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Afficher Patrimoine 974 sur une carte plus grande

Notre exploration de St Denis pour nous rendre compte de ce que sont devenues les cases créoles présentant un intérêt patrimonial a été enrichie le 30 Mai 2010.

DPR974

Légende:

En violet, les bâtiments patrimoniaux démolis devant être reconstruits.

En jaune, les maisons d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural qui ont connu des sorts divers (abandon, reconstruction à l’identique, plus souvent remplacement par des immeubles pseudo-créoles.)

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L’œil du cyclone Gamède (2007)

 

Nous sommes en été, la saison des cyclones. Nous risquons très bientôt les foudres de Berguitta…l’occasion rêvée de voir comment les Réunionnais réagissaient naguère lors d’un cyclone.

Aujourd’hui, quand commence la saison des cyclones, nous sommes assurément bien informés : un cyclone n’a pas encore vu le jour au fin fond de l’océan Indien, qu’on l’a déjà débusqué. Matin et soir, à la télé, nous sommes tenus au courant de ses moindres mouvements ; nous pouvons même le regarder dans le blanc de l’œil : nous voyons s’il faiblit, s’il se renforce, s’il vient vers nous ou s’il a décidé de passer au large… Autrefois, les choses étaient bien différentes. Par le fait, comment cela se passait-il jadis, en période de cyclones ?

 

Ciel de veille de cyclone

Ciel de veille de cyclone

 

Vous vous en souvenez, pas vrai ? Quand les escargots au lieu de ramper à même le sol  grimpaient aux arbres, quand les guêpes entraient jusque dans les maisons pour y bâtir leurs nids, les anciens ne disaient-ils pas en se raclant la gorge : « Hem, hem ! On dirait bien que ce sera une année à cyclones ! » Alors, quand par un beau soir d’été les nuages cuivrés dessinaient dans le ciel l’arbre du vent, plus de doute possible : le cyclone était proche. Il n’y avait pas de temps à perdre ;  on remplissait dare-dare d’eau potable, brocs, cuvettes et casseroles. On faisait réserve de bougies, de maïs sosso et de pistaches (2). On rentrait poules et poussins dans la cuisine. Et commençait alors, Bim ! banm ! banm ! un véritable festival de percussions ; kalous (3) et marteaux s’en donnaient à cœur joie ; on clouait les portes, on clouait les fenêtres…

Puis soudain toute vie s’arrête : plus une feuille ne bouge. La terre, l’air, les gens retiennent leur respiration, comme pour respecter une minute de silence devant la mort …qui va venir.Tout d’un coup, une première rafale.…Grand chambardement dans la cour : sous les bouffades du vent les arbres se courbent jusqu’à terre, relèvent la tête dans un sursaut de volonté, chavirent  puis se redressent… Les pauvres ! L’heure  fatale ne tardera pas à sonner. Sur le toit de tôle la pluie chasse à grand bruit ; le tambour du tonnerre annonce l’enfer. Le vent, vague après vague, cherche à déglinguer le toit, à écarteler la charpente, à déraciner la case (4). Il faut parfois se battre avec une bascule, quand il prend à la fenêtre des envies de décoller. La case coule en panier percé. Femme et enfants égrènent des prières avant de ramper à quatre pattes sous le lit de fer, car la case menace de s’effondrer. La peur alors s’empare de vous, vous oppresse le cœur, vous enserre le crâne dans son étau. Toute la nuit vous demandez pardon à Dieu pour des péchés que vous n’avez pas commis ! Il y aura-t-il seulement un lendemain ?

 

 

Quand la force de l’eau prête main forte au vent (Firinga 1999)

Quand la force de l’eau prête main forte au vent (Firinga 1989)

Au lever du jour, à la place du toit, le ciel ! Au  dehors les arbres gisent raides à même le sol. Des animaux  au ventre gonflé descendent la rivière à vau-l’eau. Dans les plantations les chemins ne sont plus que ravines ; les cultures sont en lambeaux. Partout une vision de fin du monde. Les enfants, eux, ne sont guère concernés, courent dans tous les sens, sautent tels des cabris dans la boue, rient de bon cœur en plongeant au creux des  bassins ; ils reviennent tout fiers, les mains débordant de mangues vertes… C’est comme s’ils découvraient un nouveau pays.

Qui d’entre nous n’a pas la tête remplie de souvenirs de cyclones ? Pour nous, Réunionnais, notre vie pourrait se compter en cyclones : il y a ceux qui nous ont marqués, ceux qui nous ont épargnés, ceux que notre père nous a racontés quand nous étions enfants. Cyclones de vent, cyclones d’eau, cyclones de feu, cyclone 44, 45,48, cyclone Jenny, Hyacinthe, Firinga… Ils ont marqué notre vie, forgé notre mentalité, imprégné notre culture. On aimerait parfois les oublier, mais à l’arrivée de l’été, dans notre imaginaire ils refont surface.  On vit avec eux, avec la peur au cœur, avec l’espoir que notre case va leur résister, avec l’idée que, peut-être, ils vont nous oublier… Mais nous savons tous que c’est le cyclone qui décide de nous écraser ou  de nous laisser la vie sauve. Nous savons, quand il nous déboule dessus, qu’il faut baisser la tête, courber le dos,  rester recroquevillés dans notre trou, le temps  qu’il s’éloigne. Il n’y a rien à faire …Que la volonté de Dieu soit faite !

Pont de la rivière Saint-Étienne après le passage de Gamède (2007)

Pont de la rivière Saint-Étienne après le passage de Gamède (2007)

 

 

Mais à peine est-il parti, que tels des fourmis nous émergeons à nouveau, nous redéplions notre carcasse, nous relevons la tête ; nous recommençons à bâtir, nous recommençons à planter, nous recommençons à vivre… jusqu’au prochain cyclone… Nul ne peut comprendre l’âme réunionnaise, s’il n’a jamais vécu de cyclone…

Robert Gauvin

(Traduction du créole d’un extrait de « La Rényon dann kër »).
Notes :

1) Dumilé : cyclone du début janvier 2013.

2) pistaches : cacahuètes

3) Kalou : pilon

4) Case : maison, qu’il s’agisse d’une case en paille, d’une modeste maison en bois sous tôle ou d’une grande case créole.


Il fut un temps où les montées de bichiques étaient si abondantes qu’on pouvait se régaler de bichiques fraîches et de bichiques sèches. Aujourd’hui, quand les Réunionnais n’en peuvent plus d’attendre un cari pays de bichiques frétillantes, ils se tournent vers les surgelés venus d’Asie et du Pacifique, et voilà bien longtemps qu’on ne voit plus sécher les bichiques le long du bord de mer avoisinant les embouchures de rivières ou sur quelques toits de maison ou de boutique… Voici une page témoignant de cette pratique. Elle complète l’article « Bichique la monté » (1) et est tirée du même livre Ti Kréver, l’enfant bâtard de Dhavid Huet (2) qui, dans ce roman autobiographique, évoque sa vie difficile d’enfant vivant à Saint-Benoît dans les années 1930.

Ne pouvant rivaliser avec « les professionnels » lors d’une montée faramineuse de bichiques à la Rivière des Marsouins, Ti Kréver doit se contenter de placer sa vouve à l’arrière plan de tous et ne récolte qu’une maigre pêche de bichiques de qualité jugée moindre.

Canaux de bord de mer et d’arrière plan à la Rivière des Marsouins. Photo M. David

Extraits du chapitre 35 de Ti Kréver

« Bichiques vertes et bichiques sèches »

 

« Pourtant, il n’était pas peu fier de sa pêche Ti kréver. Il voulut essayer d’en vendre une partie alentour. Mais il y avait un hic ! Tout le monde, ou presque, avait fait comme lui. Des bichiques chacun en avait pris, peu ou prou. Ce qui allait réduire considérablement ses chances.

De plus, en cette première journée de montée des bichiques, les quelques rares personnes qui s’étaient montrées intéressées par ses offres de vente, s’étaient vite récusées devant la couleur noire de ses prises.

Elles ne voulaient que des bichiques « blanches », des bichiques « la rose » (3). Celles de Ti kréver étaient trop vilaines ! Elles ne devaient pas avoir le même goût ! Elles ne flattaient pas la vue !

Aberration visuelle ? Excès d’imagination ? Différence réelle gustative entre les bichiques grises ou noires et les bichiques roses ?

Les avis sont partagés là-dessus. Mais il est certain que les bichiques roses, transparentes comme des petits clous de verre articulés, sont de loin, les préférées des gourmets.

Ce fut donc un échec. Ti kréver, désenchanté, ramena chez lui sa tente de bichiques, presque intacte.

Il n’en avait vendu qu’une livre, à une vieille dame, à peu près aveugle, à qui il avait effrontément affirmé qu’elles étaient blanches.

Comme il n’était pas question pour lui de perdre toute cette pêche, il avait trempé abondamment sa tente à la fontaine, afin que les bichiques restent vivantes juqu’au lendemain, et qu’il puisse alors les mettre à sécher : « bordage la mer ».

Berthe macatia (4) cependant n’en démordait pas. Elle le lui dit : jamais il ne serait un pêcheur de bichiques ! Cela n’était pas un métier pour lui !

[…]

Mais Ti kréver était un obstiné. Peut-être ne serait-il jamais pêcheur de bichiques. Soit ! Mais il ne pouvait quand même pas perdre les quelques kilos qu’il avait pris la veille !

Il fallait qu’il aille les faire sécher sur les galets « bordage la mer », comme le faisait tout le monde.

Aussi, dès que le soleil fut assez haut, […] il reprit le chemin de la mer, sa tente sur l’épaule gauche, une « saisie » roulée sous l’aisselle et aussi, comme la veille, sa « gaulette la mer ».

Dès son arrivée sur les lieux, il se rendit compte qu’il n’aurait pas la tâche facile pour trouver une place où étendre sa « saisie ».

 

Séchage des bichiques. Illustration de Huguette Payet

 

L’agitation de la veille, les incessantes allées et venues sur les lieux de pêche avaient encore augmenté.

De plus, sur une bonne distance, tout au long du rivage, les pêcheurs professionnels avaient monopolisé tout l’espace environnant, afin d’y faire sécher leurs prises.

A cela deux raisons. Les bichiques pêchées en très grandes quantités, plusieurs dizaines de tonnes parfois, ne pouvaient être vendues à l’état naturel. Les moyens de conservation par le froid étant inexistants.

Il ne restait alors que la ressource de les mettre à sécher, ce qui permettait de les consommer beaucoup plus tard.

C’est pourquoi, ce matin-là, pour arriver à ces fins, le bord de la mer, là où les galets sont transformés en véritables plaques chauffantes par un soleil plus qu’ardent, était recouvert sur plus de cinq cents mètres de part et d’autre du point de jonction, entre la rivière et la mer, par une quantité impressionnante de « saisies ». Des grandes celles-là, marquées aux initiales de leur propriétaire.

Sur ces « saisies » avait déjà été déversé le contenu de plusieurs paniers de bichiques frétillantes, qui n’avaient pas tardé à être foudroyées par les rayons solaires.

Cela n’allait pas sans dommage pour le sens olfactif de tous ceux qui se trouvaient à proximité. Une effroyable puanteur était alors leur lot quotidien.

Pourtant, par un phénomène d’accoutumance, ils finissaient par ne plus rien sentir et admettre prosaïquement cette nuisance, comme faisant partie intégrante de leur univers habituel.

Ce qui n’était pas le cas pour le visiteur occasionnel qui devait lui, se boucher le nez, avant de s’enfuir beaucoup plus loin afin de retrouver une atmosphère un peu plus respirable.

Mais c’était là le seul procédé permettant une dessication complète de ces bichiques, dessication qui devait être suivie pendant toute sa durée par les autres membres de la famille du pêcheur, lesquels devaient veiller à retouner fréquemment les « grains de bichiques », pour qu’ils ne collent pas à la saisie, et aussi à éloigner les mouches attirées irrésistiblement vers ce qu’elles croyaient être une proie facile.

Ce qui se faisait au détriment des arbustes environnants qui voyaient leurs branches promues au rang de chasse-mouches.

Il faut dire que cette marchandise, un peu spéciale, une fois arrivée au stade de la consommation, atteignait parfois des cours assez élevés, pour ceux qui pouvaient en stocker, afin de la revendre en d’autres périodes propices, quand il n’y avait plus de « bichiques vertes ».

[…]

Mais tout cela était organisation de professionnels. Organisation bien rodée, fonctionnant à la satisfaction de tous (5).

Restaient les marginaux. Ceux qui comme Ti kréver essayaient eux aussi de tirer quelques profits de cette manne d’un nouveau genre.

Ti kréver qui dut s’éloigner de beaucoup, avant de trouver un endroit, pour mettre à sécher sa maigre prise de la veille.

Comme il avait vu faire les autres, il avait étendu sa « saisie » par terre et, afin qu’elle ne s’envolât point, il l’avait fixée par quatre gros galets posés à ses quatre coins. Ensuite il y avait déversé le contenu de sa « tente », l’étendant uniformément sur la natte, afin d’obtenir le meilleur résultat possible.

Il ne lui restait plus qu’à attendre. Le soleil tapait dur et les galets étaient brûlants. Ti kréver dut aller se mettre à l’abri sous un « pied de vacoa », car la réverbération l’avait un peu abasourdi.

 

Vacoas de bord de mer. Photo M. David

 

Une soif intense le tenaillait et, par manque d’expérience, il n’avait pas apporté de provision d’eau. Certes, il aurait pu boire celle de la rivière mais, curieusement, il y répugnait, il lui semblait y retrouver un goût bizarre, celui des bichiques vivantes, un goût de « cru », comme l’on disait à propos de tout ce qui provenait de l’élément liquide et qui n’était pas cuit.

Il patienta un moment, puis se décida : il allait courir jusqu’à la fontaine la plus proche, celle se trouvant devant l’église, afin de se désaltérer.

Son absence fut de courte durée, à peine dix minutes.

Quand il revint une surprise l’attendait : là où il avait posé sa saisie il n’y avait plus rien.

Il se sentit envahi par une rage folle et se mit à proférer une kyrielle d’injures à faire rougir un charretier.

Mais cela ne fit revenir ni les bichiques, ni la « saisie ». Ulcéré, révolté, il reprit le chemin de la case de Berthe macatia, en admettant maintenant qu’il n’était pas bon pour faire un pêcheur de bichiques.

Avec nos remerciements à Dhavid Huet pour l’aimable autorisation de publier ces pages de son roman. Et à Huguette Payet pour l’illustration réalisée pour cet article.

 

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

 

 

  1. Article dpr « Bichiques la monté » reprenant le chapitre 34 du roman mentionné :

https://dpr974.wordpress.com/2017/12/09/bichiques-la-monte/

  1. Ti kréver l’enfant bâtard, Dhavid, éd de référence imprimerie Graphica, 1991 (1ère éd 1990) ; Océan Editions, 1992 ; éd Azalées, 2006. Dhavid ou Dhavid Huet ou David Huet a aussi publié : Tienbo l’ker Ti kréver aux Océan Editions et les récits : Zaza ; Le temps du « fénoir » ; Souvenance, aux éditions Azalées ainsi qu’une Histoire de la poste à La Réunion, des origines à nos jours et La longue marche vers la liberté Sarda Garriga.
  2. Distinction bien développée dans l’article « Bichiques la monté » qui évoque les bichiques « blanches » ou « roses » pêchées au plus près de la mer à l’embouchure de la rivière et les bichiques plus grises prises dans les canaux d’arrière plan. Ce qui est le cas pour Ti Kréver.
  3. Berthe macatia est la « momon », la femme qui a recueilli et élevé Ti Kréver, dans le roman.
  4. L’intérêt économique et le caractère spéculatif de la vente des bichiques sont esquissés dans les chapitres 34 et 35 du roman à travers les figures des pêcheurs amateurs et « professionnels », des « maquignons […] qui achetaient pour aller revendre » et – pour les bichiques séchées – du « compère chinois [qui] était l’un des personnages clés, avec lequel il fallait compter, dans le domaine de l’économie locale ».

C’est en 1984 que furent mis en place les CCEE (Comité de la Culture, de l’Éducation et de l’Environnement) des Régions d’Outre-mer afin de tenir compte de nos particularités. En tant que premier Président de cette institution à La Réunion, je voudrais évoquer, en cette période du 20 décembre, un souvenir qui fera prendre conscience du temps écoulé et du chemin parcouru. Il a trait à notre histoire et plus particulièrement à l’esclavage dans notre île.

 

À l’époque, sur ce sujet de l’esclavage, deux camps s’affrontaient sans merci :

L’un était opposé à ce que l’on aborde cette période de notre histoire. Le sujet était tabou : l’on se refusait à en parler et il n’était surtout pas question de commémorer l’abolition de l’esclavage. Pourquoi, disaient les partisans de cette thèse, remuer les cendres du passé ? Ils avançaient comme argument que les gens de couleur, eux-mêmes, ne s’intéressaient pas à cela. Parlez leur plutôt – nous disaient-ils – de sport, d’arts martiaux ou de reggae… Mais à quoi bon ressasser ces histoires d’un passé révolu ? Ne voulait-on pas humilier les descendants d’esclaves en leur rappelant leurs origines serviles ? Ils allaient jusqu’à reprocher aux membres du camp opposé, désireux de faire sortir le passé du « fénoir », de vouloir dresser les Réunionnais, les uns contre les autres, au risque de mettre l’île à feu et à sang…

La meilleure attitude à l’égard de cette période devait être l’oubli. Cette idée était défendue par Auguste Legros, le Président du Conseil Général d’alors…Et il s’était ingénié à la mettre en pratique ! Il avait pour ce faire organisé le jumelage de Saint-Denis avec la ville de Metz en Lorraine. Metz organisant la fête des mirabelles, Saint-Denis se devait d’organiser une fête analogue, et il avait décidé que Saint-Denis fêterait les letchis. La récolte des letchis tombait justement aux alentours du 20 décembre, date de l’abolition de l’esclavage. C’était l’occasion rêvée, en y mettant quelques moyens, d’étouffer le souvenir de l’esclavage et de son abolition sous une avalanche de ballots de letchis.

Face au camp des amnésiques volontaires, les partis de gauche.…Lors de la fête du journal Témoignages, par exemple, chaque année en décembre, l’accent était mis sur l’histoire de l’île, sur l’abolition de l’esclavage, et l’on faisait redécouvrir le maloya.

 

C’est dans ce contexte que le CCEE était donc créé, composé pour l’essentiel d’acteurs issus du domaine culturel et éducatif. Il défendait, dans sa majorité, l’idée selon laquelle il était impossible, à nous Réunionnais, de comprendre notre présent et d’affronter l’avenir si nous ne savions pas d’où nous venions et qui nous étions. Pour le CCEE, les Réunionnais étaient capables de regarder leur passé en face et de l’assumer : il était indigne d’êtres humains, de vivre à l’étroit dans le présent, coincés entre la honte d’un passé refoulé et la crainte de l’avenir.

Le CCEE se met donc au travail. Parmi les questions qu’il veut traiter figure en priorité la connaissance de l’esclavage et de son abolition. Le Conseil est également convaincu de la nécessité d’entreprendre quelque chose de concret, qui marque les esprits. Pourquoi ne pas organiser une exposition sur cette période de notre histoire et publier un livre à l’intention des enseignants pour faire le point sur cette question ? Par bonheur nous pouvons compter sur un historien dont la compétence et le souci d’objectivité sont connus de tous, Mr Jean-Marie Desport. Grâce à beaucoup de diplomatie les crédits pour l’exposition sont votés par le Conseil Régional et notre historien planche sur le sujet.

Sarda-Garriga annonce aux Noirs de La Réunion leur libération. (Cf. Livre de Jean-Marie Desport)

 

D’autres problèmes se posent par la suite : il nous faut obtenir un lieu assez vaste pour y organiser l’exposition. L’idéal serait le Théâtre de Champ fleuri, son grand hall d’entrée et la galerie du premier étage. Or ce théâtre est propriété du Conseil Général dont le Président est justement l’instigateur de la fête des letchis… Le sens des relations publiques de notre Chargée de mission, Jacqueline Farreyrol fait merveille et le Directeur du théâtre nous ouvre ses portes. Ceci a lieu en 1988.

Le sérieux du travail de l’historien et le décor sur lequel on n’a pas lésiné font l’unanimité ou presque. Affirmer en effet que la réalisation de l’exposition soit le vœu le plus cher des deux Présidents des collectivités locales serait sans doute exagéré : le jour de l’inauguration tous deux sont – malheureusement – retenus ailleurs par d’autres obligations et délèguent un élu culturel pour les représenter.

 

Une anecdote révélatrice, l’histoire du fusil de Mussard, le chasseur de noirs marrons :

Une fois franchies les différentes étapes du financement et du lieu où installer l’expo, nous n’étions pas encore arrivés au bout de nos peines : un épisode croustillant montrera les réticences qui pouvaient exister chez les tenants de l’oubli : il concerne le fusil de François Mussard, le célèbre chasseur de noirs marrons. Ce fusil, rongé par les termites, était en 1988 de peu d’efficacité contre d’éventuels ennemis. Il était en outre d’une valeur marchande fort réduite et n’avait qu’une portée… symbolique. Nous voulions cependant l’avoir et l’exposer, car c’était un « pièce à conviction » de l’histoire réunionnaise. À notre demande il fut répondu par la Directrice du Musée Léon Dierx, où le fusil était entreposé dans quelque recoin obscur, que ce serait peut-être envisageable… Mais plus le temps passait et plus les réponses devenaient évasives. En même temps les conditions pour le prêt devenaient plus nombreuses ; il nous fallut répondre aux conditions distillées au fur et à mesure par la Directrice du Musée Léon Dierx : il fallait tout d’abord une assurance que nous obtînmes d’un assureur étonné, mais complaisant. Madame la Directrice exigea une vitrine, que nous trouvâmes – grâce à un commerçant de Saint-Denis. La dite vitrine devait fermer à clé…C’était la moindre des choses : elle ferma à clé.

Cinq minutes avant l’inauguration de l’exposition le fusil n’était pas arrivé sur les lieux de l’exposition. La Directrice du musée Léon Dierx, contactée par nos soins, réclama un gardiennage particulier pour le fusil. Et elle nous asséna le coup de grâce en évoquant le fait qu’en ce jour inaugural, avec tout ce concours de monde, le fusil ne risquait rien, mais lorsqu’elle reprendrait le fusil au bout d’un mois d’exposition et qu’elle repartirait avec l’arme, ne risquerait-elle pas une attaque à main armée ?…Que répondre à cela ? Mme la Directrice agissait-elle en son nom propre ou ne faisait-elle que répondre avec zèle aux vœux formulés ou supposés de ses employeurs?

L’historien me demanda alors ce qu’il convenait de faire… Je lui suggérai de placer à l’intérieur de la vitrine une grande feuille de papier blanc de 50 cm de large sur plus d’1 mètre de long qu’on trouverait chez le pâtissier chinois du coin. Il fallait dessiner là-dessus le plus fidèlement possible, un fusil du type de celui de Mussard. Il devrait ensuite placer une pancarte sur la vitrine avec l’inscription suivante : « Ici devait se trouver le fusil de François Mussard, le célèbre chasseur de noirs marrons. Ce fusil nous a été aimablement refusé par Mme la Directrice du Musée Léon Dierx ». Ce qui fut dit, fut fait. Le public venu en masse s’indigna, ce fut pain bénit pour les journalistes qui s’en emparèrent et l’affaire fit scandale : Comment pouvait-on refuser aux Réunionnais le droit de voir ce fusil, leur fusil ?

Peu de jours après je recevais un appel téléphonique du Conseil Général. Un responsable me demandait si je tenais toujours à exposer le fusil de Mussard. Il faut dire qu’entre temps, le Conseil Général avait changé de bureau et avait élu un nouveau Président, plus sensible à la culture et à l’histoire de La Réunion : Éric Boyer remplaçait Auguste Legros. Je fus tenté de jouer les indifférents, mais je me ravisais bien vite d’autant plus que l’interlocuteur, au bout du fil, s’engageait au nom de sa collectivité à assurer le gardiennage du fusil pour la durée de l’exposition. Je ne me fis donc pas davantage prier. Et c’est ainsi qu’un fusil qui n’avait aucune valeur marchande fut jour et nuit, un mois durant, gardé comme un trésor par des vigiles qui se sont abondamment ennuyés.

Il ne s’agit bien sûr que d’une anecdote, mais elle est révélatrice de l’état d’esprit qui régnait encore à La Réunion, à la fin des années 1980.

 

 

L’exposition eut un très grand succès ; elle circula à partir de 1988 dans de nombreuses villes de La Réunion et le livre à destination des historiens fut arraché par le public. En quelques jours le tirage de 1500 exemplaires fut épuisé : je n’aurais jamais imaginé qu’il y eut tant d’historiens à La Réunion !

 

Depuis lors les mentalités ont commencé à changer à La Réunion. Le CCEE et le Président que je fus ne peuvent s’en attribuer seuls le mérite. Nombreux sont ceux qui oeuvraient dans le même sens et depuis longtemps. Une chose est sûre cependant : l’exposition et le livre sont arrivés au bon moment et ont contribué à l’évolution des mentalités…

 

Il ne faudrait pas croire toutefois que le travail soit pour autant terminé. Il y a encore bien du chemin à faire en cette fin d’année 2017 : de grands penseurs, dDONT LE PRÉSIDENT ont l’actuel Président du Conseil Régional ont inventé le concept de « liberté métisse » et ne lésinent pas sur les moyens pour offrir au bon peuple des festivités de toutes sortes, chants, danses et ris…Ne serait-on pas entrain de nous refaire d’une autre manière le coup de la fête des letchis ?

Et puis« Liberté métisse », qu’est-ce que cela veut dire ?… De notre point de vue la liberté n’est pas blanche, elle n’est pas noire, elle n’est pas métisse.

Que les Réunionnais soient conscients de leur métissage, c’est très bien. Mais parler de liberté « métisse », c’est utiliser une expression floue et qui tend à nous égarer, à nous embrouiller l’esprit. On voudrait enlever aux descendants d’esclaves leur personnalité, leur histoire, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Décidément le révisionnisme n’est pas mort…

 

 

Nous n’aurons de cesse que l’histoire de la Réunion soit connue et respectée : il faut pour cela que l’enseignement de l’histoire de La Réunion soit satisfaisant. D’abord au niveau de la formation initiale et continue des enseignants certes, mais aussi en ce qui concerne ce qui est enseigné aux élèves : il serait temps que les jeunes Réunionnais apprennent à connaître véritablement, dans sa globalité, l’histoire de leur île.

Nous ne voulons plus d’une touche par-ci par-là de couleur locale. Les jeunes Réunionnais ont droit à l’histoire universelle, à l’histoire de France et à l’histoire complète de La Réunion qui n’est réductible à aucune autre.

 

Danse des Noirs sur la place du Gouvernement le 20 décembre
1848 (Lithographie de Roussin.)

  

ROBERT GAUVIN (Président du CCEE de La Réunion (1984-1993).

 

1) Le texte qui précède est la réédition du discours prononcé par Robert Gauvin (premier Président du Conseil de la Culture) en 2014, à l’occasion du 30ème anniversaire de cette institution. Il est encore, hélas, d’actualité.


Dans l’article intitulé « LES NOMS DE LA LIBERTE » (1) nous avions traité de l’affranchissement des esclaves à La Réunion et des noms qui leur avaient été attribués à cette occasion… Dans sa pièce de théâtre « LES LIMITES DE L’AUBE » l’écrivain réunionnais Axel Gauvin met en scène trois esclaves qui doivent leur liberté à un concours de circonstances : ils ont été surpris avec leur maître par une averse torrentielle ; tous ont été trempés jusqu’aux os et la poudre du fusil du maître  est inutilisable. Ils s’emparent alors du maître, l’attachent et l’enferment. Ils sont libres !… Mais que faire de cette liberté due au hasard ? Les problèmes sont ardus et multiples…

L’une de leurs préoccupations  est de se débarrasser des noms de dérision dont on les a affublés et de se trouver un nom qui corresponde à leurs origines, à leur histoire, à leur culture et ce n’est pas chose aisée… (Dpr 974)

 

« Les limites de l’aube »

Scène 1

PASLAROSE :

D’abord je ne veux plus, vous m’entendez, je ne veux plus qu’on m’appelle PASLAROSE. Je veux un nom, un vrai nom, un nom qui en soit un !

MANÉCESSITÉ :

Celui qu’ils m’ont fichu, à moi aussi, me brûle les oreilles. « MANÉCESSITÉ » ! « MANÉCESSITÉ » ! Comment ai-je pu supporter ce sobriquet ! J’exige qu’on ne m’affuble plus de ce machin-là !

 

PASLAROSE à Manécessité :

Tu sais, le mien ne me posait pas de problème, jusqu’au jour où…

 

Scène 2   

Entrent le Maître et sa dame.

LE MAîTRE :

Il est vrai, chère amie, que l’on pourrait se contenter des premiers noms venus : Hector, Vénus, Hannibal et que sais-je ! Mais pourquoi Dieu nous a-t-il donc donné à nous, les blancs, de l’imagination ? Pour ma part, j’ai toujours tenté – y ai-je quelques fois réussi ? – de ne pas sombrer dans l’ordinaire, le commun, le banal !

LA DAME riant :

Qui ne se délecte, ô très cher, de la pétillance de vos mots d’esprit, de vos pointes…

LE MAÎTRE, carrément cochon :

…de mes saillies.

LA DAME, faisant semblant d’être choquée :

Oh !

Ils arrivent à la hauteur de Paslarose, Manécessité, Ijkaèl.

LE MAÎTRE : Tenez, celui-là ! (Il désigne Paslarose) Quel nom lui auriez-vous donné ?

LA DAME : Je ne sais, très cher, je ne sais.

LE MAÎTRE : Approchez-vous de lui ! Approchez ! Approchez encore ! (……) Ne remarquez-vous rien ? La fragrance qui se dégage de son être ne vous flatte-t-elle pas la narine ?

La dame qui n’avait rien remarqué, maintenant se bouche le nez…

LE MAÎTRE : Quel nom lui siérait-il donc ?…… Osez!… Osez !

LA DAME : Parfum…parfum de câfrerie ?

LE MAÎTRE : Pas mal !

LA DAME : Brise d’aisselle ?

LE MAÎTRE : De mieux en mieux.

LA DAME : Exhalaisons sudoripares…Coco de Chanel !

LE MAÎTRE  riant : Chère, très chère ! Hé bien, moi, comme il ne la sent pas, je l’ai tout simplement appelé « PASLAROSE ».

LA DAME : Mon ami, mon ami !

LE MAÎTRE :

L’autre, là, porte le doux nom de « MANÉCESSITÉ ».Oui, « MANÉCESSITÉ ». Vous souvenez-vous du caractère d’enfant gâtée de feue Aglaé, mon épouse ? Et vous rappelez-vous comment en trente-deux la roulaison (2) de cannes avait été bonne ? Aussi, défunte Glagla – c’est ainsi que je l’appelais dans mon for intérieur –  battit-elle des pieds pour que je lui offrisse un piano-forte. Pour ma tranquillité je lui donnai son forte…Elle ne pouvait plus vivre sans un service complet de bleu de Chine ?… Elle eut sa porcelaine. Un beau matin (il minaude) : « J’ai vu ce tantôt chez les Ricquebourg, un pur-sang anglais svelte et de toute beauté. Ils le laisseraient à mille piastres. Si vous vouliez, si vous vouliez… Je l’appellerais « Mon Caprice »…

Savez-vous ce que je lui répondis ? Il me faut un noir de plantation, doux et de bon courage. Le voisin en propose un pour à peine la moitié de ce prix. Je m’en vais le quérir de ce pas et le nommerai « MANÉCESSITÉ ». Ce que je fis sur le champ. (……)

LA DAME  pouffant : N’avez-vous pas été trop dur avec elle ?

LE MAÎTRE : Peut-être. Peut-être. Mais ne vous avais-je pas déjà vue ? (……)

 

LA DAME  apercevant le troisième esclave occupé à « dessiner » sur le sol.

Qu’est ce qu’il grave ainsi dans la terre celui-là ?

LE MAÎTRE : Il prétend qu’il écrit…dans je ne sais quelle écriture ! Et moi, innocemment, je l’ai nommé Ijkaèl » !

LA DAME : J’ai le pressentiment que je ne m’ennuierai pas à vos côtés.…

Ils sortent tous les deux.

 

 

« Le droit à la parole, le droit à son identité. »

 

Scène 3 (……)

 

PASLAROSE :

Il brandit son poing en direction des coulisses : Espèce de salaud !

IJKAEL :

En attendant, quel nom vous choisissez-vous ? Pour moi le problème ne se pose pas. En cachette ma mère m’a donné le nom de KODJO, m’a toujours appelé KODJO. KODJO je suis. KODJO, je reste.

PASLAROSE :

Ah ! Quel peut bien être mon nom ? Mon vrai nom ! Le nom qui m’a été donné dans le droit de la coutume ? Ou alors quel nom puis-je, respect de mon peuple, me redonner ?

IJKAÈL : Comment veux-tu qu’on te réponde, si on ne sait rien de toi ?

PASLAROSE :

Moi-même j’en sais si peu. Ma mère est morte dans la cale du négrier. J’étais alors encore à son sein…Mis à part que je suis de sang betsimisaraka (…… ……)

IJKAÈL-KODJO :

Ecoute… J’ai trouvé ce qu’il te faut…Bétsibouk ! Hein ? Bétsibouk ?

PASLAROSE : Bétsibouk ?

IJKAÈL-KODJO : Ça m’est revenu à la seconde.

PASLAROSE : méfiant : Bétsibouk ? Qu’est-ce que ça peut foutre vouloir dire, ton Bétsibouk ?

IJKAÈL-KODJO :

C’est un fleuve de Madagascar. Un grand. Le plus grand ! Il sourd entre les pieds du ravenale (3), aux flancs des mille collines. Lentement, patiemment il se réunit, s’assemble, prend ses forces, son élan, dévale, déboule dans la pente. Il galope à perdre le souffle. Le voilà maintenant dans la plaine. Alors, il te prend son temps, s’étale en mer d’huile, baigne le crabe violoniste et les échasses des palétuviers. Il ne faut pas s’y fier : il est bourré de caïmans. Des foules de caïmans. Des fourmilières de caïmans. Ceux qui veulent le traverser… disons qu’ils offrent leurs corps en sacrifice ! Directement à Paslarose : Alors ? Bétsibouk ?

PASLAROSE :

Bétsibouk ? Bétsibouk… (après réflexion) : Ça me va ! Ça me va bien même !

IJKAÈL-KODJO : Bon ! (à Manécessité) Et toi, qu’est-ce que tu souhaites ?

MANÉCESSITÉ

(………) Quand j’étais petit, il y avait un vieux Comorien. Il m’aimait bien. Il m’appelait AKA. Je n’ai jamais su ce que cela pouvait bien vouloir dire, mais cela me rendait heureux… Je vous présente donc AKA. (Il se frappe la poitrine). AKA, sans Joseph, Pierre ou Paul ! AKA, un point c’est tout. Vous verrez si cela ne suffit pas !

IJKAÈL-KODJO : Bétsibouk, Aka… Embrassez-moi, embrassons-nous !

Ils s’étreignent assez brièvement, puis se séparent.

PASLAROSE-BÉTSIBOUK (qui essuie une larme) : Moi qui croyais n’avoir plus d’eau dans les yeux ! (………)

Quels noms pour les affranchis ?

AXEL GAUVIN

 

NOTES

  • « LES NOMS DE LA LIBERTÉ » du 15/03/2014.
  • « La roulaison » de cannes : la récolte des cannes.
  • Le Ravenale : l’arbre du voyageur.

« Bichiques la monté ! » Si c’était vrai ! Voilà des années qu’on attend ! Il fut un temps où, pour le plus grand bonheur des Réunionnais, les montées de bichiques (1) étaient abondantes, encore plus pendant la saison chaude. Hélas, elles se font si rares aujourd’hui que nous proposons, à défaut d’un bon cari de bichiques de nos rivières, une page souvenir et témoignage sur une de nos pêches traditionnelles. Elle est tirée de Ti kréver, l’enfant bâtard de Dhavid Huet (2) qui, dans ce roman autobiographique situé à Saint-Benoît dans les années 1930, évoque sa vie d’enfant démuni ainsi que La Réunion d’antan. On peut y découvrir les aventures à la fois « drolatiques ou graves » de Ti kréver qui se demène pour vivre avec sa mère et s’essaye dans les chapitres 34 et 35 du livre à la pêche des bichiques dans un temps où les montées prodigieuses régalaient les Réunionnais de bichiques fraîches (non congelées !) et de bichiques sèches (3).

4ème de couverture de « Ti kréver » de Dhavid, photo de C. Bonne

 

 

Extraits du chapitre 34 de Ti kréver : « Bichiques la monté »

 

Tï kréver de son côté, se désolait de ne pouvoir rien faire qui puisse aider un peu son « momon » (4).

Arriva alors la nouvelle : « bichique la monté ! ».

Il y avait déjà quelque temps qu’une bonne partie de la population bénédictine attendait cela. Les bichiques ! cette bénédiction du ciel dont la pêche et la vente, constituaient l’essentiel des ressources de bien des familles.

Depuis plusieurs semaines, les pêcheurs se tenaient à l’embouchure de la Rivière des Marsouins et cela jour et nuit.

Le jour, ils creusaient inlassablement des petits canaux. Petits canaux destinés à devenir le passage obligé des bichiques, entre la mer et la rivière.

Travail ardu, exécuté souvent sous le soleil de plomb. Mais travail nécessaire si l’on voulait que la pêche soit bonne.

Ces canaux étaient assez longs. De la même longueur que la barrière naturelle de galets que la mer avait dressée le long du rivage et qui constituait un obstacle de taille pour le bon déroulement des opérations.

C’était, en quelque sorte, une lutte de tous les instants entre les pêcheurs qui enlevaient les galets, et la mer qui en apportait d’autres.

Une seule demi-journée d’abandon et le « canal bichique » se trouvait obstrué.

C’était presque un art que le creusement et la consolidation de ces petites tranchées, par où l’eau claire de la rivière rejoignait la mer et qu’allaient emprunter les bichiques, pour passer de l’eau salée à l’eau douce.

La nuit, les pêcheurs dormaient sur place, sous une espèce de petite tente faite d’une « saisie » de vacoa, ces mêmes tentes qui, aux heures les plus chaudes de la journée, leur permettaient de s’abriter, de courts instants, du soleil « bord’ mer ». Un soleil dont la réverbération sur les galets donnait mal aux yeux et cuisait littéralement l’épiderme de ceux qui s’y trouvaient.

Mais tous ces préliminaires étaient absolument nécessaires si l’on voulait obtenir de bons résultats. Ceux qui s’y soumettaient y étaient habitués. Ils ne se rendaient même plus compte de ce que leur condition de vie avait de pénible.

Leur récompense était là : les bichiques montaient. Des jours fastes allaient suivre.

 

Canaux à l’embouchure de la Rivière des Roches – Photo Marc David

 

Ti kréver, enfant de Saint-Benoît, vivait aussi cette particularité de la vie locale.

Comme bien d’autres de ses petits camarades, il avait « in ti vouve ». Cette petite nasse spéciale faite avec la nervure centrale du latanier ou du cocotier, véritable piège dans lequel, une fois entrés, les alevins ne pouvaient plus sortir.

Sa « vouve » en bandoulière il était, lui aussi, descendu à l’embouchure de la rivière. Comme les autres il attendait. Il attendait en scrutant les lames au travers desquelles on distinguait les « rouleaux » de bichiques qui se rapprochaient du rivage (5).

Il priait ardemment pour que cette montée de bichiques se fasse. En posant sa « vouve », non pas dans les canaux sévèrement gardés et contrôlés par ceux qui les avaient creusés, mais à l’arrière, il espérait en prendre suffisamment pour pouvoir aller en vendre, afinde gagner quelques sous.

Bien sûr, il savait qu’il ne pourrait pas, comme les professionnels, attraper des bichiques « blanches », des bichiques « la rose », les plus demandées, qui étaient les plus chères. Mais il se consolait en sachant aussi que, même à l’arrière, on pouvait faire de bonnes prises. Les bichiques ayant seulement changé de couleur, pour devenir noires.

C’était là une particularité que connaissaient bien les pêcheurs. Il fallait absolument que les bichiques soient capturées dès leur sortie de l’eau de mer. Elles étaient alors d’une légère couleur rose, et translucides. Les meilleures pour la confection du « carri de bichiques ».

Poussées par leur instinct qui les obligeait à retourner vivre en eau douce après leur éclosion en mer, leur capture au cours d’une campagne de pêche se comptait par dizaines de tonnes, et avait une incidence notable sur l’économie de toute la région.

 

Canaux d’arrière plan – Photos et montage Marc David

-1. A la Rivière des Marsouins    -2. A la Rivière des Roches.

 

Dès qu’avait retenti ce cri de : « bichique la monté ! », une activité fébrile s’était installée au bord de la mer. Des tas de « vouves », assez grandes pour qu’un enfant de dix ans puisse y prendre place, furent « calées », en différents points des canaux, le long desquels il ne fallait plus marcher après cela, pour ne pas contrarier les véritables nappes de bichiques qui les remontaient.

Des concentrations de paniers, en bambou tressé, se faisaient le long des petits sentiers qui se trouvaient tracés le long des berges de la rivière, par le passage quotidien des pêcheurs.

Ces paniers étaient destinés au transport des bichiques vers les lieux de vente.

Ils allaient être remplis à ras bords de bichiques sautillantes, dont beaucoup, en tombant par terre lors de ce transport, auraient pu permettre de les suivre à la trace. Inconvénient que l’on essayait de réduire en recouvrant les paniers, une fois remplis, avec des rameaux fraîchement cassés sur les arbustes environnants. […]

 

Panier de bichiques à la vente et Vouve – Collection privée

 

Imité en cela par beaucoup d’autres, Ti kréver, bien à l’arrière, là où la pêche était libre, avait « calé sa vouve ».

Pour ce faire, il avait dû, au préalable, construire un petit barrage, avec des gros galets et de la paille, sur une bonne longueur, afin de créer une retenue d’eau, laquelle inciterait les bichiques à monter plus haut.

Au beau milieu de cette petite digue, la gueule béante tournée vers la mer, et l’arrière bien attaché, par un brin de vacoa, la « vouve », piège parfait, était prête à remplir son office.

Il ne lui restait plus qu’à attendre.

Il était alors dix heures et il savait que, pour obtenir un résultat satisfaisant, il fallait au moins cinq heures.

Aussi en prévision de cette longue attente, il avait apporté, en même temps que la « vouve », sa gaulette. « Sa gaulette la mer » (6). Ceci afin de se livrer à la pêche aux « macabis ». Petits poissons voraces qui, ayant suivi les bichiques, se trouvaient eux aussi dans les lames écumeuses qui se brisaient sur le rivage.

Rivage animé, au long duquel régnait une agitation extrême, où tout un chacun s’évertuait à retirer le maximum de cette véritable manne aquatique (7).

[…]

Puis, le moment étant venu, il était allé « lever sa vouve ».

Si celle-ci n’était pas remplie entièrement, elle n’en contenait pas moins à peu près une demi-tente de bichiques. Malheureusement devenues noires, par un phénomène de mimétisme lié à la couleur sombre du fond de la rivière.

Après avoir consciencieusement lavé sa « vouve », il prit alors le chemin de ce qui lui restait de case.

A l’horloge de l’église qui se voyait de l’embouchure, il était trois heures de l’après-midi.

 

Avec nos remerciements à Dhavid Huet pour l’aimable autorisation de publier ces pages de son roman.

Pour dpr, Marie-Claude David Fontaine

 

 

  1. Bichiques : minuscules alevins pêchés à l’embouchure de certaines rivières.
  2. Ti kréver l’enfant bâtard, Dhavid, éd. de référence imprimerie Graphica, 1991 (1ère éd. 1990) ; Océan Editions, 1992 ; éd. Azalées, 2006. dpr974 a publié le 11/08/2016 un extrait du roman portant sur la rentrée scolaire vécue par l’enfant d’autrefois.

Dhavid ou Dhavid Huet ou David Huet a aussi publié : Tienbo l’ker Ti kréver aux Océan Editions et les récits : Zaza ; Le temps du « fénoir » ; Souvenance, aux éditions Azalées ainsi qu’une Histoire de la poste à La Réunion, des origines à nos jours et La longue marche vers la liberté Sarda Garriga.

  1. Le chapitre 34 porte sur la pêche des bichiques. Le chapitre 35, plus centré sur les bichiques sèches, fait l’objet d’un autre article.
  2. Ti kréver (surnom de l’enfant) est élevé par « son momon » qui est en fait Berthe Macatia qui l’a recueilli.
  3. La masse sombre des bichiques agglutinées en rouleaux est en effet repérable depuis les berges.
  4. La gaulette, ici réalisée en bambou, est une canne à pêche artisanale.
  5. Depuis le rivage, Ti kréver pêche les macabis, alors que les pêcheurs plus expérimentés s’attaquent à la pêche plus sportive de grosses carangues appâtées par la montée des bichiques.

Préambule :

Dans ce poème plein de tendresse et de malice, Monique Mérabet se livre à un habile plaidoyer en faveur de la papangue, busard endémique de La Réunion, que l’imaginaire populaire charge de tous les défauts…Ce plaidoyer pour l’oiseau se transforme méthodiquement en mise en accusation des accusateurs et… en déclaration d’amour pour la papangue.

Celui qui connaît un tant soit peu l’histoire de la découverte de la Réunion, a encore à l’esprit les récits enthousiastes des premiers voyageurs concernant la faune de l’île, oiseaux, poissons, tortues qui ont subi, hélas, une véritable hécatombe. On ne peut que se réjouir, que les mentalités commencent à évoluer… Il est bien tard il est vrai !

 

Nana toujour dé-troi mové lang

Pou trène zanimo-la dan la bou ;

Nana kréol i ème pa Papang :

Zoizo-la i ral pa zot dutou.

 

Ti Paye-an-ké, sa in shoushou ;

I shante ali « joli! joli !»

Pou toué Papang, na poinn mo dou,

Ptèt akoz ton plim tro gri.

 

I di : Papang, sa lé voras,

Sa i souk ti-poul dann fon d’vérjé ;

La pa bezoin fé zot grimas,

Kari volay toul-moune i fé.

 

I di k’dan lé grif in Papang

Si ou lé pri, i larg pu ou ;

Zot i obli zot lér rapiang

Kan k’ i gingn krosh inn ti katsou.

 

I pran papang pou Granmèrkal,

Pou in bébète fo suprimé:

Komsa, nana i trouv normal

Pourgal alu a-kou d-galé.

 

Lé vré k’ tortu i voi pa son ké

É k’ bann granlang na poin le zo ;

Pinn pa Papang plu noir k’lu lé ;

Arète ladi-lafé su son dos.

 

Lès amoin dir aou kétshoz, Papang :

Mi ème aou kom zoizo Bondié ;

Kank dann ravine mi sar rode vavang

Mi éspèr toujours voir briy out zié.

 

                                                       Monique Mérabet

Le vol des papangues (illustration Huguette Payet)

 

Papangue, je t’aime…

 

(Traduction française : H. Payet et R. Gauvin)

 

Il y a toujours de mauvaises langues/qui traînent cet oiseau dans la boue/ Il est des créoles qui n’aiment pas la papangue/ Cet oiseau ne leur plaît pas du tout.

Le petit paille-en-queue (1) est vraiment leur chouchou/Ils chantent qu’il est  « Joli ! Joli ! »/Pour toi, Papangue, point de mots doux/ Peut-être ton plumage est-il trop gris ?

On dit les Papangues voraces/qui s’emparent des poussins dans le fond du verger/Inutile de faire la grimace/Des caris de volaille, tout le monde en fait.

On affirme que dans les serres de la Papangue/Vous êtes pris et bien pris /Vous oubliez votre air rapace/Quand vous faites main basse sur quelques sous.

On prend la Papangue pour Grand-mère Kalle (2) /Pour un monstre qu’il faut exterminer/C’est pourquoi certains trouvent normal qu’on la pourchasse à coups de galets.

Il est vrai que la tortue ne voit pas sa queue (3)/Et que les Grandes langues n’ont point d’os (4)/ Ne noircissez pas la Papangue plus qu’elle ne l’est !/ Cessez vos racontars à son sujet !

Papangue, laisse-moi te dire quelque chose, / Je t’aime comme oiseau du Bon Dieu/ Quand je cours les ravines pour trouver des vavangues/ J’espère toujours voir briller tes yeux.

 

Notes :

  • Le Paille-en queue, oiseau marin, blanc … dont la queue est faite de deux longues plumes très fines. Cet oiseau…est le plus populaire de tous les oiseaux de l’île. (Cf. Dictionnaire illustré de La Réunion.)
  • Grand-mère Kalle : personnage légendaire de La Réunion dont l’image est souvent terrifiante (Cf.D.i.R.)
  • «  La tortue ne voit pas sa queue » : adage réunionnais qui signifie que l’on ne voit pas toujours ses propres défauts.
  • « La lang na poin le zo » : signifie que l’on peut avoir du mal à « maîtriser» sa langue et à éviter de dire des sottises.
  • La vavangue : « Petit fruit rond comme une bille de 4 à 5 cm à la chair brune et pâteuse » (Cf : agenda Méthis 2017). qu’on trouvait autrefois aisément dans le fond des ravines.

 

De tout temps, en vertu d’un albocentrisme indécrottable, le colonisateur a transcrit, sciemment ou par ignorance, les toponymes de la Réunion en les adaptant à la phonétique de la langue française. La première phase fut celle de la francisation des toponymes hérités du marronnage.

 

 

C’est ainsi, à titre d’exemple, que le Camp de Pitse (chef marron) est devenu le Camp de Puces, Grand et Petit Bénare (du malgache be nara : où il fait très froid) sont devenus, du moins dans un premier temps, Grand et Petit Bénard (le look faisait plus créole), les Feux de Manjaka (celui qui règne, nom d’un chef marron) sont devenus les Feux à Mauzac (look du midi de la France), Kelval (du malgache kely vala : le petit enclos) a été transformé en Kerval (look breton), le Bras Massine (du malgache masina : sacré) a été rebaptisé Bras Machine, les Patates Madiran ou Maduran (du malgache mahadiorano : qui purifie l’eau) ont été reconverties en Patates à Durand et l’Ilet Apère (du malgache apetraka : où l’on dépose, où l’on s’assied) s’est vu affubler du nom d’Ilet à Pères (3).

 

Et un pas de plus dans la francisation…

 

Justice en l’occurrence doit être rendue à M. Jean-Cyrille Notter et à Mme Charlotte Rabesahala pour les travaux qu’ils ont menés sur les cartes IGN de la Réunion, afin de restituer à la plupart de ces toponymes leurs noms d’origine, conformes à l’histoire, ainsi qu’à Nicolas Gérodou pour son sublime « Passage des Lémures ».

 

Par la suite tout le monde se mit de la partie : ainsi le Chemin Sumer à Saint-Gilles, du nom de M. Sumer, devint, sous une influence non identifiée, le Chemin Summer, le chemin de l’été, tant il est connu que le créole est anglophone à ses heures perdues. Le Bras d’Ahiel, tel qu’il figurait sur les anciennes cartes, s’appelle désormais la Ravine Daniel, et le Boulevard Banks (prononcé Bankss, en faisant siffler sur vos têtes le « s » final), dédié au chevalier Banks à qui l’on doit le tracé en quadrillage de la ville de Saint-Pierre en 1785 (puis celui de la ville de Saint-Denis en 1790) (4) en est déjà au stade de Boulevard Bank et ne tardera pas à devenir Boulevard la Banque.

 

Marcel Lenormand

 

Notes :

1) Dans la série «  Ce que parler veut dire » Marcel Lenormand a publié chez notre confrère 7lamesla mer ce texte intitulé « Toponymes et homophones » qu’il offre à nos lecteurs. Nous l’en remercions bien sincèrement.

2) Cette carte est extraite du livre « De la servitude à la liberté » de J-M. Desport. CCEE 1988. « La zone privilégiée du marronnage…c’étaient la partie de Bourbon restée sauvage, les Cirques et les Hauts qui servaient d’abris naturels aux marrons » De là les nombreux toponymes malgaches de l’intérieur de l’île… Les cercles plus clairs indiquent les principaux camps des marrons à l’époque de la Compagnie des Indes.

3) Par souci d’écarter toute polémique, je me suis volontairement abstenu de mentionner les étymologies avancées par Jules Hermann dans son ouvrage « Les Révélations du Grand Océan ».

4) D’où l’expression : « Allons batte in carré en ville ».