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Notre exploration de St Denis pour nous rendre compte de ce que sont devenues les cases créoles présentant un intérêt patrimonial a été enrichie le 30 Mai 2010.

DPR974

Légende:

En violet, les bâtiments patrimoniaux démolis devant être reconstruits.

En jaune, les maisons d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural qui ont connu des sorts divers (abandon, reconstruction à l’identique, plus souvent remplacement par des immeubles pseudo-créoles.)

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 M. G, la souffrance linguistique, vous connaissez ? J’ai vu des adultes pleurer au simple souvenir de ce qu’ils ont vécu à l’école. Ils y étaient arrivés avec la seule langue qu’ils aient apprise dans leur famille, une famille qui était capable de vivre, de communiquer, de traiter toutes les affaires de sa vie avec le créole , ce créole même que les méprisants disent n’être pas une langue. Et voilà qu’arrivé à l’école, dès qu’il commence à s’exprimer, José T, on lui intime de parler « bien ». Il découvre tout d’un coup, à six ans, qu’il parle « mal » , que sa maman parle « mal », et son papa, et ses frères et sœurs, et ses voisins, et le chinois de la boutique, et les bazardiers , et le facteur…

À  six ans il découvre qu‘il y a deux mondes : le monde bien et le monde mal. Lui, tout son univers est le monde mal. La seule langue qu’il sache parler, l’école, institution de la République, lui déclare qu’elle est classée « mal ». À six ans il a bien compris. Il n’a plus parlé…Comment aurait-il parlé ? Toute sa vie, familiale, professionnelle en a été marquée. Jusqu’à aujourd’hui c’est un timide, un introverti, mon ami José. Et combien comme lui, comme cette femme que j’ai vue encore, pas plus tard qu’au mois de juillet à La Plaine des Grègues : devant 120 personnes, elle s’est levée pour témoigner de sa scolarité humiliée ; elle en avait des sanglots dans la voix, elle a encore pleuré, mais de joie, à l’idée qu’aujourd’hui l’Éducation nationale, offre à des enfants de La Réunion, encore en trop petit nombre, les possibilités ouvertes par les classes bilingues et les classes Langue et Culture Réunionnaises (LCR).

À La Plaine des Cafres, j’ai assisté à l’assemblée générale de la structure semi-coopérative. Tous les professionnels paysans ne parlaient que créole. La brochette de notables qui se trouvait sur l’estrade parlait français. Quand un paysan avait quelque chose à dire – cela concernait forcément son métier, son gagne-pain, sa vie – il prenait son courage à deux mains et s’exprimait dans la seule langue qu’il connaissait. Après tous les discours qu’on venait d’entendre en français, cela détonait tellement que cela soulevait un rire, puis un autre, venu de ceux-là même qui ne parlaient que créole, jusqu’à ce que bientôt tout le monde rie, y compris les notables, y compris le malheureux qui, rouge de confusion, se rasseyait. Et plus aucun paysan ne parlait. Et ceci, assemblée après assemblée, année après année. Et la brochette prenait les décisions sans qu’aucun des intéressés n’ait pu dire son mot, alors que c’était leur destin qui était en jeu, que ce sont eux qui se levaient à 4 heures du matin, par zéro degré, sans électricité alors…

Des linguistes du monde entier se sont penchés sur les créoles, français, anglais, espagnol, néerlandais, et appellent les créoles :  des « langues » pour des raisons scientifiques évidemment. Le créole de La Réunion est répertorié par l’Unesco comme langue… Mais j’ai vu beaucoup de ceux qui tirent toute leur estime de soi, d’avoir été, eux, capables de maîtriser le français : ils considéreraient comme une déchéance personnelle l’éventualité que le créole ait le même statut que le français, parce qu’alors s’évanouirait le seul motif de leur sentiment de supériorité, maîtriser la langue qui donne le pouvoir… Êtes-vous de ceux-là Mr G ? Où va-t-on, mon pauvre monsieur, si le statut de langue – scientifiquement indéniable – étant institutionnellement reconnu au créole, dès lors, tous ceux qui le parlent, du jour au lendemain devenaient les égaux de ceux qui le parlent aussi, ou qui ne parlent que le français ? Oui, je suis d’accord avec vous : sale coup pour tous les gens bien, « Bien » parce qu’ils parlent français.

Si tous ceux qui s’expriment en créole, d’un coup, devenaient, eux aussi des « gens bien » !

 

Emmanuel Miguet.

Notes :

1)  Il y a quelque temps, paraissait dans les quotidiens de La Réunion, cette lettre destinée à Mr. G., anti-créole notoire.  Dpr974 a estimé qu’il n’était pas nécessaire de le désigner sous son nom complet, car ce Mr G est l’archétype de tous les Mr G. de La Réunion et d’ailleurs. Nos lecteurs en connaissent quelques uns.

2)  Pour ceux que la question des langues créoles intéresse, nous recommandons vivement la lecture de l’article de l’Express du 7/O2/2018, intitulé « L’hypocrisie de Macron » signé de Michel Feltin-Palas.


  1. Les trois premiers ponts suspendus de l’île (article du 25/01/2018 dpr (1))
  2. Le deuxième pont suspendu de la Rivière de l’Est

 

Il y eut plus d’un pont suspendu à La Réunion ! En un même siècle, furent construits et détruits les ponts suspendus de la Rivière du Mât, de La Rivière des Roches et de la Rivière de l’Est, ce dernier, anéanti en 1861 (1).

Il y eut donc plus d’un pont suspendu sur la Rivière de L’Est !

Voilà qui peut nous surprendre tant nous pouvions penser unique notre vieux pont, celui que nous connaissons. Un pont dont la réalisation longtemps différée se concrétisa à la fin du XIXème siècle. Un beau cas d’école.

 

Comme bien des ponts suspendus, il allie la grâce de ses câblages lancés dans le ciel à la pesanteur de ses 4 piliers en pierres maçonnées, arrimés aux remparts basaltiques à plus de 40 mètres au-dessus du lit du cours d’eau qu’il franchit avec légèreté sur près de 150 mètres de longueur. Il y a du plaisir à voir comment ses câbles porteurs de belle section, sortis des puissants massifs d’ancrage souterrains, situés 25 mètres plus loin dans les talus, semblent s’affiner en s’élevant au-dessus des piliers pour supporter son tablier par des suspentes qui dessinent un joli profil d’arc incurvé. Et il est fort intéressant aussi – si on ose un œil sous cette travée unique – de découvrir la structure métallique qui permet de mieux rigidifier l’ensemble et de mieux répartir le poids de l’ouvrage. Soit plus de cent tonnes de fonte, d’acier, de fer, d’alliage, etc. Un mécanisme faisant jouer des forces considérables ! Une belle rencontre entre l’art, la technique et la nature.

 

Le pont suspendu de la Rivière de l’Est, photo Marc David

 

Quelle est l’histoire de ce pont ? Et que nous dit-il de La Réunion de l’époque ?

Après la destruction du premier pont suspendu de la Rivière de l’Est, on peut s’étonner de la commande d’un pont de même type dans une période de moindre fortune pour de tels ouvrages en France, suite à l’écroulement du Pont suspendu d’Angers qui en 1850 entraîna un bataillon de soldats dans la mort. Mais la Rivière de L’Est, qui sourd du massif volcanique du Piton de la Fournaise, se charge des pluies abondantes de cette région de l’île et court dans des gorges vertigineuses et serrées en entonnoir, est un cas difficile ! Redoutée des hommes, elle n’est pas aisée à ponter. Son premier pont suspendu, « le plus remarquable de la Colonie », réalisé en 1842 à plus de 10 mètres du lit, fut anéanti en 1861 par une crue extraordinaire charriant les roches et débris d’un monstrueux éboulis (1). Les besoins humains et les nécessités économiques imposant rapidement un nouveau pont, la topographie des lieux poussa sans doute à éviter le choix d’un ouvrage à piliers multiples implantés dans le lit de ce cours d’eau.

 

Ancien pont suspendu de la Rivière de L’Est, Album de La Réunion, Antoine Roussin

Voici donc l’histoire de ce pont de sa conception à son inauguration, telle qu’elle apparaît à travers divers documents dont Le Mémorial de La Réunion (2) auquel nous avons emprunté nombre de données factuelles.

En 1861, la Colonie retient le projet de l’ingénieur Bonnin qui propose un pont suspendu (2) situé bien en amont de l’ancien, à un endroit où la rivière se resserre sur une centaine de mètres en prenant soin d’ancrer les piliers porteurs dans la roche à 40 mètres au-dessus de son lit. Ce qui devrait protéger le pont des crues et des éboulis. On lance la construction. Mais en 1867, le chantier s’arrête car la Colonie, qui traverse depuis peu une crise économique grave, liée à une soudaine baisse de rentabilité de la canne à sucre, ne peut plus assurer le coût des travaux. Au grand dam de l’entrepreneur Louis Julien qu’il faudra indemniser ultérieurement (2). Au regret des usagers sans doute qui durent longtemps avoir recours à une étroite passerelle suspendue aux restes des piliers du premier pont, voire à un passage à gué pour certains.

Une vingtaine d’années plus tard, en 1888, le Conseil général relance le projet (2) dans un contexte de réalisation de grands travaux accompagnant les mutations socio-économiques de l’île et suite dit-on à la mise en péril d’une délégation de conseillers généraux tentant de traverser la Rivière de l’Est… L’ingénieur et Chef des Travaux des Ponts et Chaussées Buttié s’adresse à la Compagnie Eiffel qui propose un type de pont classique en arc, et à Ferdinand Arnodin (2), un ingénieur et industriel français spécialiste des ponts câblés ; lesquels ont retrouvé dans les dernières décennies du siècle un nouveau souffle inaugurant une nouvelle génération de ponts suspendus, en France et ailleurs. De cette époque datent par exemple le pont de Brooklyn à New-York – long de presque 2 kilomètres –, Le Pont de L’Abîme à Cusy en France ou Le Pont de Biscaye en Espagne. (3)

Les responsables de la Colonie hésitent quant au type de pont à choisir. On est sensible aux observations d’un Rapport de 1888 émanant de De Jullidière, directeur du service des Travaux Publics (2). Et on opte finalement pour un pont suspendu (celui proposé par Arnodin) dans la continuité du projet initial mais intégrant les avancées de la technique des ponts suspendus, et qui a l’avantage (en apparence) d’être plus économique pour les décideurs car les piliers et l’accès au pont sont en partie déjà réalisés.(2) Commencés dans les années 1890, ces travaux d’envergure passent par l’assemblage en quelques mois des pièces détachées importées et en 1894 a lieu l’inauguration du pont par le gouverneur Danel. Quant aux ouvriers bâtisseurs, spécialistes ou manœuvres, nous ignorons les noms de ces hommes dont le courage et l’audace à lancer les câblages au-dessus du vide méritent notre estime. Mais on peut imaginer avec émotion, qu’autour de ce 4ème et dernier pont suspendu du XIXème siècle, palpitait le cœur d’une Réunion libérée des fers de l’esclavage, au visage plus multiple par l’accueil de nombreux engagés venus plus massivement d’Inde mais aussi d’autres continents.

 

Détails du Pont : section et pilier, photos M. David

 

C’est notre pont qu’ils ont bâti. Celui que nous connaissons. A quelques exceptions près. « Dans une période relativement récente, se trouvaient encore sur le site voie d’acheminement des marchandises, magasins et établissement des douanes » dit le site officiel de la ville de Sainte-Rose. Ont disparu également les cahutes des gardiens (et les gardiens) fixées par l’objectif d’Albany au milieu du XXème. Ont été faits aussi dans les années 60 et ultérieurement divers travaux de renforcement et de réfection.

 

Si ce pont suspendu a vaillamment survécu en 1927 à un éboulis monumental charrié par la rivière qui avait réussi à projeter des pierres sur son tablier à 40 mètres au-dessus de son lit (2), il accuse depuis le dernier quart du XXème l’outrage des ans, des vents, des pluies et des mutations démographiques et socio-économiques de l’île. On y avait toujours roulé à poids et vitesse limités, au pas presque, mais, vu l’intensification du trafic routier, il fallut le ménager. On construisit alors un nouveau pont routier dont l’inauguration en 1979 fut marquée par l’invitation au dialogue entre les cultures et croyances des hommes que l’histoire avait portés dans l’île (4). Pour ce nouveau pont, on choisit la sobriété : un simple arc en béton précontraint arrimé à des culées situées 50 mètres en amont de l’aîné… Etait-ce un clin d’œil au projet Eiffel ? Une nécessité technique ou financière ? Ou un signe de respect pour un vieux pont suspendu qui méritait seul de retenir l’attention du passant ?

Dessous du pont suspendu, photo M. David

Alors s’ouvrit une ère nouvelle pour ce vieux pont. Dégagé de toute circulation routière, nous l’avons mieux vu et encore mieux aimé. Nous avons vécu dans la familiarité des visites à l’ancêtre. Nous avons partagé avec lui les bonheurs et malheurs. Joie des mariages et des pique-niques sur l’aire aménagée non loin de ses piliers. Frissons des sauts à l’élastique au-dessus du vide ou souffrance des désespérés… Et nous avons surtout connu le plaisir et pour certains l’audace de marcher sur son plancher suspendu sur le vide. Ce qui n’est plus possible depuis l’arrêté municipal du 29 janvier 2016 qui interdit le pont aux piétons. Un véritable « crève-cœur » pour le maire Michel Vergoz mais une nécessité. Vu son état délabré, il « nécessite des travaux d’urgence » ainsi que le rapportent des articles de presse (5) de 2017 qui s’appuient sur un récent rapport d’expertise – « commandé par la mairie » – pointant la corrosion avancée de la structure « gravement altérée ». Tout en ouvrant la perspective de travaux de conservation et de réhabilitation qui engageraient la municipalité de Sainte-Rose, la Région-Réunion et l’Etat.

Nous saluons ces initiatives, même tardives, pour tenter de sauver notre vieux pont, le seul et le dernier de ce type à La Réunion. Certes, nous pouvons nous réjouir d’autres belles et audacieuses constructions contemporaines, tel ce merveilleux voilier posé sur la Route des Tamarins au dessus de la Ravine des Trois-Bassins et dont les grands haubans obliques, portés par deux mâts/piliers qui dessinent deux voiles dans le ciel, nous interpellent sur les mutations de la technique en matière de ponts, ici « extradossé » et « en béton précontraint » (6). Mais nous sommes aussi attachés à notre pont suspendu de la Rivière de L’Est. Un pont remarquable : inscrit aux Monuments historiques en 2014, signalé par des spécialistes, chanté, photographié par les amateurs et professionnels, les Réunionnais et les touristes venus de partout (7). Un pont aujourd’hui en danger. Avec les technologies dont nous disposons et au regard des fabuleux et invraisemblables ponts suspendus qu’on construit depuis des années dans le monde et en Asie plus particulièrement, on se dit qu’il faut agir pour sauver cet audacieux vestige de notre patrimoine.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Cf l’article centré sur Les trois premiers ponts suspendus de l’île, édité sur dpr le 25/01/2018

https://dpr974.wordpress.com/2018/01/25/la-reunion-au-fil-de-ses-ponts-suspendus/

  1. L’histoire de ce pont est plus ou moins développée sur de nombreux sites et articles de presse ou d’ouvrages tels : La Réunion du battant des lames au sommet des montagnes de C. Lavaux (1973) et Le Mémorial de La Réunion, direction de H. Maurin et J. Lentge, Tome II réalisé par D. Vaxelaire assisté de M.C Chane-Tune (1978 à 1981) ; Monuments Historiques, Côte Est/ Grand Sud, notices S. Réol, DAC-oI, 2014.

On peut voir des images exceptionnelles du Pont suspendu de la Rivière de l’Est sur certains sites en ligne.

  1. Brooklyn bridge : pont suspendu avec haubans, Roebling, 1883. Pont de l’Abîme : pont suspendu avec haubans, 1887, F. Arnodin. Pont de Biscaye : pont suspendu et pont transbordeur, 1887/1893 ; intervenants : F. Arnodin et A. de Palacio (site structurae).
  2. On peut citer par exemple l’article du JIR du 2 mai 2016 dans lequel Idriss Issop Banian évoque « une cérémonie au cours de laquelle fut dite une prière commune, dans une communion fraternelle » réunissant Mgr Aubry et des représentants de diverses religions de l’île.

5.Parmi les articles de presse récents pointant ces problèmes, on peut signaler les articles du Quotidien (30/03/2017; 29/12/2017) et du J.I.R (01/02/ 2016 ; 28/12/ 2017).

6 Site structurae. Voir par ailleurs les nombreux documents en ligne sur ce pont extradossé.

  1. Le pont de la Rivière de l’Est, inscrit aux ISMH le 14 mars 2014, est en cours de classement. Il est signalé dans l’ouvrage de Marcel Prade : Les grands ponts du monde, Hors d’Europe, 1990. Agnès Gueneau fait allusion à ce « pont magique » dans La Terre-bardzour, granmoune, p 27. Michel Admette a chanté « Le pont d’la rivière de l’Est« . Ce lieu, l’un des plus visités de La Réunion a un réel intérêt patrimonial et touristique.

Annexe : Il existe de nombreux articles en ligne sur les ponts suspendus et leur histoire et évolution. Avec de très belles photos.


  1. Les trois premiers ponts suspendus de l’île
  2. Le deuxième pont suspendu de la Rivière de l’Est (article annexe)

Il y eut plus d’un pont suspendu à La Réunion !

Et plus d’un pont suspendu sur la Rivière de L’Est !

De quoi nous surprendre tant nous pourrions penser unique notre vieux pont dont la silhouette se dessine pour notre plaisir sur l’écrin sombre des gorges profondes de la Rivière de l’Est qui dévale du massif volcanique du Piton de La Fournaise. Une belle esquisse !

Un pont suspendu, c’est en effet l’alliance de la grâce et de la pesanteur. C’est la légèreté des lignes qui se dessinent sur le ciel. Et la puissance des ancrages qui supportent les câbles porteurs, lesquels, passant par-dessus les piliers, soutiennent le poids du tablier par une série de suspentes (ou câbles) verticales. Un tel mécanisme met en œuvre des poids et des forces considérables. Il impose un savant équilibre entre l’art, la technique et la nature.

 

Pont suspendu de la Riviere des Roches, Album de l’île Bourbon, Adolphe d’Hastrel

 

Mais quand donc avons-nous eu d’autres ponts suspendus ? C’était dans le temps…

Certes on avait des passerelles, mais, pour ce qui est des ponts suspendus à vocation routière, notre île a connu, à l’instar d’autres pays, sa période faste au XIXème avec l’édification de 4 ouvrages ! En Europe – en particulier en Angleterre – et aux USA, la révolution industrielle avec l’essor de la sidérurgie avait favorisé leur implantation. Du premier quart du siècle datent ces ponts de première génération tels que (1) le Jacobs’Creek, l’Union Bridge, le pont d’Andance sur le Rhône (ces deux derniers encore en service) et deux de nos ponts réunionnais de la côte Est ! Voilà qui nous place parmi les pionniers !

A cette époque, la colonie, qui s’ouvre à l’industrie sucrière, lance des grands travaux routiers intiés par le gouverneur Milius puis ses successeurs. Il faut ponter de nombreuses rivières dont les puissantes Rivières des Galets, Saint-Etienne, de l’Est et du Mât, etc. On peut être sidéré du choix de la technique d’avant-garde des ponts suspendus pour deux de nos ponts de l’Est, alors que Bourbon se complaisait encore dans les fers de l’esclavage !

 

Pont de la Rivière du Mât, Souvenirs de l’Ile Bourbon, Antoine Roussin

Quels sont donc nos premiers ponts suspendus ? Ces ponts dont il ne reste que de rares images et des traces écrites qui laissent apparaître parfois quelques petits écarts, de dates en particulier.

Il s’agit d’abord des ponts de la Rivière du Mât et de la Rivière des Roches. Selon Louis Maillard, ingénieur colonial des Ponts et Chaussées, « Ces deux ponts suspendus, demandés en Angleterre en 1821, arrivèrent en 1824 et furent livrés à la circulation en 1827″ (2). Quant à savoir combien d’ingénieurs et d’ouvriers spécialisés embarqués dans l’aventure, combien d’hommes libres, de Noirs coloniaux, d’esclaves et de condamnés – peut-être – assurant des travaux complexes, combien d’accidents ? On n’en sait rien…

Ils étaient beaux dit-on… Magnifique le Pont de la rivière des Roches, avec « sa travée principale » et ses « petites arches » d’après le dessin fait par Le lieutenant d’Hastrel, de passage à La Réunion entre 1836 et 1837 (3). Un ouvrage charmant au vu de la gracieuse aquarelle bleutée réalisée à la fin des années quarante par Caroline Viard qui, sur ce sujet, surpassa la pointe sèche de Roussin (4). Un « beau pont suspendu » selon le Gouverneur Sarda Garriga (5). « Plus beau, mais moins solide que celui de la rivière du Mât », écrit M. Dejean de La Batie, délégué de la Colonie puis député de La Réunion de 1847 à 49 (3). Lequel pont de la Rivière du Mât semble susciter plus que la curiosité à ses débuts. Ainsi le citoyen Renoyal de Lescouble évoque-t-il dans son Journal d’un colon de l’île Bourbon sa visite du 15 février 1827 au « fameux pont » en ajoutant : « C’est un fort bel ouvrage mais dans lequel je n’ai rien trouvé d’étonnant, si non qu’il est incroyable que les Français soient encor obligés de s’adresser à l’Angleterre pour si peu de chose ». De manière moins équivoque, l’ouvrage jugé « solide et gracieux » par tel autre (4) est présenté comme « l’un des plus grands bienfaits que la partie au vent ait reçus jusqu’ici du gouvernement » selon l’ordonnateur P.P.U. Thomas (6).

Notre 3ème pont est le premier pont suspendu de La Rivière de l’Est. Achevé en 1842, il date comme ses aînés d’avant l’abolition de l’esclavage et se situe dans une époque de prospérité sucrière marquée par la relance des grands travaux. On ose alors un ouvrage sur la redoutable Rivière de l’Est qu’on passait auparavant quand et comme on pouvait, à gué ou sur des passerelles de fortune, ou qu’on évitait en utilisant la Marine de Sainte-Rose. Placé semble-t-il à 500 mètres en aval du pont actuel, dans une zone plus élargie, il surplombait les eaux de 10 à 20 mètres. « Admirez son pont suspendu, le plus remarquable de la Colonie », dit l’écrivain journaliste Eugène Dayot dans Bourbon Pittoresque paru en 1848. C’est « l’un des plus élégants, des mieux construits, des plus pittoresques » de l’île écrit ultérieurement le Docteur Jacob de Cordemoy en déplorant sa disparition (4).

 

Premier pont suspendu de la Rivière de L’Est, Album de La Réunion, Antoine Roussin

Comment fonctionnaient ces ponts suspendus ? La singularité de la technique et les impératifs sociaux économiques et climatiques soumettant ces ponts aux vents de la côte Est avaient suscité des règlements qui sont éclairants. Ainsi voici quelques extraits des arrêtés presque similaires relatifs à la police des Ponts de fer de la Rivière du Mât, des Roches et de l’Est datés des Gouverneurs de Cheffontaines, puis de Hell et notifiés respectivement le 1/09/1829, 3/02/1830, et 21/02/1840 (nous donnons l’arrêté de 1829 concernant la Rivière du Mât et mentionnons sommairement quelques modifications pour les autres, tous tirés du Nanteuil, Législation de l’île de La Réunion, section Ponts suspendus, tome IV, 1862) :

« Art. 1er : Il sera placé au pont en fer de la Rivière du Mât un gardien, qui aura à sa disposition un noir du service colonial pour l’aider dans sa surveillance. Le gardien est autorisé à porter une arme. »

« Art. 2 : Le gardien veillera à ce que les voitures ne puissent passer sur le pont que depuis 5 h du matin jusqu’à 7 h du soir. Après cette heure, le passage sera fermé. » (additif en 1840 : les gardiens doivent prêter serment)

« Art. 3 : Il ne pourra passer en même temps sur le pont qu’une seule voiture chargée, deux cavaliers et six piétons. » (modifications : en 1830 : sur chacune des voies du pont ; en 1840 : la charge maximale est de 2 000 kg à l’appréciation du conducteur des Ponts et chaussées ; un permis est nécessaire pour les grosses pièces : cylindres, pompes à vapeur, etc…)

« En aucun cas, il ne pourra être toléré de rassemblement sur le pont. Les hommes en troupe et les noirs en bande devront passer à la file. Les chevaux devront être mis au pas, les charretiers devront marcher à côté de leurs bêtes de trait, et les conduire par le collier. »

« Pour l’exécution de cette disposition, le gardien se tiendra toujours aux abords du pont sur une rive, et le noir sur la rive opposée. Un signal avertira de l’entrée d’une voiture sur le pont, pour qu’elle ne soit pas exposée à en rencontrer une autre. »

Art. 4 : Toute résistance au gardien sera poursuivie conformément aux articles 209 et suivants du Code pénal. »

 

Bref, il y a des règles de conduite et des aléas qu’on tente de prévenir, à La Réunion comme ailleurs… On peut sur ces points imaginer bien des scènes cocasses ou moins drôles ! Avant la destruction de ces ponts.

 

Les ponts détruits de la Rivière des Roches et de la Rivière  de l’Est, Album de La Réunion, A. Roussin

 

Quand et comment furent-ils détruits ? Trois décennies suffirent pour les anéantir.

On dit que le pont de la Rivière des Roches, souvent affecté par les crues, s’écroula en 1838 sous le poids d’un troupeau de bœufs (7) ! Est-ce l’effet d’un phénomène de résonance redouté quant à ce type de construction ? Est-ce cet effet que l’on avait voulu éviter par l’article 3 qui interdisait les attroupements et imposait de franchir le pont à la file ? Quoiqu’il en soit, après réparation, il fut ébranlé par des cyclones dont celui de 1844 et celui de 1850 qui l’a »renversé » selon un rapport du Gouverneur Sarda Garriga sur les dégâts du « coup de vent » dévastateur du 29 janvier 1850 (5).

Le Pont de la Rivière du Mât, dont certains louaient la solidité, révéla aussi des défaillances, ainsi celle d’un maillon de fer qui causa la mort d’un ouvrier d’après C. Jacob de Cordemoy (4). Consolidé sur une partie, cet ouvrage, que « la main de l’homme démolit » dans les années 1860 selon le Docteur Jacob de Cordemoy, montrait des signes d’usure en particulier son pilier central dit-on.

Quant au premier pont suspendu de la rivière de L’Est, il dura deux décennies et fut anéanti par l’éboulis monstrueux du 11 février 1861 consigné par le Docteur Jacob de Cordemoy (5), L’Annuaire de 1862 et les Notes de l’ingénieur Maillard (1) qui dit alors « il (le pont) vient d’être enlevé par une crue extraordinaire qui a fait ébouler des pans de montagnes, et comblé le lit du torrent de près d’un mètre au-dessus du niveau du tablier du pont ».

 

Bref, nos trois ponts suspendus furent détruits comme d’autres types de ponts malmenés par la furie des eaux, en particulier à La Réunion. Il fallut rebâtir. Dans les années 1860, on équipa la Rivière du Mât et la Rivière des Roches avec deux nouveaux ponts en fer de construction plus traditionnelle, tous deux en amont des anciens.

Quant à la Rivière de l’Est, un projet de pont suspendu resta suspendu 33 ans durant ! Avant d’aboutir au pont que nous connaissons ! Soit le 4ème pont suspendu de l’île en un siècle.

Et c’est ce projet de pont que nous suspendons jusqu’à notre prochain article.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

  1. Le Jacob’s Creek Bridge, en chaîne de fer est construit aux Etats-Unis en 1801 et l’Union Bridge en 1819/20 au Royaume-Uni. Le Pont d’Andance, conçu par Marc Seguin, date de 1827 (références site structurae). Les Français amélioreront la technique en remplaçant les maillons par des câbles en fils de fer torsadés. Pour les 2 ponts encore en usage, on signale des travaux ultérieurs.
  2. Louis Maillard, ingénieur des Ponts et Chaussées en service à La Réunion pendant plus de 25 ans, fit paraître à son retour en France ses Notes sur L’Ile de La Réunion (Bourbon), chez Dentu en 1862 ( consultable en ligne). Selon C. Lavaux et Y. Perrotin, les 2 ponts demandés à l’ingénieur français Brunel qui travaillait en Angleterre ont été affectés in fine à La Rivière du Mât et des Roches.
  3. Adolphe D’Hastrel a fait paraître l’Album de l’île Bourbon en 1847, soit quelques années après son retour en France. Cet album « composé de 36 études, sites, costumes dessinés d’après nature » est précédé d’une Notice sur l’île Bourbon, écrite par M. Dejean de La Batie, Délégué de la Colonie.
  4. Publié après les les Souvenirs de l’ïle Bourbon (ou La Réunion), L’Album de La Réunion d’Antoine Roussin, paru de 1856 à 1876/1886, comprend des articles signés du Docteur Jacob de Cordemoy et de Camille Jacob de Cordemoy (apparentés et membres de la Société des Sciences et des Arts de La Réunion) ainsi que des lithographies des ponts suspendus (et autres) de l’époque réalisées par A. Roussin et ses collaborateurs. Parmi les articles retenus : La Rivière de l’Est, Dr.JC, Les gorges de la Rivière du Mât Dr.JC, La Rivière des Roches C.JC, Le Tour de l’île C.JC.
  5. Le Mémorial de La Réunion, direction de H. Maurin et J. Lentge, Tome II, réalisé par D. Vaxelaire assisté de M.C Chane-Tune. Article l’Ile aux ouragans, Tome III.
  6. P.P.U. Thomas, commissaire de marine-ordonnateur (fonction administrative) à Bourbon dans les années 1820  a publié Essai de statistique de l’île Bourbon considérée dans sa topographie, sa population, son agriculture, son commerce etc , 1828, (Prix de l’Académie Royale des sciences).
  7. La Réunion du battant des lames au sommet des montagnes de C. Lavaux, Patrimoine des communes de la Réunion, sous la direction de JL. Flohic. Le Mémorial de La Réunion, direction de H. Maurin et J. Lentge, Tome II réalisé par D. Vaxelaire assisté de M.C Chane-Tune.

Annexe : Bibligraphie élargie aux articles de journaux et Sites sur les ponts suspendus.


 

L’œil du cyclone Gamède (2007)

 

Nous sommes en été, la saison des cyclones. Nous risquons très bientôt les foudres de Berguitta…l’occasion rêvée de voir comment les Réunionnais réagissaient naguère lors d’un cyclone.

Aujourd’hui, quand commence la saison des cyclones, nous sommes assurément bien informés : un cyclone n’a pas encore vu le jour au fin fond de l’océan Indien, qu’on l’a déjà débusqué. Matin et soir, à la télé, nous sommes tenus au courant de ses moindres mouvements ; nous pouvons même le regarder dans le blanc de l’œil : nous voyons s’il faiblit, s’il se renforce, s’il vient vers nous ou s’il a décidé de passer au large… Autrefois, les choses étaient bien différentes. Par le fait, comment cela se passait-il jadis, en période de cyclones ?

 

Ciel de veille de cyclone

Ciel de veille de cyclone

 

Vous vous en souvenez, pas vrai ? Quand les escargots au lieu de ramper à même le sol  grimpaient aux arbres, quand les guêpes entraient jusque dans les maisons pour y bâtir leurs nids, les anciens ne disaient-ils pas en se raclant la gorge : « Hem, hem ! On dirait bien que ce sera une année à cyclones ! » Alors, quand par un beau soir d’été les nuages cuivrés dessinaient dans le ciel l’arbre du vent, plus de doute possible : le cyclone était proche. Il n’y avait pas de temps à perdre ;  on remplissait dare-dare d’eau potable, brocs, cuvettes et casseroles. On faisait réserve de bougies, de maïs sosso et de pistaches (2). On rentrait poules et poussins dans la cuisine. Et commençait alors, Bim ! banm ! banm ! un véritable festival de percussions ; kalous (3) et marteaux s’en donnaient à cœur joie ; on clouait les portes, on clouait les fenêtres…

Puis soudain toute vie s’arrête : plus une feuille ne bouge. La terre, l’air, les gens retiennent leur respiration, comme pour respecter une minute de silence devant la mort …qui va venir.Tout d’un coup, une première rafale.…Grand chambardement dans la cour : sous les bouffades du vent les arbres se courbent jusqu’à terre, relèvent la tête dans un sursaut de volonté, chavirent  puis se redressent… Les pauvres ! L’heure  fatale ne tardera pas à sonner. Sur le toit de tôle la pluie chasse à grand bruit ; le tambour du tonnerre annonce l’enfer. Le vent, vague après vague, cherche à déglinguer le toit, à écarteler la charpente, à déraciner la case (4). Il faut parfois se battre avec une bascule, quand il prend à la fenêtre des envies de décoller. La case coule en panier percé. Femme et enfants égrènent des prières avant de ramper à quatre pattes sous le lit de fer, car la case menace de s’effondrer. La peur alors s’empare de vous, vous oppresse le cœur, vous enserre le crâne dans son étau. Toute la nuit vous demandez pardon à Dieu pour des péchés que vous n’avez pas commis ! Il y aura-t-il seulement un lendemain ?

 

 

Quand la force de l’eau prête main forte au vent (Firinga 1999)

Quand la force de l’eau prête main forte au vent (Firinga 1989)

Au lever du jour, à la place du toit, le ciel ! Au  dehors les arbres gisent raides à même le sol. Des animaux  au ventre gonflé descendent la rivière à vau-l’eau. Dans les plantations les chemins ne sont plus que ravines ; les cultures sont en lambeaux. Partout une vision de fin du monde. Les enfants, eux, ne sont guère concernés, courent dans tous les sens, sautent tels des cabris dans la boue, rient de bon cœur en plongeant au creux des  bassins ; ils reviennent tout fiers, les mains débordant de mangues vertes… C’est comme s’ils découvraient un nouveau pays.

Qui d’entre nous n’a pas la tête remplie de souvenirs de cyclones ? Pour nous, Réunionnais, notre vie pourrait se compter en cyclones : il y a ceux qui nous ont marqués, ceux qui nous ont épargnés, ceux que notre père nous a racontés quand nous étions enfants. Cyclones de vent, cyclones d’eau, cyclones de feu, cyclone 44, 45,48, cyclone Jenny, Hyacinthe, Firinga… Ils ont marqué notre vie, forgé notre mentalité, imprégné notre culture. On aimerait parfois les oublier, mais à l’arrivée de l’été, dans notre imaginaire ils refont surface.  On vit avec eux, avec la peur au cœur, avec l’espoir que notre case va leur résister, avec l’idée que, peut-être, ils vont nous oublier… Mais nous savons tous que c’est le cyclone qui décide de nous écraser ou  de nous laisser la vie sauve. Nous savons, quand il nous déboule dessus, qu’il faut baisser la tête, courber le dos,  rester recroquevillés dans notre trou, le temps  qu’il s’éloigne. Il n’y a rien à faire …Que la volonté de Dieu soit faite !

Pont de la rivière Saint-Étienne après le passage de Gamède (2007)

Pont de la rivière Saint-Étienne après le passage de Gamède (2007)

 

 

Mais à peine est-il parti, que tels des fourmis nous émergeons à nouveau, nous redéplions notre carcasse, nous relevons la tête ; nous recommençons à bâtir, nous recommençons à planter, nous recommençons à vivre… jusqu’au prochain cyclone… Nul ne peut comprendre l’âme réunionnaise, s’il n’a jamais vécu de cyclone…

Robert Gauvin

(Traduction du créole d’un extrait de « La Rényon dann kër »).
Notes :

1) Dumilé : cyclone du début janvier 2013.

2) pistaches : cacahuètes

3) Kalou : pilon

4) Case : maison, qu’il s’agisse d’une case en paille, d’une modeste maison en bois sous tôle ou d’une grande case créole.


Il fut un temps où les montées de bichiques étaient si abondantes qu’on pouvait se régaler de bichiques fraîches et de bichiques sèches. Aujourd’hui, quand les Réunionnais n’en peuvent plus d’attendre un cari pays de bichiques frétillantes, ils se tournent vers les surgelés venus d’Asie et du Pacifique, et voilà bien longtemps qu’on ne voit plus sécher les bichiques le long du bord de mer avoisinant les embouchures de rivières ou sur quelques toits de maison ou de boutique… Voici une page témoignant de cette pratique. Elle complète l’article « Bichique la monté » (1) et est tirée du même livre Ti Kréver, l’enfant bâtard de Dhavid Huet (2) qui, dans ce roman autobiographique, évoque sa vie difficile d’enfant vivant à Saint-Benoît dans les années 1930.

Ne pouvant rivaliser avec « les professionnels » lors d’une montée faramineuse de bichiques à la Rivière des Marsouins, Ti Kréver doit se contenter de placer sa vouve à l’arrière plan de tous et ne récolte qu’une maigre pêche de bichiques de qualité jugée moindre.

Canaux de bord de mer et d’arrière plan à la Rivière des Marsouins. Photo M. David

Extraits du chapitre 35 de Ti Kréver

« Bichiques vertes et bichiques sèches »

 

« Pourtant, il n’était pas peu fier de sa pêche Ti kréver. Il voulut essayer d’en vendre une partie alentour. Mais il y avait un hic ! Tout le monde, ou presque, avait fait comme lui. Des bichiques chacun en avait pris, peu ou prou. Ce qui allait réduire considérablement ses chances.

De plus, en cette première journée de montée des bichiques, les quelques rares personnes qui s’étaient montrées intéressées par ses offres de vente, s’étaient vite récusées devant la couleur noire de ses prises.

Elles ne voulaient que des bichiques « blanches », des bichiques « la rose » (3). Celles de Ti kréver étaient trop vilaines ! Elles ne devaient pas avoir le même goût ! Elles ne flattaient pas la vue !

Aberration visuelle ? Excès d’imagination ? Différence réelle gustative entre les bichiques grises ou noires et les bichiques roses ?

Les avis sont partagés là-dessus. Mais il est certain que les bichiques roses, transparentes comme des petits clous de verre articulés, sont de loin, les préférées des gourmets.

Ce fut donc un échec. Ti kréver, désenchanté, ramena chez lui sa tente de bichiques, presque intacte.

Il n’en avait vendu qu’une livre, à une vieille dame, à peu près aveugle, à qui il avait effrontément affirmé qu’elles étaient blanches.

Comme il n’était pas question pour lui de perdre toute cette pêche, il avait trempé abondamment sa tente à la fontaine, afin que les bichiques restent vivantes juqu’au lendemain, et qu’il puisse alors les mettre à sécher : « bordage la mer ».

Berthe macatia (4) cependant n’en démordait pas. Elle le lui dit : jamais il ne serait un pêcheur de bichiques ! Cela n’était pas un métier pour lui !

[…]

Mais Ti kréver était un obstiné. Peut-être ne serait-il jamais pêcheur de bichiques. Soit ! Mais il ne pouvait quand même pas perdre les quelques kilos qu’il avait pris la veille !

Il fallait qu’il aille les faire sécher sur les galets « bordage la mer », comme le faisait tout le monde.

Aussi, dès que le soleil fut assez haut, […] il reprit le chemin de la mer, sa tente sur l’épaule gauche, une « saisie » roulée sous l’aisselle et aussi, comme la veille, sa « gaulette la mer ».

Dès son arrivée sur les lieux, il se rendit compte qu’il n’aurait pas la tâche facile pour trouver une place où étendre sa « saisie ».

 

Séchage des bichiques. Illustration de Huguette Payet

 

L’agitation de la veille, les incessantes allées et venues sur les lieux de pêche avaient encore augmenté.

De plus, sur une bonne distance, tout au long du rivage, les pêcheurs professionnels avaient monopolisé tout l’espace environnant, afin d’y faire sécher leurs prises.

A cela deux raisons. Les bichiques pêchées en très grandes quantités, plusieurs dizaines de tonnes parfois, ne pouvaient être vendues à l’état naturel. Les moyens de conservation par le froid étant inexistants.

Il ne restait alors que la ressource de les mettre à sécher, ce qui permettait de les consommer beaucoup plus tard.

C’est pourquoi, ce matin-là, pour arriver à ces fins, le bord de la mer, là où les galets sont transformés en véritables plaques chauffantes par un soleil plus qu’ardent, était recouvert sur plus de cinq cents mètres de part et d’autre du point de jonction, entre la rivière et la mer, par une quantité impressionnante de « saisies ». Des grandes celles-là, marquées aux initiales de leur propriétaire.

Sur ces « saisies » avait déjà été déversé le contenu de plusieurs paniers de bichiques frétillantes, qui n’avaient pas tardé à être foudroyées par les rayons solaires.

Cela n’allait pas sans dommage pour le sens olfactif de tous ceux qui se trouvaient à proximité. Une effroyable puanteur était alors leur lot quotidien.

Pourtant, par un phénomène d’accoutumance, ils finissaient par ne plus rien sentir et admettre prosaïquement cette nuisance, comme faisant partie intégrante de leur univers habituel.

Ce qui n’était pas le cas pour le visiteur occasionnel qui devait lui, se boucher le nez, avant de s’enfuir beaucoup plus loin afin de retrouver une atmosphère un peu plus respirable.

Mais c’était là le seul procédé permettant une dessication complète de ces bichiques, dessication qui devait être suivie pendant toute sa durée par les autres membres de la famille du pêcheur, lesquels devaient veiller à retouner fréquemment les « grains de bichiques », pour qu’ils ne collent pas à la saisie, et aussi à éloigner les mouches attirées irrésistiblement vers ce qu’elles croyaient être une proie facile.

Ce qui se faisait au détriment des arbustes environnants qui voyaient leurs branches promues au rang de chasse-mouches.

Il faut dire que cette marchandise, un peu spéciale, une fois arrivée au stade de la consommation, atteignait parfois des cours assez élevés, pour ceux qui pouvaient en stocker, afin de la revendre en d’autres périodes propices, quand il n’y avait plus de « bichiques vertes ».

[…]

Mais tout cela était organisation de professionnels. Organisation bien rodée, fonctionnant à la satisfaction de tous (5).

Restaient les marginaux. Ceux qui comme Ti kréver essayaient eux aussi de tirer quelques profits de cette manne d’un nouveau genre.

Ti kréver qui dut s’éloigner de beaucoup, avant de trouver un endroit, pour mettre à sécher sa maigre prise de la veille.

Comme il avait vu faire les autres, il avait étendu sa « saisie » par terre et, afin qu’elle ne s’envolât point, il l’avait fixée par quatre gros galets posés à ses quatre coins. Ensuite il y avait déversé le contenu de sa « tente », l’étendant uniformément sur la natte, afin d’obtenir le meilleur résultat possible.

Il ne lui restait plus qu’à attendre. Le soleil tapait dur et les galets étaient brûlants. Ti kréver dut aller se mettre à l’abri sous un « pied de vacoa », car la réverbération l’avait un peu abasourdi.

 

Vacoas de bord de mer. Photo M. David

 

Une soif intense le tenaillait et, par manque d’expérience, il n’avait pas apporté de provision d’eau. Certes, il aurait pu boire celle de la rivière mais, curieusement, il y répugnait, il lui semblait y retrouver un goût bizarre, celui des bichiques vivantes, un goût de « cru », comme l’on disait à propos de tout ce qui provenait de l’élément liquide et qui n’était pas cuit.

Il patienta un moment, puis se décida : il allait courir jusqu’à la fontaine la plus proche, celle se trouvant devant l’église, afin de se désaltérer.

Son absence fut de courte durée, à peine dix minutes.

Quand il revint une surprise l’attendait : là où il avait posé sa saisie il n’y avait plus rien.

Il se sentit envahi par une rage folle et se mit à proférer une kyrielle d’injures à faire rougir un charretier.

Mais cela ne fit revenir ni les bichiques, ni la « saisie ». Ulcéré, révolté, il reprit le chemin de la case de Berthe macatia, en admettant maintenant qu’il n’était pas bon pour faire un pêcheur de bichiques.

Avec nos remerciements à Dhavid Huet pour l’aimable autorisation de publier ces pages de son roman. Et à Huguette Payet pour l’illustration réalisée pour cet article.

 

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

 

 

  1. Article dpr « Bichiques la monté » reprenant le chapitre 34 du roman mentionné :

https://dpr974.wordpress.com/2017/12/09/bichiques-la-monte/

  1. Ti kréver l’enfant bâtard, Dhavid, éd de référence imprimerie Graphica, 1991 (1ère éd 1990) ; Océan Editions, 1992 ; éd Azalées, 2006. Dhavid ou Dhavid Huet ou David Huet a aussi publié : Tienbo l’ker Ti kréver aux Océan Editions et les récits : Zaza ; Le temps du « fénoir » ; Souvenance, aux éditions Azalées ainsi qu’une Histoire de la poste à La Réunion, des origines à nos jours et La longue marche vers la liberté Sarda Garriga.
  2. Distinction bien développée dans l’article « Bichiques la monté » qui évoque les bichiques « blanches » ou « roses » pêchées au plus près de la mer à l’embouchure de la rivière et les bichiques plus grises prises dans les canaux d’arrière plan. Ce qui est le cas pour Ti Kréver.
  3. Berthe macatia est la « momon », la femme qui a recueilli et élevé Ti Kréver, dans le roman.
  4. L’intérêt économique et le caractère spéculatif de la vente des bichiques sont esquissés dans les chapitres 34 et 35 du roman à travers les figures des pêcheurs amateurs et « professionnels », des « maquignons […] qui achetaient pour aller revendre » et – pour les bichiques séchées – du « compère chinois [qui] était l’un des personnages clés, avec lequel il fallait compter, dans le domaine de l’économie locale ».

C’est en 1984 que furent mis en place les CCEE (Comité de la Culture, de l’Éducation et de l’Environnement) des Régions d’Outre-mer afin de tenir compte de nos particularités. En tant que premier Président de cette institution à La Réunion, je voudrais évoquer, en cette période du 20 décembre, un souvenir qui fera prendre conscience du temps écoulé et du chemin parcouru. Il a trait à notre histoire et plus particulièrement à l’esclavage dans notre île.

 

À l’époque, sur ce sujet de l’esclavage, deux camps s’affrontaient sans merci :

L’un était opposé à ce que l’on aborde cette période de notre histoire. Le sujet était tabou : l’on se refusait à en parler et il n’était surtout pas question de commémorer l’abolition de l’esclavage. Pourquoi, disaient les partisans de cette thèse, remuer les cendres du passé ? Ils avançaient comme argument que les gens de couleur, eux-mêmes, ne s’intéressaient pas à cela. Parlez leur plutôt – nous disaient-ils – de sport, d’arts martiaux ou de reggae… Mais à quoi bon ressasser ces histoires d’un passé révolu ? Ne voulait-on pas humilier les descendants d’esclaves en leur rappelant leurs origines serviles ? Ils allaient jusqu’à reprocher aux membres du camp opposé, désireux de faire sortir le passé du « fénoir », de vouloir dresser les Réunionnais, les uns contre les autres, au risque de mettre l’île à feu et à sang…

La meilleure attitude à l’égard de cette période devait être l’oubli. Cette idée était défendue par Auguste Legros, le Président du Conseil Général d’alors…Et il s’était ingénié à la mettre en pratique ! Il avait pour ce faire organisé le jumelage de Saint-Denis avec la ville de Metz en Lorraine. Metz organisant la fête des mirabelles, Saint-Denis se devait d’organiser une fête analogue, et il avait décidé que Saint-Denis fêterait les letchis. La récolte des letchis tombait justement aux alentours du 20 décembre, date de l’abolition de l’esclavage. C’était l’occasion rêvée, en y mettant quelques moyens, d’étouffer le souvenir de l’esclavage et de son abolition sous une avalanche de ballots de letchis.

Face au camp des amnésiques volontaires, les partis de gauche.…Lors de la fête du journal Témoignages, par exemple, chaque année en décembre, l’accent était mis sur l’histoire de l’île, sur l’abolition de l’esclavage, et l’on faisait redécouvrir le maloya.

 

C’est dans ce contexte que le CCEE était donc créé, composé pour l’essentiel d’acteurs issus du domaine culturel et éducatif. Il défendait, dans sa majorité, l’idée selon laquelle il était impossible, à nous Réunionnais, de comprendre notre présent et d’affronter l’avenir si nous ne savions pas d’où nous venions et qui nous étions. Pour le CCEE, les Réunionnais étaient capables de regarder leur passé en face et de l’assumer : il était indigne d’êtres humains, de vivre à l’étroit dans le présent, coincés entre la honte d’un passé refoulé et la crainte de l’avenir.

Le CCEE se met donc au travail. Parmi les questions qu’il veut traiter figure en priorité la connaissance de l’esclavage et de son abolition. Le Conseil est également convaincu de la nécessité d’entreprendre quelque chose de concret, qui marque les esprits. Pourquoi ne pas organiser une exposition sur cette période de notre histoire et publier un livre à l’intention des enseignants pour faire le point sur cette question ? Par bonheur nous pouvons compter sur un historien dont la compétence et le souci d’objectivité sont connus de tous, Mr Jean-Marie Desport. Grâce à beaucoup de diplomatie les crédits pour l’exposition sont votés par le Conseil Régional et notre historien planche sur le sujet.

Sarda-Garriga annonce aux Noirs de La Réunion leur libération. (Cf. Livre de Jean-Marie Desport)

 

D’autres problèmes se posent par la suite : il nous faut obtenir un lieu assez vaste pour y organiser l’exposition. L’idéal serait le Théâtre de Champ fleuri, son grand hall d’entrée et la galerie du premier étage. Or ce théâtre est propriété du Conseil Général dont le Président est justement l’instigateur de la fête des letchis… Le sens des relations publiques de notre Chargée de mission, Jacqueline Farreyrol fait merveille et le Directeur du théâtre nous ouvre ses portes. Ceci a lieu en 1988.

Le sérieux du travail de l’historien et le décor sur lequel on n’a pas lésiné font l’unanimité ou presque. Affirmer en effet que la réalisation de l’exposition soit le vœu le plus cher des deux Présidents des collectivités locales serait sans doute exagéré : le jour de l’inauguration tous deux sont – malheureusement – retenus ailleurs par d’autres obligations et délèguent un élu culturel pour les représenter.

 

Une anecdote révélatrice, l’histoire du fusil de Mussard, le chasseur de noirs marrons :

Une fois franchies les différentes étapes du financement et du lieu où installer l’expo, nous n’étions pas encore arrivés au bout de nos peines : un épisode croustillant montrera les réticences qui pouvaient exister chez les tenants de l’oubli : il concerne le fusil de François Mussard, le célèbre chasseur de noirs marrons. Ce fusil, rongé par les termites, était en 1988 de peu d’efficacité contre d’éventuels ennemis. Il était en outre d’une valeur marchande fort réduite et n’avait qu’une portée… symbolique. Nous voulions cependant l’avoir et l’exposer, car c’était un « pièce à conviction » de l’histoire réunionnaise. À notre demande il fut répondu par la Directrice du Musée Léon Dierx, où le fusil était entreposé dans quelque recoin obscur, que ce serait peut-être envisageable… Mais plus le temps passait et plus les réponses devenaient évasives. En même temps les conditions pour le prêt devenaient plus nombreuses ; il nous fallut répondre aux conditions distillées au fur et à mesure par la Directrice du Musée Léon Dierx : il fallait tout d’abord une assurance que nous obtînmes d’un assureur étonné, mais complaisant. Madame la Directrice exigea une vitrine, que nous trouvâmes – grâce à un commerçant de Saint-Denis. La dite vitrine devait fermer à clé…C’était la moindre des choses : elle ferma à clé.

Cinq minutes avant l’inauguration de l’exposition le fusil n’était pas arrivé sur les lieux de l’exposition. La Directrice du musée Léon Dierx, contactée par nos soins, réclama un gardiennage particulier pour le fusil. Et elle nous asséna le coup de grâce en évoquant le fait qu’en ce jour inaugural, avec tout ce concours de monde, le fusil ne risquait rien, mais lorsqu’elle reprendrait le fusil au bout d’un mois d’exposition et qu’elle repartirait avec l’arme, ne risquerait-elle pas une attaque à main armée ?…Que répondre à cela ? Mme la Directrice agissait-elle en son nom propre ou ne faisait-elle que répondre avec zèle aux vœux formulés ou supposés de ses employeurs?

L’historien me demanda alors ce qu’il convenait de faire… Je lui suggérai de placer à l’intérieur de la vitrine une grande feuille de papier blanc de 50 cm de large sur plus d’1 mètre de long qu’on trouverait chez le pâtissier chinois du coin. Il fallait dessiner là-dessus le plus fidèlement possible, un fusil du type de celui de Mussard. Il devrait ensuite placer une pancarte sur la vitrine avec l’inscription suivante : « Ici devait se trouver le fusil de François Mussard, le célèbre chasseur de noirs marrons. Ce fusil nous a été aimablement refusé par Mme la Directrice du Musée Léon Dierx ». Ce qui fut dit, fut fait. Le public venu en masse s’indigna, ce fut pain bénit pour les journalistes qui s’en emparèrent et l’affaire fit scandale : Comment pouvait-on refuser aux Réunionnais le droit de voir ce fusil, leur fusil ?

Peu de jours après je recevais un appel téléphonique du Conseil Général. Un responsable me demandait si je tenais toujours à exposer le fusil de Mussard. Il faut dire qu’entre temps, le Conseil Général avait changé de bureau et avait élu un nouveau Président, plus sensible à la culture et à l’histoire de La Réunion : Éric Boyer remplaçait Auguste Legros. Je fus tenté de jouer les indifférents, mais je me ravisais bien vite d’autant plus que l’interlocuteur, au bout du fil, s’engageait au nom de sa collectivité à assurer le gardiennage du fusil pour la durée de l’exposition. Je ne me fis donc pas davantage prier. Et c’est ainsi qu’un fusil qui n’avait aucune valeur marchande fut jour et nuit, un mois durant, gardé comme un trésor par des vigiles qui se sont abondamment ennuyés.

Il ne s’agit bien sûr que d’une anecdote, mais elle est révélatrice de l’état d’esprit qui régnait encore à La Réunion, à la fin des années 1980.

 

 

L’exposition eut un très grand succès ; elle circula à partir de 1988 dans de nombreuses villes de La Réunion et le livre à destination des historiens fut arraché par le public. En quelques jours le tirage de 1500 exemplaires fut épuisé : je n’aurais jamais imaginé qu’il y eut tant d’historiens à La Réunion !

 

Depuis lors les mentalités ont commencé à changer à La Réunion. Le CCEE et le Président que je fus ne peuvent s’en attribuer seuls le mérite. Nombreux sont ceux qui oeuvraient dans le même sens et depuis longtemps. Une chose est sûre cependant : l’exposition et le livre sont arrivés au bon moment et ont contribué à l’évolution des mentalités…

 

Il ne faudrait pas croire toutefois que le travail soit pour autant terminé. Il y a encore bien du chemin à faire en cette fin d’année 2017 : de grands penseurs, dDONT LE PRÉSIDENT ont l’actuel Président du Conseil Régional ont inventé le concept de « liberté métisse » et ne lésinent pas sur les moyens pour offrir au bon peuple des festivités de toutes sortes, chants, danses et ris…Ne serait-on pas entrain de nous refaire d’une autre manière le coup de la fête des letchis ?

Et puis« Liberté métisse », qu’est-ce que cela veut dire ?… De notre point de vue la liberté n’est pas blanche, elle n’est pas noire, elle n’est pas métisse.

Que les Réunionnais soient conscients de leur métissage, c’est très bien. Mais parler de liberté « métisse », c’est utiliser une expression floue et qui tend à nous égarer, à nous embrouiller l’esprit. On voudrait enlever aux descendants d’esclaves leur personnalité, leur histoire, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Décidément le révisionnisme n’est pas mort…

 

 

Nous n’aurons de cesse que l’histoire de la Réunion soit connue et respectée : il faut pour cela que l’enseignement de l’histoire de La Réunion soit satisfaisant. D’abord au niveau de la formation initiale et continue des enseignants certes, mais aussi en ce qui concerne ce qui est enseigné aux élèves : il serait temps que les jeunes Réunionnais apprennent à connaître véritablement, dans sa globalité, l’histoire de leur île.

Nous ne voulons plus d’une touche par-ci par-là de couleur locale. Les jeunes Réunionnais ont droit à l’histoire universelle, à l’histoire de France et à l’histoire complète de La Réunion qui n’est réductible à aucune autre.

 

Danse des Noirs sur la place du Gouvernement le 20 décembre
1848 (Lithographie de Roussin.)

  

ROBERT GAUVIN (Président du CCEE de La Réunion (1984-1993).

 

1) Le texte qui précède est la réédition du discours prononcé par Robert Gauvin (premier Président du Conseil de la Culture) en 2014, à l’occasion du 30ème anniversaire de cette institution. Il est encore, hélas, d’actualité.


Dans l’article intitulé « LES NOMS DE LA LIBERTE » (1) nous avions traité de l’affranchissement des esclaves à La Réunion et des noms qui leur avaient été attribués à cette occasion… Dans sa pièce de théâtre « LES LIMITES DE L’AUBE » l’écrivain réunionnais Axel Gauvin met en scène trois esclaves qui doivent leur liberté à un concours de circonstances : ils ont été surpris avec leur maître par une averse torrentielle ; tous ont été trempés jusqu’aux os et la poudre du fusil du maître  est inutilisable. Ils s’emparent alors du maître, l’attachent et l’enferment. Ils sont libres !… Mais que faire de cette liberté due au hasard ? Les problèmes sont ardus et multiples…

L’une de leurs préoccupations  est de se débarrasser des noms de dérision dont on les a affublés et de se trouver un nom qui corresponde à leurs origines, à leur histoire, à leur culture et ce n’est pas chose aisée… (Dpr 974)

 

« Les limites de l’aube »

Scène 1

PASLAROSE :

D’abord je ne veux plus, vous m’entendez, je ne veux plus qu’on m’appelle PASLAROSE. Je veux un nom, un vrai nom, un nom qui en soit un !

MANÉCESSITÉ :

Celui qu’ils m’ont fichu, à moi aussi, me brûle les oreilles. « MANÉCESSITÉ » ! « MANÉCESSITÉ » ! Comment ai-je pu supporter ce sobriquet ! J’exige qu’on ne m’affuble plus de ce machin-là !

 

PASLAROSE à Manécessité :

Tu sais, le mien ne me posait pas de problème, jusqu’au jour où…

 

Scène 2   

Entrent le Maître et sa dame.

LE MAîTRE :

Il est vrai, chère amie, que l’on pourrait se contenter des premiers noms venus : Hector, Vénus, Hannibal et que sais-je ! Mais pourquoi Dieu nous a-t-il donc donné à nous, les blancs, de l’imagination ? Pour ma part, j’ai toujours tenté – y ai-je quelques fois réussi ? – de ne pas sombrer dans l’ordinaire, le commun, le banal !

LA DAME riant :

Qui ne se délecte, ô très cher, de la pétillance de vos mots d’esprit, de vos pointes…

LE MAÎTRE, carrément cochon :

…de mes saillies.

LA DAME, faisant semblant d’être choquée :

Oh !

Ils arrivent à la hauteur de Paslarose, Manécessité, Ijkaèl.

LE MAÎTRE : Tenez, celui-là ! (Il désigne Paslarose) Quel nom lui auriez-vous donné ?

LA DAME : Je ne sais, très cher, je ne sais.

LE MAÎTRE : Approchez-vous de lui ! Approchez ! Approchez encore ! (……) Ne remarquez-vous rien ? La fragrance qui se dégage de son être ne vous flatte-t-elle pas la narine ?

La dame qui n’avait rien remarqué, maintenant se bouche le nez…

LE MAÎTRE : Quel nom lui siérait-il donc ?…… Osez!… Osez !

LA DAME : Parfum…parfum de câfrerie ?

LE MAÎTRE : Pas mal !

LA DAME : Brise d’aisselle ?

LE MAÎTRE : De mieux en mieux.

LA DAME : Exhalaisons sudoripares…Coco de Chanel !

LE MAÎTRE  riant : Chère, très chère ! Hé bien, moi, comme il ne la sent pas, je l’ai tout simplement appelé « PASLAROSE ».

LA DAME : Mon ami, mon ami !

LE MAÎTRE :

L’autre, là, porte le doux nom de « MANÉCESSITÉ ».Oui, « MANÉCESSITÉ ». Vous souvenez-vous du caractère d’enfant gâtée de feue Aglaé, mon épouse ? Et vous rappelez-vous comment en trente-deux la roulaison (2) de cannes avait été bonne ? Aussi, défunte Glagla – c’est ainsi que je l’appelais dans mon for intérieur –  battit-elle des pieds pour que je lui offrisse un piano-forte. Pour ma tranquillité je lui donnai son forte…Elle ne pouvait plus vivre sans un service complet de bleu de Chine ?… Elle eut sa porcelaine. Un beau matin (il minaude) : « J’ai vu ce tantôt chez les Ricquebourg, un pur-sang anglais svelte et de toute beauté. Ils le laisseraient à mille piastres. Si vous vouliez, si vous vouliez… Je l’appellerais « Mon Caprice »…

Savez-vous ce que je lui répondis ? Il me faut un noir de plantation, doux et de bon courage. Le voisin en propose un pour à peine la moitié de ce prix. Je m’en vais le quérir de ce pas et le nommerai « MANÉCESSITÉ ». Ce que je fis sur le champ. (……)

LA DAME  pouffant : N’avez-vous pas été trop dur avec elle ?

LE MAÎTRE : Peut-être. Peut-être. Mais ne vous avais-je pas déjà vue ? (……)

 

LA DAME  apercevant le troisième esclave occupé à « dessiner » sur le sol.

Qu’est ce qu’il grave ainsi dans la terre celui-là ?

LE MAÎTRE : Il prétend qu’il écrit…dans je ne sais quelle écriture ! Et moi, innocemment, je l’ai nommé Ijkaèl » !

LA DAME : J’ai le pressentiment que je ne m’ennuierai pas à vos côtés.…

Ils sortent tous les deux.

 

 

« Le droit à la parole, le droit à son identité. »

 

Scène 3 (……)

 

PASLAROSE :

Il brandit son poing en direction des coulisses : Espèce de salaud !

IJKAEL :

En attendant, quel nom vous choisissez-vous ? Pour moi le problème ne se pose pas. En cachette ma mère m’a donné le nom de KODJO, m’a toujours appelé KODJO. KODJO je suis. KODJO, je reste.

PASLAROSE :

Ah ! Quel peut bien être mon nom ? Mon vrai nom ! Le nom qui m’a été donné dans le droit de la coutume ? Ou alors quel nom puis-je, respect de mon peuple, me redonner ?

IJKAÈL : Comment veux-tu qu’on te réponde, si on ne sait rien de toi ?

PASLAROSE :

Moi-même j’en sais si peu. Ma mère est morte dans la cale du négrier. J’étais alors encore à son sein…Mis à part que je suis de sang betsimisaraka (…… ……)

IJKAÈL-KODJO :

Ecoute… J’ai trouvé ce qu’il te faut…Bétsibouk ! Hein ? Bétsibouk ?

PASLAROSE : Bétsibouk ?

IJKAÈL-KODJO : Ça m’est revenu à la seconde.

PASLAROSE : méfiant : Bétsibouk ? Qu’est-ce que ça peut foutre vouloir dire, ton Bétsibouk ?

IJKAÈL-KODJO :

C’est un fleuve de Madagascar. Un grand. Le plus grand ! Il sourd entre les pieds du ravenale (3), aux flancs des mille collines. Lentement, patiemment il se réunit, s’assemble, prend ses forces, son élan, dévale, déboule dans la pente. Il galope à perdre le souffle. Le voilà maintenant dans la plaine. Alors, il te prend son temps, s’étale en mer d’huile, baigne le crabe violoniste et les échasses des palétuviers. Il ne faut pas s’y fier : il est bourré de caïmans. Des foules de caïmans. Des fourmilières de caïmans. Ceux qui veulent le traverser… disons qu’ils offrent leurs corps en sacrifice ! Directement à Paslarose : Alors ? Bétsibouk ?

PASLAROSE :

Bétsibouk ? Bétsibouk… (après réflexion) : Ça me va ! Ça me va bien même !

IJKAÈL-KODJO : Bon ! (à Manécessité) Et toi, qu’est-ce que tu souhaites ?

MANÉCESSITÉ

(………) Quand j’étais petit, il y avait un vieux Comorien. Il m’aimait bien. Il m’appelait AKA. Je n’ai jamais su ce que cela pouvait bien vouloir dire, mais cela me rendait heureux… Je vous présente donc AKA. (Il se frappe la poitrine). AKA, sans Joseph, Pierre ou Paul ! AKA, un point c’est tout. Vous verrez si cela ne suffit pas !

IJKAÈL-KODJO : Bétsibouk, Aka… Embrassez-moi, embrassons-nous !

Ils s’étreignent assez brièvement, puis se séparent.

PASLAROSE-BÉTSIBOUK (qui essuie une larme) : Moi qui croyais n’avoir plus d’eau dans les yeux ! (………)

Quels noms pour les affranchis ?

AXEL GAUVIN

 

NOTES

  • « LES NOMS DE LA LIBERTÉ » du 15/03/2014.
  • « La roulaison » de cannes : la récolte des cannes.
  • Le Ravenale : l’arbre du voyageur.