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Afficher Patrimoine 974 sur une carte plus grande

Notre exploration de St Denis pour nous rendre compte de ce que sont devenues les cases créoles présentant un intérêt patrimonial a été enrichie le 30 Mai 2010.

DPR974

Légende:

En violet, les bâtiments patrimoniaux démolis devant être reconstruits.

En jaune, les maisons d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural qui ont connu des sorts divers (abandon, reconstruction à l’identique, plus souvent remplacement par des immeubles pseudo-créoles.)

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« Bichiques la monté ! » Si c’était vrai ! Voilà des années qu’on attend ! Il fut un temps où, pour le plus grand bonheur des Réunionnais, les montées de bichiques (1) étaient abondantes, encore plus pendant la saison chaude. Hélas, elles se font si rares aujourd’hui que nous proposons, à défaut d’un bon cari de bichiques de nos rivières, une page souvenir et témoignage sur une de nos pêches traditionnelles. Elle est tirée de Ti kréver, l’enfant bâtard de Dhavid Huet (2) qui, dans ce roman autobiographique situé à Saint-Benoît dans les années 1930, évoque sa vie d’enfant démuni ainsi que La Réunion d’antan. On peut y découvrir les aventures à la fois « drolatiques ou graves » de Ti kréver qui se demène pour vivre avec sa mère et s’essaye dans les chapitres 34 et 35 du livre à la pêche des bichiques dans un temps où les montées prodigieuses régalaient les Réunionnais de bichiques fraîches (non congelées !) et de bichiques sèches (3).

4ème de couverture de « Ti kréver » de Dhavid, photo de C. Bonne

 

 

Extraits du chapitre 34 de Ti kréver : « Bichiques la monté »

 

Tï kréver de son côté, se désolait de ne pouvoir rien faire qui puisse aider un peu son « momon » (4).

Arriva alors la nouvelle : « bichique la monté ! ».

Il y avait déjà quelque temps qu’une bonne partie de la population bénédictine attendait cela. Les bichiques ! cette bénédiction du ciel dont la pêche et la vente, constituaient l’essentiel des ressources de bien des familles.

Depuis plusieurs semaines, les pêcheurs se tenaient à l’embouchure de la Rivière des Marsouins et cela jour et nuit.

Le jour, ils creusaient inlassablement des petits canaux. Petits canaux destinés à devenir le passage obligé des bichiques, entre la mer et la rivière.

Travail ardu, exécuté souvent sous le soleil de plomb. Mais travail nécessaire si l’on voulait que la pêche soit bonne.

Ces canaux étaient assez longs. De la même longueur que la barrière naturelle de galets que la mer avait dressée le long du rivage et qui constituait un obstacle de taille pour le bon déroulement des opérations.

C’était, en quelque sorte, une lutte de tous les instants entre les pêcheurs qui enlevaient les galets, et la mer qui en apportait d’autres.

Une seule demi-journée d’abandon et le « canal bichique » se trouvait obstrué.

C’était presque un art que le creusement et la consolidation de ces petites tranchées, par où l’eau claire de la rivière rejoignait la mer et qu’allaient emprunter les bichiques, pour passer de l’eau salée à l’eau douce.

La nuit, les pêcheurs dormaient sur place, sous une espèce de petite tente faite d’une « saisie » de vacoa, ces mêmes tentes qui, aux heures les plus chaudes de la journée, leur permettaient de s’abriter, de courts instants, du soleil « bord’ mer ». Un soleil dont la réverbération sur les galets donnait mal aux yeux et cuisait littéralement l’épiderme de ceux qui s’y trouvaient.

Mais tous ces préliminaires étaient absolument nécessaires si l’on voulait obtenir de bons résultats. Ceux qui s’y soumettaient y étaient habitués. Ils ne se rendaient même plus compte de ce que leur condition de vie avait de pénible.

Leur récompense était là : les bichiques montaient. Des jours fastes allaient suivre.

 

Canaux à l’embouchure de la Rivière des Roches – Photo Marc David

 

Ti kréver, enfant de Saint-Benoît, vivait aussi cette particularité de la vie locale.

Comme bien d’autres de ses petits camarades, il avait « in ti vouve ». Cette petite nasse spéciale faite avec la nervure centrale du latanier ou du cocotier, véritable piège dans lequel, une fois entrés, les alevins ne pouvaient plus sortir.

Sa « vouve » en bandoulière il était, lui aussi, descendu à l’embouchure de la rivière. Comme les autres il attendait. Il attendait en scrutant les lames au travers desquelles on distinguait les « rouleaux » de bichiques qui se rapprochaient du rivage (5).

Il priait ardemment pour que cette montée de bichiques se fasse. En posant sa « vouve », non pas dans les canaux sévèrement gardés et contrôlés par ceux qui les avaient creusés, mais à l’arrière, il espérait en prendre suffisamment pour pouvoir aller en vendre, afinde gagner quelques sous.

Bien sûr, il savait qu’il ne pourrait pas, comme les professionnels, attraper des bichiques « blanches », des bichiques « la rose », les plus demandées, qui étaient les plus chères. Mais il se consolait en sachant aussi que, même à l’arrière, on pouvait faire de bonnes prises. Les bichiques ayant seulement changé de couleur, pour devenir noires.

C’était là une particularité que connaissaient bien les pêcheurs. Il fallait absolument que les bichiques soient capturées dès leur sortie de l’eau de mer. Elles étaient alors d’une légère couleur rose, et translucides. Les meilleures pour la confection du « carri de bichiques ».

Poussées par leur instinct qui les obligeait à retourner vivre en eau douce après leur éclosion en mer, leur capture au cours d’une campagne de pêche se comptait par dizaines de tonnes, et avait une incidence notable sur l’économie de toute la région.

 

Canaux d’arrière plan – Photos et montage Marc David

-1. A la Rivière des Marsouins    -2. A la Rivière des Roches.

 

Dès qu’avait retenti ce cri de : « bichique la monté ! », une activité fébrile s’était installée au bord de la mer. Des tas de « vouves », assez grandes pour qu’un enfant de dix ans puisse y prendre place, furent « calées », en différents points des canaux, le long desquels il ne fallait plus marcher après cela, pour ne pas contrarier les véritables nappes de bichiques qui les remontaient.

Des concentrations de paniers, en bambou tressé, se faisaient le long des petits sentiers qui se trouvaient tracés le long des berges de la rivière, par le passage quotidien des pêcheurs.

Ces paniers étaient destinés au transport des bichiques vers les lieux de vente.

Ils allaient être remplis à ras bords de bichiques sautillantes, dont beaucoup, en tombant par terre lors de ce transport, auraient pu permettre de les suivre à la trace. Inconvénient que l’on essayait de réduire en recouvrant les paniers, une fois remplis, avec des rameaux fraîchement cassés sur les arbustes environnants. […]

 

Panier de bichiques à la vente et Vouve – Collection privée

 

Imité en cela par beaucoup d’autres, Ti kréver, bien à l’arrière, là où la pêche était libre, avait « calé sa vouve ».

Pour ce faire, il avait dû, au préalable, construire un petit barrage, avec des gros galets et de la paille, sur une bonne longueur, afin de créer une retenue d’eau, laquelle inciterait les bichiques à monter plus haut.

Au beau milieu de cette petite digue, la gueule béante tournée vers la mer, et l’arrière bien attaché, par un brin de vacoa, la « vouve », piège parfait, était prête à remplir son office.

Il ne lui restait plus qu’à attendre.

Il était alors dix heures et il savait que, pour obtenir un résultat satisfaisant, il fallait au moins cinq heures.

Aussi en prévision de cette longue attente, il avait apporté, en même temps que la « vouve », sa gaulette. « Sa gaulette la mer » (6). Ceci afin de se livrer à la pêche aux « macabis ». Petits poissons voraces qui, ayant suivi les bichiques, se trouvaient eux aussi dans les lames écumeuses qui se brisaient sur le rivage.

Rivage animé, au long duquel régnait une agitation extrême, où tout un chacun s’évertuait à retirer le maximum de cette véritable manne aquatique (7).

[…]

Puis, le moment étant venu, il était allé « lever sa vouve ».

Si celle-ci n’était pas remplie entièrement, elle n’en contenait pas moins à peu près une demi-tente de bichiques. Malheureusement devenues noires, par un phénomène de mimétisme lié à la couleur sombre du fond de la rivière.

Après avoir consciencieusement lavé sa « vouve », il prit alors le chemin de ce qui lui restait de case.

A l’horloge de l’église qui se voyait de l’embouchure, il était trois heures de l’après-midi.

 

Avec nos remerciements à Dhavid Huet pour l’aimable autorisation de publier ces pages de son roman.

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

 

 

  1. Bichiques : minuscules alevins pêchés à l’embouchure de certaines rivières.
  2. Ti kréver l’enfant bâtard, Dhavid, éd. de référence imprimerie Graphica, 1991 (1ère éd. 1990) ; Océan Editions, 1992 ; éd. Azalées, 2006. dpr974 a publié le 11/08/2016 un extrait du roman portant sur la rentrée scolaire vécue par l’enfant d’autrefois.

Dhavid ou Dhavid Huet ou David Huet a aussi publié : Tienbo l’ker Ti kréver aux Océan Editions et les récits : Zaza ; Le temps du « fénoir » ; Souvenance, aux éditions Azalées ainsi qu’une Histoire de la poste à La Réunion, des origines à nos jours et La longue marche vers la liberté Sarda Garriga.

  1. Le chapitre 34 porte sur la pêche des bichiques. Le chapitre 35, plus centré sur les bichiques sèches, fait l’objet d’un autre article.
  2. Ti kréver (surnom de l’enfant) est élevé par « son momon » qui est en fait Berthe Macatia qui l’a recueilli.
  3. La masse sombre des bichiques agglutinées en rouleaux est en effet repérable depuis les berges.
  4. La gaulette, ici réalisée en bambou, est une canne à pêche artisanale.
  5. Depuis le rivage, Ti kréver pêche les macabis, alors que les pêcheurs plus expérimentés s’attaquent à la pêche plus sportive de grosses carangues appâtées par la montée des bichiques.

Préambule :

Dans ce poème plein de tendresse et de malice, Monique Mérabet se livre à un habile plaidoyer en faveur de la papangue, busard endémique de La Réunion, que l’imaginaire populaire charge de tous les défauts…Ce plaidoyer pour l’oiseau se transforme méthodiquement en mise en accusation des accusateurs et… en déclaration d’amour pour la papangue.

Celui qui connaît un tant soit peu l’histoire de la découverte de la Réunion, a encore à l’esprit les récits enthousiastes des premiers voyageurs concernant la faune de l’île, oiseaux, poissons, tortues qui ont subi, hélas, une véritable hécatombe. On ne peut que se réjouir, que les mentalités commencent à évoluer… Il est bien tard il est vrai !

 

Nana toujour dé-troi mové lang

Pou trène zanimo-la dan la bou ;

Nana kréol i ème pa Papang :

Zoizo-la i ral pa zot dutou.

 

Ti Paye-an-ké, sa in shoushou ;

I shante ali « joli! joli !»

Pou toué Papang, na poinn mo dou,

Ptèt akoz ton plim tro gri.

 

I di : Papang, sa lé voras,

Sa i souk ti-poul dann fon d’vérjé ;

La pa bezoin fé zot grimas,

Kari volay toul-moune i fé.

 

I di k’dan lé grif in Papang

Si ou lé pri, i larg pu ou ;

Zot i obli zot lér rapiang

Kan k’ i gingn krosh inn ti katsou.

 

I pran papang pou Granmèrkal,

Pou in bébète fo suprimé:

Komsa, nana i trouv normal

Pourgal alu a-kou d-galé.

 

Lé vré k’ tortu i voi pa son ké

É k’ bann granlang na poin le zo ;

Pinn pa Papang plu noir k’lu lé ;

Arète ladi-lafé su son dos.

 

Lès amoin dir aou kétshoz, Papang :

Mi ème aou kom zoizo Bondié ;

Kank dann ravine mi sar rode vavang

Mi éspèr toujours voir briy out zié.

 

                                                       Monique Mérabet

Le vol des papangues (illustration Huguette Payet)

 

Papangue, je t’aime…

 

(Traduction française : H. Payet et R. Gauvin)

 

Il y a toujours de mauvaises langues/qui traînent cet oiseau dans la boue/ Il est des créoles qui n’aiment pas la papangue/ Cet oiseau ne leur plaît pas du tout.

Le petit paille-en-queue (1) est vraiment leur chouchou/Ils chantent qu’il est  « Joli ! Joli ! »/Pour toi, Papangue, point de mots doux/ Peut-être ton plumage est-il trop gris ?

On dit les Papangues voraces/qui s’emparent des poussins dans le fond du verger/Inutile de faire la grimace/Des caris de volaille, tout le monde en fait.

On affirme que dans les serres de la Papangue/Vous êtes pris et bien pris /Vous oubliez votre air rapace/Quand vous faites main basse sur quelques sous.

On prend la Papangue pour Grand-mère Kalle (2) /Pour un monstre qu’il faut exterminer/C’est pourquoi certains trouvent normal qu’on la pourchasse à coups de galets.

Il est vrai que la tortue ne voit pas sa queue (3)/Et que les Grandes langues n’ont point d’os (4)/ Ne noircissez pas la Papangue plus qu’elle ne l’est !/ Cessez vos racontars à son sujet !

Papangue, laisse-moi te dire quelque chose, / Je t’aime comme oiseau du Bon Dieu/ Quand je cours les ravines pour trouver des vavangues/ J’espère toujours voir briller tes yeux.

 

Notes :

  • Le Paille-en queue, oiseau marin, blanc … dont la queue est faite de deux longues plumes très fines. Cet oiseau…est le plus populaire de tous les oiseaux de l’île. (Cf. Dictionnaire illustré de La Réunion.)
  • Grand-mère Kalle : personnage légendaire de La Réunion dont l’image est souvent terrifiante (Cf.D.i.R.)
  • «  La tortue ne voit pas sa queue » : adage réunionnais qui signifie que l’on ne voit pas toujours ses propres défauts.
  • « La lang na poin le zo » : signifie que l’on peut avoir du mal à « maîtriser» sa langue et à éviter de dire des sottises.
  • La vavangue : « Petit fruit rond comme une bille de 4 à 5 cm à la chair brune et pâteuse » (Cf : agenda Méthis 2017). qu’on trouvait autrefois aisément dans le fond des ravines.

 

De tout temps, en vertu d’un albocentrisme indécrottable, le colonisateur a transcrit, sciemment ou par ignorance, les toponymes de la Réunion en les adaptant à la phonétique de la langue française. La première phase fut celle de la francisation des toponymes hérités du marronnage.

 

 

C’est ainsi, à titre d’exemple, que le Camp de Pitse (chef marron) est devenu le Camp de Puces, Grand et Petit Bénare (du malgache be nara : où il fait très froid) sont devenus, du moins dans un premier temps, Grand et Petit Bénard (le look faisait plus créole), les Feux de Manjaka (celui qui règne, nom d’un chef marron) sont devenus les Feux à Mauzac (look du midi de la France), Kelval (du malgache kely vala : le petit enclos) a été transformé en Kerval (look breton), le Bras Massine (du malgache masina : sacré) a été rebaptisé Bras Machine, les Patates Madiran ou Maduran (du malgache mahadiorano : qui purifie l’eau) ont été reconverties en Patates à Durand et l’Ilet Apère (du malgache apetraka : où l’on dépose, où l’on s’assied) s’est vu affubler du nom d’Ilet à Pères (3).

 

Et un pas de plus dans la francisation…

 

Justice en l’occurrence doit être rendue à M. Jean-Cyrille Notter et à Mme Charlotte Rabesahala pour les travaux qu’ils ont menés sur les cartes IGN de la Réunion, afin de restituer à la plupart de ces toponymes leurs noms d’origine, conformes à l’histoire, ainsi qu’à Nicolas Gérodou pour son sublime « Passage des Lémures ».

 

Par la suite tout le monde se mit de la partie : ainsi le Chemin Sumer à Saint-Gilles, du nom de M. Sumer, devint, sous une influence non identifiée, le Chemin Summer, le chemin de l’été, tant il est connu que le créole est anglophone à ses heures perdues. Le Bras d’Ahiel, tel qu’il figurait sur les anciennes cartes, s’appelle désormais la Ravine Daniel, et le Boulevard Banks (prononcé Bankss, en faisant siffler sur vos têtes le « s » final), dédié au chevalier Banks à qui l’on doit le tracé en quadrillage de la ville de Saint-Pierre en 1785 (puis celui de la ville de Saint-Denis en 1790) (4) en est déjà au stade de Boulevard Bank et ne tardera pas à devenir Boulevard la Banque.

 

Marcel Lenormand

 

Notes :

1) Dans la série «  Ce que parler veut dire » Marcel Lenormand a publié chez notre confrère 7lamesla mer ce texte intitulé « Toponymes et homophones » qu’il offre à nos lecteurs. Nous l’en remercions bien sincèrement.

2) Cette carte est extraite du livre « De la servitude à la liberté » de J-M. Desport. CCEE 1988. « La zone privilégiée du marronnage…c’étaient la partie de Bourbon restée sauvage, les Cirques et les Hauts qui servaient d’abris naturels aux marrons » De là les nombreux toponymes malgaches de l’intérieur de l’île… Les cercles plus clairs indiquent les principaux camps des marrons à l’époque de la Compagnie des Indes.

3) Par souci d’écarter toute polémique, je me suis volontairement abstenu de mentionner les étymologies avancées par Jules Hermann dans son ouvrage « Les Révélations du Grand Océan ».

4) D’où l’expression : « Allons batte in carré en ville ».


 

J’avais alors 11 ans. « Mon île était le monde » (1), Le Tampon et Petite-Ile mes berceaux familiaux. Nous n’étions jamais allés ni à Maurice, ni à Madagascar. Ni ailleurs ! Alors, imaginez un voyage en France ! Pour la première fois, au début des années 60, comme d’autres fonctionnaires réunionnais pouvant disposer depuis quelques années de « congés administratifs », nos parents nous embarquèrent, frères et sœurs, dans ce grand voyage (2).

 

Nous étions très heureux et excités de partir, mais tristes aussi de quitter nos grands-parents, cousins et camarades d’école ! Sauter la mer était alors un vrai privilège. Une entreprise hardie pour nous qui vivions accrochés à notre île. Comment allait-on nous accueillir Là-bas ? Qu’allions nous devenir ? Faire ? Mais cela est une autre histoire…

Nous avons vécu, aimé, mal aimé, survécu, apprécié, admiré, regretté… Tout cela à la fois… Et sommes revenus dans notre île, sept à huit mois plus tard en 1962 sur le paquebot le Jean Laborde. Un mois de navigation entre Marseille et La Réunion via le Canal de Suez. Ce fut sans doute le plus beau voyage en bateau de ma vie. Parce qu’on était en famille. Parce que j’avais 11 ans. L’âge de l’enfance.

Le Jean Laborde, collection Laure Fontaine

De ce grand voyage surnagent quelques flashes…

J’ai peu de souvenirs du départ de Marseille. Pourtant, ce dût être excitant. Je n’ai gardé qu’une image du Port. Celle de Notre-Dame de La Garde que je revois distinctement et dont la silhouette se brouille sous mes yeux. Est-ce l’effet de l’éloignement du bateau ou de la prière silencieuse venue du fond de mon cœur et que j’adresse à Notre-Dame : Faites que la mer ne nous avale pas…

 

Puis rideau dans ma mémoire sur la traversée de la Mer Méditerranée.

Sans doute étais-je trop occupée par la vie à bord qui était un monde en soi. De toute étrangeté pour les marmay que nous étions. Certes, il y avait le mal de mer qui nous terrassait certains jours, mais nous étions assez toniques.

Pour nous, enfants – plus insouciants que nos parents, sans nul doute –, ce voyage sur le Jean-Laborde, c’était comme de grandes vacances. Pas d’école. Nous étions en 1ère classe. Tout nous paraissait exceptionnel. Invraisemblable. Et si loin de notre monde quotidien. Les cabines et couchettes, l’eau chaude au robinet ! Le salon de musique ! Le fumoir (même si nous n’y allions pas). La piscine ! On s’essayait à nager. On jouait dans l’eau… Ah ! Comme on s’y est bien amusés lors du passage de la Ligne (ou l’Equateur)…

Quant aux dîners qui rythmaient notre vie à bord, c’était le faste ! On s’y rendait endimanchés. Le restaurant nous accueillait avec des tables apprêtées de belles nappes tombantes. De la vaisselle comme je n’en avais jamais vue. Un maître d’hôtel comme sorti d’un monde inconnu. Seul problème et non des moindres pour les enfants que nous étions : il fallait se tenir bien, ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre et faire attention à nos bons habits. En plus essayer d’utiliser couteaux, fourchettes et verres sans rien casser ni donner l’impression qu’on était des ploucs du Sud sauvage ! Mais qu’on était gâtés ! On mangeait bien. Parfois ça pouvait nous paraître bizarre et plus joli que bon. Mais les gâteaux étaient toujours exquis. Tout cela avait un goût d’irréel. On ne payait rien. On était à mille lieues de nos modestes dîners du soir à La Réunion, en pyjamas autour de nos parents. Mais c’est pourtant autour de cette modeste table tamponnaise et loin des strass que nous avons appris l’essentiel et le sens de la famille.

 

Le Jean Laborde, collection Laure Fontaine

Moi, ce que j’aimais beaucoup, sur le Jean Laborde, c’était la vie sur le pont. A regarder passer les gens. A voir leurs binettes, leurs tenues. A capter un accent anglais, marseillais ou un mot créole échappé de manière inattendue : « Té, guette sa ! »

On essayait les chaises longues. On s’approchait du bastingage pour suivre les dauphins bondisseurs, terrifiés à l’idée d’un faux pas, d’une lame de fond nous engloutissant dans les eaux bouillonnantes. Tout aussi excitantes étaient nos incursions au niveau des 2ème et 3ème classes. On y voyait des gens moins guindés. Des marins animés, un contingent de soldats décontractés et bavards en direction de Djibouti… Mais, si nous pouvions aborder ces niveaux inférieurs, la réciproque n’était pas possible dans ce monde stratifié dont les fonctionnements rigides et sophistiqués n’échappaient pas à nos jeunes esprits ! Et je mesure mieux aujourd’hui combien mes parents avaient pu souffrir de ce monde clivé, guindé et artificiel, même s’ils pouvaient en tirer, comme nous, certaines satisfactions.

Ainsi passaient les jours, sur ce Jean Laborde, sorte de ville flottante. Hors du réel, hors du temps.

 

Du voyage lui-même, et de la trajectoire du bateau que me reste t-il ? Rideau sur les côtes italiennes ou siciliennes ou grecques ou libyennes…

Et tout à coup miracle de ma mémoire : le Canal de Suez. Je m’en souviens. De mon voyage, il est le moment Absolu. Pourquoi ? Est-ce que c’était parce que j’étais passionnée par l’histoire égyptienne que j’avais découverte en classe de 6ème ? Que je m’imaginais frôler des siècles d’histoire ? Mesurer le génie des hommes et l’audace de Ferdinand de Lesseps (3) ? Peut-être. Mais aussi parce que ce fut une traversée magique, irréelle.

Le canal de Suez, NASA, image of the Suez Canal taken by the MISR satellite on January 30, 2001

Le canal de Suez, NASA, image of the Suez Canal taken by the MISR satellite on January 30, 2001

 

D’abord, je me souviens qu’après des jours de mer, on aborde dans un port très animé (sans doute est-ce Port-Saïd ?). Des gens s’agitent. Autour de nous, des marchands et des babioles qui brillent. Il y a plein de gros et plus petits bateaux, à l’arrêt ou manœuvrant aux abords du Canal…

Voici le Jean-Laborde dans le Canal… On avance paisiblement sur l’eau brune du chenal, moins bleutée que les flots de la Méditerranée. On passe entre les rives peu éloignées (autour de 200 mètres ?). Après tant de mer, nous voici si près de la « terre ferme ». Sur ces berges désertiques, écrasées de soleil, on voit s’esquisser des silhouettes d’hommes couverts de toiles. Certains – ouvriers bâtisseurs ou paysans ? – portant des fardeaux, à même la tête, s’activant dans ce qui ressemble à un désert de terre rouge et brune. Le Jean-Laborde avance paisiblement, étonnamment, comme s’il était seul ou presque, et avait le canal à sa disposition, précédé ou suivi par le sillage de quelque autre paquebot. Parfois, un rare évasement du Canal abritant d’autres bateaux… Et pour finir, le port de Suez.

 

Combien de temps dura cette traversée de moins de deux cents kilomètres ? Autour d’une journée. Un peu moins si j’en juge par mes recherches depuis. Lesquelles m’ont permis de mieux comprendre que l’impression du Jean Laborde traçant dans le Canal de Suez devait venir de l’organisation alternée des convois en direction de la Méditerranée ou de la Mer Rouge, et du stationnement de certains bateaux en attente dans des zones de délestage, dont celle du Grand Lac Amer par exemple.

Après cette traversée du Canal, le Jean Laborde entrait dans la Mer Rouge. Avec ses vastes eaux. A Djibouti, il laissait son contingent de soldats, puis longeait la corne de l’Afrique avant de pointer vers l’Océan Indien aux flots plus tumultueux qui réveillaient le mal de mer. Après avoir joyeusement fêté le passage de l’Equateur, notre bateau faisait ses dernières escales dont j’ai gardé quelques souvenirs. Mombasa l’africaine, ou Diego-Suarez la madécasse… Autour de nous, une activité fébrile, vibrante, colorée. Des hommes suant à porter des ballots, des marchands de tissus, de pierreries, une langue qui sonnait autrement…

Mais, depuis bien des jours, on vivait dans l’attente de notre île. Enfin, La Réunion. « Rien que l’île. Toute nue » (4). Emergeant de l’océan, dans sa belle solitude. Montagnes tombant dans la mer. Planèzes glissant vers la côte. Trouée de la rivière des Galets s’enfonçant dans Mafate. Joie et vertige à retrouver notre famille, notre monde. « Koman i lé ? Lé bien. »

 

Le Jean Laborde au Port de la Pointe des Galets, La Réunion, collection Laure Fontaine

 

Plus de cinquante ans après, me voici revenue au Jean Laborde et au Canal de Suez par le cœur et la pensée. A cette traversée magique du Canal !

Aujourd’hui encore, je reste sidérée par l’insouciance de l’enfant que j’étais, cherchant (en vain) la silhouette du Sphinx et des vieilles pyramides et totalement aveugle à l’histoire en cours. Il m’avait échappé que j’étais passée par le Canal de Suez le temps d’une courte fenêtre ouverte par l’histoire. Juste après la « Crise de Suez » suite à la nationalisation du Canal en 1956 (5) et avant les guerres opposant l’Egypte et Israël à partir de 1967 (6). C’est donc avec la naïveté de mes 11 ans que j’avais traversé ce canal, objet de mon émerveillement. Je peux, rétrospectivement, penser qu’il en fut autrement pour le Capitaine et l’équipage rapproché du Jean-Laborde, ainsi que peut-être pour mes parents et autres passagers ayant en mémoire les évènements liés à la détermination du Président Egyptien Nasser à refuser l’emprise des Britanniques sur le canal « propriété de l’Egypte ». Jusqu’à y couler des bateaux et le fermer pendant quelques mois (5). Ainsi s’esquissait un nouvel équilibre du monde qui bousculait les anciens pays colonisateurs et ouvrait des perspectives nouvelles pour des pays dits du « Tiers-monde » alors que s’affirmaient deux « grandes puissances ». Ces réalités historiques ne se dévoileraient que bien plus tard dans ma vie.

 

Et le Jean Laborde ? Qu’est devenu ce paquebot qui portait lui-même le nom d’un homme politique qui avait lié les destins de la France et de Madagascar (7) sous le signe d’une vieille histoire coloniale dont les pages se retournèrent au cours du XXème siècle ? Après le Jean Laborde I, coiffé de sa double cheminée et qui dans les années 1930 officiait jusqu’en Indochine, disparut aussi le Jean Laborde II, celui qui avait accueilli ma famille et se distinguait entre autres de son prédécesseur homonyme par son unique cheminée.

Je n’y avais plus beaucoup pensé à ce bateau, sauf comme à un bon souvenir d’antan, du temps disparu des Messageries Maritimes, dont la mémoire subsistait à travers quelques autres noms de bateaux légendaires assurant la liaison Marseille/La Pointe des Galets dans les années cinquante dont les quatre « sisterships » de même génération : Le Jean Laborde, le Ferdinand de Lesseps, le Pierre Loti, le Labourdonnais… Je n’y avais plus trop pensé jusqu’à ce que je découvre un jour le destin et le naufrage du Jean Laborde II grâce à un article de Jean-Claude Legros, paru sur « 7 lames la mer », et portant sur la « malédiction » entourant ces bateaux qui changent de nom (8). J’appris ainsi qu’après avoir desservi la ligne Réunion/Marseille, ce paquebot fut vendu à la Grèce. Et porta alors les noms de « Mykinai, Ancona, Brindisi Express, Eastern Princess » et finalement « Océanos » en 1976. « Reconverti en bateau de croisière » en 1991, il sombra après l’explosion des machines, près des côtes d’Afrique du Sud, entre East-London et Durban. Il y avait alors 571 personnes à bord ! Les passagers durent leur salut au dévouement de deux musiciens qui suppléèrent les défaillances et l’abandon du Capitaine et de l’équipage. Les évacuations furent assurées par la marine et l’armée de l’air d’Afrique du Sud.

Certes, sa disparition ne fut pas l’engloutissement tragique du Titanic qui emporta au fond des mers glaciales tant de vies humaines en quelques heures. Mais y a de l’effroi à imaginer l’angoisse et le désarroi des passagers – ici heureusement tous sauvés –. Et c’est avec ce même effroi, qu’on peut voir sur la vidéo accompagnant l’article de Jean-Claude Legros, l’Océanos abandonné aux flots et plongeant progressivement dans l’Océan Indien jusqu’à l’engloutissement final.

Peut-être est-il mieux là, au fond des eaux, moussu et colonisé par la vie aquatique, que passé à la casse et ne laissant derrière lui que quelques pièces ici et là récupérées ? Mais c’est avec peine que j’ai vu sombrer l‘Océanos ou le Jean Laborde de ma jeunesse. Il est depuis devenu un souvenir plus cher de mon enfance.

 

Avec mes remerciements à ma famille pour les souvenirs partagés.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Expression empruntée au poète Jean Albany dans Pressentiment, du recueil Zamal (1951). « Mon île était le monde et je dois y mourir ». Dans d’autres textes, Albany évoque ses voyages d’autrefois en bateau entre Marseille et La Réunion.
  2. Ces congés administratifs, d’abord accordés aux fonctionnaires venus de France et travaillant à La Réunion, furent élargis aux fonctionnaires réunionnais suite à leur mobilisation. Ils ont disparu, remplacés depuis par les congés bonifiés.
  3. Ferdinand de Lesseps (1805-1894) diplomate et administrateur français. A porté le projet du Canal de Suez, débuté en 1859 et inauguré en 1969. Initié et financé en majorité par les Français, le Canal passe sous l’emprise britannique avant la fin du XIXème.
  4. Expression empruntée à La Réunion, chapitre 3, de l’écrivain Roger Vailland qui a fait en 1958 le même voyage et qui, en découvrant l’île depuis le Jean Laborde, est frappé par l’absence de récifs, d’écueils, de navires et embarcations aux alentours.
  5. Le président Nasser déclenche cette crise en revendiquant la souveraineté égyptienne sur le Canal, lors du Discours d’Alexandrie. La « crise de Suez » impliquera l’Egypte, le Royaume-Uni, la France et Israël. Et suscitera les prises de position des Etats Unis et de l’URSS. On peut voir la réouverture du Canal le 3 avril 1957 sur les Archives INA.
  6. De 1967 à 1975, lors des guerres entre Egypte et Israël, le désert du Sinaï et le Canal de Suez deviennent des lieux stratégiques. Le canal est fermé plus de 8 ans, et il faudra plusieurs mois pour le remettre en état après des opérations de déminage (on peut voir nombre d’images sur les sites en ligne). Les bateaux effectuant la liaison Marseille/La Réunion durent alors passer par le Cap de Bonne Espérance en contournant l’Afrique.
  7. Jean Laborde : né en France en 1805, mort à Madagascar en 1878. Aventurier, industriel, premier consul de France à Madagascar. A influencé les orientations politiques en côtoyant au cours du XIXème siècle plusieurs souverains et reines malgaches, dont Ranavalona dont il fut l’amant.
  8. Jean-Claude Legros, La malédiction du Paquebot Jean Laborde, article du 15 juin 2016, 7 Lames la mer. Outre le destin du paquebot Jean Laborde II (successeur du Jean Laborde I) appareillé pour la 1ère fois en 1953 vers La Réunion, puis renommé plusieurs fois, l’article renvoie à une vidéo (Abc.news) du naufrage du paquebot l’Océanos (visible aussi sur d’autres sites en ligne dont Youtube) :

http://7lameslamer.net/la-malediction-du-paquebot-jean-1858.html

Annexe bibliographique : parmi les nombreux sites, on peut trouver des images du Jean Laborde sur :

http://www.messageries-maritimes.org/jlabord2.htm


Jean François Dally.

Présentation : pouvez-vous vous présenter et nous donner des précisions quant à votre parcours ?

Je m’appelle DALLY Jean-François. J’ai passé un baccalauréat scientifique option SVT au lycée Leconte de Lisle. J’ai ensuite suivi une Mise à Niveau (MAN) en hôtellerie puis un BTS option arts de la table et du service au lycée Plateau Caillou à Saint-Paul sous la direction de Philippe Gomes, professeur certifié qui est toujours en poste.

Après le lycée j’ai fait en 2001 une licence DRACI (Développement et Recherche en Arts Culinaires Industrialisés) à Dinard (Bretagne) avec mention bien.

En 2003 j’obtiens mon CAPET hôtellerie, option techniques et production culinaire.

J’ai eu l’opportunité de travailler 2 ans au lycée Hôtelier d’Occitanie (Toulouse 2002/2004), 9 ans à Paris 17ème au lycée hôtelier Jean Drouant (2004/2013) et je suis revenu à la Réunion en 2013, donc depuis 4 ans.

J’ai eu l’occasion de travailler dans un 4* à Roquebrune Cap Martin au dessus de Monaco, au Pastel*, restaurant une étoile au Michelin, à Toulouse et dans d’autres entreprises pour parfaire ma formation.

 

Q1 : D’où vous est venue la passion de la cuisine ?

Autant que je m’en souvienne, j’ai toujours eu un penchant pour la cuisine. Très tôt (5/6 ans) je faisais des samoussas et bonbons piment avec maman. Je traînais souvent dans les cuisines, j’observais tout et j’aidais quand on avait besoin de moi. Mon premier plat élaboré : des chouchoux farcis à l’âge de 11/12 ans.

J’ai toujours souhaité travailler dans ce secteur. Mais mes parents ne pensaient pas comme moi, d’où mon parcours généraliste.

Q2 : Pourquoi êtes vous devenu professeur de cuisine ?

L’enseignement m’a paru être une évidence : la transmission ! C’est cela qui m’intéressait. La cuisine est une richesse qui demande à être partagée pour être préservée et pour évoluer.

Q3 : Combien de professeurs de cuisine y a t il à la Réunion ?

Je ne sais pas exactement ; nous devons être en tout une vingtaine sur l’île. Nous sommes 4 dans mon corps d’enseignement : Certifiés (de la seconde à la licence et passant par les BTS). Les autres sont des PLP (CAP/ Bac Pro).

Q4 : Est-ce important pour vous d’enseigner à la Réunion et quel est votre public ?

J’ai enseigné à Toulouse et à Paris, mais enseigner chez moi pour un public majoritairement réunionnais me plaît beaucoup. Je suis fier d’œuvrer pour développer les compétences de mes semblables et en définitive d’agir pour le développement de mon île.

J’enseigne de la seconde à la 2ème année BTS mais aussi à l’IAE de St Denis : licence MACAT (Métiers des Arts Culinaires et Arts de la Table) et, ponctuellement, à l’école d’ingénieurs agro-alimentaires (ESIROI)

Q5 : Est ce qu’enseigner la cuisine aux créoles/ réunionnais diffère de l’enseigner en métropole et en quoi est ce différent ?

Enseigner à la Réunion ne diffère pas de l’enseignement donné en métropole. Nous délivrons une formation de même niveau. D’ailleurs nous envoyons une partie de nos étudiants se former en métropole pendant des périodes de stage. La différence dans nos enseignements peut se situer au niveau des produits où nous privilégions les produits locaux.

Q6 : Qu’est ce que cuisiner à partir du terroir créole ?

Notre terroir est riche de produits merveilleux, tant en saveurs qu’en textures et en couleurs…Nous nous devons de valoriser tous ces produits à travers une cuisine créative.

Mon seul regret est qu’aujourd’hui l’enseignement de la cuisine créole soit marginal au lycée hôtelier. La formation spécifique de cuisine créole a été fermée il y a 1 an. C’est un grand manque pour nos élèves (tant technique que culturel).

Q7 : Quel est votre plat préféré ?

Je n’ai pas vraiment de plat préféré. J’adore la bonne cuisine avec des saveurs franches et harmonieuses. Je fonds toujours devant un bon carry langouste ou un rougail la morue ou encore un magret de canard aux morilles…

Q8 : Quel est le plat le plus difficile que vous ayez réalisé ?

Rien n’est difficile, quand on aime bien faire les choses…

Je dirais que la difficulté se trouve dans l’organisation. Exemple, lors de la venue du Ministre de l’Éducation Nationale, il y a quelques mois, nous avions 45 minutes pour envoyer amuse-bouche, entrée, plat et dessert pour plus de 30 personnes.

Nous avons servi les traditionnels samoussas, bonbons piments, piments farcis, foie gras mi-cuit à la vanille, Vieux Rhum de notre île, salade de palmiste, filet de légine en croûte de combava, émulsion au gingembre-mangue et légumes lontan, dessert (base de mousse au chocolat aux saveurs exotiques.)

Q9 : Vous êtes Vice-Président d’une association de promotion de la cuisine réunionnaise, pouvez-vous nous en dire plus sur votre association ?

Je suis Vice-président de l’association « goûts et terroirs île de la Réunion « (et membre des Disciples d’Escoffier) depuis 3 ans. Nous avons créé cette association pour faire la promotion des produits du terroir mais aussi celle de notre savoir-faire au travers de concours de cuisine à destination de nos jeunes, de démonstrations etc. Au delà de la promotion des produits, nous intervenons dans les écoles pour dispenser des leçons de goûts aux élèves du primaire.

Le plus gros gâteau-patate au monde, réalisé à la Réunion en 2016.

Q 10 : Pourquoi cet engagement est-il essentiel pour vous et quelles sont les actions passées et futures de l’association ?

Nous organisons aussi le concours du meilleur rougail saucisses, celui du plus gros gâteau patate du monde a eu lieu l’année dernière et cette année nous allons tenter le plus long chemin de fer du monde lors du salon de l’agroalimentaire à St-Paul les 3,4 et 5 novembre. Nous avons des projets pleins les cartons mais disposons de peu de temps libre en dehors de nos activités professionnelles.

 

Q11 : Quel conseil donneriez-vous en priorité aux apprentis-cuisiniers ?

Le premier conseil que je donne à un jeune est le suivant : il est primordial d’aimer ce que l’on fait, et de comprendre pourquoi et comment on le fait.

Les métiers de la restauration sont loin d’être faciles. Si l’on veut tenir dans ce métier, il est indispensable d’être prêt à apprendre et de vouloir bien faire… Notre récompense c’est avant toute chose le travail bien fait et la satisfaction de nos clients !

Et le meilleur conseil que je puisse donner à un jeune qui veut se lancer dans la carrière est le suivant : on ne lâche jamais… la persévérance paye toujours !

 

« Interview réalisée par P Gauvin dans le cadre de la semaine internationale créole ».


Nous sommes heureux de voir s’animer tant de lieux de mémoire lors des Journées du Patrimoine, traditionnellement situées en septembre. Heureux aussi de voir se multiplier des initiatives diverses au quotidien. Heureux également de contribuer à faire connaître et sauvegarder notre patrimoine qu’il soit matériel ou immatériel à travers notre blog dpr974, présent sur la Toile depuis plusieurs années. A l’initiative de ce blog, Robert Gauvin, professeur agrégé d’allemand à la retraite, ancien Président du Conseil de la Culture, de L’Education et de l’Environnement de La Réunion, traducteur et écrivain également à ses heures (1). A l’animation du blog, le même homme, qui continue à écrire nombre d’articles et fédère les énergies de collaborateurs divers. Nous levons aujourd’hui le voile sur cette entreprise en laissant la parole à Robert Gauvin. Les rédacteurs de Dpr 974.

 

Robert Gauvin lors de la dédicace de son livre

 

Question 1. Robert Gauvin, quelles sont les motivations qui vous ont amené à créer ce blog?

RG : Je me suis toujours intéressé à La Réunion et à son histoire. Malheureusement, dans mon jeune temps, celle-ci n’était pas enseignée. Nous les enfants, en avons recueilli quelques bribes par la tradition orale, par ce que nos parents avaient reçu des anciens, ou qu’ils avaient vécu eux-mêmes. Depuis lors, malgré des progrès, j’ai le sentiment que l’enseignement actuel de notre histoire réunionnaise est encore bien incomplet.

Un élément important de l’histoire d’un pays est assurément son patrimoine architectural : c’est une trace du passé qu’il faut conserver. Qu’il s’agisse des boucans des origines, des cases en madriers empilés, de la case en paille, en vacoa ou en calumet à côté des maisons en bois sous tôle et des grandes maisons de maîtres : il y a là toute une histoire à connaître pour savoir d’où nous venons et comment nos ancêtres ont vécu jusqu’au milieu du XXème siècle…Des cases en dur il y en avait très peu jusqu’à une période récente (2) ; les rares bâtiments en dur étaient souvent des bâtiments officiels, qui avaient servi autrefois de magasins à la Compagnie des Indes… avant de devenir Hôtel de ville ou Préfecture .

Ce que l’on retient surtout dans l’architecture réunionnaise ce sont les cases créoles au sein de leurs jardins fleuris qui remontent pour la plupart au milieu du XIXème siècle. Elles sont d’un grand attrait pour les touristes, avec leurs varangues, leurs impostes, leurs lambrequins, leurs guétalis…

J’ai toujours eu un coup de cœur pour cette architecture. Et j’ai pu, à un âge « raisonnable », habiter dans une case créole que j’ai fait restaurer, que j’entretiens du mieux possible. J’essaie, en particulier, de faire en sorte que le jardin constitue une oasis, un havre de paix en plein centre de la ville de St Denis.

Un beau jour cependant un déclic s’est produit en moi quand j’ai vu que dans le quartier où j’habitais beaucoup de maisons créoles étaient laissées à l’abandon, ou détruites pour laisser la place à des immeubles sans personnalité. Il va sans dire que le Plan Local d’Urbanisme était rarement respecté : il fallait construire le plus haut possible, le plus vite possible, le plus grand nombre d’appartements possible. La seule chose qui semblait importer était de faire de l’argent ! De l’argent à tout prix…Je me suis alors lancé dans le combat pour informer les Réunionnais des atteintes portées à notre patrimoine commun, à notre histoire partagée.

 

Question 2.  Quels étaient les sujets abordés par le blog lors de sa création ?

RG : Au début je me suis lancé à corps perdu dans le patrimoine architectural de La Réunion. J’ai consacré vraiment l’essentiel de mon énergie et de mon temps à cette tâche. Les articles s’intitulaient par exemple : « Les vandales sont de sortie ou comment on détruit le patrimoine architectural de St-Denis » ou encore : « Défendre le passé ou préparer l’avenir ? » voire « À quoi sert l’Architecte des Bâtiments de France ? » Le ton était ainsi donné !

 

Question 3. Y a t-il eu des évolutions au cours des années ? Lesquelles ?

RG : À partir des années 2011/2012 il y a un élargissement des sujets. On écrira encore sur les cases créoles mais on s’intéressera davantage aux usages, coutumes, ou figures marquantes de La Réunion comme Saint Expédit ou Caf Francisco… Désormais on peut dire que le blog dpr974 s’attache à faire connaître et défendre notre patrimoine bâti tout autant que notre patrimoine immatériel qui relève de notre culture dans ses manifestations diverses : usages, traditions, alimentation, faune et flore, arts, musique, littérature… Cette orientation correspond d’ailleurs à une période ou notre blog s’élargit à d’autres collaborateurs :

Les tout premiers sont dès 2011, Jean-Claude Legros et Sabine Thirel- Vergoz, rejoints en 2012 par Huguette Payet, Christian Fontaine, Marie-Claude David Fontaine ; des auteurs qui, pour la plupart, continuent à écrire sur le blog. On peut aussi signaler la participation, certes plus ponctuelle, mais tout aussi intéressante de certains tels David Huet ou l’apport appréciable d’Alain-Marcel Vauthier par les informations et la documentation qu’il nous fournit ainsi que par le texte de ses conférences. Enfin, dans cette même période, on assiste à une ouverture du blog par des contacts et des échanges avec d’autres sites comme Maurice derrière la carte postale et 7 lames la mer.

 

Question 4. Comment fonctionne votre blog ?

RG : En réalité ce n’est pas une structure pesante. Il y a bien sûr des réunions entre nous de temps à autre pour faire le point et discuter des axes qu’il faudrait aborder. Mais chacun se sent relativement libre, prend les sujets qui le passionnent.

Auront la faveur de Christian Fontaine des recherches sur les modes de vie longtemps, sur le séminaire de Cilaos ou les relations établies avec le Québec et les Seychelles, par exemple. La nature et l’art nous intéressent Huguette Payet et moi-même et nous avons du plaisir à faire ensemble des visites et comptes rendus d’expositions artistiques comme celle de François-Louis Athénas photographiant le monde des familles à La Réunion.

 

Question 5. Venons-en au nerf de la guerre : Avez-vous sollicité des subventions pour tout ce travail ?

RG : Non rien du tout. L’idée ne nous a pas effleurés…Notre blog fonctionne sur le principe du bénévolat et nous assumons entre nous les frais qui ne sont pas énormes. Le plus gros investissement est dans l’engagement humain et le travail intellectuel de nos membres, tous largement occupés par ailleurs. Pour gérer le site nous avons la chance d’avoir Pierre Gauvin, notre jeune technicien bénévole, mais qui a aussi sa famille et son travail.

 

Question 6. Vos articles sont très variés. Ne pourrait-on pas reprocher à l’équipe de dpr974 une certaine « dispersion » ?

R.G : C’est vrai que nos centres d’intérêt sont multiples et qu’au-delà de notre intérêt pour le patrimoine, nous n’avons pas de ligne éditoriale rigide ! D’où la liberté de choix des sujets, la liberté de ton, de forme et d’écriture selon les collaborateurs. Leurs coups de cœur ou leurs coups de gueule, leur humour, leur lyrisme, leur fantaisie ou leur sérieux …

Notre blog consacre nombre d’articles aux moments fondateurs de notre histoire comme les débuts de la colonisation de l’île ou l’histoire de l’esclavage et du marronnage ainsi que celle de l’engagisme. On y trouve des personnalités marquantes telle Mme Desbassayns ou d’autres moins connues mais dont le rôle est essentiel, telles ces femmes d’origine malgache, indienne et européenne à l’origine du premier peuplement de l’île. Quant aux événements et mutations du XXème siècle ils sont aussi présents.

En fait, quelle que soit la diversité des articles on se rend compte qu’il y a toujours un dénominateur commun ; c’est l’intérêt, c’est l’amour que nous portons à notre île. Nos articles se concentrent toujours sur notre patrimoine. On  peut découvrir au fil des pages une histoire des mentalités, de l’habitat, de l’école, des usages et modes de vie à travers des articles comme la chapelle en paille de l’Ilet à Bourse à Mafate ou les petites tentes vacoa. Outre les présentations d’œuvres littéraires d’auteurs inspirés par La Réunion, les productions musicales (de Madoré ou Laope par exemple) ou artistiques telles les statues éphémères de Mayo englouties par le volcan, nous donnons aussi à lire des extraits de certains textes tels ceux tirés de Zistoir Kristian ou de l’œuvre d’Axel Gauvin. Il nous arrive également de proposer des interviews et comptes rendus de conférences avec l’aimable contribution des intervenants.

 

Question 7 : Quid des illustrations ?

Elles contribuent à leur manière à la variété de nos articles. Elles offrent un autre angle de vue. L’avantage des illustrations réalisées par Huguette Payet, par exemple, c’est qu’elles apportent un éclairage différent. Et c’est magnifique. Elle cherche ses couleurs dominantes dans les articles eux-mêmes. Elle arrive à rendre tel trait de la vie réunionnaise d’une manière à la fois réaliste, symbolique, simple en apparence, mais d’une habile naïveté. Ainsi en est-il de la petite voiture rouge avec deux ailes illustrant un texte sur les manières de conduire des Réunionnais. Tout cela donne une couleur à notre blog…

Quant aux photos, elles posent des problèmes de droit. Nous ne pouvons puiser dans le fonds local à volonté. Nous devons avoir les autorisations nécessaires. Nous utilisons donc le plus possible des clichés de particuliers et avons souvent emprunté aux photos de Vivian G. ou rapportées de ses excursions par Marc David. Nous sommes également redevables à Younous Patel de l’aide qu’il nous apporte grâce à sa collection personnelle de cartes postales.

 

Question 8 : vous parlez dans vos articles du Blog de ce qui fait la « personnalité créole », de la culture réunionnaise, mais dans quelle langue écrivez-vous vos articles ?

R.G : Pour nous il n’y a pas de problème : nos articles sont écrits en français, eu égard au public élargi de la Toile. Mais ils accueillent également des textes en créole, des extraits littéraires, en créole et français ou des articles de réflexion sur le créole comme celui sur la pièce de monnaie, symbolique de la répression du créole à l’école… Les temps ont heureusement commencé à changer !

 

Question 9. Dpr974 a-t-il beaucoup de lecteurs et de quels horizons viennent-ils ?

RG : Il faut d’abord souligner le fait que notre blog est un blog culturel et qu’il ne peut rivaliser avec les blogs scientifiques, touristiques ou commerciaux. En outre nous ne sommes pas à la recherche systématique du sensationnel.

Il n’en reste pas moins que nous sommes en progrès régulier depuis notre création en 2010 où nous avons eu environ 8000 clics. Nous en sommes actuellement autour de 65.000 par an.

Nous avions au départ l’intention de toucher les gens à La Réunion. Et aussi les gens de France hexagonale qui s’intéressent à La Réunion pour des raisons touristiques ou familiales. Mais il en vient d’autres régions du Monde, en fonction des sujets abordés : lorsque nous avons parlé du séjour forcé de la Reine Ranavalona à La Réunion, le nombre de lecteurs malgaches a rapidement progressé. Une autre fois la publication des articles sur Abdel Krim, exilé du Rif et envoyé à La Réunion, a suscité l’intérêt et le débat des Marocains.

Par la Toile certains sujets tissent des liens entre des univers et pays plus ou moins proches et différents, de l’Océan Indien ou d’ailleurs. Ainsi les articles sur la Reine Ranavalova ou sur les kolams du Tamil-Nadu. Comme on a une population originaire en partie de Madagascar et de L’Inde, c’est plus qu’intéressant. Quand les membres du staff voyagent, ils voient ailleurs des choses intéressantes et le disent aux Réunionnais. En partant de l’expérience de l’Allemagne du sud, j’ai voulu montrer ce qui se faisait en terme de respect du patrimoine bâti…Tout cela fait un public élargi.

 

Question 10. Quelles sont vos difficultés, vos perspectives ?

R.G : Nous serions heureux de pouvoir améliorer notre travail : il y a des facilités techniques dont nous pourrions bénéficier auprès de wordpress (pour la mise en page) grâce à quelques moyens supplémentaires. Cela me plairait beaucoup de pouvoir passer aussi de petits films, d’avoir également la possibilité pour des textes poétiques ou des chansons de disposer d’une bande-son. Cela permettrait d’aider au développement de la lecture en créole dont la graphie n’est pas encore unifiée et n’est pas, en conséquence, enseignée.

Il faudrait déjà (mea culpa !) tenir compte de la réalité et modifier notre page d’accueil actuelle : nous sommes en effet depuis quelques lunes un blog qui s’intéresse au patrimoine matériel mais aussi au patrimoine immatériel de notre île ! (3)

Pour les illustrations, pour les articles ce serait bien également de pouvoir compter sur quelques nouvelles forces vives …

 

Dpr : Robert Gauvin, un mot de conclusion ?

 

R.G : Dans une île où les cultures se sont mêlées, on a toujours à dire : en réalité, nous parlons de nous mêmes, de ce qui fait notre culture. En cela, notre site permet de découvrir une Réunion, plus complexe, plus humaine.

Nombre de nos articles s’enracinent dans le passé, mais nous sommes loin d’idéaliser le « temps lontan » dont nous n’ignorons ni les souffrances ni les difficultés. Il s’agit pour nous de créer du lien entre le passé et le présent et de rendre ce présent plus fertile.

Notre blog est divers, il ne prétend pas être exhaustif… Il est centré sur notre île et ouvert au monde.

 

Les rédacteurs de dpr974

Avec nos remerciements à Robert Gauvin pour cet entretien amical et pour son ardeur à faire vivre notre blog.

 

 

 

Notes :

1) Robert Gauvin est l’auteur de « La Rényon dann kër », recueil de chroniques créoles, faites à Télé-Réunion, publication en 2007 aux Éditions UDIR.

2) « Au sortir de la guerre, l’habitat réunionnais se compose de 62% de paillottes en torchis et en paille, de 31% de petites cases en bois, et de seulement 7% de villas créoles et de cases en dur. » (Cf. 350 ans d’architecture à l’île de la Réunion. Jean-Denis Compain. Caue. Réunion.)

3) Nous avons eu, en effet, connaissance d’un message adressé à André-Maurice Maunier par un ami qui lui signalait l’existence de notre blog dont il mettait en exergue la diversité et il signalait que celui-ci n’était pas consacré uniquement à l’architecture… Il qualifiait le blog d’ « indispensable à qui s’intéresse au patrimoine de notre île » Nous l’en remercions bien sincèrement et essaierons de tenir compte de ses critiques positives. Dpr974.


(article revu de pied en cap)

«  Allons, les enfants, vous êtes encore dans le grand cœur de soleil !… Votre coco de tête finira par éclater ! » Combien de fois notre maman ne l’a-t-elle pas répété quand nous étions petits…

Étant donné que trop de soleil nuit à la santé, on a fabriqué des chapeaux, en veux-tu, en voilà : pour toutes les classes d’âge, pour tous les sexes, pour tous les goûts.

Pour les petites filles, pour les demoiselles, pour les dames : chapeaux tressés d’herbe de Saint-Paul, de paille de chouchou, de vétyver, de vacoa, de tiges de boules de bleu (1), et j’en passe…Les dames élégantes se devaient d’arborer capelines ou bergères garnies de rubans de couleurs, ornées de bouquets de violettes en choka (2), voire parées de cerises de France bien mûres.

Les hommes modestes, quant à eux, se couvraient habituellement le chef de leur bolokos (3) couleur monbolo (4) et, le dimanche, les hommes de qualité arboraient leurs casques en toile religieusement passés à l’everblanc pour pouvoir les enlever quand commençait la messe. Les enfants portaient à l’ordinaire leurs petits chapeaux-la-cloche et les anciens du côté de Saint-André ne sortaient jamais sans leurs feutres noirs aux larges bords. Ceux qui travaillaient dans les champs de cannes ne quittaient guère leurs chapeaux de « gardien de bœufs ».

Mais d’où venait cet attachement des Réunionnais pour les couvre-chefs ?

illustration Région Réunion/ Agenda 2003

Pour les jeunes filles il ne fallait surtout pas brunir ; plus elles avaient le teint de poupettes-la-chaux (5) et mieux c’était…Pour les femmes « comme il faut », la capeline était alors de rigueur… Aujourd’hui encore, lorsqu’il y a grand rassemblement, grand concours de peuple en plein air, lors d’un pèlerinage par exemple, les capelines sont de sortie ; ce n’est pas tant que l’on veuille se protéger du soleil – on a les parasols pour cela – c’est en fait qu’un chapeau pour une dame est signe de sa condition et du respect qu’on lui doit.

 

Pour l’homme, le chapeau était souvent pour les affranchis symbole de dignité, de liberté recouvrée, car avant 1848 il était interdit aux esclaves de porter chapeau. À partir de l’abolition, chacun avait le droit de mettre « son shoulié dans son pied », de coiffer son « sapo » comme un homme, comme un homme… libre, comme un citoyen : il avait le droit d’ôter son chapeau devant les gens ou de ne pas le faire quand cela lui chantait.

 

(6)

 

Autres temps, autres mœurs. La mode a changé. Les gens ont perdu conscience de l’utilité ou de la signification symbolique des choses. De nos jours, en effet, le chapeau ne sert souvent qu’à se rendre intéressant, à jouer les élégantes : ainsi il est arrivé qu’un quatorze juillet, madame la Préfète demande à ses invitées de venir chapeautées à son cocktail. Alors, pour paraître, pour se donner un genre, pour en mettre plein la vue à leurs amies, les dames de la bonne société dionysienne, avaient déniché, qui, le plus joli nid de poule, qui, la plus belle roue-l’auto (7) pour feindre de se protéger des ardeurs du soleil. Et le comble : les couleurs de la robe, de la ceinture, du sac, du chapeau et même celle des ongles de pied devaient être assorties !

Et les jeunes hommes d’aujourd’hui ? Que font ils ? Comment se coiffent-ils ? Avec leurs casquettes, leurs cocos tondus où le rasoir a serpenté, avec leurs crêtes de coq ou leur carreau de corbeille d’or (8) ils sont à l’unisson de leurs semblables de par le monde : ils sont internationaux.

Rencontre de styles à La Rivière des Galets ( Photo Ninide Michaud)

 

Franche vérité, nous savons bien qu’il ne faut pas juger l’oiseau à son plumage… mais bien souvent un chapeau nous révèle la véritable nature des gens !

Robert Gauvin

Notes :

(1) Tiges fleuries d’Agapanthe

.

(2) Choka : agave. On fabriquait ces fleurs à partir de la « mie » de la hampe florale de la plante.

(3) Bolokos, terme d’origine malgache, désignant un vieux chapeau de paille ou de feutre.

(4) Le chapeau de feutre avait vieilli au fil du temps et avait pris la couleur tirant sur le roux du fruit du manbolo. (Cf. la chanson : « mon shapo lé koulèr mombolo ! »)

(5) Poupettes-la-chaux/ poupées faites de chaux et au teint très blanc.

(6) Madame Aude est un personnage très connu des Réunionnais.

(7) Roue-l’auto : comparaison avec un pneu de voiture, étant donné sa forme et ses dimensions.

(8) Carreau de corbeille d’or : champ d’arbustes épineux portant le nom scientifique de « lantana amara ».