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Afficher Patrimoine 974 sur une carte plus grande

Notre exploration de St Denis pour nous rendre compte de ce que sont devenues les cases créoles présentant un intérêt patrimonial a été enrichie le 30 Mai 2010.

DPR974

Légende:

En violet, les bâtiments patrimoniaux démolis devant être reconstruits.

En jaune, les maisons d’intérêt architectural ou de grand intérêt architectural qui ont connu des sorts divers (abandon, reconstruction à l’identique, plus souvent remplacement par des immeubles pseudo-créoles.)

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J’avais alors 11 ans. « Mon île était le monde » (1), Le Tampon et Petite-Ile mes berceaux familiaux. Nous n’étions jamais allés ni à Maurice, ni à Madagascar. Ni ailleurs ! Alors, imaginez un voyage en France ! Pour la première fois, au début des années 60, comme d’autres fonctionnaires réunionnais pouvant disposer depuis quelques années de « congés administratifs », nos parents nous embarquèrent, frères et sœurs, dans ce grand voyage (2).

 

Nous étions très heureux et excités de partir, mais tristes aussi de quitter nos grands-parents, cousins et camarades d’école ! Sauter la mer était alors un vrai privilège. Une entreprise hardie pour nous qui vivions accrochés à notre île. Comment allait-on nous accueillir Là-bas ? Qu’allions nous devenir ? Faire ? Mais cela est une autre histoire…

Nous avons vécu, aimé, mal aimé, survécu, apprécié, admiré, regretté… Tout cela à la fois… Et sommes revenus dans notre île, sept à huit mois plus tard en 1962 sur le paquebot le Jean Laborde. Un mois de navigation entre Marseille et La Réunion via le Canal de Suez. Ce fut sans doute le plus beau voyage en bateau de ma vie. Parce qu’on était en famille. Parce que j’avais 11 ans. L’âge de l’enfance.

Le Jean Laborde, collection Laure Fontaine

De ce grand voyage surnagent quelques flashes…

J’ai peu de souvenirs du départ de Marseille. Pourtant, ce dût être excitant. Je n’ai gardé qu’une image du Port. Celle de Notre-Dame de La Garde que je revois distinctement et dont la silhouette se brouille sous mes yeux. Est-ce l’effet de l’éloignement du bateau ou de la prière silencieuse venue du fond de mon cœur et que j’adresse à Notre-Dame : Faites que la mer ne nous avale pas…

 

Puis rideau dans ma mémoire sur la traversée de la Mer Méditerranée.

Sans doute étais-je trop occupée par la vie à bord qui était un monde en soi. De toute étrangeté pour les marmay que nous étions. Certes, il y avait le mal de mer qui nous terrassait certains jours, mais nous étions assez toniques.

Pour nous, enfants – plus insouciants que nos parents, sans nul doute –, ce voyage sur le Jean-Laborde, c’était comme de grandes vacances. Pas d’école. Nous étions en 1ère classe. Tout nous paraissait exceptionnel. Invraisemblable. Et si loin de notre monde quotidien. Les cabines et couchettes, l’eau chaude au robinet ! Le salon de musique ! Le fumoir (même si nous n’y allions pas). La piscine ! On s’essayait à nager. On jouait dans l’eau… Ah ! Comme on s’y est bien amusés lors du passage de la Ligne (ou l’Equateur)…

Quant aux dîners qui rythmaient notre vie à bord, c’était le faste ! On s’y rendait endimanchés. Le restaurant nous accueillait avec des tables apprêtées de belles nappes tombantes. De la vaisselle comme je n’en avais jamais vue. Un maître d’hôtel comme sorti d’un monde inconnu. Seul problème et non des moindres pour les enfants que nous étions : il fallait se tenir bien, ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre et faire attention à nos bons habits. En plus essayer d’utiliser couteaux, fourchettes et verres sans rien casser ni donner l’impression qu’on était des ploucs du Sud sauvage ! Mais qu’on était gâtés ! On mangeait bien. Parfois ça pouvait nous paraître bizarre et plus joli que bon. Mais les gâteaux étaient toujours exquis. Tout cela avait un goût d’irréel. On ne payait rien. On était à mille lieues de nos modestes dîners du soir à La Réunion, en pyjamas autour de nos parents. Mais c’est pourtant autour de cette modeste table tamponnaise et loin des strass que nous avons appris l’essentiel et le sens de la famille.

 

Le Jean Laborde, collection Laure Fontaine

Moi, ce que j’aimais beaucoup, sur le Jean Laborde, c’était la vie sur le pont. A regarder passer les gens. A voir leurs binettes, leurs tenues. A capter un accent anglais, marseillais ou un mot créole échappé de manière inattendue : « Té, guette sa ! »

On essayait les chaises longues. On s’approchait du bastingage pour suivre les dauphins bondisseurs, terrifiés à l’idée d’un faux pas, d’une lame de fond nous engloutissant dans les eaux bouillonnantes. Tout aussi excitantes étaient nos incursions au niveau des 2ème et 3ème classes. On y voyait des gens moins guindés. Des marins animés, un contingent de soldats décontractés et bavards en direction de Djibouti… Mais, si nous pouvions aborder ces niveaux inférieurs, la réciproque n’était pas possible dans ce monde stratifié dont les fonctionnements rigides et sophistiqués n’échappaient pas à nos jeunes esprits ! Et je mesure mieux aujourd’hui combien mes parents avaient pu souffrir de ce monde clivé, guindé et artificiel, même s’ils pouvaient en tirer, comme nous, certaines satisfactions.

Ainsi passaient les jours, sur ce Jean Laborde, sorte de ville flottante. Hors du réel, hors du temps.

 

Du voyage lui-même, et de la trajectoire du bateau que me reste t-il ? Rideau sur les côtes italiennes ou siciliennes ou grecques ou libyennes…

Et tout à coup miracle de ma mémoire : le Canal de Suez. Je m’en souviens. De mon voyage, il est le moment Absolu. Pourquoi ? Est-ce que c’était parce que j’étais passionnée par l’histoire égyptienne que j’avais découverte en classe de 6ème ? Que je m’imaginais frôler des siècles d’histoire ? Mesurer le génie des hommes et l’audace de Ferdinand de Lesseps (3) ? Peut-être. Mais aussi parce que ce fut une traversée magique, irréelle.

Le canal de Suez, NASA, image of the Suez Canal taken by the MISR satellite on January 30, 2001

Le canal de Suez, NASA, image of the Suez Canal taken by the MISR satellite on January 30, 2001

 

D’abord, je me souviens qu’après des jours de mer, on aborde dans un port très animé (sans doute est-ce Port-Saïd ?). Des gens s’agitent. Autour de nous, des marchands et des babioles qui brillent. Il y a plein de gros et plus petits bateaux, à l’arrêt ou manœuvrant aux abords du Canal…

Voici le Jean-Laborde dans le Canal… On avance paisiblement sur l’eau brune du chenal, moins bleutée que les flots de la Méditerranée. On passe entre les rives peu éloignées (autour de 200 mètres ?). Après tant de mer, nous voici si près de la « terre ferme ». Sur ces berges désertiques, écrasées de soleil, on voit s’esquisser des silhouettes d’hommes couverts de toiles. Certains – ouvriers bâtisseurs ou paysans ? – portant des fardeaux, à même la tête, s’activant dans ce qui ressemble à un désert de terre rouge et brune. Le Jean-Laborde avance paisiblement, étonnamment, comme s’il était seul ou presque, et avait le canal à sa disposition, précédé ou suivi par le sillage de quelque autre paquebot. Parfois, un rare évasement du Canal abritant d’autres bateaux… Et pour finir, le port de Suez.

 

Combien de temps dura cette traversée de moins de deux cents kilomètres ? Autour d’une journée. Un peu moins si j’en juge par mes recherches depuis. Lesquelles m’ont permis de mieux comprendre que l’impression du Jean Laborde traçant dans le Canal de Suez devait venir de l’organisation alternée des convois en direction de la Méditerranée ou de la Mer Rouge, et du stationnement de certains bateaux en attente dans des zones de délestage, dont celle du Grand Lac Amer par exemple.

Après cette traversée du Canal, le Jean Laborde entrait dans la Mer Rouge. Avec ses vastes eaux. A Djibouti, il laissait son contingent de soldats, puis longeait la corne de l’Afrique avant de pointer vers l’Océan Indien aux flots plus tumultueux qui réveillaient le mal de mer. Après avoir joyeusement fêté le passage de l’Equateur, notre bateau faisait ses dernières escales dont j’ai gardé quelques souvenirs. Mombasa l’africaine, ou Diego-Suarez la madécasse… Autour de nous, une activité fébrile, vibrante, colorée. Des hommes suant à porter des ballots, des marchands de tissus, de pierreries, une langue qui sonnait autrement…

Mais, depuis bien des jours, on vivait dans l’attente de notre île. Enfin, La Réunion. « Rien que l’île. Toute nue » (4). Emergeant de l’océan, dans sa belle solitude. Montagnes tombant dans la mer. Planèzes glissant vers la côte. Trouée de la rivière des Galets s’enfonçant dans Mafate. Joie et vertige à retrouver notre famille, notre monde. « Koman i lé ? Lé bien. »

 

Le Jean Laborde au Port de la Pointe des Galets, La Réunion, collection Laure Fontaine

 

Plus de cinquante ans après, me voici revenue au Jean Laborde et au Canal de Suez par le cœur et la pensée. A cette traversée magique du Canal !

Aujourd’hui encore, je reste sidérée par l’insouciance de l’enfant que j’étais, cherchant (en vain) la silhouette du Sphinx et des vieilles pyramides et totalement aveugle à l’histoire en cours. Il m’avait échappé que j’étais passée par le Canal de Suez le temps d’une courte fenêtre ouverte par l’histoire. Juste après la « Crise de Suez » suite à la nationalisation du Canal en 1956 (5) et avant les guerres opposant l’Egypte et Israël à partir de 1967 (6). C’est donc avec la naïveté de mes 11 ans que j’avais traversé ce canal, objet de mon émerveillement. Je peux, rétrospectivement, penser qu’il en fut autrement pour le Capitaine et l’équipage rapproché du Jean-Laborde, ainsi que peut-être pour mes parents et autres passagers ayant en mémoire les évènements liés à la détermination du Président Egyptien Nasser à refuser l’emprise des Britanniques sur le canal « propriété de l’Egypte ». Jusqu’à y couler des bateaux et le fermer pendant quelques mois (5). Ainsi s’esquissait un nouvel équilibre du monde qui bousculait les anciens pays colonisateurs et ouvrait des perspectives nouvelles pour des pays dits du « Tiers-monde » alors que s’affirmaient deux « grandes puissances ». Ces réalités historiques ne se dévoileraient que bien plus tard dans ma vie.

 

Et le Jean Laborde ? Qu’est devenu ce paquebot qui portait lui-même le nom d’un homme politique qui avait lié les destins de la France et de Madagascar (7) sous le signe d’une vieille histoire coloniale dont les pages se retournèrent au cours du XXème siècle ? Après le Jean Laborde I, coiffé de sa double cheminée et qui dans les années 1930 officiait jusqu’en Indochine, disparut aussi le Jean Laborde II, celui qui avait accueilli ma famille et se distinguait entre autres de son prédécesseur homonyme par son unique cheminée.

Je n’y avais plus beaucoup pensé à ce bateau, sauf comme à un bon souvenir d’antan, du temps disparu des Messageries Maritimes, dont la mémoire subsistait à travers quelques autres noms de bateaux légendaires assurant la liaison Marseille/La Pointe des Galets dans les années cinquante dont les quatre « sisterships » de même génération : Le Jean Laborde, le Ferdinand de Lesseps, le Pierre Loti, le Labourdonnais… Je n’y avais plus trop pensé jusqu’à ce que je découvre un jour le destin et le naufrage du Jean Laborde II grâce à un article de Jean-Claude Legros, paru sur « 7 lames la mer », et portant sur la « malédiction » entourant ces bateaux qui changent de nom (8). J’appris ainsi qu’après avoir desservi la ligne Réunion/Marseille, ce paquebot fut vendu à la Grèce. Et porta alors les noms de « Mykinai, Ancona, Brindisi Express, Eastern Princess » et finalement « Océanos » en 1976. « Reconverti en bateau de croisière » en 1991, il sombra après l’explosion des machines, près des côtes d’Afrique du Sud, entre East-London et Durban. Il y avait alors 571 personnes à bord ! Les passagers durent leur salut au dévouement de deux musiciens qui suppléèrent les défaillances et l’abandon du Capitaine et de l’équipage. Les évacuations furent assurées par la marine et l’armée de l’air d’Afrique du Sud.

Certes, sa disparition ne fut pas l’engloutissement tragique du Titanic qui emporta au fond des mers glaciales tant de vies humaines en quelques heures. Mais y a de l’effroi à imaginer l’angoisse et le désarroi des passagers – ici heureusement tous sauvés –. Et c’est avec ce même effroi, qu’on peut voir sur la vidéo accompagnant l’article de Jean-Claude Legros, l’Océanos abandonné aux flots et plongeant progressivement dans l’Océan Indien jusqu’à l’engloutissement final.

Peut-être est-il mieux là, au fond des eaux, moussu et colonisé par la vie aquatique, que passé à la casse et ne laissant derrière lui que quelques pièces ici et là récupérées ? Mais c’est avec peine que j’ai vu sombrer l‘Océanos ou le Jean Laborde de ma jeunesse. Il est depuis devenu un souvenir plus cher de mon enfance.

 

Avec mes remerciements à ma famille pour les souvenirs partagés.

 

Marie-Claude DAVID FONTAINE

 

  1. Expression empruntée au poète Jean Albany dans Pressentiment, du recueil Zamal (1951). « Mon île était le monde et je dois y mourir ». Dans d’autres textes, Albany évoque ses voyages d’autrefois en bateau entre Marseille et La Réunion.
  2. Ces congés administratifs, d’abord accordés aux fonctionnaires venus de France et travaillant à La Réunion, furent élargis aux fonctionnaires réunionnais suite à leur mobilisation. Ils ont disparu, remplacés depuis par les congés bonifiés.
  3. Ferdinand de Lesseps (1805-1894) diplomate et administrateur français. A porté le projet du Canal de Suez, débuté en 1859 et inauguré en 1969. Initié et financé en majorité par les Français, le Canal passe sous l’emprise britannique avant la fin du XIXème.
  4. Expression empruntée à La Réunion, chapitre 3, de l’écrivain Roger Vailland qui a fait en 1958 le même voyage et qui, en découvrant l’île depuis le Jean Laborde, est frappé par l’absence de récifs, d’écueils, de navires et embarcations aux alentours.
  5. Le président Nasser déclenche cette crise en revendiquant la souveraineté égyptienne sur le Canal, lors du Discours d’Alexandrie. La « crise de Suez » impliquera l’Egypte, le Royaume-Uni, la France et Israël. Et suscitera les prises de position des Etats Unis et de l’URSS. On peut voir la réouverture du Canal le 3 avril 1957 sur les Archives INA.
  6. De 1967 à 1975, lors des guerres entre Egypte et Israël, le désert du Sinaï et le Canal de Suez deviennent des lieux stratégiques. Le canal est fermé plus de 8 ans, et il faudra plusieurs mois pour le remettre en état après des opérations de déminage (on peut voir nombre d’images sur les sites en ligne). Les bateaux effectuant la liaison Marseille/La Réunion durent alors passer par le Cap de Bonne Espérance en contournant l’Afrique.
  7. Jean Laborde : né en France en 1805, mort à Madagascar en 1878. Aventurier, industriel, premier consul de France à Madagascar. A influencé les orientations politiques en côtoyant au cours du XIXème siècle plusieurs souverains et reines malgaches, dont Ranavalona dont il fut l’amant.
  8. Jean-Claude Legros, La malédiction du Paquebot Jean Laborde, article du 15 juin 2016, 7 Lames la mer. Outre le destin du paquebot Jean Laborde II (successeur du Jean Laborde I) appareillé pour la 1ère fois en 1953 vers La Réunion, puis renommé plusieurs fois, l’article renvoie à une vidéo (Abc.news) du naufrage du paquebot l’Océanos (visible aussi sur d’autres sites en ligne dont Youtube) :

http://7lameslamer.net/la-malediction-du-paquebot-jean-1858.html

Annexe bibliographique : parmi les nombreux sites, on peut trouver des images du Jean Laborde sur :

http://www.messageries-maritimes.org/jlabord2.htm


Jean François Dally.

Présentation : pouvez-vous vous présenter et nous donner des précisions quant à votre parcours ?

Je m’appelle DALLY Jean-François. J’ai passé un baccalauréat scientifique option SVT au lycée Leconte de Lisle. J’ai ensuite suivi une Mise à Niveau (MAN) en hôtellerie puis un BTS option arts de la table et du service au lycée Plateau Caillou à Saint-Paul sous la direction de Philippe Gomes, professeur certifié qui est toujours en poste.

Après le lycée j’ai fait en 2001 une licence DRACI (Développement et Recherche en Arts Culinaires Industrialisés) à Dinard (Bretagne) avec mention bien.

En 2003 j’obtiens mon CAPET hôtellerie, option techniques et production culinaire.

J’ai eu l’opportunité de travailler 2 ans au lycée Hôtelier d’Occitanie (Toulouse 2002/2004), 9 ans à Paris 17ème au lycée hôtelier Jean Drouant (2004/2013) et je suis revenu à la Réunion en 2013, donc depuis 4 ans.

J’ai eu l’occasion de travailler dans un 4* à Roquebrune Cap Martin au dessus de Monaco, au Pastel*, restaurant une étoile au Michelin, à Toulouse et dans d’autres entreprises pour parfaire ma formation.

 

Q1 : D’où vous est venue la passion de la cuisine ?

Autant que je m’en souvienne, j’ai toujours eu un penchant pour la cuisine. Très tôt (5/6 ans) je faisais des samoussas et bonbons piment avec maman. Je traînais souvent dans les cuisines, j’observais tout et j’aidais quand on avait besoin de moi. Mon premier plat élaboré : des chouchoux farcis à l’âge de 11/12 ans.

J’ai toujours souhaité travailler dans ce secteur. Mais mes parents ne pensaient pas comme moi, d’où mon parcours généraliste.

Q2 : Pourquoi êtes vous devenu professeur de cuisine ?

L’enseignement m’a paru être une évidence : la transmission ! C’est cela qui m’intéressait. La cuisine est une richesse qui demande à être partagée pour être préservée et pour évoluer.

Q3 : Combien de professeurs de cuisine y a t il à la Réunion ?

Je ne sais pas exactement ; nous devons être en tout une vingtaine sur l’île. Nous sommes 4 dans mon corps d’enseignement : Certifiés (de la seconde à la licence et passant par les BTS). Les autres sont des PLP (CAP/ Bac Pro).

Q4 : Est-ce important pour vous d’enseigner à la Réunion et quel est votre public ?

J’ai enseigné à Toulouse et à Paris, mais enseigner chez moi pour un public majoritairement réunionnais me plaît beaucoup. Je suis fier d’œuvrer pour développer les compétences de mes semblables et en définitive d’agir pour le développement de mon île.

J’enseigne de la seconde à la 2ème année BTS mais aussi à l’IAE de St Denis : licence MACAT (Métiers des Arts Culinaires et Arts de la Table) et, ponctuellement, à l’école d’ingénieurs agro-alimentaires (ESIROI)

Q5 : Est ce qu’enseigner la cuisine aux créoles/ réunionnais diffère de l’enseigner en métropole et en quoi est ce différent ?

Enseigner à la Réunion ne diffère pas de l’enseignement donné en métropole. Nous délivrons une formation de même niveau. D’ailleurs nous envoyons une partie de nos étudiants se former en métropole pendant des périodes de stage. La différence dans nos enseignements peut se situer au niveau des produits où nous privilégions les produits locaux.

Q6 : Qu’est ce que cuisiner à partir du terroir créole ?

Notre terroir est riche de produits merveilleux, tant en saveurs qu’en textures et en couleurs…Nous nous devons de valoriser tous ces produits à travers une cuisine créative.

Mon seul regret est qu’aujourd’hui l’enseignement de la cuisine créole soit marginal au lycée hôtelier. La formation spécifique de cuisine créole a été fermée il y a 1 an. C’est un grand manque pour nos élèves (tant technique que culturel).

Q7 : Quel est votre plat préféré ?

Je n’ai pas vraiment de plat préféré. J’adore la bonne cuisine avec des saveurs franches et harmonieuses. Je fonds toujours devant un bon carry langouste ou un rougail la morue ou encore un magret de canard aux morilles…

Q8 : Quel est le plat le plus difficile que vous ayez réalisé ?

Rien n’est difficile, quand on aime bien faire les choses…

Je dirais que la difficulté se trouve dans l’organisation. Exemple, lors de la venue du Ministre de l’Éducation Nationale, il y a quelques mois, nous avions 45 minutes pour envoyer amuse-bouche, entrée, plat et dessert pour plus de 30 personnes.

Nous avons servi les traditionnels samoussas, bonbons piments, piments farcis, foie gras mi-cuit à la vanille, Vieux Rhum de notre île, salade de palmiste, filet de légine en croûte de combava, émulsion au gingembre-mangue et légumes lontan, dessert (base de mousse au chocolat aux saveurs exotiques.)

Q9 : Vous êtes Vice-Président d’une association de promotion de la cuisine réunionnaise, pouvez-vous nous en dire plus sur votre association ?

Je suis Vice-président de l’association « goûts et terroirs île de la Réunion « (et membre des Disciples d’Escoffier) depuis 3 ans. Nous avons créé cette association pour faire la promotion des produits du terroir mais aussi celle de notre savoir-faire au travers de concours de cuisine à destination de nos jeunes, de démonstrations etc. Au delà de la promotion des produits, nous intervenons dans les écoles pour dispenser des leçons de goûts aux élèves du primaire.

Le plus gros gâteau-patate au monde, réalisé à la Réunion en 2016.

Q 10 : Pourquoi cet engagement est-il essentiel pour vous et quelles sont les actions passées et futures de l’association ?

Nous organisons aussi le concours du meilleur rougail saucisses, celui du plus gros gâteau patate du monde a eu lieu l’année dernière et cette année nous allons tenter le plus long chemin de fer du monde lors du salon de l’agroalimentaire à St-Paul les 3,4 et 5 novembre. Nous avons des projets pleins les cartons mais disposons de peu de temps libre en dehors de nos activités professionnelles.

 

Q11 : Quel conseil donneriez-vous en priorité aux apprentis-cuisiniers ?

Le premier conseil que je donne à un jeune est le suivant : il est primordial d’aimer ce que l’on fait, et de comprendre pourquoi et comment on le fait.

Les métiers de la restauration sont loin d’être faciles. Si l’on veut tenir dans ce métier, il est indispensable d’être prêt à apprendre et de vouloir bien faire… Notre récompense c’est avant toute chose le travail bien fait et la satisfaction de nos clients !

Et le meilleur conseil que je puisse donner à un jeune qui veut se lancer dans la carrière est le suivant : on ne lâche jamais… la persévérance paye toujours !

 

« Interview réalisée par P Gauvin dans le cadre de la semaine internationale créole ».


Nous sommes heureux de voir s’animer tant de lieux de mémoire lors des Journées du Patrimoine, traditionnellement situées en septembre. Heureux aussi de voir se multiplier des initiatives diverses au quotidien. Heureux également de contribuer à faire connaître et sauvegarder notre patrimoine qu’il soit matériel ou immatériel à travers notre blog dpr974, présent sur la Toile depuis plusieurs années. A l’initiative de ce blog, Robert Gauvin, professeur agrégé d’allemand à la retraite, ancien Président du Conseil de la Culture, de L’Education et de l’Environnement de La Réunion, traducteur et écrivain également à ses heures (1). A l’animation du blog, le même homme, qui continue à écrire nombre d’articles et fédère les énergies de collaborateurs divers. Nous levons aujourd’hui le voile sur cette entreprise en laissant la parole à Robert Gauvin. Les rédacteurs de Dpr 974.

 

Robert Gauvin lors de la dédicace de son livre

 

Question 1. Robert Gauvin, quelles sont les motivations qui vous ont amené à créer ce blog?

RG : Je me suis toujours intéressé à La Réunion et à son histoire. Malheureusement, dans mon jeune temps, celle-ci n’était pas enseignée. Nous les enfants, en avons recueilli quelques bribes par la tradition orale, par ce que nos parents avaient reçu des anciens, ou qu’ils avaient vécu eux-mêmes. Depuis lors, malgré des progrès, j’ai le sentiment que l’enseignement actuel de notre histoire réunionnaise est encore bien incomplet.

Un élément important de l’histoire d’un pays est assurément son patrimoine architectural : c’est une trace du passé qu’il faut conserver. Qu’il s’agisse des boucans des origines, des cases en madriers empilés, de la case en paille, en vacoa ou en calumet à côté des maisons en bois sous tôle et des grandes maisons de maîtres : il y a là toute une histoire à connaître pour savoir d’où nous venons et comment nos ancêtres ont vécu jusqu’au milieu du XXème siècle…Des cases en dur il y en avait très peu jusqu’à une période récente (2) ; les rares bâtiments en dur étaient souvent des bâtiments officiels, qui avaient servi autrefois de magasins à la Compagnie des Indes… avant de devenir Hôtel de ville ou Préfecture .

Ce que l’on retient surtout dans l’architecture réunionnaise ce sont les cases créoles au sein de leurs jardins fleuris qui remontent pour la plupart au milieu du XIXème siècle. Elles sont d’un grand attrait pour les touristes, avec leurs varangues, leurs impostes, leurs lambrequins, leurs guétalis…

J’ai toujours eu un coup de cœur pour cette architecture. Et j’ai pu, à un âge « raisonnable », habiter dans une case créole que j’ai fait restaurer, que j’entretiens du mieux possible. J’essaie, en particulier, de faire en sorte que le jardin constitue une oasis, un havre de paix en plein centre de la ville de St Denis.

Un beau jour cependant un déclic s’est produit en moi quand j’ai vu que dans le quartier où j’habitais beaucoup de maisons créoles étaient laissées à l’abandon, ou détruites pour laisser la place à des immeubles sans personnalité. Il va sans dire que le Plan Local d’Urbanisme était rarement respecté : il fallait construire le plus haut possible, le plus vite possible, le plus grand nombre d’appartements possible. La seule chose qui semblait importer était de faire de l’argent ! De l’argent à tout prix…Je me suis alors lancé dans le combat pour informer les Réunionnais des atteintes portées à notre patrimoine commun, à notre histoire partagée.

 

Question 2.  Quels étaient les sujets abordés par le blog lors de sa création ?

RG : Au début je me suis lancé à corps perdu dans le patrimoine architectural de La Réunion. J’ai consacré vraiment l’essentiel de mon énergie et de mon temps à cette tâche. Les articles s’intitulaient par exemple : « Les vandales sont de sortie ou comment on détruit le patrimoine architectural de St-Denis » ou encore : « Défendre le passé ou préparer l’avenir ? » voire « À quoi sert l’Architecte des Bâtiments de France ? » Le ton était ainsi donné !

 

Question 3. Y a t-il eu des évolutions au cours des années ? Lesquelles ?

RG : À partir des années 2011/2012 il y a un élargissement des sujets. On écrira encore sur les cases créoles mais on s’intéressera davantage aux usages, coutumes, ou figures marquantes de La Réunion comme Saint Expédit ou Caf Francisco… Désormais on peut dire que le blog dpr974 s’attache à faire connaître et défendre notre patrimoine bâti tout autant que notre patrimoine immatériel qui relève de notre culture dans ses manifestations diverses : usages, traditions, alimentation, faune et flore, arts, musique, littérature… Cette orientation correspond d’ailleurs à une période ou notre blog s’élargit à d’autres collaborateurs :

Les tout premiers sont dès 2011, Jean-Claude Legros et Sabine Thirel- Vergoz, rejoints en 2012 par Huguette Payet, Christian Fontaine, Marie-Claude David Fontaine ; des auteurs qui, pour la plupart, continuent à écrire sur le blog. On peut aussi signaler la participation, certes plus ponctuelle, mais tout aussi intéressante de certains tels David Huet ou l’apport appréciable d’Alain-Marcel Vauthier par les informations et la documentation qu’il nous fournit ainsi que par le texte de ses conférences. Enfin, dans cette même période, on assiste à une ouverture du blog par des contacts et des échanges avec d’autres sites comme Maurice derrière la carte postale et 7 lames la mer.

 

Question 4. Comment fonctionne votre blog ?

RG : En réalité ce n’est pas une structure pesante. Il y a bien sûr des réunions entre nous de temps à autre pour faire le point et discuter des axes qu’il faudrait aborder. Mais chacun se sent relativement libre, prend les sujets qui le passionnent.

Auront la faveur de Christian Fontaine des recherches sur les modes de vie longtemps, sur le séminaire de Cilaos ou les relations établies avec le Québec et les Seychelles, par exemple. La nature et l’art nous intéressent Huguette Payet et moi-même et nous avons du plaisir à faire ensemble des visites et comptes rendus d’expositions artistiques comme celle de François-Louis Athénas photographiant le monde des familles à La Réunion.

 

Question 5. Venons-en au nerf de la guerre : Avez-vous sollicité des subventions pour tout ce travail ?

RG : Non rien du tout. L’idée ne nous a pas effleurés…Notre blog fonctionne sur le principe du bénévolat et nous assumons entre nous les frais qui ne sont pas énormes. Le plus gros investissement est dans l’engagement humain et le travail intellectuel de nos membres, tous largement occupés par ailleurs. Pour gérer le site nous avons la chance d’avoir Pierre Gauvin, notre jeune technicien bénévole, mais qui a aussi sa famille et son travail.

 

Question 6. Vos articles sont très variés. Ne pourrait-on pas reprocher à l’équipe de dpr974 une certaine « dispersion » ?

R.G : C’est vrai que nos centres d’intérêt sont multiples et qu’au-delà de notre intérêt pour le patrimoine, nous n’avons pas de ligne éditoriale rigide ! D’où la liberté de choix des sujets, la liberté de ton, de forme et d’écriture selon les collaborateurs. Leurs coups de cœur ou leurs coups de gueule, leur humour, leur lyrisme, leur fantaisie ou leur sérieux …

Notre blog consacre nombre d’articles aux moments fondateurs de notre histoire comme les débuts de la colonisation de l’île ou l’histoire de l’esclavage et du marronnage ainsi que celle de l’engagisme. On y trouve des personnalités marquantes telle Mme Desbassayns ou d’autres moins connues mais dont le rôle est essentiel, telles ces femmes d’origine malgache, indienne et européenne à l’origine du premier peuplement de l’île. Quant aux événements et mutations du XXème siècle ils sont aussi présents.

En fait, quelle que soit la diversité des articles on se rend compte qu’il y a toujours un dénominateur commun ; c’est l’intérêt, c’est l’amour que nous portons à notre île. Nos articles se concentrent toujours sur notre patrimoine. On  peut découvrir au fil des pages une histoire des mentalités, de l’habitat, de l’école, des usages et modes de vie à travers des articles comme la chapelle en paille de l’Ilet à Bourse à Mafate ou les petites tentes vacoa. Outre les présentations d’œuvres littéraires d’auteurs inspirés par La Réunion, les productions musicales (de Madoré ou Laope par exemple) ou artistiques telles les statues éphémères de Mayo englouties par le volcan, nous donnons aussi à lire des extraits de certains textes tels ceux tirés de Zistoir Kristian ou de l’œuvre d’Axel Gauvin. Il nous arrive également de proposer des interviews et comptes rendus de conférences avec l’aimable contribution des intervenants.

 

Question 7 : Quid des illustrations ?

Elles contribuent à leur manière à la variété de nos articles. Elles offrent un autre angle de vue. L’avantage des illustrations réalisées par Huguette Payet, par exemple, c’est qu’elles apportent un éclairage différent. Et c’est magnifique. Elle cherche ses couleurs dominantes dans les articles eux-mêmes. Elle arrive à rendre tel trait de la vie réunionnaise d’une manière à la fois réaliste, symbolique, simple en apparence, mais d’une habile naïveté. Ainsi en est-il de la petite voiture rouge avec deux ailes illustrant un texte sur les manières de conduire des Réunionnais. Tout cela donne une couleur à notre blog…

Quant aux photos, elles posent des problèmes de droit. Nous ne pouvons puiser dans le fonds local à volonté. Nous devons avoir les autorisations nécessaires. Nous utilisons donc le plus possible des clichés de particuliers et avons souvent emprunté aux photos de Vivian G. ou rapportées de ses excursions par Marc David. Nous sommes également redevables à Younous Patel de l’aide qu’il nous apporte grâce à sa collection personnelle de cartes postales.

 

Question 8 : vous parlez dans vos articles du Blog de ce qui fait la « personnalité créole », de la culture réunionnaise, mais dans quelle langue écrivez-vous vos articles ?

R.G : Pour nous il n’y a pas de problème : nos articles sont écrits en français, eu égard au public élargi de la Toile. Mais ils accueillent également des textes en créole, des extraits littéraires, en créole et français ou des articles de réflexion sur le créole comme celui sur la pièce de monnaie, symbolique de la répression du créole à l’école… Les temps ont heureusement commencé à changer !

 

Question 9. Dpr974 a-t-il beaucoup de lecteurs et de quels horizons viennent-ils ?

RG : Il faut d’abord souligner le fait que notre blog est un blog culturel et qu’il ne peut rivaliser avec les blogs scientifiques, touristiques ou commerciaux. En outre nous ne sommes pas à la recherche systématique du sensationnel.

Il n’en reste pas moins que nous sommes en progrès régulier depuis notre création en 2010 où nous avons eu environ 8000 clics. Nous en sommes actuellement autour de 65.000 par an.

Nous avions au départ l’intention de toucher les gens à La Réunion. Et aussi les gens de France hexagonale qui s’intéressent à La Réunion pour des raisons touristiques ou familiales. Mais il en vient d’autres régions du Monde, en fonction des sujets abordés : lorsque nous avons parlé du séjour forcé de la Reine Ranavalona à La Réunion, le nombre de lecteurs malgaches a rapidement progressé. Une autre fois la publication des articles sur Abdel Krim, exilé du Rif et envoyé à La Réunion, a suscité l’intérêt et le débat des Marocains.

Par la Toile certains sujets tissent des liens entre des univers et pays plus ou moins proches et différents, de l’Océan Indien ou d’ailleurs. Ainsi les articles sur la Reine Ranavalova ou sur les kolams du Tamil-Nadu. Comme on a une population originaire en partie de Madagascar et de L’Inde, c’est plus qu’intéressant. Quand les membres du staff voyagent, ils voient ailleurs des choses intéressantes et le disent aux Réunionnais. En partant de l’expérience de l’Allemagne du sud, j’ai voulu montrer ce qui se faisait en terme de respect du patrimoine bâti…Tout cela fait un public élargi.

 

Question 10. Quelles sont vos difficultés, vos perspectives ?

R.G : Nous serions heureux de pouvoir améliorer notre travail : il y a des facilités techniques dont nous pourrions bénéficier auprès de wordpress (pour la mise en page) grâce à quelques moyens supplémentaires. Cela me plairait beaucoup de pouvoir passer aussi de petits films, d’avoir également la possibilité pour des textes poétiques ou des chansons de disposer d’une bande-son. Cela permettrait d’aider au développement de la lecture en créole dont la graphie n’est pas encore unifiée et n’est pas, en conséquence, enseignée.

Il faudrait déjà (mea culpa !) tenir compte de la réalité et modifier notre page d’accueil actuelle : nous sommes en effet depuis quelques lunes un blog qui s’intéresse au patrimoine matériel mais aussi au patrimoine immatériel de notre île ! (3)

Pour les illustrations, pour les articles ce serait bien également de pouvoir compter sur quelques nouvelles forces vives …

 

Dpr : Robert Gauvin, un mot de conclusion ?

 

R.G : Dans une île où les cultures se sont mêlées, on a toujours à dire : en réalité, nous parlons de nous mêmes, de ce qui fait notre culture. En cela, notre site permet de découvrir une Réunion, plus complexe, plus humaine.

Nombre de nos articles s’enracinent dans le passé, mais nous sommes loin d’idéaliser le « temps lontan » dont nous n’ignorons ni les souffrances ni les difficultés. Il s’agit pour nous de créer du lien entre le passé et le présent et de rendre ce présent plus fertile.

Notre blog est divers, il ne prétend pas être exhaustif… Il est centré sur notre île et ouvert au monde.

 

Les rédacteurs de dpr974

Avec nos remerciements à Robert Gauvin pour cet entretien amical et pour son ardeur à faire vivre notre blog.

 

 

 

Notes :

1) Robert Gauvin est l’auteur de « La Rényon dann kër », recueil de chroniques créoles, faites à Télé-Réunion, publication en 2007 aux Éditions UDIR.

2) « Au sortir de la guerre, l’habitat réunionnais se compose de 62% de paillottes en torchis et en paille, de 31% de petites cases en bois, et de seulement 7% de villas créoles et de cases en dur. » (Cf. 350 ans d’architecture à l’île de la Réunion. Jean-Denis Compain. Caue. Réunion.)

3) Nous avons eu, en effet, connaissance d’un message adressé à André-Maurice Maunier par un ami qui lui signalait l’existence de notre blog dont il mettait en exergue la diversité et il signalait que celui-ci n’était pas consacré uniquement à l’architecture… Il qualifiait le blog d’ « indispensable à qui s’intéresse au patrimoine de notre île » Nous l’en remercions bien sincèrement et essaierons de tenir compte de ses critiques positives. Dpr974.


(article revu de pied en cap)

«  Allons, les enfants, vous êtes encore dans le grand cœur de soleil !… Votre coco de tête finira par éclater ! » Combien de fois notre maman ne l’a-t-elle pas répété quand nous étions petits…

Étant donné que trop de soleil nuit à la santé, on a fabriqué des chapeaux, en veux-tu, en voilà : pour toutes les classes d’âge, pour tous les sexes, pour tous les goûts.

Pour les petites filles, pour les demoiselles, pour les dames : chapeaux tressés d’herbe de Saint-Paul, de paille de chouchou, de vétyver, de vacoa, de tiges de boules de bleu (1), et j’en passe…Les dames élégantes se devaient d’arborer capelines ou bergères garnies de rubans de couleurs, ornées de bouquets de violettes en choka (2), voire parées de cerises de France bien mûres.

Les hommes modestes, quant à eux, se couvraient habituellement le chef de leur bolokos (3) couleur monbolo (4) et, le dimanche, les hommes de qualité arboraient leurs casques en toile religieusement passés à l’everblanc pour pouvoir les enlever quand commençait la messe. Les enfants portaient à l’ordinaire leurs petits chapeaux-la-cloche et les anciens du côté de Saint-André ne sortaient jamais sans leurs feutres noirs aux larges bords. Ceux qui travaillaient dans les champs de cannes ne quittaient guère leurs chapeaux de « gardien de bœufs ».

Mais d’où venait cet attachement des Réunionnais pour les couvre-chefs ?

illustration Région Réunion/ Agenda 2003

Pour les jeunes filles il ne fallait surtout pas brunir ; plus elles avaient le teint de poupettes-la-chaux (5) et mieux c’était…Pour les femmes « comme il faut », la capeline était alors de rigueur… Aujourd’hui encore, lorsqu’il y a grand rassemblement, grand concours de peuple en plein air, lors d’un pèlerinage par exemple, les capelines sont de sortie ; ce n’est pas tant que l’on veuille se protéger du soleil – on a les parasols pour cela – c’est en fait qu’un chapeau pour une dame est signe de sa condition et du respect qu’on lui doit.

 

Pour l’homme, le chapeau était souvent pour les affranchis symbole de dignité, de liberté recouvrée, car avant 1848 il était interdit aux esclaves de porter chapeau. À partir de l’abolition, chacun avait le droit de mettre « son shoulié dans son pied », de coiffer son « sapo » comme un homme, comme un homme… libre, comme un citoyen : il avait le droit d’ôter son chapeau devant les gens ou de ne pas le faire quand cela lui chantait.

 

(6)

 

Autres temps, autres mœurs. La mode a changé. Les gens ont perdu conscience de l’utilité ou de la signification symbolique des choses. De nos jours, en effet, le chapeau ne sert souvent qu’à se rendre intéressant, à jouer les élégantes : ainsi il est arrivé qu’un quatorze juillet, madame la Préfète demande à ses invitées de venir chapeautées à son cocktail. Alors, pour paraître, pour se donner un genre, pour en mettre plein la vue à leurs amies, les dames de la bonne société dionysienne, avaient déniché, qui, le plus joli nid de poule, qui, la plus belle roue-l’auto (7) pour feindre de se protéger des ardeurs du soleil. Et le comble : les couleurs de la robe, de la ceinture, du sac, du chapeau et même celle des ongles de pied devaient être assorties !

Et les jeunes hommes d’aujourd’hui ? Que font ils ? Comment se coiffent-ils ? Avec leurs casquettes, leurs cocos tondus où le rasoir a serpenté, avec leurs crêtes de coq ou leur carreau de corbeille d’or (8) ils sont à l’unisson de leurs semblables de par le monde : ils sont internationaux.

Rencontre de styles à La Rivière des Galets ( Photo Ninide Michaud)

 

Franche vérité, nous savons bien qu’il ne faut pas juger l’oiseau à son plumage… mais bien souvent un chapeau nous révèle la véritable nature des gens !

Robert Gauvin

Notes :

(1) Tiges fleuries d’Agapanthe

.

(2) Choka : agave. On fabriquait ces fleurs à partir de la « mie » de la hampe florale de la plante.

(3) Bolokos, terme d’origine malgache, désignant un vieux chapeau de paille ou de feutre.

(4) Le chapeau de feutre avait vieilli au fil du temps et avait pris la couleur tirant sur le roux du fruit du manbolo. (Cf. la chanson : « mon shapo lé koulèr mombolo ! »)

(5) Poupettes-la-chaux/ poupées faites de chaux et au teint très blanc.

(6) Madame Aude est un personnage très connu des Réunionnais.

(7) Roue-l’auto : comparaison avec un pneu de voiture, étant donné sa forme et ses dimensions.

(8) Carreau de corbeille d’or : champ d’arbustes épineux portant le nom scientifique de « lantana amara ».


 

(Mise à jour : octobre 2017).

 

Grigori Alexandrovitch Potemkine qui fut Prince, Maréchal et Ministre, fut également l’amant de Catherine II, impératrice de toutes les Russies. Grand bâtisseur, il est à l’origine de nombreuses villes dont Sébastopol.

Un jour, désireux de faire visiter à sa majesté les provinces nouvellement conquises, il aurait fait construire le long de la route que les voitures du cortège impérial devaient emprunter, des villages factices pour ne pas chagriner les beaux yeux de sa bien-aimée par le spectacle si peu esthétique de la misère.

Histoire ou légende ?

Qu’importe ! Mais il semblerait que sous nos cieux également existent des héritiers spirituels de Potemkine, des décideurs pour qui, en matière d’architecture, l’important est le décor, le faux-semblant, le trompe-l’œil…

Parcourez les rues de Saint-Denis et ouvrez l’œil : que fait-on, en particulier dans la zone patrimoniale de notre chef-lieu, censée être protégée et où se trouvent nombre de constructions de grand intérêt architectural ?

  • On fait disparaître les cases (1) créoles que l’on aurait dû reconstruire à l’identique,
  • Sur l’espace ainsi libéré l’on monte, à la place d’une case de 150 mètres carrés, une petite « maison de poupée » ornée de lambrequins pour lui donner l’apparence créole.
  • En construisant cette petite case plus près de la rue on supprime l’essentiel du jardin…
  • On permet ainsi aux promoteurs, qui sont les principaux bénéficiaires de l’opération, de construire derrière la « maison de poupée » un immeuble de plusieurs étages avec x appartements. Et le tour est joué :

C’est ainsi qu’on enterre le patrimoine architectural et l’histoire de notre île pour le plus grand profit des spéculateurs !

Robert Gauvin

 

1) La « case » créole peut aller de l’humble logis à la maison de maître avec étage et varangue… En fait le mot case créole est l’équivalent du mot français « maison » et pour un Créole, dire : « Mi sava la kaz » signifie simplement : « Je vais chez moi » « Je rentre à la maison ».

Quelques exemples de constructions pseudo-créoles :

Cette construction, rue Général de Gaulle à Saint-Denis est l’un des premiers essais d’ensembles pseudo-créoles que le temps et les intempéries ont bien « dégrénés ».

Rue Jean Chatel près des bureaux d’Orange : la petite maison aux losanges, lambrequins et impostes a essentiellement une fonction décorative pour l’immeuble du second plan : elle doit « faire créole ».

La clôture « aveugle », les arbres et la petite maison pseudo-créole masquent les constructions de plusieurs étages au second plan. Ensemble situé rue Juliette Dodu face à la Cour d’Appel.

 


 

Réédition de notre article d’Août 2011: L’actualité rejoint l’histoire avec la publication récente du JIR concernant la maison Drouhet. (28/09/2017)

la villa Saint-Joseph

Nous autres, Dionysiens, avons à Saint-Denis deux adjoints qui s’occupent jour et nuit d’urbanisme et de culture, un maire qui veut faire de sa cité « une ville d’art et d’histoire » ; nous disposons en outre d’un Plan Local d’Urbanisme répertoriant en jaune les bâtiments d’intérêt architectural voire de grand intérêt architectural» à préserver  à tout prix et surtout d’un Architecte des Bâtiments de France qui veille au grain…  Nous en avons de la chance : le patrimoine architectural de notre ville est en de bonnes mains ; nous pouvons dormir sur nos deux oreilles !

Certes, certes, certes… sauf que tout près du commissariat Malartic, à l’angle de la rue Colbert, se trouve la « villa Saint-Joseph », répertoriée sur la carte du PLU, que l’on s’apprête à démolir en missouque (2) : en lieu et place de la villa et du jardin doit s’élever un immeuble de bureaux «  le Levant du Jardin » de 14 mètres de haut et d’une superficie hors d’œuvre nette de 2586 mètres carrés. Tout cela bien sûr en toute légalité, avec toutes les autorisations requises, alors que l’ensemble se situe dans le périmètre du Jardin de l’Etat et du Muséum d’histoire naturelle, tous deux classés en totalité parmi les monuments historiques. Comment cela est-il possible ? Ne répondez pas tous à la fois…

Ce n’est pas tout : à l’angle des rues Sainte-Anne et Juliette Dodu se trouve un bâtiment construit probablement dans les années 1830-1840. C’est une maison qui possède tous les canons du style néo-classique et comporte de nombreux détails intéressants (frontons, moulures, travail original des tuiles, grand bas-relief dont il subsiste une petite partie). Aujourd’hui  l’on se met en toute hâte à la démolir avant même que le permis de construire n’ait été affiché et dans quelles conditions de sécurité ( ! ). L’on n’a gardé que la façade qui donne sur la rue et l’on a complètement éventré la façade arrière qui était encore intacte. On est curieux de voir ce que deviendra le projet : il y aura-t-il une surélévation ? Que restera-t-il de cette maison néo-classique qui, elle aussi, devait être protégée si l’on en croit le PLU, à moins que celui-ci ne soit considéré par certains que comme « chiffon de papier » ?

La maison Drouhet naguère… (3)
Last but not least, la maison Drouhet, située dans le fond de la Rivière Saint-Denis après le B.O.T.C. La maison, en jaune sur le PLU, se trouve en contrebas de l’ancien hôpital Félix Guyon, inscrit en totalité à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. Il y avait à l’origine une boulangerie sur ce site, créée dans la première moitié du 19ème siècle. La boulangerie a été transformée en maison d’habitation (partie en pierre et partie en bois) avec un beau jardin. Sur ce terrain on a construit un immeuble en zig et un autre en zag ; pour retrouver l’emplacement de la maison il faut franchir un portail sécurisé, passer sous l’immeuble et l’on se rend compte que la maison Drouhet a été rasée sans autre forme de procès et qu’à sa place on a élevé en fer et en parpaings une pseudo maison créole, imitation de l’ancienne mais qui n’en a ni l’authenticité ni le charme.

… et ce que l’on en a fait…

Il serait intéressant de savoir à qui appartient cette bâtisse, car aucune indication n’est donnée ; il n’est point trace de permis de construire qui normalement devrait rester affiché tout le temps de la construction… Une fois de plus ces opérations semblent se dérouler dans la plus grande discrétion possible.
Autrefois les Réunionnais craignaient pour leurs maisons les carias et les cyclones. Il semblerait que la ville historique risque plus sûrement de disparaître grâce aux nombreux permis de construire qui font peu de cas, avec la bénédiction de l’actuel A.B.F, des préconisations du Plan Local d’Urbanisme (P.L.U). On parle de protection du patrimoine, on nous fait miroiter la perspective d’un « Saint-Denis, ville d’art et d’histoire » et pendant ce temps-là, comme dit le créole : «  Kabri i manj salade ! »

DPR974

(1)         Expression créole qui signifie que tout cela est bien joli, mais que la réalité est tout autre, qu’on veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes, qu’on nous berce d’illusions.

(2)         « En missouque » : en cachette, en douce. Les constructeurs font preuve d’une discrétion exemplaire et au lieu d’afficher le permis sur la façade qui donne sur la rue Malartic qui est très passante, on l’a placé rue Colbert à l’abri de trop de regards curieux.

 


L’histoire se passe en 1862 : deux jeunes Allemands, le premier d’origine noble et aisée ne vit que pour l’exploration. Il a nom Carl Claus von der Decken et l’autre, Otto Kersten, plus jeune de quelques années, a fait un doctorat en Sciences Naturelles qui lui rendra bien des services dans sa découverte de notre île. Ils se retrouvent d’abord à Zanzibar et tentent l’ascension du Kilimandjaro. Ils ne parviendront pas tout à fait au sommet mais auront des preuves de la présence de neige en Afrique orientale (1). Ce qui vaudra à Decken la médaille d’or de la Royal Geographical Society de Londres. De plus, dorénavant, deux glaciers du Kilimandjaro porteront  les noms de Decken et de Kersten.

Le 11 avril 1863 Decken et Kersten partent pour Madagascar en passant par les Seychelles, Maurice et La Réunion mais seront obligés de renoncer à leur voyage vers la Grande île, étant donné les troubles qui s’y sont produits et qui ont coûté la vie au roi Radama II. Le séjour des deux explorateurs à La Réunion sera donc plus long que prévu et durera environ 2 mois et demi, du 28 mai au 7 août 1863.

Plus tard sera publié un ouvrage en 6 volumes. Les deux premiers volumes intitulés « Les voyages du Baron Carl Claus von der Decken en Afrique orientale dans les années 1859-1861/  et 1862-1865» concernent essentiellement les voyages proprement dits, les quatre volumes suivants traitent plus particulièrement des aspects scientifiques. C’est dans le second volume du récit que se trouvent les 6 chapitres concernant La Réunion. Ces chapitres ont été traduits en français (2). Nous vous les présentons ci-dessous :

 

 

Dans les chapitres consacrés à La Réunion il est difficile de savoir ce que l’on doit au Baron von der Decken ou à Otto Kersten, mais l’on sent souvent la marque de ce dernier (3).

Titulaire d’un doctorat de sciences naturelles, Kersten s’intéresse particulièrement à la formation du relief de La Réunion, à son volcan, émet des hypothèses quant à la formation des efflorescences de glace, visite les différentes sources thermales dont il donne la composition chimique et les propriétés. Il note minutieusement les différents types de végétation. Et garde précieusement par devers lui les spécimens les plus intéressants dans une boîte de fer-blanc. Il est bon, à propos de végétation, de relire le passage où il traite de la lutte permanente du volcan qui brûle des pans entiers de forêt et la manière dont la végétation reprend peu à peu ses droits : l’on voit d’abord une sorte de duvet qui recouvre les laves avant de laisser la place aux fougères et aux lichens et que s’installent ensuite « des buissons aux feuilles rondes et de sveltes filaos ».

La lecture de certains passages révèle aussi un homme doué de qualités littéraires. Qu’il décrive l’apparition d’un arc-en-ciel, des chutes d’eau dans le cirque de Salazie ou encore la beauté du panorama vu du sommet du Piton des Neiges…Il est vrai que Marlene Tolède et son équipe ont mis un soin tout particulier à la traduction en français de ce récit.

 

Otto Kersten, quelques décennies plus tard…

 

Ce qui frappe également dans les pages consacrées à La Réunion ce sont les qualités humaines de Kersten, son attitude compréhensive à l’égard des Créoles d’origine modeste : il s’émerveille de leur ingéniosité, de leur art de tresser une sangle à partir de fibres de raphia, de leur habileté à fabriquer un briquet à amadou et de leur talent pour se sortir d’affaire malgré un équipement restreint : la scène du repas du soir préparé dans une caverne lors d’une excursion vaut le détour : les porteurs créoles  qui l’accompagnent ne disposent pour préparer le repas que d’une grande marmite dans laquelle ils font cuire du maïs, du lard et des oignons. Tout sera bientôt cuit et chaud bouillant. Comment vont-ils s’en sortir pour servir ce repas et le manger ? Ils ne possèdent, en effet, ni assiettes, ni fourchettes, ni cuillers…

Il les voit alors avec étonnement sortir de leurs sacs de grandes feuilles de végétaux (songes ou bananiers ?) (4) et verser sur ces feuilles un peu de la bouillie fumante qui refroidit assez rapidement. Tous se mettent alors à manger « avec les doigts, à la manière des Nègres ». Il ne faut pas, à mon avis, voir dans ce mot une trace quelconque de racisme ou de sentiment de supériorité : ce mot « Nègre » était autrefois communément employé avant de devenir péjoratif et d’être remplacé par les mots « Noir » ou « homme de couleur ». Mais laissons la parole à Kersten lui-même : « Par leur simplicité et leur adresse, les petits Créoles pauvres avaient entièrement gagné ma sympathie et mon respect ». Il parle également de la langue créole « langue douce, enjôleuse et bon enfant » et lance ailleurs dans le livre une pique à l’intention des « Français qui ne sont pas suffisamment polis pour apprendre la langue de leurs domestiques ».

Bref Kersten est sous le charme de notre île et je ne peux résister au plaisir de lui laisser la parole quand il parle de Bourbon – notre modestie dût-elle en souffrir – : «  l’île Bourbon, soulevée des profondeurs insondables de l’océan par la puissance du feu, est entourée par les flots courroucés d’une mer en furie, qui menace d’engloutir à nouveau celle qui a « émergé de l’écume » ; elle sera peut-être un jour anéantie par les mêmes forces que celles qui ont présidé à sa naissance. Pourtant ce morceau de terre menacé de tous côtés par les forces de la nature les plus terribles, avec un bref passé et peut-être un avenir tout aussi limité devant lui, fleurit telle un paradis et est bien la plus belle des îles – voilà, du moins ce qu’en pensent tous ceux qui l’ont visitée et arpentée en tous sens. » Fermez le ban !

Voici, pour ceux qui connaissent déjà l’étrange beauté de l’écriture gothique et pour les autres qui auront ainsi l’occasion de la découvrir, le texte de Kersten en allemand :

 

Original du texte de Kersten écrit en gothique

 

Parfois l’on peut se demander si la jeunesse de Kersten ne lui joue pas quelque tour et si l’accueil chaleureux des prêtres (5), en tête desquels le Vicaire général Fava qui remplace l’évêque en son absence, ne lui ôte pas tout esprit critique. Certes le clergé a un rôle important dans la vie de la colonie, dans l’éducation, dans les soins aux lépreux, dans la formation des jeunes Malgaches à La Ressource et des apprentis de La Providence…Mais dire par exemple que le rôle du clergé a été essentiel lors de l’abolition de l’esclavage et que les nouveaux « citoyens », comme se nommaient eux-mêmes les affranchis de 1848, sont restés fidèles à leurs anciens maîtres et ont continué à travailler pour eux, semble, pour le moins, un peu rapide. Sinon comment expliquer l’importation massive d’engagés, indiens en particulier (6), après l’abolition de l’esclavage sinon par la nécessité d’avoir une abondante main-d’œuvre pour remplacer les anciens esclaves affranchis qui ont pris la clé des champs ou plutôt la direction des faubourgs des villes ? En fait nos explorateurs et en particulier Kersten, se sont laissé influencer par le milieu qu’ils ont fréquenté à La Réunion « Ils semblent », disent fort justement les éditrices, « avoir côtoyé essentiellement la haute société… et avoir ainsi connu la Colonie du point de vue de la classe dominante. »

Conclusion provisoire : Ce qui reste pour moi une énigme…

Nous avons vu plus haut que Kersten éprouve de la sympathie pour les « Créoles » pauvres, pour leur ingéniosité, pour leur langue… Plus loin dans le chapitre intitulé « L’adieu aux Mascareignes » nous apprenons comment il réagit devant le mauvais comportement des Blancs « cultivés » à l’égard des Africains qui ont participé à la recherche des sources du Nil : à leur descente à Port-Victoria, aux Seychelles, les Africains doivent passer entre deux rangées de voyageurs blancs qui les dévisagent, sourient avec mépris, se moquent de leur manière des s’habiller. Pire encore, une petite actrice qui rentre en Europe se livre à des mimiques douteuses : « Une chose est sûre, nous dit Kersten, les Nègres durent avoir, ce jour-là, une très mauvaise opinion de la civilisation européenne »…Le comportement ouvert de Kersten, son respect de la culture d’autrui, son absence de racisme, sont aux antipodes de la mentalité coloniale…

C’est la raison pour laquelle je suis tombé des nues lorsque j’ai lu dans le chapitre intitulé « L’adieu aux Mascareignes » qu’il exprimait le voeu que l’Allemagne ait aussi des colonies…Qu’est ce qui l’amène à ce vœu ? Je n’en sais rien ! Est-ce l’exemple de La Réunion qui lui semble une réussite ? Est-ce le désir de voir les échanges commerciaux se développer avec des colonies dont on exploiterait les richesses ? Est-ce l’idée que l’Allemagne deviendrait, en ayant des colonies, l’égale des grandes puissances mondiales qu’étaient alors l’Angleterre et la France ? …

Mais toujours est il qu’il a persévéré dans cette voie !

Cette attitude reste pour moi, au stade où j’en suis de mes lectures, une énigme …

 

Robert Gauvin

 

Notes :

  • Jusqu’en 1862, date de l’ascension du Kilimandjaro par Decken et Kersten (Ils parviennent en fait à une altitude de 4280 mètres alors que la hauteur totale du Kilimandjaro est de 5895 mètres) l’existence de neige et de glace au sud de l’équateur était fortement contestée.
  • Cette publication fait partie de la collection « Les inédits de l’histoire ». Elle a été réalisée avec le soutien du Cercle des Muséophiles de Villèle et celui de l’Université de La Réunion (Cercle de Recherches DIRE). Il a été traduit de l’allemand par Marlene Tolède et son équipe. La préface est signée des éditrices, Marlene Tolède et Gabriele Fois-Kaschel.
  • Il faut mentionner le fait qu’Otto Kersten est la cheville ouvrière de la publication de ces 6 volumes. En effet le Baron Von der Decken est mort en 1865, assassiné en Somalie. C’est alors que la mère de celui-ci demande à Kersten de prendre la relève de son fils et de publier le récit de leurs expéditions (deux premiers volumes) afin d’en tirer les enseignements scientifiques (quatre volumes suivants). La partie scientifique, proprement dite, a été réalisée avec la collaboration de spécialistes.Il faut aussi se souvenir que Decken a été malade lors de ce voyage et n’a pu participer à toutes les excursions. En outre il a, en fin de séjour, laissé Kersten à La Réunion pour aller découvrir l’île Maurice.
  • Il était jadis ou peut-être naguère de tradition à La Réunion, d’organiser pour les enfants de temps à autre un Zanbrokal rougail-saucisses qui était servi dans un van sur des feuilles-banane. Tous mangeaient ensemble « à la main » C’était l’occasion de plaisanteries et de fous rires. Mais peut-être la tradition s’est-elle un peu perdue aujourd’hui ?
  • Le vicaire-général Amand Fava avait fait à Zanzibar la connaissance de Decken et ils avaient bien sympathisé. Ce dernier avait fait des dons pour les œuvres de la mission catholique de Fava. L’on comprend alors l’accueil chaleureux qui est réservé aux deux Allemands par le clergé de La Réunion qui souvent les héberge, leur facilite les transports, voire participe à leurs excursions. On ne voudrait pas généraliser, mais un accueil très favorable sera réservé au jeune journaliste mauricien Pooka une vingtaine d’années plus tard. Et les hôtes ainsi accueillis se sont transformés en fervents partisans du clergé face à leurs détracteurs anticléricaux.
  • En 1863 les engagés indiens sont en effet au nombre de 48.448. Cf. « L’histoire de La Réunion » de Daniel Vaxelaire. Éditions Orphie ; Tome 2 (Page395).