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Afficher Patrimoine 974 sur une carte plus grande

Notre exploration de St Denis pour nous rendre compte de ce que sont devenues les cases créoles présentant un intérêt patrimonial a été enrichie le 30 Mai 2010.

DPR974

Légende:

En violet, les bâtiments patrimoniaux démolis devant être reconstruits.

En jaune, les maisons d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural qui ont connu des sorts divers (abandon, reconstruction à l’identique, plus souvent remplacement par des immeubles pseudo-créoles.)

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http://www.ina.fr/art-et-culture/arts-du-spectacle/video/I08024986/saint-denis-de-la-reunion-d-hier.fr.html

En une cinquantaine d’années, Saint-Denis capitale de près de 42000 habitants (1954) aux allures provinciales est devenue une grande ville de plus de 145000 habitants (2009).

Si notre patrimoine est riche d’images sur Saint-Denis, plus rares sont les films d’époque consacrés à la capitale. C’est donc avec intérêt que nous avons découvert ce petit film d’une dizaine de minutes sur le Saint-Denis des années cinquante, réalisé par Colette Landry et proposé sur le site des archives de L’INA. On le regarde avec la tendresse portée sur un temps à la fois proche et lointain, mais aussi avec le regard plus critique du Réunionnais d’aujourd’hui.

Quels regards sur Saint-Denis des années cinquante ?

La vue panoramique à partir de La Montagne souligne le plan en damier et l’effet de concentration de la ville. Les pentes du Brûlé et du Moufia, aujourd’hui très urbanisées, sont dégagées. Des quartiers paraissent peu peuplés tels les alentours de L’église de La Délivrance. Les immeubles, de dimensions plutôt modestes, annoncent les modifications à venir.

A travers « une promenade dans la ville », le film présente le centre urbain avec ses maisons et quelques bâtiments et monuments historiques ainsi que ses rues commerçantes et populaires.

Villa Kichenin (Collection privée).

Les belles demeures de grandes familles de la bourgeoisie créole signalent un certain art de vivre  derrière leur « baro » abritant des cours arborées et fleuries. On voit quelques cases plus modestes ainsi que l’ordonnancement des maisons de commerce ouvrant sur les trottoirs avec leurs balcons de fer ouvragé débordant. Beaucoup de bois encore et des toits en tôle fréquemment à quatre pentes.

On peut s’interroger sur la précarité de ce patrimoine architectural : nombre des maisons du passé ont vieilli ou ont disparu. Pire, elles disparaissent encore avec la densification de l’habitat qui conjugue besoins sociaux et intérêts financiers. Quelques maisons ont été sauvegardées comme monuments historiques, mais le travail de restauration peut parfois sembler plus ou moins réussi et ne compense pas des pertes regrettables.

Intéressantes sont les rues qui permettent la rencontre des hommes dans leur diversité et donnent à voir les moyens de transport de l’époque, tels les carrioles bourriques, les cars courant d’air, l’autorail et les peu nombreuses voitures d’antan. Notons aussi ces caniveaux d’écoulement des eaux usées courant dans la ville. C’était un temps de transport en commun précaire, où on marchait beaucoup, avec ou sans chaussures, sans oublier le chapeau.

Car « courant d’air » Collection Y. Patel

Intéressantes aussi sont les séquences de vie consacrées aux classes plus populaires ou aisées et qui montrent des facettes diverses de la société réunionnaise.

Le P’tit Marché grouille de vie, laisse entendre un peu de créole et offre ses produits réunionnais dont le bel espadon transporté à tête d’homme.

Les lavandières ou « femmes de l’eau » de Saint-Denis nous renvoient à un temps où la rivière était plus belle. On voit ces femmes courageuses porter leur énorme ballot de linge sur la tête, car les familles d’alors sont nombreuses, et aussi car elles sont blanchisseuses pour des familles plus aisées. Pas de nostalgie pour une pratique éreintante qui a disparu progressivement, mais respect pour ces femmes, distinguées par le film et les poètes Gilbert Aubry et Alain Lorraine.

Les bazardières, vendeuses de fleurs, pourraient dire comme Alain Peters, si le film leur donnait la parole, « Guète mon zoli bouquet ». Là encore, des femmes-courage qui cultivent souvent elles-mêmes ces fleurs dans les hauts et les composent en bouquet. Une vraie façon de travailler la fleur en « bouquet de tête » qui a disparu. Les images sont précieuses : un moment esthétique et un goût de P’tit’ fleur fanée pour reprendre la chanson de Fourcade qui ouvre le film.

La fête de l’école publique dans laquelle les provinces de France sont à l’honneur nous paraît singulière car beaucoup d’écoles publiques sont dans ce temps-là très faiblement dotées en moyens financiers. Cependant la séquence est absolument emblématique d’une époque où l’école tendait à l’assimilation à la France, par la langue et le contenu des programmes.

Le séga dansé devant une belle demeure, a lieu lors d’une fête donnée par le Conservateur du musée Léon Dierx. Sous la légèreté de la scène, nous pouvons lire chez cette bourgeoisie francisée une affirmation d’une certaine identité créole par la danse et la langue. Notons que ces années 50 seront très fécondes dans le renouvellement du saga qui investit largement l’espace public – alors qu’il faudra attendre plus d’une trentaine d’années pour le maloya – .

« Depuis ça le temps l’a passé »

De Saint-Denis à Sin dni…

Finalement, ce très court film nous offre des images intéressantes, même si elles manquent de qualité technique et si elles expriment un regard subjectif, voire exotique parfois. Il s’agit bien « d’une promenade dans la ville » et d’une « rencontre de la diversité de sa population » comme l’annonce la page de présentation de ce film qui a une forme de légèreté laissant le spectateur à ses réflexions. Le document ne cherche ni l’exhaustivité ni la solidité du reportage historique ou didactique.

Le propos révèle donc des insuffisances. L’histoire douloureuse de l’île marquée par l’esclavage est occultée. L’usage du créole est  limité, de même la diversité des cultes et croyances ainsi que l’imbrication des cultures. Il est fait silence sur le sous-développement et le sous équipement d’une ville dans une île qui vient de passer du statut de colonie pauvre à celui de département français.

Comme toute archive, ce film est une trace et un témoignage que nous devons interroger pour créer du lien et du sens entre passé et présent.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

Note : Car « courant d’air », étant donné qu’il était complètement ouvert des deux côtés. Quand il pleuvait on se contentait de descendre une bâche imperméable, à droite et à gauche du véhicule.


Mon père m’a raconté les péripéties d’une course cycliste à laquelle il a participé en 1929. Cette course, il l’a vécue « avec ses tripes ». Quiconque l’a connu, pourrait penser qu’il l’a quelque peu enjolivée car il avait le don de raconter des histoires et de les rendre palpitantes et plus vraies que vraies, mais un compte-rendu de cette course se trouve également, dans un petit journal réunionnais de l’époque « Le Sporting »  sous la signature d’un journaliste au nom prédestiné : « Hémon Lesport » (1). Si les deux versions divergent sur certains détails, cela tient uniquement au point de vue différent des deux narrateurs : l’un étant en plein dans la mêlée, l’autre ayant le recul nécessaire à l’observateur.

 

Laissons la parole à F. Gauvin :

 

A 15 ans, j’ai eu un vélo bien à moi, une Française-Diamant : un beau nom pour une belle machine! Maman l’avait acheté d’occasion à Gaston Arnould, un camarade qui avait dix ans de plus que moi, travaillait à Saint-Denis, le chef-lieu de notre île et n’en avait plus besoin. Elle s’est saignée aux quatre veines pour moi. Pour elle, ce vélo était un investissement sur l’avenir… Il fallait absolument que je réussisse dans mes études : nous habitions en effet au Bois de Nèfles Saint-Denis, à 10 kilomètres de l’École Manuelle que je fréquentais et l’usage de la bicyclette diminuait considérablement la durée de mes trajets du matin et du soir!

Ma Française-Diamant était un bijou de bicyclette au guidon baissé et qui pesait bien ses 12,5 kg. Elle avait deux vitesses, d’un côté une vitesse à roue libre, mais pour l’autre vitesse il y avait un pignon fixe et il fallait tout le temps tourner les pédales : ma bicyclette faisait 5,75 mètres de développement pour le pignon libre et 5,25 mètres pour le pignon fixe. D’autres jeunes, aux parents plus aisés, paradaient déjà avec leurs bicyclettes neuves et leur développement de 7,50 mètres.

Félix Gauvin et sa légendaire Française-Diamant.

 

Mais ne nous plaignons pas : je possédais un outil indispensable à ma réussite professionnelle !… Je n’oserais pas cependant affirmer que d’autres idées ne me trottaient pas déjà dans la tête : quand j’avais du temps libre, j’enfourchais ma Française-Diamant, me lançais dans l’exploration de la côte Est de notre île, sillonnais la région de Sainte-Suzanne : Le Bocage, Le Niagara et Bagatelle n’avaient plus de secret pour moi. Je m’exerçais également à améliorer mes performances dans l’ascension éprouvante de la pente Bel-air…Je suivais aussi de près les prouesses des vedettes locales du cyclisme, celles d’ALEXANDRINO, de DIJOUX qui habitait face à l’Ecole Manuelle, d’HORTENSE dont le père était « garde-police » ou encore celles d’AFFIZOU, un jeune Comorien qui manœuvrait le grappin de la Sucrerie de La Mare.

Un jour, à l’occasion du 14 juillet 1929, La Municipalité de Saint-Denis organisa une course… cyclo-pédestre… s’il vous plaît, dans les rues du chef-lieu. J’avais à l’époque 17 ans et suis allé m’inscrire à la Mairie.

 Le jour de la compétition, nous étions 19 coureurs, âgés pour la plupart de 17, 18, ou 19 ans.

Devant le Monument de la Victoire nous étions  placés sur deux rangées pour le départ. J’étais dans la deuxième rangée. Je n’avais pas vraiment peur, mais j’avais un peu d’appréhension tout de même car j’avais un frein qui serrait avec modération  et de plus il ne fallait pas chercher en moi un virtuose de la descente

 

Le circuit de la course du 14 Juillet 1929

 

« Colonne de la victoire et rue plongeant vers l’Océan Indien »

 

 Il fallait d’abord  dévaler la pente de la rue de la Victoire menant tout droit vers l’Océan Indien, tourner au dernier moment à droite sur le Barachois, passer derrière la statue de Roland Garros dont le regard se perdait toujours au delà des mers, remonter devant la Radio, s’engager dans la rue de l’Embarcadère (actuelle rue de Nice), foncer en direction du  cimetière de l’Est et du pont du Butor…Arrivé là on devait prendre la rue Dauphine, (actuellement rue Général de Gaulle), bifurquer dans la rue Bouvet pour atteindre le boulevard Doret, le Château Morange et monter l’allée des « grains de bouchon » jouxtant un bras de  la rivière du Butor. On reprenait ensuite la rue de la Source en direction du jardin de l’Etat, puis, par les Rampes Ozoux, on atteignait  la rivière Saint-Denis.  On descendait alors tant bien que mal au fond de la rivière qu’on traversait à pied en portant son vélo, car il n’y avait pas de route à cet endroit…

Ensuite c’était la Redoute et l’église de la Délivrance…Passé le pont, la rue de la Boulangerie, le dépôt de rhum, on atteignait enfin la rue de la Victoire et la mairie où se terminait le circuit.

 

Rendons la parole à F.  Gauvin :

 

Au départ de la course j’étais derrière et en arrivant au niveau du Barachois, j’étais toujours derrière, mais dans la rue de Nice,  « moin l’a bour le fer », j’ai mis le paquet, et au niveau du cimetière des Volontaires j’étais le premier. AFFIZOU était avec moi : je le craignais et il me craignait, car l‘on s’était déjà « mesurés ». À part lui, il n’y avait pas d’adversaire à ma taille, mais il avait un avantage sur moi : il possédait une Alcyon, une bien meilleure bicyclette que la mienne !…

À l’époque, le long du cimetière, on déposait des déblais les plus variés et soudain j’ai entendu « Fiaac ! ». Un clou venait de jouer un vilain tour à mon adversaire… Cela m’a donné des ailes !

 

L’erreur de parcours vue par F. Gauvin :

La course se poursuivit donc, mais il y eut un problème au niveau de la rue Bouvet. Il y avait bien des policiers près de la dite rue, mais ils ne savaient pas par où il fallait passer. J’étais alors le premier ; nous sommes montés par la rue Dauphine (actuelle rue Général de Gaulle) et là les policiers nous ont arrêtés devant le Muséum d’Histoire Naturelle et on nous a donné un nouveau départ à tous, aux deux groupes qui n’avaient pas suivi le même itinéraire. Et comme j’étais en tête du peloton, on me plaça d’office derrière tous les autres. C’était du « makrotaj » (2) Tout cela parce que j’étais coureur indépendant : je n’avais pas le tricot bleu ou rouge d’une équipe ; j’avais un tricot blanc et une culotte blanche et personne pour me défendre !

 

Comment le journaliste du « Sporting » rend-il compte de l’erreur de parcours ?

 

C’est ici que se place un incident qui eut certainement une grave répercussion sur le résultat général de la course : au coin de la rue Jacob se trouvait un indicateur officiel, insuffisamment au courant de l’itinéraire de l’épreuve, en dépit de ses assertions précédentes. Il eut le malheur d’indiquer aux premiers coureurs qui apparurent à ses yeux une fausse direction. Se trouvaient à ce moment en tête : GARBAY, ARNAUD, GAUVIN, VAUTHIER, DALAPA, NOBIS, De BALBINE, HORTENSE, PÉPIN, DUCAP, DIJOUX, etc…

De la manœuvre déplorable du contrôleur … naquit une regrettable confusion. Le peloton de tête continua sa route (la mauvaise) ; le peloton moyen stoppa, indécis, au milieu du plus grand désordre, cependant que le groupe de queue  (trois individus) s’engageait résolument dans la rue Jacob, conseillés par des suiveurs bénévoles.

Pour remettre les choses au point, une seule solution s’imposait : rallier les fuyards et les remettre dans la bonne voie.

 

 

La course reprit. Voici ce qu’en dit F. Gauvin :

 

Nous sommes montés vers le pont Doret ; Gaston ARNOULD, mon supporter y était posté avec sa moto ; il m’a stimulé : « Félix, courage ! Dépêche-toi ! » J’ai alors fait le forcing. GARBAY était juste devant moi. Sa casquette est tombée. Il s’est arrêté pour la récupérer et je l’ai dépassé.

  Là j’ai remarqué que tout le monde passait à la queue leu leu dans l’allée de « grains de bouchons » (3). J’ai trouvé cela bizarre. Je suis passé par le milieu et j’ai doublé un certain nombre de concurrents… En arrivant au niveau de la rue de la Source, il restait trois coureurs devant moi et là est intervenu le dénommé S. de K. (4) un turfiste bien connu et un grand sportif des milieux huppés  de Saint-Denis. Il avait une auto Talbot à grands rayons de bicyclette. Il protégeait, je pense, un coureur de la Patriote. Quand j’allais passer à droite, il m’empêchait de passer à droite ; quand je voulais passer de l’autre côté, il serrait de l’autre côté. Cela s’est produit au moins deux ou trois fois. J’étais hors de moi !

Devant moi il y avait DIJOUX, ALEXANDRINO et GARBAY, mais en faisant son virage de la rue de la Source pour tourner devant le jardin de l’État dans la rue qui va vers la Sécu, la pédale du vélo de GARBAY s’est cassée. J’ai dit : « Et d’un ! Il n’en reste  plus que deux à présent ! »

 

En arrivant au premier tournant des Rampes Ozoux pour descendre au fond de la rivière, le dénommé DIJOUX a fait un virage large, j’en ai fait un serré et je suis tombé. J’étais par terre, HORTENSE est arrivé et il est tombé sur moi. Il a alors porté sa bicyclette dans les escaliers et il est arrivé avant moi dans le fond de la rivière Saint-Denis !…

Pour traverser la rivière, je lui ai demandé de me laisser passer, car j’étais plus rapide que lui,  mais il a refusé : j’ai été obligé de rester derrière lui dans le petit sentier.

Je le voyais se débattre devant moi alors que j’étais gaillard comme un diable. J’ai insisté à nouveau.  Il n’a toujours pas voulu me céder le passage. Quand nous sommes arrivés sur le petit plateau devant la vierge et que je lui ai demandé une nouvelle fois de me donner le chemin et qu’il ne m’a pas laissé passer, j’ai attrapé sa bicyclette, j’ai tiré dessus et j’ai tout poussé sur le côté et je suis passé devant. Une fois arrivé à la Redoute, j’ai foncé dans la descente. J’ai laissé derrière moi l’église de la Délivrance et franchi le pont.

Arrivé à la rue de la Boulangerie, puis à la rue de Paris, les bougres (5) avaient deux bonnes longueurs devant moi. J’ai doublé ALEXANDRINO devant la Cathédrale, mais à partir de là le « tunnel » formé par les spectateurs s’était resserré et il m’était impossible de doubler l’autre coureur. DIJOUX est donc arrivé premier et moi second. J’ai eu une jolie prime de 450 francs et le vainqueur 750 F. Seuls 12  des  19 coureurs terminèrent la course.

L’arrivée de la course se jugeait devant l’Hôtel de ville !

Ce que dit le journal « le Sporting » :

L’arrivée, devant l’Hôtel de Ville se fit dans l’ordre suivant :

1er : DIJOUX Fortuné, 300 francs

2: GAUVIN Félix,    200 francs (6)

3: ALEXANDRINO Serge : 150 francs

4e : DALAPA Joseph,  100 francs

5e : PEPIN André,        50 francs ……

 

 

  1. Gauvin : c’est la seule course que j’ai faite étant donné qu’après cela je suis tombé malade. Je suis monté au Bois de Nèfles avec Gaston ARNOULD, lui à moto et moi à vélo. Il s’est arrêté devant la boutique Grand-moune (7) là où il y a le Christ aujourd’hui, pour prendre un paquet de cigarettes. Je l’ai doublé ; nous montions tous les deux chez Mme ARNOULD. Je suis resté l’après-midi à dormir là dans l’allée de la grande maison sous les araucarias; je me suis réveillé fatigué et je suis rentré chez moi. Après cela j’ai eu mal aux reins et à chaque fois que je faisais un effort, j’avais mal au dos. Si je roulais sur le plat, pas de problème, mais à chaque petite montée mon dos me faisait souffrir. Je n’ai plus jamais participé à des courses. La photo avec mon vélo a été prise 3 ou 4 jours après la fameuse course de Saint-Denis. J’avais alors 17 ans.

R. Gauvin

 

Notes :

1) « Hémon Lesport » : Lesport est certes un nom de famille réunionnais, mais derrière ce qui est ici un pseudonyme, se cachait un Mr Agénor, bien connu de toute La Réunion et qui ne manquait pas d’humour.

2) « Makrotaj » terme créole qui signifie ici « tromperie » « favoritisme » « affaire louche, malhonnête».

3) « Grains de bouchons », fruits durs non comestibles sur lequel on aurait pu facilement déraper et tomber. Le comportement des autres coureurs n’a donc rien d’étonnant !

4) Après le tour de cochon qu’il a joué à mon père, vous ne voudriez tout de même pas que je fasse passer son nom à la postérité !

5) En créole le terme de « bougre » est relativement neutre ; il signifie ici : «  les gens qui étaient là » « Les autres coureurs ».

6) J’aurais tendance à me fier plutôt à mon père qu’à Hémon Lesport en ce qui concerne les primes accordées aux coureurs arrivés en tête, car cette récompense représentait un « pactole » pour un jeune de 17 ans d’origine très modeste.

7 « Grand-moune » est le surnom du commerçant chinois qui officiait alors au centre du village. Il équivaut au « vieux », au « Grand-père », à « l’ancien ».

PLÉONASME


Ticoq (1) a de la fièvre ; sa maman l’emmène chez le médecin. Lorsqu’ils arrivent au dispensaire il y a déjà des gens qui patientent dans la salle d’attente : certains lisent leur journal, des femmes allaitent leurs enfants, d’autres encore  discutent de choses et d’autres avec  leurs connaissances. Quant aux enfants, certains, craignant les infirmières aux blouses blanches, poussent des cris de terreur.

Ticoq, lui, fixe du regard la porte par laquelle les patients passent au fur et à mesure. Sur la porte, un  écriteau : « Cabinet du docteur X »… et cela l’inquiète : « Cabinet !…cabinet ! » se dit-il intérieurement : «  mais je n’ai pas besoin d’aller au cabinet ! » Soudain c’est son tour d’entrer dans ce cabinet ! Pas de fuite possible, sa mère lui tient la main. Elle le présente au docteur ! Ticoq se résigne et entre.

Une fois à l’intérieur, il se rend compte que cela n’a rien à voir avec un  cabinet ! Bien au contraire ! Ce qu’on appelle cabinet est un grand et beau salon avec beaucoup d’objets brillants et un petit lit blanc au milieu de la pièce !…Quant au docteur, un grand zoreil (2),  blanc et maigre comme un hareng, au lieu de lui demander d’enlever son short pour aller au cabinet, il lui fait enlever sa chemisette pour l’ausculter ! Et puis, ce médecin est plutôt facile à vivre. Il parle comme il faut à Ticoq. Il lui demande : « Alors, jeune homme, qu’est-ce qui ne va pas ? »

Ticoq est tout fier qu’on l’appelle « jeune homme ». Il se lance à son tour en un français mal dégrossi :

« – Maman a dit que j’ai la fièvre, docteur ! Épi je tousse aussi tazantan ! (3)

– Bon ! On va voir ça ! » dit le docteur.

À ce moment-là, le grand docteur prend une sorte de tuyau en caoutchouc, place deux embouts dans ses oreilles et  dirige la troisième extrémité  sur la poitrine de Ticoq en lui disant :

« Respire !…respire fort ! »

Ticoq  respire deux ou trois fois, l’appareil placé sur la poitrine, sur le dos, sur les côtés.

Soudain le médecin lui touche le coude  et lui demande :

«  Qu’est-ce que tu as là ?

– Un bobo, docteur !

– Oui, je vois bien que c’est un bobo, mais comment est-ce arrivé ?

– Voilà, dit Ticoq. Jean-Luc et moi on jouait aux indiens. Un moment donné, j’ai reculé en arrière pour esquive l’épée de Jean-Luc. J’ai tombé, la pluche mon bras !… » (3)

Mais pourquoi donc le docteur éclate-t-il de rire ?…

Il demande alors à Ticoq :

«  Qu’as-tu fait avant de tomber ?

– Eh bien, reprend Ticoq, j’ai…reculé en arrière !

– Mais c’est un pléonasme, mon enfant !

– C’est quoi ça? demande Ticoq.

– Un pléonasme ! C’est quand tu dis, par exemple : reculer en arrière, avancer en avant, monter en haut, descendre en bas, chaussure de pied, chapeau de tête, etc…Mais laissons cela, ce n’est pas grave !…Bon, je vais te prescrire les médicaments  nécessaires pour ce bobo. Car c’est  lui qui te donne de la fièvre…»

Quand Ticoq sort de l’auscultation, Madame Bigambé accourt et lui demande ce que le docteur a dit :

« Il a dit que j’avais un pléonasme au coude, maman ! Mais il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Ce n’est pas grave !

– Qu’est-ce que tu as alors ? demande à nouveau Madame Bigambé.

– Un PLÉ-O-NAS, répète Ticoq ! C’est cela qui me donne de la fièvre et mal à la tête ! »

A ce moment-là le front de Madame Bigambé se plisse comme la peau du cou d’un dindon et elle déclare : Il y a bien longtemps que je suis sur cette terre, mais c’est bien la première fois que j’entends parler de cette maladie !…  C’est qu’il y a tant de maladies de nos jours !!… Enfin, j’espère qu’il t’a donné les médicaments qui conviennent !

– Bon ! Donne-moi l’ordonnance pour que j’aille à la pharmacie !…Nous allons guérir ce pléonasme ! »

 Extrait de Zistoir Tikok de Christian Fontaine.

 Traduit en français par R. Gauvin et C. Fontaine.

        NOTES :

  1. « Ticoq » est un surnom qu’on attribuait souvent aux petits garçons et qui leur restait parfois toute la vie…
  2. Le « Zoreil » ou « Zorèy » est le Français de France.
  3. Le français de Ticoq fleure souvent bon son créole !

Il était une fois un homme d’une force peu commune qui s’appelait Dimilié. Il avait un bâton d’un poids peu ordinaire. Un grand bâton, de la taille d’un cocotier mais bien plus solide. C’était une sorte de poutre en bois de fer (2)  qui ne le quittait jamais.

Dimilié avait acheté une concession sur les hauteurs de son pays et avait besoin d’hommes costauds, n’ayant pas peur du travail pour l’aider dans son entreprise. Il décida de faire battre tambour dans toute la ville pour recruter ses ouvriers : «  Si vous avez du cœur à l’ouvrage, venez rencontrer Dimilié ! Vous serez logés, nourris et bien payés ! »… Il suffisait pour prouver sa force et son courage de soulever de terre le bâton de Dimilié et de faire quelques pas…Les candidats au travail ne manquèrent pas. Mais personne n’arrivait à porter ce « bâton » sur quelques mètres, tant il était lourd.

Finalement un homme du nom de Tranche-montagne parvint à soulever le bâton et à le porter sur trois ou quatre pas.  Personne ne l’avait fait avant lui et Dimilié décida par conséquent de le recruter. Mais il en fallait d’autres et l’on fit battre et rebattre le tambour dans toute la région. On chercha partout et on finit par tomber sur un autre candidat du nom de Fondeur-de-plomb qui arrivait  tout juste à soulever le bâton. « Bien, se dit Dimilié,   prenons encore celui-là ; à trois on arrivera à s’en sortir! »

Dimilié

Le premier travail était de bâtir la case (3). Sinon, où mangerait-on le soir ? Où trouverait-on le calme ? Où dormirait-on après une dure journée de travail?… Un peu en contrebas de la case, on construisit la cuisine en bois sous paille à quelque distance de la case (un incendie est si vite arrivé !). Près de la cuisine on installa une cloche pour battre le rappel (à cette époque, il y avait toujours une cloche sur les propriétés) et un peu plus loin on installa un cabinet d’aisance.

Et une nuit passa ainsi… Le lendemain Dimilié déclara : « Aujourd’hui, Fondeur- de-plomb, tu mettras le manger au feu et quand il sera midi tu sonneras la cloche et nous descendrons pour le repas. »

Dimilié et Tranche-montagne montent  alors à l’habitation (4)tandis que Fondeur-de-plomb s’apprête à faire la cuisine. Sur le terrain, là-haut, les deux compagnons travaillent à corps perdu. On ne joue pas avec le travail…On travaille pour de bon ! On défriche 1000 gaulettes (5)de forêt, on gratte, on creuse des fosses, on plante… On défriche encore, on gratte de nouveau, on creuse d’autres fosses, on plante de plus belle et on attaque mille nouvelles gaulettes.

Mais il commence à se faire tard. Midi est passé depuis longtemps ; il y a un bon moment déjà que le soleil ne fait plus obstacle à l’ombre. Le ventre des deux compagnons commence à crier famine. Et la cloche qui ne sonne toujours pas ! Leurs entrailles se mettent à tirailler. Et toujours aucun son de cloche. Les deux hommes mangeraient des galets, les gros comme les petits. Mais la cloche reste toujours muette.

Finalement les deux hommes décident de descendre et de regagner la case. Ils entrent dans la cuisine : les marmites sont vides ! Ils entendent des appels au secours. On crie, on pleure, on geint. C’est Fondeur-de-plomb ! Il est par terre dans le cabinet, solidement attaché.

– «  Qu’est-ce qui t’est arrivé, mon camarade ? » demande Dimilié.

– « Des gens sont arrivés en nombre. Ils m’ont attaqué. Je ne me suis pas laissé faire, croyez-moi ! Je me suis défendu comme un beau diable. J’ai rendu coup pour coup. Mais ils étaient trop nombreux…Ils étaient quatre à me tenir par les bras, mais mes jambes étaient encore libres : Je leur ai servi  une volée de coups de pieds : coups de pied « bourrantes » (6)dans le ventre, coups de talons malgaches… Ils se sont mis à quatre pour me maintenir les jambes. »…

Le lendemain ce fut le tour de Tranche-montagne de rester à la case pour faire cuire le repas et Dimilié et Fondeur-de-plomb montèrent à l’habitation. Ils défrichent alors mille gaulettes de forêt : ils défrichent, grattent la terre, creusent des fosses, plantent … Ils défrichent encore, grattent de plus belle, creusent de nouvelles fosses, replantent et attaquent mille gaulettes de plus. Quand arrive l’heure de midi leur ventre se met à gargouiller, mais la cloche ne sonne toujours pas.

Dimilié dit alors à Fondeur-de-plomb : «  Ce doit être à nouveau la bande qui t’a attaqué hier ! Qu’en penses-tu ? »

Fondeur-de-plomb se contente d’émettre un grognement qui signifie : « Peut-être bien ! »

Les deux hommes arrivent alors à la case. La situation est la même que celle de la veille : dans la cuisine les marmites sont vides ; on retrouve Tranche-montagne dans le cabinet, qui appelle au secours. Attaché, enchaîné, il crie, il pleure, il se plaint : « Ils étaient toute une bande. Ils étaient au moins cinquante ! »

Le troisième jour Dimilié dit à ses compagnons : «  Écoutez-moi, vous autres, vous allez au travail ; c’est mon tour de rester. Je verrai bien comment ces bandits se comportent à mon égard. »

L’heure de midi arrive ; le manger est cuit ; rien que du mauvais (7)manger ! Du riz Basmati, un cari de bichiques, un rougail de mangues… Dimilié se prépare à sonner la cloche, quand débarque un vieillard, le crâne dénudé, portant grande barbe blanche, qui lui dit : « J’ai faim ! »

— Quand le manger est cuit, tout un chacun est bienvenu ! Je sonne la cloche et dès que mes compagnons arrivent, on passe à table. Préparez votre bouche en attendant ! »

–Je me fiche pas mal de vos compagnons : j’ai faim, je mange  et tout de suite encore ! »

Il tend la main vers la marmite, mais Dimilié l’arrête net :

–Non, grand-père ! Tu vas attendre les autres. On mangera tous ensemble ! »

Ne voilà-t-il pas que le vieillard saute sur Dimilié ! Et c’est qu’il est costaud le bougre! Il est fort comme un Turc ! Mais qui était-ce en réalité ? Pas vraiment un grand-père en tout cas. On aurait dit qu’il avait bouffé du cabri marron. Ne serait-ce pas celui qui… Vous voyez à qui je pense… Celui qui a, au derrière, une  queue enroulée comme un cordage et cache des cornes sous son chapeau !… Pour un vieillard, il était  bien vaillant.

Mais, face à Dimilié, il ne faisait pas le poids ! Dimilié l’empoigne, lui passe une clé malgache dans le cou. Puis  se saisit de son bâton, le plante en terre et y attache le vieux. Par  la barbe ! Il fait ainsi trois fois le tour du bâton. Que voilà colis bien amarré !

Fondeur-de-plomb et Tranche-montagne entendent la cloche qui sonne annonçant le repas :

  • Les bandits ne sont donc pas venus aujourd’hui ? »
  • Probablement ! »
  • Lorsqu’ils arrivent à la case tout semble normal. Dimilié est assis, tranquille comme Baptiste. De petits nuages blancs passent dans le ciel. Les becs-roses chantent dans les menées (8) de manioc. L’odeur du cari flatte les narines. Les deux compagnons prennent alors une assiette pour se servir.
  • « Vous savez, dit Dimilié, la bande de malandrins qui vous a attaqués… est  aussi venue pour m’agresser.… » Tranche-montagne et Fondeur-de-plomb sont bien gênés et n’ont pas le courage de le regarder en face.
  •  Venez voir. Elle est là, votre bande de malandrins ! »
  • Les deux compagnons ne savent plus où se mettre. Dimilié prend ses pauvres camarades en pitié ; il ne se moque pas davantage d’eux. Il leur dit : « Prenez un bâton et donnez-moi une bonne volée à ce malappris. Allez-y, mais faites attention ! frappez sur les reins, frappez sur les jambes ! frappez sur la moustache ! mais ne frappez pas sur la barbe ! Si la barbe cède…
  • Tranche-montagne et Fondeur-de-plomb ne se font pas prier. Chacun prend son bâton et ça y va : bababanm, bababanm ! Ils frappent et frappent encore ; sur le dos ! sur les jambes ! ils donnent une sérieuse volée de coups de bâton à celui qui mange le repas des autres, à ce voleur de manger cuit, à ce type qui vous attache dans le cabinet. Mais à un moment, dans le feu de l’action, le bâton tombe en plein sur la barbe ! Le vieux en oublie de demander son reste et s’enfuit à toutes jambes.
  • Bon ! C’est notre tour à présent de passer à table !
  • Quand on souleva le couvercle de la marmite, une bonne odeur se répandit dans l’air ! Elle flattait l’appétit pour de bon. Le mien en particulier. J’ai osé demander une part. La seule réponse qu’ils m’aient donnée fut un grand coup de pied au derrière qui m’a propulsé jusqu’à vous pour que je vous raconte cette histoire.
  • Conte en créole réunionnais recueilli par A. Gauvin et traduit en français par H. Payet et R. Gauvin.
  • Notes :
  • 1) Pourquoi ce nom de Dimilié ? C’est qu’il en valait plus d’un.
  • 2) Le bois de fer est un bois d’un beau brun, très dur, dans lequel il est très difficile d’enfoncer un clou.
  • 3) La « case » créole peut être une maison de paille ou de bois sous tôle ou même une villa de maître. Elle correspond en fait au « home » britannique.
  • 4) « L’habitation » en créole réunionnais signifie : l’exploitation agricole.
  • 5) La gaulette est une mesure de longueur valant 5 mètres.
  • 6) Coup de pied « bourrante » terme créole de moring (lutte) désignant un double coup de talon porté au ventre.
  • 7) « Mauvais manger » : trait d’humour traditionnel créole  qui, par antiphrase, qualifie un excellent repas.
  • 8) Les menées de manioc : les rangées de plants de manioc.

(L’auteur nous raconte aujourd’hui son vol de rêve en parapente…)

 

 

Qui n’a pas rêvé,

Dans son enfance,

De prendre son élan,

De courir, de foncer, de fendre la brise,

Plus vite,

Toujours plus vite,

Les ailes déployées,

Jusqu’à ce que le pied quitte le sol,

Jusqu’à ce que l’on finisse par décoller,

Par monter dans les airs,

Semblable au paille-en-queue dans le ciel.

 

Moi aussi, l’autre jour, sur les hauteurs de Saint-Leu, j’ai rêvé de faire comme l’oiseau : je me voyais déjà, parapente amarré dans le dos, casque enfoncé sur la tête : je filais dans la descente, écartais les ailes et volais ! Mais soudain, juste devant moi, un fond de rempart, une ravine à malheur, une grande gueule ouverte attendant mon corps. Je fermai les yeux pour ne pas voir la mort. Une seconde… deux secondes…trois secondes…Toujours rien ?… Mes yeux se sont alors rouverts : la brise glissait sous mon aile, me portait dans ses mains. J’étais comme  Ti-Jean dans son panier-bras-de-fer (1)…J’ai respiré un bon coup…

Et  après cela, à moi l’altitude !  Un virage à droite, un tournant à  gauche ; en douceur je frôle mes camarades jouant à cache-cache avec les nuages. À moi l’espace, à moi la liberté ! Ne me parlez surtout  pas de cette bande d’escargots traînant leur corps à même le sol. Moi, semblable au paille-en-queue, je plane. D’en haut je vois mon pays en contrebas : « Voilà mon champ de cannes et là mon verger de manguiers, et là encore  ma rivière argentée : tout ce pays  est à moi. J’en suis le roi ! »

Soudain ne voilà-t-il pas que mon voisin me pousse du coude et me dit : « Pourquoi ne pas essayer nous aussi ? »  Pour le coup mon rêve  s’est arrêté net, a viré au cauchemar, un grand frisson m’a saisi : « Dis donc ? Tu n’es pas un peu fou, non ? Tu ne m’as jamais vu ? Avec la chance que j’ai…je suis bien capable de tomber dans un champ d’épines, voire même de me casser le bras…et puis imagine un peu que le vent me pousse du côté de Madagascar et que je ne puisse plus retourner !… »

 

Robert Gauvin.

 

Note : allusion à Petit-Jean, héros des contes créoles qui, pour échapper au diable, s’était envolé dans un panier d’osier en compagnie de sa sœur.

 

 

(Illustration : Huguette Payet)

 

Parèy payanké dann sièl…

 

 

  (Ci-dessous la version originale en créole réunionnais)

 

Kisa,

Tan pti,

La pa rèv pran lélan,

Lofé, fonssé, tay la briz,

Plu vit,

Plu vit ankor,

Zèl karté,

Ziskatank le pié i shap sanm la tèr,

Ziskatank i vienbou dékolé,

I vienbou mont anlèr

Parèy payanké dann sièl ?

 

Moin-si, l’ot jour, dan lé – o Saint-Leu, moin la rèv fé komm zoizo : moin té voi amoin déja, parapant amaré dann do, mon kask su mon tèt, apo fil dan la déssant, apo kart la zèl, apo volé ! Soman, toudinkou, jiss devan moin, in fon n’ranpar, in ravine a malèr, in sapré guèl rouvèr pou atann mon kor ! Moin la ferm le zié po pa voir la mor…Inn segonn…dé…troi segonn… rien-minm ? Mon zié la rouvèr : la briz té i gliss sou mon zèl, té i port amoin dans son min, parèy Ti-jan dann ti-panié bra-d-fèr. Moin la respir in bon kou…

 

Aprésa monté ki di ! In tourné a droit, in viré a gosh ; an dousèr mi frol mon bann kamarad apo joué lou-kashièt sanm nuaj. Lespass pou moin, pou moin la liberté ! Koz pa moin se bann léskargo apo trènn zot kor atér… Parèy payanké mi plane…D’anlèr mi guète mon péï par dann fon : ala mon karo kann, ala mon verjé mang, ala mon rivièr delo-darjan ; tout péï-la t’a moin ! Amoin-minm le roi !

 

Toudinkou, alapa k’mon voizin i donn amoin in kou d’koud ; i di amoin konmsa : «  akoz pa essèy nout tour ? » Pou’l kou mon rèv l’arèt sèk, la tourn an koshmar, kapkap la mont su moin : «  Otoué, toué lé pa fou ? Toué la fine voir amoin ? Ek la shanss moin néna,  moin lé riskab tonm dann karo zépine, si pa minm kass mon bra…Épi majine in kou, le van i ral amoin par koté Madégaskar, mi gingn pu artourné ! »

 

Robert Gauvin.


( bis repetita…)

 

Dans un pays du bout du monde vivait un homme si pauvre qu’il n’avait ni revenu, ni toit pour s’abriter, ni même de repas assuré chaque jour. Abandonné de tous, fatigué des démarches qui n’en finissaient plus, des réponses évasives de l’administration, des promesses non tenues des décideurs, il n’eut d’autre choix que de chercher un petit coin de terre  où s’installer.

 

Au bord d’une ravine,  au milieu des aloès et des buissons de jambrosades, il dégagea une parcelle que personne ne revendiquait pour y construire son boucan et un lopin de terre où planter des patates douces, des brèdes, un pied de piment… deux-trois animaux, cabris ou volaille, lui permettaient  d’améliorer son ordinaire…l’eau de la rivière lui épargnait les factures de Véolia ou de la Cise … Quelques bougies lui évitaient d’avoir recours aux services tarifés de Bourbon-lumière.  C’était quasiment le paradis…

 

 

Loin de lui l’idée de s’enrichir, loin de lui l’intention d’enfreindre un règlement quelconque, loin de lui la volonté de nuire à qui que ce fût. Il vivait en marge de la société et pensait qu’on l’avait oublié. Cela dura nombre d’années…

AVANT

Mais c’était compter sans la loi qui ne dort que d’un œil et qui possède une mémoire d’éléphant. Revêtue de son uniforme, la LOI (1) était venue le voir, avait tenu un discours plein de mots ronflants auxquels il ne comprenait goutte. Il avait cependant senti comme une menace : la loi avait décrété que cette zone où notre homme tentait de survivre, était un espace naturel à protéger et qu’il fallait qu’il dégage, qu’il décampe, qu’il fasse place nette… Mais pour aller où Bon Dieu Seigneur ? !

C’était à n’y rien comprendre pour le vieil homme, qui en lui-même pensait qu’un « gramoune » (2)  de son âge, qui plus est à l’approche de la saison cyclonique, pouvait garder sa petite case, le matelas et les maigres ustensiles qu’il possédait : il avait toujours entendu dire que « dann péi déor konm la France,  i jète pa demoun dann shemin  kan la-fré i poik, kan la nèj i tonm ». (3)

Mais la justice  s’était prononcée, le Gouverneur (ou son successeur) avait ordonné l’exécution du jugement : force devait rester à la loi  et elle le resta! On est  dans un état de droit, que diable !

Le très-peu (4)  que le  « pov boug » possédait  fut sorti de la case, éparpillé sur le sol avant que la masure ne fût démantibulée : toute une vie, toute une humble intimité fanée aux quatre vents !

 

APRÈS

 

 L’homme était désemparé : qu’allait-il devenir ? Il ne lui restait plus que ses yeux pour pleurer…

 

Ce conte pourrait avoir une autre fin : à toi lecteur de l’imaginer !…

 

Huguette PAYET

 Notes :

  • Dans son patois, fort sympathique au demeurant, le mot la LOI désigne non seulement la loi = Lex (en latin) mais également celui qui la représente : le gendarme, le policier…
  • « Gramoune » : personne âgée.
  • « Dans des pays lointains comme la France, on ne doit pas jeter des gens à la rue, quand sévissent le froid et la neige. »
  • « le maigre trésor que le pauvre homme » possédait…

 

Post-Scriptum :Ce conte n’est rien moins qu’un conte de fées (d’ailleurs toute ressemblance avec des faits s’étant déroulés récemment dans une île du Sud-Ouest de l’océan Indien ne serait absolument pas fortuite). Il soulève un certain nombre de problèmes : il faut certes que la nature soit protégée, que la justice suive son cours, mais elle ne saurait faire fi de la moindre humanité. S’est-on posé la question du devenir de cet homme âgé, de son relogement, de ses moyens de subsistance ?

En outre si les autorités procèdent avec détermination contre cet homme en détruisant son habitation, combien de constructions bien plus riches sont construites dans l’illégalité ? A-t-on voulu faire seulement un exemple ou est-on décidé dans ce pays du bout du monde à utiliser la voie juridique et la manière forte contre les milliers de constructions illégales et contre les permis de complaisance ?


Le 27 Février 1713, là-bas dans son grand château en France, le roi Louis XIV prit sa plume d’oie, la plongea dans l’encre afin de signer un décret par lequel il signifiait aux Bourbonnais, à nos ancêtres par conséquent, qu’ils devaient cesser de massacrer les tortues de terre, car le risque était grand de voir l’espèce disparaître à jamais… Mais comment en était on arrivé là ?

 

Pour bien comprendre l’histoire, revenons par la pensée à La Réunion des tout premiers temps : à cette époque notre île ne s’appelait pas encore La Réunion ; elle était inhabitée ; la surface de la mer, l’océan indien, était pratiquement déserte… lorsqu’un jour, un bateau, par le plus grand des hasards, arriva dans les parages. A bord il y avait de nombreux malades, fièvre, maux de ventre ; les dents des matelots « grénaient »  (1)… Quand un corps enveloppé dans un goni (2) faisait « plouc ! » dans la mer, tous, tracassés, se disaient en eux-mêmes : « Mon tour risque bientôt de venir ! »

 

Alors, quand du haut du mât la vigie criait : « Terre … ! Terre…! » on peut imaginer sans peine la joie de tous  les membres d’équipage , d’autant plus que s’offrait à leur vue un véritable paradis terrestre, une magnifique forêt grimpant du battant des lames au sommet des montagnes : palmistes, fanjans, tamarins des hauts, petits nattes, grands nattes, bois de bombarde, bois de chandelle, bois de fer, bois de maman, bois de change-écorce, bois de senteur, bois d’oiseaux, bois de source… Il y en avait tant et tant qu’il vaut mieux que je m’arrête, sinon nous serions encore là demain matin.

 

On s’empresse de débarquer, de boire de l’eau fraîche, de l’eau pure ; on se roule dans l’herbe et l’on sent tout de suite comme un soulagement ; ceux qui étaient mal en point se lèvent ragaillardis ; pour un peu les morts ressusciteraient ! Des oiseaux de toutes les couleurs, pas farouches, et pour cause – ils n’ont jamais connu d’humains – viennent voir les hommes, se posent sur leurs épaules, leur mangent dans la main : pigeons ramiers, tourterelles, perroquets mascarins, sans oublier une espèce d’oiseau bien gras, incapable de voler… Il suffisait de prendre un bâton, de frapper dans le tas et l’on en avait trop pour pouvoir tous les ramasser… Tous ces oiseaux en grillade, en rôti, en friture, en cari, en brochettes…j’imagine sans peine qu’il vous vient l’eau à la bouche !…Dans les rivières le poisson était en abondance : des anguilles, en veux tu, en voilà : il fallait faire très attention quand on voulait traverser une rivière, elles étaient si nombreuses  et si vigoureuses qu’elles risquaient  à tout moment de vous chavirer dans le courant !…

« Cylindraspis indica », la tortue de terre de Bourbon (3)

Et puis les tortues, de bonnes dimensions, capables de porter un homme sur leur dos. Une seule tortue suffisait pour rassasier 25 convives… Ah ! le foie des tortues : le goût oté ! (4)

Le seul ennui c’est qu’il y avait tant de tortues qu’on ne pouvait dormir la nuit à même le sol car elles risquaient de vous marcher dessus. Ah ces tortues ! On peut dire qu’on en a mangé et quand les voiles d’un bateau se gonflaient pour le départ, il y avait 200 à 300 tortues  vivantes à bord qui attendaient leur heure pour finir en cari. Vous devinez aisément ce qui s’est passé ! Toute cette chasse, tout ce gaspillage – à chaque fois on en tuait plus qu’il ne fallait – justifient bien le décret royal… qui n’a d’ailleurs pas servi à grand chose : essayez donc à l’heure actuelle de trouver encore une tortue sauvage sur la terre réunionnaise !!!

 

Ce que nos ancêtres ont fait des tortues, ils l’ont fait aussi des oiseaux, des poissons, des arbres. Ils ne se sont pas gênés, pour défricher, pour tuer. Et ce qu’ils n’ont pas fait, la maladie ou les animaux qu’ils ont introduits, chiens, chats, rats, cochons, cabris s’en sont chargé.

Ne serait-il pas grand temps que nous ouvrions nos yeux et notre esprit, que nous respections vraiment la nature, pour que nos enfants et les enfants de nos enfants puissent vivre mieux sur la terre que Dieu nous a donnée ?

 

R.Gauvin.

 

Notes :

  • « grénaient » : tombaient.
  • Goni : grand sac de jute.
  • Voilà à quoi devait ressembler la tortue de terre de Bourbon, disparue définitivement vers 1840, vue par une artiste d’aujourd’hui : pastel  de Marie-Antoinette B. tenant compte des découvertes les plus récentes…
  • Le goût oté ! : un vrai délice !
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