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Afficher Patrimoine 974 sur une carte plus grande

Notre exploration de St Denis pour nous rendre compte de ce que sont devenues les cases créoles présentant un intérêt patrimonial a été enrichie le 30 Mai 2010.

DPR974

Légende:

En violet, les bâtiments patrimoniaux démolis devant être reconstruits.

En jaune, les maisons d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural qui ont connu des sorts divers (abandon, reconstruction à l’identique, plus souvent remplacement par des immeubles pseudo-créoles.)

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(article revu de pied en cap)

«  Allons, les enfants, vous êtes encore dans le grand cœur de soleil !… Votre coco de tête finira par éclater ! » Combien de fois notre maman ne l’a-t-elle pas répété quand nous étions petits…

Étant donné que trop de soleil nuit à la santé, on a fabriqué des chapeaux, en veux-tu, en voilà : pour toutes les classes d’âge, pour tous les sexes, pour tous les goûts.

Pour les petites filles, pour les demoiselles, pour les dames : chapeaux tressés d’herbe de Saint-Paul, de paille de chouchou, de vétyver, de vacoa, de tiges de boules de bleu (1), et j’en passe…Les dames élégantes se devaient d’arborer capelines ou bergères garnies de rubans de couleurs, ornées de bouquets de violettes en choka (2), voire parées de cerises de France bien mûres.

Les hommes modestes, quant à eux, se couvraient habituellement le chef de leur bolokos (3) couleur monbolo (4) et, le dimanche, les hommes de qualité arboraient leurs casques en toile religieusement passés à l’everblanc pour pouvoir les enlever quand commençait la messe. Les enfants portaient à l’ordinaire leurs petits chapeaux-la-cloche et les anciens du côté de Saint-André ne sortaient jamais sans leurs feutres noirs aux larges bords. Ceux qui travaillaient dans les champs de cannes ne quittaient guère leurs chapeaux de « gardien de bœufs ».

Mais d’où venait cet attachement des Réunionnais pour les couvre-chefs ?

illustration Région Réunion/ Agenda 2003

Pour les jeunes filles il ne fallait surtout pas brunir ; plus elles avaient le teint de poupettes-la-chaux (5) et mieux c’était…Pour les femmes « comme il faut », la capeline était alors de rigueur… Aujourd’hui encore, lorsqu’il y a grand rassemblement, grand concours de peuple en plein air, lors d’un pèlerinage par exemple, les capelines sont de sortie ; ce n’est pas tant que l’on veuille se protéger du soleil – on a les parasols pour cela – c’est en fait qu’un chapeau pour une dame est signe de sa condition et du respect qu’on lui doit.

 

Pour l’homme, le chapeau était souvent pour les affranchis symbole de dignité, de liberté recouvrée, car avant 1848 il était interdit aux esclaves de porter chapeau. À partir de l’abolition, chacun avait le droit de mettre « son shoulié dans son pied », de coiffer son « sapo » comme un homme, comme un homme… libre, comme un citoyen : il avait le droit d’ôter son chapeau devant les gens ou de ne pas le faire quand cela lui chantait.

 

(6)

 

Autres temps, autres mœurs. La mode a changé. Les gens ont perdu conscience de l’utilité ou de la signification symbolique des choses. De nos jours, en effet, le chapeau ne sert souvent qu’à se rendre intéressant, à jouer les élégantes : ainsi il est arrivé qu’un quatorze juillet, madame la Préfète demande à ses invitées de venir chapeautées à son cocktail. Alors, pour paraître, pour se donner un genre, pour en mettre plein la vue à leurs amies, les dames de la bonne société dionysienne, avaient déniché, qui, le plus joli nid de poule, qui, la plus belle roue-l’auto (7) pour feindre de se protéger des ardeurs du soleil. Et le comble : les couleurs de la robe, de la ceinture, du sac, du chapeau et même celle des ongles de pied devaient être assorties !

Et les jeunes hommes d’aujourd’hui ? Que font ils ? Comment se coiffent-ils ? Avec leurs casquettes, leurs cocos tondus où le rasoir a serpenté, avec leurs crêtes de coq ou leur carreau de corbeille d’or (8) ils sont à l’unisson de leurs semblables de par le monde : ils sont internationaux.

Rencontre de styles à La Rivière des Galets ( Photo Ninide Michaud)

 

Franche vérité, nous savons bien qu’il ne faut pas juger l’oiseau à son plumage… mais bien souvent un chapeau nous révèle la véritable nature des gens !

Robert Gauvin

Notes :

(1) Tiges fleuries d’Agaçante.

(2) Choka : agave. On fabriquait ces fleurs à partir de la « mie » de la hampe florale de la plante.

(3) Bolokos, terme d’origine malgache, désignant un vieux chapeau de paille ou de feutre.

(4) Le chapeau de feutre avait vieilli au fil du temps et avait pris la couleur tirant sur le roux du fruit du manbolo. (Cf. la chanson : « mon shapo lé koulèr mombolo ! »)

(5) Poupettes-la-chaux/ poupées faites de chaux et au teint très blanc.

(6) Madame Aude est un personnage très connu des Réunionnais.

(7) Roue-l’auto : comparaison avec un pneu de voiture, étant donné sa forme et ses dimensions.

(8) Carreau de corbeille d’or : champ d’arbustes épineux portant le nom scientifique de « lantana amara ».


 

(Mise à jour : octobre 2017).

 

Grigori Alexandrovitch Potemkine qui fut Prince, Maréchal et Ministre, fut également l’amant de Catherine II, impératrice de toutes les Russies. Grand bâtisseur, il est à l’origine de nombreuses villes dont Sébastopol.

Un jour, désireux de faire visiter à sa majesté les provinces nouvellement conquises, il aurait fait construire le long de la route que les voitures du cortège impérial devaient emprunter, des villages factices pour ne pas chagriner les beaux yeux de sa bien-aimée par le spectacle si peu esthétique de la misère.

Histoire ou légende ?

Qu’importe ! Mais il semblerait que sous nos cieux également existent des héritiers spirituels de Potemkine, des décideurs pour qui, en matière d’architecture, l’important est le décor, le faux-semblant, le trompe-l’œil…

Parcourez les rues de Saint-Denis et ouvrez l’œil : que fait-on, en particulier dans la zone patrimoniale de notre chef-lieu, censée être protégée et où se trouvent nombre de constructions de grand intérêt architectural ?

  • On fait disparaître les cases (1) créoles que l’on aurait dû reconstruire à l’identique,
  • Sur l’espace ainsi libéré l’on monte, à la place d’une case de 150 mètres carrés, une petite « maison de poupée » ornée de lambrequins pour lui donner l’apparence créole.
  • En construisant cette petite case plus près de la rue on supprime l’essentiel du jardin…
  • On permet ainsi aux promoteurs, qui sont les principaux bénéficiaires de l’opération, de construire derrière la « maison de poupée » un immeuble de plusieurs étages avec x appartements. Et le tour est joué :

C’est ainsi qu’on enterre le patrimoine architectural et l’histoire de notre île pour le plus grand profit des spéculateurs !

Robert Gauvin

 

1) La « case » créole peut aller de l’humble logis à la maison de maître avec étage et varangue… En fait le mot case créole est l’équivalent du mot français « maison » et pour un Créole, dire : « Mi sava la kaz » signifie simplement : « Je vais chez moi » « Je rentre à la maison ».

Quelques exemples de constructions pseudo-créoles :

Cette construction, rue Général de Gaulle à Saint-Denis est l’un des premiers essais d’ensembles pseudo-créoles que le temps et les intempéries ont bien « dégrénés ».

Rue Jean Chatel près des bureaux d’Orange : la petite maison aux losanges, lambrequins et impostes a essentiellement une fonction décorative pour l’immeuble du second plan : elle doit « faire créole ».

La clôture « aveugle », les arbres et la petite maison pseudo-créole masquent les constructions de plusieurs étages au second plan. Ensemble situé rue Juliette Dodu face à la Cour d’Appel.

 


 

Réédition de notre article d’Août 2011: L’actualité rejoint l’histoire avec la publication récente du JIR concernant la maison Drouhet. (28/09/2017)

la villa Saint-Joseph

Nous autres, Dionysiens, avons à Saint-Denis deux adjoints qui s’occupent jour et nuit d’urbanisme et de culture, un maire qui veut faire de sa cité « une ville d’art et d’histoire » ; nous disposons en outre d’un Plan Local d’Urbanisme répertoriant en jaune les bâtiments d’intérêt architectural voire de grand intérêt architectural» à préserver  à tout prix et surtout d’un Architecte des Bâtiments de France qui veille au grain…  Nous en avons de la chance : le patrimoine architectural de notre ville est en de bonnes mains ; nous pouvons dormir sur nos deux oreilles !

Certes, certes, certes… sauf que tout près du commissariat Malartic, à l’angle de la rue Colbert, se trouve la « villa Saint-Joseph », répertoriée sur la carte du PLU, que l’on s’apprête à démolir en missouque (2) : en lieu et place de la villa et du jardin doit s’élever un immeuble de bureaux «  le Levant du Jardin » de 14 mètres de haut et d’une superficie hors d’œuvre nette de 2586 mètres carrés. Tout cela bien sûr en toute légalité, avec toutes les autorisations requises, alors que l’ensemble se situe dans le périmètre du Jardin de l’Etat et du Muséum d’histoire naturelle, tous deux classés en totalité parmi les monuments historiques. Comment cela est-il possible ? Ne répondez pas tous à la fois…

Ce n’est pas tout : à l’angle des rues Sainte-Anne et Juliette Dodu se trouve un bâtiment construit probablement dans les années 1830-1840. C’est une maison qui possède tous les canons du style néo-classique et comporte de nombreux détails intéressants (frontons, moulures, travail original des tuiles, grand bas-relief dont il subsiste une petite partie). Aujourd’hui  l’on se met en toute hâte à la démolir avant même que le permis de construire n’ait été affiché et dans quelles conditions de sécurité ( ! ). L’on n’a gardé que la façade qui donne sur la rue et l’on a complètement éventré la façade arrière qui était encore intacte. On est curieux de voir ce que deviendra le projet : il y aura-t-il une surélévation ? Que restera-t-il de cette maison néo-classique qui, elle aussi, devait être protégée si l’on en croit le PLU, à moins que celui-ci ne soit considéré par certains que comme « chiffon de papier » ?

La maison Drouhet naguère… (3)
Last but not least, la maison Drouhet, située dans le fond de la Rivière Saint-Denis après le B.O.T.C. La maison, en jaune sur le PLU, se trouve en contrebas de l’ancien hôpital Félix Guyon, inscrit en totalité à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. Il y avait à l’origine une boulangerie sur ce site, créée dans la première moitié du 19ème siècle. La boulangerie a été transformée en maison d’habitation (partie en pierre et partie en bois) avec un beau jardin. Sur ce terrain on a construit un immeuble en zig et un autre en zag ; pour retrouver l’emplacement de la maison il faut franchir un portail sécurisé, passer sous l’immeuble et l’on se rend compte que la maison Drouhet a été rasée sans autre forme de procès et qu’à sa place on a élevé en fer et en parpaings une pseudo maison créole, imitation de l’ancienne mais qui n’en a ni l’authenticité ni le charme.

… et ce que l’on en a fait…

Il serait intéressant de savoir à qui appartient cette bâtisse, car aucune indication n’est donnée ; il n’est point trace de permis de construire qui normalement devrait rester affiché tout le temps de la construction… Une fois de plus ces opérations semblent se dérouler dans la plus grande discrétion possible.
Autrefois les Réunionnais craignaient pour leurs maisons les carias et les cyclones. Il semblerait que la ville historique risque plus sûrement de disparaître grâce aux nombreux permis de construire qui font peu de cas, avec la bénédiction de l’actuel A.B.F, des préconisations du Plan Local d’Urbanisme (P.L.U). On parle de protection du patrimoine, on nous fait miroiter la perspective d’un « Saint-Denis, ville d’art et d’histoire » et pendant ce temps-là, comme dit le créole : «  Kabri i manj salade ! »

DPR974

(1)         Expression créole qui signifie que tout cela est bien joli, mais que la réalité est tout autre, qu’on veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes, qu’on nous berce d’illusions.

(2)         « En missouque » : en cachette, en douce. Les constructeurs font preuve d’une discrétion exemplaire et au lieu d’afficher le permis sur la façade qui donne sur la rue Malartic qui est très passante, on l’a placé rue Colbert à l’abri de trop de regards curieux.

 


L’histoire se passe en 1862 : deux jeunes Allemands, le premier d’origine noble et aisée ne vit que pour l’exploration. Il a nom Carl Claus von der Decken et l’autre, Otto Kersten, plus jeune de quelques années, a fait un doctorat en Sciences Naturelles qui lui rendra bien des services dans sa découverte de notre île. Ils se retrouvent d’abord à Zanzibar et tentent l’ascension du Kilimandjaro. Ils ne parviendront pas tout à fait au sommet mais auront des preuves de la présence de neige en Afrique orientale (1). Ce qui vaudra à Decken la médaille d’or de la Royal Geographical Society de Londres. De plus, dorénavant, deux glaciers du Kilimandjaro porteront  les noms de Decken et de Kersten.

Le 11 avril 1863 Decken et Kersten partent pour Madagascar en passant par les Seychelles, Maurice et La Réunion mais seront obligés de renoncer à leur voyage vers la Grande île, étant donné les troubles qui s’y sont produits et qui ont coûté la vie au roi Radama II. Le séjour des deux explorateurs à La Réunion sera donc plus long que prévu et durera environ 2 mois et demi, du 28 mai au 7 août 1863.

Plus tard sera publié un ouvrage en 6 volumes. Les deux premiers volumes intitulés « Les voyages du Baron Carl Claus von der Decken en Afrique orientale dans les années 1859-1861/  et 1862-1865» concernent essentiellement les voyages proprement dits, les quatre volumes suivants traitent plus particulièrement des aspects scientifiques. C’est dans le second volume du récit que se trouvent les 6 chapitres concernant La Réunion. Ces chapitres ont été traduits en français (2). Nous vous les présentons ci-dessous :

 

 

Dans les chapitres consacrés à La Réunion il est difficile de savoir ce que l’on doit au Baron von der Decken ou à Otto Kersten, mais l’on sent souvent la marque de ce dernier (3).

Titulaire d’un doctorat de sciences naturelles, Kersten s’intéresse particulièrement à la formation du relief de La Réunion, à son volcan, émet des hypothèses quant à la formation des efflorescences de glace, visite les différentes sources thermales dont il donne la composition chimique et les propriétés. Il note minutieusement les différents types de végétation. Et garde précieusement par devers lui les spécimens les plus intéressants dans une boîte de fer-blanc. Il est bon, à propos de végétation, de relire le passage où il traite de la lutte permanente du volcan qui brûle des pans entiers de forêt et la manière dont la végétation reprend peu à peu ses droits : l’on voit d’abord une sorte de duvet qui recouvre les laves avant de laisser la place aux fougères et aux lichens et que s’installent ensuite « des buissons aux feuilles rondes et de sveltes filaos ».

La lecture de certains passages révèle aussi un homme doué de qualités littéraires. Qu’il décrive l’apparition d’un arc-en-ciel, des chutes d’eau dans le cirque de Salazie ou encore la beauté du panorama vu du sommet du Piton des Neiges…Il est vrai que Marlene Tolède et son équipe ont mis un soin tout particulier à la traduction en français de ce récit.

 

Otto Kersten, quelques décennies plus tard…

 

Ce qui frappe également dans les pages consacrées à La Réunion ce sont les qualités humaines de Kersten, son attitude compréhensive à l’égard des Créoles d’origine modeste : il s’émerveille de leur ingéniosité, de leur art de tresser une sangle à partir de fibres de raphia, de leur habileté à fabriquer un briquet à amadou et de leur talent pour se sortir d’affaire malgré un équipement restreint : la scène du repas du soir préparé dans une caverne lors d’une excursion vaut le détour : les porteurs créoles  qui l’accompagnent ne disposent pour préparer le repas que d’une grande marmite dans laquelle ils font cuire du maïs, du lard et des oignons. Tout sera bientôt cuit et chaud bouillant. Comment vont-ils s’en sortir pour servir ce repas et le manger ? Ils ne possèdent, en effet, ni assiettes, ni fourchettes, ni cuillers…

Il les voit alors avec étonnement sortir de leurs sacs de grandes feuilles de végétaux (songes ou bananiers ?) (4) et verser sur ces feuilles un peu de la bouillie fumante qui refroidit assez rapidement. Tous se mettent alors à manger « avec les doigts, à la manière des Nègres ». Il ne faut pas, à mon avis, voir dans ce mot une trace quelconque de racisme ou de sentiment de supériorité : ce mot « Nègre » était autrefois communément employé avant de devenir péjoratif et d’être remplacé par les mots « Noir » ou « homme de couleur ». Mais laissons la parole à Kersten lui-même : « Par leur simplicité et leur adresse, les petits Créoles pauvres avaient entièrement gagné ma sympathie et mon respect ». Il parle également de la langue créole « langue douce, enjôleuse et bon enfant » et lance ailleurs dans le livre une pique à l’intention des « Français qui ne sont pas suffisamment polis pour apprendre la langue de leurs domestiques ».

Bref Kersten est sous le charme de notre île et je ne peux résister au plaisir de lui laisser la parole quand il parle de Bourbon – notre modestie dût-elle en souffrir – : «  l’île Bourbon, soulevée des profondeurs insondables de l’océan par la puissance du feu, est entourée par les flots courroucés d’une mer en furie, qui menace d’engloutir à nouveau celle qui a « émergé de l’écume » ; elle sera peut-être un jour anéantie par les mêmes forces que celles qui ont présidé à sa naissance. Pourtant ce morceau de terre menacé de tous côtés par les forces de la nature les plus terribles, avec un bref passé et peut-être un avenir tout aussi limité devant lui, fleurit telle un paradis et est bien la plus belle des îles – voilà, du moins ce qu’en pensent tous ceux qui l’ont visitée et arpentée en tous sens. » Fermez le ban !

Voici, pour ceux qui connaissent déjà l’étrange beauté de l’écriture gothique et pour les autres qui auront ainsi l’occasion de la découvrir, le texte de Kersten en allemand :

 

Original du texte de Kersten écrit en gothique

 

Parfois l’on peut se demander si la jeunesse de Kersten ne lui joue pas quelque tour et si l’accueil chaleureux des prêtres (5), en tête desquels le Vicaire général Fava qui remplace l’évêque en son absence, ne lui ôte pas tout esprit critique. Certes le clergé a un rôle important dans la vie de la colonie, dans l’éducation, dans les soins aux lépreux, dans la formation des jeunes Malgaches à La Ressource et des apprentis de La Providence…Mais dire par exemple que le rôle du clergé a été essentiel lors de l’abolition de l’esclavage et que les nouveaux « citoyens », comme se nommaient eux-mêmes les affranchis de 1848, sont restés fidèles à leurs anciens maîtres et ont continué à travailler pour eux, semble, pour le moins, un peu rapide. Sinon comment expliquer l’importation massive d’engagés, indiens en particulier (6), après l’abolition de l’esclavage sinon par la nécessité d’avoir une abondante main-d’œuvre pour remplacer les anciens esclaves affranchis qui ont pris la clé des champs ou plutôt la direction des faubourgs des villes ? En fait nos explorateurs et en particulier Kersten, se sont laissé influencer par le milieu qu’ils ont fréquenté à La Réunion « Ils semblent », disent fort justement les éditrices, « avoir côtoyé essentiellement la haute société… et avoir ainsi connu la Colonie du point de vue de la classe dominante. »

Conclusion provisoire : Ce qui reste pour moi une énigme…

Nous avons vu plus haut que Kersten éprouve de la sympathie pour les « Créoles » pauvres, pour leur ingéniosité, pour leur langue… Plus loin dans le chapitre intitulé « L’adieu aux Mascareignes » nous apprenons comment il réagit devant le mauvais comportement des Blancs « cultivés » à l’égard des Africains qui ont participé à la recherche des sources du Nil : à leur descente à Port-Victoria, aux Seychelles, les Africains doivent passer entre deux rangées de voyageurs blancs qui les dévisagent, sourient avec mépris, se moquent de leur manière des s’habiller. Pire encore, une petite actrice qui rentre en Europe se livre à des mimiques douteuses : « Une chose est sûre, nous dit Kersten, les Nègres durent avoir, ce jour-là, une très mauvaise opinion de la civilisation européenne »…Le comportement ouvert de Kersten, son respect de la culture d’autrui, son absence de racisme, sont aux antipodes de la mentalité coloniale…

C’est la raison pour laquelle je suis tombé des nues lorsque j’ai lu dans le chapitre intitulé « L’adieu aux Mascareignes » qu’il exprimait le voeu que l’Allemagne ait aussi des colonies…Qu’est ce qui l’amène à ce vœu ? Je n’en sais rien ! Est-ce l’exemple de La Réunion qui lui semble une réussite ? Est-ce le désir de voir les échanges commerciaux se développer avec des colonies dont on exploiterait les richesses ? Est-ce l’idée que l’Allemagne deviendrait, en ayant des colonies, l’égale des grandes puissances mondiales qu’étaient alors l’Angleterre et la France ? …

Mais toujours est il qu’il a persévéré dans cette voie !

Cette attitude reste pour moi, au stade où j’en suis de mes lectures, une énigme …

 

Robert Gauvin

 

Notes :

  • Jusqu’en 1862, date de l’ascension du Kilimandjaro par Decken et Kersten (Ils parviennent en fait à une altitude de 4280 mètres alors que la hauteur totale du Kilimandjaro est de 5895 mètres) l’existence de neige et de glace au sud de l’équateur était fortement contestée.
  • Cette publication fait partie de la collection « Les inédits de l’histoire ». Elle a été réalisée avec le soutien du Cercle des Muséophiles de Villèle et celui de l’Université de La Réunion (Cercle de Recherches DIRE). Il a été traduit de l’allemand par Marlene Tolède et son équipe. La préface est signée des éditrices, Marlene Tolède et Gabriele Fois-Kaschel.
  • Il faut mentionner le fait qu’Otto Kersten est la cheville ouvrière de la publication de ces 6 volumes. En effet le Baron Von der Decken est mort en 1865, assassiné en Somalie. C’est alors que la mère de celui-ci demande à Kersten de prendre la relève de son fils et de publier le récit de leurs expéditions (deux premiers volumes) afin d’en tirer les enseignements scientifiques (quatre volumes suivants). La partie scientifique, proprement dite, a été réalisée avec la collaboration de spécialistes.Il faut aussi se souvenir que Decken a été malade lors de ce voyage et n’a pu participer à toutes les excursions. En outre il a, en fin de séjour, laissé Kersten à La Réunion pour aller découvrir l’île Maurice.
  • Il était jadis ou peut-être naguère de tradition à La Réunion, d’organiser pour les enfants de temps à autre un Zanbrokal rougail-saucisses qui était servi dans un van sur des feuilles-banane. Tous mangeaient ensemble « à la main » C’était l’occasion de plaisanteries et de fous rires. Mais peut-être la tradition s’est-elle un peu perdue aujourd’hui ?
  • Le vicaire-général Amand Fava avait fait à Zanzibar la connaissance de Decken et ils avaient bien sympathisé. Ce dernier avait fait des dons pour les œuvres de la mission catholique de Fava. L’on comprend alors l’accueil chaleureux qui est réservé aux deux Allemands par le clergé de La Réunion qui souvent les héberge, leur facilite les transports, voire participe à leurs excursions. On ne voudrait pas généraliser, mais un accueil très favorable sera réservé au jeune journaliste mauricien Pooka une vingtaine d’années plus tard. Et les hôtes ainsi accueillis se sont transformés en fervents partisans du clergé face à leurs détracteurs anticléricaux.
  • En 1863 les engagés indiens sont en effet au nombre de 48.448. Cf. « L’histoire de La Réunion » de Daniel Vaxelaire. Éditions Orphie ; Tome 2 (Page395).

 

 

 

Mwin lé ankor deboute…

 

Devine, Devinaille?

Amwin in bato, dizon plito in lépave.

Mwin la-vi l’Inde, l’Afrique, Madagascar, la Chine,

San déssote la mèr ;

Zordi de-l’eau i rant partou, mé mi koule pa.

 

Devine, Devinaille ?

Néna baro, néna la shène,

Na pwin persone i rante,

Na pwin persone i sorte.

Mwin lé plus pire in prizon.

 

Devine, Devinaille ?

Zordi ankor, mi porte doulèr « le temps la koloni »,

Mi porte zistoire nout zansète,

Zistoire bann zesklave, zistoire bann zangajé,

Mi pense toute demoune i vive ankor dann malizé.

 

Mi koné azot :

Zot sang i koze sanm mwin,

Zot kozé, zot mizik, zot priyèr…

I rézone dann mon mizèr.

 

Mi vé vive ankor, mi vé avanse pli d’van,

Mi vé nout toute i tienbo ansanm.

Siouplé, ède amwin sorte dann fénoir-là !

Siouplé, ède amwin alé pli devan dan la limière !

In limière i avèg pa demoune,

In limière i èklère.

 

Mwin lé sûr zot i arkoné amwin :

Amwin mèm shapèle Saint-Thomas,

In landroi po toute Rényoné,

In landroi i ferai bon vive !

Dominique JOSÉPHINE

Je suis encore debout…

 

Devine, Devinaille ?

Je suis un bateau ou plutôt une épave.

J’ai vu l’Inde, l’Afrique, Madagascar, la Chine,

Sans jamais aller au-delà des mers ;

Aujourd’hui, de toutes parts, je prends l’eau

Mais je ne coule pas.

 

Devine, Devinaille ?

Il y a un portail, il y a des chaînes,

Personne n’y entre,

Personne n’en sort.

Je suis pire qu’une prison.

 

Devine, Devinaille ?

Je porte, aujourd’hui encore, la douleur du temps des colonies,

Je porte l’histoire de nos ancêtres,

L’histoire des esclaves, l’histoire des engagés,

Je pense à tous ceux qui vivent encore dans la détresse.

 

Je vous connais :

J’entends la voix de votre sang.

Votre parole, votre musique, vos prières…

Trouvent un écho dans ma misère.

 

Je veux vivre encore, je veux aller de l’avant,

Je veux que nous unissions nos forces.

Je vous en prie, aidez-moi à échapper à ces ténèbres !

Je vous en prie, aidez-moi à marcher vers la lumière !

Une lumière qui n’aveugle pas,

Une lumière qui éclaire.

 

Je suis sûr que vous me reconnaissez :

La Chapelle Saint-Thomas, c’est moi !

Un lieu pour tous les Réunionnais,

Un lieu où il ferait bon vivre !

 

Dominique JOSÉPHINE

 

À l’occasion des journées du Patrimoine 2017 notre blog DPR974 attire votre attention sur un monument en détresse qui mériterait largement d’être restauré :

la chapelle Saint-Thomas des Indiens

qui se trouve à l’angle des rues Montreuil et Monseigneur de Beaumont, à Saint-Denis.

 

Samedi 16 et dimanche 17 Septembre on pourra la visiter, apprendre davantage sur son histoire et assister à diverses manifestations culturelles de 9 h 30 à 16 h 30.

Nous vous signalons en attendant des textes intéressant cette chapelle que vous pourrez découvrir sur ce blog en cliquant sur les articles suivants :

 

NAUFRAGE AU CŒUR DE LA VILLE

et

Chapelle Saint-Thomas, un chœur ouvert


Connaissez-vous le lavoir de Casabona à Saint-Pierre ? Le plus grand lavoir de La Réunion ! 120 bassins qui, placés bout à bout s’alignent sur plus de cent mètres (1) entre l’actuelle rue Luc Lorion et la rue du Lavoir. Soit 60 grands bassins pour le lavage et le frottage du linge sur une pierre taillée en basalte, associés chacun et de manière contiguë à 60 petits bassins pour le rinçage.

Implanté sur une étroite parcelle gagnée sur les champs de cannes, dans les années 1930, ce lavoir était autrefois très fréquenté mais, avec la modernisation, il a été progressivement délaissé. On peut cependant y rencontrer quotidiennement quelques habitants proches et des femmes du quartier attachées à la lessive du jour. Ce bâtiment, inscrit aux Monuments Historiques depuis 2006, est un lieu populaire, gardien de la mémoire du quartier et des Saint-Pierrois.

Le lavoir vu de la rue Luc Lorion et vu de la rue du Lavoir – Photos Marc David

Comment comprendre l’attachement à ce lavoir d’autrefois ?

Il suffit de remonter le temps. Jusqu’à l’année 1932, celle qu’on peut lire sur une inscription gravée sur une plaque ogivale assujettie au soubassement d’un bassin plus central et portant ces mots d’hommage de la « Population reconnaissante au Maire de Saint-Pierre, Augustin Archambeaud, 1932 » (2). Voilà une inscription qui interpelle !

 

Qui donc étiez-vous monsieur Archambeaud pour mériter cette reconnaissance-là ? (Notre article se limitant à cette seule réalisation, sans engager les positionnements divers de monsieur Archambeaud dans son action de député et de maire dans le contexte politique de la première moitié du XXème siècle).

Un maire, docteur de formation, dans un temps difficile où les Saint-Pierrois, comme la plupart des Réunionnais, vivaient péniblement dans une colonie sous-développée et dépourvue de réseaux d’alimentation en eau potable et électricité (3). On s’éclairait alors à la bougie ou au pétrole et, comme l’eau courante n’arrivait pas dans la plupart des cours et maisons dans cette région où les eaux pérennes sont parcimonieuses, on charroyait de lourds récipients pleins du précieux liquide.

Dans les années 1930, Augustin Archambeaud remplissait son 2ème mandat de maire de Saint- Pierre. L’eau providentielle du canal Saint-Etienne (4) ne pouvait échapper à la sagacité de l’édile et de ses adjoints. C’est en effet ce canal, porté dès 1818 par la volonté et les intérêts solidaires d’hommes du Sud, achevé en 1827 et courant de La Rivière Saint-Etienne à Grand-Bois en passant par Casernes, qui avait favorisé le développement de la région de Saint-Pierre en permettant l’irrigation des champs, l’alimentation des usines sucrières tout en assurant les besoins domestiques des populations proches.

Un siècle après, ce canal offrait encore aux responsables de la ville, son opportunité pour la construction d’un lavoir en contrebas, grâce à une dérivation. On l’édifia près des champs de cannes, dans le quartier de Casabona, au plus loin de la Rivière d’Abord, à la lisière de la zone périphérique plus populeuse du Nord-Ouest de la ville et non loin de l’usine des Casernes.

 

La plaque à A. Archambeaud, photo M. David 2.  Vue aérienne du lavoir, © IGN 1950

 

La réalisation de ce lavoir est donc bien l’œuvre de l’homme politique soucieux du mieux vivre des populations mais il nous plaît d’imaginer l’homme et l’hygiéniste inséparables de l’édile qu’il était. On peut penser que Archambeaud, « le suppléant de la santé », avait sans doute rêvé que la grande lessive à l’eau courante et claire acheminée du canal éliminerait nombre de microbes et parasitoses et ferait reculer les maladies et la mortalité infantile effroyables en ces temps où un enfant sur 4 mourait avant 2 ans ! (3). On peut penser aussi qu’il avait vu œuvrer les femmes et hommes de son temps et entendu ou deviné leurs voix, que nous imaginons encore entendre…

 

Que pouvaient avoir dit ou pensé ces voix de femmes, d’hommes et d’enfants de ce temps-là ? Que la corvée d’eau pour alimenter les familles était bien dure. Plus pénible encore quand il fallait charroyer les baquets pour laver le linge ! Pire : dans une ville bâtie dans la pente ! Que les femmes avaient besoin de toutes leurs forces et de toute l’énergie de leurs nerfs, de leurs reins pour savonner, frotter, battre, rincer, tordre le linge… Qu’elles étaient épuisées par la rudesse du battoir et leurs mains épluchées par le gongon de maïs frottant sur la roche à laver. Qu’elles souffraient suffisamment de tous les manques de ce temps-là ! Et qu’elles rêvaient d’avoir au moins de l’eau à disposition !

 

Pour cela, ce lavoir, avec ses 120 bassins tous remplis, aux eaux claires, généreuses et gratuites répondait à leurs besoins, qu’il s’agisse des mères de famille souvent nombreuses ou des blanchisseuses qui gagnaient leur vie en faisant des « pratiques » pour des familles plus aisées. Car La Réunion était à mille lieux du premier salon des arts ménagers de Paris qui vantait les mérites de la machine à laver électrique que personne ici n’avait ! (5)

 

Replongeons dans ces années 1930 qui suivent la création du lavoir. Imaginons ces femmes nombreuses qui arrivent avec leurs bandèges remplis de linge, certaines accompagnées par leurs enfants et grandes filles. Elles portent capeline pour la plupart car le lavoir est à ciel ouvert à l’époque. Il y a celles qui ont leur jour et leur place attitrée, celles qui vous regardent de travers si vous avez osé vous installer là où elles sont d’ordinaire. Celle qui est là de grand matin, telle autre plus tard. Celles qui font sécher leur linge sur place, étendu à même le sol, celles qui le ramènent à la maison. Avec ses confidences et ladi-lafé, amitiés et inimitiés, solidarités et jalousies, le lavoir est un monde en miniature. Monde de femmes d’où les hommes ne sont pas absents ! On parle beaucoup d’eux ! Et, quand ils passent, des regards profonds s’échangent parfois… Bref, on entend battre les langues autant que les battoirs car à Casabona, comme dans tous les lavoirs du monde, on lave et on bat le linge en même temps qu’on brasse les bonheurs et malheurs du monde (6). Ecoutons-les ces femmes d’autrefois, entendues par delà les ans (7) :

 

– Mérsi méssié Archambeaud. Mé ou la-oubli mète fèy tole dessu ! Solèy i poike !

– Mète ot kapline Rosita sinon lève bone-hère ! Sinonsa alé lave ot linz, la-ba, la rivièr ! Ou va voir si solèy i poike pa !

– Domoun i di lo temps lé mové. Moin la peur ! Volkan la-bien pété en 31, siklone 32 la kasse toute !

– « Moi, j’ai tiré ma fille de l’école ». El té i fé pa rien. Issi, èl i apran la vie.

– Moin lé fatigué d’lave bann pikète-la ! Linz kaki lé lour ! Moin la-di mon bonnom : arète salir ! Lèsse amoin trankil !

– Tansion ! Ça, zabo lavoka dann tribunal. Kabe anvoy aou la zol ! Na larzan, mé lo linz lé sale mèm !

– Alon bingn dan leau prope avan d’rante la kaz ! I di Sin-Dni na in pissine. Anou ossi !

– Fanélie, alon shante lo pti shanson i vien d’sortir. Lé tro zoli !

– P’tit fleur aimée, P’tit fleur fanée, Dis à moin toujours, Couc c’est l’AMOUR…(7)

 

Le lavage et le séchage du linge au lavoir, photos Marc David

 

On vit alors se fortifier au cours des décennies l’âme de ce quartier populaire, accueillant et ouvert à tous et marqué par l’empreinte des familles historiques (8) installées dans les maisons proches du lavoir. On entendit battre les langues et les battoirs, alors que l’eau vive du canal Saint-Etienne coulait de bord en bord des 120 bassins du lavoir, vidangée par une bonde manipulée par les lavandières elles-mêmes. Jusqu’aux années 1950, ce lavoir était encore entouré de champs de cannes vers le nord et l’ouest comme on peut le voir sur des clichés connus qui laissent voir les lavandières œuvrant à ciel ouvert et le linge étendu au sol. Avec le temps, vinrent les changements comme l’étendage du linge sur des réseaux de fils tendus et plus encore, dans les années 70, ce que bien des blanchisseuses attendaient, le recouvrement de l’édifice avec un toit de tôle. Après la fermeture – qu’on peut trouver regrettable – du canal Saint-Etienne, on regarda alors davantage à la consommation de l’eau distribuée par la ville. On la plaça un temps sous la surveillance d’une gardienne du quartier (9) qui ouvrait et fermait les robinets, plus nouvellement installés, le matin et soir. Mais le lavoir restait bien fréquenté.

 

A partir des années 80, avec la densification de la population, le typique quartier du lavoir se trouva intégré au grand Saint-Pierre urbain et cerné par la ceinture périphérique dessinée par la 4 voies du Tampon et le boulevard Banks. Depuis, l’étroite bande du lavoir se devine à peine dans ce quartier ouvert sur la modernité avec son lycée, ses installations sportives, ses immeubles d’habitation, sa gare routière et les équipements en commerces, grandes surfaces et services. Avec la modernisation des modes de vie et d’habitat et l’usage plus démocratique de la machine à laver – qui soulage heureusement les femmes de la corvée de lavage du linge ! – le lavoir est bien moins utilisé, ici comme ailleurs. Mais le lieu reste vivant par la présence des habitants attachés à leur quartier, soucieux de sa sauvegarde et impliqués dans des projets associatifs. Il compte toujours ses fidèles et habitués. On peut y trouver celle qui « continue à faire comme avant » ou celle qui « préfère faire sa lessive au lavoir », telle autre profitant de l’eau offerte quand « la vie est chère, l’appartement trop petit » et la famille nombreuse. On peut y rencontrer des piliers de connaissances tel celui qui a « toujours vécu là » et dont la famille« a toujours été là »

 

Citerne avec dessin de Jace, Grand et petit bassins, Affiche – Montage Marc David

Au début de notre XXIème siècle, l’état de délabrement du lavoir étant préoccupant, un plan de réhabilitation est lancé en 2005 (8) par la ville de Saint-Pierre, car « La mairie ne veut pas rester insensible aux souhaits de ses concitoyens pour la pérennité de ce patrimoine historique », « véritable identité du quartier de Casabona ». Cette réhabilitation impliquant des jeunes dans un « Projet d’Initiative Locale », s’attachait prioritairement et selon les « recommandations du Service départemental d’architecture et du patrimoine » à des travaux portant sur la consolidation des plots soutenant l’édifice, la réfection du sol, des bassins et du toit abîmés. Le 12 janvier 2006, le Lavoir dit Casabona « est inscrit aux monuments historiques, en totalité, y compris le terrain d’assiette et la prise d’eau du canal Saint-Étienne ». Voilà qui reconnait l’intérêt du site. Mais, la rénovation et « la mise en valeur de ce lieu » (8) laissent à désirer et depuis, avec l’usure des ans, il reste encore à faire…

De nos jours, le lavoir affiche, hélas, un état regrettable avec des tôles arrachées, des bassins peu avenants qui, vidés de leur eau, ont juste le mérite de mettre en évidence le système de bonde et la circulation de l’eau qui se fait entre grands et petits bassins solidaires. Les montures métalliques et le toit sont rongés par la rouille. Mais on reste impressionné devant ce qui est le plus grand lavoir de La Réunion, et une rareté par ailleurs vu ses dimensions exceptionnelles. Et on y rencontre, heureusement, toujours des gens, accueillants et disponibles, prêts à parler du lavoir ou de la marche du monde…

 

Voilà donc un lieu de vie et un témoin de notre histoire qui mérite mieux. Dans ce quartier animé, populaire, gagné par la modernité, sommes-nous conscients, voyageurs, lycéens, sportifs et passants d’aujourd’hui, de la présence discrète de ce lavoir ? Il est repérable grâce à une ancienne citerne de sucrerie qui, postérieure à l’installation de l’édifice, « fait office de réservoir pour le quartier ». Cette citerne, faite de « feuilles de tôle boulonnées sur des fondations en pierre » et rouillées par le temps est recouverte d’un dessin de Jace figurant un gouzou émergeant semble-t-il d’une mousse abondante. A quand donc la grande lessive qui redonnera de l’allure à ce lavoir tout en préservant l’âme de ce quartier de Saint Pierre, Pays d’Art et d’Histoire ? Il appartient à tous, habitants, responsables et artistes de continuer à œuvrer pour la sauvegarde de ce lieu, pour que l’eau du lavoir de Casabona rassemble encore les femmes et hommes de demain.

Nos remerciements à ceux qui, au bord des bassins, ont partagé avec nous leur temps et leur savoir.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Notre article, qui s’appuie sur des données factuelles tirées de documents et sites officiels, fait une correction quant à la longueur, vérifiée, du lavoir (110 mètres mesurés et non 250). Il imagine par ailleurs librement les années 1930 à partir de données d’époque.
  2. Pierre Edouard Augustin Archambeaud (1868/1937). Après des études de médecine, s’installe à Saint-Pierre. Est nommé « Ordinaire Suppléant de la Santé » en octobre 1898. Conseiller général, député de La Réunion de 1907 à 1914, maire de Saint-Pierre de 1902 à 1912, puis de 1926 à 1937. (voir sites et Le Dimanche magazine du 18 novembre 2001 sur A. Archambeaud)
  3. « En 1931, le taux de mortalité était encore de 33%, fondé en grande partie sur un impressionnant taux de mortalité infantile » Histoire de La Réunion De la colonie à la région, Y. Combeau, P. Eve, S. Fuma, E Maestri. En 1946, La Réunion « n’a aucun réseau de distribution potable et 10% seulement des logements en bénéficient. Elle n’a pas de réseau d’assainissement » E. Maestri et D. Nomdedeu Maestri , Chronologie de La Réunion (De la départementalisation à la loi d’orientation).
  4. On peut retenir Frappier de Montbenoit, Augustin Motais, Hoareau/Desruisseaux, soutenus par le gouverneur Milius.
  5. En 1923, premier salon des appareils ménagers au cours duquel la machine à laver est reine. En 1934, les frères Lemercier lancent une machine à laver bon marché et dotée d’un interrupteur horaire.
  6. La pièce de théâtre Le Lavoir de Dominique Durvin et Hélène Prévost, 1986, raconte un lavoir, à la veille de la 2ème guerre mondiale. Le succès de cette pièce traduite en 40 langues a été international.
  7. Traduction et notes : 1. Merci monsieur Archambeaud. Mais vous avez oublié le toit. Le soleil brûle. 2. Mets ta capeline Rosita, sinon lève-toi de bonne heure. Ou bien va laver ton linge, plus loin, à la rivière. Tu verras si le soleil n’y brûle pas ! 3. On annonce du mauvais temps. J’ai peur. L’éruption du volcan a été forte en 31, le cyclone de 32 a tout cassé. 4. Moi, j’ai retiré ma fille de l’école. Elle n’y faisait rien. Ici, elle apprend la vie. 5. Je suis fatiguée de laver ces linges de bébé ! (pikète : sorte d’alèse en tissu) Les vêtements en kaki sont lourds. J’ai dit à mon mari : cesse de salir ! Laisse moi tranquille ! 6. Attention ! Ceci est le jabot d’une robe d’avocat ! Un homme capable de t’envoyer en prison. Il est riche mais son linge est bien sale. 7. Allons se baigner dans l’eau propre avant de rentrer à la maison. Saint-Denis a sa piscine (depuis1932), nous aussi ! 8. Fanélie, allons chanter la chanson qui vient de sortir. Elle est trop jolie ! 9. P’tit fleur aimée, de G. Fourcade et J. Fossy, date de 1930 (graphie de Un siècle de musique réunionnaise, C. David et B. Ladauge).
  8. Le journal de la commune de Saint-Pierre, La voie du Sud, a consacré plusieurs articles au lavoir de Casabona. Le n° 27 de mars 2005, intitulé « Le lavoir de Saint-Pierre : une réhabilitation attendue », évoque ces « vieilles familles du lavoir : Familles Terro (surnom Premier), Madame Lucienne, Palma, Assoumani, Griboine, Abrillet, Varaine, Agathe, Saint-Alme, Agesidame, Pinel, Subijus, Servant-Tirel, Jetter, Presles, Timbou, Seychelles, Faconnier, Araye (Nandou), Sababady, Ramaye (Milien), Vavelin, Madame Louis Jessus… »
  9. Voir les sites en ligne ainsi que l’article du Quotidien du 4/02/05 .

Je me souviens du temps où j’étais petite…

Après le dîner nous restions, mes frères et moi, assis avec nos parents, à discuter de tout et de rien… Il n’y avait pas à proprement parler de veillée.

Au bout de quelques minutes, maman nous envoyait faire un dernier brin de toilette et nous invitait à regagner la chambre. Je dis bien « la chambre ». Nous partagions en effet la même chambre, où un grand lit nous accueillait mes frères et moi.

Maman précisait qu’on avait le droit de discuter un peu, sans faire trop de bruit. C’était le moment que nous attendions avec impatience. Notre jeu préféré  allait pouvoir commencer. À cette époque, seuls les gens aisés  pouvaient se permettre de peindre ou de tapisser les murs de leurs maisons ! Pour les petites gens comme nous, des magazines généreusement offerts à ma mère, faisaient très bien l’affaire. Aussitôt reçus, aussitôt défaits… Maman s’évertuait à séparer les feuilles des magazines et les collait aux murs de la maison… Cela exigeait tout un art ! Maman réalisait des dégradés talentueux en effectuant des zones de roses, de rouges, de verts.…

Je garde au fond de ma mémoire, une zone ocre : sous les grands arbres dévêtus, un homme marchait, seul, sur un tapis de feuilles jaunies. Aujourd’hui encore un paysage d’automne me ramène à ce tableau de mon enfance ! Mes silences, ma solitude sont ocres à tout jamais.

Notre jeu consistait à repérer les mots écrits, parfois même coupés ou cachés, selon les déchirures ou pliures de la page. Nous prenions le temps de bien nous caler dans notre lit. Étant l’aîné, Guy s’investissait du droit de démarrer la partie. Le cœur serré, Jacky et moi  nous nous demandions sur qui il allait planter son doigt.

« Top, Danièle ousa lé ékri POISSON ?» Il fallait répondre rapidement : « Poisson lé koté out tèt, a gosh ! (1) »… Facile, il y avait un énorme poisson rouge à côté du mot ! Ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé que mes frères me demandaient des petits mots…J’étais si petite !

« Jacky, ousa lé ékrit Carnaval ? »

« Carnaval, lé difisil mo-la oté… »

-« Tro tar pou ou… »

La kaz aux papiers collés (Illustration : Huguette Payet.)

 

Et le jeu continuait ainsi, ponctué d’éclats de rire ou de coups d’oreiller, ce qui faisait accourir maman :

-Kosa larive azot ? Si zot i guingne pa joué kom bonzanfan, mi étinn la lumièr ! » (2)

Mon Dieu, sans lumière, c’était impossible de continuer à jouer !

Nous nous écriions bien vite : « Non, non, nou va rès sage ».

Je crois que nos parents devaient profiter de ces instants pour discuter et se reposer un peu de leurs dures journées de travail.

Je garde le souvenir de ces jours où  à la maison « on renouvelait la tapisserie ». Avec soin, maman préparait sa colle, composée de farine diluée dans un seau d’eau tiède. Son grand travail de tapissière, maman le commençait toujours par notre chambre (certainement pour pouvoir opérer en toute quiétude dans les autres pièces…libérée de nous !)

Assis sagement sur notre lit, nous assistions à ces travaux de décoration, nous extasiant sur les nouvelles images agrémentées de : « miam-miam », de « oh », de « slup »  qui nous faisaient bien rire.

Nous nous empressions aussi de déchiffrer les nouveaux mots, de repérer les plus courts qui pourraient servir de pièges plus tard ; «  Ousa i lé… ousa i lé… » (3)

Nous dormions à l’époque dans un grand livre ouvert, cadeau de Dieu, où les mots nous servaient de guide : Himalaya…Paris…Tour Eiffel…

Mon frère aîné avouait dormir sous un coulis de chocolat : juste à la hauteur de son visage,  maman avait collé une image de gâteau au chocolat ; il passait alors sa main sur la page, se léchait les doigts avec des « hum, hum ! »…

Nous n’avions pas les yeux fixés sur un écran de télé, nous étions même plus excités que devant un film d’action, car tous les soirs nous avions rendez-vous avec l’aventure pour une grande chasse au trésor : les mots. Les mots respiraient à l’air libre, se cachaient, nous faisaient des signes !

Comme nous fûmes malheureux, tous les trois, quand au lendemain d’un cyclone, la pluie avait dégouliné le long des murs, rendant illisibles nos mots aimés.

Tous les mots ont pleuré.

Notre deuil a bien duré huit jours…le temps que maman recolle une nouvelle tapisserie ! Nous faisions alors des signes de croix sur ce qui restait de certains mots…et  mon frère sur son gâteau !

Bénie soit cette période de mon enfance qui a permis aux mots de s’installer dans ma vie !

Oh mes chers amis ! Mots doux-gâteaux, mots-voyages, mots-rires, mots difficiles, mots-mouillés, mots-effacés, où êtes-vous ?

Les yeux fermés je vous retrouve dans la Bibliothèque de mon cœur dont vous seuls possédez la clé !

 

Danièle Moussa

 

Nous remercions l’auteur pour son beau texte qui « a un je ne sais quoi de frémissant qui trahit une sensibilité restée vive et neuve… » P.B.

 

Notes :

1)  1 1)  « Poisson est à côté de ta tête, à gauche ! »

2)      2)  «  Qu’est-ce qui vous prend? Si vous n’arrivez pas à jouer comme de bons enfants, moi j’éteins la lumière ! »

3)       3)  « Où se trouve ? »