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Afficher Patrimoine 974 sur une carte plus grande

Notre exploration de St Denis pour nous rendre compte de ce que sont devenues les cases créoles présentant un intérêt patrimonial a été enrichie le 30 Mai 2010.

DPR974

Légende:

En violet, les bâtiments patrimoniaux démolis devant être reconstruits.

En jaune, les maisons d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural qui ont connu des sorts divers (abandon, reconstruction à l’identique, plus souvent remplacement par des immeubles pseudo-créoles.)

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(Épisodes 5 et 6).

 

Au cours des épisodes précédents nous avons vu que Laramée avait, lui aussi, voulu faire des miracles en venant au secours de planteurs de mapinm dont la récolte était compromise par le mauvais temps. Il avait piteusement échoué et si le Bon Dieu n’était pas intervenu, il serait parti ad patres.

La leçon n’avait pas réellement servi et, malgré les promesses faites au Bon Dieu, Laramée s’était lancé ensuite dans une opération délicate qui consistait à redonner vigueur et santé à un moribond. Là encore, le Bon Dieu qui manifeste décidément une grande faiblesse à l’égard de Laramée, lui avait sauvé la mise et le vie.(Résumé Dpr974).

 

Il arrive un moment où le Bon Dieu est fatigué de voir Laramée, son ex-compagnon de route, faire des couillonnades à répétition et se met en tête de trouver une solution à ce problème (…) Il décide donc de descendre à nouveau sur terre et de rendre visite à Laramée.

La scène se déroule tard le soir, après que le Bon Dieu ait terminé sa journée de travail au paradis. À l’improviste Il débarque chez Laramée qui sursaute et lui dit :   « Vous m’avez fait peur ! ». Dieu lui rétorque alors :   « Pourquoi sursautes – tu ? Tu sais bien que je ne te veux pas de mal. Bien au contraire ! Je ne veux que ton bien. La preuve en est que je t’ai apporté trois cadeaux ! »

Laramée se réjouit ; comme nous tous il aime les cadeaux : un petit cadeau, il n’y a rien de mieux pour entretenir l’amitié. Et trois cadeaux, ce n’est plus de l’amour. C’est de la rage ! C’est de la gentillesse, à la puissance 5.

Le Bon Dieu rassure Laramée  et lui dit ; « Si je te fais ces cadeaux, c‘est pour que tu arrêtes de faire des bêtises, car si jamais tu ne te calmais pas, je peux t’assurer que, dès lors, je me soucierais de toi comme d’une guigne. »

Laramée se met à rire intérieurement, car il connaît le Bon Dieu depuis très longtemps et selon ses dires, de même que le lièvre connaît  parfaitement les herbes qui lui conviennent, lui, Laramée, ne connaît que trop bien le Bon Dieu et ses faiblesses !

Kriké monsieur, kraké madame. La rafle de maïs coule à pic et la pierre flotte !

Le Bon Dieu dit alors à Laramée : « Voici trois cadeaux pour toi ! D’abord un violon ; tous ceux qui entendront la musique qui sort de ton violon, se mettront à danser. Et voici un fusil : tous les oiseaux qui entendront le bruit de sa détonation, tomberont raides morts. Et voici enfin un sac : tout ce que tu voudras, ira directement dans ton sac qui sera aussitôt bien attaché.»

Laramée observe ces cadeaux et se demande ce qu’il va en faire. Finalement, cela lui pose problème. Ne serait-ce pas un piège ? Comment s’assurer que cela va fonctionner ? Et si ça fonctionne, sera-ce pour son bien ou non ? On sait tous que Laramée est un vieux soldat et qu’il flaire partout le piège qu’on lui tend, alors même qu’il n’y en a pas.Il prendra ensuite tous les risques possibles et va peut-être encore appeler le Bon Dieu à son secours.

(…) Laramée se remet ensuite en route : il marche, marche encore, marche toujours, décidé à  se rendre dans tous les pays, afin de les visiter et de mettre un terme à son ennui. Il pense qu’avec les cadeaux que le Bon Dieu lui a faits, il arrivera sans problème à gagner sa subsistance.

Kriké monsieur, kraké madame, la clé dans ma poche, la crotte dans votre sac ! Le sixième épisode est terminé, le septième ne saurait tarder !

Texte en créole réunionnais de Georges Gauvin.

Traduction française de Dpr974.

Illustration : Huguette Payet.

 


 

Laramée vu par H. Payet qui ne manque pas d’imagination.

Il y avait une fois un Monsieur Le Foie qui mangea son foie avec un grain de sel…

Nous avons vu comment le compagnon de Laramée, un être hors du commun, avait réalisé deux miracles : celui de la récolte d’un champ de mapinm qui risquait d’être compromise par la pluie, puis, un peu plus tard la guérison d’un moribond qui avait pu  retrouver santé et jeunesse. A chaque fois Laramée avait servi de manœuvre à son compagnon qui avait vraiment des dons miraculeux (Synthèse dpr974)…

(…) Cependant Laramée était orgueilleux et s’imaginait que son propre pouvoir lui permettrait, à lui aussi, de faire des miracles. Son compagnon l’avait pourtant mis en garde en lui disant : «  Ne fais pas ce que je fais ; fais seulement ce que je te permets de faire. » Cela exaspérait Laramée dont le visage trahissait l’état d’âme : « Comment se fait- il qu’il imagine qu’il peut faire certaines choses que moi je ne pourrais pas faire ? »…

Son compagnon lui répondait seulement : « Parce que je suis Dieu et que tu n’es que Laramée, un vieux soldat « défroqué » retourné à la vie civile… »

La colère aveuglait Laramée qui pensait au fond de lui-même : « Ah bon ! Je ne saurais donc faire des miracles ! Et tu serais le seul qui saurait en faire ?… On va voir ce que l’on va voir!» se disait-il dans son cœur.

Kriké, monsieur, kraké madame ! La clé dans ma poche, la crotte dans votre sac ! »

Le Bon Dieu, car le compagnon de Laramée était bien le Bon Dieu, voulut mettre Laramée à l’épreuve en lui disant : «  Toi aussi tu vas faire un grand voyage, quasiment le tour du monde et tu suivras mes consignes : tu feras ce que je te dis de faire, mais tu ne feras pas ce que moi je fais ! »

La rage s’empara de Laramée. Mais il fit comme si de rien n’était. Il se dit dans son cœur : «  on va voir ce que l’on va voir ! » et il commença cette fois son tour du monde seul. Le voilà qui arrive dans une région où les gens étaient entrain de faire la récolte du mapinm, une récolte prometteuse. Dans ce champ-là il y avait des tonnes et des tonnes d’épis. Mais une menace venait du ciel. Une « avalasse » (1) approchait. Laramée demanda aux tavailleurs : « Dites, les amis, cela s’annonce bien, n’est-ce pas ? »

Il s’en fallut de peu que les paysans ne lui donnent une bonne correction. Ils lui dirent : « Tu nous demandes si tout va bien, alors que tu peux voir par toi-même dans le ciel que le déluge menace ! Ne vois–tu pas que notre récolte risque d’être gâtée-pourrie ? » Que ferons-nous si dans quelques instants la pluie s’abat sur notre champ comme un déluge de grains de jamblon  (2)? Que ferons nous si notre récolte est perdue ? Comment aurons-nous notre farine ? Avec quoi ferons-nous notre repas, notre pop-corn, notre maïs-pété ? » (3)

Une idée germa alors dans l’esprit de Laramée qui dit aux paysans : «  Si vous me faites confiance, votre récolte sera sauvée » et il se mit à cracher trois fois par terre : tou ! tou ! tou ! pour bien montrer qu’il disait la vérité.

Kriké monsieur ! Kraké madame ! La clé dans ma poche, la crotte dans votre sac !

« Il suffit que vous me donniez une boîte d’allumettes et avec ces allumettes je ferai votre récolte. Je jure que je suis capable de le faire ! »

Le Bon Dieu dans le ciel dit à Laramée : «  Laramée, Laramée, fais ce que je te dis de faire, mais ne fais pas ce que je fais ». Mais Laramée est un entêté (…) Les paysans finissent par lui donner une boîte d’allumettes ; il met alors le feu au champ de mapinm qui est détruit en un rien de temps, total et capital. Et, lorsque les ouvriers vont voir dans le grenier, il n’y a pas un seul épi de mapinm engrangé. Les ouvriers sont sur le point de tuer Laramée (…) Celui-ci, sentant sa dernière heure venue, s’adresse au Bon Dieu : «  Ô Bon Dieu, nous nous connaissons bien tous les deux. Tu vois le pétrin dans lequel je suis. Tire-moi d’affaire et je ne recommencerai plus ! »

Comme la bonté de Dieu à l’égard de Laramée est grande, il vient vite à son secours et le grenier se remplit séance tenante d’une quantité de sacs remplis de mapinm. Les moissonneurs changent d’attitude à l’égard de Laramée. En moins de deux on prépare le repas,  en moins de deux on fait la salade et le rougail ; là-dessus un verre de vin de Cilaos et l’affaire est réglée.
Quand on demande à Laramée ce qu’il veut pour prix de son travail, celui-ci répond : «  Donnez-moi quelques sous et ce sera ma paye pour le travail de ce jour. » Le Bon Dieu dans le ciel dit alors à Laramée : «  C’est bien Laramée, tu n’as pas ruiné ces gens ; c’est bien de ta part ! Maintenant, remets-toi en route pour continuer ton périple ! »

Kriké, monsieur ! Kraké madame ! La clé dans ma poche, la crotte dans votre sac !

 Il y avait une fois un Monsieur Le Foie qui mangea son foie avec un grain de sel…

Notes :

  • pluie diluvienne.
  • Fruits oblongs qui, à maturité, ont la couleur de l’encre noire et tombent en nappe sur le sol.
  • Maïs-pété : l’ équivalent du pop-corn.

 


Dpr974 se réjouit de la bonne nouvelle : un arrêté ministériel, signé le 7 mai 2018 reconnaît l’intérêt public à la conservation de cet édifice de la fin du XIXème siècle, considéré comme un remarquable témoignage des réalisations de l’entreprise Arnodin par son élégance architecturale et ses caractéristiques techniques.…On attend maintenant l’annonce des travaux devant garantir son avenir. À cette occasion Dpr invite ses lecteurs à relire l’article que lui a consacré Marie-Claude DAVID FONTAINE.

 DPR974

 

Il y eut plus d’un pont suspendu à La Réunion ! En un même siècle, furent construits et détruits les ponts suspendus de la Rivière du Mât, de La Rivière des Roches et de la Rivière de l’Est, ce dernier, anéanti en 1861 (1).

Il y eut donc plus d’un pont suspendu sur la Rivière de L’Est !

Voilà qui peut nous surprendre tant nous pouvions penser unique notre vieux pont, celui que nous connaissons. Un pont dont la réalisation longtemps différée se concrétisa à la fin du XIXème siècle. Un beau cas d’école.

 

Comme bien des ponts suspendus, il allie la grâce de ses câblages lancés dans le ciel à la pesanteur de ses 4 piliers en pierres maçonnées, arrimés aux remparts basaltiques à plus de 40 mètres au-dessus du lit du cours d’eau qu’il franchit avec légèreté sur près de 150 mètres de longueur. Il y a du plaisir à voir comment ses câbles porteurs de belle section, sortis des puissants massifs d’ancrage souterrains, situés 25 mètres plus loin dans les talus, semblent s’affiner en s’élevant au-dessus des piliers pour supporter son tablier par des suspentes qui dessinent un joli profil d’arc incurvé. Et il est fort intéressant aussi – si on ose un œil sous cette travée unique – de découvrir la structure métallique qui permet de mieux rigidifier l’ensemble et de mieux répartir le poids de l’ouvrage. Soit plus de cent tonnes de fonte, d’acier, de fer, d’alliage, etc. Un mécanisme faisant jouer des forces considérables ! Une belle rencontre entre l’art, la technique et la nature.

 

Le pont suspendu de la Rivière de l’Est, photo Marc David

 

Quelle est l’histoire de ce pont ? Et que nous dit-il de La Réunion de l’époque ?

Après la destruction du premier pont suspendu de la Rivière de l’Est, on peut s’étonner de la commande d’un pont de même type dans une période de moindre fortune pour de tels ouvrages en France, suite à l’écroulement du Pont suspendu d’Angers qui en 1850 entraîna un bataillon de soldats dans la mort. Mais la Rivière de L’Est, qui sourd du massif volcanique du Piton de la Fournaise, se charge des pluies abondantes de cette région de l’île et court dans des gorges vertigineuses et serrées en entonnoir, est un cas difficile ! Redoutée des hommes, elle n’est pas aisée à ponter. Son premier pont suspendu, « le plus remarquable de la Colonie », réalisé en 1842 à plus de 10 mètres du lit, fut anéanti en 1861 par une crue extraordinaire charriant les roches et débris d’un monstrueux éboulis (1). Les besoins humains et les nécessités économiques imposant rapidement un nouveau pont, la topographie des lieux poussa sans doute à éviter le choix d’un ouvrage à piliers multiples implantés dans le lit de ce cours d’eau.

 

Ancien pont suspendu de la Rivière de L’Est, Album de La Réunion, Antoine Roussin

Voici donc l’histoire de ce pont de sa conception à son inauguration, telle qu’elle apparaît à travers divers documents dont Le Mémorial de La Réunion (2) auquel nous avons emprunté nombre de données factuelles.

En 1861, la Colonie retient le projet de l’ingénieur Bonnin qui propose un pont suspendu (2) situé bien en amont de l’ancien, à un endroit où la rivière se resserre sur une centaine de mètres en prenant soin d’ancrer les piliers porteurs dans la roche à 40 mètres au-dessus de son lit. Ce qui devrait protéger le pont des crues et des éboulis. On lance la construction. Mais en 1867, le chantier s’arrête car la Colonie, qui traverse depuis peu une crise économique grave, liée à une soudaine baisse de rentabilité de la canne à sucre, ne peut plus assurer le coût des travaux. Au grand dam de l’entrepreneur Louis Julien qu’il faudra indemniser ultérieurement (2). Au regret des usagers sans doute qui durent longtemps avoir recours à une étroite passerelle suspendue aux restes des piliers du premier pont, voire à un passage à gué pour certains.

Une vingtaine d’années plus tard, en 1888, le Conseil général relance le projet (2) dans un contexte de réalisation de grands travaux accompagnant les mutations socio-économiques de l’île et suite dit-on à la mise en péril d’une délégation de conseillers généraux tentant de traverser la Rivière de l’Est… L’ingénieur et Chef des Travaux des Ponts et Chaussées Buttié s’adresse à la Compagnie Eiffel qui propose un type de pont classique en arc, et à Ferdinand Arnodin (2), un ingénieur et industriel français spécialiste des ponts câblés ; lesquels ont retrouvé dans les dernières décennies du siècle un nouveau souffle inaugurant une nouvelle génération de ponts suspendus, en France et ailleurs. De cette époque datent par exemple le pont de Brooklyn à New-York – long de presque 2 kilomètres –, Le Pont de L’Abîme à Cusy en France ou Le Pont de Biscaye en Espagne. (3)

Les responsables de la Colonie hésitent quant au type de pont à choisir. On est sensible aux observations d’un Rapport de 1888 émanant de De Jullidière, directeur du service des Travaux Publics (2). Et on opte finalement pour un pont suspendu (celui proposé par Arnodin) dans la continuité du projet initial mais intégrant les avancées de la technique des ponts suspendus, et qui a l’avantage (en apparence) d’être plus économique pour les décideurs car les piliers et l’accès au pont sont en partie déjà réalisés.(2) Commencés dans les années 1890, ces travaux d’envergure passent par l’assemblage en quelques mois des pièces détachées importées et en 1894 a lieu l’inauguration du pont par le gouverneur Danel. Quant aux ouvriers bâtisseurs, spécialistes ou manœuvres, nous ignorons les noms de ces hommes dont le courage et l’audace à lancer les câblages au-dessus du vide méritent notre estime. Mais on peut imaginer avec émotion, qu’autour de ce 4ème et dernier pont suspendu du XIXème siècle, palpitait le cœur d’une Réunion libérée des fers de l’esclavage, au visage plus multiple par l’accueil de nombreux engagés venus plus massivement d’Inde mais aussi d’autres continents.

 

Détails du Pont : section et pilier, photos M. David

 

C’est notre pont qu’ils ont bâti. Celui que nous connaissons. A quelques exceptions près. « Dans une période relativement récente, se trouvaient encore sur le site voie d’acheminement des marchandises, magasins et établissement des douanes » dit le site officiel de la ville de Sainte-Rose. Ont disparu également les cahutes des gardiens (et les gardiens) fixées par l’objectif d’Albany au milieu du XXème. Ont été faits aussi dans les années 60 et ultérieurement divers travaux de renforcement et de réfection.

 

Si ce pont suspendu a vaillamment survécu en 1927 à un éboulis monumental charrié par la rivière qui avait réussi à projeter des pierres sur son tablier à 40 mètres au-dessus de son lit (2), il accuse depuis le dernier quart du XXème l’outrage des ans, des vents, des pluies et des mutations démographiques et socio-économiques de l’île. On y avait toujours roulé à poids et vitesse limités, au pas presque, mais, vu l’intensification du trafic routier, il fallut le ménager. On construisit alors un nouveau pont routier dont l’inauguration en 1979 fut marquée par l’invitation au dialogue entre les cultures et croyances des hommes que l’histoire avait portés dans l’île (4). Pour ce nouveau pont, on choisit la sobriété : un simple arc en béton précontraint arrimé à des culées situées 50 mètres en amont de l’aîné… Etait-ce un clin d’œil au projet Eiffel ? Une nécessité technique ou financière ? Ou un signe de respect pour un vieux pont suspendu qui méritait seul de retenir l’attention du passant ?

Dessous du pont suspendu, photo M. David

Alors s’ouvrit une ère nouvelle pour ce vieux pont. Dégagé de toute circulation routière, nous l’avons mieux vu et encore mieux aimé. Nous avons vécu dans la familiarité des visites à l’ancêtre. Nous avons partagé avec lui les bonheurs et malheurs. Joie des mariages et des pique-niques sur l’aire aménagée non loin de ses piliers. Frissons des sauts à l’élastique au-dessus du vide ou souffrance des désespérés… Et nous avons surtout connu le plaisir et pour certains l’audace de marcher sur son plancher suspendu sur le vide. Ce qui n’est plus possible depuis l’arrêté municipal du 29 janvier 2016 qui interdit le pont aux piétons. Un véritable « crève-cœur » pour le maire Michel Vergoz mais une nécessité. Vu son état délabré, il « nécessite des travaux d’urgence » ainsi que le rapportent des articles de presse (5) de 2017 qui s’appuient sur un récent rapport d’expertise – « commandé par la mairie » – pointant la corrosion avancée de la structure « gravement altérée ». Tout en ouvrant la perspective de travaux de conservation et de réhabilitation qui engageraient la municipalité de Sainte-Rose, la Région-Réunion et l’Etat.

Nous saluons ces initiatives, même tardives, pour tenter de sauver notre vieux pont, le seul et le dernier de ce type à La Réunion. Certes, nous pouvons nous réjouir d’autres belles et audacieuses constructions contemporaines, tel ce merveilleux voilier posé sur la Route des Tamarins au dessus de la Ravine des Trois-Bassins et dont les grands haubans obliques, portés par deux mâts/piliers qui dessinent deux voiles dans le ciel, nous interpellent sur les mutations de la technique en matière de ponts, ici « extradossé » et « en béton précontraint » (6). Mais nous sommes aussi attachés à notre pont suspendu de la Rivière de L’Est. Un pont remarquable : inscrit aux Monuments historiques en 2014, signalé par des spécialistes, chanté, photographié par les amateurs et professionnels, les Réunionnais et les touristes venus de partout (7). Un pont aujourd’hui en danger. Avec les technologies dont nous disposons et au regard des fabuleux et invraisemblables ponts suspendus qu’on construit depuis des années dans le monde et en Asie plus particulièrement, on se dit qu’il faut agir pour sauver cet audacieux vestige de notre patrimoine.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Cf l’article centré sur Les trois premiers ponts suspendus de l’île, édité sur dpr le 25/01/2018

https://dpr974.wordpress.com/2018/01/25/la-reunion-au-fil-de-ses-ponts-suspendus/

  1. L’histoire de ce pont est plus ou moins développée sur de nombreux sites et articles de presse ou d’ouvrages tels : La Réunion du battant des lames au sommet des montagnes de C. Lavaux (1973) et Le Mémorial de La Réunion, direction de H. Maurin et J. Lentge, Tome II réalisé par D. Vaxelaire assisté de M.C Chane-Tune (1978 à 1981) ; Monuments Historiques, Côte Est/ Grand Sud, notices S. Réol, DAC-oI, 2014.

On peut voir des images exceptionnelles du Pont suspendu de la Rivière de l’Est sur certains sites en ligne.

  1. Brooklyn bridge : pont suspendu avec haubans, Roebling, 1883. Pont de l’Abîme : pont suspendu avec haubans, 1887, F. Arnodin. Pont de Biscaye : pont suspendu et pont transbordeur, 1887/1893 ; intervenants : F. Arnodin et A. de Palacio (site structurae).
  2. On peut citer par exemple l’article du JIR du 2 mai 2016 dans lequel Idriss Issop Banian évoque « une cérémonie au cours de laquelle fut dite une prière commune, dans une communion fraternelle » réunissant Mgr Aubry et des représentants de diverses religions de l’île.

5.Parmi les articles de presse récents pointant ces problèmes, on peut signaler les articles du Quotidien (30/03/2017; 29/12/2017) et du J.I.R (01/02/ 2016 ; 28/12/ 2017).

6. Site structurae. Voir par ailleurs les nombreux documents en ligne sur ce pont extradossé.

7. Le pont de la Rivière de l’Est, inscrit aux ISMH le 14 mars 2014, est en cours de classement. Il est signalé dans l’ouvrage de Marcel Prade : Les grands ponts du monde, Hors d’Europe, 1990. Agnès Gueneau fait allusion à ce « pont magique » dans La Terre-bardzour, granmoune, p 27. Michel Admette a chanté « Le pont d’la rivière de l’Est« . Ce lieu, l’un des plus visités de La Réunion a un réel intérêt patrimonial et touristique.

Annexe : Il existe de nombreux articles en ligne sur les ponts suspendus et leur histoire et évolution. Avec de très belles photos.


(2èmeépisode) : La guérison du mourant.

 

 

Nous avons fait récemment la connaissance de Laramée, cet ancien soldat démobilisé et celle de son compagnon de route dont nous ne connaissons pas vraiment l’identité. Les deux compères avaient décidé de faire la route de concert. Comme le compagnon de Laramée était quelque peu sorcier, sinon plus – nous n’en savons rien – il avait commencé par un miracle : Il avait fait la récolte d’un champ de mapinm pour venir en aide à des gens car la pluie arrivait qui risquait de réduire leur récolte à néant.

 

Mapinm en production

Il y avait une fois un monsieur Le Foie qui mangea son foie avec un grain de sel.

Nos deux compères avaient donc repris leur route. Ils marchaient et marchaient encore, qu’il pleuve, que le soleil brille ou qu’il vente. On aurait dit que rien ne pouvait les arrêter. Laramée trouvait cela un peu étrange, mais vous savez, quand on a fait l’armée, il n’y a plus grand chose qui puisse vraiment vous étonner. Il pensait seulement que son compagnon devait savoir où il allait. Et pour l’heure il voyait bien que celui-ci continuait à avancer.
À force de marcher ils finirent par arriver près d’une maison : certes ce n’était pas le palais d’un roi, mais c’était assurément la maison d’une famille qui avait quelques moyens. De cette maison parvenaient des pleurs et des lamentations. C’était à vous fendre le cœur ! Les deux compères se demandaient ce qui avait pu se passer pour que ces gens soient si malheureux. C’est alors qu’ils aperçurent un homme qui donnait l’impression d’être raisonnable, un homme solide, avec qui on pouvait discuter, alors qu’il n’était pas question de parler aux autres qui semblaient être dans le brouillard et, disons le tout net, qu’ils avaient apparemment perdu la raison.

Le compagnon de Laramée s’adressa à cet homme : «  Monsieur je vois bien que vous êtes tous accablés de chagrin. Que s’est-il donc passé ? » L’homme répondit alors : «  Notre papa va bientôt mourir. Une affreuse maladie est sur le point de l’emporter dans l’au-delà. Il râle déjà ! » Le compagnon de Laramée dit alors : «  Je veux bien essayer de guérir votre père étant donné que je possède un don ! »…

Qui ne sait qu’en pareille situation l’on est prêt à faire confiance au premier venu ? L’homme lui donna donc son accord…

Kriké, monsieur, kraké madame, le coton (1) de maïs coule et la pierre flotte !

L’homme conduisit nos amis dans une chambre où un vieillard attendait sa dernière heure. Le compagnon de Laramée demanda alors qu’on lui apporte un tonneau, une hache, du sel et de l’eau et prévint l’assistance qu’il ne fallait pas l’interrompre dans son intervention, qui risquerait alors de ne pas réussir. Il ordonna ensuite à Laramée de couper le malade en morceaux, de placer ceux-ci dans le tonneau, d’y ajouter du sel, une bonne quantité d’eau et de reclouer le couvercle.

La famille commençait à être tracassée… Quoi de plus normal ? Laramée, lui, cherchait du regard une sortie propice à la fuite au cas où l’opération raterait. Son compagnon signifia à l’assistance de se taire, fit quelques gestes cabalistiques et ordonna à Laramée de déclouer le couvercle du tonneau.

Et voilà qu’un homme, jeune, costaud, en bonne santé et j’en passe, sortit du tonneau, reprit la place de chef, car il était effectivement le chef de famille.

Tous les assistants se réjouirent et demandèrent aux deux étrangers ce qu’on leur devait. Le compère de Laramée leur répondit alors : « Nous ne voulons pas être payés ; nous voulons seulement deux sous. Un sou pour moi et un sou pour Laramée ». Le sang de celui-ci ne fit qu’un tour. Il pensait, en effet, que c’était l’occasion ou jamais d’avoir une bonne somme et cet autre imbécile qui ne demandait que deux sous !…

Une fois pour une bonne fois, Monsieur Le Foie mangea son foie avec un grain de sel. Si cette histoire n’est pas vraie, ce n’est pas de ma faute à moi !

À suivre…

 

Traduction DPR974.
Illustrations Huguette Payet.

 

Note :

1) En français : la rafle ; en créole : le « coton » de maïs, partie centrale de l’épi de maïs sur laquelle sont fixés les grains.


Cet article paru en 2013 avait valeur prémonitoire: La catastrophe annoncée il y a 5 ans s’est confirmée en cette saison cyclonique 2017-2018. Il faut absolument que les Réunionnais prennent conscience des dangers qui menacent leur île et exigent une autre politique qui protège réellement leur environnement. Nous y reviendrons . (DPR974) 

Effondrement de l’esplanade (Décembre 2012).

L’effondrement de l’esplanade surplombant la plage des Roches Noires n’est qu’un nouvel épisode du phénomène d’érosion qui affecte 50 % des côtes réunionnaises et qui semble désormais irréversible du fait d’une artificialisation croissante du littoral réunionnais. L’enrochement auquel la mairie de Saint-Paul a procédé pour parer au plus pressé, est symptomatique de l’étroitesse des marges de manœuvres des élus. On va peut-être freiner l’érosion mais en accentuant l’artificialisation du rivage on le fragilise encore plus et on se condamne à devoir recommencer inlassablement la même opération

 

Depuis cinquante ans, la pression exercée par les activités humaines s’est considérablement accrue à La Réunion, plus particulièrement sur le littoral où est concentrée la population. Ce sont d’abord  de grands travaux d’artificialisation qui sont à l’origine des menaces, comme par exemple l’endiguement des ravines, la construction de ports, de digues, de l’aéroport de Gillot et de la route du littoral. Cette dernière doit d’ailleurs être régulièrement consolidée par l’ajout de tétrapodes pour éviter qu’elle ne s’enfonce dans la mer. Toutes ces grandes infrastructures modifient les transferts sédimentaires côtiers et ont comme conséquence indirecte l’érosion de portions du littoral éloignées du lieu de leur construction.

Enrochement gros-doigts (1) ; on pare au plus pressé.

Enrochement gros-doigts (1) ; on pare au plus pressé.

Ainsi au Port, la Pointe des Galets a subi une érosion  de 230 m en 50 ans en raison de la perte des sédiments qui provenaient de la Rivière des Galets et qui sont désormais bloqués par la jetée sud du Port Ouest. Le même phénomène affecte le front de mer de Saint Benoît depuis la construction de la digue du Butor.

Les menaces, ce sont aussi des activités  comme l’extraction d’alluvions dans les rivières ce qui a comme conséquence de limiter l’apport en sédiments ou encore la dégradation des récifs coralliens qui perturbe leurs fonctions régulatrices.

Enfin, le non respect de la loi Littoral s’est traduit par la multiplication des constructions en dur empiétant sur la zone  de stocks sableux qui permettait une régénération naturelle des plages par le mouvement des vagues. Désormais, l’action de la houle a un impact surtout destructeur. La disparition de la plage de Saint-Pierre en face de l’ex gendarmerie en est l’exemple le plus frappant.

Disparition de la plage de Saint-Pierre en face de l’ex-gendarmerie.

Disparition de la plage de Saint-Pierre en face de l’ex-gendarmerie.

Dans le contexte du changement climatique et de l’élévation du niveau des océans, l’avenir des plages réunionnaises est  donc très incertain. A quoi il faut ajouter la menace que fait peser le projet de la nouvelle route du littoral dont une large partie reposera sur deux digues monumentales.

Celles-ci, d’une longueur totale de près de 7 km, auront  100 m de large à la base et une hauteur de 18 m au-dessus de l’océan au lieu de 4 m actuellement ! Elles vont nécessiter près de 22 millions  de tonnes de matériaux, 18 millions de tonnes de remblai et d’enrochements et 4 millions de matériaux alluvionnaires donc l’extraction aura aussi un coût environnemental. Ces digues auront, en dépit des dénégations officielles, des impacts importants sur le littoral dans la mesure où elles vont modifier les transits sédimentaires.

 

A Maurice, en Thaïlande, de vastes programmes de lutte contre l’érosion des plages sont mis en place, mais comme à La Réunion, il s’agit en général de travaux accentuant l’artificialisation des côtes et qui risquent de s’avérer coûteux, insuffisants, voire contre-productifs. Reste la stratégie du repli des activités humaines, ce qui supposerait une transformation radicale des activités économiques et d’un mode de vie qu’on aurait pu croire immuable.

 

Une des deux digues littorales en projet.

Une des deux digues littorales en projet.

Jean-Pierre Marchau

 

(1) un travail gros-doigts : un travail mal fait, peu fiable.

 

Nous remercions M. Jean-Pierre Marchau qui nous a donné l’autorisation de publier ce texte qui figure sur le blog :JOURNAL D’UN ECOLOGISTE/ que nos lecteurs prendront intérêt à consulter. (DPR974)


  Quand nous étions enfants, mon père nous racontait quantité d’histoires, qu’il tenait sans doute de ses parents. il y avait, entre autres, celle du soldat Laramée, une histoire venue de France, à moins que ce ne fût de Belgique.

(…) Cette semaine, je suis allé sur Internet où j’ai trouvé … l’histoire du vieux soldat Laramée. Elle ressemble fort à celle que mon père nous racontait. Je vais vous la narrer illico afin de bien jouer mon rôle de passeur d’histoires parce que nous autres, conteurs, il faut que nous fassions passer les histoires de bouche en bouche (1), de tête en tête, de mémoire en mémoire, de génération en génération : C’est le meilleur moyen de ne pas les oublier !

 

« Un jour, Monsieur Le Foie, mangea son foie avec un grain de sel ! » (1)

Il y avait une fois un homme qui s’appelait « Laramée ». On disait qu’il était soldat et qu’après avoir beaucoup roulé sa bosse, il avait pris sa retraite. Comme il avait souscrit un engagement dans l’armée d’un roi, qui, dit-on, avait perdu la guerre, celui-ci lui avait rendu sa liberté, lui avait fait don d’une petite somme d’argent et de quelques biscuits de guerre, pour qu’il retourne à la vie civile sans mourir de faim.

Mais à force de passer de bar en bar Laramée avait vu son peu d’argent fondre comme beurre au soleil. Et quant aux biscuits de guerre, il les avait distribués à droite et à gauche. On prétend également qu’il avait offert à boire à des gens aussi démunis que lui. Et depuis lors il traînait sa misère sur les chemins, sans savoir où aller, car à force de faire la guerre dans tous les azimuts, il ne savait plus, à vrai dire, à quel endroit il habitait.

De toute façon, il était très loin de sa maison, et, à une telle époque, il était très difficile de retrouver son chemin pour rentrer chez soi car, comme l’on a coutume de dire : «  chez lui, ce n’était pas la porte à côté ! »

« Kriké, Monsieur, Kraké, Madame ! La clé dans ma poche, la crotte dans votre sac ! » 

Sur son chemin, il rencontra un homme. Était-ce un mendiant …? Un vagabond…? Un promeneur sans but précis ?… Bien difficile à dire. Ils se mirent à parler et l’inconnu proposa à Laramée de continuer la route ensemble. « A deux on est plus fort que si l’on est seul! N’est-ce pas? »

Laramée lui dit alors :

-« La seule chose que je sache faire, c’est la guerre. Et comme je ne suis plus soldat, je ne sais pas ce que je ferai dans le civil! Je peux t’accompagner, si tu veux, mais je ne te servirai pas à grand chose!»

Son compère lui dit de ne pas se faire de souci : il avait seulement besoin d’un compagnon de route qui éventuellement lui serve de manœuvre, si cela était nécessaire : il possédait en effet, plusieurs secrets et pour mettre ces secrets en oeuvre, le mieux était d’être à deux. Intérieurement Laramée remercia chaleureusement son compagnon de route pour sa bonté car, à la place de l’autre, il  ne se serait pas encombré de quelqu’un comme lui, Laramée,  qui dans l’état où il était, ne savait  quasiment rien faire. 

« Kriké, Monsieur ! Kraké, Madame ! La clé dans ma poche, la crotte dans  votre sac ! »

Et voilà les deux compères qui se remettent à marcher, à marcher…À un certain moment ils longent un grand champ de « mapinm »(2).Il y avait beaucoup de monde dans ce champ  et les deux compères s’étonnèrent de voir la grande quantité d’épis que portaient les mapinms. Laramée dit alors bonjour à toute la compagnie et son camarade en fit autant, mais les travailleurs ne firent pas grand cas des deux arrivants.Ils leur posèrent juste une question: « Est-ce pour se moquer de nous que vous nous faites des politesses ? Vous voyez bien que la pluie va tomber et que nos épis de mapinm risquent de moisir. Et  c’était pourtant la seule bonne récolte que nous aurions eue cette année. »

 Le compagnon de Laramée leur dit alors qu’il avait un secret pour récolter rapidement tous  les épis de mapinm : il alluma aussitôt son briquet et mit le feu au champ. Les travailleurs furent sur le point de tuer les deux malheureux. Mais le compagnon de Laramée ne se démonta pas. Il dit aux ouvriers d’aller voir dans leur magasin si les épis  n’étaient  pas bien rangés. Et c’était  le cas ! Les ouvriers remercièrent les deux compères, mais c’est Laramée qui s’attribua  tout le mérite. 

Les ouvriers proposèrent alors aux deux compagnons de partager leur repas. Laramée se remplit la panse tandis que l’autre toucha à peine à la nourriture. Les ouvriers offrirent de l’argent au compagnon de Laramée mais ce dernier n’accepta que deux petites pièces. Une pour lui et une autre pour Laramée. Ce qui mit Laramée fort  en colère. Son compagnon lui dit alors :

– « Tu n’en as jamais assez! Tu n’as  strictement rien fait. C’est moi, qui ai tout fait. Et moi, deux sous me suffisent !».

Kriké, Monsieur, Kraké Madame! La rafle de maïs coule! La pierre flotte! 

Il y avait une fois un Monsieur Le Foie qui vendit son foie avec un grain de sel!

À suivre…

Conte créole recueilli par Georges Gauvin et traduit en français par Dpr974.

Variétés de Sorgho.

(Pensez à cliquer sur les images pour qu’elles apparaissent en grand)

Notes:

1) Formule rituelle du conteur qui sert à s’assurer de l’attention de l’auditoire.

2) Nom réunionnais du sorgho.

 

                              


Un de mes derniers coups de cœur ? Une exposition sur les sirandanes à la médiathèque de Sainte-Marie. Exposition illustrée rassemblant une vingtaine de devinettes des îles créoles de l’océan Indien : Maurice, Rodrigues, La Réunion et les Seychelles, avec le concours de partenaires québécois et la participation d’artistes, d’institutions et organismes culturels des quatre îles créolophones et francophones de l’océan Indien. (1)

On connaît tous les sirandanes qui sont désignées le plus souvent à La Réunion sous le nom de jeux de mots/zëdmo ou devine-devinay ou Kosa in shoz, formulations ouvrant le rituel d’une interrogation dont on attend la solution. Ainsi de qui/de quoi parle t-on en disant « Mi menas mé mi koz pa ? / Je menace mais je ne parle pas ? » Du doigt voyons ! Ces sirandanes qui cultivent la métaphore, l’analogie et les effets de parallélisme sont de merveilleux jeux de mots qui témoignent d’un imaginaire et d’une culture créole inventive et attentive au réel. C’est pourquoi ces devinettes ont une grande force évocatrice car, loin du discours scientifique, elles puisent dans le quotidien en abolissant les frontières entre le monde végétal, animal et humain. Prenons l’exemple suivant, emprunté au fonds mauricien : « Piti bat mama ? / Quel est l’enfant qui bat sa mère ? ». Pour répondre à cette question, on peut interroger le rapport de grandeur, de famille, de maternité – mais encore faut-il avoir l’expérience de la grossesse pour se souvenir des coups de pieds du bébé dans le ventre maternel !  Avec l’emploi du verbe battre, on peut s’orienter vers l’idée de coup porté ou de rythme musical… On peut donner sa langue au chat quand on ne trouve pas qu’il s’agit du battant de la cloche tout simplement !

Et c’est en effet ce que l’on fait souvent. Par paresse intellectuelle ou parce que notre société matérialiste ne nous laisse pas de temps pour rêver sur les mots et aussi parce que certains codes culturels ne font pas ou ne font plus partie de notre vie quotidienne. Inversement, on peut répondre très vite et comme par mécanisme quand certaines sirandanes nous sont très ou trop familières…

Image de W. Zitte pour les le-vres

Image de William Zitte pour les lèvres

Alors, on peut trouver de l’intérêt à l’exposition Sirandanes/devinettes créoles de l’océan Indien car elle leur redonne vie par un effet de rapprochement avec des illustrations qui laissent la part belle à l’imaginaire de chacun.

La réalisation formelle des affiches est efficace. Une sirandane en créole – qui varie selon les îles – et dans sa traduction française ; un dessin ou peinture d’artiste (de chacune des quatre îles) et la réponse, en français et en créole, cachée sous un lambrequin qui préserve l’activité intellectuelle et l’inventivité de chacun. Par sa sobriété, cette exposition laisse donc le visiteur éprouver réellement la magie des sirandanes. Il peut avancer des hypothèses… Sa quête ici n’est pas désespérée car le dessin d’artiste l’accompagne, mais ce dernier, polysémique, lui révéle quelques indices sans le priver du privilège de la recherche et de la découverte. Ainsi les bateaux ne sont-ils qu’un des éléments pouvant faire sens dans le bord de mer heureux et coloré cerné par le Mauricien Malcolm de Chazal pour répondre à la question : « Mon lespri par deryer ? / Ma tête est derrière moi ? ». Il en est de même avec le parasol du Seychellois Michaël Adams pour « Lakaz enn fours ? / Quelle maison a un seul pilier ? »…

Alors le visiteur peut retrouver un bref instant cette naïveté première nous permettant de voir le monde sans le fard des désignations figées. La charge poétique et émotionnelle en est renforcée. On peut penser au large ciel étoilé et éclairé de pleine lune d’Anne-Marie Valencia  qui est associé à la belle devinette réunionnaise bien rythmée et rimée « Dra gign pa pliyé, rezin gign pa konté, pom gign pa manzé ? / Drap qu’on ne peut plier, grains de raisin qu’on ne peut compter, pomme qu’on ne peut manger ? ». Et comment ne pas rêver devant « Ki fer la mer ble ? / Qu’est-ce qui rend la mer bleue ? » illustrée par le Mauricien Henry Koombes. Certaines images, de facture plus abstraite, prolongent l’énigme de la sirandane comme le tableau du Seychellois Léon Radegonde à partir du jeu de mots sur Lire et écrire : « Lanmen i semen, lizye i rekolte ? / La main sème, les yeux récoltent ». On passe d’une affiche à l’autre au gré d’un hasard qui fait se rencontrer de manière surréaliste des réalités diverses – cigarette, étoiles, lèvres… – et des réalisations très variées qui témoignent de la richesse d’expression des artistes de nos îles.

Image de H. Koombes pour la fontainerobine-

Image de Henry Koombes pour la fontaine/ robiné

Cette exposition est également intéressante car elle inscrit les sirandanes dans un espace plus large en montrant les parentés de culture et de langue des îles créoles de l’océan Indien. Et cela avec légéreté et efficacité. Sans didactisme aucun, en plaçant simplement le visiteur devant les tableaux et questions. Pas de doute : on saisit bien que ces sirandanes constituent notre héritage et patrimoine commun. Les réponses cachées de manière unifiée sous les lambrequins de la case créole sont un clin d’œil à cet univers créole commun. De même les liens avec un espace francophone révélé à travers la traduction en français.  Si ces devinettes sont présentées dans des créoles différents par la morpho-syntaxe et l’écriture, elles sont, somme toute, accessibles à la plupart des lecteurs. D’ailleurs, elles existent souvent dans des formulations équivalentes ou très proches d’une île à l’autre. Ainsi du « Piti bat son momo » ou de « Lakaz enn fours » ou des grains de café qui répondent à la question « Mon rouz dan mon boner, mon nwar dan mon maler ? ». Le Réunionnais a vite fait de saisir que ce qui se dit « moin/je » ici se dit « mon/mo » là – bas. Il aura relevé le Sanpek (2) plus présent à Rodrigues, qu’ici dans l’île. Cette dimension indianocéanique apparaît pleinement dans le sommaire de l’exposition qui fait intervenir responsables et acteurs divers du monde créolophone. D’ailleurs ces affiches qui nous sont proposées ont été aussi vues par nos cousins de l’océan Indien. Et, dans ce contexte, on peut comprendre le choix des sirandanes – mot retenu par rapport à Kosa in shoz ?, des graphies, et des artistes de chacune des îles créoles de l’océan Indien.

Image de M. de Chazal pour le bateau

Image de Malcom de Chazal : mon lespri par deryer ?

Réjouissons-nous de constater que les sirandanes/Kosa in shoz retrouvent une place dans notre monde actuel et qu’elles sont même capables de dire la modernité avec des trouvailles nouvelles. Moins dans l’espace traditionnel que, désormais, dans les classes, les lieux de parole grâce aux conteurs, les forums – virtuels ou non – et les livres. Signalons le remarquable travail de l’association Tikouti (3) qui, à travers des éditions multiples, illustrées diversement redonne vie et présence à ces  devine-devinay. Une astucieuse présentation en volets pliants préserve la jubilation qu’il y a à chercher la réponse à l’interrogation. Une première illustration s’attache au sens premier des mots de la question, ce qui souligne le caractère fantaisiste, insolite et poétique de ces jeux de mots. Sous le cache, se découvre la solution avec une 2ème illustration d’une facture complémentaire. Un vrai travail d’artiste et de pédagogues avec un travail sur la langue créole réunionnaise dans ses graphies différentes. Des traductions en français et aussi une ouverture au monde avec les traductions en anglais, allemand et espagnol.

dessin de F. Fe-liks pour Brinzel-kari-aubergine-carry d--

Dessin de Florans Feliks pour Brinzel(Kari)/ Aubergine(carryd’), éditions tikouti

Finalement, nous pouvons dire avec JMG Le Clézio que « L’univers des sirandanes est un lieu sans frontières » et qu’il dépasse l’espace de nos îles créoles de l’océan Indien (4).

Marie-Claude DAVID FONTAINE

1. Ce travail datant de quelques années a fait l’objet d’expositions diverses dans les îles. On pourrait  l’actualiser. On pourrait mieux marquer les emprunts à Rodrigues. A la Réunion, les 18 affiches sont disponibles auprès du CCEE qui en fait le prêt à titre gracieux. Nous donnons les sirandanes dans la graphie et la formulation des affiches et de la fiche de présentation aimablement communiquée par le Directeur du C.C.E.E. que nous remercions.

2. Formulation du rituel de l’interrogation.

3. Tikouti : association et site pour la promotion de la langue et de la culture réunionnaises.

4. JMG.Le Clézio et J. Le Clézio, Sirandanes, 1990

La bibliographie est abondante sur le sujet.

On peut consulter : Potomitan : site de promotion des cultures des langues créoles, en particulier le lien : www.potomitan.info/didactique/sirandanes/s14.php. On y trouvera l’article : Quand Tikouti fait revivre les sirandanes.

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