Archives départementales, mentionné par l’historien Prosper Eve, évoque la mort de « Jean, esclave d’André Rault, employé à la fabrique de sel à la Grande Pointe de l’Etang-Salé[…] emporté et noyé par les lames de la mer en octobre 1728  » (1). De manière plus explicite, un autre document, reproduit par le site de l’ACSP (2), date du 3 février 1787 l’acte de permission « signé par MM Dioré et de Chanvalon[…] permettant aux dits Srs Pascalis et St Aubin, d’établir et former provisoirement dans les marécages de l’etang-dallé […]une saline, sur un espace de 200 toises »(soit environ 400 mètres de long). 

C’est celle-là dont parle l’historien Claude Wanquet quand il écrit : « A la veille de la Révolution, Pascalis, le plus riche habitant de Saint-Louis, dirige à l’Etang-salé une saline dont l’intérêt est très important pour l’économie insulaire. Bourbon manque en effet fréquemment de sel. L’entreprise de Pascalis peut pallier cette carence mais elle provoque quelques difficultés sociales car elle prive de nombreux pauvres d’une ressource précieuse. Aussi soulève-t-elle diverses contestations. »Aujourd’hui, elle soulève plutôt nos interrogations sur sa configuration, sur le recrutement de sa main-d’œuvre à une époque d’esclavage, ainsi que sur son système d’alimentation en eau, sachant que les sables non fixés étaient alors aisément déplacés par le vent.

 

Qu’advint-il de cette saline par la suite ?A défaut de données suffisantes, nous ouvrons quelques questions. Auraient-elles été reprises par d’autres propriétaires ? A une échelle moindre ou sous une forme redevenue plus empirique ? Voire, auraient-elles  fini par disparaître ?

Dans son Essai de statistique, publié en 1828, Pierre Philippe Urbain Thomas, Ordonnateur à Bourbon de 1817 à 1824 écrit : « Ce bassin qui a reçu et donné à cette petite contrée le nom d’Etang-Salé est une saline naturelle exploitée par les habitants des environs et qui offre une ressource précieuse à de pauvres familles. » Par la suite, au cours du même siècle, des voyageurs tels M. Simonin ou A. Billiard, qui passèrent par l’Etang-Salé, n’en parlent pas à l’exemple de F. Cazamian évoquant juste « un petit lac »,« souvent à sec »; ce qui prolonge nos interrogations.

 

La stèle Clémencin Honorine sur la Place du même nom, photo Marc David, 2014.

 

Il faut donc attendre le XXème siècle pour voir relancé un projet concret et ambitieux de salines à l’Etang-Salé les Bains. C’est le fait de Charles Robin, propriétaire également du four à chaux situé à proximité ainsi que d’un parc à huîtres en bord de mer. Cet homme d’action accorda sa confiance au saunier Clémencin Honorine, Réunionnais d’origine (4), qu’il recruta à Madagascar car ce dernier travaillait sur les grandes salines de Diego Suarez. Honorine, secondé par d’autres travailleurs, fit alors prospérer les salines du village pendant une vingtaine d’années, jusqu’à sa mort en 1946. Sans nul doute, l’homme avait l’art et la science du métier. 

 

On peut retrouver le souvenir de ces salines dans quelques documents tels des cartes routières et des pages d’auteurs. Si le poète Jean Albany, dont le grand-père était chef de gare à l’Etang-Salé, les mentionne simplement en évoquant dans Fare Farela case en bois qui « se trouvait du côté des Salines »et qui a été roulée« sur des rondins de filaos »jusqu’en face de la gare du village, Marie-Laure Payet nous en propose une idée plus précise dans son récit de vie intitulé Entre deux souvenirs. La station de vacances, écrit-elle, « possédait des marais salants en pleine exploitation. Bien vite, cet endroit devint un lieu de rendez-vous avec nos camarades. Marco, le paludier, nous laissait jouer à récolter le sel en nous servant de son immense râteau. Je ne me lassais pas d’observer l’eau de mer qui terminait sa route en labyrinthe dans des bassins plats sous forme de fins cristaux dorés, étincelant sous le soleil. J’organisais avec mon frère des concours d’équilibre sur la murette étroite, sous l’œil indulgent de Marco. »

 

Mais, si on veut en savoir plus, le mieux est de faire parler les anciens du village. Mettons donc nos pas dans ceux de Monsieur Louis Alain Savigny et écoutons parler la mémoire d’un des plus vieux pêcheurs du village et fils de Tétin Savigny dont une rue porte le nom. 

Ces salines qu’il a pu voir dans son jeune temps s’étendaient largement sur un vaste espace, qu’on peut borner par la route montant vers l’Etang-Salé les Hauts et correspondant approximativement  à l’arrière de la partie centrale du village actuel, aujourd’hui urbanisée. 

C’est ce que confirment des photos aériennes datant des années 1950. Sur celle que nous avons retenue, on voit bien qu’à la place de l’étang, on observe un vaste étagement de grands casiers s’étalant parallèlement à la baie. Seul un observateur bien informé pourrait deviner le magasin où le sel s’entassait, ainsi que ce qui pourrait être la première pompe et la deuxième plus au sud.

 

Vue aérienne des salines, 1950, © SHOM, Ifremer, Photothèque nationale

Car, en effet, comme nous le rappelle Monsieur Savigny, les salines étant séparées de la côte, il fallait donc pomper l’eau de mer pour les alimenter et assurer également le déversement du trop plein à la mer. Un canal d’alimentation menait donc à une pompe qui, située en aval, au bout de la baie, n’est plus que vestige aujourd’hui.  

 

Cette première pompe, hélas, montra des faiblesses car elle puisait dans une zone du lagon moins concentrée en salinité vu les résurgences naturelles d’eau douce qu’on trouve dans les petits bassins adjacents. On fit donc une deuxième pompe plus excentrée vers le sud, à une centaine de mètres de la première et donnant plus directement sur la partie rocheuse de la côte, vers la haute mer. Sans doute ce canal d’alimentation dort-il enseveli aujourd’hui sous les routes, le Chemin de la Vieille Pompe et les maisons bâties depuis. Hélas encore, cette deuxième pompe, faite de pierre et de chaux maçonnée, a été sérieusement endommagée par les derniers cyclones et grandes houles des deux dernières décennies. 

Pour en revenir aux salines, et aux propos de notre guide Monsieur Savigny, cette eau pompée était dirigée vers le haut et redistribuée dans les bassins où on faisait « cuire » ou décanter l’eau qui, avec l’évaporation naturelle au soleil, donnait le sel. Il fallait réalimenter les bassins en eau de manière périodique, une fois par mois le plus souvent, ou vidanger quand les pluies « lavaient » le sel dont on surveillait constamment l’élaboration. Deux à trois dizaines d’hommes et de femmes  travaillaient sur ces salines (et également sur le four à chaux) selon Monsieur Savigny. Ils venaient pour la plupart de l’Etang-Salé, Piton Saint-Leu, et Saint-Louis. Ces employés travaillaient protégés de gonis sur les pieds et les mains quand ils n’avaient pas de gants. Ils balayaient les casiers et raclaient le sel recueilli plus bas et entreposé dans une maison magasin, située vers le virage que fait la route nationale traversant le village.

L’activité tournait bien. On vendait du sel. Et même du beau sel, dit-on. 

 

La deuxième pompe, photo Marc David, 2014

 

Respect donc au paludier Clémencin Honorine et à tous ces travailleurs qui firent fleurir le sel de la mer indienne. Car faire du sel, c’est un métier qui demande une science de la nature et des éléments, encore plus dans un temps où on disposait de peu d’instruments. C’est maîtriser et gouverner les eaux, l’ensoleillement, la pluviométrie, les vents et les sols. Ce que fit Clémencin Honorine, vingt ans durant, l’œil aux aguets sur la cristallisation du sel.  

Après sa disparition en 1946, les héritiers Robin tentèrent de poursuivre l’activité mais dans un contexte économique plus difficile. Outre la concurrence du sel d’importation, il fallut faire avec le développement des marais salants de la Pointe au Sel à Saint-Leu à l’initiative d’Etienne Dussac, propriétaire de l’Usine de Stella Matutina. A partir des années 50, les salines de l’Etang-Salé cessèrent leur activité. Un lotissement SHLMR s’implanta ultérieurement près de la « vaste cuvette sèche ordinairement », mais remplie à la saison des pluies, »d’une eau boueuse qui n’était pas drainée »(5) et le village se tranforma progressivement.  

 

Qu’advint-il alors des infrastructures ?Des grands casiers dessinés sur ce qui était autrefois l’étang salé ? Qu’advint-il des pierres ou « murettes » qui les délimitaient, voire des pavages éventuels de certains bassins au moins, sauf à penser qu’ils disparurent emportés par certains ou enfouis sous les maisons et les routes ? (6) Ce qui est sûr, c’est que les salines disparurent, au point qu’on pourrait croire qu’elles n’ont jamais existé. Ainsi donc, sept décennies suffiraient à effacer des lieux une histoire, un vécu, un paysage économique et social et à redessiner de nouveaux espaces de vie qui pourraient laisser croire aux nouvelles générations qu’il en a toujours été ainsi. Le village s’est bien étoffé depuis, bien urbanisé, s’est ouvert au tourisme sans les excès constatés ailleurs, offrant à la fois les plaisirs du bord de mer et de la forêt. 

 

A la place des salines, on découvre aujourd’hui des maisons et un agréable petit plan d’eau. Lequel plan d’eau fait l’objet de discordes – portées par la presse sur la place publique (7) – entre la mairie, l’Etat (la DEAL) et des associations de défense du patrimoine en ce qui concerne l’entretien ou la préservation du lieu. Ainsi, à propos du dernier et massif curage effectué fin 2014, la mairie considère avoir créé un bassin de rétention des eaux pluviales financé pour moitié par l’Etat en 1988, quand les associations ACPEGES et ACSP arguent de la nécessité de protéger ce qu’elles considèrent comme une « lagune intérieure », riche d’un « écosystème » et précieuse sur le plan environnemental (7).

Finalement, si les salines et le sel ont disparu du village de l’Etang-Salé, la localité compte bien des atouts dont un patrimoine naturel et une histoire intéressante. Ne pourrait-on au moins préserver ce qui reste et le mettre en valeur, recueillir les témoignages et sonder les traces du passé et le sol lui-même qui cache encore ses secrets ? Encore un peu de temps, encore un peu de houle et les derniers vestiges des vieilles pompes iront à la mer comme le reste.

 

Or le sel, ce vieux compagnon de l’humanité, a de tout temps satisfait des besoins des hommes, a servi dans leurs échanges, a porté même certaines de leurs révoltes (8). Si on se réjouit de voir relancées les salines de la Pointe au Sel à Saint-Leu, on regrette de voir que la production de sel ne suffit pas pour La Réunion. Et on a du mal à penser que nous ne savons pas tirer le sel de la vie de l’Océan Indien qui nous entoure.

 

Avec nos remerciements à nos informateurs et plus particulièrement à Monsieur Savigny.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE 

 

 

1. ADR C°845 ; cité par Prosper Eve dans Les esclaves de Bourbon à l’œuvre, Revue n°2 des Mascareignes, 2000.  

2. Site de l’Association Citoyenne de Saint-Pierre portant sur un « Rapport sur le site de la lagune de l’Etang-Salé Les Bains » par les associations ACPEGES et ACSP, 20/01/11. 

3. Claude Wanquet : Histoire d’une révolution. La Réunion 1789-1803.

4. Clémencin Honorine est le père de Madame Visnelda, ancienne secrétaire de mairie de l’Etang-Salé et guérisseuse de grande réputation. 

5. Cet article du Mémorial de La Réunion, (volume 7, 1964-1979 p 166) sur Logement : Résidences et bidonvillesévoque à propos de ce lieu des problèmes sanitaires liés aux moustiques.

6. Selon les articles, sites et personnes, on parle de sol naturel mais aussi de pavages. Ces points mériteraient d’être éclaircis par des recherches et fouilles archéologiques.

7. Cf. articles de presse JIR et Quotidien et site ACSP autour des projets « Marina » et opérations de nettoyage du plan d’eau en 2009 et 2014 en particulier (ex : JIR du 17/02/15 ; Q du 18/02/15).

8. Par exemple contre la gabelle à la veille de la Révolution française ou contre le monopole des Britanniques lors de la marche du sel initiée en 1930 par Gandhi en Inde.

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